‹ Les élévations poétiquesChapitre 3 sur 8 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

Pour Emmanuel Signoret

Pour mêler ton matin à mon aube incertaine Tu vins à moi , les bras levés,

Et me tendis une jaillissante fontaine

De lys tout fraîchement coupes!

Tu portais dans les yeux des étoiles nouvelles, Comme un ange annonciateur.

Et tu laissais tomber des roses immortelles Des plis de ta toute splendeur!

Je parfumai mon âme aux parfums de la tienne, J'écoutai lorsque tu chantas,

Et les cordes d'argent d'une lyre ancienne Palpitèrent entre mes bras!

Tu te tiens maintenant au-delà des montagnes Et des fleuves sont entre nous;

Puisse ma voix liée à celle des campagnes Te dresser au-dessus de tous !

Afin de conjurer d'obscures épouvantes

Qui redouteront ta clarté, Puisse mon vers garder le son des mers bruyantes

Qui t'ont vu naître et t'ont porté !

O Frère, élève-toi sur le mont de la gloire. Pour mieux répandre ton amour,

Et que, frappé des ailes d'or de la victoire, Ton front rayonne avec le jour!

Sur l'Amitié

C'était dans cette ville, où le bruit des fontaines Rend plus grande la paix de la nuit et du jour, Nous n'avions pas, encore entants, subi Tamour, Mais ses roses à notre front étaient prochaines.

Un soir d'astres, sous les platanes accueillants, Par un puissant destin nos âmes rassemblées S'étaient de la clarté de Taniitié voilées; Les astres et le soir en furent plus brillants!

Dès lors, pareils aux fleurs qu'une tit;e oû'rc ensembh A l'heure où l'aube fraîche avive les couleurs, Emportés par la joie et les pures douleurs Nous embaumions l'espoir où la victoire tremble.

O mon ami , ta voix , d'entre tes lèvres d'or. Éloquente, sortait pour enivrer la route. Car la source des bois elle-même t'écoute. Et la prairie où tout le chœur des Muses dort.

O souvenir de notre extase , à la montagne , Du chemin radieux qui mène vers la mer, Et de Tazur du ciel à tous les vents ouvert Qui nourrit de splendeur vivante la campagne!

Mais quelqu'un nous guettait avec des yeux jaloux

L'Amour, le dieu cruel aux fêtes délaissées.

Il envoya la vierge aux paupières baissées.

Sa conquête, et qui mit ses ombres entre nous.

Revenu maintenant de régions lointaines.

Dont les heures furent pesantes à mon cœur, Dans cette ville calme où la race se meurt, Je suis seul à marcher au bruit de ses fontaines.

(A ix-en-T^rovence. )

Pour Paul Verlaine

Comme un Faune, amateur de Nymphes et de roses, Tu parcourus la vie en riant du destin , Et, saisi par l'enfance éternelle des choses. Tu chantas jusqu'au soir et depuis ton matin.

Ils écoutent toujours ta voix qui fut si douce. Ces amants que Tamour attire vers les fleurs, El les adorateurs d'un ciel qui les repousse, El tous ceux que la joie a conduits aux douleurs.

Héroïque et marchant à la suite de l'heure Qui irainc à TOccident la race qui se meurt, Pour que la terre-mère elle-même te pleure. Voici des lys emplis de rosée et d'odeur.

Si tu n'es plus debout, ô Maître , avec nous-mêmes, Ton souffle cependant brûle à notre côté ; Ton sang gonfle déjà des fleurs pour nos diadèmes, Et dans tes chants se lève une autre humanité.

Quand nous mêlons ton nom à l'argent de nos lyres, Un vent s'éveille où la victoire auguste dort, Et c'est pourquoi Ton voit l'éclair de nos sourires Briller sur l'appareil du deuil et de la mort.

Sur l'Épée

Signe de la déesse antique des victoires, Épée accompagnant, dans sa main , le flambeau, Pour la mienne, inhabile à susciter tes gloires. Tu ne jailliras pas en éclair du fourreau.

Aux lieux de ton sommeil, sous les jours et les ombres. Si je trouble aujourd'hui ton repos scintillant. C'est pour voir et toucher, dans tes rainures sombres, La trace que laissa Théroïsme sanglant.

Sur les siècles levant ta pointe qui ravonne , Tu te dressais au bord d'un ciel toujours en feu, Et tu tentais la mort , l'amour ou la couronne. Au service d\in maître ou sous la loi d'un Dieu.

Dans le lumulie et dans Tivresse des batailles. Je vois la redoutable horreur de tes travaux; Des bandes d'oiseaux noirs sonnent les funéraiile: Et vers le soir hennit Fabandon des chevaux.

La divine liqueur du sang, pareille aux roses, Te parfuma parmi la verdure des blés Quand les sources de Taube à peine sont décloses Et que la vie et ses plaisirs sont rassemblés.

Et tu parus encore aux fêtes triomphales. Resplendissante et nue, à la suite des rois. Tu joignais ta clarté dans Tor des cathédrales Au tremblement pieux des cierges et des voix.

Qu'une dernière fois se ranime ta lame Dans les mains de la race aux désirs tout-puissants Qui, te purifiant par Tenclume et la flamme. Sous ton fer meurtrier fécondera ses champs.

Pour Napoléon Bonaparte

La nourrice des dieux , la mer, avait bercé Ton enfance sous les palmiers de la grande ile, Dont le front souverain, de montagnes pressé, Pénètre jusqu'au cœur de Tazur immobile,

Elle avait accordé sa vague à tes vaisseaux, Quand tu partis vers la lumière orientale Et que tu recueillis, gisante au bord des eaux Sur le sable, Tantique pourpre impériale;

Elle avait su garder et guider ton destin, O conquérant, quand le rivage de Provence Te revit rayonnant, et pareil au matin Nourri d^ombres et qui soudainemeni s'avance

Et c'est pourquoi la mer, attachée à ton sort. Se déroula devant les plaintes, Proméihée, Et ee tint comme un voile au-dessus de ta mort Par la i^loireei le temps seulement écartée.

O lamentations, que les oiseaux marins Saisirent dans leurs vols confiés à la brise! Amertume des souvenirs, rochers sereins , Où rimpuissant désir avec le flot se brise !

Cieux lointains , abaissez pour nous vos tristes bords , Et que ta vision visite nos mémoires, O toi , le maître de la vie , à nos efforts Dispense le terrible éclat de tes victoires.

Nos pères t'ont porté dans leurs yeux éblouis, O combattant, leur sang dans notre cœur s'écoule Par ton image et ta présence, réjouis Les armes , et deviens le songe de la foule !

poj-TiQirs 73

Pour Mi-cisi as (jolberg

Quand ton soufHe, nourri par les sèves profondes Dans la haute forêt des hommes a passé, 11 s'est accru de Tombre et des voix moribondes Qui montaient vers la nuit et vers le ciel glacé.

Avec Teffroi des cœurs devant la solitude. Avec les désespoirs demeurés sans échos. Et la cendre des jours de silence et d'étude. Avec la pourpre de la haine et des sanglots.

La douleur de la vie à toi s'est enlacée ,

Pour que, sur ta poitrine où la flamme fleurit,

Elle soit par la joie adorable effacée

Et par l'amour qui dans tes paroles sourit.

Ecrasé sous le poids des heures et des doutes.

Mais ayant entendu ta voix nous appeler.

Nous voulons voir encore, au bord des grandes routes,

La face des moissons augustes onduler.

Que Tâme des forêts s'émeuve à notre approche. La liberté de Tair pénétrera nos cœurs, Nous connaîtrons la mer, notre mère, et la roche, La vallée et son peuple innombrable de fleurs.

Nous surprendrons le soir et son cortège d'astres. Nous apportant le songe et la sérénité. Mais , avant Tabandon des villes , des désastres Auront mis sur le ciel livide leur clarté;

Car nos mains saisissant le flambeau dans les tiennes, Et devançant Tappel du matin radieux.

Dans la ruine et le creux des murailles anciennes Éclaireront la mort des maîtres et des dieux.

POKTIQUES

Pour la Maison Commune

Que la nuit vous recouvre, ô cités d'autrefois, O vous qui découpiez le ciel de vos murailles, Et dont Fàme mourait de s'unir à la voix Des cloches pour chanter Thorreur des funérailles!

Et , vous , peuples , sortez de l'ombre des piliers Du temple, où la rumeur des forets ancestrales Passe, emportant, dans ses échos multipliés, Votre douleur d'aimer et de vivre et vos râles!

Entrez dans la Maison Commune, que nos cœurs Ont rythmée et qu'une aurore d'amour éclaire! Le sang ne nourrit plus les arbres et les fleurs, L'éclair du fer pénètre maintenant la terre!

La mort n'ébranlera ses portes , et l'orgueil Des guerres laissera loin d'elle ses tumultes; La mère et le vieillard n'iront point sur son seuil Jeter au sort cruel leurs pleurs et leurs insultes.

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