J^ LES ÉLÉVATIONS
C'est ici la Maison riante des époux.
Les roses d'hyménée enguirlandent les têtes, La robe nuptiale ondule, et les bijoux Brûlent sur la blancheur des gorges inquiètes.
C'est ici la Maison des fêtes de la paix. Le jour entre et la joie erre d'un pas sonore; Les palmes des degrés se courbent sous le faix Des musiques et les douces fleurs vont se clore.
Marchons dans la beauté du geste de nos mains Qui se lèvent au jour ou s'unissent entre elles, Dans la Maison bâtie au bord de nos chemins Mêlons, comme les flots, nos foules fraternelles.
POKTIQl'ES 77
Sur la Croix
Symbole rayonnant de Fobscur univers, Toi que les quatre vents, se joignant, ont formée O Croix, ancienne clef des cieux, pour nous ouverts, Quand te lèveras-tu sur la nuit enflammée?
Dans la lumière d'or des temples désertés, Guidé par un regret de mon extrême enfance, Je t'ai cherchée : un mort, sur tes bras écartés, Eternisait sa plaie et sa longue souffrance.
Alors, j'ai refoulé, dans le fond de mon ccrur, La tristesse et ses flois qui montaient à ma bouche, En entendant mes pas résonner sous le chœur Où le silence auprès de la grille se couche.
J'ai songé que la mort n'appelait que la mort. Et que le jeune dieu que tu montres au monde Ne voyait à ses pieds que les vaincus du sort Et les désespérés de la terre féconde.
Et je t'ai souhaitée encor sur Thoiizon, Mais dépouillée, ô Croix, de ta charge sanglante, Et t'élançant , malgré le poids du ciel profond, Illuminée, ainsi qu'une étoile naissante.
Puissent l'homme parti des régions du jour Et rhomme né sous la tristesse occidentale, O Croix, se rencontrer enfin au carrefour Que ton centre à la marche des peuples étale.
La sève, en ces temps-là, visitera ton bois. Arbre du paradis, ô Croix; sur ton tronc sombre Des oiseaux prêteront au feuillage leurs voix, Pour délasser un couple arrêté sous ton ombre.
por.TiQrES
Pour Richard Wagner
Maison sonore ainsi qu'une grotte marine! Parmi l'ombre et la paix de la foule et des murs , Le flot des instruments montait vers ma poitrine Et m'enlaçait de ses anneaux puissants et purs.
O forêts, j'ai saisi votre voix elle-même , Quand le vent sur le front des frênes s'est forme, Et quand la sève, aux jours où l'avril est extrême A jeté sous mes pas toutes les fleurs de mai.
O fleuve, écoutant l'or de tes vagues qui tinte, J'ai suivi , dans ton sein , la Nymphe qui s'enfuit , Et j'ai vu, la clarté du jour étant éteinte, Ses yeux briller comme les astres de la nuit.
O mer, sur le vaisseau qu'attire le rivage. Et que, dans ton balancement, tu tends aux cieux. J'ai laissé les grands mâts se plier à l'orage Four entendre des ccrurs sous l'amour anxieux.
8o LES ÉLÉVATIONS
Porteurs d'aigles captifs à vos casques de flammes, Héros, vierges levant vos beaux visages clairs, Dans les ondes des sons s'élargissaient vos âmes, Et, près de vous, les dieux jaillissaient en éclairs.
Voici sur Thorizon le refuge et le temple : Or et lumière et vols d'éblouissants ramiers! O paradis, mon rêve arrêté vous contemple Et retrouve sa forme et ses désirs premiers.
Car il vous a connus , avec vos lignes blanches, O silence des sens et mystique abandon , Mais il est revenu vers la vie, et les hanches Fécondes de Vénus l'appellent sur le mont.
Déjà rôde l'odeur des roses consacrées ; Je vois l'antre, apparu dans ses prestiges vains Et les enchantements que , musique, tu crées, M'annoncent la déesse et ses jeux souverains.
POÉTIQUES 8l
Pour Frédéric Mistral
La mer qui se soumet aux vaisseaux héroïques.
Et la vague invisible et puissante du vent
Ont gardé, dans leurs plis, le corps des dieux antiques
Et façonne ton âme à leur azur vivant.
La source dérobée aux antres des montagnes , Et qui gonfle le fleuve et les vignes du bord , Guida tes pas vers les lumineuses campagnes, Où ta race et la mienne attend déjà sa mort.
Quand tu parus auprès des hommes et des femmes, Et parlant le langage simple des bergers. Nos regards étonnés furent brûlés de flammes. Et nos bras de lauriers en fleurs étaient chariiés.
L'argent des oliviers frémissait à t'entendre,
Et récumc des flots couronnait les étangs.
Sur le front des palmiers, la nuit, on vit descendre
Plus nombreuse, la paix des astres éclatants.
O Provence, l'ardeur que tu donnes aux roses Colorait sa parole, et le bruit de tes bois, Où la brise et la troupe des Nymphes sont closes Harmonieux, se répandait avec sa voix.
Les vallons éclairés d'eaux et de maisons blanches, Les plaines que le ciel accable, la cité Et son peuple couché sous la fraîcheur des branches, O chanteur, t'ont donné, pour toujours, leur beauté.
Car tu n'étais venu , dans ta mélancolie ,
Que pour fermer des yeux languissants et sacrés,
Et ta présence souveraine nous délie
De la charge des pleurs et des mortels regrets.
Pour Puvis de Chavannes
Hommes de Tàge d'or, nourrissons des abeilles , Pasteurs cherchant la source et Técho dans les bois , Dieux que la rose attire avec ses chairs vermeilles , Nymphes couvrant le bruit des vai^ues de vos voix,
Voici la terre antique et sa belle lumière, Revenez, Tazur rit sur les flots reposés Et le laurier sacré, d'une ombre familière, Accueillera vos corps et leurs jeux apaisés.
Dans vos longs vêtements qui tombent à plis amples, O femmes, qui portez des vases ou des fleurs, Vieillards, qui vous groupez sur les marches des temples, Adolescents chantant, sur la Ivre, des choeurs.
Vous revivez, encor votre bjautj rayonne. Près de la mer et sous le platane immortel. Tandis que le soleil, dans s.i gloire, abandonne La colline de marbre où brûle son autel
Et VOUS que la douleur a saisis de ses flammes, Pour qui la terre est un reflet du ciel qui ment, Chétiens adorateurs de vos tremblantes âmes , Pauvres humains courbés sous votre châtiment,
La nature qui s'ouvre est une douce mère, Son souffle s'est formé sur les lys et les eaux, Elle a gonflé des fruits pour votre gorge amère, Et garde à votre joie une ombre et des oiseaux.
O visions! Par vous la vie est agrandie. Le génie, en créant, héroïque et puissant, Savait qu'en lui le monde entier se sacrifie , Il a livré la fleur sublime de son sang.
Dans les ondes de nos mémoires retenues, Puissiez-vous , visions, de votre rêve clair Conduire notre race aux rives inconnues Où Vénus doit encor se lever de la mer!
POLTIQUES 85
Sur la Jeunesse
Ages d'or et d'argent , ô Jeunesse du monde , Votre clair souvenir, gardé dans notre sang, Ne se lèvera-t-il sur cette nuit profonde Chassant Tombre et le mal de son reflet puissant?
O Jeunesse du jour, aube immense et fleurie, Pour te surprendre au sein pâlissant de la nuit , Dans la vallée encor des ténèbres nourrie , Je suis venu, les yeux à TOrient qui luit.
Jeunesse des saisons, ô printemps adorable, Père des fleurs et dieu nourricier des oiseaux , J'ai reconnu tes pas humides sur le sable, Et qu'ils étaient, pour les forets, sortis des eaux.
L'aurore dans le ciel, le printemps sur la terre, O Jeunesse de l'homme, égalent ta beauté. Mais, aux cœurs amoureux , la vierge solitaire Plus que les fleurs est douce et plus que la clarté.
O chevelure d'or, vivante et déployée Comme un voile jaloux jusqu'aux reins embrasés, Beaux yeux , où la couleur de Tazur s'est noyée , Bouche éclatante, où les baisers se sont posés!
Age des chairs de marbre, où le sang qui ruisselle Met sa flamme abondante et son frémissement, Age des jeux, du rire rougissant, sous l'aile De l'amour déployée à l'ombre de l'amant.
Sur mon cœur et mon front, âge divin, rayonne! Ta présence elle seule éloigne les douleurs. Puissé-je, encor brillant sous ta belle couronne Trouver la mort parmi ses cyprès et ses fleurs!