AVERTISSEMENT
Les Fragments antiques sont immédiatement antérieurs aux Élévations. Ecrits de la dix-huitième à la vingtième année, ils reflètent toute une adolescence nourrie d'azur et de claires études.
A cause de ma naissance sous un ciel comparable, pour sa lumière continuelle et sa douceur, au ciel de Grèce, j'orientai naturellement mes pensées vers le monde antique. Je vécus lonf^temps dans la compaf^nie familière de ses poètes et ils me paraissaient exprimer le pays même que j'habitais , avec ses oliviers frémissants et sa belle mer. Mes plus chères aspirations, les plus profonds mouvements de mon cœur ver.; la femme et vers la beauté, je les retrouvais en eux. J'avais acquis, peu à peu, une âme setnblable à leur àme, religieuse devant la nature, lumineuse dans la vie.
^Durant les jours sans heures passés sous les feuillages, aux bords des eaux , les images des jeunes hommes qu'ils avaient chantés venaient me visiter. Adonis , Narcisse, Hylas ^ jeunes héros aimés des bois, vous qui mourie^ pleures des Nymphes et des fleurs , je fus votre frère bienheureux. Comme vous, je me suis miré aux sources pures , étonné de mes yeux tremblants et de ma chair. J'ai appelé les roses mes sœurs et, la îiuit ^ j'ai senti les bras caressants des brises. Avec vous, j'ai connu la patrie des dieux. Tai vu cette mer, dont les vagues sont harmonieuses comme des chants et dont l'azur multiplié se soulève immensément. Un haut diadème d'écume la couronne et des oiseaux , pareils à des pierreries, s'y balancent. J'ai cru aux métamorphoses charmantes des éléments^ à leur humanité vraiment divine. Dans l'écume immortelle, si légèrement sculptée sur le sable., le corps d'une déesse me paraissait se lever , avec son nimbe de colombes. La fuite d'un rayon splendide parmi les chevelures d'herbes m'incitait à croire au voisinage des Sirènes. La voix du vent sortait du cœur embaumé des forêts assises sur les monts : c'était, pour moi, tantôt la grande rumeur panique et tantôt la simple flûte d'un faune pastoral.
Quand je voulus former des vers , les images antiques accoururent pour les peupler , et je n'eus qu'à les disposer avec joie selon les courbes du rythme. Je ne prolongeai pas cependant ces premières chants car leurs émotions, d'ordre surtout littéraire, me quittèrent bientôt. C'est que la vie, hors des écoles et de ma 'Provence, m'appelait^ violente, tourmentée. La beauté maintenant ne s'offrait plus rayonnante et d'elle-même, il fallait , dans la souffrance et l'amour lui arracher ses voiles. Une autre conception de la poésie- me vint. J'essayai de
comprendre notre monde moderne et d'exprimer quelques-unes des émotions qu'il me donna dans les Klc valions.
Si je publie aujourdhui ces Fragments Antiques, c'est pour mieux éclairer^ par la différence, le caractère des Elévations — et aussi, et surtout, parce qu'ils sont un Jwmmage à la Grèce immortelle.
PaI L SOICHON.
La louange du jeune homme antique
Jeune homme ardent, issu d'horizons fabuleux Tu marchais sur la mer ei ses tumultes bleus, Vêtu de Ivs et les veux éblouis d'aurore.
Les temples alignant leurs colonnades d'or, Les forêts, où la nuit adorable s'endort, T'envovèrent l'éclat de leur àme sonore.
La douceur des enfants des dieux était en toi , Parmi l'écume bondissante, au pur émoi Des ramiers annonciateurs de ta venue.
Et tes cheveux étaient des esprits lumineux
Irradiés en une auréole de feux
Auteur de ta splendeur à jamais reconnue.
Le vent, d un geste lent, te versait les parfums
Cueillis dans des jardins glorieux et défunts,
Et tes pieds suscitaient des lys sur Teau mouvante.
Tu t'avançais vers la cité comme un printemps, Le peuple te lançait des appels éclatants . Et se développait comme une mer vivante.
Alors je vins, choisi par ceux de la cité, Pour chanter l'envoyé royal de la beauté. Et, dirigeant vers toi mes mains épanouies,
Je criai : « Merveilleux advenu, couronné « Par la mère immortelle des âmes, et né « Pour faire résonner des lyres inouïes,
« Les peuples sont sortis de leur lointain sommeil.
« Nous saluons en toi le vivace soleil
« Dont Téblouissement dore nos plages blanches.
« -Tous nos rochers d'ennuis et de terreurs, épars , « Parmi l'angoisse et l'agonie , à tes regards « Vont s'écrouler en de confuses avalanches.
POÉTIQUES gS
« Des siècles nous ont vus, couchés dans une nuit « Troublante, où la lune mauvaise seule luit, « Mais les clartés sont avec toi que Ton acclame.
« Viens à nous, viens à nous, nos esprits fraternels « Sauront être du tien les échos éternels , « Car tu sais la parole efficace de Tàme. »
Or, tu vins parmi nous en élevant les mains. Cependant que des corps fleurissaient tes chemins, Ta parole tombait en pluie harmonieuse
Sur le peuple saisi de nouvelles ferveurs. Tu disais le néant sinistre des douleurs, Et tu chantais la vie aimable et radieuse.
La matière, obscurcie en nos yeux, redevint
Le vêtement vivant du grand soutlîe divin
Qui renaquit, mouvant de lourds troupeaux d'images.
Les jours immaculés et calmes d'autrefois, La joie et les dieux, à la tiamme de ta voix, Dans leur éternité suri^ireni des vieux âges.
Tu nous as découvert des azurs inconnus, Dont les reflets et Tombre en nous sont ingénus; Ton verbe pénétrant a recréé les choses;
C'est pourquoi nous dirons à ceux des temps nouveaux La merveille du monde et des mers, 011 les eaux Se façonnent ainsi que d'immortelles roses.
Hommage a Vénus
O Venus, toi, l'amour et la beauté du monde, Sous mes lèvres, le vin consacré des autels A le frémissement de tes seins immortels.
Quand tu dressas ton corps comme une tieur de Fonde, Les animaux marins et les oiseaux de Fair, Furent transfigurés dans leur obscure chair.
Et quand tu reposas tes pieds au sol de File Des humains, la clarté vola sur Funivers, Et les esprits avec les cieux furent ouverts.
Je te presse , aujourd'hui , sous ma bouche fragile , Car tu sais emprunier, au reyard de mes veux, La forme de Fécume et du vin radieux.
g8 LES ÉLÉVATIONS
J'ai le regret charmant d'une enfance passée
Et je veux que, par toi, les temps qui vont mourir
Soient, comme un lit de fleurs, doux à mon souvenir.
Je vais dire ma vie à Tamour enlacée,
Puisque déjà ton souffle accourt du fond des bois,
Pour me prêter tout le mystère de sa voix.
Chant du Matin
Je viens des bords d'un fleuve où se baignent des vignes, Où des abeilles d'or animent les buissons, Et j'ai gardé, pour l'ornement de mes chansons. L'azur du ciel et la lumière de ses lignes.
Mon aube s'alluma dans la vallée humide, El son premier baiser réjouit les roseaux, Elle éveilla, sous sa chaleur, les nids d'oiseaux, Et nourrit de rayons le paysage avide.
Bientôt, je fus soumis, à mon tour, à la terre; L'eau du fleuve versa, sur ma tète et mon cœur, La bénédiction de sa toute fraîcheur Et couronna mon front d'une écume légère.
Je parfumai mon âme aux vents de la colline, Sous le chêne immortel et l'olivier d'argent. Et je sentis leurs voix, mystérieusement ,1^^ "-
Soulever l'harmonie au fond de ma poitrine. -,j.â(-A
L'air des monts éloignés, pour me baiser la bouche,
Passa le fleuve avec la brise de la mer
Venue à moi portant les nuages d'hiver
Qui s'épanouissaient et dormaient sur leur couche.
Longuement j'ai marché sous les regards des roses, Jusqu'au jour où j'ai vu palpiter sur les flots Un jardin d'autres fleurs qui me dirent des mots Plus doux pour m'attirer vers leurs rougeurs écloses.
J'ai pris, avec ces fleurs, le fleuve qui s'incline, Et maintenant, je chante où le sable reluit, Car, roses de la mer dont le parfum poursuit. Les Nymphes m'ont élu pour ma lèvre divine.
Tentation
Des Faunes sont venus, qui riaient aux étoiles Avec des Nymphes aiîitant Féclair des voiles. Leurs lèvres ont troublé la paix de mon désir :
Nous t'apportons la fleur savante du plaisir,
En nos corps blancs pareils à des Ivs svmpathiques;
Nos paroles ne sont que miel et que musiques,
Et des enchantements suivent nos pas heureux.
Adolescent pâli, dont les yeux radieux
N'ont point connu l'extase sûre des caresses,
Nous saurons t'exalter d'immortelles ivresses
Et chanter l'orgueil rouge et libre du printemps.
Toi qui chéris Tazur des horizons flottants,
Les bois d'illusion en des fontaines pâles,
Où miroite le lait de lointaines opales,
Nous épanouirons les roses de ton front.
Nos gestes fraternels à tes vœux s'uniront ,
Pour créer le pays des troublantes merveilles,
Où la flamme bourdonne aux ailes des abeilles,
Où des rosiers géants ensanglantent les cicux.
Si tu poses ta bouche vierge sur nos yeux ,
Ton corps s'enroulera dans une pourpre chaude, Tu flotteras parmi des plaines d'émeraude , De grands astres ardents circuleront en toi, Et les lys de tes flancs se dresseront d'émoi. L'Amour, vêtu de chair et d'or et de lumières , Eblouissant tes yeux de merveilleuses pierres, Dans un triomphe clair passera sur ton cœur, Et tu resplendiras des gloires du vainqueur. Nous qui venons, la joie éclaire notre route. Nous possédons ce que tu cherches dans ton doute Nos yeux sont étoiles comme une nuit d'été, Ils répandront en toi l'eau de sérénité,
« Car leur source invisible et sacrée est la vie.
La troupe vaine ayant parlé, je l'ai suivie. Cependant que la lune éclatait doucement Vers la forêt propice et vers l'ombre d'argent.
Appel a Galathhe
La forci qui retient sous ses ombres les brises Et parfume le Faune errant de fleurs nouvelles La source qui se prête à de blanches surprises M'ont envoyé vers toi pour t'attir^r vers elles.
Mais je t'apporte aussi les appels de mon cœur. Le charme de tes yeux nourris par les amours •A triomphé de mes venus, ce doux vainqueur Éclairera nos nuits du bonheur de nos jours.
Galathée, entends-moi de ta grotte marine. Sur rOcéan déjà la lumière décline, Et depuis son lever j'appelle ta clarté.
Je vois croître, sous Feau , l'aube de ta beauté. Fais fleurir, au-dessus de la mer qui s'allum;, Tes bras d'airain luisant tout festonnés d'écume
Crépuscule ancien
Le soir a réuni son blanc troupeau de nues; Un calme vaporeux imprègne les forêts , Et les Nymphes des eaux, rougissantes et nues, Sortent nonchalamment de leurs asiles frais.
C'est rheure bienveillante aux danses ingénues. Parmi le tiède émoi qui flotte sur les prés , Les Nymphes, trois à trois, suivent les avenues, Enlaçant de rondeaux les austères cyprès.
Leurs chevelures d'or saignent dans le soleil, Et leurs corps empourprés sont de roses offertes Au dieu du jour qu'étreint un terrible sommeil.
L'ombre et la peur, ces fleurs des nuits, se sont ouvertes. Et c'est l'invasion pesante des Sylvains Dont les yeux jouisseurs étoilaient les ravins.
POKTIQl'ES lOD
Ch.
VNT I)F FAUNK
Aux temps approfondis de rhomme solitaire, Quand Taurore première éclaboussait la terre. J'allais, F'aune cornu, parmi le blanc des choses, Me griser goulûment du sang rouge des roses.
Des parfums lumineux tombaient du haut des branches, Les fleurs s'arrondissaient vers moi, comme des hanches, S'emplissant de frissons aux chansons ingénues. Et les poils de ma chair etHeuraient leurs chairs nues.
C'étaient, dans la splendeur montante du soleil. Des rires embaumé-^ chez les roses surprises. Or , par un matin bleu de désirs et de brises ,
Je vis," sur les taillis, jaillir un corps vermeil :
La femme épanouit sa corolle vivante,
Et je connus ma sœur entre toutes les plantes.