LE GRAVEUR DES POINÇONS DES ELZEVIER
Tous ceux qui recherchent et apprécient les chefs-d’œuvre sortis des presses des Elzevier ont dû s’enquérir plus d’une fois du nom de l’artiste qui a inventé et gravé les caractères au contour si délicat, aux proportions si heureuses, aux approches si bien combinées, qui donnent à ces éditions un cachet unique et les mettent tout à fait hors de pair. Certes celui qui a créé ce type élégant et si achevé en son genre que le terme d’elzevirien sous Lquel on le désigne est devenu, dans le langage usuel, synon .e de perfection, n’était pas un artiste ordinaire, et il a mérité, non moins que les Elzevier eux-mêmes, que son nom passât à la postérité.
Cette question de paternité avait été soulevée il y a longtemps et résolue faute de preuves authentiques par des conjectures plus ou moins ingénieuses. Comme il arrive toujours, on avait songé d’abord aux graveurs les plus en renom, à Claude Garamond, aux deux Sanlecque. A. Didot s’était fait le champion du premier, le P. Adry, sur la foi d’un vieux document(I), avait fait valoir les titres des deux autres.
Epreuves des caractères du fonds des Sanlecques , Paris, 1757.
LES ÉDITIONS ELZEVIRIENNES.
Garamond, à qui ses travaux en ce genre, et notamment les beaux types grecs qu’il exécuta par ordre de François Ier, avaient valu, suivant le mot d’Ant. Vitré, « d’être mis au « rang des hommes illustres, » était bien digne qu’on associât son nom à celui des Elzevier. Il n’y avait qu’un malheur. Garamond était mort en décembre 1561, près de trois quarts de siècle avant que les Elzevier missent au jour leurs premiers chefs-d’œuvre, et les spécimens qu’on connaît de sa façon s’écartent sensiblement du type elzevirien. Au contraire, les caractères des Sanlecque présentent avec ce même type des analogies qu’on ne peut méconnaître. En outre, les Sanlecque étaient, comme on sait, contemporains des Elzevier, et, détail qui a son prix, le plus jeune s’était converti au protestantisme et était devenu de la sorte coreligionnaire des célèbres imprimeurs néerlandais. L’hypothèse d’Adry paraissait donc assez plausible, et M. Pieters n’a pas hésité à s’y rallier.
Il n’y aura plus lieu désormais de se mettre en frais de conjectures. L’auteur des merveilleux poinçons n’est ni Garamond, ni Sanlecque, ni quelque autre maître étranger; c’est un graveur hollandais : il se nomme Christophe van Dyck.
Cette découverte inespérée nous l’avons faite dans les archives de la Maison Plantin, à Anvers. En compulsant l’an dernier une des liasses de ce riche dépôt, nous eûmes la chance de tomber sur une lettre dont la signature et la date attirèrent de suite notre attention. Expédiée d’Amsterdam, le 3 janvier 1681, au nom de la veuve de Daniel Elzevier, cette lettre ne porte pas d’adresse; mais il est évident qu’elle était destinée à la veuve de Balthasar Moretus, second du nom. Disons d’abord en quelles circonstances elle fut écrite.
Lorsque Daniel Elzevier, le dernier grand typographe de la famille, vint à mourir (13 oct. 1680), sa veuve, Anna Beerninck, se décida à continuer les affaires. Mais, hors d’état de suffire à une administration des plus compliquées, elle résolut de liquider une partie de la succession entre autres une fonderie de caractères que Daniel lui-même avait héritée de son
CHRIST. VAN DYCK
parent et associé Louis Elzevier. Ce fut à cette occasion que, moins de trois mois après la mort de son mari, elle fit écrire à la veuve Moretus la lettre suivante, dont on peut tirer, relativement à son matériel typographique, les inductions les plus précieuses et les plus concluantes :
« Madame,
« Amsterdam, le 3 janvier 1681 (0.
« Ne me sentant pas capable de tout diriger, j’ai pris le parti de vendre ma fonderie de caractères. Elle consiste en 27 sortes de poinçons et 50 sortes de matrices, lesquels sont l’œuvre de Christophe van Dyck, le meilleur maître de son temps et du nôtre. Cette fonderie est, par conséquent, la plus fameuse qui ait jamais été. J’ai voulu vous en informer, et vous expédier les spécimens et le catalogue, afin que, si la chose entrait dans vos convenances, vous puissiez saisir l’occasion et en faire votre profit. Je suis,
« Madame,
« Votre, etc.
« Pro la veuve de Dan. Elsevier. »
A cette lettre était joint un catalogue, une simple feuille imprimée d’un seul côté, contenant le spécimen de quarante types de caractères et de huit fleurons. Le titre, en néerlandais, porte : Épreuve des caractères gravés par feu Christophe van Dyck , tels qu'ils seront vendus au domicile de la veuve de feu Daniel Elsevier , sur l'Eau , près du Papenbrugh , à l'Orme , le mercredi 5 mars 1681. Nous ne nous arrêterons pas à décrire cette pièce précieuse, dont le lecteur à sous les yeux une reproduction exacte.
Rien ne peut prévaloir contre l’autorité d’un pareil document. Ce nom, naguère inconnu, de Christophe van Dyck est
(D L’original de cette lettre est en néerlandais :
« Mevrouwe,
« Amsterdam, den 3 Januarij 1681.
« Wesende te rade geworden om mijne schrift gieterije te verkopen, also ick mijselve niet bequaem oordeele ailes te beheeren , bestaet uyt 27 soorten van stempels, en bij 50 soorten van matrijsen, en gemaekt wesende bij Christoffel van Dyck, de beste meester van sijnen en onsen tijdt, en bij gevolge de beroemste gieterije, die ooyt is geweest, so hebbe zulks UE. wel willen bekent maken, en de proeven en catalogus daervan senden, op dat UE. genegentheyt tôt deselve hebbende UE. tijdt kan waernemen, en profijt doen.
« Waermede blijve
« Mevrouwe UEd....
« Pro de weduwe van Dan. Elsevier. »