FILS DE JOSSE
Le fondateur de l'imprimerie elzevirienne d’Amsterdam, Louis Elzevier, était l’aîné des quatre enfants de Josse Elzevier et de Marguerite vander Woert. Il naquit à Utrecht en 1604. Son père l’ayant laissé orphelin en bas âge, il fut envoyé à Leyde pour y faire ses études. Son inscription comme étudiant en philosophie à l’Université date du 30 août 1621 (,); il était domicilié alors chez son oncle Matthieu Elzevier.
Louis eut donc de bonne heure l’occasion de s’initier au commerce des livres et à la pratique de la typographie. Il paraît bien qu’il n’y demeura pas étranger. Car en 1625 nous le voyons intervenir comme témoin dans le contrat de vente de l’imprimerie d’Isaac Elzevier aux associés Bonaventure et Abraham; et la même année il signe un autre contrat, passé entre Jacob Elzevier et les mêmes associés pour la vente de leurs livres à La Haye.
Ses études terminées, Louis n’eut point à se préoccuper du choix d’une carrière. Fils, petit-fils et neveu de libraires, sa voie se trouvait toute tracée. Les affaires de la maison de Leyde avaient pris dans les derniers temps une extension considérable, et réclamaient le concours d’agents actifs et dévoués. Bonaventure et Abraham venaient à peine l’un et l’autre de contracter mariage, et leurs futurs héritiers étaient encore au berceau. Leur proche parent Louis pouvait mieux que personne les seconder utilement. En l’attachant à leur service, ils avaient donc la double satisfaction de s’acquitter
d) Elle est conçue de la sorte : « Ludovicus Elzevirius, Ultrajectinus, 17, P. »
LES BIOGRAPHIES
d’un devoir de famille, tout en prenant le parti le plus conforme à leurs intérêts.
Ses fonctions paraissent avoir consisté principalement à représenter la maison à l’étranger. Tandis que ses patrons demeuraient à Leyde et présidaient en personne à l’administration et à la surveillance du magasin et des ateliers, Louis Elzevier, comme autrefois son aïeul, parcourait l’Europe en tous sens, s’abouchant en leur nom avec les savants, les gens de lettres, les clients, et servant d’intermédiaire entre eux et leurs correspondants.
On peut, au moyen des indications éparses çà et là dans les recueils épistolaires du temps, retrouver la trace de plusieurs de ces voyages. En mai 1632, il fît une excursion en Danemark; car le 27 avril de cette année, P. Cunæus écrit à Meursius, alors professeur à l’Université de Soroe : « Etsi nihil habeam , quod ad te perscriberem , tamen cum ex Elzeviriis nostris aliquis ad te iter pararet, nolui in suscepti semel officii ratione videri cessavisse(l) . » Et c’est bien de Louis qu’il est question, car le 14 juin 1633, Ad. Vorstius écrit au même Meursius : « Nescio utrum in manus tuas meœ illce [epistolœ] pervenerint , quum prœter salutem ab Elzeviriorum nepote iam dudum a vobis reduce acceperim a te nihil{2). »
Deux ans plus tard, Louis se dispose à faire le même voyage, et se charge d’une nouvelle lettre de Cunæus pour Meursius, en même temps que d’une autre de G. Vossius(3). Ad. Vorstius se plaint de n’avoir pas été averti à temps, ce qui l’a privé de l’occasion de donner de ses nouvelles(4).
En 1636, Louis Elzevier fait une tournée en Italie. Il y rencontre le savant Lucas Holstenius, avec lequel il avait eu sans doute des relations d’amitié à l’Université de Leyde, et
<0 P. Cunœi Epistolœ. Leidæ, 1725, in-8, p. 252. Voir aussi p. lxxvii.
(2) Meursii Opéra, t. XI, col. 560.
(3) « Ex quo tempore literas meas ante biennium ad te pertulit idem hic Elze* virius noster, nullum a te responsum accepi. » Lettre de Cunæus à Meursius, du ir mai 1634, P. Cunœi Epistolœ , p. 253, et la réponse datée du 26 oct., p. 254.
(4) « Profectus nuper ad vos est Elzeviriorum nostrorum cognatus Ludovicus, sed sine meis, idque eo evenit, quod, me non monito, hinc abierit. » Lettre de Vorstius du 19 juin 1634. Meursii Opéra , t. XI, col. 576.
qui, converti depuis au catholicisme, s’était fixé à Rome comme bibliothécaire du cardinal Barberini. Lorsqu’il prit congé d’Holstenius, celui-ci lui remit par écrit certaines instructions, qui ont été publiées sous ce titre : Commonitorium Ludovico Elzevirio in Belgium redeunti, a Lnca Holsteinio Romœ commorante , datum. Cette pièce commence ainsi : « Memoriam amicitiœ nostrœ, optime Ludovice , imprimis tibi commendatam velim : atque ubi salvum te in Bataviam reduxerit Deus , amicos veteres , viros prœstantissimos , Heinsium , Scriverium , Cunœum, Vorstium , et commor antes nunc Amsterodami , Vossium, atque Barlœum officiose a me saintes, etc.(I) »
L’année suivante Louis retourne, pour la troisième fois au moins, en Danemark. Il quitte Leyde vers la fin d’avril i637(2), et le 7 juin il est à Soroe, rendant visite à Meursius(3). Celui-ci mande à son ami G. Vossius que Louis lui a fait part du projet qu’il a conçu de s’établir à Amsterdam, projet dont Meursius s’applaudit, parce qu’il multipliera pour lui les occasions de correspondance41.
Ce dessein Louis le mit à exécution peu de temps après son retour. Le 3 décembre 1637, il fut reçu bourgeois (poorter) d’Amsterdam; le 27 février suivant, il se fit inscrire dans les registres de la corporation des libraires.
Il avait pour lors trente-quatre ans, c’est-à-dire qu’il avait atteint l’âge où l’homme doué d’initiative se soustrait volontiers à la tutelle d’autrui pour faire l’essai de ses propres forces. Sa position à l’égard de ses patrons ne laissait pas que d’être délicate. Le fils aîné de Bonaventure et celui d’Abrabam se mettaient au fait sous l’habile direction de leurs pères, et allaient être sous peu en mesure de leur succéder. De ce côté
V) L. Holstenii Epistolœ, ed. Boissonade, Paris, 1817, in-8, pp. 262-67; ou Meursii Opéra , t. XI, col. 598-600.
(2) Lettre de Cunæus à Meursius, du 13 avril 1637, Cunœi Epistolœ, p. 255, et de Vorstius au même, du 15 avril 1637, Meursii Opéra, t. XI, col. 608.
(3) Le 7 juin Meursius reçoit « hac ipsa hora » les lettres de G. Vossius. Meursii Opéra, t. XI, col. 610. Cf. aussi col. 684.
(4) « Quem [Ludovicum Elzevirium] deinceps apud vos commoraturum, libens sanè ex illo ipso intellexi. Sæpe nobis ejus opéra, ad curandas literas nostras, usui erit. » Lettre datée de Soroe, 12 oct. 1637. Vossii Epistolœ, p. 228.
donc toute perspective d’avenir lui était interdite. D’autre part il ne pouvait entrer dans ses vues de leur susciter une concurrence préjudiciable en s’établissant à Leyde. Le choix d’Amsterdam, au contraire, se justifiait sous tous les rapports. Quoique adonnée au trafic, cette riche cité ne s’était jamais désintéressée des choses de l’esprit; ses sociétés littéraires comptaient parmi les plus actives et les plus puissantes du pays; depuis qu’on l’avait dotée récemment d’une sorte d’université, sous la dénomination d’Athénée illustre, elle renfermait dans ses murs plusieurs professeurs que Leyde même pouvait lui envier. Aussi, loin d’en prendre de l’ombrage, Bonaventure et Abraham durent-ils encourager une entreprise qui, en leur procurant un dépôt fixe et un agent dévoué dans la métropole hollandaise, allait ouvrir un nouveau débouché à leur activité. Au surplus la preuve de leur acquiescement se déduit de cette double circonstance, que quelques-uns des premiers livres parus avec l’adresse de Louis Elzevier, Y Enchiridium de Corvinus et la Pietra del Paragone de 1640, le Campanella de 1641, sortent de leurs propres presses, et en second lieu que la plupart des publications de leur parent imprimées avant 1644 sont confondues avec les leurs dans le catalogue officinal qu’ils ont mis au jour en cette même année.
Nul n’était mieux préparé que Louis Elzevier pour aborder les délicates fonctions d’éditeur. A d’heureuses dispositions naturelles, il joignait l’instruction puisée sur les bancs de l’Université de Leyde, et l’expérience acquise durant un long apprentissage dans la principale maison de librairie de l’Europe. Chose non moins précieuse, il s’était fait connaître et agréer de tout un groupe de lettrés, dont quelques-uns des plus considérés de son pays et de son temps. Nous avons vu en quels termes il était avec Lucas Holstenius, avec Meursius et Vossius. On peut citer aussi au nombre de ses amis le diplomate J oachim de Wicquefort, un bibliophile et un curieux, à qui il dédia une de ses premières productions (le Campanella de 1640); Jean Corvinus(I) et son fils Arnold Corvinus, deux
(») Il appelle L. Elzevier « vir amicissimus » dans l’avis au lecteur placé en tête du Clapmarius de 1641.
juristes dont les travaux, très appréciés autrefois, ont presque tous été imprimés par ses soins.
A peine établi à Amsterdam, L. Elzevier cherche à entrer en relations avec l’illustre Grotius, qui demeurait à Paris en qualité d’ambassadeur de Suède. Il lui demande la préférence pour l’impression de divers écrits que Grotius avait en portefeuille'0 et qu’il avait refusés naguère aux Elzevier de Leyde(2). Sa requête est appuyée par J. Corvinus(3), par Et. de Courcelles(4), et probablement aussi par G. Vossius.
Ces noms sont significatifs et montrent de quel côté le portaient ses sympathies. Evidemment l’homme qui cultivait ou recherchait l’amitié de Corvinus, de Courcelles, de Grotius, de Vossius, tous impliqués autrefois dans l’affaire des Remontrants, était lui-même en délicatesse avec l’église officielle. C’est en quoi il différait de ses parents de Leyde, qui, par conviction d’abord et aussi comme imprimeurs officiels de l’Université, restaient strictement attachés aux doctrines orthodoxes. Louis n’avait pas, comme ses oncles, recueilli la tradition de la bouche des rigides protestants du seizième siècle, dont le séparait l’intervalle d’une génération, et sans doute ses nombreux voyages à l’étranger avaient contribué à le prédisposer à la tolérance.
Il est même à remarquer que certains de ses amis, tels que L. Holstenius, Samuel Sorbière et A. Corvinus, avaient poussé l’indiscipline au point de se convertir au catholicisme. D’autres, sans aller si loin, affectaient de professer pour l’ancien culte une déférence qui allait jusqu’à la sympathie, et rêvaient de réunir en une seule toutes les communions chrétiennes; parmi ceux-ci nous pouvons citer, outre Grotius, le théologien anglais Jean Forbes, dont L. Elzevier a édité en 1645 l’œuvre capitale. Toutefois qu’on ne se hâte pas de
Lettre de Grotius à son frère, du 19 nov. 1639 : « Elzevirius qui Amstelodami est offert se meis omnibus edendis. Velim scire an sit bonæ fidei et an habeat quæ oportet. » H. Grotii Epistolœ. Amst., 1687, in-fol., p. 888.
(2) Grotii Epistolœ , p. 859.
(3) Grotii Epistolœ , p. 890.
U) Grotii Epistolœ , p. 889.
LES BIOGRAPHIES
conclure qu’il y eût de sa part complicité morale ou connivence. Bon nombre de ses publications témoignent qu’il ne cherchait pas à ménager les catholiques. Surtout n’oublions pas que de son officine est sorti le fameux livre des Préadamites , que les catholiques ont accueilli avec non moins de colère que les protestants. Il n’avait donc point de préférence exclusive, et sa publicité était acquise également aux dissidents de l’un et de l’autre culte.
C’est ici le lieu de parler du commerce qu’il entretint avec un autre personnage illustre. Descartes lui confia, à partir de 1642, l’impression de tous ses ouvrages. Ce choix fait honneur à Louis Elzevier et prouve la parfaite indépendance de ses idées et de son caractère. On sait à quelles attaques passionnées la philosophie nouvelle était en butte de la part des théologiens hollandais. Le contre-coup s’en était fait sentir jusque dans les universités; les partisans d’Aristote y faisaient cause commune avec les ministres réformés; à Leyde il n’était pas permis de prononcer le nom de Descartes(I). Louis Elzevier ne se laissa pas entamer par toutes ces violences. Grâce au patronage du maître, il devint bientôt l’éditeur en titre de Clauberg, Hogelande, Velthuysen, Tobie André, Wittichius et des autres cartésiens hollandais.
Telle nous apparaît dans ses lignes principales la physionomie de l’intelligent éditeur. Si nous ajoutons qu’aucune de ses publications ne froisse la morale ni le sentiment religieux, dans l’acception élevée du mot, qu’il n’en est point d’apparence scabreuse ni même frivole, nous n’aurons rien omis, croyons-nous, de ce qui sert à le caractériser. Porté vers toutes les nobles idées de son siècle, acquis à toute tentative sérieuse d’émancipation, libéral sans être un esprit fort, Louis Elzevier était bien fait pour grouper autour de lui l’élite des esprits indépendants, qui cherchaient leur voie en dehors des programmes imposés et des doctrines officielles. L’on conçoit que les jansénistes français, lorsqu’ils se virent forcés de chercher à l’étranger un éditeur digne de
(1) Voir la note du n° 753.
confiance, aient arrêté leur choix sur la maison elzevirienne d’Amsterdam.
Nous revenons à notre biographie. Louis Elzevier s’était établi libraire, mais avec l’intention bien arrêtée dès le ' principe de monter une imprimerie. Le 25 septembre 163g, G. Vossius écrit à Meursius : « Elzevier se propose de fonder sous peu de mois en cette ville un établissement typographique. Mais je ne pense pas qu’il ait les ressources nécessaires pour faire face, lui seul, à une aussi vaste entreprise. Peut-être ses oncles de Leyde sont-ils disposés à lui venir en aide(I). » On a objecté avec raison que Vossius oubliait, ou ignorait peut-être, que la mère de Louis vivait encore et jouissait d’une fortune suffisante pour pourvoir à l’installation de son fils. En effet il paraît assez probable que ce fut au moyen des fonds maternels que celui-ci fut mis en mesure de réaliser son projet. Le testament de Marguerite vander Woert, en date du 14 avril 1642, constate que chacun de ses enfants, à l’exception de sa fille cadette, avait touché à l’époque de son mariage une somme de 4000 florins*2’. Cependant tout porte à croire que Louis est resté célibataire, au moins n’est-il fait mention nulle part de sa femme, et il est bien établi qu’il n’a pas eu d’enfants. Il est donc à présumer que ces 4000 florins lui auront été avancés par sa mère pour pourvoir aux frais de son établissement.
La modicité de cette somme*3’ explique qu’il se soit contenté dans le principe d’un matériel restreint, et qu’il ait eu recours si souvent aux presses de ses confrères. Mais il est incontestable que Louis a possédé une imprimerie dès la fin de l’année 1640. Ce n’est pas l’avis de M. Pieters, qui, en l’absence de tout document précis, penche à admettre que « Louis a continué à faire imprimer sous son nom et avec sa
(O « Elzevirius existimat se intra menses non ita multos hac in urbe propriam aclornare velle typographiam. Sed non arbitror illi eas opes ut tam grande opus ausit suis suscipere impensis. Fortasse tamen patrueles Leidenses parati fuerint in hoc adjutare. »
(2) Rammelman Elsevier, U itkomsten , p. 40.
(3) Il est bon de rappeler ici qu’en 1625, Bonaventure et Abraham avaient payeneuf mille florins le matériel typographique d’Isaac.
LES BIOGRAPHIES
marque plusieurs années plus tard qu’on ne le croit communément, » et conclut que peut-être il n’eut de presses à lui que lorsqu’il signa typis Lud. Elzevirii (c’est-à-dire en 1649), « car, ajoute-t-il, j’avoue que jusqu’ici le mot typis est pour moi le seul indice certain de la possession d’une imprimerie. » M. Pieters se serait sans cloute ravisé, s’il avait jeté les yeux sur l’épître dédicatoire placée en tête des Institutiones aulicœ de 1642. L’auteur de cet épître, Eusèbe Meisnerus, s’applaudit d’avoir confié son manuscrit à son ami Louis Elzevier, « typographe à Amsterdam et libraire des plus intelligents et des plus intègres, » Ludovico Elzevirio , typographo in Amsterodamo et bibliopolœ solertissimo et integerrimo , amico meo faventissimo. Correcteur de la maison elzevirienne de Leyde, Meisnerus était mieux à même que personne d’être exactement renseigné. On' reconnaîtra que son témoignage fournit un indice non moins certain que celui qui résulte de l’emploi du mot typis. Nous y attachons d’autant plus de prix qu’il remonte au mois de février 1642, c’est-à-dire à l’époque où Louis ne faisait encore que débuter dans la carrière d’éditeur.
Mais si décisif que soit cet argument, il l’est moins à nos yeux que celui qu’on tire de la confrontation matérielle des lettres grises et autres ornements typographiques. Or l’examen minutieux que nous avons fait de ce genre de preuves nous a pleinement convaincu que, si lès quelques volumes publiés durant les années 1638, 1639 et 1640 ont été exécutés par d’autres imprimeurs, 1 z Lapis lydius de Boccalini, paru en 1640, est ce qu’on est convenu d’appeler un elzevier véritable, et qu’à partir de l’année 1641 la plupart des ouvrages qui portent le nom de Louis Elzevier sont sortis de ses propres presses. C’est le cas notamment pour tous ceux qui sont ornés de la vignette désignée par nous sous le nom de cul-de-lampe au masque.
Les débuts de L. Elzevier comme imprimeur furent modestes, beaucoup plus qu’on ne serait tenté de le supposer d’après l’énorme quantité de livres qu’il a mis en circulation. Il suffit de comparer entre eux les fleurons, lettres grises,
signatures, etc., pour s’assurer de la diversité de leur provenance. Ainsi que nous l’expliquions tout à l’heure, son matériel était loin d’être suffisant pour une moyenne de douze à quatorze éditions qu’il publiait par an, et il était obligé souvent de recourir à ses confrères.
Parmi ceux-ci il en est un auquel nous devons une mention spéciale. Nous voulons parler de Fr. Hackius, l’imprimeur de Leyde. De tout temps il a existé d’étroites relations d’affaires entre les Hackius et les Elzevier d’Amsterdam. Nous décrivons dans nos Annales bon nombre de livres portant l’adresse de L. Elzevier, bien qu’imprimés par Fr. Hackius (le Jacchœus de 1644, le Pacius de 1647, le Descartes et le Schedius de 1648, le Lacain de 1658, etc.). Certains autres, exécutés par Hackius, portent alternativement l’adresse de ce dernier et celle d’Elzevier (le Cartwright de 1647, Ie Bacon de 1648, le Mercerus de 1651, le Golnitz de 1655, 1 1 Homère de 1656 et le Lucain de 166g). D’autres portent à la fois les deux noms réunis (le Conringius et le Justinien de 1646, le Piso de 1648, le Cicéron in-quarto de 1661, le Corpus juris de 1663 et de 1664, le Septime Sévere de 1665, les Ciceronis Epistolœ ad familiares de 1677). Enfin il en est qui, publiés une première fois par Hackius, ont été reproduits ensuite par les presses elzeviriennes (les Lettres de Baudius de 1654 et les divers volumes du Bacon , à l’exception des Scripta in naturali et universali philosophia) . Une autre preuve que les deux éditeurs agissaient souvent de concert, se tire d’une lettre de J. Fr. Gronovius, du 25 janv. 1647 : <( N une reversus sum ad Senecam et spicilegium meutn compono , quod certiore spe Hackio et Ludovico Elzevirio promisi{1). »
Une alliance de famille vint cimenter cet accord fondé sur une communauté de vues et d’intérêts. Fr. Hackius avait trois fils, Pierre, Jacob et Corneille(2). Ce dernier épousa, le 15 avril 1666, Marguerite Elzevier, sœur de Pierre, le libraire d’Utrecht, et nièce de Louis Elzevier'31. Les relations entre
m Btirmanni Syll. , tom. II, p. 614.
<2) Voir ci-après, p. 425.
Rammelman Elsevier, Uitkomsten, p. 33, not. 3.
LES BIOGRAPHIES
les deux maisons subsistèrent jusqu’à la fin. En mai 1675, les Hackius demandent et obtiennent l’autorisation de prendre le texte du Virgile in-12 de Heinsius pour base de leur Virgile variorum{l). En 1680 ils impriment pour compte de Daniel le Gradins , un des derniers volumes parus avec le nom des Elzevier(2).
Ces faits sont, croyons-nous, de nature à être pris en considération. De tous les typographes hollandais, les Hackius sont ceux qui soutiennent le mieux la comparaison avec les Elzevier. Telle est la beauté de leurs impressions qu’une foule de celles-ci ont passé jusqu’à ce jour pour des elzeviers véritables. Nous tenons à en faire la remarque, parce qu’il nous semble qu’on n’a pas rendu à ces habiles imprimeurs la justice qu’ils méritent. Leur nom est à peine connu, alors qu’on a fait à tant d’autres, qui ne les valent pas, l’honneur d’une bibliographie spéciale.
Les affaires de L. Elzevier allèrent en prospérant, et bientôt l’officine d’Amsterdam égala en importance celle de Leyde. De 1640 à 1655 nous comptons 219 publications, total considérable, surtout si l’on songe que Louis était seul pour faire face à toutes les difficultés de l’entreprise. Nicolas Heinsius se plaint maintes fois de sa négligence, et recommande à Gronovius de ne point se servir de lui comme intermédiaire^. Nous ne nous exagérons pas la portée de ces plaintes, qui, provenant d’une source unique, n’ont trait qu’à des faits de médiocre importance. Néanmoins elles confirment, ce qu’il était facile de présumer, que Louis devait
(0 Lettre inédite de Dan. Elzevier à Nie. Heinsius, du 9 mai 1675 (Bibliothèque d’Utrecht).
12) Enfin nous ne devons pas omettre de signaler dans le catal. offic. de 1681 les classiques suivants, cum notis variorum , tous imprimés par les Hackius : Alexander ab Alexandro , 1673, 2 vol. — Barclaii Argenis , 1664-69, 2 vol. — Boetius, 1671. — Martialis, 1670. — Ovidius , 1670, 3 vol. — Plautus, 1669. — Quintilianus , 1665, 2 vol. Chacun de ces titres est précédé de l’astérisque, preuve que Daniel Elzevier en avait acquis la propriété.
(31 « Id moneo, Ludovici Elzevirii opéra ut hîc parce utaris : nihil enim isto homine negligentius : quod magno meo malo non semel sum expertus. » Lettre datée du 22 nov. 1650, Burmanni Syll ., t. III, p. 248. Cf. aussi une autre lettre au même, du 12 août 1651, Ibid., t. III, p. 280.
avoir peine à suffire seul à tant d’activité. C’est sans doute ce qui le détermina à prendre pour associé son parent Daniel Elzevier, qui venait d’épouser Anna Beerninck, nièce et pupille de Louis. Cette association, sur laquelle nous reviendrons dans la notice suivante, fut conclue le ir mai de l’an 1655 (I). Entre autres avantages, elle conférait à la maison d’Amsterdam la propriété d’une foule d’ouvrages que les Elzevier de Leyde avaient exploités avec succès, et qui étaient échus à Daniel lors de la liquidation survenue entre lui et son ancien associé, Jean Elzevier. En effet c’est à partir de cette date que les presses d’Amsterdam commencèrent à reproduire les classiques latins in-douze, dont Leyde avait eu jusqu’alors le monopole, ainsi que les écrits de Balzac, Barclay, Charron, Du Refuge, etc.
Le nombre des publications parues sous la signature sociale de Louis et Daniel s’élève, d’après nos listes, à 150. En répartissant ce total sur une période de neuf années, nous obtenons une moyenne plus considérable que celle de la période antérieure. Mais en revanche, si nous déduisons de part et d’autre les réimpressions pures et simples d’ouvrages publiés précédemment soit à Amsterdam soit à Leyde, nous voyons que la moyenne de la production a diminué d’une manière notable. L’explication de ce fait se présente d’ellemême. Après une carrière des plus laborieuses, on conçoit que Louis Elzevier hésitât à se lancer dans de nouvelles entreprises, et qu’il préférât s’en tenir à un genre d’opérations dont le succès pouva:^ Afre escompté d’avance. L’âge avait refroidi quelque peu ch lui l’esprit d’initiative. Non pas qu’il ne caressât encore certains projets d’une exécution compliquée et difficile. La grande Bible dont il sera question tout à l’heure a certainement été mise sous presse à cette
(O « Van Florus en Musæum Wormianum hebbe de helfst van den druck met myn cousin Daniel Elzevier, die op primo may met myn in compagnie treedt , als mede van aile de andere sorteringe by de vrienden tôt Leyden gedruckt, soo UE. iets van deselve van noode heeft versoeke van ons te ontbieden. » Lettre inédite de L. Elzevier à Balthasar Moretus, du 19 avril 1655. (Archives de la Maison Plantin à Anvers.)
LES BIOGRAPHIES
époque, et le hasard nous a conservé une lettre de Magliabechi d’où il résulte que Louis Elzevier avait conçu un autre dessein non moins vaste : « Le sieur Elzevier, écrit le grand érudit italien, offre de réimprimer le vocabulaire délia Crusca ainsi que les suites qu’on lui enverra, avec le plus grand luxe et la plus grande correction. Il s’engage à refaire toutes les feuilles où se seront glissées des erreurs de quelque importance. On attend le retour du prince Léopold, pour prendre une décision*0. » Magnifique dessein, qui eût doté le monde lettré d’un pendant unique aux grands lexiques de Scapula et de Golius! Certes il est beau d’en avoir eu l’idée, et nous admettons volontiers, d’après les termes mêmes de la lettre, qu’il n’a pas tenu à l’auteur de la proposition qu’on n’y donnât suite. Toutefois cela n’infirme point ce que nous avons dit des dispositions habituelles de Louis Elzevier. Il est sûr que 1a, paresse de l’âge se faisait sentir, et qu’en prenant un associé, il avait songé surtout à se décharger en partie sur lui du poids des affaires.
L’association dura jusqu’en 1664, probablement jusqu’au Ier mai de cette année. Sur vingt-neuf ouvrages que nous décrivons sous cette date, douze seulement portent les deux noms réunis; les dix-sept autres sont au nom de Daniel seul.
Louis Elzevier, âgé d’environ soixante ans, prit le parti de se retirer. Comme beaucoup de ses riches concitoyens, il possédait une maison de campagne dans la riante contrée connue sous le nom de Gooiland, et qui s’étendait du Zuyderzée jusqu’aux confins de la province d’Utrecht. Ce bien était situé au cœur même du pays, à ’s Graveland, gros bourg placé à peu près à égale distance d’Utrecht et d’Amsterdam. Il y passa les dernières années de sa vie. Depuis lors son nom ne figure plus que sur un seul ouvrage,
(O « Il signor Elzevirio si offerisce di ristampare il vocabulario délia Crusca con le giunte, che gli saranno mandate, superbissimamente e correttissimamente, contentandosi di rifare tutti i fogli ne’quali fossero scorsi errori di qualche considerazzione. Si aspetta che torni il Principe Leopoldo per risolvere quello, che in questo particolare si dovrà fare. » Lettre à Gudius, sans date, mais placée entre deux autres lettres de 1662. Marquardi Gudii et doct. virorum ad eutn epistolce. Ultrajecti, 1697, in-4, p. 66.
la Bible française de Desmarets, qui parut en 166g, en deux volumes in-folio. Il est vrai que c’est une des plus somptueuses publications des Elzevier. Entreprise avant 1664, cette Bible avait nécessité une grande mise de fonds, et nous savons qu’elle fut l’objet d’un décompte particulier lors de la liquidation qui eut lieu entre les deux associés. Nous pouvons donc dire, avec M. Pieters, que Louis termina sa carrière par un chef-d’œuvre; l’amour-propre qu’il a mis à y attacher son nom est complètement justifié par la magnifique exécution de l’ouvrage.
Louis mourut dans le courant de juin 1670, des suites d’une fracture de la jambe. C’est à Leyde, où probablement il était allé se faire traiter, dans la maison du professeur Daniel van Ceulen(I), qu’il rendit le dernier soupir. Le 12 juin, il avait fait un testament, dont nous avons retrouvé aux archives de La Haye une expédition délivrée le 27 du même mois(2). Il y institue en qualité d’héritiers sa sœur Marie pour un tiers de ses biens, et pour les deux tiers restants les enfants et petitsenfants de sa sœur Barbe Beerninck, les enfants de son frère Pierre et son neveu Daniel Elzevier. Il nomme pour exécuteurs testamentaires et tuteurs spéciaux de ses héritiers mineurs, J. de Bruyn, professeur à Utrecht, Daniel et Guillaume Elzevier.
Une clause spéciale relative à son ancien associé porte : «Je veux et ordonne que mes héritiers aient à ratifier pleinement tous les comptes que j’aurai arrêtés avec mon neveu Daniel Elzevier, et je m’oppose à toute révision de compte. Tous les livres que nous avons imprimés ensemble à nous deux, ou en compagnie avec d’autres, et qui nous appartiennent en commun, je veux et désire que mondit neveu ait le droit de les prendre et garder outre sa part, pour la somme qu’auront coûtée l’impression et le papier, sans aucun intérêt ou autre charge quelconque. Le montant de cette somme et de celles dont il me sera redevable au moment de mon décès, il aura la
(U D. van Ceulen était l’oncle maternel de Daniel Elzevier. Voir p. clxvi, à la note.
<2) Nous reproduisons ce testament à la suite de cette notice.
LES BIOGRAPHIES
faculté de les acquitter et solder, par à-compte de 5000 florins l’an au moins, avec bonification des intérêts échus à raison de quatre pour cent. »
La propriété de ’s Graveland fut attribuée à titre d’usufruit à Marie Elzevier. Il paraît que Louis s’était complu à l’orner et à l’embellir. Grævius dit quelque part qu’il y avait consacré plus de vingt-cinq mille florins. Marie, comme nous le verrons, mourut veuve et sans enfants, en octobre 1680, quelques jours après Daniel, et les deux successions se liquidèrent presqu’en même temps. La campagne de ’s Graveland fut mise en vente, et telle était en ce moment la pénurie du numéraire, qu’elle fut adjugée pour 7000 florins à Louis Wolzogen, professeur à Amsterdam (I).
Pour apprécier l’ensemble du caractère et de la conduite de Louis Elzevier, il nous reste un détail à ajouter. Dans toutes les circonstances où les plus graves intérêts de la famille furent en jeu, on ne manqua jamais d’avoir recours à son zèle et à son dévouement. Déjà nous l’avons vu dans sa jeunesse intervenir comme témoin dans différents actes concernant l’officine de Leyde. Plus tard, un testament de sa mère, du 14 avril 1642, le désigne comme tuteur des quatre enfants mineurs de sa sœur Barbe, épouse de Frédéric Beerninck. Plus tard encore, lorsque mourut son frère Pierre, on lui déféra la tutelle de ses trois enfants. Enfin son oncle Bonaventure lui délégua en mourant la même autorité sur ses héritiers mineurs.
On voit que ceux qui le touchaient de près et étaient le mieux à même de le connaître, avaient foi dans sa probité et dans ses lumières. Rien ne l’honore davantage à nos yeux que d’avoir mérité, après la mort de Bonaventure, d’être reconnu d’un sentiment spontané et unanime comme le chef de la famille.
(u « ... Prætorium Elzevirianum agri Comitatensis ibi cum vendebatur, id emente Wolzogio septies mille florenis, in quod condendum et instruendum Ludovicus impendit plus vicies quinquies mille florenis. » Lettre de Grævius à Nie. Heinsius, du 14 janv. 1681. Burmanni Syll. , t. IV, p. 701.