‹ Les Elzevier; histoire et annales typographiquesChapitre 116 sur 368 · CLXX LES BIOGRAPHIES · texte numérisé non relu

CLXX LES BIOGRAPHIES

dans la plupart des épîtres dédicatoires et avertissements que, suivant l'usage du temps, ils mettaient en tête de leurs éditions. Nous ne nous écarterons donc pas de notre sujet, en lui accordant ici une mention spéciale.

Daniel Heinsius était né à Gand, le g janvier 1580. Il n'avait que trois ans lorsque ses parents, forcés de s'expatrier à cause de leurs croyances, l'emmenèrent en Hollande. Après avoir commencé ses études à Franeker, il les acheva à Leyde, où il devint le disciple de prédilection et bientôt le successeur du célèbre Jos, Scaliger. Nommé successivement professeur de langue grecque, de politique, d'histoire, bibliothécaire de l'Université et secrétaire du sénat académique, il remplit avec honneur chacune de ces fonctions. Il avait en effet une flexibilité de talent et d'aptitudes vraiment merveilleuse : comme philologue, comme éditeur et interprète des classiques anciens, on ne lui connaissait que fort peu de rivaux; en matière théologique il jouissait d'une telle autorité que le synode de Dordrecht lui fit l'honneur de le prendre pour secrétaire. Par un privilège bien rare, cet érudit était en même temps un écrivain plein de goût, un orateur élégant et disert, un critique spirituel et mordant, enjoué et même badin à l'occasion. Comme si la nature ne s'était pas montrée envers lui assez prodigue, elle l'avait doté en outre d'un talent poétique très distingué, dont il a donné des preuves tant dans sa langue maternelle que dans l'un et l'autre idiome classique. Est-il surprenant qu'un esprit de cette trempe ait pris de l'ascendant sur un éditeur, intelligent sans doute, mais médiocrement lettré, issu comme lui de parents réfugiés, son égal en âge, et professant les mêmes sentiments de stricte subordination envers l'Eglise officielle.

Malheureusement il s'en faut que l'aménité du caractère répondit chez Heinsius à ces dons brillants de l'esprit. On ne s'en douterait guère à lire ses biographes; apparemment parce que ceux qui écrivent la vie d'un homme marquant, se croient tenus de le présenter sous le jour le plus avantageux. Pour être fixé sur ce point il faut compulser et extraire les correspondances du temps. En interrogeant sans parti pris

BONAVBNTURB ELZEVIER. CLXXI

ces documents, on acquiert la conviction que ce personnage si vanté par les biographes était un être présomptueux, vindicatif, jaloux de toute supériorité, ce qu'en termes vulgaires on appelle un mauvais coucheur. Voici, à l'appui, quelques anecdotes, que nous choisissons à dessein parmi celles où les Elzevier sont directement impliqués.

J. Gebhardt, un érudit allemand qui avait succédé à Emmius comme professeur de grec à l'Université de Groningue, avait envoyé à Leyde, vers 1628, le texte de Quinte Curce bientôt suivi de celui de Cornélius Nepos, l'un et l'autre revus et annotés par ses soins ^'\ Les Elzevier s'étaient engagés à les mettre sous presse, puis s'étaient ravisés, sans doute d'après l'avis de leur oracle habituel. Pour s'épargner l'ennui d'un dédit formel, ils se bornaient à différer l'impression de semestre en semestre, si bien qu'au bout de quatre ans les choses en étaient encore au même point. Gebhardt n'était pas dupe de ces faux-fuyants. Dans une lettre adressée à un ami, sous la date du i*"' août 1632, il fait entendre qu'il ne lui reste plus d'illusions sur le sort réservé à ses élucubrations ; mais comme il se doute d'où le coup part, c'est surtout Heinsius qu'il accuse et qu'il rend responsable : « C'est lui, dit-il, qui en haine des Allemands entrave le projet des typographes; il croit que personne n'est éclairé, hormis les Flamands, et ne sait écrire, à part lui-même, tant les sottes adulations des nôtres lui ont tourné la tête^*\ »

On pourra, si l'on veut, récuser cette déposition, comme trahissant la mauvaise humeur d'un auteur éconduit; mais qu'on prenne garde, car voici un autre portrait tracé par une plume bien plus autorisée, et à côté duquel le précédent paraîtra modéré et presque bienveillant. Nous le tirons d'une lettre adressée par Vossius à son ami Grotius, qui de Paris le consultait sur le choix d'un éditeur :

t Personne, écrit Vossius, ne conviendrait mieux que les Elzevier pour publier vos ouvrages; ils l'emportent sur tous les typographes par la qualité du papier et la beauté des

(O Marquardi Gudii et docU virorum ad eum epistola, Ultraj., 1697, ^^^'4» P* 3^5* (a) Ihid., p. 305-6.

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