CLXXII LES BIOGRAPHIES
caractères. Je pense qu'ils ne refuseraient pas de le faire, s'ils n'en étaient dissuadés par certaines gens, par quelqu'un surtout qui se dit votre ami.... Vous pourriez juger de sa sincérité par Jac. Skytte {le même à qui les Elzevier avaient dédié leur César) ^ si celui-ci voulait vous redire les propos qu'il a entendu tenir sur votre compte en présence d'un tiers qu'on exaltait jusqu'au ciel. Il nous a fait part immédiatement de l'indignation qu'il avait ressentie. Nous avons ri de la méchanceté de cet homme. Il n'a pas changé depuis lors. L'envie et la malice sont devenues pour lui une seconde nature. Il en agit de même envers tous ceux qui joignent le talent au caractère. J'en ai fait moi-même la triste expérience; Meursius l'a éprouvé , et le grand Saumaise l'éprouve à son tour. Mais personne ne dira combien ce dernier méprise ses mensonges et ses calomnies. Moi je n'ai pas eu la même patience, quand je l'ai vu conjuré contre moi avec ceux de mes ennemis qui voulaient consommer ma ruine et celle des miens^'^ »
Et sans doute Grotius était de l'avis de son correspondant, car il lui répond à quelques jours d'intervalle : « Il n'y a pas à songer aux Elzevier, à cause de l'homme qui règne chez eux en souverain, cet homme qui me hait et dont j'ai laissé jusqu'ici les lettres sans réponse, parce qu'il en a fait si longtemps de même avec les miennes, homme gâté par la fortune, mais que Saumaise étrillera d'importance, je le crois, dans son édition de Simplicius^^^ »
Saumaise, invoqué ici comme justicier, était en effet un de ceux qui avaient le plus à se plaindre de Heinsius. Le différend remontait assez haut; il datait du jour où le grand érudit français, cédant aux sollicitations du conseil académique, avait consenti à venir habiter Leyde. Heinsius et sa coterie ne lui pardonnaient ni les avances flatteuses dont il avait été
(I) G. Vossii Epistola, in-fol., p. 247. Lettre du 14 oct. 1638.
la) H. Grotii Epistola, Amst., 1687, in-fol., p. 476 (lettre du 30 oct. 1638). — Voir aussi une lettre du même à son frère : c Ego Heinsium nobis non optime velle arbitror, primùm ex aemulatu veteri, deinde factionis studio, postremo et aliorum malignis artibus per quas et alios à me abalienari sentio meo nullo merito. • Lettre du 10 juillet 1627, P* 797»
BONAVENTURE ELZEVIER. CLXXllI
l'objet de la part des curateurs, ni le& hommages qu'on lui avait décernés à son arrivée. Saumaise s'était flatté d'abord de dissiper les préventions de ses adversaires et de les désarmer à force de bons procédés : « Je porte tout patiemment, écrivait-il, et peut-être qu'à la fin je les vaincrai ou je crèverai de courtoisie^'\ » Mais la patience a ses bornes, et ses ennemis s'ingéniaient à le lui faire sentir. Tantôt ils faisaient courir le bruit qu'il ne savait pas s'exprimer en latin; tantôt ils essayaient de l'humilier publiquement en le forçant de marcher à la suite des professeurs dans les cérémonies officielles. On n'épargnait pas même sa femme, qu'on affectait d'appeler Demoiselle (comme les simples bourgeoises) et de traiter avec moins de considération que les femmes des professeurs. Tout cela se faisait à l'instigation de Heinsius, qui, non content de lui susciter ces misérables tracasseries, cherchait à l'entraver dans la publication de ses ouvrages, et abusait de son crédit auprès des Elzevier pour les empêcher de s'entendre avec lui : t Les Elzevier, qui sont les meilleurs imprimeurs ici, écrivait Saumaise en 1634, sont en la puissance de celui que vous sçavés et ne font que pour ceux qu'il veut. Il les a empeschés jusques ici de rien faire pour moi^*^ » Lorsqu'enfin il eut réussi à venir à bout de leur résistance, et qu'il leur eut confié son traité de U suris ^ les Elzevier ne s'exécutèrent que de mauvaise grâce. L'impression se fit très lentement « par la malice de l'imprimeur qui est à vendre et à dépendre à mon antagoniste. »
La querelle s'envenima en se prolongeant, et bientôt il ne fut bruit d'autre chose dans le monde universitaire. Plus d'une fois le débat fut porté devant les autorités. Combien les torts de Heinsius étaient évidents, c'est ce que prouvent les décisions du conseil académique, qui presque toujours lui furent défavorables et tournèrent à sa confusion. Mais au lieu de le faire rentrer en lui-même, ces avertissements n'avaient d'autre effet que de l'exaspérer davantage. Il n'est sorte d'avanies ou de vexations que ne lui suggérât son amour-
(') Eug. et Em. Haag, La France protestante^ t. IX, art. Saumaise.
(2> Lettre inédite à P. Dupuy, dans la France Protestante, t. IX, p. 164.