‹ Les Elzevier; histoire et annales typographiquesChapitre 120 sur 368 · CLXXVI LES BIOGRAPHIES · texte numérisé non relu

CLXXVI LES BIOGRAPHIES

énumérés ci-dessus. Mais, comme nous sommes tenus de recueillir parmi les témoignages contemporains tout ce qui sert à apprécier Thomme et à le définir, nous ne pouvons nous dispenser de parler ici d'un autre trait de caractère pour lequel nous ne réclamons pas la même indulgence. Tous ceux qui ont approché Bonaventure de près s'accordent à lui reprocher une extrême parcimonie. Ce point ayant été contesté, force nous est, malgré notre peu de goût pour ce genre d'enquête, d'en venir à la preuve.

Voici un premier fait, qui prête à la discussion pour certains détails, mais sur lequel toutefois il nous semble difficile de passer condamnation. Le géographe Cluvier, une des gloires de l'Université de Leyde, était mort en 1623, laissant dans un dénûment complet ses enfants (il était veuf) et sa bellemère. La pauvre famille, privée de son chef, se décida, par des raisons que nous ignorons, à aller habiter Londres. Elle partit emportant à peine de quoi subsister pendant un ou deux mois. Il est vrai que les Elzevier avaient pris l'engagement, à ce qu'il paraît, de lui procurer tout au moins le nécessaire.

Plusieurs semaines s'écoulèrent sans que ceux-ci donnassent signe de vie. La belle-mère de Cluvier, voyant ses faibles ressources s'épuiser rapidement, leur avait plusieurs fois rappelé leur promesse; mais ses lettres étaient restées sans réponse, et bientôt elle se vit exposée avec ses petits-enfants, sans vivres et sans feu, à toutes les intempéries d'un hiver exceptionnellement rigoureux. Sa petite-fille, tombée malade par suite de ces privations, ne tarda pas à succomber, et on eut de la peine à trouver de quoi la faire enterrer. Le même sort menaçait le frère de l'enfant, atteint d'une pneumonie aiguë compliquée d'ulcérations aux bras et à la poitrine. En vain s'était-on adressé à la charité de quelques grands personnages : nul ne daignait s'intéresser au sort des orphelins étrangers, et tout espoir de secours s'était évanoui.

Heureusement il y avait à Londres un homme de cœur, ancien condisciple de Cluvier, et qui devait illustrer plus tard le nom de Lucas Holstenius. Touché du spectacle d\ine si

BON AVENTURE ELZEVIER. CLXXVIl

poignante infortune, Holstenius résolut de tenter toutes les voies pour y porter remède. D'abord il adressa un pressant appel à Meursius, professeur à Leyde, et le supplia d'intercéder auprès de la mère de Cluvier, qui habitait Dantzig, auprès des Elsevier, auprès des curateurs, auprès des amis et exécuteurs testamentaires du défunt (4 janvier 1624)^'-. N'ayant pas reçu de réponse, il revint à la charge quelque temps après (22 février) : « C'est plus qu'inhumain, c'est barbare et impie d'abandonner ainsi de malheureux orphelins. Je ne sais comment ils se mettront en règle envers Dieu et envers leur conscience, ceux qui par incurie et négligence laissent périr dans une affreuse misère les enfants d'un si grand homme. » Puis il cite de nouveau les gens qui sont tenus de prêter de l'assistance, la mère de Cluvier, les curateurs de l'Université, la république de Venise, qui avait accepté la dédicace de Vltalia antiqua. « Mais surtout, ajoute-t-il, je m'étonne que les Elzevier, eux qui tirent le plus de bénéfice du travail de Cluvier, agissent avec une si insigne, je dirai même avec une si criminelle mauvaise foi envers ses héritiers. Ou bien ne se croient-ils point tenus de payer pour un travail de six années entières ? La vente des livres et des instruments de Cluvier, dont ils ont été chargés, n'a-t-elle rien produit? Et s'il en est provenu quelque chose, que ne l'envoient-ils? » Et il termine par quelques lignes émues cette lettre désolée, qu'il est impossible de lire aujourd'hui sans être touché de pitié ^^^ L'éloquent appel de Holstenius ne resta pas sans résultat. Nous apprenons par une lettre suivante qu'un secours de 80 florins fut envoyé à Londres par l'entremise de Meursius^^^ Mais ceci nous éloigne de notre sujet. Ce qui nous intéresse, c'est la conduite des Elzevier en toute cette affaire. Leur rôle, à quelque point de vue qu'on se place, paraît assez pitoyable; il serait tout à fait odieux, s'il était établi qu'ils aient failli à un engagement formel; mais sur ce point ;ious n'avons pour garant que la

<0 Meursii Opera, t. XI, col. 395-99.

ï*> Ibid,, t. XI, col. 403-5.

(3) Ibid., t. XI, col. 409.

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