CXCIV LES BIOGRAPHIES
tant d'éclat sur la première moitié du siècle. L'Université traversait une période de crise. Le temps n'était plus où les travaux de ses professeurs mettaient en émoi toute l'Europe savante, et suffisaient seuls à alimenter et à illustrer une officine typographique. La charge même d'imprimeur de l'Académie était devenue onéreuse, au point que Jean et Daniel avaient hésité à l'accepter. Déjà des difficultés s'étaient élevées entre l'Université et leurs parents, difficultés qui n'étaient pas encore aplanies à la mort de ces derniers; en 1655 les curateurs trouvèrent « exorbitant » un compte de Jean et Daniel, et ne consentirent à le payer que moyennant certaines restrictions.
Les jeunes éditeurs avaient donc à recommencer sur nouveaux frais et avec bien moins de chances de succès que leurs devanciers. Avant tout il s'agissait, tout en ménageant les susceptibilités du corps académique, de se pourvoir en dehors du monde universitaire; œuvre essentiellement délicate, et qui réclamait une expérience et une autorité que ne comportait pas leur âge. Or précisément Louis Elzevier, leur parent établi à Amsterdam, réunissait ces deux conditions, qui s'alliaient chez lui à une parfaite aménité de caractère. Des savants éminents, que les procédés de Daniel Heinsius avaient aliénés de Bonaventure et Abraham, Grotius, Vossius, J. de Laet, avaient eu recours à ses presses. Petit à petit il était parvenu à grouper autour de lui tout un noyau d'hommes dont le nom était en faveur auprès du public : même des professeurs de l'Université, comme A. Vinnius, même N. Heinsius, mécontent, comme nous l'avons vu, de Jean, lui accordaient leur confiance. De telle sorte qu'il avait fini, sans le vouloir sans doute, par susciter à la maison de Leyde une concurrence contre laquelle des jeunes gens si près de leurs débuts n'étaient pas en état de lutter.
Il se peut que ces considérations se soient présentées à l'esprit très clairvoyant de Daniel. Il est permis aussi de supposer que celui-ci ne s'accommodait point de l'humeur versatile de son associé, et que la différence des caractères ait fait naître entre eux certains dissentiments. Toujours
JEAN ELZÊVIER. CXCV
est-il qu'au bout de deux ans Daniel quitta son cousin pour conclure une nouvelle association avec Louis à Amsterdam. Le prétexte, sinon le motif réel, de cette rupture fut le mariage qu'il contracta, le 4 février 1655, avec Anna Beerninck, nièce et pupille de Louis.
Le départ de Daniel fut une calamité pour la maison de Leyde, qui depuis lors ne fit plus que décliner. Cependant Jean ne perdit point courage. A défaut d'un associé, il résolut de s'adjoindre un collaborateur actif et intelligent. Le I' mai 1654, sans doute dès le moment où Daniel lui eut fait part de ses projets, il passa un contrat pour le terme de six ans avec un certain Charles Gerstecoren. Tout porte à croire qu'il le plaça à la tête de sa librairie, se réservant plus spécialement de surveiller et de diriger la typographie. Dans le principe il sembla que cette combinaison dût produire d'heureux résultats; car la période comprise entre les années 1655 à 1659 est encore marquée par bon nombre de belles productions.
Mais les faits qui nous restent à rapporter prouvent que cette prospérité était plus apparente que réelle. Pris isolément, chacun de ces faits est susceptible, j'en conviens, d'interprétations diverses; mais éclairés l'un par l'autre, je ne crois pas qu'on puisse se méprendre sur leur véritable signification.
Le 18 septembre 1658, Jean adresse au conseil des curateurs de l'Université une requête à l'effet d'obtenir l'autorisation d'agrandir son imprimerie, laquelle était construite, on le sait, dans la cour même de l'Académie. Le conseil, accédant à cette demande, décrivit les limites entre lesquelles le bâtiment pourrait être agrandi du côté de l'est, c'est-à-dire vers la rue; mais il s'opposa à la construction de nouvelles dépendances du côté sud, sur le terrain resté libre entre ledit bâtiment et l' Université ^'\
Quel sens faut-il attacher à cette requête ? Devons-nous en déduire que Jean songeait à donner plus d'extension à ses affaires? A première vue on serait tenté de le supposer,
(I) Rammelman Elsevier, Uitkomsteny p. 30 des Bijlagen.