CCIV LES BIOGRAPHIES
d'un devoir de famille, tout en prenant le parti le plus conforme à leurs intérêts.
Ses fonctions paraissent avoir consisté principalement à représenter la maison à l'étranger. Tandis que ses patrons demeuraient à Leyde et présidaient en personne à l'administration et à la surveillance du magasin et des ateliers, Louis Elzevier, comme autrefois son aïeul, parcourait l'Europe en tous sens, s'abouchant en leur nom avec les savants, les gens de lettres, les clients, et servant d'intermédiaire entre eux et leurs correspondants.
On peut, au moyen des indications éparses çà et là dans les recueils épistolaires du temps, retrouver la trace de plusieurs de ces voyages. En mai 1632, il fit une excursion en Danemark; car le 27 avril de cette année, P. Cunaeus écrit à Meursius, alors professeur à l'Université de Soroe : « Etsi nihil habeam , quod ad te perscriberem , tamen cum ex Elzeviriis nostris aliquis ad te iter pararet, Tiolui in suscepti semel officii ratione videri cessavisse^^K » Et c'est bien de Louis qu'il est question, car le 14 juin 1633, Ad. Vorstius écrit au même Meursius : « Nescio utrum in manus tuas meœ illœ [epistolce] pervenerinty quum prœter salutem ab Elzeviriorum nepote iam dudum a vobis reduce acceperim a te nihil'\ »
Deux ans plus tard, Louis se dispose à faire le même voyage, et se charge d'une nouvelle lettre de Cunaeus pour Meursius, en même temps que d'une autre de G. Vossius^^*. Ad. Vorstius se plaint de n'avoir pas été averti à temps, ce qui l'a privé de l'occasion de donner de ses nouvelles^^^
En 1636, Louis Elzevier fait une tournée en Italie. Il y rencontre le savant Lucas Holstenius, avec lequel il avait eu sans doute des relations d'amitié à l'Université de Leyde, et
(») P. Cunai Bpistola. Leidae, 1725, in-8, p. 252. Voir aussi p. lxxvii.
(«) Meursii Opéra, t. XI, col. 560.
(s) c Ëx quo tempore literas meas ante biennium ad te pertulit idem hic ËIzevirius noster, nullum a te responsum accepi. » Lettre de Cunaeus à Meursius, du I' mai 1634, P. Cunai Epistola, p. 253, et la réponse datée du 26 oct., p. 254.
U) • Profectus nuper ad vos est Elzeviriorum nostrorum cognatus Ludovicus, sed sine meis, idque eo evenit, quod, me non monito, hinc abierit. • Lettre de Vorstius du 19 juin 1634. Meursii Opéra, t. XI, col. 576.
qui, converti depuis au catholicisme, s'était fixé à Rome comme bibliothécaire du cardinal Barberini. Lorsqu'il prit congé d'Holstenius, celui-ci lui remit par écrit certaines instructions, qui ont été publiées sous ce titre : Commonitorium Ludovico Elzevirio in Belgium redeunti^ a Luca Holsteinio Romœ commarantej datum. Cette pièce commence ainsi : « Memoriam amicitiœ nostrcBj optime Ludovice^ impritnis tibi commendatam velitn : atque ubi salvum te in Bataviam reduxerit Deus^ amicos vetereSj viros prœstantissitnoSj Heinsium^ Scriveriutn^ Cunœum^ Vorstium^ et commorantes nunc Amsterodami^ Vossium^ atque Barlœum officiose a me saintes^ etc.^'^ »
L'année suivante Louis retourne, pour la troisième fois au moins, en Danemark. Il quitte Leyde vers la fin d'avril 1637'*^ et le 7 juin il est à Soroe, rendant visite à Meursius^^^ Celui-ci mande à son ami G. Vossius que Louis lui a fait part du projet qu'il a conçu de s'établir à Amsterdam, projet dont Meursius s'applaudit, parce qu'il multipliera pour lui les occasions de correspondance ^^^
Ce dessein Louis le mit à exécution peu de temps après son retour. Le 3 décembre 1637, î^ f^t reçu bourgeois {poorter) d'Amsterdam ; le 27 février suivant, il se fit inscrire dans les registres de la corporation des libraires.
Il avait pour lors trente-quatre ans, c'est-à-dire qu'il avait atteint l'âge où l'homme doué d'initiative se soustrait volontiers à la tutelle d'autrui pour faire l'essai de ses propres forces. Sa position à l'égard de ses patrons ne laissait pas que d'être délicate. Le fils aîné de Bonaventure et celui d'Abraham se mettaient au fait sous l'habile direction de leurs pères, et allaient être sous peu en mesure de leur succéder. De ce côté
(<) L, HolsUnii Epistola, ed, Boissonade, Paris, 1817, in-8, pp. 262-67; ou Mcursii Opera^ t. XI, col. 598-600.
U) Lettre de Cunaeus à Meursius, du 13 avril 1637, Cunai Epistola, p. 255, et de Vorstius au même, du 15 avril. 1637, Meursii Opéra, t. XI, col. 608.
(3) Le 7 juin Meursius reçoit • hac ipsa hora » les lettres de G. Vossius. Meursii opéra, t. XI, col. 610. Cf. aussi col. 684.
U) € Quem [Ludovicum Blzevirium] deinceps apud vos commoraturum, libens sanè ex illo ipso intellexi. Ssepe nobis ejus opéra, ad curandas literas nostras, usui erit. • Lettre datée de Soroe, 12 oct. 1637. Vossii Epistola, p. 228.
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donc toute perspective d'avenir lui était interdite. D'autre part il ne pouvait entrer dans ses vues de leur susciter une concurrence préjudiciable en s'établissant à Leyde. Le choix d'Amsterdam, au contraire, se justifiait sous tous les rapports. Quoique adonnée au trafic, cette riche cité ne s'était jamais désintéressée des choses de l'esprit; ses sociétés littéraires comptaient parmi les plus actives et les plus puissantes du pays; depuis qu'on l'avait dotée récemment d'une sorte d'université, sous la dénomination d'Athénée illustre, elle renfermait dans ses murs plusieurs professeurs que Leyde même pouvait lui envier. Aussi, loin d'en prendre de l'ombrage, Banaventure et Abraham durent-ils encourager une entreprise qui , en leur procurant un dépôt fixe et un agent dévoué dans la métropole hollandaise, allait ouvrir un nouveau débouché à leur activité. Au surplus la preuve de leur acquiescement se déduit de cette double circonstance, que quelques-uns des premiers livres parus avec l'adresse de Louis Elzevier, V Enchiridium de Corvinus et la Pietra del Paragone de 1640, le Campanella de 1641, sortent de leurs propres presses, et en second lieu que la plupart des publications de leur parent imprimées avant 1644 sont confondues avec les leurs dans le catalogue officinal qu'ils ont mis au jour en cette même année. Nul n'était mieux préparé que Louis Elzevier pour aborder les délicates fonctions d'éditeur. A d'heureuses dispositions naturelles, il joignait l'instruction puisée sur les bancs de l'Université de Leyde, et l'expérience acquise durant un long apprentissage dans la principale maison de librairie de l'Europe. Chose non moins précieuse, il s'était fait connaître et agréer de tout un groupe de lettrés, dont quelques-uns des plus considérés de son pays et de son temps. Nous avons vu en quels termes il était avec Lucas Holstenius, avec Meursius et Vossius. On peut citer aussi au nombre de ses amis le diplomate Joachim deWicquefort, un bibliophile et un curieux, à qui il dédia une de ses premières productions (le Campanella de 1640); Jean Corvinus^'* et son fils Arnold Corvinus, deux
(0 II appelle L. Elzevier « vir amicissimus • dans Tavis au lecteur placé en tète du Clapmarius de 1641.
LOUIS ELZEVIER. CCVII
juristes dont les travaux, très appréciés autrefois, ont presque tous été imprimés par ses soins.
A peine établi à Amsterdam , L. Elzevier cherche à entrer en relations avec l'illustre Grotius, qui demeurait à Paris en qualité d'ambassadeur de Suède. Il lui demande la préférence pour l'impression de divers écrits que Grotius avait en portefeuille*'^ et qu'il avait refusés naguère aux Elzevier de Leyde^'^ Sa requête est appuyée par J. Corvinus*^^ par Et. de Courcelles*^^ et probablement aussi par G. Vossius.
Ces noms sont significatifs et montrent de quel côté le portaient ses sympathies. Évidemment l'homme qui cultivait ou recherchait l'amitié de Corvinus, de Courcelles, de Grotius, de Vossius, tous impliqués autrefois dans l'affaire des Remontrants, était lui-même en délicatesse avec l'église officielle. C'est en quoi il différait de ses parents de Leyde, qui, par conviction d'abord et aussi comme imprimeurs officiels de l'Université, restaient strictement attachés aux doctrines orthodoxes. Louis n'avait pas, comme ses oncles, recueilli la tradition de la bouche des rigides protestants du seizième siècle, dont le séparait l'intervalle d'une génération, et sans doute ses nombreux voyages à l'étranger avaient contribué à le prédisposer à la tolérance.
Il est même à remarquer que certains de ses amis, tels que L. Holstenius, Samuel Sorbière et A. Corvinus, avaient poussé l'indiscipline au point de se convertir au catholicisme. D'autres, sans aller si loin, affectaient de professer pour l'ancien culte une déférence qui allait jusqu'à la sympathie, et rêvaient de réunir en une seule toutes les communions chrétiennes; parmi ceux-ci noua pouvons citer, outre Grotius, le théologien anglais Jean Forbes, dont L. Elzevier a édité en 1645 l'œuvre capitale. Toutefois qu'on ne se hâte pas de
<i) Lettre de Grotius à son frère, du 19 nov. 1639 : c Elzevirius qui Amstelodami est offert se meis omnibus edendis. Velim scire an sit bonse fîdei et an habeat quse oportet. » H. Groiii Epistola, Âmst., 1687, in-fol., p. 888.
<«J Grotii Epistola, p. 859.
(3) Grotii Epistola, p. 890.
U) Grotii Epistola, p. 889.
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conclure qu'il y eût de sa part complicité morale ou connivence. Bon nombre de ses publications témoignent qu'il ne cherchait pas à ménager les catholiques. Surtout n'oublions pas que de son officine est sorti le fameux livre des Préadamites j que les catholiques ont accueilli avec non moins de colère que les protestants. Il n'avait donc point de préférence exclusive, et sa publicité était acquise également aux dissidents de l'un et de l'autre culte.
C'est ici le lieu de parler du commerce qu'il entretint avec un autre personnage illustre. Descartes lui confia, à partir de 1642, l'impression de tous ses ouvrages. Ce choix fait honneur à Louis Elzevier et prouve la parfaite indépendance de ses idées et de son caractère. On sait à quelles attaques passionnées la philosophie nouvelle était en butte de la part des théologiens hollandais. Le contre-coup s'en était fait sentir jusque dans les universités; les partisans d'Aristote y faisaient cause commune avec les ministres réformés; à Leyde il n'était pas permis de prononcer le nom de Descartes^'^ Louis Elzevier ne se laissa pas entamer par toutes ces violences. Grâce au patronage du maître, il devint bientôt l'éditeur en titre de Clauberg, Hogelande, Velthuysen, Tobie André, Wittichius et des autres cartésiens hollandais.
Telle nous apparaît dans ses lignes principales la physionomie de l'intelligent éditeur. Si nous ajoutons qu'aucune de ses publications ne froisse la morale ni le sentiment religieux, dans l'acception élevée du mot, qu'il n'en est point d'apparence scabreuse ni même frivole, nous n'aurons rien omis, croyons-nous, de ce qui sert à le caractériser. Porté vers toutes les nobles idées de son siècle, acquis à toute tentative sérieuse d'émancipation, libéral sans être un esprit fort, Louis Elzevier était bien, fait pour grouper autour de lui l'élite des esprits indépendants, qui cherchaient leur voie en dehors des programmes imposés et des doctrines officielles. L'on conçoit que les jansénistes français, lorsqu'ils se virent forcés de chercher à l'étranger un éditeur digne de
(I) Voir la note du no 753.
confiance, aient arrêté leur choix sur la maison elzevirienne d'Amsterdam.
Nous revenons à notre biographie. Louis Elzevier s'était établi libraire, mais avec l'intention bien arrêtée dès le principe de monter une imprimerie. Le 25 septembre 1639, G. Vossius écrit à Meursius : « Elzevier se propose de fonder sous peu de mois en cette ville un établissement typographique. Mais je ne pense pas qu'il ait les ressources nécessaires pour faire face, lui seul, à une aussi vaste entreprise. Peut-être ses oncles de Leyde sont-ils disposés à lui venir en aide^'^ » On a objecté avec raison que Vossius oubliait, ou ignorait peut-être, que la mère de Louis vivait encore et jouissait d'une fortune suffisante pour pourvoir à l'installation de son fils. En effet il paraît assez probable que ce fut au moyen des fonds maternels que celui-ci fut mis en mesure de réaliser son projet. Le testament de Marguerite vander Woert, en date du 14 avril 1642, constate que chacun de ses enfants, à l'exception de sa fille cadette, avait touché à l'époque de son mariage une somme de 4000 florins^*^ Cependant tout porte à croire que Louis est resté célibataire, au moins n'est-il fait mention nulle part de sa femme, et il est bien établi qu'il n'a pas eu d'enfants. Il est donc à présumer que ces 4000 florins lui auront été avancés par sa mère pour pourvoir aux frais de son établissement.
La modicité de cette somme^^^ explique qu'il se soit contenté dans le principe d'un matériel restreint, et qu'il ait eu recours si souvent aux presses de ses confrères. Mais il est incontestable que Louis a possédé une imprimerie dès la fin de l'année 1640. Ce n'est pas l'avis de M. Pieters, qui, en l'absence de tout document précis, penche à admettre que t Louis a continué à faire imprimer sous son nom et avec sa
(i) « Ëlzevirius existimat se intra menses non ita multos hac in urbe propriam adornare velle typographiam. Sed non arbitror illi eas opes ut tam grande opus aasit suis suscipere impensis. Portasse tamen patrueles Leidenses parati fuerint in hoc adjutare. >
(>) Rammelman Elsevier, Uitkomsten, p. 40.
(3) Il est bon de rappeler ici qu*en 1625, Bonaventure et Abraham avaient payé neuf mille florins le matériel typographique d'Isaac.