DANIEL ELZEVIER. CCXXXIII
Tous les témoignages concordent à le représenter comme une nature excellente, d'un commerce sûr, d'une sincérité parfaite, et cachant sous des dehors réservés et un peu froids un grand fonds de bonté et d'indulgence. Une seule fois, au début de sa carrière, il se départit de sa modération habituelle, lorsqu'il écrivit contre Saumaise, le rival de son père, cette amère et violente satire, le Scazon in Alastorem. A part cette unique agression, qui trouve sa justification et son excuse dans un vif sentiment de piété filiale, il se montra équitable envers tout le monde, et nous ne voyons pas qu'il ait donné lieu au moindre soupçon de malveillance. Les Elzevier trouvèrent en lui un conseiller scrupuleux, impartial et étranger aux petits calculs de vanité et d'amour-propre. Tel nous apparaît Nicolas Heinsius, et ce n'est pas un médiocre honneur pour Daniel d'avoir inspiré de l'amitié à un pareil homme.
Cette amitié ne s'est jamais démentie. Heinsius, né à Leyde en 1620, était de six ans seulement l'aîné de Daniel, et il mourut le 7 octobre 1681, un an presque jour pour jour après son ami. On dirait que le sort, qui les a fait naître presque en même temps, s'est complu à les mettre sans cesse en présence et à entremêler leurs destinées. Pour ne rien dire de leur enfance, qui s'est écoulée dans la même ville, et à peu près dans le même milieu, il est à remarquer que lorsque
adresse ironiquement une de ses épîtres : Jano Vlitio, antiquilatis utriusque^ tam harharœ quam erudita peritissimo (Ibid,, p. 769). Vlitius, payant en même monnaie, intitule sa réponse : Nie, Heinsio^ virOy uti latiœ gracaque antiquitatis indagatari stttdiosissimot itapatrii avitique sermonis incurioso (Ihid., p. 771).
Nous racontons ailleurs (n<> 1523) l'anecdote du Virgile que Heinsius projetait de dédier à Louis XIV, au moment même où les armées françaises envahissaient la Hollande, promenant sur leur passage la ruine et la dévastation. Tandis que les compatriotes du savant prodiguaient leur sang pour la défense de leurs foyers, lui-même, paisiblement retiré à Vianen, charmait ses loisirs en composant des vers à la louange de l'oppresseur de son pays. Il y a de ces hommes chez qui la curiosité de l'esprit a tari la source des mâles émotions. On se rappelle l'attitude de Gœthe durant la guerre d'affranchissement de l'Allemagne. Heinsius était un esprit de même trempe. Les angoisses de sa patrie le laissaient indifférent. Sa vraie patrie était Rome, la Rome impériale. Louis XIV lui faisait l'effet d'un autre Auguste. En se rangeant parmi les courtisans du roi, il croyait se faire honneur d'un trait de ressemblance avec Horace et Virgile.