‹ Les Elzevier; histoire et annales typographiquesChapitre 152 sur 368 · CCXXXIV LES BIOGRAPHIES · texte numérisé non relu

CCXXXIV LES BIOGRAPHIES

Heinsius, ses études terminées, se rendit à Paris pour y explorer les bibliothèques, il s'y rencontra, pendant les sept mois que dura son séjour, avec Daniel, qui faisait à Paris son apprentissage de libraire. De même, en 1650, quand une invitation de la reine Christine le détermina à partir pour la Suède, Daniel fut encore son compagnon de voyage.

L'année suivante Heinsius se rendit en Italie avec une mission confidentielle de la reine. Avant de partir, il remit aux Elzevier le manuscrit de ses poésies latines, parmi lesquelles se trouvait la fameuse pièce contre Saumaise. Nous avons parlé ailleurs ^'* du refus qu'il essuya de la part de ses éditeurs et du dépit qu'il en conçut. Mais, s'il paraît s'être refroidi à l'égard de Jean, son amitié pour Daniel ne subit aucune atteinte. Lorsque ce dernier, se séparant de son associé, alla s'établir à Amsterdam, Heinsius lui demeura fidèle, et continua à lui confier l'impression de ses ouvrages. Bien plus, il lui donna une preuve spéciale d'affection en tenant un de ses enfants sur les fonds de baptême ^*\

Nous n'avons pas à suivre Heinsius dans les phases très diverses de sa carrière, tantôt à Stockholm, en qualité de résident des Etats-Généraux à la cour de Suède, tantôt à Amsterdam ou à La Haye, comme simple particulier, puis encore en Suède et en Russie, comme ambassadeur de la République. Mais nous constatons qu'au milieu de toutes ses pérégrinations il a toujours l'œil sur ce qui se passe chez son éditeur; le nom d'Elzevier revient sans cesse sous sa plume; il se tient au courant des projets de Daniel; il y prend un visible intérêt, qu'il cherche à faire partager à ses amis. De son côté, Daniel ne demeure pas en reste et lui rend toutes sortes de services : il est l'homme de confiance à qui l'on adresse tous les paquets et missives destinés à Heinsius et qui se charge de les lui transmettre^^)^ En un mot, si grande que soit la distance, Heinsius et Daniel ne se perdent jamais de vue, et l'accord entre eux est parfait.

(i) Ci-dessus p. cxcii.

(2) Burmanni Syllog., t. IV, p. 469.

<3) Ibid., t. III, p. 458; t. IV, p. 448, et passim.

DANIEL ELZEVIER. CCXXXV

Revenu à La Haye en 1671, Heinsius prit le parti de renoncer aux affaires pour se consacrer uniquement à Tétude. Il était âgé de cinquante ans, et à Tapogée de sa réputation et de son crédit. L'Europe entière lui rendait hommage et le considérait comme un des coryphées de la critique savante. Plusieurs princes l'honoraient de leur amitié. Nous avons dit un mot de ses rapports avec Christine de Suède. Il n'était pas moins en faveur à la cour de France; depuis son premier voyage à Paris, il avait acquis les bonnes grâces de deux des personnages les plus influents de cette cour, le duc de Montausier et Chapelain, et il avait été inscrit des premiers sur la liste des pensionnaires étrangers du roi. En Italie, le grand-duc de Toscane, en Allemagne, l'opulent évêque de Paderborn, Ferdinand de Furstenberg, lui prodiguaient les marques de leur affection. Le crédit dont il jouissait, il le faisait tourner à l'avantage de ses amis, et Daniel ne fut pas le dernier à en recueillir le profit.

En 1674 Heinsius se retira dans la petite ville de Vianen, à deux lieues d'Utrecht. Il vécut sept ans encore dans cette tranquille et studieuse retraite, partageant son temps entre ses poëtes latins et le commerce qu'il entretenait avec les hommes les plus éminents de son temps. A cette période de sa vie se rattachent les soixante-douze lettres, conservées à Utrecht, dont il a été question dans l'introduction. C'est tout ce qui nous reste de la correspondance échangée entre Daniel et lui. Mais bien plus que ces fragiles reliques, leur œuvre à tous deux rend témoignage d'une intimité qui a duré trentecinq ans et qu'aucun nuage n'altéra jamais.

Il est temps de revenir à la biographie de Daniel. Mais avant d'épuiser le chapitre de sa correspondance, il nous reste à parler d'un document mis au jour depuis peu, et qui a du prix pour l'histoire du temps non moins que pour l'appréciation du caractère de l'auteur. C'est une pièce intitulée : Mémoire de Daniel Elzevier, de ce qu^on a fait et de ce qu^on pourra faire pour empêcher la vente des livres qui sont injurieux à des personnes de qualité et contraires aux bonnes tnœurs. Elle est datée de mars 1669.

CCXXXVI LES BIOGRAPHIES.

La vogue inouïe qu'avait obtenue dès son apparition VHistoire amoureuse des Gaules de Bussy-Rabutin avait tenté la cupidité de certains éditeurs hollandais. Ils s'étaient avisés qu'il y avait là une veine nouvelle à exploiter : la matière était abondante et prêtait à bien des broderies et des enjolivements. Il en était résulté, vers 1667, une véritable épidémie de libelles injurieux et infamants contre les personnages marquants de la cour de Louis XIV. Le gouvernement français s'en était ému, au point qu'il avait envoyé en Hollande des délégués spéciaux pour découvrir et livrer à la justice les auteurs et colporteurs de ces écrits scandaleux. On avait promis de faire droit à ses réclamations; mais toutes les mesures prises à cet effet étaient venues échouer contre l'astuce des éditeurs et l'apathie des autorités locales.

C'est en ces circonstances que Daniel écrivit le mémoire que M. Ravaisson vient de publier dans les Archives de la Bastille y et que nous reproduisons à la suite de cette notice.

Nous avouons que la lecture de cette pièce a fait naître en nous bien des scrupules et des hésitations. L'impression au premier coup d'œil est peu favorable. Et d'abord était-ce bien à un libraire qu'il convenait de montrer tant de zèle dans une affaire qui pouvait avoir des conséquences fâcheuses pour la liberté et l'indépendance de la presse? Devait-il s'associer à des mesures dirigées contre une partie de ses confrères? Ensuite pourquoi cet acte de complaisance envers un gouvernement étranger? La France n'entretenait-elle pas assez d'agents salariés dont c'était le métier de lui fournir des renseignements et avis de ce genre ?

Sans doute. Mais d'autre part il faut reconnaître que ce mémoire n'a pas la portée qu'on serait tenté de lui attribuer. Daniel n'y dénonce absolument personne; les mesures qu'il propose n'ont rien d'excessif ni d'arbitraire, puisqu'il incline à rembourser les délinquants et à n'user de rigueur qu'en cas de récidive. Et à tout prendre, on conçoit l'indignation de l'honnête homme à l'égard d'odieux libelles, dont les auteurs, abrités sous le voile de l'anonyme, se livraient impunément aux insinuations les plus perfides et outrageaient

DANIEL ELZEVIER. CCXXXVIl

à la fois la vérité et les bonnes mœurs. Plus que tout autre, Daniel Elzevier, chef et gardien de la dignité de sa profession, a pu se croire autorisé à flétrir le déplorable abus qu'on faisait de la publicité.

Néanmoins il est à regretter pour lui que cette pièce ait été découverte en pays étranger, et parmi des papiers de police qui lui donnent un faux air de délation. Il est rare qu'un homme qui a recours à cette voie n'ait pas quelque dessein caché et peu avouable. Ce n'était point le cas ici, nous le voulons bien, mais c'était trop déjà que de donner prise au soupçon. Aussi ne peut-on s'empêcher de sourire en constatant que Daniel lui-même avait été dénoncé secrètement, quelque sept ans auparavant, comme le soi-disant imprimeur des Mémoires de La Rochefoucauld^^\ et qu'au moment même où il rédigeait son mémoire, son propre parent, Pierre Elzevier d'Utrecht, était signalé au lieutenant de police La Reynie, comme « l'un de ceux qui imprimaient la plupart des manifestes scandaleux^*^ »

Qui sait d'ailleurs si Daniel, en se mêlant à cette affaire, ne cédait pas à un sentiment patriotique, s'il n'avait pas conscience des périls auxquels l'impudence des pamphlétaires menaçait d'exposer son pays? Les historiettes satiriques et dénigrantes que les presses néerlandaises mettaient en circulation avaient en effet le privilège d'irriter profondément le roi Louis XIV. Ce fut un des prétextes dont il se servit en 1672 pour déclarer la guerre à la Hollande. Nous n'avons pas à entrer ici dans le détail de cette guerre, qui dura jusqu'en 1678. Au début des hostilités les Pays-Bas furent livrés pendant plus d'un an à toutes les horreurs de l'invasion. Durant cette période néfaste les manifestations de la vie intellectuelle et artistique furent complètement suspendues, les transactions commerciales cessèrent, et l'activité nationale se concentra toute entière dans la défense du pays.

Les affaires de Daniel subirent le contre-coup des événements. Il suffit pour s'en convaincre de jeter un coup d'oeil

t»> Voir la note du n® 1997.

(^) Archives de la Bastille, tome VII, p. 2io et 221.

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