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CCXLIV LES BIOGRAPHIES

sont compromises au dernier point. Les tuteurs n'ont consenti à accepter la succession que sous l'autorité de la haute cour de Hollande, de crainte que l'actif ne suffise pas pour acquitter les dettes. Pour employer l'expression juridique, ils héritent sous bénéfice d'inventaire. Les autres libraires sont exaspérés. Ils prétendent que leur crédit sera ruiné par le fait de Daniel, qui était le chef de leur corporation; et en conséquence ils ne veulent plus faire d'entreprises considérables^'^ »

Graevius peut s'être mépris sur la portée de la mesure prise par les tuteurs. M. Pieters fait à ce sujet quelques réflexions judicieuses, auxquelles nous souscrivons complètement : « Quand on considère, dit-il, qu'à la mort de ses parents le fils de Daniel, né en 1662, avait tout au plus dix-neuf ans, qu'ayant fait ses études à l'Université d'Oxford, en Angleterre, études qui peut-être n'étaient pas encore achevées, il n'avait pas été à même de pouvoir s'initier ni aux affaires, ni aux détails matériels du vaste établissement de son père; qu'il avait six sœurs, dont l'aînée, née en 1658, n'avait encore que vingt -trois ans, et que par conséquent il ne lui revenait qu'une septième part dans la succession de ses parents, on est obligé de convenir qu'il était de toute impossibilité que des tuteurs, des exécuteurs testamentaires ou un conseil de famille fussent d'un autre avis ou donnassent un autre conseil que celui de quitter le commerce et de liquider la maison : tout concourait à l'exiger, et en agissant ainsi, l'excessive prudence des liquidateurs, de n'avoir accepté la succession que sous bénéfice d'inventaire, se justifie même par les craintes que devaient leur inspirer, d'une part de très fâcheuses circonstances, et d'autre part peut-être trop peu de données sur toutes les affaires et sur l'étendue des relations de Daniel. »

Quoi qu'il en soit, il ne paraît pas que le moindre obstacle soit venu entraver la liquidation. Le 4 août 1681 commença la vente du Bibliopoliiim^ ou des livres d'assortiment, et à en juger par les prix inscrits en marge de certains exemplaires du catalogue, le résultat fut satisfaisant. Cette vente avait été

(J^ Durmanni Syllog., t. IV, p. 715.

DANIEL ELZEVÏER. CCXLV

précédée, en juillet, par celle des livres de fonds. Les prin* cipaux libraires du pays, qui depuis longtemps réservaient leurs capitaux en vue de cette vente^*', et s'y étaient donné rendez-vous, poussèrent vivement les enchères. Aussi, malgré la rareté du numéraire, le succès dépassa-t-il toutes les espérances. D'après le témoignage de Graevius, on retira cent vingt mille florins (environ 254,000 frs. de notre monnaie) des livres que Daniel avait édités ^'^

A Tacquisitiçn de la plupart était attaché le droit de reproduction, de sorte qu'en se fondant, soit sur les réimpressions subséquentes, soit sur les simples substitutions de titre, il n'est pas impossible de retrouver les noms de quelques-uns des acquéreurs. En combinant ces inductions avec celles que Ton tire de catalogues postérieurs, nous nous sommes assuré que Wetstein se rendit adjudicataire des divers volumes du Bacon j du Moliere^^\ des Observationes medicœ de Tulp; les Blaeu, de tous les ouvrages de Descartes, de ceux de Gérard Vossius, du Poiret, du Tacite variorum; tous deux conjointement, des Epistolœ ad familiares de Cicéron. Moetjens de La Haye fit l'achat des ouvrages suivants : VAlcoran de Mahomet, la Ville et république de Venise de St-Disdier, V Aimable Mère de Jésus, VArt de parler, les six tomes du Balzac, il Cardinalismo di Roma, les Considérations politiques de Naudé, les Essais de morale de Nicole, la Morale pratique des Jésuites, le Traicté de la Cour de Du Refuge ^^^ Van Syl d'Utrecht acquit l'Ovide de Heinsius et l'Hésiode variorum^^^; la veuve de Jean van Someren d'Amsterdam, le Manuale de Pasor; Henri et la veuve de Théod. Boom d'Amsterdam, le

(') Graevius N. Heînsio, 28 maii 1681 : i Dicunt [bibliopolx] se nummos, quoscunque corradere possunt, servare in auctionem Elzevirii, in qua Liviis, Senecis, Tacitis, Justinis, Tulliis ejus insidiantur. » Burmanni SylL^ t. IV, p. 724.

(«) Burmanni Syllog.^ t. IV, p. 729.

(3) Cf. le privilège, du 29 mars 1691, en tête des Œuvres de Molière^ Amsterdam, chez Henry Wetstein, 1691, 6 vol. pet. in-12.

(4) Voir le catalogue des livres du fonds de Moetjens, à la suite des Cérémonies et coustumes des Juifs de Léon de Modène^ trad. par de Simonville (Richard Simon), La Haye, A. Moetjens, 1682, in-12.

(5) Burmanni Syllog., t. IV, p. 729.

CCXLVI LES BIOGRAPHIES.

Hobbes de Cive; la veuve Cramoisy de Paris, les Défenses de Fouquet.

Ainsi fut dispersée sous le marteau du crieur cette collection unique de chefs-d'œuvre typographiques. De la célèbre maison des Elzevier il ne resta plus qu'un souvenir.

Sans doute, parmi cette foule de libraires accourus de tous côtés, et dont Taffluence à cette vente était un dernier hommage rendu à la supériorité de leur confrère, il n'y eut qu'une voix pour déplorer la fatalité qui l'avait enlevé dans toute la vigueur de l'âge, sans lui donner le temps de transmettre à son fils la glorieuse tradition qui était comme le patrimoine de la famille.

Avec lui avait péri le dernier des Elzevier. Car les obscurs rejetons qui végétaient à Leyde et bornaient leur ambition à imprimer tant bien que mal les thèses de l'Université, étaient tout à fait indignes de ce nom illustre.

Et ce n'était pas seulement la gloire des Elzevier, pour emprunter le mot cité plus haut, c'était la gloire de la typographie néerlandaise que Daniel emportait dans la tombe. Par une triste coïncidence, tous les grands imprimeurs qui avaient illustré la seconde moitié du dix-septième siècle disparaissaient presqu'en même temps de la scène : Jean Blaeu en 1673, les Steucker et Jansson van Waesberghe en 1681, Wolfgang en 1693, un peu plus tard le dernier des Hackius. Après Daniel l'art typographique marcha rapidement à son déclin. Sans doute plus d'un imprimeur, fornié par son exemple, fera de louables efforts pour se maintenir dans la voie qu'il avait tracée (et parmi ceux-ci Henri Wetstein, son disciple immédiat, mérite une place d'honneur); mais il leur manquera toujours ce cachet de perfection, ce je ne sais quoi de délicat et d'achevé, qui est la marque distinctive des impressions elzeviriennes. La chaîne est décidément rompue, on ne parviendra plus à la renouer.

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