CCXLVIII LES BIOGRAPHIES
MÉMOIRE DE DANIEL ELZEVIR, DE CE QU'ON A FAIT ET DE CE QU'ON POURRA FAIRE POUR EMPÊCHER LA VENTE DES LIVRES QUI SONT INJURIEUX A DES PERSONNES DE QUALITÉ ET CONTRAIRES AUX BONNES MŒURS.
(Voir p. ccxxxvi.)
Il y a environ deux ans qu'il parut, en Hollande, une Histoire du comte de Guiche, dont on m'envoya trois cents exemplaires. Sitôt que je les ai eu reçus» j'en donnai avis au bourguemestre qui avait le plus de crédit alors, lui remontrant que, si on ne pourvoyait à cela, on en ferait encore d'autres de cette nature-là. Le lendemain, les bourguemestres firent venir devant eux les libraires que je leur avais marqués, et leur ordonnèrent de faire porter à la maison de ville tous les exemplaires qu'ils en avaient. Peu après^'^ on m'envoya trois cents Histoires du Palais royal, dont je fis la même chose, et les bourguemestres y mirent le même ordre; et les uns et les autres de ces livres furent brûlés à la maison de ville; de sorte que, pendant deux mois, on n'en vendit point dans Amsterdam ; mais, comme dans les autres villes de la Hollande et les lieux circonvoisins, il n'y eut personne qui prît garde à cela, et que par conséquent ces livres s'y vendaient publiquement, il y en eut, à Amsterdam, qui commencèrent à en vendre aussi; et, depuis, la licence a été de mal en pis.
L'été passé, M. Joly, qui est avec M. Colbert en Angleterre**^ passa par Amsterdam, où, la curiosité et Tamour qu'il a pour les bons livres lui ayant donné la connaissance de plusieurs libraires et gens doctes et curieux, il apprit de quelqu'un qu'on imprimait, dans Utrecht, une Histoire de Madame; ayant su de quelle nature elle était, il se mit en peine de la supprimer; et pour cela, il fit venir le libraire et acheta toute l'impression, qui était de quinze cents, et eut le manuscrit et toutes les épreuves, de sorte que personne n'en a vu aucune feuille; il les fit emballer et enfermer dans une caisse devant lui, et me les laissa en garde pour en faire ce qu'il m'ordonnerait. A cette occasion, il me pria de trouver quelque expédient pour supprimer cette sorte de livres, et pour empêcher qu'il ne s'en fît plus dans les Provinces- Unies; qu'en faisant cela, je rendrais service au Roi et aux grands du royaume. Je lui dis que j'y étais tout porté et prêt à le faire, pourvu qu'on envoyât quelqu'un sur les lieux qui voulût suivre mes conseils,
(0 Le texte imprimé porte : peu à peu; c'est sans doute une faute de tranBcription. ^3) M. Joly était le secrétaire de Colbert de Croissy, alors ambassadeur en Angleterre. (Note de M. Ravaizzon,)
DANIEL ELZEVIER. CCXLIX
et qui eût commission de la cour pour cela; qu'en attendant je préparerais les choses à Amsterdam, Leyde, Utrecht et autres villes, où j'ai des parents et amis qui sont dans le gouvernement; et que j'entretiendrais de cela commerce avec lui de temps en temps, comme nous avons fait depuis ; et il faut avouer qu'il ne se peut rien ajouter aux soins pleins de prévoyance et d'application , qu'il a continuellement employés pour remédier à ce désordre.
Je pris, dans ce temps-là, occasion d'aller à Utrecht, où beaucoup de cette sorte de livres ont été imprimés, et en parlai à quelques-uns de mes amis qui ont du crédit, qui trouvèrent la chose raisonnable, et s'offrirent de m'y servir, pourvu que je fisse en sorte que la même chose se fît à Amsterdam, moyennant quoi ils s'obligèrent d'en faire faire la défense à l'instant. Dans ce voyage, j'ai trouvé encore un manuscrit de la Vie de Madame, que j'achetai. Étant de retour à Amsterdam, j'en parlai à divers de la magistrature, qui me promirent tous de m'aider à cela, pourvu que je leur pusse indiquer un moyen qui fût capable de l'empêcher; en tout cela, j'ai toujours agi de concert avec M. Joly, qui n'aura pas manqué d'en donner connaissance à la cour. Dans ce temps-là, M. Joly m'envoya Tordre de faire des exemplaires de la Vie de Madame ce que M. Temple^'^ m'ordonnerait, qui envoya son secrétaire chez moi, et ordonna que tous les exemplaires seraient brûlés en notre présence, ce qu'avons fait en ma maison, sans qu'aucun ait été présent que nous, et n'en est échappé aucune feuille.
La cour ayant envoyé en Hollande M. Praslard, pour y acheter tous les méchants livres et en poursuivre la défense, selon le conseil et les instructions que je lui en donnerais, il me vint voir et me montra ses ordres. Sur quoi, je lui fis voir celui des bourguemestres qui a le plus de crédit dans la ville d'Amsterdam ; pris avec moi tous ces méchants livres, et lui fis remarquer les endroits les plus méchants et abominables, lui dis les moyens que je croyais être capables de réfréner cette grande licence, et lui fis si bien goûter mes raisons, qu'il me promit qu'il en parlerait le lendemain à ses confrères, et qu'il en procurerait la défense en peu de jours dans l'assemblée des Etats qui se tenait alors.
Je reçus en ce temps-là une lettre de M. Joly à M. Van Beuningen, par laquelle il le priait d'aider M. Praslard dans cette affaire ; et une autre pour moi, où il me mandait que la cour d'Angleterre en avait écrit à M. Temple pour assister ledit Praslard en tout. Je donnai la
<0 Sir Guillaume Temple, mort en 1699, âgé de soixante et onze ans; il était alors ambassadeur de Charles II auprès des Provinces- Unies. {Note de M, Ravaisson,)