CORRECTION ET CORRECTEURS. CIX
livre de s'assurer si ces soins avaient été efficaces. Lorsque Tauteur habitait l'étranger, il ne manquait pas, s'il était avisé, de prier un de ses amis de le suppléer. Pour citer quelques exemples, Saumaise offre à Grotius, qui demeurait à Paris, de revoir les épreuves de sa version de Procope^'^; l'évêque d'Avranches, Huet, prie Ch. Sandius de lui rendre le même service pour la réimpression que Daniel se proposait de faire du traité de Interpretatione^^^ ; Nie. Heinsius, au moment de partir pour la Suède, charge le jeune Erpenius de surveiller l'impression de son Claudien^^K Ainsi l'ouvrage n'était mis sous presse qu'après avoir été revu en dernière analyse par l'auteur ou par son fondé de pouvoir.
De cette manière de procéder résultaient d'assez nombreuses disparates. Loin de présenter, comme on l'a prétendu, un système orthographique uniforme, les éditions elzeviriennes se distinguent précisément par l'absence de tout système. Suivant le bon plaisir du correcteur, on écrivait indifféremment quàm ou quam, vt ou uty Pompejus ou PompeiuSj epistolœ ou epistolcy ex officinâ Elzevirianâ ou ex officina Elzeviriana.
Autre conséquence dérivant du même principe : lorsque l'auteur était sujet à des distractions ou peu familiarisé avec la correction des épreuves, l'édition fourmillait de fautes, dont on ne manquait pas de rendre l'imprimeur responsable. Tel le fameux Virgile de 1636, qui à quarante ans de distance échauifait la bile de Nie. Heinsius, le fils du malencontreux éditeur. Cela arrivait à plus forte raison quand l'auteur était absent ou empêché; par exemple, le Tribunal medicum de Caldera (n*^ 817), qui faisait dire à Gui Patin : « MM. Elzevirs
(') « Ad me quod attinet, promitto etiam operam meam, si qua in re utilis esse poterit, quamdiu liber erit sub prselo. » Hug. Grotio, 13 oct. 1637. (Salmasii Epistolœ, Lugd. Bat., 1656, in-4, p. 267.)
(2' « ... neque alteri quam tibi, viro doctissimo,... eorum emendandorum curam dari patiaris. > Chr. Sandio, 7 Cal. Apr. 1680. (Epistola ceUb. virorum, ex scriniis J. Braniiij Amst., 1715, in-8, p. 277.)
(3) f £ditionis curam Johaniies Erpenius, doctissimus juvenis, in se recepit, a cujus diligentia multum mihi promitto. » J. Fr. Gronovio, 9 Kal. Jan. 1649. (Burmanni SylL, t. III, p. 233.)
ex LES ÉDITIONS ELZEVIRIENNES.
font tantôt aussi mal que les autres ^'^; » ou bien la première édition du recueil posthume des Grotii epistolœ ad Gdlos (n° 639), tellement fautive, suivant CL Sarrau, qui en avait confié le manuscrit aux Elzevier, que Grotius aurait eu peine à y reconnaître son œuvre.
Hâtons-nous d'ajouter que ces cas ne se sont présentés que fort rarement. En général il faut rendre cette justice aux Elzevier, qu'ils n'ont rien épargné pour satisfaire aux légitimes exigences des savants qui avaient recours à leurs presses. Souvent une épreuve passait sous les yeux de plusieurs correcteurs avant d'être soumise à la révision définitive de l'auteur. A Nie. Heinsius, qui se plaignait de quelques fautes restées dans son édition de Paterculus, Daniel Elzevier répondait : « Je m'étonne que vous ayez découvert encore des fautes dans le Velleius, car les épreuves ont été revues par trois correcteurs et ensuite par vous-même. Si après cela on ne réussit pas à imprimer correctement, il faut y renoncer'*'. »
Surtout les classiques latins ont été l'objet d'une sollicitude particulière. Nous pouvons affirmer, pour les avoir longtemps pratiqués, que la plupart ne laissent rien à désirer au point de vue de la correction. Quelques-uns, notamment le Virait de 1676, sont cités à bon droit comme des modèles qui n'ont pas été surpassés. Les imprimés en langue française ou italienne méritent également une mention spéciale. On est d'autant plus fondé à insister sur ce point, que les livres français publiés par les éditeurs hollandais de l'époque sont ordinairement hérissés de fautes tellement grossières que le sens même en est altéré. Les éditions elzeviriennes présentent, à de rares exceptions près, un texte très satisfaisant, et nous ne serions pas en peine de citer quelques-unes de leurs contrefaçons moins fautives que les originaux qui leur ont servi de copie.
Il serait curieux de savoir quels étaient les correcteurs habituels des Elzevier. Malheureusement nous sommes assez
(^) Lettres de Gui Patin. Paris, 1846, t. II, p. 447. (2) Correspondance inédite (Biblioth. d*Utrecht).