CHAPITRE XI
Pologne, Alsace. Voilà deux questions dont les Allemands n'aiment guère qu'on les entretienne. Peu de sujets de conversation leur sont plus désagréables.
L'Allemagne se trouve en présence d'une série de difficultés qui se rattachent au mouvement d'idées qu'on appelle le « réveil des nationalités ».
Le Deuischtum a débordé au delà des limites du monde germanique. On commence à le trouver un peu trop envaliissant. Innombrables sont les preuves de cette poussée du germanisme, de ce Dr an g, qui se heurte aujourd'hui à tant de résistances. Fier des succès qu'il a remportés, l'Allemand se croit le premier peuple de l'Europe. Il estime que la race germanique est prédestinée à y dominer. C'est à lui qu'il applique la maxime antique : Tu regere imperio populos. Romane, mémento. Il en a fait cette maxime nouvelle : Deutschland for allem und ùber ailes in der Welt.
Hegel s'était contenté de faire de l'Allemand le
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peuple élu de la philosophie, le peuple qui avait reçu de la Providence la mission d'être le gardien du feu sacré.
Aujourd'hui on assigne à l'Allemagne une mission différente. « L'Allemagne, dit Daniel dans sa Géographie, qui jouit d'une grande réputation, c'est le pays du milieu, c'est comme un centre matériel destiné à relier les membres épars de l'Europe et à en assurer l'unité ; c'est aussi un centre intellectuel qui a transmis aux pays de l'Orient et du Nord le christianisme et la civilisation. C'est de plus le centre historique du vieux continent, c'est en Allemagne qu'ont été décidées toutes les grandes questions européennes. C'est donc le cœur de l'Europe, qui est elle-même le cœur du monde ; de là vient que le génie de l'Allemagne est universel. »
« L'Allemagne, écrit de son côté Hummel, dans son Handhuch der Erdkunde, est vraiment le cœur du vieux monde. De même que dans l'organisme le cœur a pour fonction de faire circuler à travers les membres un sang qui renouvelle les parties vieillissantes et active les plus jeunes, de même l'Allemagne a pour mission de rajeunir par la diffusion du sang germanique les membres épuisés de la vieille Europe (i). »
(i) Cf. les publications de VAUdeulxrhfr Vtrband et la s^^ri** de brochures publiées sous le titre Kampj um das Deutsch-
Que les populations qui ont été englobées ainsi de force dans les cadres du Deutschtum y aient, au point de vue de leur développement matériel, trouvé un certain profit, ce n'est pas douteux. Mais, pour les peuples vraiment dignes de ce nom, il y a d'autres intérêts que les intérêts matériels, il y a des intérêts moraux. Il y a des peuples, et c'est leur honneur, qui ont encore plus soif de justice et de liberté que de bien-être. Il y a des peuples qui sont prêts à donner leur vie pour conquérir leur indépendance ou pour conserver leurs traditions (i).
L'un des faits qui frappent le plus vivement ceux qui étudient la situation politique des peuples de l'Europe centrale, c'est la renaissance du sentiment national chez des peuples où on croyait ce sentiment à peu près anéanti. Ce regain d'activité, qui correspond à une activité intellectuelle considérable, est un facteur politique d'une grande importance. Ceux qui travaillent à l'élaboration d'une humanité meilleure doivent en tenir compte. Et les Allemands se sont créé beaucoup d'embarras en refusant de reconnaître le droit « imprescriptible » qu'a chaque peuple de disposer librement de luimême et de défendre son autonomie. On peut
tum. V. aussi la revue publiée à la librairie Justus Perthes, par Paul Langhans, Deutsche Erde.
(i) Jean Pélissier, Annales des Nalionalitis, n» i. (Janvierfévrier 1912.)
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demander à un individu de renoncer à son droit pour ne pas troubler le repos de la société. Dans la société des nations on ne peut exiger d'une nationalité qui sent en elle la force de vivre qu'elle s'immole dans l'intérêt supérieur d'une autre. Pourrait-on même soutenir que la société des nations a un intérêt supérieur à celui des membres qui la composent? Les rêves de domination universelle qui ont tenu tant de place dans l'histoire de l'humanité ont aujourd'hui disparu. Et partout où on trouve encore une terra irredenta, il faut étudier avec sympathie les revendications de ceux qui y demeurent, car le droit des peuples de disposer d'eux-mêmes est inaliénable.
C'est ce sentiment qui anime aujourd'hui les populations slaves de l'Allemagne orientale. Depuis le traité de Vienne la politique suivie par le gouvernement prussien à l'égard des Polonais a beaucoup varié. On a pu croire un moment qu'on se déciderait à Berlin à faire administrer le grandduché de Posen par des gouverneurs polonais dans le sens de la nationalité polonaise, mais ces bonnes dispositions n'ont pas persisté, la tâche du gouvernement prussien s'est vite compliquée d'antagonismes religieux, et peu à peu, dans le langage politique, Polonais et cathohque d'un côté. Allemand et protestant de l'autre sont devenus des termes identiques. Les insurrections qui éclatèrent
dans les provinces polonaises de la Russie et de l'Autriche eurent d'ailleurs leur contre-coup dans la province de Posen, si bien que depuis 1849 on peut dire que l'eiïort capital du gouvernement prussien est de substituer partout l'élément allemand à l'élément polonais, de faire prédominer la langue allemande dans l'administration, dans l'école et même dans l'église.
Les résistances des Polonais s'accentuèrent lorsqu'en 1867 on fit entrer la Prusse-Orientale et la province de Posen dans la confédération de l'Allemagne du Nord, puis, en 1871, dans l'Empire allemand. Invoquant les promesses de Frédéric-Guillaume III, les députés polonais prétendirent que les régions qu'ils représentaient avaient droit à un gouvernement polonais, et ne devaient pas être placées sous la férule des bureaucrates allemands. Toutes les fois que la question était portée à la tribune, Bismarck prétendait que ces protestataires voulaient le rétablissement de la Pologne, ce qui était inacceptable. La lutte devint peu à peu acharnée. Et, le 16 janvier 1886, le vieux Guillaume I", en ouvrant la session des Chambres prussiennes, crut pouvoir prononcer les paroles suivantes : « Le refoulement de l'élément allemand par l'élément polonais dans quelques provinces de l'Est impose au gouvernement le devoir de prendre des mesures de nature à garantir l'existence
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et le développement de la population allemande. »
Nous n'examinerons pas ici les procédés auxquels on a eu recours. Ils ont été souvent analysés, notamment par M. Henri Moysset (i).
Nous constaterons avec lui que les mesures d'expropriation à l'égard des Polonais ne peuvent être regardées comme de simples querelles sur le droit de propriété; elles ont fait apparaître une résistance chaque jour plus vive à l'effort de germanisation qui inspire aujourd'hui le gouvernement de Berlin. Ce qu'il importe surtout de dire, c'est que la germanisation « par achat du sol » a été enrayée.
La question polonaise est donc devenue très aiguë, et l'on ne s'est pas encore mis d'accord sur la meilleure manière de la résoudre. Deux méthodes sont en présence : l'une qui consiste à traiter les Polonais selon le droit commun, en dépit des torts (réels ou prétendus) qu'on leur impute ; l'autre, qui les tient pour des adversaires irréductibles et prétend qu'il faut les soumettre à des lois « d'exception ».
La première, qui tend à faire triompher l'idée de « conciliation », a de nombreux partisans dans les Universités, dans la presse, même au Parlement. Mais le gouvernement de Berlin s'est orienté
(i) L'Esprit public en Allemagne vingt ann après Bismarck, Paria, 1913, chap. i". V. aussi le* livre du 1)' Nicaisk, Allemands et Polonais, avec une pr^-farc de M. Wclscliinj,'er (Paris, iQii), et celui de Ki.iKKttv\iH, Deutschtum und t'olenlum in pulitiich-cunl$ssiunneller Bedeutung. Lcip/ig, 191 1.
vers la politique de « combat » et ne semble pas disposé à renoncer à des procédés qui blessent profondément le sentiment national des Polonais. On a beau dire que les mesures auxquelles on se résigne (!) se justifient parce que les autres moyens ne sont pas efficaces. On a beau prétendre que le gouvernement est en cas de légitime défense et essayer de faire croire que les Polonais sont rebelles aux lois. On a beau soutenir qu'il n'y a pas d'illégalité commise parce que les conditions de l'expropriation légale sont réunies : sauvegarde de l'intérêt général et indemnité convenable. On a beau expliquer que l'expropriation est une mesure de défense et non un système d'attaque, les Polonais n'entendent pas désarmer. Et ils ont bien des atouts dans leur jeu.
Les recensements successifs de la population montrent que depuis 1871 la proportion des Polonais s'est accrue à tel point qu'on pourrait calculer, avec une certitude presque mathématique, si de grands changements n'avaient pas lieu, le jour où les Allemands seraient réduits à n'être plus dans les marches de l'Est qu'une infime minorité (i). Il est même curieux de constater que depuis un demisiècle les Juifs, qui avaient été, du côté de Posen
(i) V. d'intéressantes statistiques dans l'étude que M. Swart {Deutsche Polen in der Provinz Posen) a publiée dans le Jahrbuch fur Gesetzgebung, 19x2, 2, p. 307.
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surtout, d'utiles agents de la germanisation, ont diminué de moitié. Si la Commission de colonisation (i) est parvenue à acquérir un certain nombre de domaines et à y installer des paysans venus d'autres régions de l'Allemagne, une bonne partie de la terre a été reconquise par des Polonais; 75 437 hectares ont passé de mains allemandes en mains polonaises. De 1896 à 1906, dans les deux provinces de Posnanie et de Prusse-Occidentale, on peut estimer à plus de 100 000 hectares la superficie perdue par les Allemands (2). Mettre de nou-
(i) On trouvera un résumé des opérations effectuées par la Commission de colonisation dans les provinces de Posen et de Prusse-Occidentale, pendant les dix premières années de son existence, dans Stengel, Wôrterbuch des deutschen VerwaUungsrechts. Erganzungsband III, p. i, 1897. V. aussi mes Etudes sur les populations rurales de C Allemagne, p. 356 et 384, et Y aiiicie Ansiedelungsgesetzf. Posen und Westpreussen, dans le Wôrterbuch der Volkswirlhschaft d'Elster, 3' édit, t. I, p. 99. Il convient de reconnaître avec M. Fritz Darmstaedter (v. les deux articles parus dansDt« mile, 21 et 28 mars 191 2, p. 181 et 197) que, dans toutes les régions où la Commission de colonisation a opéré, les rendements se sont accrus. On a beaucoup fait au point de vue économique pour mettre le sol en valeur. Et cela a d'autant plus d'importance que ces pays slaves sont encore très pauvres. Les sommes mises à la disposition de V Ansiedclungscommission ont été portées par une loi du 20 mars 1908 ù 600 millions de marks. Son cUrnier rapport (octobre 191 2) nous apprend (lu'eile a déj;\ dépensé 379 millions de marks et a acheté 394 398 hectares (dont un tiers seulement ai>partenait à des Polonais). Elle a constitué 16 971 RentcngUter et 2 599 Packislellen. Elle a introduit dans ces régions 141 206 Allemands.
(3) C'est l'évaluation de M. F. Hoff, député au Rcichstag et au Landtag, dans un récent article du Hamburger Frcmdenblatt, 31 mai 1913, n° 117. • Le polunismc, dit-il, grandit et il
veaux fonds à la disposition de la Commission de colonisation, qui est arrivée à de si piètres résultats, sans lui conférer le droit d'expropriation serait une œuvre stérile. « Puisque les Polonais ne veulent pas donner leur cœur, disait M. de Oldenburg, il faut au moins qu'ils donnent leurs terres, il faut que la domination de la Prusse sur le pays soit définitive, et c'est à ce prix seulement qu'elle le deviendra. L'histoire universelle nous enseigne que c'est le droit du plus fort qui a créé les États. Le royaume de Pologne a disparu pour toujours, votre bonheur et votre paix, messieurs les Polonais, sont aujourd'hui forcément avec cet État prussien qui n'a pas encore accompli sa mission dans le monde. » Mais la situation du gouvernement est d'autant plus délicate que ces Polonais détestés ne demandent pas la reconstitution du royaume de Pologne, ils veulent simplement qu'on respecte leur langue, leur religion, toutes celles de leurs idées et de leurs coutumes qui peuvent légitimement se placer dans le cadre constitutionnel de la monarchie prussienne. Ils veulent, disent-ils, rester dans l'État prussien une « nation ». Or une nation, ce n'est pas la même chose qu'un État. Une nation, comme le disait Renan, c'est un principe spirituel résultant des longues
devient inquiétant, parce qu'on a voulu, dans ces provinces de l'Est, faire non pas tant une œuvre économique qu'une œuvre politique. C'est une grande faute qui a été commise. »
iq2 LES EMBARRAS DE L'ALLEMAGNE
épreuves de l'histoire, une nation suppose une conscience morale formée par les différents sacrifices qu'a pu exiger l'abdication de l'individu au profit d'une communauté, c'est un capital social accumulé lentement pendant des siècles.
Les conservateurs et les nationaux libéraux ont plusieurs fois laissé entendre qu'ils n'admettaient pcis qu'il pût être question d'une nationalité polonaise. « Les Allemands, a dit l'un d'eux, ne doivent pas tolérer la concurrence d'une nation moins civilisée. »
Mais il serait chimérique d'esj)érer que les Polonais se dénationalisent. Peut-on les contraindre à avoir le cœur allemand? Peut-on oublier que dans la première moitié du dix-neuvième siècle les Polonais vivaient en paix avec les populations allemandes, que des relations amicales s'étaient établies entre les deux nationalités et que ces relations, ce ne sont pas les Polonais qui les ont rompues? Le coupable, c'est le gouvernement prussien, qui, par sa législation, par ses mesures administratives, par sa maladresse, par l'esprit partial de ses fonctionnaires, a créé un état de choses qui rend aujourd'hui en Pologne la vie si amère (i). Nous ne iH)uvons
(i) Les procédés dont on use vis-ù-vis des Polonais prouvent que la constitution allemande ne protège guère la liberté individuelle. V. les appréciations de la FortnigMly Review, octobre 191a, p. 638-635.
pas, nous Français, oublier les motifs qui ont déterminé le vote des lois devant lesquelles les Polonais ne veulent pas s'incliner, nous ne pouvons oublier les accusations que Bismarck portait au Reichstag dans la séance du 28 janvier 1886 en insultant, le mot n'est pas exagéré, « ces Polonais, qu'il y aurait, disait-il, le plus grand intérêt à éliminer ».
« Eh! quoi, répondait le docteur von Stablewski, on veut nous « expulser » de la terre de nos pères, et on prétend concilier cela avec les mots de civilisation, d'humanité, de liberté, de christianisme ! »
Les Polonais sont d'ailleurs en droit de rappeler qu'en 1525 Albert dç Brandebourg prêta à Cracovie le serment d'hommage, à genoux, au roi de Pologne. Guillaume II l'avait sans doute oublié lorsqu'il disait le 5 juin 1902 à Marienbourg : « L'arrogance polonaise nous opprime et je me vois obligé d'adresser à mon peuple un appel qui le mette en garde contre le polonisme et qui protège contre lui notre bien national. Il s'agit de défendre la civilisation et les mœurs allemandes. Aujourd'hui et demain, comme dans le passé, nous avons à combattre un « ennemi » commun 1 »
Le gouvernement prussien a fort à faire pour défendre l'œuvre de la Commission de colonisation qui est l'objet de vives attaques.
A quels pauvres résultats, en effet, a dit avec raison à la Chambre des seigneurs le comte de Mir-
bach-Sorquitten, est-elle arrivée avec les fonds énormes qu'on a mis à sa disposition, et avec des fonds qui proviennent d'impôts que les Polonais ont payés tout aussi bien que les autres sujets prussiens! Comment ne seraient-ils pas, dans ces conditions, disposés à écouter ceux qui fulminent contre les bureaucrates de Berlin?
Il eût mieux valu, comme le disait le comte de Tiele-Winckler, au lieu de créer des fonctionnaires qui considèrent les postes qu'on leur donne comme un moyen de parvenir, confier la mission délicate dont ils se sont si mal acquittés à des corps provinciaux, mettre des fonds, par exemple, à la disposition des communes, ou peut-être de comités qui en eussent tiré un meilleur parti. On aurait même sans doute créé ainsi une protection plus efficace pour les Allemands, qui se plaignent tant aujourd'hui de l'hostilité des Polonais à leur endroit. La méthode qu'on a employée justifie ce mot du professeur Walter Schûcking : « Il nous eût fallu moins de Bismarck et plus de Schiller (i). »
(i) Le professeur Ludwig Bernhard {!>»« Polcnfrage, 2'6dit., Leipzig, 1910), tout en regrettant que la germanisation n'ait pas mieux réussi, avoue que la politique prussienne a Hé inefficace. Elle a réveillé chez les paysans le sentiment national et a provoqué la formation de sociétés de crédit agricole, ainsi que la Banque générale de Posen qui est le pivot de la r/sistanre nationale. M. Uernhard ne suppose pas non plus que la loi de 1908 puisse donner de bons r^'sultats. — Cf. Mankowski, 25 Jahre deutscher Ostmarkenpolitih (dans la collection l'rank/urtcr Ziit-
Je dois ajouter que j'ai rencontré un certain nombre d'Allemands qui avouent que les procédés dont on use à l'égard des Polonais ne sont pas dignes d'une nation qui prétend marcher à la tête des peuples civilisés. « Nous reconnaissons, me disait l'un d'eux, que les 3 millions de Polonais qui vivent dans les cadres du royaume de Prusse, sur une terre où ils sont installés depuis tant de siècles, sont en droit de trouver étrange ce fait que non seulement ils n'ont ni Université, ni écoles secondaires, mais qu'on ne tolère même pas que les enfants puissent dans les écoles élémentaires s'instruire dans leur langue maternelle. »
Il est en effet monstrueux d'empêcher les populations des provinces orientales d'entendre la parole divine ou de réciter des prières dans la langue de leurs pères. Il est plus monstrueux encore de recourir aux châtiments corporels pour tâcher d'obtenir le respect de lois si draconiennes qu'elles ont déjà poussé quelques personnes au suicide.
Et le gouvernement prussien ne paraît guère disposé à désarmer. Il vient de profiter de ce que l'attention est absorbée par les événements qui se produisent en Orient pour faire passer ime loi aux termes de laquelle un grand nombre de propriétaires seront dépossédés. La persécution ne fera
gemdse Broschûren), et Franz Oppenheimer, Innere Colonisation {Netie Rundschau, septembre 1912, p. 1185).
qu'accroître l'ardeur et la résistance des Polonais. La Prusse se prépare de nouvelles difficultés (i).
Les choses en sont venues à ce point que la question polonaise apparaît aujourd'hui nettement comme <■< une question d'ordre spirituel dont la solution ne dépend ni de l'argent, ni des armes ». C'est *en vain qu'on essayerait aujourd'hui de refouler hors de ce coin de terre des pensées et des sentiments incoercibles. La lutte « nationale » entre Prussiens et Polonais est maintenant un véritable danger. Elle fait penser à la parole fameuse de Joseph de Maistre : « Si on enterrait un désir slave sous une forteresse, il la ferait sauter (2). »
A l'effervescence qui se manifeste parmi les Polonais correspond aussi une vive agitation parmi les Danois du nord du Schleswig.
Ce fut une triste expédition que cette guerre des duchés. Elle a déchaîné de bien fâcheux conflits.
(i) J'ai montré avec quel courage on se prépare à la lutte dans la Réforme sociale du 15 novembre 1912, p. 586.
(2) Voir, pour plus de détails, le livre précité de M. Moysset; p. 53 et suiv. On a inscrit dans le budget de la Prusse pour 191a (indépendamment des fonds déjà antérieurement votés pour la colonisation) de nouvelles dépenses pour « défendre » l'élément allemand : des suppléments de traitement pour les instituteurs et institutrices qui rendront des services particulicm dans renseignement de la langue allemande ; 500 000 marks pour les paroisses protestantes ou catholiques allemandes; 640 000 marks pour do nouvelles écoles allemandes ; 3300000 marks sont alloués comme < fonds spéciaux > aux Présidents des provinces de Poscn et de la Prusse-Occidentale.
Non seulement elle a eu pour conséquence une méconnaissance complète et des vieux traités de Vienne et du traité de Londres de 1852 qui avait consacré l'intégrité du Danemark, mais elle a allumé la guerre entre la Prusse et l'Autriche.
La victoire de Sadowa a eu des conséquences incalculables pour l'histoire contemporaine de l'Europe.
Si la Prusse s'était contentée d'annexer les régions occupées par des populations germaniques, toute protestation aurait peu à peu cessé, mais il y a aujourd'hui des Danois incorporés de force à l'Empire, qui sont en droit de trouver que la violence a corrompu le sens du droit et qu'on n'a pas respecté la conscience des peuples. Pauvres Danois ! ils sont trop peu nombreux pour agir efficacement. Et pourtant il faut constater qu'en dépit de curieux efforts de germanisation analogues à ceux qui se produisent en Pologne, il y a un réveil de nationaUté tel que, dans les quatre cercles de Hadersleben, Apenrade, Tondem et Sonderburg, les Allemands sont aujourd'hui obligés de reculer. Depuis trois ans 3 259 hectares ont été perdus par eux, et on prépare une loi nouvelle.
C'est encore une preuve de ce fait qu'en présence des efforts de la race germanique pour fédre la « tache d'huile » et se répandre dans les régions habitées jadis par des non- Allemands, il y a une véritable réaction. Sans doute les mariages et les
lyS LES EMBARRAS DE L'ALLEMAGNE
intérêts ont sur toute la périphérie du monde germanique facilité l'œuvre de germanisation, mais on peut dire que tous ceux des habitants de l'Empire qui sentent qu'il y a dans leurs veines un autre sang que le sang germanique, ou qui supposent que celui-ci n'y est pas le plus largement représenté, s'éloignent instinctivement de ce Deutschium orgueilleux qui presque partout est mal vu (i). On a pu dire jadis, au temps où la France paraissait animée d'une ardeur plus belliqueuse qu'aujourd'hui, que l'odeur des lis était devenue trop forte en Europe. C'est maintenant à «l'odeur germanique» que s'applique cette remarque.
Si la Pologne est une source d'embarras pour l'Allemagne, on peut en dire autant de l'Alsace. Les Allemands ont beau affecter un optimisme de commande. Ils sentent bien, les paroles de l'Empereur à Strasbourg suffisent à le prouver, qu'on y ressent partout l'impression de douleurs sourdes et que la blessure, comme l'a si bien montré M. Georges Ducrocq, est toujours mal fermée.
Oui, les Allemands savent bien que rien n'abat
(i) Rassenge/ûhl, Rassenstolt. Export, ii avril 1912, p. 242. Cf. H. Grpi'CKen, Preussen, Deutschiand und die Polen seit dein UnUrgang des polnischen Rdchcs. Berlin, 1906.
la ténacité de ces Alsaciens et de ces Lorrains, qui, au fond de leur âme, quand ils ne peuvent le faire sur les places publiques, « sonnent du clairon à la française, vivement, crânement, en donnant le coup de langue sec et sonore ». L'Empereur l'a déclaré : c'est intolérable I Et les oies qui veillent au salut de l'Empire ont, comme le dit M. Ducrocq, poussé des clameurs de détresse quand pour la première fois les gymnastes ont défilé, dans les rues de Metz, au milieu d'une population si enthousiaste qu'elle oublia ce jour-là toutes les règles de la prudence lorraine.
Oh! oui, il est bien vrai de dire que dans le concert d'éloges et d'adulations qui s'est élevé en Europe, depuis quarante ans, devant l'apothéose du colosse germanique, l'Alsace n'a pas voulu faire sa partie. Elle n'entend pas qu'on la place « dans le chœur des brûleurs d'encens ».
Les Allemands le sentent. La question d'Alsace les irrite. Il n'y a pas de sujet dont ils aient moins de plaisir à s'entretenir avec im Français.
Nous ne pouvons examiner ici toutes les causes de leurs contrariétés, ni analyser leurs efforts, ou détailler leurs maladresses. Je résumerai de la manière suivante la plus forte de mes impressions.
Au lendemain de la guerre, l'Allemagne s'imagina que les Alsaciens finiraient par se résigner, car on ferait preuve de beaucoup de bienveillance
à leur égard. Ils sentiraient, disait-on, que des affinités de race indéniables les rapprochaient des Allemands. Ils finiraient par être contents de faire partie de l'Empire germanique restauré (i).
Aujourd'hui, les Allemands constatent que ces espérances ne se sont pas réalisées. Il n'y a pas que la question de race, il y a aussi la question de civilisation, de Kultur, comme ils disent euxmêmes. Placés entre la culture française et cette deuische Kultur, qu'on leur présentait comme l'expression de la plus haute civilisation intellectuelle, scientifique, morale, etc., les Alsaciens n'hésitent pas : il y a quarante ans qu'ils ont sous les yeux les manifestations diverses de la deutsche Kultur. Ils sont en bonne posture pour la juger. Et toutes leurs sympathies sont pour cette culture française, si décriée. L'orgueil germanique n'a jamais reçu un pareil affront I
Les derniers séjours que j'ai faits en Alsace ne m'ont pas du tout laissé cette impression que la germanisation de l'Alsace soit aussi avancée que le soutient Karl Lamprecht dans sa remarquable his-
(i) Le développement économique de l'Alsace a été d'ailleurs depuis 1870 considérable. V. les Nachrichten des Statistischen Amts filr Elsass-Lothringen, 191 1, n° 8. — V. aussi le livre du professeur H. Rkhm (autour duquel on a fait quelque bruit), Das Reichsland Elsass-Lothringtn, Leipzig (Tcubner), 191a, et celui de W. Arnim, 40 Jahre Elsass-Lothringen- Betrach' tungen und Lrinnerungen cine Verwallungsbeamlen, 1912.
POLOGNE ET ALSACE aoi
toire de l'Allemagne contemporaine. Sous le vernis français qui s'écaille, dit le savant historien, on voit reparaître peu à peu la culture primitive alsacienne. Car cette culture, d'après Lamprecht, s'était perpétuée jusqu'en 1870 sous une forme en quelque sorte momifiée. Cette assertion est contredite par l'insuccès même des efforts de l'administration allemande pour germaniser l'Alsace. Si la culture estmixte en Alsace, on peut dire que l'Alsacien ne considère pas la culture alsacienne comme une culture allemande. Il n'a pas encore appris à considérer l'Allemagne comme une « patrie ». L'Alsace est au sein de l'Empire comme « une nouvelle Irlande ».
Dans une brochure qui a eu récemment beaucoup de retentissement, le professeur Werner Wittich reconnaît que tout ce qui représente en Alsace l'élite intellectuelle, est imprégné de culture française. Il constate qu'avec cette culture on voit survivre aujourd'hui dans la population entière, et cela même après la disparition du sentiment national actif, un sentiment de piété envers la terre où fleurit cette culture. C'est, ajoute-t-il, un témoignage de la reconnaissance du peuple envers la France pour tout ce qu'elle lui a donné de gloire et d'honneur pour ses héros, de liberté, de bienêtre et de beauté pour tous... C'est un sentiment de piété tout à fait moderne et inconnu du passé
qui anime les Alsaciens ; on ne saurait le comparer qu'à l'amour de l'enfant envers ses parents.
Les paroles de cet Allemand viennent ainsi rejoindre les conseils de M. Maurice Barrés à ses frères lorrains : depuis que s'est éloigné dans les perspectives de l'avenir l'espoir d'une revanche guerrière, la forme efficace du patriotisme consiste pour les annexés à garder intacte sur leur terre envahie la civilisation française. Il est intéressant d'entendre un des vainqueurs, plus clairvoyant que ses compatriotes, nous dire qu'ils y ont pleinement réussi, qu'ils ont su préserver des alliages grossiers une pensée et une sensibilité affinées par des siècles de vie française.
Le combat pour la civilisation française, voilà, dit de son côté M. Anatole Leroy-Beaulieu (i), ce qui domine toute la pohtique de l' Alsace-Lorraine, ce qui est au fond de son particularisme alsacienlorrain, ce qui est compris dans ses revendications. L'Alsacien se sent autre que ses voisins d'outre- Rhin, non seulement par ses mœurs et par ses habitudes, mais plus encore par ses manières de sentir, de juger, de penser, par toute sa mentaHté. Il est prouvé maintenant que « l'empreinte laissée par la France sur son ancienne province est autrement profonde que ne se l'imaginaient les
(z) Correspondant du a; août 191 1, p. 635,
Allemands. Elle n'affecte pas seulement l'extérieur, elle affecte l'être tout entier (i). »
Les Allemands ont beau faire le procès de la culture française et tenter de faire croire à la supériorité de l'Allemagne, leurs efforts sont vains. Préférer la culture allemande à la culture française, ce serait, aux yeux des Alsaciens, une sorte de suicide moral. Chaque Alsacien, penché sur lui-même, « retrouve en lui une âme française (2) ». Et cette découverte, elle est due précisément aux procédés employés par les conquérants d'outre-Rhin.
Ces procédés, il faudrait tout un livre pour les analyser. Nous nous contenterons de dire que la constitution récemment octroyée à l'Alsace n'enthousiasme personne. On se résigne peut-être. Et encore ! Mais au fond, comme l'a dit M. Blumenthal, les événements ont prouvé qu'elle « ne vaut rien ». « On veut que l'Alsace continue à vivre sous un régime qui permet aux Allemands de dominer les Alsaciens dans toutes les branches de l'activité du pays, qui a pour conséquence d'assurer aux Allemands toutes les bonnes places. Cela, nous ne pouvons l'accepter. » On peut dire que les Alsaciens, qui ont été si résignes pendant quarante ans, sont
(i) Cf. Pierre de Quirielle, les Sentiments de PAlsace (Correspondant du 10 mars 1910.)
(2) C'est la judicieuse remarque que fait M. André Lichten- BERGER dans SOU beau roman Juste Lobel.
unanimes à trouver qu'ils n'ont pas reçu la récompense de leur loyalisme (i).
Leurs revendications ne trouvent malheureusement d'écho ni auprès des pouvoirs publics, ni auprès des grands partis politiques du Reichstag, pas même auprès du centre qui a abandonné ses « alliés » des provinces annexées. Quant aux socialistes, ils ont fait litière de quelques-uns des principes de leurs programmes, parce que le suffrage universel devait leur ouvrir la porte du Parlement alsacien. C'est avec raison que l'abbé Wetterlé a pu dire : « Nous sommes livrés pieds et poings liés au bon vouloir du législatif et de l'exécutif de Berlin, on nous a imposé les pires entraves, et la nouvelle constitution représente un arrêt presque définitif du libre développement d'un particularisme légitime. Elle barre en quelque sorte la route pour tout progrès ultérieur. »
L'Alsace reste toujours en marge de l'Empire allemand. Elle en fait partie en ce sens seulement qu'elle est la propriété collective et indivise des confédérés. Les conquérants ont cru avantageux d'imposer aux vaincus cette situation subordonnée, qui permet aux Alsaciens de se regarder comme des
(i) V. sur la constitution de l'Alsace- Lorraine le résumé donné par M. Matter dans la Vie politique dans les deux mondes, d<! MM. ViALATTK et Caudkl, t. V (1912), p. 152, et un article des Historisch-politische Ulàlter, t. CL (1912), p. 390.
esclaves attachés au char d'un triomphateur et entraînés dans la marche de ce char sarts être jamais admis à s'occuper de sa direction (i).
« Eh bien, nous ne voulons pas, a dit M. Anselme Laugel, qu'on s'oppose au libre développement de notre esprit national, nous voulons qu'on nous reconnaisse le droit de perfectionner simultanément et la partie allemande et la partie française de notre culture... Chaque fois que des influences politiques voudront contrarier cette vocation traditionnelle de l'Alsace et s'exercer au profit d'une assimilation trop exclusive, nous résisterons. De même que sous le régime français nous sommes demeurés ouverts à la pensée allemande, de même sous le régime allemand nous voulons pouvoir demander au génie français de féconder notre intelligence. Nous considérons que la civilisation française est le contrepoids nécessaire au maintien de notre culture nationale, qu'elle est la sauvegarde de notre personnalité historique. »
Voilà ce que la plupart des Allemands ne veulent pas admettre. Et c'est pour cela qu'ils se ménagent de nouvelles difficultés et de nouveaux embarras.
Car il ne faut pas espérer que le Reichsland soit
(i) André Lebon, Etudes sur l'Allemagne politique, p. 251. Cf. le récent ouvrage de M. Baldy, l'Alsace- Lorraine et l'empire allemand, Paris, 1912, avec préface de René Henry.
2o6 LES EMBARRAS DE L'ALLEMAGNE
relevé de son infériorité actuelle, qu'il soit placé sur le même pied que les autres États confédérés, qu'il soit pourvu des mêmes droits et devienne autonome dans la mesure permise par la constitution de l'Empire. Si les Allemands se décidaient à faire droit à ces revendications, un immense allégement, comme le dit M. Henri Lichtenberger (i), serait apporté à la condition des annexés. Et cette satisfaction donnée aux aspirations alsaciennes aurait sa répercussion en France. L'opinion française accueillerait avec une joie sincère une mesure qui atténuerait pour nos provinces perdues les conséquences douloureuses de l'annexion.
Nous ne devons pas nous bercer d'espérances chimériques à cet égard. Les paroles récemment prononcées par l'Empereur à Strasbourg ne laissent pas de place pour le doute. Les Allemands doivent se dire seulement qu'elles ont produit mauvais effet en révélant des intentions qu'il eût été — beaucoup d'entre eux l'ont avoué — décent de dissimuler. On sent d'ailleurs que ces menaces n'auront aucun effet sur la vie publique et ne rendront pas la constitution plus populaire (2).
(i) Dans la revue Athina, février igza, p. 189.
(a) Un grand nombre de journaux de toute opinion n'ont pat oraint de blâmer les paroles de Guillaume. Nous pourrions citer en particulier l'article très violent du Vorwdrts du 19 mai
C'est en vain que le gouvernement prussien cherche à faire illusion, en faisant remarquer qu'aux dernières élections une partie des candidats du bloc ont été battus. L'échec du bloc alsacien-lorrain n'a pas l'importance qu'on lui attribue, il faut tenir compte de ce fait que pendant la dernière campagne électorale s'était constitué un groupement politique où devaient se rencontrer (abstraction faite des divergences politiques et religieuses qui les séparent) tous les partisans de l'autonomie alsacienne. Beaucoup d'Alsaciens avaient pensé qu'il convenait de rompre certaines alliances qui ne leur avaient rien rapporté et d'affirmer à nouveau la solidarité alsacienne contre l'oppression allemande. L'échec de cette tentative mal préparée ne doit pas faire croire à un recul de l'idée autonomiste. Les candidats du bloc n'ont succombé que pour des raisons politiques
(n» 115). La Prusse y est traitée de « pays brutal qui se déshonore aux yeux du monde » Cet article fait écho à la sanglante réplique de M. Scheidemann demandant ironiquement, en plein Reichstag, si la Prusse était une maison de correction. « Devenir Prussien, c'est donc une façon d'être privé de ses droits civiques. La Prusse est-elle devenue la Sibérie allemande? » Le congrès du Fortschrittspartei, qui s'est tenu à Baden le 19 mai, ne s'est guère montré moins sévère, il a protesté contre l'inconstitutionnalité des paroles de l'Empereur, en demandant qu'il y ait un chancelier responsable. L'incident du boycottage par l'administration allemande des établissements de Grafenstaden a produit aussi un bien mauvais effet. Il a eu pour principal résultat d'attirer l'attention sur les manœuvres d'envahissement des Allemands. V. l'article de M. F. Marchai., Marches de PEsi, 10 août 1912.
2o8 LES EMBARRAS DE L'ALLEMAGNE
OU religieuses. Comme le dit fort bien M. Henri Lichtenberger, leurs adversaires ont réussi à exciter contre eux les passions anticléricales des démocrates et les passions antibourgeoises des socialistes. Et les éléments conservateurs et pangermanistes n'ont fait triompher quelques-uns de leurs candidats que grâce à l'appui de ces socialistes, qu'ils considèrent dans le reste de l'Empire comme leurs pires ennemis. Ce n'est pas une tactique dont le gouvernement prussien ait le droit de se montrer fier.
On ne peut vraiment dire, dans ces conditions, que les dernières élections soient une victoire du germanisme, surtout de ce germanisme chauvin que les socialistes sont si loin d'approuver. L'échec du bloc alsacien-lorrain indique simplement que les rivalités entre cléricaux, démocrates et socialistes dans les pays annexés ont pris une importance assez considérable pour que l'accord entre ces divers éléments soit difficile à établir. Il ne veut pas dire du tout que l'Alsace se désintéresse de la question de l'autonomie.
Le gouvernement impérial doit s'attendre à des luttes violentes avec un parlement décidé à protester contre la mise en tutelle d'un pays où l'élément germanophile proprement dit ne joue encore qu'un rôle minime. Il est plus que probable que, contrairement à l'espoir dont se bercent les opti-
mistes, la campagne autonomiste continuera aussi obstinée, aussi tenace que si le nationalisme l'avait emporté sur toute la ligne. La résistance de l'Alsace à la germanisation n'est même pas affaiblie (i).
Il faut tenir compte aussi, lorsqu'on examine le mouvement des idées en Alsace, des f)enchants démocratiques des Alsaciens. On peut dire que ces penchants mêmes (qui sont eux aussi un héritage de l'éducation française) contribuent à rendre antipathiques aux Alsaciens l'esprit et les procédés de l'administration prussienne. L'Alsacien est démocrate par vocation, et les idées de 1789 ont puissamment contribué à souder moralement l'Alsace à la France. En aucune province de France les aspirations de l'époque révolutionnaire n'ont trouvé de plus fermes défenseurs. L'Alsace n'était-elle pas en 1870 un des principaux foyers du libéralisme français (2)? Comment pourrions-nous donc oublier dans ces conditions que c'est par la force que la France s'est vu imposer une mutilation qui a révolté le sentiment de la j ustice ? Comment l 'Allemagne ne craindrait-elle pas de son côté que la force ne
(i) Cf. les articles de M. Matter, /îevM« des Sciences politiques, mars-avril 1912, et celui de l'abbé Wetterlé, Marches de l'Est, 15 mars 1912. M. Esch a montré dans deux articles suggestifs de la Revue bleue (27 juillet et 3 août 1912, p. 113 et 148), que la Deutsche Kultur avait, au point de vue intellectuel, « stérilisé » l'Alsace. — Cf. J. Bacth, le Nationalisme alsacien-lorrain, Revue des sciences politiques, septembre-octobre 1912.
(2) A. Leroy-Beaulieu, article cité, p. 645.
défasse un jour ce que la force seule maintient? Il est permis de dire aujourd'hui, après quarante ans écoulés, que l'Alsace-Lorraine, qui devait être le ciment du nouvel Empire, le lien des États confédérés victorieux, tend, au contraire, grâce aux derniers événements, à devenir un sujet de discorde entre les conquérants. Et les protestations des Alsaciens rappellent à chaque instant l'iniquité primordiale sur laquelle repose le statut qui règle leur situation. Cette iniquité pèse d'un grand poids sur la situation de l'Europe.