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CHAPITRE XII

Les préoccupations relatives à la politique extérieure tiennent aussi dans l'esprit des Allemands une place considérable.

C'est tout d'abord sur l'augmentation formidable de l'armée et de la flotte que l'attention est attirée. En considérant l'effort énorme qui vient d'être fait, on est d'abord porté à croire que l'Allemagne se prépare à la guerre. Cette impression est d'autant plus naturelle que déjà en 1911 on avait voté de notables augmentations. Et on les trouve insuffisantes ! On vient de décider la création de deux nouveaux corps d'armée, afin de porter l'effectif des forces de terre, en temps de paix, à plus de 700 000 hommes. La création de 30 nouvelles batteries assurera à l'artillerie de campagne un effectif de 633 batteries à six pièces.

L'augmentation de la flotte est aussi considérable. L'effectif actuel de 63 500 matelots (en comprenant les officiers et les sous-officiers) est

porté à 80 000. Aux deux escadres de première ligne, on en ajoute une troisième, qui sera formée tctnt à l'aide des bâtiments actuellement en réserve que de trois cuirassés et de deux croiseurs qu'on s'occupe de construire. Le nombre des grands cuirassés allemands sera porté en 1920 à 61.

Ces augmentations sont d'autant plus inquiétantes qu'elles nécessitent une dépense supplémentaire d'un milliard de francs. Cette dépense doit être répartie sur six années. Le ministre de la guerre a déclaré en outre que les dépenses les plus considérables ne seront pas causées par l'augmentation numérique, car on a aussi en vue l'instruction du soldat, la solidité de son encadrement après la mobilisation, la constitution de réserves de matériel et le perfectionnement de l'organisation générale en vue de la guerre.

On dit bien que l'Allemagne ne songe à attaquer personne et qu'on se prépare à la guerre simplement parce qu'il faut se préparer même à des éventualités improbables.

Quelques-unes des déclarations qui ont été faites au printemps dernier ne sont cependant guère rassurantes. On considère une puissante armée comme un instrument de paix. Et pourquoi ? Parce qu'on veut pouvoir exercer une pression toutes les fois qu'une difficulté internationale surgira. On veut, grâce à un appareil effrayant, pouvoir obtenir

des « concessions » plus étendues et faire peur en quelque sorte aux négociateurs. C'est dire qu'on est disposé à tenir compte d'autres considérations que du respect du droit. Sans doute, dans l'état actuel du monde, une nation qui ne pourrait pas se faire respecter par la force serait dans une situation d'infériorité, mais l'intimidation n'est pas un argument digne d'être approuvé, dans les négociations diplomatiques (i). Il est inadmissible qu'on demande à la force d'intervenir pour déterminer l'étendue des concessions qu'on peut exiger ou pour fixer la mesure des alliances auxquelles on peut consentir.

C'est pourtant à ce point de vue que l'Allemagne veut se placer. L'ouvrage du général Bemhardi, Deuischland und der nàchste Krieg, montre comment l'accord s'est fait entre les agrariens, les industriels et les commerçants. Il donne la clef de l'enthousiasme avec lequel les projets d'augmentation de la force militaire et navale ont été votés. Le Vorwàrts a cru pouvoir comparer les idées de la

(i) On écrit beaucoup en Allemagne sur les questions qui touchent au droit international. Au fond on n'est nullement disposé à faire passer dans la pratique l'idée d'alliances contractées dans le but d'instituer définitivement dans la vie internationale « le respect du droit » proclamé par la Conférence de la Haye. L'Allemagne estime que les rapports entre les nations sont essentiellement régis par le droit du plus fort. Les Allemands savent que la crainte de complications tend à faire légitimer aisément les faits accomplis.

« majorité » à celles des brigands qui détroussent les voyageurs au détour du chemin (i). Nous nous contenterons de dire qu'il y a dans la politique actuelle un nouvel essai d'application de la maxime « la force prime le droit (2) ».

Nous reconnaîtrons au surplus que, si le vent ne souffle pas du côté du pacifisme, du moins la grande majorité des Allemands ne désire nullement la guerre. M. Comert, dans l'article qu'il a consacré au chauvinisme en Allemagne (3), fait observer que le chauvinisme actuel n'a pas pour cause un appel lancé par les milieux officiels au patriotisme populaire. Un fossé, dit-il, s'est creusé entre le gouvernement et la nation, qui est persuadée qu'elle n'a pas été bien dirigée et qu'on l'a conduite à une sorte d'humiliation. C'est parfaitement exact.

Mais il faut ajouter — c'est du moins l'impression

(i) C'est dans l'introduction du livre du général von Bemhardi que se trouve cette phrase, utile à méditer : « La tâche de notre diplomatie doit être de si bien brouiller les cartes, que la France soit obligée de nous attaquer. »

(2) Quelques députés ayant parlé de l'utilité qu'il y aurait à faire des économies, les peuples voisins ne désirant pas la guerre, voici quelle fut la réponse de MM. von Liebert et Liebermann : f Non, pas de fausses économies. Ce que nous payons pour l'armée est une prime d'assurance. Ce n'est pas le moment de faire des économies quand les nuages apparaissent à l'horizon et que l'éclair de ta guerre pourrait bientôt luire. Ne touchons pas au paratonnerre I »

(3) Dans le Temps du 18 juin 1913.

que m'ont laissée les conversations que j'ai eues récemment sur ce sujet — que les augmentations de l'armée et de la flotte ne doivent pas faire illusion (i). Ce qui est vrai, c'est que l'Allemagne, sentant qu'elle est vue avec défiance par la plupart des autres nations de l'Europe, pratique instinctivement le conseil que lui donna un jour M. de Biilow : « Quand on n'est pas sûr de se faire aimer, il faut se faire craindre. »

Il est intéressant de rechercher par quels moyens on a déterminé les députés à voter tout ce que le gouvernement leur demandait. On a fait valoir toutes sortes de considérations. On a prétendu d'abord que nous ne pouvions nous résigner à notre défaite et que nous nous préparions à prendre une revanche. Oui, c'est la France, a-t-on dit, qui contraint l'Allemagne à cette augmentation de ses effectifs. « La France, a dit un jour le général Lietzmann.se prépares! bien à la guerre, que les augmentations auxquelles nous nous sommes attachés sont insuffisantes. La situation politique actuelle exige un plus grand effort. »

Comme il faut bien avouer que nos budgets de la guerre et de la marine n'augmentent que dans une mesure minime à côté de ceux de l'Allemagne, on fait valoir d'autres considérations. On parle de

(i) V. Ludwig Stein, Franzôsische und englische Stimmen tiber Krieg und Frieden (Nord und Siid, avril 1912, p. 36).

2i6 LES EMBARRAS DE L'ALLEMAGNE

nos projets d'alliance avec l'Angleterre et du danger auquel l'Allemagne peut être exposée. Nous reviendrons sur cette question.

On parle aussi, et longuement, de nos efforts pour créer une flotte aérienne. L'ivresse de la France à cet égard, a-t-on dit au Reichstag pour prouver nos intentions guerrières, « n'est qu'un symptôme de l'infatuation française qui cache en elle de très grands dangers pour la paix ».

On s'occupe même de nos efforts pour créer une « armée noire ». Tous les journaux ont analysé les conférences du colonel Mangin et mentionné l'accueil favorable qu'elles ont reçu. « Nous ne pouvons, écrivait l'un d'eux, accepter l'idée que des nègres viendront se battre en Europe. Il faut que les Français supportent les conséquences que peut avoir pour eux, au point de vue de la défense européenne, leur faible natalité. Nous ne pouvons admettre que la France cherche dans son empire colonial les soldats que la mère patrie ne peut plus fournir, nous n'admettons pas que les nègres de l'Afrique puissent être considérés au point de vue militaire comme des sujets français (i). »

(i) « Nous avons donné à la France, écrivait r^'cemnient D{e Posl, en critiquant la politique de M. de Kiderlen-Wâchter, le moyen de former cette armée noire en la laissant s'établir au Maroc. Quand nous aurons à nous battre, dans une guerre franco-allemande, contre des Arabes, des Berbères et des troupes nègres, nous le devrons à ceux qui auront donné à la

Les journaux allemands ont d'ailleurs constaté que les résultats des missions conduites par le colonel Mangin montrent ce que l'on peut attendre du sentiment patriotique qui se forme dans l'âme des noirs sénégalais à notre égard. L'un d'eux a fait observer que l'amour de la terre natale qui a pris conscience dans l'âme des indigènes s'étend peu à peu à la nation qui a si largement contribué à la prospérité du Sénégal. « Les Sénégalais, disait-il, s'attachent aujourd'hui à un drapeau qu'ils considèrent comme le leur. Ce sont de très bons soldats, qui résistent admirablement aux fatigues d'une campagne, dans des climats très différents du leur (i). »

Le désir manifeste de certains Allemands de soutenir que nous cherchons une occasion de faire la guerre, ressort également des commentaires dont

France la possibilité de former ces troupes noires, que le ministre français qualifiait hier « d'accroissement important des forces militaires » et de « précieux secours ».

(i) Le capitaine Azan, au congrès des Sociétés de géographie qui s'est tenu à Roubaix en juillet 191 1, a montré comment les goumiers qui partirent pour Casablanca à notre appel quittèrent leurs familles avec le même enthousiasme que s'ils étaient allés combattre des ennemis personnels. M. Ismaël Hamet, officier interprète du ministre de la guerre, disait aussi dernièrement : « L'armée arabo-berbère s'est donnée tout entière à la France. Les musulmans de l'Afrique du Nord savent mourir pour la France ! Le plus grand don n'est-il pas celui de la vie? Je me demande s'il y a dans les colonies allemandes — rien jusqu'ici ne permet de le penser — des indigènes qui sont prêts à mourir ainsi pour l'Allemagne? >

2i8 LES EMBARRAS DE L'ALLEMAGNE

quelques journaux ont accompagné le récit du voyage en France de. la reine Wilhelmine.

L'allusion si délicate qu'elle a faite dans son premier toast au sang français qui coule dans ses veines, l'éloge qu'elle a prononcé dans son dernier discours de l'armée qu'elle venait de voir défiler, n'ont pas été considérés seulement comme des témoignages d'amitié ayant pour but de resserrer les relations qui existent entre la Hollande et la France. On a trouvé que la reine avait trop parlé. « Eh quoil écrivait le Berliner Tageblalt, la reine a déclaré que l'armée française était la plus sûre garantie de la gloire et de l'honneur de la France ! Cette armée a donc cessé d'être simplement la garantie de la paix ! Les Français aiment qu'on leur parle ainsi, nous ne devons pas nous bercer d'illusions à cet égard, a « La Hollande, ajoutait Die Post, est une des régions de l'Europe où l'élément germanique a su se conserver le plus pur, et quelques centaines de huguenots français n'ont pas plus réussi à troubler la pureté de la race que les réfugiés polonais celle de notre population. Sans doute on parle volontiers français en Hollande, mais la langue allemande a gagné du terrain dans ces dernières années, et elle continuera à le faire grâce aux relations commerciales que la Hollande entretient avec nous. »

Reproduisant les paroles prononcées, quelques

jours après, à Brandebourg, par l'Empereur, la Rheinisch-Westphàlische Zeitung félicite Guillaume II d'avoir rappelé que, pendant de longues années de paix, son grand-père avait aiguisé l'épée par laquelle devait être taite l'unité allemande. Elle le remercie « d'être enfin monté sur la brèche ». Elle espère que les actes suivront les paroles (i).

« La politique mondiale, fait observer un autre journal, est pour l'Allemagne une nécessité d'autant plus impérieuse qu'il faut procurer du travail aux millions d'ouvriers qui en demandent et lutter ainsi contre les progrès du socialisme. Nous devons envisager la possibilité d'une guerre à brève échéance. La paix paraît de plus en plus ne tenir que sur la pointe d'une aiguille ; toutes les nations s'arment jusqu'aux dents, et chacun regarde son voisin d'un œil soupçonneux, convaincu qu'il en veut à sa vie ou à ses biens. Cet état d'esprit marque une évolution dans la mentalité des masses qui mérite d'être

(i) Les Allemands savent très bien au surplus que la vieille légende du chauvinisme gaulois est finie. Ils n'ignorent pas que le génie de la France s'est transformé avec les progrès de la société moderne, qu'elle est préoccupée de transformations sociales qui ne peuvent se faire qu'à la faveur de la paix ; que si nous nous fortifions, c'est parce que nous ne voulons pas nous exposer à être égorgés sans pouvoir nous défendre. L'Allemagne a pu d'ailleurs constater depuis quelques années la modération de notre politique. Elle sent que nous avons grandi dans l'estime du monde.

prise en considération. » « Chose curieuse, ajoute un publiciste distingué, ce sont maintenant les souverains qui sont pacifiques et qui cherchent à maintenir la paix, ils ne prennent les armes que contraints et forcés sous la pression de l'opinion publique, car ils sentent que leurs trônes sont en jeu ; ils semblent vouloir tout faire pour éviter la guerre. Mais celleci pourrait bien éclater subitement à la suite d'un incident peut-être insignifiant où l'amour-propre de deux nations sera engagé. Dans une circonstance pareille l'intervention des hommes d'État sera inutile. Ce ne seront ni les habiletés diplomatiques, ni les beaux discours qui empêcheront la lutte d'éclater, aussi devons-nous être toujours prêts et tenus en haleine (i). »

C'est surtout en portant les yeux du côté de l'Angleterre que les Allemands justifient l'augmentation de leurs forces navales et les nouvelles dépenses auxquelles il faudra bien se résoudre. Leurs journaux sont pleins d'articles ayant pour but de montrer la nécessité d'un énorme effort, dans tous les sens possibles de ce mot, pour atteindre l'avance qu'a prise la flotte anglaise et pour «donner à la force sur mer la même importance qu'à la

(i) Nous devons en tout cas noter les progrès que fait le Wehrverein fondé à Berlin le 38 janvier dernier, sous la présidence du général Keim, pour être la contre-pui tie de la ligue navale (qui à cette date comptait déjà i 034 404 adhérents).

défense terrestre ». Cette observation était faite à l'occasion du lancement à Hambourg d'un dreadnought de 188 mètres de long, qui jauge 30 000 tonnes. On doit en mettre trois autres en chantier, un en 19 13, un en 19 16 et un autre en 19 18. On fait construire en outre des croiseurs rapides. Le Breslau, qui a fait récemment ses essais officiels, a atteint la vitesse de 30 nœuds à l'heure, c'est le navire le plus rapide de la flotte allemande. Ces augmentations auront pour résultat une nouvelle formation de la flotte de combat : le nombre des vaisseaux de ligne doit passer de 38 à 40. Les équipages doivent être augmentés chaque année de 175 officiers et de i 600 hommes.

Il est aussi question de fortifier l'île de Wangeroog, dans la mer du Nord. Des pourparlers ont été entamés à ce sujet entre le gouvernement impérial et le grand-duché d'Oldenbourg ; on a commencé la construction d'une voie ferrée stratégique qui doit réunir divers ouvrages. Il s'agit non seulement d'écarter les navires ennemis qui pourraient attaquer les. côtes allemandes, mais surtout d'abriter la flotte en cas de succès incomplet ou de défaite.

Ce n'est pas tout : on s'occupe de transformer le canal de Kiel pour permettre aux plus grosses unités de la flotte de combat de passer de la Baltique à la mer du Nord, sans faire le détour

par le Cattegat et le Skager-Rack. Les travaux sont menés très activement, ils seront prochainement terminés. On s'occupe en outre d'augmenter les défenses de la rade de Kiel, qui est déjà cependant très efficacement protégée, et on parle de construire un nouveau fort près du pont de Holtenau. On a commencé à élargir les cales sèches et les bassins de radoub de Kiel et de Wilhelmshafen, qui sont insuffisants pour les énormes navires que l'on construit maintenant.

On travaille enfin à l'installation de stations radiographiques militaires ainsi qu'à la constitution d'une flotte aérienne et d'un corps d'aviateurs. On a déjà multiplié les stations d'aéroplanes et de dirigeables dans la région frontière française. Une société de Dusseldorf a obtenu de la municipalité la cession de terrains étendus pour l'installation de halls et la construction de dirigeables qui pourront enlever jusqu'à cent personnes. Une fabrique d'aéroplanes et une école d'aviation s'organisent aux environs d'Aix-la-Chapelle. Il est bon de noter qu'une partie des dépenses nécessaires sera couverte par la souscription nationale en faveur de l'aviation qui a produit dans tout le pays une grande impression (i).

(i) Cf. A. N. Bkialsfokd, Germany and the bulance of Power. {Contemporary Revieve, juillet 1912, p. 18.) Je ne pense pas qu'il faille accorder une grande importance au toast qu'a prononcé

Parmi les questions de politique extérieure qui préoccupent les Allemands, il y en a deux surtout qui tiennent une grande place dans les esprits. Ce sont d'abord les questions méditerranéennes et africaines, ce sont ensuite les rapports avec l'Angleterre.

lord Haldane au banquet annuel de l'hôpital allemand de Londres. L'éloge qu'il a fait de Guillaume II dépasse vraiment trop la mesure. « L'empereur allemand est quelque chose de plus qu'un empereur... Il a reçu des dieu.x le plus beau cadeau qu'ils puissent faire, il a reçu le don de l'inspiration... il a donné à son pays cette flotte splendide que nous admirons, nous qui nous y connaissons en flotte. Il a conservé les traditions de la plus grande armée que le monde ait jamais vue... Nous sommes fiers de penser que Guillaume II est à moitié Anglais. J'ai l'impression que, durant les dernières années, l'Angleterre et l'Allemagne sont arrivées à se ressembler plus qu'autrefois... Une certaine rivalité a été l'effet de cette ressemblance. Il faut que cette rivalité soit sans amertume, afin que nous puissions entreprendre une tâche commune!! » Il est permis de croire que sous ces compliments à la flotte allemande se cachent des jalousies et des inquiétudes. Bien plus importante est la question posée par M. Middlemore à la Chambre des Communes : « Notre flotte est-elle p.ête? » Cf. le livre de Marcel Brunet, la Brècke ntarititne allemande dans l'empire colonial anglais. Paris, 1912. — V. aussi sur l'effort que fait l'Allemagne pour accroître son armée et sa flotte, le récent ouvrage de W. Sombart, Krieg und Kapitalismus, Miinchen, 191 3.

Le Maroc et les questions méditerranéennes.

J'étais en Allemagne au mois de septembre 1911, au moment même où les esprits étaient si surexcités à l'occasion des affaires du Maroc. La question marocaine fut quelque temps, au point de vue de la politique extérieure, un des principaux embarras de l'Allemagne. Il est nécessaire d'en dire d'abord un mot.

Personne il y à sept ou huit ans n'aurait supposé que nos voisins s'intéresseraient un jour au Maroc. Le débarquement de Guillaume à Tanger fut d'abord regardé comme une maladresse. Les journaux gouvernementaux eux-mêmes ne témoignèrent d'aucun enthousiasme.

On en vint ensuite à considérer que la conférence d'Algésiras était un succès pour la politique de l'Empereur. Les journaux commentèrent avec beaucoup de satisfaction le départ de M. Delcassé u qui avait dû quitter le ministère, disait-on, sous la pression morale de Berlin ». On est moins convaincu aujourd'hui que l'Allemagne a obtenu un succès en faisant admettre que la question marocaine fût internationalisée. Le traité de 1909 a été le point de départ de beaucoup d'illusions ; ces illusions avaient grandi au mois de juin 191 1 ;

l'envoi de la Panther devant Agadir fit concevoir, sinon aux diplomates, du moins aux classes bourgeoises et populaires, des espérances qui ne se sont pas réalisées. On répandit alors chez les libraires de l'Allemagne des cartes et des brochures indiquant ce que pouvait être le partage du Maroc regardé comme inévitable : « L'expérience est faite, disait une de ces brochures, le Maroc est condamné à être dépecé. Ce n'est qu'à ce prix qu'on pourra le faire entrer dans le mouvement de la civilisation. Or, à ce partage inévitable trois puissances doivent concourir. Il convient que l'Espagne obtienne la région septentrionale, on la lui a promise. La partie centrale sera réservée à la France qui a des titres incontestables (ne serait-ce que par suite du voisinage de l'Algérie) à faire valoir ; nous demandons pour notre part la région méridionale, la contrée du Sous jusqu'à Taroudant, région sur laquelle ne s'est d'ailleurs nullement porté jusqu'ici l'effort des Français, de sorte que leur amour-propre ne peut être blessé ; et c'est une région fertile dans laquelle se trouvent des mines qui ont probablement une grande valeur ; ce sera pour notre marine une relâche d'une incontestable utilité sur le chemin de nos colonies africaines. »

« Le peuple allemand, écrivait la Rheinisch-westphàlische Zeitung, demande unanimement un Maroc allemand, comme pays de colonisation et d'exploi-

tation. » Et une autre brochure ajoutait, lorsqu'on commença à parler de la cession éventuelle du Congo : « Nous estimons que le quart du Maroc vaut mieux pour nous que tout le Congo français (i). »

On comprend dans ces conditions que l'arrangement du 4 novembre 191 1 n'ait pas donné satisfaction aux Allemands ; la plupart d'entre eux ont été mécontents de voir qu'on renonçait à toute occupation territoriale au Maroc ; les réserves relatives à la liberté économique ne sont pas regardées comme suffisantes (2) . Les 275 000 kilomètres carrés que nous avons cédés au Congo n'ont paru d'autre part qu'une maigre compensation, propre à soulever de nouveaux conflits. Déjà l'idée d'une rectification de frontières est agitée, et la perspective de nouvelles difficultés apparaît à l'horizon. On a prétendu que les Allemands voulaient élargir le débat et ne seraient pas fâchés de voir les affaires du

(i) Cf. l'article du major Kreuter, Marokko, dans la KolO' niale Zeilschrift, 25 septembre 191 1, p. 622.

(3) Le congrès pangermaniste qui s'est tenu ;\ Erfurt au mois de septembre a l^Xt marqua* par de violentes attaques contre le gouvernement impérial, auquel on a [reproché de ne pas avoir pris de « mesures suffisantes pour assurer la sécurité de l'Empire ». « Le Maroc, a dit \\n des orateurs, n'est que provisoirement perdu pour nous. Et nous protestons contre ceux qui prétendent qu'il n'y a plus de question marocaine. » Cf. Questions diplomatiques et coloniales, i»^ octobre 1912, p. 437. V. aussi Max HiBSSNER, Marokkos Handelsbttiehungen seit 190.^, mit bttondtrfr Berttcksichtigung Dtutschlands. Berlin, igi2.

Congo, comme jadis celles du Maroc, exercer une action sur la politique générale (i).

Je crois qu'il faut surtout s'attendre à les voir découvrir au Maroc même des occasions de formuler quelques réclamations, le traité du 4 novembre est d'une application difficile et parfaitement approprié à une politique de chicane.

La question marocaine n'est donc pas close. Elle reste un merveilleux instrument de désaccord, dont le gouvernement compte se servir quand il le jugera utile.

(i) V. B. Dernburg, Die Vorbedingungen fur erfolgreiche koloniale und Uberseeische Betâtigung. Berlin, 1912. Dans la dernière séance de la Société coloniale allemande tenue à Hambourg sous la présidence du prince Albert de Mecklembourg, un médecin major en disponibilité, M. Aming, a fait, à propos de la délimitation des territoires allemands au Congo, des déclarations qui ont produit une vive impression. « J'ai pu constater, a-t-il dit, que, par le nouvel accord, nous n'avons gagné aucun accès nouveau au Congo, car, jadis, nous pouvions y pénétrer par la Sanga. Les îles proches de l'Oubanghi restent françaises. Cela, le gouvernement a dû me l'avouer. Mais il ne s'y est résigné que parce que j'ai déclaré que je consignerais dans un procèsverbal un refus de répondre. Je dois ajouter que le ministre des colonies n'y est pour rien, car il a été laissé à l'écart dans toute cette affaire, et, avec son concours, il est probable que les événements auraient pris une tout autre tourniu-e. Pour que les deux pointes de territoire qui nous appartiennent soient pour nous de quelque importance, et, à ce propos, je pourrais vous donner certains détails qui vous feraient dresser les cheveux sur la tête, il est nécessaire que la route suivant la vallée du fleuve nous soit acquise, car, dans le cas contraire, cette propriété n'a pour nous aucune valeur. » V. sur les difficultés de la politique extérieure de l'Allemagne, Deutsche Revue, septembre

L'Allemagne suit en ce moment avec intérêt nos opérations dans ce pays. Elle entend bien, lorsqu'il sera pacifié, profiter des facilités nouvelles qui lui seront alors données pour y envoyer des hommes et des capitaux, pour exploiter les ressources diverses, et spécialement les richesses minières de cette contrée. Elle attache une grande importance à l'hypothèque internationale qui pèse sur notre nouveau domaine. On espère qu'elle se fera sentir dans la question des adjudications de travaux (i).

On enregistre naturellement les difficultés aveclesquelles nous sommes aux prises, en constatant que notre intervention dans ce pays exige une force militciire considérable. Estimant que la question la plus difficile à résoudre sera la question financière, les Allemands se demandent comment nous arriverons à amortir la dette marocaine qui peut être évaluée à un milliard, sans compromettre la prospérité du pays.« Il faudrait pour cette réorganisation, écrivait naguère le baron de Mackay dans la Koloniale Zeitschrift, un lord Cromer, capable d'établir un plan financier de haute envergure, de supprimer les dilapidations de la cour et la vénalité des fonctionnaires, de simplifier l'administration, d'y introduire des habitudes d'économie. » Cette politique,

(i) On constate déjà avec satisfaction qiir, malgré les difficultés qui ont signalé l'année 191 1, lo commerce avec le Maroc s'est notablement accru. V. Export, 23 mai 1912, p. 356.

ajoutait-il, « irait directement à l'encontre de certains brasseurs d'affaires de Paris ; aussi elle a peu de chance d'être adoptée». La question qui intéresse le plus vivement M. de Mackay, c'est la question de savoir si les réformes que nous allons faire au Maroc profiteront à l'Allemagne. « Tous les eiïorts réformateurs de la France, dit-il. visent uniquement à la satisfaction de ses propres intérêts, elle ne songe pas actuellement à orienter ses réformes dans un sens destiné à tenir compte des principes d'égalité économique qui constituent la base de l'accord du 4 novembre 191 1. Il faudra sans doute l'intervention d'une puissance auxiliaire pour déshabituer la France de ses méthodes démodées de politique coloniale et pour obtenir la réalisation des conventions signées avec elle. »

Ces curieuses réflexions trahissent le sourd mécontentement de nos voisins. Elles doivent nous faire d'autant plus craindre de nouvelles difficultés que l'Allemagne n'a toujours guère de satisfaction du côté de ses colonies. La dernière assemblée de la Deutsche Kolonial-Geseîlschaft laisse deviner, sous un optimisme de commande, un sentiment de contrariété. L'Allemagne ne retire de ses colonies, bien que le commerce se développe peu à peu (i), que de faibles profits. Ce n'est toujours pas de ce

(i) V. Der Handel Deutschlands mit den Schutzgebieten, dans la revue Export, 23 mai 1912, p. 352.

côté que se portent les émigrants. Beaucoup d'entre eux sans doute sont des pionniers utiles pour les idées comme pour les produits de la mère patrie, mais il faudrait tout de même qu'un plus grand nombre d'Allemands s'occupassent de mettre en valeur les vastes territoires sur lesquels l'Allemagne recueille encore tant de déboires. On discute maintenant sur le meilleur parti à tirer des régions que nous venons de céder.

Ne pourrait-on s'entendre avec la Belgique? On ne paraît pas se bercer d'un grand espoir à ce sujet.

Les relations de l'Allemagne avec la Belgique ne semblent pas en ce moment d'une parfaite cordialité. M. Von Strantz a prétendu, à la réunion du Deutscher Verhand qui s'est récemment tenue à Hanovre, que le gouvernement belge était acquis à l'influence française, car il avait lié partie avec la France au moment des affaires marocaines. (Ce qui suffirait à justifier la violation de la neutralité belge si la guerre éclatait.)

La guerre italo-turque a eu sur le commerce de l'Allemagne, soit avec le Levant, soit avec l'Italie, une répercussion considérable.

L'Allemagne s'intéresse d'ailleurs do plus en plus aux questions méditerranéennes (i). Elle a depuis

(i) Plusieurs articles importants [larus priulant la guerre italoturque ont laissé entendre que la Triple Alliance est moins ■olide qu'on ne le dit ofliciellemeut. El en ce moment mCme

longtemps des prétentions sur la Méditerranée. Elle y a organisé des lignes de navigation qui rendent beaucoup de services. Gênes est un port à demi allemand. L'influence germanique est considérable aussi à Naples et même à Venise. L'Allemagne entend que l'Autriche, sa fidèle alliée, ait une flotte puissante, elle la pousse à hâter la construction de ses torpilleurs et de ses dreadnoughts.

On paraît croire que dans un avenir prochain l'équihbre méditerranéen sera gravement changé, la plus grande partie des cuirassés anglais stationnant à Malte devant être rattachés à l'escadre de l'Atlantique (i).

L'Allemagne, après avoir profité le plus possible de notre politique anticatholique pour paralyser notre action dans le Levant, se montre maintenant préoccupée des projets d'entente franco-italienne dont tous les journaux ont parlé. L'entrée de

on souligne l'hostilité qui existe entre l'Autriche et l'Italie à propos de l'Adriatique, on constate que l'Italie se rapproche de la Russie, dont les finances se relèvent tandis que l'effort financier de l'Italie (la guerre lui a coûté plus de 60 millions par mois) a fortement entamé ses réserves, en même temps que sa vie économique a été ralentie.

(i) Les journaux allemands ont reproduit une information d'après laquelle, à la suite de la conférence de Malte, l'Angleterre aurait décidé de construire une nouvelle escadre qui ne devrait pas sortir de la Méditerranée. La flotte anglaise de la mer du Nord sera, dit-on, deux fois plus forte que la flotte allemande, et la nouvelle flotte anglaise de la Méditerranée devrait égaler en force la flotte italienne. Cf. H. W. Wilson, The M editerranean péril. {National Review, juillet 1912, p. 806.)

l'Italie dans une entente « particulière » concernant la Méditerranée aboutirait forcément à la constitution d'un nouveau groupement qui exercerait sans doute un choc en retour sur la Triple Alliance. Celle-ci n'aurait pour ainsi dire plus de valeur pour l'Italie, si sa sécurité est garantie par l'Angleterre et la France, auxquelles se joindra certainement la Russie.

La question est d'autant plus grave que l'Autriche (poussée par l'Allemagne) entend compter, elle aussi, comme puissance méditerranéenne.

« Or nous ne devons pas oublier, écrivait récemment le Tag, que l'Angleterre ne renoncera jamais à sa prédominance dans la Méditerranée, ne fût-ce qu'à cause du canal de Suez. Il ne faut même pas s'imaginer qu'elle confie à la France la garde de ses intérêts. Dégarnir la position de Malte serait une politique dangereuse qui produirait un effet déplorable dans tout l'Orient et jusqu'aux Indes. Nous devons nous dire que l'Angleterre est résolue à peser plus que jamais de tout son poids dans la balance. »

Et les journaux allemands se demandent aussi quelles conséquences pourront avoir les transformations qui vont avoir lieu dans l'Europe du Sud- Ouest. Ils prétendent que l'Allemagne doit pouvoir se lancer dans une politique (liiïéronto de celle qui a été suivie depuis quelques années. Ils prétendent même que le successeur du baron Marschall

pourra jouer un rôle plus considérable que celui-ci dans les pourparlers auxquels on s'attend. Le gouvernement impérial, depuis les déclarations de Guillaume II qui ont fait tant de bruit, passait pour un ami des Turcs (i). Il faut maintenant pouvoir prendre position contre eux. Comme on a obtenu le chemin de fer de Bagdad, il s'agit d'être agréable à l'Autriche qui rêve toujours de s'étendre du côté de Salonique. En ce qui concerne l'Italie, que préoccupe le problème de l'Adriatique, il faut l'empêcher de sortir de la Triplice.

On prétend que Bismarck disait jadis : « Je ne lis pas le courrier de Constantinople. » Ce temps est loin, car on s'occupe prodigieusement en Allemagne des questions d'Orient. Il n'est pas difficile de constater que l'évolution actuelle de ce problème séculaire subit le contre-coup de toutes les fluctuations de l'équilibre des forces et des ambitions en présence sur l'échiquier européen. L'Allemagne sent aussi à quel point les événements balkaniques réagissent sur la politique des grandes puissances.

Nous ne pouvons parler ici de tous les facteurs qui interviennent. Nombreux sont ceux sur lesquels l'action de l'Allemagne peut se faire sentir. M. Pin on (2) a mis en relief les contradictions qui

(i) « Les mahométans, a-t-il dit un jour à Abdul-Hamid, sont

assurés que l'Empereur allemand est leur ami pour toujours. »

(2) René Pinon, l'Europe et FEmpire ottoman. Introduction,

existent entre la politique « d'intégrité » et la politique « d'intervention ». Il a montré comment la question d'Orient s'est dédoublée, comment elle se pose non seulement à Constantinople, mais à Salonique, but des ambitions autrichiennes et point d'aboutissement important pour le Drang germanique.

C'est en effet l'une des impressions les plus fortes que m'ont laissées mes voyages dans les régions balkaniques que cet effort des Allemands pour s'établir dans des contrées où jadis ils étaient à peine connus. La politique de l'empereur Guillaume II depuis son avènement au pouvoir et surtout depuis son fameux voyage en Terre Sainte a été une politique « musulmane ». Le but principal de cette démonstration, qui a fait tant de bruit il y a quelques années, a été beaucoup moins l'inauguration de l'Église protestante de la Rédemption à Jérusalem que le désir de conquérir dans le monde islamique une influence dont les Allemands étaient jusqu'alors totalement dépourvus (i). Ne pouvant compter sur l'appui de la papauté, il a cherché à se ménager celui des musulmans. N'a-t-il pas

p. vm. V. aussi un article de Ludwig SrEiN.dans la revue Nord und sud, 8 septembre 191 2, p. 277.

(i) M. F. DuBiEF rappelle, dans un int/^ressant article de la Revue économique internationale (avril 1912, p. 7), que Rodbcrtus et C)wcn exprimaient d6j;\ l'j-spoir (pir la Turquie tomberait un juur aux mains de l'Allematine.

inauguré son « pieux voyage » par des démonstrations presque scandaleuses de politesse à l'égard d'un souverain sanguinaire, dont les journaux allemands eux-mêmes avaient dit que c'était un des hommes les plus méprisables de l'Europe?

Si le voyage de Guillaume n'a pas eu au point de vue religieux autant d'importance qu'on l'avait d'abord pensé, il a marqué un nouveau progrès dans la voie de l'expansion économique où l'Allemagne s'est engagée. La question du chemin de fer de Bagdad, dont nos voisins se sont tant préoccupés, a contribué encore à les attirer dans la direction du Sud-Est. « La Babylonie, écrivait il y a quelques années le docteur Springer, est la terre la plus riche du passé et le champ de colonisation le plus riche de l'avenir... De toutes les terres du globe il n'y en a pas qui paraissent plus favorables à notre expansion coloniale que la Syrie et la Mésopotamie. Il n'y a pas là de forêts vierges à défricher, il n'y a pas là de difficultés naturelles à vaincre. Il n'y a qu'à gratter la terre, à semer et à récolter. Cette région n'a pas encore été accaparée par une grande puissance. Nous ne devons pas manquer l'occasion qui se présente. »

Dociles à ces conseils, les Allemands se sont fait octroyer très habilement une série de concessions qui ont mis entre leurs mains le réseau des chemins de fer de l'Anatolie. L'historique de ces conces-

sions est tout à fait instructif (i). Les diplomates et les financiers réunis sont en somme parvenus à implanter solidement l'influence politique et économique de la Germanie en Asie Mineure. Les Allemands sont convaincus que celui qui tient entre ses mains les voies de communication d'un pays acquiert par là même un rôle prépondérant dans son développement économique.

La propagande allemande s'est adressée à la fois aux catholiques, aux protestants, aux Israélites, aux musulmans ; et le commerce allemand a pris peu à peu une importance considérable dans des contrées où jadis on ne connaissait guère que la France (2).

Le mouvement jeune-turc a bien quelque peu troublé la situation. L'Allemagne a cependant accueilli avec confiance le régime nouveau, espérant qu'il mettrait fin à une situation politique embrouillée, à une sorte d'anarchie qui ne pouvait être favorable au développement dos « affaires ».

Ses espérances ne se sont pas complètement réalisées, elle a même eu quelques déceptions. Elle avait

(i) V. le livre de M. Chêradamk, la Question iTOrient. ta Macédoine, U Chemin de fer de Bagdad. Paris, 190.}. Cf. l'article pr<!'i:it6 de M. F. Dubief. V. aussi Correspondance d'Orient, l** juillrt, p. 10-12.

(a) Il est intéressant de suivre les efforts dos Alh-maiuls en Syrie et en l'alestine. Ils viennent do créer un «rand liôiiital à Jaffa, |)our augmenter encore leur prestigu.

pourtant à Constantinople un habile diplomate (i). Mais le baron Marschall de Bieberstein s'était trop engagé vis-à-vis des Jeunes-Turcs, sans réussir d'ailleurs, autant que nos journaux français l'ont prétendu, à représenter Guillaume II comme le meilleur ami des Turcs.

La perspective de nouveaux coups de main des Italiens sur les îles de l'Archipel, la perspective d'une nouvelle fermeture des Dardanelles, la perspective de nouveaux troubles en Macédoine et en Albanie avait déterminé l'Allemagne à avoir sur les rives du Bosphore un représentant qui fût moins « compromis ». Elle voulait surtout pouvoir intervenir plus aisément auprès du gouvernement ottoman. On sait à quel point ses espérances ont été déçues (2).

(i) Notons toutefois que Bismarck ne l'a jamais beaucoup apprécié. II aurait dit un jour de lui : « C'est un diplomate sans école, un dilettante sans bonheur. »

(2) V. sur les différents problèmes qui se sont posés, et en particulier sur la question de savoir si on considérait une confédération balkanique comme possible, le livre de René Pinon, l'Europe et la Jeune-Turquie. Paris, igii.

Les questions balkaniques.

La guerre que les peuples balkaniques ont si brusquement déclarée à la Turquie a produit en Allemagne une grosse émotion. Encore au mois de septembre on ne croyait pas que ces petits royaumes, dont on parlait à ce moment avec une sorte de dédain, parviendraient à se concerter et surtout qu'ils auraient l'audace de prendre les armes sans la permission des grandes puissances. La tournure que les événements ont prise a d'abord mis en lumière la faiblesse de la diplomatie allemande. Ce n'est pas au temps de Bismarck, me disait-on il y a quelques semaines, que les populations désagrégées des Balkans eussent pu s'entendre, sans prendre l'avis de Berlin ; personne n'eût osé alors tirer un coup de canon sans notre permission.

Je me suis alors rappelé le dédain avec lequel le grand historien Mommsen, peu de temps avant sa mort, me répondit un jour que je m'étais permis, au retour d'un voyage en Autriche, de faire devant lui l'éloge des Slaves et d'excuser certaines de leurs imperfections en faisant remarquer qu'ils avaient été si longtemps victimes de circonstances défavorables qu'il convenait de leur faire crédit quelques années. « Quelle erreur, me répondit-il avec

ce ton ironique qui lui était habituel, de s'intéresser autant à la race slave. Mais c'est une race inférieure, incapable d'une haute culture ; les Slaves ne se développeront que dans la mesure où ils accepteront notre civilisation germanique. »

Il faut s'incliner aujourd'hui devant les faits. Lorsque la guerre éclata, les Allemands furent d'abord persuadés que les Turcs seraient finalement vainqueurs. L'armée turque n'avait-elle pas été organisée par des officiers allemands? N'était-ce pas l'Allemagne qui avait fourni la plus grande partie du matériel? N'était-ce pas par les soins d'instructeurs allemands qu'avait été préparée la mobilisation, qu'avaient été organisés les services d'approvisionnement et d'intendance?

La déception a été d'autant plus grande que les Allemands n'ont jamais eu de sympathie pour ces peuples balkaniques, qu'ils n'ont jamais voulu aider à se débarrasser du joug qui pesait sur eux. Leurs victoires ont aujourd'hui un retentissement d'autant plus fâcheux pour l'Allemagne qu'on en tire déjà cette conclusion que les méthodes allemandes, bonnes peut-être pour les populations germaniques, ne conviennent pas aux autres. C'est ce qu'on dit dans le monde latin, notamment dans l'Amérique du Sud, où les Allemands jouissaient déjà d'une si grande influence. Ils vont perdre forcément beaucoup de leur crédit. Le prestige des

usines germaniques a fléchi dans la mesure où celui de nos usines françaises s'est accru : ce sont ces usines qui ont fourni la plus grande partie du matériel d'artillerie des vainqueurs.

Sans aller jusqu'à dire que la défaite des Turcs est une revanche de la France, il faut bien reconnaître que la diplomatie française a été pour quelque chose dans le réveil de la Bulgarie. N'est-ce pas aussi par suite des efforts de la diplomatie française que la Serbie a renoncé, en 1908, au moment de l'annexion de la Bosnie, à commettre une imprudence, qui, si la guerre eût éclaté à ce moment, aurait rendu impossibles les succès d'aujourd'hui? On sait aussi que ce sont des officiers français qui ont été chargés non seulement de l'instruction mais du commandement de l'armée grecque, en même temps qu'un grand nombre d 'officiers bulgares, serbes et grecs faisaient leur apprentissage dans notre pays. La croyance en la supériorité des méthodes allemandes s'est forcément affaiblie.

Les événements qui viennent de se dérouler dans les Balkans ont eu pour l'Allemagne d'autres inconvénients. Les Allemands ont fait depuis une vingtaine d'années de grands efforts pour développer leur commerce dans toute l'Europe du Sud-Est. Le mouvement d'affaires de l'Empire avec les divers peuples balkaniques (importations et expor-

tations réunies) a dépassé en 191 1 un demimilliard de francs. Les relations d'affaires ont été complètement arrêtées, bon nombre de commerçants et d'industriels en ont souffert (i). Et il n'est pas certain qu'après la conclusion de la paix les usines allemandes reçoivent une quantité de commandes suffisantes pour compenser le dommage qu'elles viennent d'éprouver.

Mais c'est au point de vue politique proprement dit que la guerre des Balkans engendre de grosses préoccupations. On s'est demandé d'abord s'il était possible d'accepter cette idée que dorénavant ce seront les peuples balkaniques eux-mêmes qui régleront leurs différends avec la Turquie. L'Allemagne est obligée d'autre part de tenir compte des ambitions de l'Autriche, qu'elle ne peut abandonner. Ce serait une grosse imprudence que d'ébranler en ce moment la Triplice (2).

(i) V., sur les conséquences économiques et financières de la guerre balkanique, Economiste européen, 25 octobre 1912, p. 518, et Mitteilungen des Handelsvertragsvereins, 20 octobre, p. 3.

{2) Et pourtant l'Allemagne ne voit pas sans quelque ennui les progrès de l'Autriche, qui ne lui inspirent qu'une demiconfiance, de même qu'elle regrette que celle-ci n'ait pas, en annexant également (en 1908) le sandjak de Novi-Bazar, prévenu les revendications actuelles des Serbes, mais elle sent qu'un échec de l'Autriche serait interprété dans le monde entier comme une défaite de la Triple Alliance. Les articles que M. Théodore WoLFF vient de publier à ce sujet dans le Berliner Tageblatt sont significatifs. — Cf. l'article de Neurath, Handelsmuseum, 7 novembre, p. 607.

Or, il n'est pas douteux que l'Autriche veut empêcher les peuples balkaniques de remanier la carte de l'Europe à leur gré.

Au moment de l'occupation de la Bosnie en 1878, François-Joseph a nettement déclaré que l'Autriche serait poussée par la force des choses à s'étendre jusqu'à Salonique.

Or, les Serbes tiennent essentiellement, et ils ne semblent pas disposés à céder, à avoir un débouché sur l'Adriatique.

Ces prétentions rivales sont inconciliables. A supposer qu'on trouve une transaction, ce ne sera qu'un arrangement provisoire. Ce ne sera pas une « solution ». A la question de la Serbie se rattache un grave problème, le problème de l'Adriatique, qui peut mettre en conflit deux des États de la Triplice, et rendre plus aiguës les difficultés qui existent depuis longtemps entre l'Italie et l'Autriche. Et de ces difficultés l'Allemagne sera forcément amenée à s'occuper.

Il n'est pas douteux d'autre part que la Russie, qui a été obligée en 1908, grâce à l'habileté de la diplomatie autrichienne, de reconnaître l'annexion de la Bosnie, soutient aujourd'hui les Slaves et cherche à prendre sa revanche. Le voyage de l'archiduc François-Ferdinand à Berlin suffirait à prouver qu'on compte sur l'empereur d'Allemagne pour empêclier que le réveil du

monde slave n'ait de trop graves conséquences.

Ce n'est pas tout. Les victoires des États balkaniques ne mettront pas fin à la question d'Orient. Celle-ci va changer d'aspect. La Turquie d'Asie prendra une plus grande importance. Ne conviendrait-il pas, dit-on, que l'Allemagne, qui a déjà, par le chemin de fer de Bagdad, conquis une si forte situation de ce côté, s'assure des avantages matériels, se fasse, par exemple, céder un petit territoire dont elle ferait l'amorce d'une nouvelle colonie? L'importance de ses services de navigation dans la Méditerranée ne pourrait-elle servir de prétexte à des revendications?

La presse allemande est unanime à soutenir que le système des compensations fait partie de la politique de l'Empire. On pousse la Roumanie à en exiger avec le désir d'en demander pour soi-même. Nous n'accepterons pas, me disait-on naguère, un accroissement gratuit des États slaves.

On compte en tout cas sur les « profits » dont la transformation de la presqu'île balkanique sera l'occasion. Les peuples victorieux seront obligés, pour reconstituer le matériel détruit et mettre en valeur les régions qui leur seront attribuées, de contracter des emprunts. L'Allemagne va chercher à en profiter pour récupérer l'influence qui s'est dissipée dans la fumée des canons Krupp qu'elle avait vendus aux Turcs. On peut être certain qu'elle

ne se contentera pas de prêter de l'argent sans se réserver quelques avantages (i).

Devra-t-elle intervenir dans la question albanaise (2) ?

Devra-t-elle s'opposer à l'idée, qui a déjà été mise en avant, de la création d'un royaume syrienarabe, dont l'existence gênerait sans doute le développement des efforts que depuis le fameux voyage de Guillaume II en 1891 elle n'a cessé de faire en Palestine.

Autant de problèmes difficiles, mais dont la solution ne pourra être indéfiniment ajournée. Ils rentrent dans cette catégorie de questions qui, une fois ouvertes, ne se ferment plus.

(i) Le comte de Reventlow formulait naguère à ce sujet des réflexions significatives. Il serait bon, disait-il, que les belligérants puissent épuiser leurs forces, leur porte-monnaie et leur énergie morale. Plus l'opération sera complète, plus sera facile le travail de l'Europe comme médiatrice et régulatrice.

(2) Les journaux allemands estiment que l'.Albanie est devenue, par le jeu des compétitions internationales, le nœud de la nouvelle situation créée dans les Balkans par la victoire des États coalisés. En se prononçant pour l'indépendance de l'Albanie (v. le discours de sir Edward Cirey), l'Angleterre fait échec à la politique russe. Elle redoute manifestement l'accroissement énorme de puissance morale qui va résulter pour la Russie des victoires des peuples slaves. Ivlle appréhende l'arrivée désormais inévitable de la marine russe dans la Méditerranée. L'Allemagne se demande de quelle façon elle pourrait profiter de la fissure qui apparaît dans la Triple lîntente et qui pourrait bien aller en s'élargissant. Elle voudrait bien aussi parvenir à faire sombrer l'amitié anglo-russe dans la question des Détroits.

Les rapports avec l'Angleterre.

De toutes les questions de politique extérieure, nulle, au cours de l'année 1912, n'a préoccupé autant les Allemands que celle des rapports avec l'Angleterre. L'envoi du baron Marschall à l'ambassade de Londres fut d'aiUeurs considéré par toute l'Europe comme un événement d'une importance capitale.

Il était certainement en rapport étroit avec la question si délicate de l'augmentation des forces navales. On s'est immédiatement demandé s'il devait faire pressentir de nouvelles difficultés internationales. Il n'est pas facile en effet de dire sur quelles bases on peut cimenter une entente avec l'Angleterre. Doit-on penser à l'éventualité de quelque cession coloniale? Et comment faudrait-il s'y prendre pour affaiblir l'entente cordiale avec la France et empêcher qu'elle ne devienne une « alliance »? C'est une question qui préoccupe beaucoup nos voisins (i).

(i) L'entrevue du Port Baltique ne permet pas de supposer que les différences de vues entre la Triple Alliance et la Triple Entente se soient modifiées. Les déclarations de sir Edward Grey ne laissent pas aux Allemands d'illusions à cet égard. L'amiral von Tirpitz est, dit-on, convaincu qu'une guerre entre l'Allemagne et l'Angleterre est inévitable. On sait quelle part il a prise au développement du Flottenverein. L'un des chefs du centre, le baron de Hertling, président du Conseil de Bavière, a laissé entendre luimême qu'il y avait au ministère de la marine, à Berlin, uo

Et d'abord, quelle a été la véritable signification du brusque déplacement d'un homme d'État « qui passait aux yeux de tous pour le gardien toutpuissant à Constcintinople de l'influence germanique, dont la présence sur les rives du Bosphore semblait plus utile que jamais à l'Allemagne au moment où l'incendie couve dans les Balkans (i) »?

Les avis sont très partagés à cet égard.

« Les regards du monde entier, écrivait au mois de mai la Vossische Zeitung, sont dirigés sur Londres et Berlin. Malgré le bruit des armes dans le bassin méditerranéen, chacun a le sentiment que ce ne sont pas les relations italo-turques, mais les relations anglo-allemandes qui vont décider du sort du monde... Les fils noués par lord Haldane il y a quelques mois entre Londres et Berlin n'ont pas

homme qui faisait échec au chancelier et au ministre des affaires étiangères et cherchait à imposer une politique irritante et dangereuse. (Cf. un article de la Deutsche Revue, mai igi2, p. 129.) Lord Haldane prétend que la politique allemande subit actuellement dans une large mesure l'influence de la Prusse... Pour que l'Allemagne et l'Angleterre arrivent ù une meilleure compréhension réciproque, il faut qu'elles se connaissent mieux. Pour un Anglais sachant l'allemand, il y a cinq Allemands qui savent l'anglais !... 11 faut reconnaître que les Anglais « éprouvent une difficulté particulière à comprendie les Allemands, leurs similitudes avec eux risquent de leur cacher les différences qui les séparent ». Il en résulte des deux côtés des désappointements et des erreurs d'appréciation. (Cf. « Lord Haldane et l'Allemagne moderne », la Revue, i" juin iqi3, p. 341.) • (1) Article du comte Albert de Mun, Echo de Paris, 15 mai 191 3.

été brisés. Mais le filet politique qu'ils doivent former n'avance guère. Espérons que le baron Marschall le mènera à bonne fin. S'il obtient des hommes d'État anglais des actes germanophiles, il aura rendu aux deux pays tm service inoubliable. »

L'hostilité de l'Allemagne et de l'Angleterre est fort ancienne. Elle remonte au moins à l'époque où l'Allemagne a voulu être à son tour une puissance coloniale et avoir une flotte de guerre. L'Angleterre est très chatouilleuse sur ce point. Elle aurait voulu que l'Allemagne demeurât fidèle aux idées premières de Bismarck, qui considérait que la politique coloniale était une politique d'aventure, qui prétendait que s'engager dans cette voie c'était un anachronisme, qui pensait d'ailleurs que l'Allemagne n'était pas assez riche pour faire une expérience aussi coûteuse, et était opposé à tout éparpillement des forces du nouvel Empire. « Les colonies qu'on nous propose, a-t-il dit un jour, ne valent pas les os d'un fusilier poméranien. »

Depuis trente ans la situation a bien changé. C'est en 1882 que Bismarck, cédant aux instances d'un négociant de Brème, M. Lûderitz, qui avait installé quelques comptoirs sur la côte sud-ouest de l'Afrique, fit prévenir « ofiiciellement » le gouvernement britannique, en lui laissant sentir que dorénavant il ne réglerait plus à son gré les questions africaines. Le pavillon allemand fut bientôt

arboré sur d'autres points, notamment à Togo, sur la côte septentrionale du golfe de Guinée, à Cameroun au fond de la baie de Biafra, à Witu près de Zanzibar, Ce revirement dans les idées de Bismarck coïncidait avec de nouvelles conceptions en matière économique et avec le désir de constituer des sociétés, analogues à nos grandes compagnies de commerce des dix-septième et dixhuitième siècles, et auxquelles on reconnut le droit de « corporation » dans les termes exigés par le Landrecht prussien.

«Nous n'avons pas, disait Bismarckle 2 mars 1885, de système dans la tête, ni de théories toutes préparées... Nous laissons les choses s'organiser et se cristalliser toutes seules... Nous n'avons même pas la prétention de diriger les efforts coloniaux du peuple allemand. »

Mais en somme, à partir de cette époque, le gouvernement impérial est intervenu fréquemment, soit par des traités de délimitation conclus par ses « représentants », soit par une ingérence plus ou moins déguisée dans l'administration des territoires « protégés ».

Le peuple allemand, après bien des hésitations, a fini par approuver la politique nouvelle. Il pense aujourd'hui — on l'a bien vu depuis quelques mois à propos du Maroc et du Congo — que la fondation de colonies est un moyen d'ac-

croître le prestige de l'Allemagne dans le monde.

Tout cet effort colonial, l'Angleterre l'a vu de très mauvais œil.

Les bons rapports entre les deux pays se sont en outre refroidis à la suite des efforts faits par l'Empereur pour orienter vers le commerce maritime l'activité de ses sujets, comme à la suite de certaines maladresses commises au cours de la guerre des Anglais contre les Boers.

11 fut un temps, on ne doit pas l'oublier, où, dans le concert européen, Guillaume ne tint qu'une place secondaire, où ce fut Edouard VII qui joua le rôle de premier violon.

La mort de cet ami sincère de la France a été très favorable à la politique allemande. Celle-ci avait en outre la bonne fortune de pouvoir s'appuyer sur ime industrie prospère disposant des mêmes matières premières que l'Angleterre, et d'un outillage neuf, scientifiquement construit, méthodiquement employé, tandis que l'industrie anglaise, habituée à triompher sans concurrent, restait un peu routinière et arriérée (i).

En dépit des efforts considérables qui ont été faits depuis quelques années pour rapprocher les deux nations, les défiances qui existent entre elles ne diminuent pas. Lord Haldane a été très bien

(i) V., sur la rivalité de l'Allemagne et de l'Angleterre, René PiNON, FEurope et la Jeune-Turquie, Introduction.

reçu à Berlin à plusieurs reprises (i), mais ses protestations d'amitié n'ont pas suffi pour effacer l'impression causée par le discours de M. Winston Churchill prétendant qu'une flotte de guerre est pour l'Allemagne une « affaire de luxe (2) ». Ce discours a été dans la presse allemande l'occasion de commentaires, d'où se dégage en somme un sentiment de mauvais vouloir à l'égard des Anglais. On

(i) M. Jacques Bardoux a publié, dans VOpinion du 17 février 1912, n" 7, un intéressant article sur ce mystérieux voyage de lord Haldane, qui a provoqué en Allemagne comme en Angleterre tant de commentaires. Les Allemands ne se sont pas fait illusion sur la véritable portée de cette démarche. « Il n'y a pas lieu de craindre, a dit le Standard, que les conversations engagées à Berlin puissent être considérées comme déloyales vis-à-vis de nos amis. Que la France ne s'inquiète pas d'un essai de la part de l'Angleterre d'arriver à une meilleure entente avec un de ses voisins. Elle n'a aucune raison d'être anxieuse, la France et la Russie sont d'ailleurs parfaitement au courant de ces pourparlers. » Le Daily Mail écrivait de son côté : « La visite de lord Haldane à Berlin a donné lieu ù des hypothèses extravagantes. Le gouvernement britannique n'a pas changé sa politique parce que lord Haldane est allé à Berlin. Il ne négocie pas derrière le dos de ses amis de la Triple Entente, la l-rance et la Russie. Il n'est aucunement question d'abandonner le principe dont a parlé si énergiquement sir Edward Grey dans son discours du 27 novembre et de conclure de nouvelles aniitiis aux dépens de celles que nous possédons déjiV » Cf. le livre récent d'Erich Marcks, Die Einhritlichkeit der enslischcn Auslandspnlitik.

(2) Cf. un intéressant article de la Review of Review {England must be sirong, aur duly as policeman 0/ pcace), juin i()i2. p. 627. Voir aussi Archibald Hurt, Impérial policy and foreign relations. (Forlnighlly Review, juillet 1912, p. 53.) M. Murt rend d'ailleurs hommage (ibid., septembre i<)i2, p. 410) aux efforts des Allemands, en montrant le contre-coup que les visées germaniques peuvent avoir sur l'équilibre du monde.

cherche à faire croire au peuple allemand qu'il y a une coalition prête à attaquer l'Allemagne dès que le moment opportun sera venu, on prétend que les cuirassés anglais voudraient pouvoir bombarder les ports de la mer du Nord. On prétend que l'Angleterre, quoi que fasse l'Allemagne, est résolue à continuer ses armements. Il est même intéressant de noter, avec Ludwig Stein (i), que la presse allemande s'est dispensée de reproduire les articles anglais (il y en a eu quelques-uns) qui étaient amicaux pour les Allemands. Espérait-on que le baron de Marschall parviendrait à désagréger l'entente cordiale? c'est possible. On s'imaginait tout au moins qu'il réussirait à endormir le gouvernement britannique, jusqu'au jour où l'Allemagne aurait augmenté sa flotte et construit un nombre respectable de dreadnoughts, jusqu'au jour où le canal de Kiel aurait été suffisamment élargi pour que l'escadre de la Baltique puisse se joindre rapidement à celle de la mer du Nord. Mais on sentait bien que la partie n'était pas gagnée. Les innombrables articles de revues et de journaux qui parlaient l'été dernier de l'Angleterre et de ses intentions présumées, montraient à quel point on était préoccupé. On ne manqua pas de reproduire les réflexions du

(i) Dans la revue Nord und Siid, mai 1912, p. 142. V. aussi l'article du baron de Mackav, Ziele deutscher Weîtpolitik (Export, i*r août 1912, p. 505).

Morning Post, plaidant en faveur de « l'alliance » franco-anglaise.

« Il faut, écrivait alors ce journal, que l'Angleterre, qui est à une sorte de carrefour, accepte franchement l'idée de coopération avec la France, ou qu'elle se soumette à l'Allemagne. Nous ne saurions, tant l'alternative nous paraît pressante, accepter les conseils de ceux qui prétendent qu'on devrait différer la décision. Cela conduirait fatalement à une soumission à l'Allemagne ou à une guerre. La politique de l'Allemagne est de séparer l'Angleterre de la France pour dicter ses volontés séparément à chacune d'elles. C'est parce que l'Allemagne a été surprise de voir que l'été dernier l'Angleterre soutenait nettement la France, qu'elle a jugé bon de s'armer plus fortement pour faire réussir sa politique. Elle cherche maintenant à leurrer l'Angleterre, en assurant qu'il ne lui sera pas fait de mal, et toutes les ressources de la diplomatie vont être employées dans ce but. On espère que l'Angleterre ralentira ses armements et que la France sera amenée à modifier sa politique : la France doit en effet choisir entre l'Allemagne et l'Angleterre. Elle a tout intérêt à conclure avec nous une alliance qui aurait pour conséquence la neutralité bienveillante de l'Italie. Notre appui est nécessaire à la France pour que celle-ci puisse défendre ses côtes et ses frontières de terre. Il ne

PRÉOCCUPA riONS EXTÉRIEURES 253

faut pas que le peuple français ait l'impression que l'Angleterre l'a trompé. Il faut que le traité d'alliance que nous souhaitons engage l'Angleterre à s'armer de telle sorte, que ses forces navales et militaires représentent toute sa population mâle adulte. Cette politique est à la fois libérale, conservatrice, nationale. Elle est, avant tout, la politique nécessaire (i). »

Cette nécessité d'une entente entre l'Angleterre et la France est apparue avec beaucoup de force au mois de septembre 191 1, au moment où la tension motivée par le règlement de la question marocaine était à son maximum. On redoutait alors d'autant plus les conséquences d'un conflit que le renchérissement de la vie, par suite de l'insuffisance des récoltes, pesait d'un poids très lourd sur les travailleurs.

La situation s'est modifiée depuis. Mais on n'a pas réussi à faire disparaître la rivalité qui existe entre les deux pays. Les Allemands sont convaincus que les Anglais ont vu leurs progrès avec beaucoup de dépit. Peut-il en être autrement? Ce sont précisément les industries dont l'Angleterre se montrait jadis si fière qui ont fait en Allemagne

(i) Sydney-Brooks (Fortnightly Review, septembre 1912, p. 504) montre comment se fortifie d'elle-même, en dehors de toute question de sympathie, mais par la force des choses, l'alliance entre la France et l'Angleterre.

les plus grands progrès : industrie minière, industrie métallurgique, industrie textile, industrie de transports maritimes (i).

11 y a même des journaux allemands qui cherchent à montrer que c'est un sentiment de mécontentement, conséquence forcée de cet état de choses, qui inspire toute la politique de l'Angleterre. C'est ainsi que le voyage de MM. Asquith et Winston Churchill à Malte et en Tunisie a été l'occasion d'une série d'articles aigres-doux. On a relevé l'enthousiasme avec lequel la presse anglaise montrait à cette occasion la nécessité pour l'Angleterre de maintenir sa suprématie dans la Méditerranée, et on est revenu à ce propos sur la maladresse de M. de Kiderlen-Waechter, grâce auquel « l'Allemagne a perdu toute chance de prendre pied sur les côtes méditerranéennes »,

M. de Kiderlen, qui se donnait pourtant comme le meilleur élève de Bismarck, ne paraît pas être en effet un habile diplomate. C'est en vain qu'il a essayé de pratiquer la méthode « du coup de poing sur la table (2) ». Il n'a pas été, m'a-t-on dit souvent, à hauteur de sa tâche. M. d'-^renthal avait une tout autre valeur. C'est d'ailleurs d'une façon

(i) Sur la rivalité qui existe pour l'industrie textile entre l'Allemagne et l'Angleterre, v. Deutsche Industrie-Zeilung, 18 mai 1912, p. 346.

(3) C. DE Thomasson, Questions diplomatiques et coloniales, I*» Juin 1912, p. 642.

très évasive que M. de Kiderlen-Waechter s'est expliqué au Reichstag sur la politique extérieure de l'Empire. Il n'a rien précisé; il s'est contenté de répondre par de bons mots à la plupart des questions qui lui ont été posées.

« Comme nous sommes loin, écrivait un journal de Berlin, du temps où Bismarck, dans la séance mémorable du 6 novembre 1888, déclarait avec tant d'autorité qu'il ne voulait de marchandages ni avec la France ni avec l'Angleterre, et ne se laisserait pas intimider, ajoutant : « Nous autres « Allemands, nous craignons Dieu, mais en dehors « de cette crainte de Dieu, nous ne redoutons rien « au monde. C'est elle et elle seule qui nous déter- « mine à vouloir la paix. Et celui qui nous pous- « serait à la guerre pourrait se convaincre que « l'amour de la patrie, qui a soutenu la Prusse en H 1813, anime aujourd'hui le peuple allemand tout « entier. Quiconque attaquerait aujourd'hui la na- « tion allemande, la trouverait unie, armée et le cœur « plein de cette conviction ; Dieu sera avec nous. »

Cette appréciation concorde avec celle de J. Ellis Barker, qui n'a pas craint d'intituler le dernier article qu'il a publié dans le Nineteenth Century (i) le Fiasco de V Allemagne posi-hismarckienne : « Si, dit-il, pour juger l'Allemagne actuelle, nous nous

(i) Juin 1912, p. 1059. Forinightly Review, mars 1912, p. 447.

basons sur les agissements du ministère des affaires étrangères, nous constatons que le gouvernement post-bismarckien a fait fiasco. Oui, au temps de Bismarck, la politique étrangère de l'Allemagne remportait de vrais triomphes. Elle a depuis connu des insuccès presque universels et elle a marché d'échec en échec. Elle s'est ingérée avec rudesse dans les affaires de tant de puissances, dans toutes les parties du monde, qu'elle s'est aliéné ses vieux amis et s'est créé de nouveaux ennemis. Ses fiascos sont trop nombreux pour être comptés, et ses succès trop rares et trop insignifiants pour qu'on en tienne compte. »

M. Barker explique ensuite comment Bismarck créa la Triple Alliance et montre combien il tenait à l'amitié de la Grande-Bretagne.

« En adoptant une politique anti-anglaise, l'Allemagne non seulement s'est aliéné la Grande- Bretagne et l'a poussée dans les bras de la France et de la Russie, mais encore elle a affaibli beaucoup la Triple Alliance, autrefois si forte. Peu d'Allemands croient que l'Allemagne pourra compter sur l'Italie au moment où elle en aura besoin... Ainsi, l'Allemagne a simultanément créé la Triple Entente et alïaibli, sinon détruit, la Triple Alliance.

« Il est vrai que la Triple Alliance existe encore... sur le papier. Cependant, l'Italie ne songerait pas à prêter son concours à l'Allemagne dans une guerre contre la France et encore moins dans une guerre

contre l'Angleterre ou contre l'Angleterre et la France coalisées (i). »

I^s Allemands répondent en essayant de faire peur à l'Angleterre. Il faut, disent-ils, que l'Angleterre soit bien convaincue que le peuple allemand est décidé à employer toute sa force morale, physique et matérielle pour défendre son droit à une part d'hégémonie. Nous le devons aux grands hommes du siècle dernier, qui ont créé l'Empire allemand unifié ; nous le devons aussi à nos enfants, et l'histoire nous apprend, comme l'écrit le maréchal Von der Goltz dans sa brochure : D'Iéna à Eylau, qu'on a toujours plus obtenu par l'absence de crainte que par une lâche soumission.

L'amiral Von Breysing a ajouté que sous aucun prétexte il ne fallait limiter les armements navals de l'Allemagne. 11 faut que l'Allemagne continue jusqu'à ce que l'Angleterre se résigne à partager avec nous l'empire des mers (2). Et un journal pangermaniste, Die Posi, écrivit : « L'Angleterre nous a suffisamment provoqués. Défions-nous d'elle...

(i) Cf. les articles de Sir Rufus D. Isaacs et de M. Oldekop, Englisch-deutsche Beziehungen {Nord und SUd, octobre 1912, p. 5 et 27).

(2) La question de la flotte, écrit la Tâgliche Rundschau, voilà le centre de toutes les querelles anglo-allemandes. Elle sera aussi difficile à résoudre en automne que maintenant, car l'Angleterre ne consentira pas sans doute à fixer d'une façon proportionnelle le nombre des cuirassés étrangers que chaque État eujTopéen peut construire. Nous ne devons pas oublier

2sS LES EMBARRAS DE L'ALLEMAGNE

Notre puissance qui grandit sans cesse nous permettra un jour de nous emparer aisément de ce qui est à prendre dans le monde, et personne ne pourra nous en empêcher. Attendons, mais armons-nous. Ce dont nous avons besoin sera un jour à nous. » Ces déclarations sont grosses de conséquences. On comprend que lord Haldane, au banquet donné à la suite de la grande revue passée le 7 juin à Hyde Park, ait insisté lui aussi sur la nécessité de maintenir la suprématie navale de l'Angleterre. « La nation doit travailler, dit-il, fermement et conformément aux idées modernes de la défense pour que l'Empire britannique ne soit plus seulement la plus grande puissance maritime, mais encore la plus grande nation militaire que le monde ait jamais vue. L'heure approche où les colonies organiseront leur propre défense militaire et navale. Laissons la métropole libre de se servir de ses propres ressources pour assurer une défense suffisante du royaume. Il semble que le système du service volontaire réponde aux besoins, mais la politique étrangère pourrait

que jusqu'à présent l'Angleterre n'a montré aucune bonne volonté en ce qui concerne l'agrandissement de notre empire colonial en Afrique. Zanzibar et la baie du la Baleine ne nous tentent pas énormément. Quant à l'Angola, l'Angleterre s'est opposée, jusqu'à présent, à ce que nous le louions au Portugal. Cependant, l'augmentation imposante de notre armée et de notre flotte ont rendu plus facile que par le passé une entente acceptable, car l'Angleterre a toujours respecté les puissances qui ont une volonté forte et (jui savent se mettre en garde.

faire que le système actuel ne fût pas le meilleur pour l'avenir. Il faudrait alors que la nation consentît à tous les changements qui deviendraient nécessaires (i). »

Le comte de Reventlow n'a pas tort de soutenir, dans la Deutsche Tages-Zeitung, que les relations anglo-allemandes « ne peuvent être amicales ». Il ne s'agit pas, ajoute-t-il, de questions de personnes, mais de faits précis.

Il suffit pour s'en convaincre de lire la brochure intitulée : Domination anglaise et Flotte de luxe allemande, qui a pour but d'engager l'Allemagne à prendre des précautions « contre l'orage qui s'amoncelle en Occident ». Dans l'un des chapitres les plus intéressants, intitulé les Griefs allemands,

(i) Les Anglais font remarquer avec raison que la Triple Alliance est composée d'États qui sont en voie d'organisation économique, ce qui lui donne un caractère agressif, que ne peut avoir la Triple Entente condamnée à demeurer sur la défensive. Cf. Archibald Hurd, The Gertnan menace to our sea Supremacy, {Fortnightly Review, mai 1912, p. 185.) N'est-il pas intéressant de remarquer qu'on peut aujourd'hui en Allemagne parler, sans soulever de clameurs ou sans tortiber dans le ridicule, d'annexer les bouches du Rhin et de conquérir Boulogne, la Flandre française, la Champagne, la Bourgogne et la Franche-Comté? S'il y a du chauvinisme dans les deux pays, celui de la France est défensif, ce qui est parfaitement légitime ; celui de l'Allemagne est un chauvinisme agressif, qui peut devenir, dans certaines conditions données, dangereux pour la paix. Cette distinction répond d'ailleurs au fond des choses. Nous sommes un peuple saturé, qui cherchons à organiser nos possessions coloniales ; l'Allemagne est un peuple en quête de nouvelles acquisitions.

a6o LES EMBARRAS DE L'ALLEMAGNE

l'auteur cherche à prouver que l'Allemagne est la victime principale de la politique immorale de l'Angleterre. Il est temps que cela ait une fin (i).

Nous nous bornerons à ajouter que la mort du baron de Marschall a provoqué dans toute l'Allemagne une explosion de regrets. A tort ou à raison, on le considérait comme le premier diplomate du pays {2) ; on lui était surtout reconnaissant de l'habileté dont il avait fait preuve dans la question si délicate du chemin de fer de Bagdad. Il ne

(i) On a beaucoup écrit depuis quelques mois sur les relations anglo-allemandes. Nous signalerons notamment l'article du commandant de Thomasson, Questions diplomatiques et coloniales, 1" mars 1912, celui de M. Pavlovitch, Mouvement socialiste, I*' février 1912, et ceux de la Fortnightly Review, mars et avril 1912. On consultera aussi avec intérêt les ouvrages suivants : Hermann OtiCKEti, Deuischland und England, Hcidc]heTg, 191 2 ; James-Mac Kinnon, England tiber Deutschiand, 2" édit., Dresde, 1912 ; Cari Petkrs, Zur Weltpolitik, Berlin, i<)i2 ; la brochure de Paul Nathan, Betrachtungen ûbcr die internationale Politik, Berlin, 1912 ; l'article de l'amiral Von Aiii.efeld, Basis fiir eine deutsch-englische Verstàndigung (Deutsche Revue), mai 191 2, p. 141 ; ceux de P. Rohrbach et de Georg Gothein dans la revue Die Hil/e, 15 mars et 2 mai 1912, p. 195 et 275. Gothein dit avec raison que l'Allemagne n'aurait rien à gagner à un conflit avec l'Angleterre. Mais c'est aller loin que de prétendre qu'il n'y a pas d'opposition économique entre les deux pays. V. aussi, sur la rivalité navale de l'Angleterre et de l'Allemagne, Ligue maritime, mai 1912, p. 54i et sur le rôle du baron Marschal k Londres, l'article paru dans le Correspondant du 10 juillet 191 2, p. 6K.

(2) « yue d'espérances, écrivait Paul Miciiaki.ts dans le Berliner Tageblait du 29 septembre, sont descendues avec lui dam la tombe ! Uo tels hommes ne sont pas faciles ;\ remplacer... Plus que jamais il est nécessaire que l'Allemagne conserve intacte sa force. »

semble pas qu'on ait la même confiance dans le nouvel ambassadeur, le prince de Lichnowsky, grand seigneur fort aimable, qui a laissé de bons souvenirs à Londres, où il a été jadis secrétaire d'ambassade. Il paraît résolu à travailler au rapprochement de l'Allemagne et de l'Angleterre (i). Mais il déclare aussi qu'il partage les vues de l'Empereur sur la nécessité d'une augmentation de la flotte. Or, tandis que les Anglais soutiennent qu'une flotte de guerre est pour l'Allemagne une chose de luxe, Guillaume répète qu'il veut une flotte capable de lutter contre la flotte anglaise. Comment concilier de pareilles afiîrmations? Aussi bien, c'est aux applaudissements d'un brillant auditoire que M. Winston Churchill disait, il y a quelques jours : « La meilleure façon de rendre nos relations plus aisées, c'est de mettre fin à la rivalité qui s'est produite en prouvant que nous ne pouvons pas être dépassés. Dès l'année prochaine nous mettrons sur pied la sixième escadre de combat qui ne devait être créée qu'en 1915. Ce sera le meilleur moyen d'accroître notre sécurité. » En dépit des progrès qu'ils ont fait faire à leur commerce avec la Russie, les Allemands ne regardent pas non plus sans crainte de ce côté. Le voyage de M. Poincaré à Saint-Pétersbourg les a

(i) Ses déclarations ont trouvé un écho dans les discours prononcés au Guildhall par le lord maire, le 30 octobre, et au Reichstag par M. de de Kiderlen-Wâchter le 2 décembre.

émus. Ils considèrent que c'est une consolidation fâcheuse pour eux de la Triple Entente, et pensent que l'axe de la politique européenne, quand les affaires d'Orient auront été réglées, sera probablement sur la mer. Plusieurs journaux, après avoir fait remarquer que la marine russe s'était reconstituée depuis les désastres que le Japon lui avait infligés, n'ont pas craint de dire que l'accord naval franco-russe devait être regardé comme un échec de la politique allemande. On sait que ni à Londres, ni à Saint-Pétersbourg on n'est disposé à voir l'influence austroallemande prépondérante sur les bords du Bosphore.

Aussi n'ai- je pas été surpris de voir que la partie . essentielle du discours prononcé au Reichstag, le 2 décembre, par le chancelier avait été une menace à la Russie. M. de Bethmann-HoUweg a laissé nettement entendre que si l'Autriche attaque im jour la Serbie et si la Russie intervient, l'Allemagne prendra les armes contre cette dernière.

Cette déclaration qui a provoqué une grosse émotion n'a suscité d'ailleurs aucun enthousiasme. On peut se demander pourquoi, si la situation est aussi bonne qu'il l'a prétendu, le chancelier a laissé entendre d'une façon si nette que l'Autriche est prête à combattre. C'est donc que les difficultés ne sont pas aplanies. L'éventualité d'une grande guerre entre les races germaniques et les races slaves a déjà été, en effet, sérieusement envisagée par quelques journaux.

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