CHAPITRE XIII l'effort actuel
Nous avons essayé, dans les pages qui précèdent, de donner une idée des principales préoccupations de l'Allemagne, et de faire sentir jusqu'à quel point il est permis de soutenir que « la fortune ne sourit plus au nouvel Empire ». Mais, si graves que soient les embarras en présence desquels il se trouve, il ne faut pas s'imaginer cependant qu'ils paralysent son développement économique et qu'ils empêchent l'essor de son commerce ou de son industrie. Les Allemands recueillent le fruit des efforts qu'ils ont faits depuis 1870 dans toutes les directions que peut suivre l'esprit humain. On ne peut étudier l'évolution de l'Allemagne contemporaine sans reconnaître que ces efforts ont été considérables. Il y a eu depuis quarante ans une tension inouïe des intelligences et des volontés vers ce but, l'hégémonie de la race germanique. Organisation militaire, science, industrie, commerce : tout a
été mené de front avec une infatigable persévérance. On est très frappé, en parcourant l'Allemagne, de l'essor pris par les diverses branches de l'industrie : industrie minière, industrie métallurgique, industrie textile, industrie chimique. Au développement de l'industrie correspond un développement du commerce plus remarquable encore. Le progrès des transactions est facilité par le soin avec lequel les Allemands se sont occupés des moyens de communication et de transport : l'organisation des chemins de fer a été l'objet d'une attention spéciale ; le réseau de l'Allemagne dépasse actuellement le réseau français de plus de 15 000 kilomètres, et d'ingénieuses combinaisons de tarifs permettent de réduire les frais de transport. En même temps, de grands travaux ont été exécutés sur les fleuves et les rivières, pour améliorer la navigation intérieure. On sait quelle extension a prise le commerce maritime. La marine marchande de l'Allemagne est aujourd'hui trois fois plus considérable que celle de la France. Bref, les Allemands sont puissamment outillés. Et on est obligé de reconnaître qu'ils sont si bien entraînés que probablement ils sauront remporter, même en dépit des circonstances défavorables, de nouvelles victoires (t).
(x) V. sur l'Allemagne économique rarticlc de M. IJniiieau, Grand* Revue, 10 octobre 1912. La mOtulhirgie allemande,
Les causes de leurs succès sont très diverses. Nous les avons analysées dans un précédent ouvrage (i). Qu'il nous soit permis d'indiquer ici brièvement les principales :
lO La première à signaler, c'est la forte natalité de la race germanique ; tandis que la population française est à peu près stationnaire, celle de l'Allemagne s'accroît chaque année de plus de huit cent mille unités. Industriels et commerçants trouvent, par suite, une main-d'œuvre abondante et à de bonnes conditions, ce qui, pour le développement des usines et l'activité économique, a une importance considérable.
2» L'accroissement de la population pousse à l'émigration (qui, à son tour, est un stimulant pour la production humaine). Le commerce allemand a grandement profité de la tendance de la race germanique à émigrer ; les Allemands établis dans d'autres pays continuent à s'approvisionner dans une large mesure des produits de l'industrie nationale ; ils contribuent aussi à répandre autour d'eux, ce qui est si important pour les usines de la mère patrie, le goût dos objets de fabrication allemande.
comme l'industrie minière, profitera nécessairement de l'essor économique qui succède toujours à une guerre, et l'avenir se présente pour elle d'une façon favorable. Cl. Deutsche Industrie- Zeitung, 26 octobre, p. 745.
(i) L'Essor industriel et commercial du peuple allemand, 3*édit.,
3° A l'émigration des hommes a correspondu une émigration de capitaux qui a suscité beaucoup d'entreprises nouvelles, qui a contribué à créer dans les pays les plus lointains de nouveaux objets d'échange qu'on a pu troquer contre les articles de la mère patrie, ce qui a amené une demande toujours croissante de produits métropolitains.
4° La force d'expansion de la race germanique a donné des résultats d'autant plus importants qu'elle s'allie à une ténacité à laquelle il faut rendre hommage : l'Allemand n'a peut-être pas ces élans d'enthousiasme dont les races latines sont parfois trop fîères, mais il faut reconnaître qu'il est opiniâtre. De plus, il est investigateur et habile à s'insinuer. Il est patient, sait attendre, et savoir attendre c'est, en matière économique, une grande chance de réussite. Il suit avec beaucoup de soin tout ce qui peut intéresser le monde des affaires, et porte volontiers son attention sur ces problèmes d'ordre économique, qu'en France, au contraire, nous négligeons beaucoup trop.
5" Il a, à un haut degré, l'esprit d'association. Tous ceux qui ont étudié les progrès de l'industrie allemande ont été frappés du rôle que, dans les sociétés de capitaux comme dans les sociétés de personnes, joue l'esprit d'association. C'est grâce à lui que les entrepreneurs et les patrons se sont entendus plus aisément qu'ils ne l'ont fait en
France, et ont constitué des groupements puissants, dans lesquels chacun, sans abdiquer son individualité, travaille au bien commun.
6° Les dispositions naturelles des populations germaniques ont été développées par l'éducation éminemment pratique donnée à la jeunesse. Toutes les sciences qui tendent à mieux faire comprendre le rôle de l'industrie et du commerce sont cultivées en Allemagne avec un soin extrême. On a multiplié les écoles industrielles, les écoles professionnelles, les écoles techniques. C'est là, comme on l'a dit, que sont formés, depuis trente ans, les ouvriers qui ont été les artisans des succès économiques du nouvel Empire (i ) .
Les pouvoirs publics de tous les États s'occupent en ce moment, à l'aide des écoles de perfectionnement {Forlbildungschulen) , de faire pénétrer chez les plus humbles travailleurs l'éducation scientifique si utile à l'industrie. Les écoles de commerce, de leur côté, ont formé un grand nombre de commis, qui, trouvant difficilement à se placer dans leur pays, consentent à aller à l'étranger, comme voyageurs ou représentants, à des conditions de bon marché incroyable, et qui réussissent à introduire les marchandises allemandes dans des pays où, jadis, le nom même de l'Allemagne était inconnu. La politique extérieure de l'Allemagne
(i) V. mon livre sur r Education économique du peuple allemand, Paris, Larose, 1908, a*" édit.
est sans doute parfois une cause de division (i). Mais les discussions qui se produisent ont leur bon côté : elles font l'éducation du peuple, elles lui font mieux comprendre l'importance des questions économiques dans la vie contemporaine.
y^ Les gouvernements (et le gouvernement impérial surtout) font beaucoup pour accroître la prospérité générale. On doit remarquer à cet égard que, sous l'influence de fortes ingérences gouvernementales, l'Allemeind, qui a le sens de la discipline et de l'ordre, s'est élevé à une conception solidariste de la vie qui mérite de fixer notre attention. Il y a même aujourd'hui en Allemagne une poussée de nationalisme qui forme un grand contraste avec le cosmopolitisme qui y était à la mode à la fin du dix-huitième siècle. L'Allemand est convaincu que l'ère de la concurrence n'est close ni pour les individus, ni pour les peuples, et qu'aujourd'hui, plus que jamais, les nations qui veulent progresser doivent maintenir intacte leur force.
Aussi l'une des impressions les plus fortes que donne le spectacle de l'Allemagne contemporaine, en dépit des difficultés avec lesquelles elle est aux prises, c'est l'impression d'une machine bien montée. Il ne faut pas nous faire trop d'illusions sur les conséquences des embarras actuels. Les résultats
(0 V. ci -après : Appendice IV.
solides auxquels le peuple allemand est parvenu, il les doit à des qualités supérieures. C'est par le travail, la méthode et la bonne organisation qu'il a remplacé une partie des dons naturels qui ne lui ont pas été aussi largement départis qu'à nousmêmes. Il a donné dans le passé assez de preuves de sa souplesse et de son intelligence pour que nous puissions penser qu'il en donnera d'autres dans l'avenir.
Il faut loyalement reconnaître que l'Allemagne profite mieux que nous en ce moment de la reprise d'activité qui est générale dans le monde, de même qu'elle fait de plus grands efforts pour conquérir une grande place sur les marchés du monde. Les statistiques de l'année 19 11 fournissent à cet égard des renseignements bien caractéristiques.
Notre commerce extérieur a augmenté de près d'un milliard. Mais cette augmentation porte tout entière sur les importations, c'est-à-dire que, par suite de l'insuffisance de nos récoltes, nous avons dû acheter à l'étranger quantité de choses, surtout de denrées alimentaires.
Le commerce extérieur de l'Allemagne a atteint en 191 1 17 808 millions de marks, dont 9 705 millions pour les importations et 8 103 millions pour les exportations : c'est une augmentation sur l'année précédente de i 399 millions de marks. Cette augmentation se répartit presque également entre
les importations et les exportations; elle est de 771 millions pour les importations et 628 millions pour les exportations, ce qui veut dire que l'Allemagne, obligée, elle aussi, car la sécheresse a été très forte, d'acheter beaucoup de choses au dehors, a fait un effort parallèle pour vendre plus abondamment ses produits fabriqués.
Et le mouvement continue. Les chiffres qui concernent les premiers mois de l'année 19 12 sont très significatifs (i).
L'Allemagne, de l'aveu des hommes les plus compétents, bénéficie largement des « conjonctures favorables, dont elle retire un grand profit (2) ». Malgré les grèves des ouvriers mineurs, les expéditions de combustibles des principaux districts ont été en augmentant. Et, en dépit de difficultés monétaires compliquées d'une crise sur le marché des terrains et des constructions, il y a dans toutes les régions industrielles de l'Allemagne une réelle activité.
Il faut reconnaître aussi que depuis quelques
(i) V., pour le premier trimestre, la revue Slahl und Eisen, 3 mai 1912, et Export, 9 mai 1912, p 305, et ibid., 18 avril 1912, p. 237. Et encore trouve-t-on que les consuls pourraient faire davantage pour développer les relations extérieures du pays.
(2) V. Hand$l und Industrie, 18 mai 1912, p. 593. 11 faut, dit-on, au-dessus des fluctuations de la Bourse, au-dessus des mouvements de spéculation qui produisent d'abord une mauvaise impression, voir les grands courants économiques qui entraînent le mouvement général des alTaircs.
années la hausse de beaucoup de valeurs à dividendes a été considérable. Actions de banques, de métallurgie, de charbonnages, de mines, ont une tendance indéniable à la hausse. La fermeté de la plupart des valeurs industrielles est surtout frappante lorsqu'on la compare à la mollesse des valeurs à revenu fixe. Elle s'explique en partie par le désir qu'éprouvent un grand nombre de rentiers, en présence du renchérissement de la vie, d'augmenter leurs revenus. De sorte que finalement les industriels allemands en retirent un certain profit. Ils considèrent en outre que, la paix une fois signée entre la Turquie et l'Italie, et cela, disentils, ne peut tarder, il faudra travailler à la reconstitution du crédit plus ou moins épuisé, à la réfection des armements plus ou rftoins diminués, au rétablissement des stocks appauvris. Ils estiment que la situation générale est encore pour quelque temps favorable à un mouvement financier et industriel important. Ils pensent qu'il faudra bientôt pourvoir aux besoins des belligérants. Et comme les inquiétudes politiques laisseront subsister tout entière dans les autres nations européennes la question des armements, ils escomptent la perspective, chez toutes les grandes puissances, de dépenses qui se chiffreront par centaines de millions.
Ils voient aussi avec satisfaction qu'on projette
dans un grand nombre de pays (surtout dans les pays neufs, vers lesquels se portent en foule les jeunes gens sortis des écoles techniques) de grands travaux publics, des ports, des canaux, des chemins de fer, des routes. Ils espèrent que le réveil de la Chine et son agrégation au mouvement de civilisation mondiale seront le point de départ d'un nouvel essor économique de l'Extrême-Orient. La hausse continue du cuivre et de plusieurs autres métaux leur semble de bon augure ; elle est en rapport avec le développement du confortable dans les différentes classes sociales.
On signale notamment une hausse importante des charbonnages, due aux besoins croissants de l'industrie mondiale et à une production encore insuffisante (i). La plus*importantc des sociétés minières de l'Allemagne, celle de Gelsenkirchen, occupe actuellement 15 pour 100 d'ouvriers de plus qu'il y a quatre ans. Même activité dans l'industrie métallurgique, dans les fonderies en particulier, et aussi dans les industries mécaniques. Les filatures de coton, qui avaient passé par une période difficile, marchent beaucoup mieux maintenant. Les actions des compagnies de navigation sont également mieux tenues.
(i) Ainsi, malgré les grèves, la production de la houille a di'p.issé, pendant le premier semestre de l'annre, de 3 millions de tonnes celle de 191 1.
Sur le marché du travail les demandes surpassent les offres, et l'état favorable des récoltes facilite la reprise des affaires en même temps que l'assainissement financier (i).Lcs marchés allemands bénéficient d'ailleurs de nouveau de certains concours étrangers, celui de Londres en particuUer. L'importante portion du marché qui s'occupe des affaires russes se maintient très ferme grâce aux achats d'arbitrage de place à place opérés pour le compte de la Russie dans de très larges conditions.
Parmi les statistiques qui nous renseignent sur la situation actuelle, on peut citer celles relatives aux entreprises de transport, dont la prospérité est étroitement liée à l'état général des affaires. Le tonnage des marchandises transportées par les voies ferrées, par la batellerie, par les compagnies de navigation s'accroît beaucoup en ce moment.
(i) Cf. la correspondance berlinoise de The Economist, 6 juillet 1912, p. 17. Malgré la récente réduction du taux d'escompte officiel, les bilans actuels de la Reichsbank sont meilleurs que pendant le premier semestre.
Les chapitres qui précèdent donneront au lecteur une idée des impressions que j'ai recueillies au cours de récents voyages, à la suite de conversations très variées que j'ai cherché à compléter par un grand nombre de lectures. Il y aurait beaucoup à dire encore pour tracer un tableau exact des préoccupations actuelles du peuple allemand. J'espère du moins que cette esquisse facilitera l'intelligence de quelques-unes des principales difficultés avec lesquelles il est aux prises.
La prospérité matérielle de l'Allemagne est certainement considérable. L'industrie et le commerce continuent à y progresser, l'aisance a augmenté dans toutes les classes de la population, et la condition générale des ouvriers est meilleure. Ces transformations ont développé dans les populations un sentiment d'orgueil qui les pousse à croire que l'Allemagne est devenue le premier pays du monde. La plupart des Allemands sont aujour-
d'hui pénétrés de cette idée, que tout ce qui est « allemand » est supérieur.
Et pourtant, à côté du sentiment de fierté qu'elles manifestent, on peut découvrir chez les populations germaniques un sentiment de mécontentement', d'inquiétude, parfois d'aigreur.
Oui, l'Allemagne s'est enrichie, mais la répartition des fortunes n'est pas très satisfaisante. Nulle part le socialisme, en dépit d'une législation sociale qui aurait dû calmer les colères des travailleurs, n'a fait autant de progrès. Ce ne sont pas seulement les ouvriers qui se lamentent, ce sont les représentants des classes moyennes qui prétendent que l'évolution économique contemporaine leur est défavorable, et essayent de prouver que ce sont eux qui en retirent le moins de profit. Aux récriminations des classes moyennes répondent celles des agriculteurs, qui se plaignent, ici de l'endettement de la propriété foncière, là de la difficulté de trouver la main-d'œuvre, ailleurs des mauvaises récoltes, et qui trouvent qu'aux dépenses qu'ils ont faites pour améliorer le sol ne correspondent que de très faibles suppléments de profits.
Chez les industriels, ce sont d'autres doléances : s'ils gagnent de l'argent, que de peine ils doivent se donner et que de luttes ils ont à soutenir ! « Nos usines s'agrandissent, me disait l'un d'eux, mais il ne faut pas oublier qu'il faut faire aujourd'hui
un volume d'affaires bien plus considérable qu'il y a vingt ans pour arriver aux mêmes bénéfices. La recherche des débouchés est de plus en plus laborieuse, la conquête de nouveaux marchés est de "plus en plus pénible. Et les conditions dans lesquelles nous travaillons sont chaque jour plus difficiles. »
Les Allemands n'aiment pas qu'on les entretienne de la situation politique : ils sont unanimes à la trouver obscure, unanimes surtout à dire que l'Allemagne n'est pas « dirigée ». En présence des embarras dont ils sentent la gravité, les Allemands voudraient pouvoir s'appuyer fortement sur un homme qui leur inspire toute confiance. Et cet homme leur fait défaut.
Guillaume II est une figure. Il est énergique et aimable, intelligent et actif. A pied comme à cheval, il a grand air, et les Allemands sont flattés de voir qu'on s'occupe beaucoup de ce qu'il dit et de ce qu'il fait. Il est pénétré de la grandeur de sa mission et n'hésite pas à intervenir toutes les fois que les intérêts de son pays lui paraissent engagés. Mais ses interventions sont parfois troj) bruyantes ou maladroites : il jouit d'un grand prestige, mais il n'inspire pas une entière confiance.
On a de plus le sentiment qu'il est médiocrement secondé. J'ai demandé plus d'une fois quelle opinion on avait du chancelier et de ses collaborateurs.
CONCLUSION 7-n
C'est un brave homme que M. de Bethmann- Hollweg, c'est aussi un honnête homme, et très bien intentionné. Il a donné comme administrateur des preuves de capacité. On me rappelait un jour que dans un de ses discours (il était alors président de la provdnce de Brandebourg) il avait parlé de Kant en termes qui prouvaient qu'il l'avait étudié et compris. Mais qu'il est pâle et faible à côté de ses prédécesseurs ! C'est un nain en face de Bismarck! Caprivi, Hohenlohe, Bûlow avaient même une tout autre valeur que lui. Que d'indécisions dans ses idées ! Il est incapable de dominer ce parlementarisme auquel il faudrait un chef. Ses coquetteries avec le centre inspirent en outre des craintes à tous ceux qui redoutent en Allemagne l'influence du catholicisme.
Et du ministre des affaires étrangères, qu'on prétendait un si bon élève de Bismarck, on ne parle pas avec plus d'enthousiasme. Il s'est révélé, dit-on, dans la question marocaine, comme un pauvre diplomate! Il est en partie responsable des complications internationales qui laissent entrevoir tant de nuages à l'horizon. On doute qu'il soit capable de triompher des difficultés qui compromettent la soUdité de la Triple Alliance et font présager de nouveaux embarras. Le baron Marschall saura-t-il tenir en respect l'Angleterre? Les sentiments sont partagés à cet égard, mais
on craint qu'une entente solide soit irréalisable.
Irréalisable aussi, l'union entre les partis. Il me semble qu'ils n'ont jamais été aussi divisés. Au triple point de vue politique, économique, religieux, les dissensions sont profondes, si profondes qu'on se demande parfois si ce n'est pas essentiellement la bureaucratie (elle est en effet remarquable) qui soutient l'empire.
L'Allemagne subit la loi de son origine. Elle a été créée par la force, elle est condamnée à se soutenir par la force. Elle subit aussi, comme les autres nations, la poussée démocratique qui menace de submerger les conceptions aristocratiques, quasi féodales, sur lesquelles sa vie publique s'est jusqu'ici fortement appuyée.
Les résistances de la noblesse, soutenue par une partie de la bourgeoisie, pourront-elles arrêter ou endiguer un courant qui menace de tout renverser sur son passage? Ce n'est pas vraisemblable. D'ailleurs depuis que le bloc bleu-noir a perdu la majorité, un certain nombre de conservateurs semblent plus disposés à accepter des réformes et à faire aux idées des partis de gauche quelques concessions. Est-ce une nouvelle évolution qui se prépare? Il est difficile de le dire.
Les partis de gauche eux-mêmes n'ont pas de programmes précis. I^s grands industriels ne semblent pas moins attachés que les ugrariens à
ce qu'ils croient être leur intérêt. S'ils se préoccupent d'une façon intelligente de leurs affaires, ils comprennent mal que l'intérêt général d'un pays ne se compose pas nécessairement de la somme des intérêts particuliers. Sous des formes nouvelles le « particularisme » est toujours puissant dans le monde germanique.
Les socialistes sont-ils plus désintéressés? Il est permis d'en douter. Oui, on trouve quelquefois dans les classes populaires de beaux exemples de désintéressement. Mais c'est avec le désir d'en profiter pour eux-mêmes que la plupart des ouvriers réclament une répartition différente des biens d'icibas. Et ils mettent dans leurs revendications une telle âpreté que la lecture de leurs journaux, de leurs livres, de leurs brochures, laisse finalement une impression de tristesse : on ne peut rien fonder de durable sur la colère ou sur la haine.
C'est, en somme, par sa civilisation matérielle, considérée dans l'infinie variété de ses manifestations, que l'Empire allemand produit une impression profonde.
Mcds les esprits élevés commencent à sentir que le véritable progrès ne peut tenir à de simples facteurs économiques, et reconnaissent que les forces vives des populations germaniques sont dans une trop large mesure absorbées dans le positivisme de la science, de la fmance, de l'industrie
28o LES EMBARRAS DE L'ALLEMAGNE
et du commerce. Voir tant d'intelligences s'exercer dans l'enceinte étroite des recherches utilitaires, tant de cœurs ne plus battre que pour des calculs intéressés, cela ne laisse pas en définitive une bonne impression. Une telle conception de la vie n'est pas seulement insuffisante, elle prépare aussi pour l'avenir de grands dangers.
C'est pourquoi le spectacle de l'Allemagne actuelle ne doit pas nous décourager. Sans méconnaître la grandeur de l'effort pratique, il est permis de penser que le progrès économique n'est admirable que dans la mesure où ceux qui le poursuivent mêlent le souci continuel du progrès moral à leurs efforts. Et ce souci il ne m'a guère paru hanter le cerveau de la plupart de ceux qui sont entraînes dans le tourbillon de la vie économique. Nous sommes moins fortement submergés par l'industrialisme. Par les qualités mêmes de notre race nous réagissons plus aisément. Nous ne nous dépensons volontiers pour les tâches d'ordre économique que si, derrière leur réalisation, nous apercevons un but humain à atteindre. C'est pourquoi les difficultés avec lesquelles nous sommes aux prises sont d'un autre genre que celles dont souffre l'Allemagne. En dépit de nos misères on peut dire que, dans la marche générale de la civilisation, nous conservons sur nos voisins une certaine .suj)ériorité. Le spectacle des « embarras » de l'Aile-
magne peut du moins nous suggérer un retour sur nous-mêmes fécond en viriles résolutions. Il peut nous aider surtout à mieux comprendre les fondements scientifiques et les causes morales du succès, les raisons qui doivent nous déterminer à le chercher et les conditions indispensables pour retrouver la situation à laquelle nos qualités nationales nous permettent de prétendre.