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SYNDICATS CHRÉTIENS ET GROUPEMENTS CONFESSIONNELS

Beaucoup de catholiques sont préoccupés, en ce moment, des conséquences que peuvent avoir les divisions qui existent actuellement dans le parti du Centre et les polémiques qui s'agitent autour de la question syndicale. Il y a un certain nombre de catholiques qui sont en Allemagne l'objet de suspicions et d'attaques diverses. Et parmi eux figurent des hommes qui ont pourtant jadis rendu des services signalés au catholicisme et à l'Église, des hommes qui ont combattu Bismarck à une époque où il était imprudent de relever la tête, des hommes qui ont fait preuve de dignité et de persévérance, et dont la tactique a été en somme couronnée de succès.

La poHtique du Centre avait été, il y a quelques années, nettement approuvée par Léon XIII. Tous ceux qui étudient l'évolution contemporaine de l'Allemagne sont obligés de rendre hommage à l'effort qui a été fait par les représentants du Centre pour créer ces syndicats chrétiens, qui, depuis quelques années, ont fait beaucoup de progrès. Devant la marée montante du socialisme, la plupart des députés du Centre ont pensé qu'il était nécessaire de grouper sur le terrain économique et social les éléments croyants des deux confessions. Ils ont pensé qu'il valait mieux ne pas mêler les questions économiques aux

luttes confessionnelles. Estimant que beaucoup de protestants étaient des hommes parfaitement estimables et même profondément religieux, ils ont voulu voir en eux autre chose que des adversaires de la Papauté et de l'Église. L'observation a prouvé que cette politique avait de grands avantages, qu'elle les aidait à faire front au socialisme révolutionnaire et athée. On comprend aisément que les polémiques qui se produisent en ce moment laissent une impression pénible, une impression d'autant plus fâcheuse que l'Assemblée des évêques réunis à Fulda en 1910 avait recommandé d'éviter toute attitude offensive dans les questions controversées (i).

Les discussions qui viennent de se produire tiennent surtout à l'intransigeance de certains membres des groupements confessionnels de Berlin. Leur attitude agressive a envenimé le conflit. L'abbé Beyer a cru pouvoir, à l'occasion du Congrès des syndicats catholiques, reproduire les paroles que le Pape aurait, d'après lui, prononcées, en ne se bornant pas à féliciter le groupe berlinois, mais en déclarant que les principes sur lesquels reposaient les syndicats chrétiens étaient faux, en laissant entendre que le côté économique de la vie ne pouvait être séparé de la religion, que celle-ci devait pénétrer l'homme tout entier, sans quoi, on arriverait à la négation de toute religion. Faut-il conclure des paroles pontificales que les divergences confessionnelles doivent jouer un rôle dans l'étude des questions économiques? Ce serait chose grave, car il faudrait alors à plus forte raison les faire intervenir dans les questions politiques qui ont encore beaucoup plus de rapport

(i) V. la Sozialpolitische Korrespondenz du 6 juillet 1912, p. 212 : Die Christlichen Gewerkschaften, eine soziale und nationale Notwendigkeit. Cf. le livre de Hoeber, £)«• Sireit um den Zentrumscharakber. Coin., 19 12.

avec la religion que les problèmes qui touchent à des questions purement économiques, comme la question des salaires ou celle de l'organisation du travail.

La déclaration de l'abbé Beyer a, comme il fallait s'y attendre, accentué les divergences qui déjà se sont produites depuis quelques années parmi les catholiques et même parmi les évêques. Elle a accru l'ardeur de ceux qui voudraient que le clergé exerce un contrôle sur toutes les organisations ouvrières et qui désirent que toutes celles-ci, quel que puisse être l'objet de leurs études, acceptent la tutelle du clergé (i).

Il est probable que les syndicats chrétiens seront atteints, dans une certaine mesure, par des discussions qui prouvent au moins que les sympathies du pape sont plutôt du côté des associations confessionnelles analogues à celles qui se sont principalement développées à Berlin (d'où le nom de direction de Berlin par laquelle on les désigne).

(i) La presse anticatholique n'a pas caché sa joie. Les adversaires de l'Église ont fait grand bruit autour de déchirations qui impliquent, ont-ils dit, la « condamnation » des groupements interconfessionnels. « De nouveaux temps sont arrivés pour nous, écrit la Niederrhcinische Arbeitcrzciliing, nos syndicats (socialistes) vtjiit retirer de cette conduite une nouvelle force. » Il faudra, dit de son côté la Tàglichc Runthchau, que le centre se résigne à n'être qu'un parti confessionnel, sa force de résistance est certainement affaiblie. D'autres journau.K profitent de ces polémiques pour exciter les esprits contre le Pape et l'Eglise de Rome, si bien qu'il y a des catholiques qui a{,'itent l'idée d'une Église catholique allemande et déclarent inaeeeptables les prétentions de certains « ultrainontains » qui oublient, disent-ils, que r Ailem.igue est un pays paritaire, un pays qu'il est impossible de regarder comme un pays catholique. V. Die Circuzbotcn, 15 mai 191a, p. 305. Cf. les articles du P. Uikdkhlack, Soziale Kultur, février et mai 1912, et la note de la Soziale Praxis, 17 juin 1912, p. 1331. V. aussi Apologelischâ Correspondent, 15 et 29 juin 1912, p. 93 et ICI.

M. de Savigny appréciait le caractère de ces associations de la manière suivante, en 1901 : « Les ouvriers catholiques n'étant pas moralement capables d'appliquer d'euxmêmes les principes du christianisme à la vie économique, doivent, pour la défense de leurs intérêts, s'abandonner à la direction du clergé. » Cette idée reparaît d'ailleurs dans le télégramme que le cardinal Merry del Val a récemment envoyé au congrès ouvrier qui s'est réuni à Francfort. Il a vivement exhorté les congressistes à suivre les instructions du Saint-Siège non seulement dans leur vie privée, mais encore dans toutes les manifestations de la vie publique et sociale.

La suspicion perce manifestement entre ces lignes. On comprend qu'elles aient provoqué (à la date du 4 juin) une déclaration de la Fédération générale des syndicats chrétiens qui acceptent difficilement le blâme plus ou moins déguisé dont elle est l'objet. Les syndicats chrétiens ont fait remarquer qu'ils comptaient aujourd'hui plus de trois cent soixante mille membres, tandis que l'organisation berlinoise des associations purement catholiques était en recul. Le montant de ses recettes, qui atteignait encore 280 000 marks en 1909, est tombé en 1910 à 260 000 marks, en 191 1 à 257 000 marks, les sections professionnelles qui ne comptent guère que dix mille adhérents sont près de la débâcle financière ; elles avaient encaissé en 1909 240000 marks, en 1910, 226000 marks. En 1911, on trouve 154 000 marks seulement. Les ouvriers catholiques eux-mêmes ne s'enthousiasment pas pour ces groupements. C'est en vain qu'on a cherché à influencer les évêques allemands par des démarches répétées, en leur représentant les syndicats chrétiens comme hérétiques. La plupart d'entre eux les approuvent.

On ajoute que le pape a dû être mal renseigné, la décla-

ration verbale dont l'abbé Beyer s'est fait l'écho n'est, dit-on, que le couronnement d'une véritable campagne de calomnies de la part des associations berlinoises contre les syndicats de la région rhénane (ils ont leur principal centre d'action à Cologne) .

Ces syndicats persistent à croire que des groupements qui ont déjà pris tant d'importance sont une nécessité en présence de l'évolution industrielle de l'Allemagne, en présence de la concentration effrayante des entreprises, en présence des progrès inquiétants du socialisme. Ces progrès ne peuvent être paralysés que par la formation de syndicats non socialistes, groupant dans un même effort tous ceux auxquels les doctrines de Karl Marx et de ses successeurs inspirent de ladéfiance (i). Si les syndicats chrétiens venaient à disparaître, la plupart des ouvriers croyants et nationaux seraient peu à peu amenés à entrer dans les groupements socialistes. La nécessité de semblables associations ne résulte- t-elle pas de ce fait que de puissants groupements, interconfessionnels, eux au.ssi, ont été constitués par les entrepreneurs et les patrons? En face d'organisations économiques aussi puissantes que les cartells et les associations patronales, peut-on contester la légitimité d'associations ouvrières non confessionnelles, qui, répudiant le Klassenkampf, travailleront, en conservant les bases de la morale chrétienne, à l'amélioration des conditions économiques dans lesquelles se trouvent les travailleurs? « Nus

(i) Les syndicats chrétiens ont dt'j A groupé (rliiffres de 191 1) 350 574 ouvriers (sans compter les femmes syndiquées, an nombre de 27 152). Mais il n'est pas douteux que les catholiques berlinois par leurs attaques contre les syndicats ont lait le jeu des syndicats jaunes et indirectement des socialistes. V. sur le dernier congrès des syndicats jaunes allemands, Bulletin de la Semaine, 7 août loia, p. 379. V. aussi la Sozialpotilische Korrcspondettz du 26 octobre, p. 330.

syndicats chrétiens, ajoute le mémoire de la Fédération, sont aujourd'hui une réahté. Ils ont un passé, leurs membres ont déjà versé plus de 30 millions de marks, ils disposent d'une fortune de 7 miUions de marks, ils participent à près de mille contrats de travail, leur vie ou leur mort peut avoir une importance capitale pour le sort même de la patrie allemande. »

Les polémiques dont nous ne pouvons donner ici qu'une idée ont causé à Rome une certaine émotion. Il paraît, d'après les déclarations de Mgr Heiner, auditeur de rote, qu'on a accordé trop d'importance en Allemagne à des télégrammes de circonstance et à des déclarations verbales du pape, qui, n'ayant aucun caractère authentique, ne devraient faire l'objet d'aucune discussion. « Le Saint- Siège, a dit Mgr Heiner, continue à autoriser les syndicats chrétiens, comme il l'a fait expressément en 1906, il n'est pas question d'un changement d'attitude à leur égard. On préférerait évidemment qu'il n'y eût que des syndicats catholiques, mais on tient compte des situations de fait, on laisse par conséquent aux évêques la liberté d'approuver et même de favoriser telle forme de syndicat qu'ils jugent mieux répondre aux besoins de leur diocèse. »

On reconnaît d'ailleurs qu'en fait ces syndicats ont su éviter tout ce qui aurait pu donner lieu à une interdiction d'affiliation de la part des catholiques. C'est pourquoi Mgr Heiner a exprimé aussi le yœu que les deux sortes de syndicats cessent de se combattre. Et Mgr Friihwirth, nonce apostolique à Munich, a déclaré de son côté que le Saint- Père était toujours animé du désir de voir se terminer en Allemagne des divergences d'opinion inopportunes (i).

(i) L'épiscopat allemand (qui sent à quel point ces polémiques et ces défiances sont regrettables) n'a pas réussi à dissiper les nuages et à faire cesser des divisions, qui non seulement font

Les membres des syndicats chrétiens interconfessionncis ont nettement affirmé, au congrès qui s'est réuni à Dresde au mois de septembre, leur désir de continuer, en dépit des suspicions dont ils sont l'objet, les efforts qu'ils ont faits depuis quelques années pour réunir dans une même pensée de lutte, contre les syndicats à tendances socialistes, les ouvriers catholiques ou protestants qui travaillent côte à côte dans les mêmes usines (i). Les syndicats chrétiens ne s'occupent guère en réalité que de questions économiques ou professionnelles. La nouvelle encyclique ne peut leur donner satisfaction? Le pape ne s'est pas borné à déclarer qu'il préférait les syndicats confessionnels. En manifestant sa sympathie aux groupements professionnels catholiques, il a presque formulé une condamnation à l'égard des syndicats mixtes. C'est à contre-cœur qu'il admet que . ces syndicats peuvent rendre des services à la cause de l'ordre social chrétien. On espérait cependant qu'on reconnaîtrait à Rome que syndicats confessionnels et interconfessionnels sont également dignes d'encouragements, car

la joie des agitateurs socialistes, mais menacent d'affaiblir la situation du catholicisme. La trôve qui fut conclue au mois de juin (V. Kôlnische Volkszcitung, 2 juillet 1912, « Der Waflfenstillstand im Gewcrkschaftstreit ») ne peut être considérée comme le prélude de la paix.

(i) Le secrétaire général, M. Stegerwald, après s'être plaint des efforts faits par certains catholiques pour discréditer les syndicats chrétiens, a montré que les ouvriers ne pouvaient faire valoir leurs intérêts économiques qu'en se groupant dans des associations professionnelles sans distinction de confession. « Quinze ans d'expérience, a-t-il dit, ont prouvé l'excellence de notre organisation et de notre caractère... .Si on veut qu'en Allemagne un mouvement syndical non socialiste devienne un important facteur de la vie industrielle, on ne doit pas lui imposer de chercher ses recrues dans une seule religion. » — Cf. Bulletin tU la Semaine, 16 octobre 1912, p. 499.

ils répondent aux conditions spéciales des milieux dans lesquels ils ont été constitués. C'est bien là le sentiment de la plupart des catholiques allemands. Il n'est même pas douteux que les syndicats mixtes ont pour eux l'approbation de l'immense majorité de l'épiscopat et du clergé allemand. Aussi craint-on que les polémiques ne se prolongent (i). L'agitation qui s'est faite autour de cette question touche à des principes considérables ; on peut y voir une nouvelle preuve de la façon vraiment peu chrétienne avec laquelle certains réactionnaires ont cherché à utiliser, sous toutes les formes possibles, les anathèmes qui avaient été lancés contre des doctrines erronées, que l'Église en effet ne pouvait admettre. Beaucoup de catholiques regrettent, devant les périls de l'heure présente, la sévérité avec laquelle on se comporte à l'égard d'initiatives pourtant généreuses, de méthodes qu'il est impossible de ne pas considérer comme légitimes ; tout cela contribue à augmenter les créiintes, à entretenir les préjugés, à accroître les malentendus. Je me bornerai à dire que ces polémiques favorisent en délinitive l'effort de ceux qui essayent de refaire la société dans un esprit de malveillance à l'égard du christianisme et de réaliser à l'aide de conceptions purement laïques un ordre social nouveau.

(2) On peut le supposer du moins d'après les déclarations qui viennent de se produire au congrès que les membres des syndicats chrétiens ont réuni dernièrement à Essen (La Kôlnische Volkszeitung, du 26 novembre, en a donné un compte rendu détaillé). Les congressistes sont persuadés que s'il fallait se conformer rigoureusement aux intentions pontificales, ce serait la mort à bref délai des groupements qui se sont déjà constitués.

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