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LA SITUATION FINANCIÈRE EN CAS DE GUERRE

C'est surtout en prévision de difficultés pouvant aboutir à une guerre que les Allemands ont paru depuis quelques mois préoccupés de la situation embarrassée dans laquelle ils se trouvent au point de vue financier. Un des banquiers les plus distingués de l'Allemagne, M. Riesser, président du i/ansa6MM<f, a signalé dans une intéressante brochure (i) les inquiétudes des financiers allemands et montré à quel point l'Allemagne serait gênée si une guerre venait à éclater.

L'Allemagne, dit M. Riesser, est prête au point de vue militaire, c'est entendu ; mais, aujourd'hui plus que jamais, l'argent est le nerf de la guerre. Se procurerait-elle aisément les sommes nécessaires, si un conflit important venait à éclater? Et comment se tircrait-cllc d'affaire si la guerre se prolongeait longtemps? Au lendemain d'une rupture à laquelle il faut toujours nous attendre, l'Allemagne

(i) Finanzielle Kriegsbereilsclia/t und Kriegsfilhiung, léiia, X909. V. aussi le chapitre i", H C, de son livre Die Grossbanken. On y trouvera (p. 19) l'indication des brochures des principaux articles de revue qui parlent de cette grave question. Cf. Froh- Licit, Deutsche Volksernâ/ttung im Kriege (Jahrhuch jUr Gesctzgebung 1912, II, p. 61); et les observations de M. i''. Somary, ibid., p. 43.

devrait de toute nécessité se procurer du crédit, réaliser une quantité de créances hypothécaires, une foule d'effets de commerce, dont beaucoup seraient immédiatement dépréciés. Le jour où son crédit serait ébranlé, auraitelle assez d'or? Comment son industrie pourrait-elle résister au renchérissement de la main-d'œuvre qui serait alors inévitable? Comment triompherait-elle des obstacles qui gêneraient sa production et s'opposeraient à l'écoulement facile de ses produits, obstacles qui seraient encore accrus par ce fait que les voies ferrées seraient en grande partie réservées au transport des troupes?

Quels seraient, d'ailleurs, aujourd'hui, les frais éventuels d'une grande guerre? Ils seraient énormes, surtout si l'Allemagne devait faire front de plusieurs côtés à la fois et s'il devait y avoir une lutte sur mer en même temps que sur le continent. Les expériences qui ont été faites en 1870 ne peuvent, dit M. Riesser, servir de bases précises à nos évaluations. Quand l'Angleterre a déclaré la guerre aux Boers, le chancelier de l'Échiquier avait parlé d'une dépense de 10 millions de livres sterling. Or, les frais de la guerre sud-africaine ont dépassé 211 millions. La guerre de 1870, d'après les calculs du général von Blume, a coûté aux Allemands un milliard 750 millions, mais on ne fait entrer en ligne de compte ni les réquisitions nombreuses que l'Allemagne a imposées à la France, ni les indemnités qu'elle a dû payer ensuite aux veuves et aux orphelins. La guerre russo-japonaise a coûté aux Russes 2 milliards 873 millions de marks, aux Japonais 2 milliards 424 millions. On peut supposer, aujourd'hui, qu'une grande guerre n'entraînerait pas une dépense inférieure à 18 millions de marks par jour, dépense qui devrait venir, bien entendu, en supplément au budget normal.

Or, quelle est la situation pécuniaire de l'Allemagne? Les

dettes cumulées de l'Empire et des différents États atteignent aujourd'hui le chiffre total de i6 milliards 38 millions ; le chiffre total des impôts qui frappent les sujets de l'Empire s'élève à 2 milliards 73 millions, ce qui correspond à un chiffre de 34 fr. 20 par tête d'habitant. L'Allemagne est évidemment beaucoup moins chargée que ne l'est la France, et il n'est pas douteux que le pays serait en état de supporter un fardeau plus lourd. La fortune nationale est évaluée en effet par M. Riesser à un chiffre variant entre 219 et 230 milliards de marks, dont 130 pour le royaume de Prusse, et le revenu n'est pas inférieur à 24 ou 25 milliards de marks. On pense que le peuple allemand épargne chaque année une somme variant de 2 milliards et demi à 3 milliards de marks, dont un milliard 200 millions est placé en effets de commerce.

Ce sont là certainement des conditions générales favorables. Et tout de même, si la guerre éclatait, l'Allemagne, au dire de M. Riesser, serait dans une situation difficile. Elle ne jouit pas encore sur le marché du monde d'un crédit suffisant. Ses réserves d'or sont insuffisantes ; insuffisantes aussi les réserves des banques privées au nombre de 415, qui n'atteignent pas le chiffre total de 2 milliards 697 millions. Il faudrait absolument accroître leur force sur le marché international. Beaucoup se .sont engagées dans des affaires qui seraient difficilement réalisables.

Au dire de M. Riesser, M. André-E. Sayous, à la compétence duquel il rend hommage, est allé trop loin en déclarant qu'une panique forcerait la presque totalité des banques allemandes à suspendre leurs payements. On sent néanmoins percer l'inquiétude de l'auteur dans les critiques qu'il dirige à la fois contre les banques et contre les Bourses allemandes, à la façon dont il apprécie les mesures mcsqiiincs qui ont été prises contre les spécula-

teurs. Comme le disait Max Warburg dans le rapport qu'il présentait à Hambourg au Congrès des banquiers de 1907, la spéculation aurait, en cas de guerre, cette grande utilité de réagir contre la possibilité d'une panique. En effet, elle pourrait utilement faciliter la continuation de la vie industrielle et de l'activité des usines, et fournir à l'industrie nationale les crédits et même les sommes considérables dont celle-ci aurait forcément besoin (i).

Toutes les questions de cette nature ne sauraient être étudiées avec trop de soin. Il faut à un grand pays comme l'Allemagne des préparatifs de guerre dans l'ordre financier comparables à ceux qui y ont été faits dans l'ordre militaire, et le nouvel Empire n'en est certainement pas encore là.

(i) On trouvera, sur la spéculation et sur les opérations de Bourse en Allemagne, de judicieuses remarques dans le livre tout récent de M. Gustave Sap, le Régime légal des Bourses en Allemagne. L'auteur montre pourquoi la loi de 1896, œuvre d'une majorité très hostile à la Bourse, fut si âprement attaquée. Les critiques ont dépassé la mesure, la loi du 8 mai 1908 n'a pas eu tous les effets qu'on attendait : les affaires à terme ont augmenté d'une façon anormale. La législation nouvelle a en somme favorisé les courtiers. Elle marque une ère de prospérité pour le Maklerverein, qui a distribué à ses membres des dividendes d'abord de 4, puis de 4 i /2, de 5, de 6, et enfin de 7 pour 100, De 1908 à 19 10, le rendement de l'impôt sur les transactions est passé de 12 266 837 marks à 23 655 332. Une quantité de banques, dont l'existence est basée sur les marchés à primes, ont été créées depuis quatre ans. Et tous ceux que la législation voulait protéger sont livrés à ceux qui les exploitent. « Une Bourse puissante, dit avec raison M. Sap, n'est pas celle où l'on joue beaucoup, mais celle où l'on conclut beaucoup d'affaires réelles et honnêtes. » — V. aussi les articles de MM. Haas et J. Lescure, Revue économique internationale, 15-20 septembre 1912, p. 447 et 466.

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