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CHAPITRE II

Les insuffisances de l'organisation impériale apparaissent aussi avec beaucoup de force lorsqu'on étudie l'organisation financière de l'Empire, Bismarck fut sans doute embarrassé lorsqu'il fallut en 1871 l'établir sur des bases solides : il fallait avant tout ménager la susceptibilité des vingt-six États. Il déclara bien haut qu'il convenait de respecter leur souveraineté. Il était obligé de tenir compte des idées particularistes, plus fortes à cette époque qu'elles ne le sont aujourd'hui. Beaucoup s'imaginaient alors que l'unité un peu factice de l'Allemagne était extrêmement fragile. Le chancelier résolut donc de réserver aux différents États une grande autonomie administrative et financière C'était relativement facile : le budget impérial était bien modeste. Celui de 1872, le premier après , les événements de 1870-71, s'équilibrait avec 338 millions de marks, un peu plus de 400 millions de francs. On ne prévoyait alors ni les dépenses qu'on devait

faire un jour, en exécution des lois sociales, ni celles relatives aux assurances, ni l'accroissement formidable de l'armée. Personne surtout ne s'imaginait que le nouvel Empire, État terrien, continental, voudrait devenir une puissance maritime. Personne non plus ne croyait qu'il s'engagerait un jour dans de grandes expéditions coloniales. On pensait que le budget impérial resterait modeste, qu'il pourrait être alimenté à peu près suffisamment par les impôts indirects et les taxes douanières. Comme cette source de recettes varie d'une année à l'autre, Bismarck avait accepté l'idée de compléter les impôts indirects et les droits de douane à l'aide du système des contributions matriculaires, grâce auquel on pouvait répartir le déficit éventuel du budget impérial entre les États confédérés suivant le chiffre de leur population.

Ce système mécontentait forcément les États. Il les obligeait à payer de lourdes subventions. De 1872 à 1878, ils durent contribuer pour 434 millions de marks aux dépenses communes (i).

On chercha à changer cette situation en augmentant plusieurs des droits existant sur le timbre, en augmentant l'impôt sur le tabac et les taxes douanières, en créant un impôt sur les héritages en ligne collatérale (dont un tiers revenait aux

(i) Karl ZucHARDT, Die Finanzpolitik Bismarcks und der Parteien im Norddeutschen Bunde. Leipzig, 1911.

États). Mais ce système fonctionnait mal, l'équilibre des budgets des États particuliers était constamment troublé.

Cette organisation était d'ailleurs loin de plaire au puissant chancelier : « C'est l'Empire, disait-il un jour, qui est devenu le représentant légal de tous les intérêts allemands. » Il y a aujourd'hui un indigénat d'Empire, l'adoption d'une Reichsangehôrigkeit nous conduit à la formule Reichsrecht hricht Landrecht, le droit d'Empire doit l'emporter sur les législations des États particuliers (i). Oui, il faut de toute nécessité organiser l'Empire en vue de sa destination propre, il faut qu'il ait au point de vue financier sa complète autonomie. Et Bismarck cita un jour, dans un de ses discours, le fameux apologue de Ménénius Agrippa sur les fonctions respectives des membres et de l'estomac. L'estomac, c'était naturellement l'Empire ; les membres, c'étaient les vingtsix États! Le devoir de l'estomac n'était -il pas de répandre le suc nourricier jusqu'aux extrémités des plus petits États?

Bismarck trouvait, non sans raison, que les contributions matriculaires avaient pour inconvénient majeur de donner au budget impérial des bases

(i) Observons toutefois que la législation d'Empire ne peut M prononcer que par r<^glcs générales, conuuunos à tous les États. Elle doit respecter la législation de ceux-ci sur tous les pointa où elle peut se concilier avec les Landrechte,

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trop étroites. L'Empire, disait-il, dépend beaucoup trop des États particuliers, il apparaît aujourd'hui comme leur pensionnaire, et un pensionnaire importun, car il ressemble au créancier qui réclame son payement, tandis qu'il devrait être le dispensateur libéral des ressources supplémentaires dont les divers États peuvent avoir parfois besoin.

Il pouvait au surplus constater plus nettement, chaque année, que les contributions matriculaires reposent sur un principe qui n'est pas juste : elles sont payées d'après le chiffre de la population. Or, le développement de la richesse en Allemagne s'est fait très différemrnent suivant les contrées, il n'est pas du tout en rapport avec le principe mathématique sur lequel les contributions matriculaires ont été établies. Pour pouvoir superposer la vie propre de l'Empire, à laquelle il tenait tant, à la vie des États particuliers, Bismarck pensa que le mieux était, malgré les inconvénients que ce système pouvait présenter, d'augmenter les impôts indirects et les taxes douanières.

C'est de ce côté qu'il porta tout son effort. En vain les États particuhers et le Reichstag s'attachèrent-ils au système des contributions matriculaires, jugeant que si celles-ci avaient quelques inconvénients pour l'équilibre budgétaire des différents États, elles avaient pour eux cet avantage de montrer que l'Empire restait essentiellement fédé-

ratif, que l'idée même de fédération était à la base de la constitution ; ce fut en vain que Windthorst défendit ce système, le chancelier de fer eut le dernier mot : il obtint en faveur du relèvement des impôts indirects et des droits de douane l'assentiment de ses amis et de tous ceux aussi qui s'attachaient à cette idée que l'Empire devait avoir ses ressources propres.

Ce n'est pas sans inquiétude que beaucoup d'Allemands ont vu augmenter peu à peu les impôts indirects et apparaître de nouveaux droits sur les denrées de consommation, en même temps qu'on remaniait les droits sur les successions. Pendant quelques années il y eut des excédents de recettes, qui permirent à l'Empire de jouer, conformément au désir de Bismarck, le rôle de dispensateur vis-à-vis des États. La clause connue sous le nom de clause de Frankenstein, par laquelle on restituait aux États, en cas de surabondance des recettes, une partie de ce qu'ils avaient antérieurement fourni, fonctionna d'une façon réguHère pendant six ans.

Mais cet état de choses ne devait pas durer longtemps, le flot des dépenses grandit rapidement, le modeste budget de 338 millions de marks est devenu pour 1913 un budget de 4 810 413 120 francs (i)!

(x) Huit cent millions proviennent des impôts. Le surpins vient des recettes que donnent les douanes, les postes et télégraphes,

Les embarras financiers de l'Allemagne ont été pour beaucoup dans l'opinion, si répandue aujourd'hui, d'après laquelle l'Allemagne ne serait qu'un colosse aux pieds d'argile, bien moins solide, bien moins riche surtout qu'on ne l'a souvent prétendu. On a beaucoup exagéré, dit-on, l'enrichissement du pays, les Allemands font de mauvaises affaires, la rémunération de leurs capitaux est très faible. Voyez, ajoute-ton, comme il faut j^eu de chose pour provoquer de formidables paniques et des faillites retentissantes (i).

Pour se rendre un compte exact de la situation, il convient de rappeler tout d'abord que l'Allemagne fut pendant longtemps non seulement un pays pauvre, mais encore un pays où régnait l'anarchie et où triomphait le Faustrecht, le droit du poing. Quelques villes de l'Allemagne méridionale étaient, il est vrai, parvenues au seizième siècle à un certain degré de prospérité ; mais, quand survint au dix-septième siècle la fameuse guerre de Trente ans, la misère fut effroyable, et certaines

les chemins de fer, la Banque d'Empire et les contributions des divers États. L'équilibre est actuellement meilleur, grâce à de fortes plus-values d'impôts. Mais il a encore fallu en 191 1 emprunter 217 millions de marks, dont 34 seulement pour dépenses « productives ». Les budgets réunis de l'Empire et des divers États dépassent maintenant 9 milliards et demi de marks, et la dette globale atteint 25 milliards.

(i) Henrv-Gaston, l'Allemagne aux abois (Préface du général Bonn al), Paris, 1912, p. 17.

régions se transformèrent en solitudes. La paix de Westphalie ne donna qu'un très léger essor à l'activité industrielle et commerciale. Les guerres de la seconde moitié du dix-huitième siècle, celles surtout du premier Empire, qui eurent souvent l'Allemagne pour théâtre, rendirent impossible tout enrichissement des habitants.

Le particularisme reparut après 1815. Les princes, grands et petits, prirent pour mot d'ordre la maxime de Louis XIV : « L'État c'est moi, » se préoccupant beaucoup moins de développer la richesse que d'exploiter leurs sujets. La guerre des duchés, la guerre contre l'Autriche, la guerre de 1870 ne pouvaient être favorables à la vie économique. Ceux qui visitaient alors l'Allemagne n'hésitaient pas à déclarer que c'était un pays arriéré et pauvre.

C'est depuis une trentaine d'annôes seulement que l'activité des peuples germaniques a été nettement orientée du côté de l'industrie et du commerce. On prétend que, le soir de la reddition de Metz, le prince Frédéric-Charles adressa aux officiers qui l'entouraient les paroles suivantes : « Nous venons, messieurs, de vaincre sur le terrain militaire, il faut maintenant affronter la lutte économique et vaincre sur le terrain industriel. »

Que ces paroles aient été prononcées ou non, on peut dire qu'elles ont été un programme. Les Allemands ont inauguré une ère nouvelle. A l'instiga-

tion de Bismarck, qui se fit ministre du commerce, le pays se couvrit peu à peu d'usines, de fabriques, de manufactures. On constata que, si une grande partie du sol est peu fertile, il renferme du moins beaucoup de mines, surtout des mines de houille. Les industries extractives ont pris rapidement un grand essor; elles ont alimenté non seulement la métallurgie, mais beaucoup d'autres industries, notamment l'industrie chimique, dont l'importance a quadruplé depuis 1880.

Au développement de l'industrie a correspondu celui du commerce. L'Allemagne a remarquablement organisé ses voies de communication et ses moyens de transport, elle a fait un gros effort pour avoir une marine marchande, son commerce extérieur est aujourd'hui de 18 milliards de marks ! Et lorsqu'on analyse ses divers éléments, on constate qu'il se compose essentiellement, à l'importation, des matières premières nécessaires à l'industrie germanique et des denrées alimentaires indispensables à la nourriture d'une population chaque jour croissante, tandis que les exportations consistent surtout en objets manufacturés, que les commis voyageurs allemands s'eiforcent de vendre dans toutes les parties du monde.

Le développement économique du nouvel Empire ne s'est pas fait avec une régularité parfaite. Ainsi les premières années qui ont suivi les événements

de 1870 n'ont pas été pour lui des années de prospérité, à tel point qu'on n'hésitait pas à écrire, trois ou quatre ans après la guerre, que les victoires dont l'Allemagne était justement fière avaient été funestes au développement de sa richesse. Il y eut, entre 1871 et 1875, tant de ruines qu'un publiciste écrivait à ce moment : « Il est heureux que la France ne nous ait donné que 5 milliards ; si elle nous en avait donné 10, nous tendrions nos chapeaux le long des routes en demandant l'aumône. »

L'exposition de Philadelpliie en 1876 mit en relief l'infériorité de la production allemande : « Sur le terrain industriel, déclara le professeur Reuleaux, membre du jury, nous avons subi une défaite égale à deux Sedan ; on croyait que l'Allemagne unie et régénérée devait occuper le premier rang dans la production universelle et surpasser les autres nations ; c'est le contraire qui est arrivé. L'Allemagne ne produit que des objets de mauvaise qualité et de minime valeur, elle n'a fait aucun progrès ni comme goût, ni comme invention. En fait d'outillage industriel, elle n'exhibe que ses gigantesques canons Krupp qui se dressent comme une menace au milieu des produits pacifiques envoyés par les autres nations. »

Depuis cette époque, des crises fort graves ont éprouvé l'Allemagne à plusieurs reprises, en 1892, en 1901-1902, en 1907, en 191 1. Cette dernière crise

a été, d'ailleurs, d'une nature toute particulière.

Seulement si nous considérons dans leur ensemble les transformations qui se sont produites depuis une trentaine d'années, nous devrons reconnaître que l'enrichissement du pays a été considérable. Un économiste distingué, M. Steinmann-Bucher, le savant directeur de la Deutsche Industrie- Zettun g, a été jusqu'à prétendre que sa fortune actuelle ne devait pas être inférieure à 350 milliards de marks (i). Les chiffres qu'il produit ont été contestés, il est vrai ; mais son travail, qui semble avoir surtout pour but d'inspirer aux Allemands une grande confiance en eux-mêmes, n'en est pas moins d'une lecture très instructive. Les comparaisons qu'il fait entre la situation économique des principaux pays du monde sont pleines d'intérêt.

D'après M. Steinmann-Bucher, l'Allemagne serait aujourd'hui beaucoup plus riche que la France. La plupart des statisticiens ne pensent pas en effet que la fortune de notre pays soit supérieure à 250 milliards de francs. Ce chiffre est sans doute un peu faible. M. Edmond Théry, dans la consciencieuse étude qu'il a publiée dans l'Economiste Européen, arrive au chiffre de 287 milliards 282 millions de francs pour l'année 1908 qu'il a comparée à l'année 1892. A ce moment la fortune de la France était

(i) 350 Milliarden deutsches Volksvermôgen. Berlin, Elsner, 1909, 134 p., in-S».

de 242 milliards 249 millions, ce qui lui permet de conclure a une augmentation de 44 milliards 333 millions pendant cette période de seize ans. Cela indiquerait un enrichissement moyen de 2 milliards 770 millions par an.

L'enrichissement de l'Allemagne est certainement plus marqué. On pourrait instituer ici, entre les deux nations, beaucoup de comparaisons. Il convient surtout de remarquer, lorsqu'on étudie le développement de la fortune chez les peuples qui se sont enrichis rapidement, que la fortune privée et le revenu n'augmentent pas aujourd'hui parallèlement, comme cela avait lieu il y a quelques années. 11 y a maintenant comme une dissociation entre ces deux éléments de la prospérité générale ; le développement du luxe et les changements qui se sont faits dans les goûts ont donné naissance à une quantité de valeurs qui ne correspondent à aucun revenu. Il est incontestable d'autre part qiie, par suite de l'accroissement des salaires, les revenus provenant du travail augmentent plus vite que ceux qui proviennent des capitaux. Il n'est pas douteux, enfin, que, dans tous les pays civilisés, se multiplient certaines richesses improductives qu'il est difficile de chiffrer.

Ces remarques ont une importance j)articulière pour l'Allemagne. M. Steinmann-Bucher a fait trop généreusement figurer dans ses additions, en tenant

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compte de ce qu'elles ont coûté, les constructions dispendieuses qui depuis quelques années se sont multipliées chez nos voisins. Ces constructions attestent une sorte de mégalomanie, dont le pays n'a pas toujours eu à se féliciter.

Bâtiments publics ou constructions privées, écoles et hôpitaux, navires de guerre et navires de commerce, matériel de transport et machines de toute sorte, outillage considérable, trop considérable même pour l'utilisation qu'on a pu lui donner, tout cela constitue une fortune plus élevée en apparence qu'en réalité. M. Steinmann-Bucher s'est aussi trop fié aux chiffres qui lui ont été fournis par les Compagnies d'assurances. Or les assurances de toute sorte jouent en Allemagne un rôle considérable, et il n'y a pas corrélation parfaite entre la valeur réelle d'une chose et le chifïre pour lequel on l'assure. Il faut remarquer enfin que l'augmentation du coût de la vie a été en Allemagne plus rapide que chez nous, les salaires se sont depuis quelques années beaucoup élevés. Le pouvoir d'acquisition de l'argent ayant diniinué, une grande partie des richesses que l'Allemagne a pu acquérir doit être consacrée soit à acheter au dehors les denrées alimentaires que le sol ne peut produire, soit à subvenir à des dépenses dites d'utilité pubUque, qui pèsent chaque jour d'un poids plus lourd sur les habitants.

Comme l'Allemagne sera probablement obligée à bref délai de modifier son système fiscal, elle sera amenée à prélever des sommes beaucoup plus fortes sur les contribuables. Il est douteux que les ressources de ceux-ci augmentent en proportion des dépenses que l'Empire d'une part, les divers États de l'autre seront amenés à assumer (i).

Pour corriger les inconvénients d'un pareil état de choses, les Allemands se préoccupent beaucoup de l'expansion extérieure et cherchent à accroître leurs exportations. Il faut rendre hommage aux efforts qu'ils ont faits pour découvrir de nouveaux débouchés. Cette politique a puissamment contribué à développer l'esprit d'entreprise. Elle a peu à peu changé la mentalité d'une foule de gens qui vivaient jusqu'alors repUés sur eux-mêmes et dont les ambitions ont prodigieusement grandi. Il ne faudrait certes pas s'imaginer que tous ceux qui se sont lancés dans le commerce extérieur ont fait de gros bénéfices : il y a beaucoup de commerçants en Allemagne qui se sont ruinés, il y en a beaucoup, aujourd'hui même, qui vendent à perte. Mais il n'est pas sans intérêt de remarquer que les industriels et les commerçants de l'Allemagne ont accepté, plus volontiers que ne l'eussent fait ceux de la France, de vendre sans bénéfice, dans la pensée

(i) ScHATTE et Mkusei., Kottsefvalive Monalsschrift, octobre 1913, p. 30.

qu'ils travaillaient pour l'avenir, avec la conviction qu'au début d'une période comme celle qui a eu pour point de départ la guerre de 1870, il fallait se résigner, pendant quelques années au moins, à ne rien gagner, qu'il fallait s'exposer à subir quelques pertes (en consentant par exemple à accorder de très longs crédits) dans le but de prendre pied dans tous les centres de civilisation ayant au point de vue géographique une réelle importance, dans le but de faire connaître le nom de l'Allemagne et ses produits, là où jadis ils étaient complètement inconnus. Les longs séjours que j'ai faits en Allemagne m'ont permis plus d'une fois de remarquer que les Allemands ont compris la vie économique autrement que nous. La bourgeoisie allemande par exemple est certainement plus portée que la bourgeoisie française à placer dans des entreprises industrielles ou commerciales l'argent dont elle peut disposer. Les placements préférés des Français ont toujours été, ils sont encore, des fonds d'État, soit de la France, soit des autres nations, tandis que les Allemands ont peu d'enthousiasme pour les emprunts d'État même allemands. Ceux auxquels l'Empire est obligé de recourir de temps en temps sont péniblement couverts, en dépit des conditions avantageuses qu'on fait aux prêteurs. Les entreprises industrielles dans lesquelles les Allemands se sont lancés leur ont en somme plus

rapporté que ne l'eussent fait des placements en fonds d'État, ou des entreprises agricoles, s'ils étaient restés agriculteurs comme ils le furent si longtemps. Mais cette activité productive offre aussi de graves dangers. Elle est telle, disait un jour à M. Jules Huret un des directeurs de la Deutsche Bank (i), que chaque mois l'argent gagné est absorbé par de nouvelles entreprises. L'Allemagne ressemble à une famille dont plusieurs enfants seraient en croissance à la fois. Tous les mois il faut des habillements nouveaux. Cela coûte cher aux parents, et il y a des moments où l'habillement se fait attendre !

La preuve de l'enrichissement considérable que cette orientation nouvelle de l'esprit d'entreprise a valu à l'Allemagne, se tire non seulement du chiffre des dividendes donnés par un grand nombre de sociétés, mais encore de l'importance des dépôts placés dans les caisses d'épargne ; ils s'élèvent à près de i6 milliards de marks ! Il est intéressant d'observer que ces dépôts sont rarement employés en achats de fonds d'État, ils ne servent pas (on sait que le fait se produit fréquemment en France) à relever les cours ; ils sont surtout engagés dans des prêts hypothécaires sur des immeubles urbains ou ruraux, ils servent à des constructions de mai-

(i) Ln Allemagne. Berlin, p. 179

sons ouvrières, qui n'ont pas seulement pour but d'assurer aux travailleurs, dans les régions surpeuplées, le logement à meilleur compte, mais qui ont eu aussi pour effet d'empêcher des spéculations très regrettables sur les terrains.

L'enrichissement de l'Allemagne est encore prouvé par les statistiques qui nous renseignent sur le développement de la consommation. Ainsi, dans les classes populaires comme dans les classes aisées, la consommation de la viande a fait de grands progrès.

L'étude du fonctionnement de l'impôt sur le revenu, qui existe maintenant dans la plupart des États d'Allemagne, fournit également des chiffres significatifs. Ainsi, pour la Prusse seule, le nombre des contribuables soumis à l'impôt sur le revenu a triplé dans les vingt dernières années. De 2 400 000 en 1892, ils sont passés à 6 200 000. Les revenus imposés ont augmenté de 118 pour 100, c'est-à-dire que, de 4 milliards de francs, ils se sont élevés à 8 375 000 000 de francs.

Mais les efforts faits par l'Allemagne pour développer son commerce extérieur ont eu aussi quelques inconvénients.

L'Allemagne s'est finalement placée dans une dépendance si étroite de l'étranger, que la fermeture des marchés du dehors peut entraîner la ruine d'un grand nombre d'usines ou de fabriques. On

en a eu la preuve au moment de la crise américaine de 1906-07, qui a si fortement ébranlé un grand nombre d'industries. Et comme aujourd'hui la politique commerciale de la plupart des nations est orientée vers la protection, les hommes d'État allemands se montrent très inquiets pour le développement ultérieur du pays.

Il est donc vrai de dire que la situation générale des grandes industries en Allemagne est moins favorable aujourd'hui qu'elle ne l'était à la fin du dix-neuvième siècle ; les prévisions pour l'avenir sont certainement moins encourageantes.il faudra probablement, pour se maintenir dans quelques endroits et surtout pour conquérir de nouveaux marchés, consentir à des réductions importantes sur un grand nombre de produits.

Il est dangereux pour les nations comme pour les individus de vouloir excéder leurs forces financières, de vouloir obtenir trop rapidement des gams pour lesquels il est nécessaire d'avoir la collaboration du temps. Les difficultés de l'heure présente s'expliquent essentiellement par ce fait que les Allemands trop pressés ont voulu bnilcr les étapes. Il est intéressant à cet égard de comparer la France à l'Allemagne. Nous avons beaucoup de capitaux libres et peu productifs, nous gagnerions à acquérir un peu de la hardiesse des Allemands. Ceux-ci pourraient de leur côté s'inspirer de notre

esprit de prudence. Mais devons-nous les blâmer de penser que l'optimisme est une force, et même une grande force, dans les luttes acharnées que se livrent aujourd'hui tous les peuples? « Vous nous reprochez, disent-ils, notre pohtique mondiale, notre orgie productrice, mais cette politique mondiale, c'est la politique de l'avenir, c'est celle qui nous a fait grandir dans le monde, nous sommes convaincus qu'elle nous donnera d'autres victoires. • L'économiste Walter Conrad a dit très justement : « L'Allemagne est dans la situation d'un homme riche qui s'est lancé dans une grosse entreprise industrielle pour laquelle ses capitaux sont insuffisants. En dépit de sa richesse, cet homme sera constamment aux prises avec des embarras d'argent. » Ces embarras, ils ont été d'autant plus désagréables cette année pour nos voisins, que, pour parer à l'insuffisance des disponibilités, l'Allemagne est obligée constamment de faire appel soit au crédit, soit à l'argent que veulent bien lui prêter les étrangers. Or les conflits politiques qui ont troublé l'Europe ont diminué sensiblement le crédit ; et les inquiétudes qu'ils ont fait naître ont déterminé un grand nombre d'étrangers, de Français surtout, à retirer d'Allemagne l'argent qu'ils y avaient placé. Les retraits faits au mois de septembre ont atteint, peut-être dépassé, la somme d'un demimilliard, la Deutsche Bank a dû consentir à ce

moment des avances aux industriels qui se sont élevées à près de 200 millions. Il convient toutefois de remarquer que l'Allemagne a pu faire face à toutes les demandes de remboursement. Et si le marché monétaire a été sérieusement troublé, du moins la Deutsche Bank non seulement n'a pas été obligée de s'endetter vis-à-vis de l'étranger, mais elle a prouvé qu'elle possédait hors d'Allemagne une quantité de valeurs étrangères qui seraient au besoin facilement réalisables. Cet état de choses, combiné avec le renchérissement du coût de la vie qui a provoqué de si violentes manifestations, a eu tout de même pour nous, au cours des négociations qui ont précédé l'accord franco-aUemand, une grande utilité. Nous nous bornerons à donner ici deux citations bien significatives. Au moment où la tension était à son maximum entre les deux pays, la Gazette de Cologne, organe officieux sinon officiel, s'exprimait ainsi : « Dans le cas où la guerre éclaterait, la France et l'Allemagne seraient obligées d'en venir à un emprunt ; or il est certain que le crédit de l'Allemagne ne peut pas encore se comparer à celui de la France : c'est une grande garantie de paix (i). »

Et la Leipziget Volkszeitung, constatant la

(i) V. sur la situation des fonds publics en Allemagne un article de M. E. Cohn, Revue internationale du commerce, de Ftndmtfiê M dâ la Banque, 30 septembre 1912, p. 517.

pénurie des récoltes et les conséquences terribles que cette sorte de disette pouvait avoir dans un pays surpeuplé comme l'est la région saxonne, n'hésitait pas à écrire : « Si la guerre éclate et si l'Angleterre, d'accord avec la France, réussit à entraver les arrivages de denrées alimentaires qui se font surtout par Brème et Hambourg, ce sera la famine (i). »

Ces appréhensions ont maintenant disparu, mais, en dépit de plus-values appréciables dans le rendement des divers impôts, l'Empire manque des ressources que nécessitent les accroissements de la flotte et de l'armée dont nous aurons à parler. Il faudra en venir à bref délai à de nouveaux impôts, dont le fonctionnement modifiera la vie financière du pays. Les divisions entre les partis ont amené l'été dernier le départ de M. Wermuth, le meilleur secrétaire du Trésor que l'Empire ait eu depuis vingt-cinq ans. Son successeur, M. Kuehn, a proposé une réforme de l'impôt sur les alcools comportant la suppression de la Liebesgabe (détaxe versée par le Trésor aux distillateurs pour la quantité qui dépasse le contingent fixé d'alcool dénaturé), mais cette réforme ne peut suffire. Pour éviter l'impôt sur les successions, on s'est attaché

(i) Cf. l'article de G. Frôhlich, Deutsche Volksernàhrung im Kriege. Jahrbuch fur Gesetzgebung, Verwaltung und Volkswirscha/t, 1912, p. 2.

à un impôt sur la richesse acquise [Besitzsteuer) qui tiendra compte des différentes formes de la richesse. Le projet sur lequel M. Erzberger, l'un des chefs du centre, s'est mis d'accord avec M. Bassermann devra être présenté au Reichstag avant le 30 avril

Il faut s'attendre à de vives discussions. Déjà l'ancien bloc a obtenu l'ajournement éventuel (jusqu'au i^r octobre 1916) de l'abaissement de l'impôt sur les sucres, demandé par les socialistes et les démocrates. Cette date éloignée laisse prévoir un régime provisoire assez long.

La formule employée par ceux qui proposent un Besitzsteuer permet en outre l'établissement d'un impôt sur la richesse qui frappera surtout le capital mobilier, elle apparaît comme une victoire des conservateurs et des agrariens. Ceux-ci comptent sur l'appui d'un certain nombre de nationaux libéraux, disposés sur le terrain économique à se rapprocher des conservateurs, et qui aiment mieux en tout cas s'entendre avec ceux-ci que de faire le jeu des socialistes qu'ils détestent. Certaines manœuvres de coulisse, sur lesquelles il n'est pas facile de se renseigner, ont déjà réussi à détacher quelques nationaux libéraux de la gauche, si bien que la majorité va redevenir minorité.

Nous nous bornerons à dire ici que la question

d'une nouvelle réforme financière apparaît comme le travail le plus difficile de la session actuelle. Et cette question, capitale pour tous les partis, exercera forcément une action considérable sur la politique générale de l'Empire.

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