CHAPITRE III
On ne peut étudier la situation actuelle de l'Allemagne sans parler des discussions qui s'élèvent à chaque instant entre les différents partis. Le désaccord est si grand qu'il est difficile d'indiquer avec précision les forces respectives de chacun d'eux. Les anciennes étiquettes ne recouvrent plus la même marchandise. Ne voit-on pas aujourd'hui des conservateurs, et on dit que ce sont ceux qui ont le moins varié, se montrer férocement anti-gouvernementaux lorsque certaines mesures ne sont pas conformes à leurs désirs. Il faut se rappeler qu'on leur prêtait jadis cette maxime : « Le roi doit être absolu, pourvu qu'il fasse ce que nous voulons. »
On ne peut chercher à voir clair dans la « tour de Babel » que forme aujourd'hui l'AUeniagne, sans étudier les dernières élections. Elles ont provoqué dans toute l'Allemagne une grande effervescence. Elles attestent des changements de mentah té considérables chez nos voisins. Deux faits surtout se
dégagent avec force de la dernière consultation du suffrage universel ; il est d'abord certain que la politique suivie depuis quelques années par le gouvernement impérial a été désapprouvée par la majorité des électeurs ; il n'est pas douteux d'autre part que le courant socialiste, qui s'est accentué en Allemagne depuis une trentaine d'années, a encore beaucoup grandi. Les partis de droite, qui disposaient dans le précédent Reichstag (en comptant les Polonais, les Alsaciens et les indépendants) de 244 sièges, n'en ont plus maintenant que 196 ; ils ont perdu la majorité. Les députés d'opposition, en comptant les socialistes, sont maintenant 201 ; et encore seraient-ils plus nombreux si la répartition des circonscriptions électorales était équitable. Il faut rappeler en effet que l'Allemagne fut, au moment de la constitution de l'Empire, divisée en 397 circonscriptions de 100 000 habitants chacune, et depuis cette époque on n'a fait aucun changement, bien qu'il y ait eu augmentation très sensible de la population urbaine au détriment de la population rurale et accroissement considérable du nombre des habitants. •
Il convient de montrer d'abord, en comparant les dernières élections à celles de 1907, quels ont été les pertes ou les gains des divers partis, d'après le nombre des voix accordées aux candidats de chacun d'eux. Nous empruntons ces calculs à la
revue Die Hilfe (numéro du 25 avril 1912, p. 263).
Par rapport aux élections de 1907, le nombre des suffrages obtenus par les socialistes a augmenté de 20,3 pour 100 ; par les radicaux, de 16,5 pour 100 ; par les Guelfes, de 68 pour 100 ; par les Lithuaniens, de 36,2 pour 100 ; par les Danois, de 3,4 pour 100.
Par rapport aux élections de 1907, le nombre des suffrages accordés aux candidats du centre a diminué de 13,9 pour 100 ; au parti de l'Empire, de 27,6 pour 100 ; aux antisémites, de 22,3 pour 100 ; à la Fédération des agriculteurs, de 54,4 pour 100 ; aux nationaux libéraux, de 4,1 pour 100 ; aux Polonais, de 10,2 pour 100 ; à la ligue bavaroise agraire, de 41,6 pour 100 ; aux conservateurs, de 1,7 pour 100 ; aux Alsaciens-Lorrains, de 6,6 pour 100 ; aux « Sauvages » et aux indépendants, de 57,4 pour 100.
Mais il ne faut pas tirer de ces calculs des conclusions exagérées. D'importants remaniements se sont en effet produits entre les différents partis.
Il convient surtout de faire connaître, au point de vue du nombre des députés, la composition du Reichstag actuel, comparé au Reichstag précédent.
Reichstag Reichstag précédent. actuel.
Conservateurs 105 71
Polon.'iis, Alsaciens, Indépendants, 36 32
A reporter 141 103
Reichstag Reicbstag précédent. actuel.
Report 141 103
Centre 103 93
Libéraux et radicaux 100 91
Socialistes 53 iio
Total 397 397
Nous devons, pour donner une idée exacte des aspirations des principaux partis, rappeler comment la majorité s'était constituée au sein du précédent Parlement.
Au moment des dernières élections qui suivirent la dissolution prononcée par l'Empereur au mois de décembre 1906, M. de Biilow avait réussi à rapprocher les ims des autres, conservateurs, radicaux, libéraux, dans un sentiment d'hostilité comihune à l'égard des socialistes et des catholiques. Cet effort n'avait pas eu de lendemain. M. de Biilow s'était fait illusion en supposant que le bloc péniblement formé par lui se maintiendrait lorsque des questions économiques ou financières viendraient en discussion. Au bout de quelques mois l'Allemagne se trouva en présence d'une crise politique très grave qui obligea le chancelier à donner sa démission. Il quitta, dit-on, le pouvoir avec cette conviction qu'il était impossible de trouver un ciment qui pût réunir les conservateurs, tous plus ou moins agrariens et réaction-
naires, avec les libéraux et les radicaux, généraJement hostiles aux propriétaires fonciers et animés de conceptions économiques et sociales très différentes.
Dès l'année 1908, les conservateurs s'étaient rapprochés du centre, mécontent d'un chancelier qui avait cherché à gouverner contre lui. Le centre accepta alors d'autant plus volontiers la main que lui tendaient les conservateurs qu'il était, lui aussi, assez défiant à l'égard des industriels et des commerçants. Conservateurs et centre avaient ime autre raison de se rapprocher. Tous deux faisaient figurer dans leurs programmes des préoccupations d'ordre moral, parlant de l'inquiétude que leur causait la matériahsation croissante de la société, préconisant le retour à la vie chrétienne, déclarant qu'ils n'entendaient pas faire abstraction des questions religieuses, dont radicaux et libéraux ne paraissent, au contraire, guère se soucier.
C'est donc avec le bloc « bleu-noir « — tel fut le nom qu'on donna à l'union des conservateurs protestants et des catholiques — que, depuis son arrivée au pouvoir, le nouveau chancelier, M. de Bethmann-Hollweg, avait dû forcément gouverner. C'est avec l'appui de ce bloc qu'il fit aboutir la réforme financière, qui, écartant tous les projets d'impôt sur les successions, eut pour conséquence im accroissement notable des impôts indirects. Celle
réforme n'a pas été populaire. Elle a certainement contribué à pousser un grand nombre d'électeurs du côté de l'opposition.
Pour comprendre les difficultés en présence desquelles se trouve maintenant le gouvernement, il faut d'abord définir les conceptions de ceux sui lesquels le gouvernement s'est appuyé pendant quatre ans. Il faudra dire ensuite ce que demandent les partis d'opposition et montrer pourquoi ils ne s'entendent pas (i).
Le parti conservateur, qui eut jadis en Allemagne une situation prépondérante, se compose essentiellement de propriétaires fonciers ; on peut dire encore de lui que c'est le parti des Junker, des hobereaux, descendant pour la plupart de vieilles familles nobles. Les conservateurs sont tous plus ou moins agrariens, c'est-à-dire partisans de taxes douanières élevées sur les céréales et les produits agricoles de toutes sortes. C'est en se plaçant sur le terrain de la politique commerciale qu'ils ont réussi jusqu'ici à entraîner la plus grande partie
( I ) Nous signalerons, parmi les nombreux ouvrages qui peuvent renseigner sur les divers partis et leur importance respective, les livres de Cari Kindermann, Parteiwesen und Entwicklung; de Cari Jentsch, Die Partei; de F. Naumann, Die Parteien; la brochure de Adalbert Wahl, Beitràge zur deutschen Parteigeschichte im icften J ahrhunderl ; l'article de H. Rehm, dans le Wôrterbuch der Volkswirthschaft, 3* édit., t. II, p. 536 ; et le premier fascicule publié comme supplément de la Zeitschrift fUr Politik, de Schmidt et Grabowskv, 1912, i.
des paysans et même des travailleurs des champs. Il est certain qu'en matière agricole il y a une plus grande communauté d'intérêts que dans l'industrie, entre les grands, les moyens et les petits. Tous, il faut le dire aussi, sont animés d'une certaine défiance à l'égard de ceux qui s'occupent de commerce, d'industrie et surtout de finance. Seulement les questions douanières ont amené des ententes, dictées uniquement par des questions d'intérêt, entre ceux qui, pour des motifs divers, sont partisans de taxes élevées ou hostiles aux traités de commerce.
L'Empereur, qui se rend bien compte de l'importance que l'industrie et le commerce ont aujourd'hui pour l'Allemagne, a cependant toujours ménagé les agrariens. Et cela se comprend : beaucoup d'entre eux appartiennent à de vieilles familles qui ont rendu des services à la dynastie des Hohenzollem, qui ont aidé celle-ci à donner à la Prusse la forte position qu'elle a maintenant.
C'est autour des conservateurs que se groupent la plupart de ceux qui voient de mauvais œil la poussée démocratique si accentuée aujourd'hui en Allemagne, qui la regardent comme le « microbe » qui pourrait un jour, si l'on n'y prend garde, désagréger le nouvel Empire (i).
(i) Oskar Stillicii, Die politischcn l'artdcn in Dcutschlaïul, t. I; Die Konservaliven. Leipzig, 191 1. V. .lussi Konscrvalive Monatsschri/l, août 1912.
Les conservateurs ont, depuis quelques années, maintes fois engagé des luttes terribles contre les libéraux et les radicaux, allant parfois jusqu'à prétendre qu'ils étaient aussi dangereux que les socialistes pour l'avenir de l'Allemagne. C'est au sein du parti conservateur que s'est formée la ligue des agriculteurs {Bund der Landwirte), qui compte aujourd'hui plus de 300 000 membres. C'est un conservateur, M. Ruprecht-Rausern, qui disait, il y a vingt ans, au moment où s'accentuait l'industrialisation du pays, qu'il fallait défendre plus énergiquement les intérêts des classes rurales. « Il ne suffit pas de nous plaindre, déclarait-il dans un manifeste fameux ; ce que nous devons faire, c'est crier. Nous devons crier jusqu'à ce que le peuple entier nous entende, jusqu'à ce que nos cris pénètrent dans le Parlement et dans les ministères, jusqu'à ce qu'ils atteignent les marches mêmes du trône. Voilà le moyen d'affirmer la puissance du parti agrarien et de conquérir l'influence que nous devons avoir sur la législation (i). »
Il faut ajouter que les conservateurs se sont toujours montrés partisans de la« manière forte ». Ils sont en désaccord avec les autres partis sur les pouvoirs qu'on doit donner à la police lorsqu'il
(i) Cf. Kriegserklàrung des Bundes der Landwirte gegen die Regierung. Hilfe, 17 octobre 1912, p. m.
s'agit par exemple d'autoriser ou de dissoudre une réunion. Ils veulent que l'administration prussienne puisse à son gré accorder ou refuser l'emploi des langues étrangères, ils demandent qu'elle soit armée de pouvoirs discrétionnaires, sans se préoccuper de savoir si ceux-ci ne deviendront pas des moyens de corruption. Nettement opposés à l'introduction du suffrage universel en Prusse, ils refusent d'admettre l'abolition du scrutin public. Ils demandent la germanisation à outrance des provinces de l'Est, ils voient avec dépit les Polonais rester fidèles à leur langue, à leurs traditions et cherchent les meilleurs moyens de les déposséder; ils ne peuvent pas non plus pardonner aux Alsaciens de n'avoir pas désarmé depuis 1870, et de continuer une lutte qu'ils jugent inacceptable contre cette civilisation germanique qu'ils croient la première du monde.
Les conservateurs ont été battus aux dernières élections dans trente-quatre circonscriptions. C'est de tous les partis celui qui a été le plus affaibli. Le Bund der Landwirte n'est parvenu à faire passer qu'un petit nombre de ses adhérents. Et pourtant les grands propriétaires ruraux s'étaient donné beaucoup de peine pour déterminer à voter selon leurs désirs les masses agricoles sur lesquelles ils ont d'ailleurs des moyens de contrainte variés. Ils ont habilement cherché à exploiter les défiances des
paysans et de leurs auxiliaires, soit à l'égard des socialistes, soit à l'égard des libéraux ou des radicaux, presque toujours mêlés à la finance, à l'industrie ou au commerce. Ils ont même bénéficié çà et là, tantôt de l'appui des catholiques, tantôt de la bienveillance de certains industriels à tendances protectionnistes, disposés, pour ce motif, à s'allier à ceux qui veulent que l'Allemagne s'entoure de barrières douanières élevées (i). Malgré leurs insuccès, les conservateurs ont encore une forte situation (2). Les idées conservatrices sont toujours puissantes en Allemagne. Beaucoup d'Allemands trouvent que le mouvement « à gauche » a été trop accentué, et verraient avec plaisir se produire quelques « réactions ». La plupart des conservateurs paraissent au surplus disposés à s'entendre avec l'aile droite du parti libéral, soit sur le terrain économique, soit sur le terrain de la
(ï) C'est au parti conservateur que se rattache le groupe qui s'appelle « parti de l'Empire ». I! a été très éprouvé et ne compte plus que treize membres. A l'époque du bloc Biilow, ce groupe servait de trait d'iyiion entre la gauche et la droite. Après l'échec du projet de loi sur l'impôt successoral, il passa dans les rangs de la nouvelle majorité. Il semble aujourd'hui vouloir revenir du côté de la gauche. Son concours reste subordonné à des considérations de personnes. M. Bassermann, qui est très ambitieux, cultive, dit-on, son amitié, qui pourrait, à un moment donné, lui être fort utile.
(2) Il convient toutefois de faire remarquer que M. Kaempf, du Fortschntlspartei, vient d'être réélu président du Reichstag avec une forte majorité.
résistance à la poussée socialiste si celle-ci s'accentue (i).
Les conservateurs étaient dans le précédent parlement étroitement unis aux députés du centre. Une sorte de réconciliation, qu'on n'eût pas soupçonnée jadis, s'était opérée entre les protestants même les plus orthodoxes et les catholiques, qui ont cependant bien des raisons de rester défiants à l'égard de ceux-ci. C'est la politique qui avait opéré ce rapprochement.
Le centre est regardé en effet comme le parti le plus capable de contenir la poussée grandissante du socialisme. Bien que son rôle ne soit plus aussi important que jadis, il est difficile de soutenir qu'il ait, depuis 1907, perdu beaucoup de terrain. Les candidats présentés par le centre n'ont, il est vrai, recueilli que 2 012 990 voix, tandis qu'en 1906 ils en avaient obtenu 2 179 743. Mais y a-t-il vraiment déficit de 166 753 voix, comme on pourrait le supposer? Cette supposition ne serait pas exacte. Il faut tenir compte de ce fait que les catholiques ont, dans un grand nombre de circonscriptions, là où ils n'avaient aucune chance de faire passer un candidat, voté soit pour un conservateur, soit pour un libéral, afin d'empêcher le socialiste de vaincre. Tel a été le cas à Siegen, où ils ont fait réussir
(i) V. Konservalive Monatsschri/t, octobre 1912, p. 3.
M. Mumm, le gendre du fameux pasteur Stocker, ou encore à Trebnitz, où ils ont voté pour M. de Heydebrandt. A Pforzheim, c'est sur un libéral qu'ils se sont concentrés, enlevant ainsi aux socialistes un siège jusqu'alors occupé par eux. On ne peut évaluer à moins de 250 000 le nombre des catholiques qui ont voté pour d'autres que pour des candidats du centre. Et ils n'ont pas hésité, au deuxième tour de scrutin, à donner leur voix, suivant les circonstances, non seulement à des conservateurs ou à des libéraux, mais même à des radicaux, là où ils espéraient faire échouer le candidat du parti social-démocrate.
Les causes des succès que le centre a obtenus depuis une trentaine d'années sont faciles à indiquer. Elles peuvent se ramener à trois. Il a bénéficié de circonstances historiques qui lui ont été favorables ; il s'est présenté, en second lieu, comme un parti politique et non pas comme un simple parti confessionnel ; enfin il est, dans toute la force du terme, un parti « social ».
Le centre a bénéficié d'abord, non sans avoir fait de cruelles expériences, de ce fait que les catholiques ne forment en Allemagne que le tiers de la population. Depuis les guerres de rehgion qui ont déchiré le pays, ils ont dû vivre côte à côte avec les protestants. Se trouvant en minorité, ils ont dû lutter pied à pied pour obtenir peu à peu les liber-
tés auxquelles ils tenaient le plus, et ils ont acquis, sous la conduite d'hommes énergiques et courageux, une grande habileté (i).
Sans doute, les querelles d'antan ont été ravivées à une époque récente par la restauration de l'Empire et par le Kultiirkampf . Mais le KiiUurkampf a finalement rendu aux catholiques allemands un grand service ; il leur a appris à manier le suffrage universel, et il les a obliges à s'organiser. Le centre doit une partie de son succès à son admirable organisation (2).
Il doit aussi sa force à ce qu'il est un parti politique et non un parti confessionnel, ce qui lui a certainement permis de conserver une plus grande indépendance vis-à-vis de certains catholiques intransigeants, dont les conseils n'étaient pas favorables à ses progrès. Nous consacrerons une étude spéciale aux difficultés soulevées par la question des syndicats interconfessionncls et aux luttes entre les deux courants qu'on désigne sous les
(i) L. Bergstrasser, Studien zur VorgeschicMe dtr ZentrumspartH. Tubingen (Mohr), 1910; Stier-Somlo, Politik, 2' édit., Leipzig, X911.
(2) On ne saurait trop recommander la lecture des excellents livres de Georges Govau, l'Allemagne religieuse (Perrin, éditeur). Les deux derniers volumes consacrés à Bismarck sont particulièrement instructifs. Voir aussi le livre de J.-B. Kissung, Geschichte des Kulturkampfes. Freiburj;-i.-B. 1912, et celui de Martin Spahn, Das dcutsche Zentrum, n)()7. Cf. le substantiel article de J. Bachkm dans le Staatslexikon (4» édition, 1912), t. III, p. X395, avec une abondante bibliographie.
noms de Kôlnische et de Berliner Richtung (i).
Il faut par-dessus tout constater que le centre a eu l'habileté de se placer sur le terrain social, ne craignant pas de faire siennes une partie des critiques dirigées par les socialistes contre l'organisation actuelle de la société. Le programme qu'il a adopté, inspiré par les idées du célèbre archevêque de Mayence, Ketteler, a attiré à lui im grand nombre de travailleurs. Et ce programme a été favorablement accueilli à la fois par beaucoup de braves ouvriers qui repoussent les utopies socialistes, et par beaucoup de petits bourgeois appartenant aux classes moyennes et défiants, eux aussi, à l'égard des conservateurs, des grands industriels et des grands commerçants. Le centre a bénéficié par là du discrédit dans lequel le libéralisme était peu à peu tombé.
Ce discrédit, sans doute, c'est surtout au socialisme qu'il a profité. Les doctrines sociaUstes ont eu une grande force d'attraction sur la plupart des ouvriers de fabrique, sur tous ceux au moins qui constataient qu'à mesure que l'industrie se développait et que les usines prenaient plus d'importance, ils étaient annihilés davantage par un rouage qui les broyait. Et ceux-là sont allés en masse au socialisme, à qui il a semblé que l'organi-
(i) V. ci-après, Appendice II.
sation économique actuelle leur était défavorable, qui ont jugé qu'elle était dominée par l'idée de production à accroître, de bonnes spéculations à faire, et surtout de bénéfices à augmenter. L'ouvier des grandes usines a cru remarquer, et cela beaucoup mieux que l'ouvrier à domicile, qu'il s'agissait de produire le plus vite et le meilleur marché possible. Il lui a semblé (il n'a pas eu complètement tort) qu'on cherchait à tirer de lui une utilité aussi prompte et aussi considérable que possible. Il a vu, d'ailleurs, des fortunes acquises avec une scandaleuse rapidité, il a vu beaucoup de gens ayant, grâce à leur richesse, une situation sociale qui n'était pas en rapport avec leur mérite, il est devenu aisément accessible aux prédications des ambitieux et des meneurs.
Le centre a lutté très énergiquement contre une propagande propre à troubler le cerveau des travailleurs. J'ai pu constater plus d'une fois à quel point il s'est intéressé aux congrès ouvriers organisés par ceux qui, tout en demandant des réformes dans l'organisation actuelle de la société, repoussent la thèse collectiviste et pensent que, si elle se réalisait, elle aurait finalement plus d'inconvénients que d'avantages C'est ainsi que le centre a pris une part considérable au congrès ouvrier qui se réunit à Berlin au mois d'octobre 1907, congrès où plus d'un million de travailleurs étaient repré-
sentes et où on montra la possibilité de grouper, pour la défense de leurs intérêts et le maintien de la paix sociale, tous ceux qui, répudiant le Klassenkampf, souhaitent le rapprochement des classes. « Oui, disait un des orateurs, nous voulons nous tendre la main par-dessus les divergences politiques ou religieuses qui nous séparent. Nous voulons loyalement chercher à nous comprendre. « « Nous sommes anti-socialistes, disait un autre, mais nous sommes en même temps des réformistes. Nous demandons la possibilité de nous organiser en affirmant que le mouvement ouvrier est un facteur du progrès général et de la marche de la civilisation, de même qu'il doit être un moyen d'éducation pour la classe lalxjrieuse. »
Puissamment aidé dans ses efforts par le Volksverein, cette association si vivante, qui compte aujourd'hui près de 700 000 membres (i), le centre n'a pas hésité à adopter un programme très hardi- Mais il se sépare nettement du socialisme qui, en réalité, est athée, en déclarant que toute organisation sociale restera forcément incomplète s'il ne s'y ajoute une idée religieuse, en déclarant que les lois protectrices du travail ne peuvent suffire à
(i) D'après le rapport présenté par le docteiir Heim au congrès d'Aix-la-Chapelle (août 1912), elle comptait à ce moment 690 149 membres. Ses comptes se balancent en recettes et en dépenses par une somme de 665 802 marks. Des millions de brochures ont été répandues par elle dans le peuple.
rétablir la paix sociale et à faire disparaître l'antagonisme des classes, si l'on n'y ajoute l'influence des convictions chrétiennes, en dehors desquelles on ne peut arriver à des prescriptions formelles de justice, de charité, de fraternité.
L'effort considérable fait par les hommes du centre pour rechercher l'organisation du travail la plus conforme à la justice, la plus apte à faciliter le progrès, la plus propre à assurer la conservation et le développement de la vie individuelle comme de la vie sociale, leur a valu un certain crédit dans le monde des travailleurs.
La question confessionnelle a joué aussi un rôle, comme dans tous les pays où il y a plusieurs religions en présence. Les ouvriers catholiques ou appartenant à des familles catholiques, alors même qu'ils ne seraient pas des cathoUques convaincus, ne sont nullement disposés à se faire protestants. Ils se groupent instinctivement autour de leurs coreligionnaires. On peut dire aussi qu'ils donnent volontiers leurs suffrages à des hommes qui proclament que le monde ouvrier doit prendre une plus large part à l'élaboration des lois qui règlent son sort, et admettent qu'il y a encore beaucoup à faire pour que les travailleurs occupent, dans la société actuelle, la place à laquelle ils aspirent.
Il ne faut pas oublier que ce sont des hommes
du centre qui, au lendemain des luttes du KuUurkampf, ont été les premiei-s à demander une législation sociale, en s'élevant avec force contre les abus de la concurrence et les inconvénients de la grande industrie, en préconisant le développement des syndicats en même temps que celui des écoles professionnelles. S'ils n'ont pas abandonné les œuvres de patronage, les catholiques allemands ont déclaré du moins que le patronage devait changer de caractère et ne plus apparaître comme une tutelle de l'ouvrier. Ils ont compris qu'il fallait donner de larges satisfactions au besoin d'autonomie qui est dans l'air, qui n'est pas de l'insubordination, qui est surtout chez le travailleur un sentiment plus vif qu'autrefois de sa personnalité.
Aussi le programme, à la fois modéré et hardi, auquel le centre s'est attaché, lui a-t-il permis de trouver des adhérents dans toutes les catégories sociales. A ce point de vue, aucun parti n'offre un spectacle aussi instructif. Il compte dans son sein de grands propriétaires fonciers et de grands industriels, une foule de représentants des classes moyennes, urbaines ou niraJes, des employés, des artisans, des fonctionnaires, des travailleurs de l'usine et des travailleurs des champs.
La communauté de sentiments religieux, si elle n'est pas complète entre tous ceux qui se réclament du centre, a été du moins un « ciment » très utile.
Bien que certaines polémiques regrettables aient amené de vives discussions, on peut dire en somme que les catholiques allemands sont unanimes à penser que le catholicisme doit se présenter comme une religion « sociale », et à revendiquer hautement la -portion d'héritage que les sociaUstes s'efforcent de leur dérober (i). Le congrès qui s'est tenu récemment à Aix-la-Chapelle a mis en lumière la vitalité du catholicisme en Allemagne. Il a montré aussi que les catholiques allemands, en dépit des craintes que leur inspirent certaines déclarations de Pie X, sont très attachés à l'Église de Rome et ne veulent paraître hérétiques à aucun degré.
Les dernières élections ont-elles compromis l'entente qui s'était formée entre les conservateurs et le centre? Les avis sont partagés à cet égard. Il est certain que les vieilles préventions d'autrefois n'ont pas disparu. Il y a en outre beaucoup de catholiques qui sont prêts à suivre le mouvement « vers la gauche )' dont la dernière consultation des électeurs a montré la force, et acceptent de tenir largement compte de la poussée démocratique actuelle. Plusieurs députés du centre, notam-
(i) V. l'intéressante brochure Fiwng Jahre Cenlrum, publiée par la librairie Gcrmania, de Berlin, qui rcnforine les appréciations et les conseils «le quelques-uns des principaux chefs, baron de HertlinR, l'orsch, Orterer, Schadler, baron de Landsberg, Cari Uacheni. V. aussi Erzbukc.kr, Die ZcntrumspoHHk im Reichslage. Berlin, 1913.
ment le député ouvrier Giesberts (les paroles qu'il a prononcées à la dernière assemblée de ÏAugustinus- Verein sont significatives) . et le chef du centre bavarois, le docteur Heim, ont nettement déclaré qu'une bonne partie des électeurs catholiques, dans les régions industrielles, n'étaient pas opposés à l'idée d'un impôt sur les successions et ne partagaient nullement les idées des conservateurs à ce sujet. D'autres ont déclaré qu'il fallait que le catholicisme se rapproche de cette démocratie qui grandit et ont ajouté qu'ils considéraient la démocratie comme un système social ayant sa racine dans le christianisme. Si la démocratie n'a pas donné ce qu'on pouvait attendre d'elle, c'est, disent-ils, parce qu'on ne s'est pas assez préoccupé de christianiser ces masses ouvrières qui, longtemps refoulées dans la misère et l'obscurité, ont le légitime désir de s'épanouir dans la lumière (i).
Ces idées, on le comprend, ne plaisent guère à la plupart des « conservateurs ». Non seulement ils sont hostiles à la thèse démocratique, mais la question religieuse intervient aussi, en ce sens qu'on accuse les catholiques d'ultramontanisme et d'hostilité à l'égard du protestantisme. On ra\àve les souvenirs fâcheux qu'a laissés la fameuse Ency-
(i) V. un article des Suddeutsche Monatshefte, décembre 191 1 : Die Zwei Richtungen im Zentrum.
6o LES EMBARRAS DE L'ALLEMAGNE
clique sur Charles Borromée, on met en relief la sévérité avec laquelle l'autorité ecclésiastique se comporte à l'égard de ceux qui paraissent influencés par les doctrines protestantes, et la défiance qu'elle témoigne aux groupements interconfessionnels.
J'ai relevé dans un certain nombre de journaux conservateurs, qui s'étaient montrés très réservés pendant la période électorale, des insinuations malveillantes à l'égard de ces catholiques intolérants qui se montrent si dédaigneux à l'égard des protestants, « qui ne veulent pas admettre qu'on oppose idée à idée, conviction à conviction, effort à effort », qui prétendent que toutes les doctrines religieuses qui n'ont pas l'estampille romaine « conduisent à l'incrédulité » et qui recourent à des procédés inconciliables, dit-on, « avec la mission de fraternité de l'Évangile ». On va jusqu'à dire que le catholicisme est inconciliable avec la civilisation actuelle, qu'il entraîne une abdication de jugement et de liberté incompatible avec la dignité humaine (i).
Lorsqu'on étudie les sentiments des conser\'ateurs et des catholiques les uns vis-à-vis des autres, on est en droit de se demander si l'entente qui existe encore entre eux est bien solide.
(i) E. Trcbltsch, Die Bedeulung des Protestanlismwi fi\r die Knistehung der mod^rnen Welt. Munciu-n, i<)i3.
LES DIVISIONS DES PARTIS 6i
En face des conservateurs et du centre se dressent les divers groupes de gauche qui ont collaboré au renversement de l'ancienne majorité, mais sont si peu d'accord qu'il est impossible de prétendre qu'ils forment « un bloc »».
C'est le parti socialiste qui attire tout d'abord l'attention. Il est le seul qui puisse vraiment se flatter d'avoir fait des progrès. Il avait des candidats presque partout, là même où il n'avait aucune chance de les faire passer. Il a recueilli 4 238 919 suffrages. Il a eu presque autant de voix à lui seul que l'ancien parti gouvernemental tout entier.
Remarquons d'abord que ce sont des raisons particulières qui, aux élections de 1906, avaient réduit à 43 le nombre des députés socialistes. De l'avis unanime, le flécliissement ne pouvait être que momentané. Déjà, aux élections partielles qui avaient eu heu depuis quatre ans, les sociahstes avaient conquis dix sièges. Dès le premier tour ils ont fait passer 66 des leurs. Leur effort a été si considérable pendant la période du ballottage qu'ils sont maintenant iio au Parlement.
Les progrès du sociahsme en Allemagne s'expliquent par diverses raisons. Les conditions éco-
62 LES EMBARRAS DE L'ALLEMAGxNE
nomiques dans lesquelles le pays s'est trouvé après la guerre en ont vite fait un bouillon de culture favorable aux idées révolutionnaires. Le prolétariat a joué en Allemagne an rôle d'autant plus important que la bourgeoisie y était peu nombreuse, n'ayant pu se développer au cours du dix-neuvième siècle à cause des résistances de la noblesse.
Les mesures de rigueur par lesquelles on a essayé depuis une trentaine d'années de comprimer son élan n'ont fait que hâter ses progrès. Il semble même que la législation ouvrière, tout en donnant satisfaction à certaines revendications, n'ait pas servi beaucoup à enrayer le mouvement. Elle a peut-être même contribué à montrer aux ouvriers la justice de leurs doléances. « Si quelque chose, disait un jour Bebel au Reichstag, a favorisé l'agitation socialiste, c'est ce fait que Bismarck s'est, jusqu'à un certain point, déclaré pour le socialisme. Seulement en cette matière nous sommes les maîtres, c'est lui qui est l'écolier. »
Les ouvriers allemands ont accepté d'autant plus volontiers les critiques de ceux qui leur parlaient de la nécessité de profondes transformations dans les rapports entre le capital et le travail, qu'on leur affirmait que cette transformation était « le produit nécessaire du développement de l'humanité ». « Dans la société que nous voulons, a dit im jour Bebel, tous les hommes seront égaux. Nous
ne voulons plus ni pauvres, ni mendiants, nous ne voulons plus de taudis où s'empilent les misérables. Il faut que chacun soit rémunéré suivant son travail et son mérite. »
Le socialisme a bénéficié aussi de cette tendance à l'association qui est si accentuée chez les races '[germaniques. Les progrès des syndicats chrétiens sont modestes à côté de ceux des syndicats socialistes ou à tendances socialistes, dont quelques-uns ont pris une allure très combative. A part de courtes périodes d'arrêt, ils n'ont cessé depuis quarante ans de faire des progrès. Ils ne comptaient encore, en 1895, que 267 000 membres ; ils en avaient 680 427 en 1900 ; c'est en 1906 que le chiffre de I million fut dépassé. Ils ont maintenant plus de 2 millions d'adhérents. Ces 2 millions d'ouvriers organisés votent presque tous pour les candidats que les socialistes leur présentent.
Il ne faut pas cependant, quelque brillants que soient en apparence les succès des socialistes, en exagérer l'importance. Les 4 238 000 électeurs qui ont donné leurs voix aux candidats de ce parti ne sont pas tous des collectivistfes. Ce sont avant tout des mécontents, et le mécontentement, depuis quelques mois surtout, par suite d'un renchérissement de la vie dont les classes populaires ont beaucoup souffert, a prodigieusement grandi. Il faut remarquer en outre que le socialisme apparaît en
Allemagne aux travailleurs comme la représentation politique et économique de la classe ouvrière. C'est en lui que se résume en quelque sorte l'aspiration de ceux qui, trouvant la société mal faite, sont prêts ou à s'insurger contre elle, ou à demander des remaniements considérables à leur profit. C'est en donnant leurs voix à des socialistes que la plupart des ouvriers pensent qu'ils parviendront à échapper à la tyrannie du capital, à se soustraire à l'autorité de ceux qui, disent-ils, les exploitent, à arrêter dans son essor cette organisation capitaliste [Kapitalistiche Wirihschaftsordnung), qui leur inspire une profonde aversion. Le renchérissement de la vie a été un excellent prétexte pour multiplier les attaques contre le gouvernement et contre une organisation sociale qu'on accuse de toutes sortes de méfaits.
Le socialisme allemand est d'autant plus tort qu'il est remarquablement organisé. Il a fait, depuis quelques années, par ses journaux, par ses congrès qui ont eu beaucoup de retentissement, par les brochures qu'il a publiées, une énorme propagande. Ses chefs ont déployé une ardeur de prosélytisme extraordinaire. Et ce prosélytisme, ils l'ont étendu à la famille entière ; ils sont parvenus à faire, des femmes et des enfants, leurs auxiliaires, ils les ont gagnés à leur cause.
Dans la plupart des centres industriels, ils ont
fondé des sociétés coopératives {Konsumvereiné), qui ont généralement beaucoup de succès et qui ont permis de créer des ressources très utiles pour la propagande.
Les progrès du socialisme allemand tiennent enfin à ce qu'il apparaît comme l'antithèse de la doctrine prussienne de l'État. A l'État qui multiplie les mesures de police et les contraintes de toutes sortes, à l'État qui exige pour le service militaire les plus belles années de la jeunesse, à l'État qui augmente prodigieusement ses budgets pour le développement de l'armée et de la flotte, le socialisme cherche à opposer l'idée de « la société travaillant pour vivre et vivant de son travail (i) ».
Ce n'est pas à dire qu'en dépit de quelques manifestations internationalistes, dont on ne doit pas exagérer la portée, les socialistes allemands soient antipatriotes. Non seulement ils sont résolus à défendre l'indépendance et l'intégrité de l'Allemagne contre toute attaque qui viendrait d'une puissance étrangère, mais ils parlent volontiers de cohésion nationale et d'expansion de l'Allemagne
(i) Voir l'instructive brochure de Théodore Barth, Die sosiaU demokratische Gedankenwelt ; celle d'Eugène Richter, Sozialdemokratische Zukunftsbilder, qui a eu tant de succès, et le livre de Meffkrt, Arbeiterfrage undSozialismus, p. 297. On trouvera dans le Staatslexîkon (4"^ édition, Friboiurg, 1912, t. IV, p. 1270) et Aansle H andwôrterbuch der Staatswissenschaften (3" édition, léna, 1909, t. VII, p. 569-622) une abondante bibliographie.
au dehors. Ceux d'entre eux qui, comme Wilhelm Liebknecht, ont essayé de défendre la thèse de l'antimilitarisme, n'ont pas entraîné les esprits. « Il faut, disait à Essen le délégué Ulrich, défendre l'indépendance de la patrie. Celui qui penserait autrement doit être exclu de notre parti. » Ces paroles ont été saluées par de longs applaudissements, et les motions concernant l'utilité d'une propagande antimilitariste ont été repoussées à une forte majorité (i).
Il ne faudrait pas s'imaginer d'ailleurs qu'au sein du monde socialiste l'unité de vues soit parfaite. Non seulement, parmi les 4 millions d'électeurs dont on paraît si fier, il y en a beaucoup qui ont simplement voulu manifester leur mécontentement, mais il faut bien reconnaître qu'il y a de profondes divergences entre les socialistes de l'Allemagne du Sud et ceux de l'Allemagne du Nord (2).
(i) Les socialistes allemands, a déclaré au Landtag prussien le député Stroebel, sont disposés h mettre toutes les forces du peuple allemand au service de l'armée. Seulement, ils ne veulent pas qu'on oblige les soldats à marcher contre « l'ennciui intérieur ». Et Liebknecht a protesté à la tribune contre l'interview do l'Humanité, laissant croire que les socialistes ne voudraient l.i guerre en aucun cas. V. sur la façon dont les socialistes acceptent les idées impérialistes rO/>iMion du 2.^ novembre 1912, p. 663.
(a) V., sur les différences d'idées parmi les socialistes, les deux ouvrages de Karl Kautskv, Parlemcntarismus und Démo» kratii (a* édit., Stuttgart, 1911), et Taktische Strômungen in dât deulschen Soxialdemokratie (Berlin, 191 1). Cf. HiRSCHet Bor-
Les Prussiens apparaissent, dans tous les milieux et dans toutes les classes de la société, comme des autoritaires qui cherchent à imposer une obéissance aveugle. Les Allemands du Sud ont un autre tempérament ; ils ont à un plus haut degré le respect des convictions individuelles, ils n'exigent pas une soumission aussi absolue, ils ne redoutent pas les excommunications dont on les menace, ils sont toujours portés vers ce « possibilisme » que Vollmar a si souvent défendu dans les congrès.
Bebel est parvenu jusqu'ici à réduire les possibilistes au silence. Et encore a-t-on pu constater au dernier congrès de Chemnitz (qui a été très pauvre en résolutions importantes) que son action personnelle est maintenant très faible. Lorsqu'il n'y sera plus (et il a maintenant soixante-douze ans), il n'est pas certain que l'union se maintiendra. Sans doute les socialistes restent tous attachés à l'idée de « lutte de classes ». Tous sont convaincus que l'organisation économique actuelle est si défectueuse qu'il faut la changer. Mais ce changement peut s'efïectuer par des moyens si divers ! Et la plupart de ceux mêmes qui le désirent ne veulent ni renverser la dynastie des Hohenzollern, ni proclamer la grève générale, ni tenter une révolution. C'est une des raisons pour lesquelles certaines
CHARDT, D{e Sozialdemokratie und die Wahlen zum deuischen Reichstag. Berlin (Vorwàrts), 1912.
ententes entre les socialistes et les radicaux pourront se conclure. La classe ouvrière n'est pas assez instruite pour prendre en main le pouvoir politique. Si par hypothèse le prolétariat triomphait maintenant, son triomphe serait éphémère. Beaucoup d'ouvriers ont même le sentiment que le parti socialiste se transforme en une hiérarchie démagogique et autoritaire qui gêne le mouvement syndical et ne favorise pas finalement l'émancipation des travailleurs (i).
Les sociahstes, qui savent par expérience que tout progrès fait par eux provoque une réaction, ne paraissent pas se faire beaucoup d'illusions sur les conséquences de leur victoire (2). Ils sentent que tous les autres partis leur sont hostiles. Comme l'écrivait le Berliner TageUaU, « le peuple allemand tout entier est prêt à s'unir dans la pensée de tout pour la patrie. Il entend que le gouvernement
(i) Les socialistes reconnaissent que les problèmes qu'ils ont à résoudre demandent « de rintelligence, de la discipline, un talent d'organisation ». Ils se rendent compte que les conditions psychologiques nécessaires au bon fonctionnement d'un régime socialiste sont difficiles A réaliser, et sentent que « la petite bourgeoisie éprouve une sorte d'aversion pour la discipline d'tme exploitation socialiste ». Cf. R. Kautskv, la Révolution sociale, Paris, 19x2, p. 218.
(a) D'après Erdmann (Sotialisiiche Monaishtfte, juin 1912, n" 12), ils ne sont maintenant d'accord ni sur la question agraire, ni sur la question douani'^re, ni sur la question coloniale, ni sur la question militaire. V. aussi l'article du P. Missiaen, Kcvue ginirale, juin 1912.
LES GlVlSiOi^S t)ËS PARTIS 69
veille à ce que le développement de l'Allemagne se poursuive et à ce que l'Empire ne reste pas en arrière des peuples qui l'environnent ».
« C'est un devoir pour tous les partis nationaux, a dit de son côté le président de la Chambre des députés de Prusse, en face de la marée rouge qui a tant grandi, d'oublier ce qui les sépare pour rechercher ce qui les unit. Le terrain sur lequel on peut s'entendre, c'est l'amour de la patrie et la fidélité au monarque. »
Les socialistes ont beau prétendre que l'avenir leur appartient et que ce sont eux qui « vont frayer la voie à une politique nouvelle ». Ils reconnaissent aussi, ce sont les paroles mêmes du Vorwârts, qu'aucun parti bourgeois n'est disposé à les soutenir dans leur lutte contre l'impérialisme et contre les armements à outrance. La Gazette de la Croix (journal conservateur) a pu dire avec raison, au lendemain des élections : « La belle solidarité du bloc rouge et rose va bientôt s'effondrer, la droite peut attendre le cours des événements en toute tranquillité. » La Vossische Zeitung a constaté de son côté que l'Empire allemand reste « fort et ferme » ; les dernières élections ont laissé simplement aux masses populaires « la satisfaction de voir la majorité clérico-conservatrice disparaître ».
Le professeur G. Sclunoller garantissait naguère, dans un article qui a été très commenté, l'authenticité du propos tenu par l'un des socialistes les
plus qualifiés : « Il vaudrait mieux, aurait dit celui-ci, qu'au lieu d'être cent dix nous ne fussions que quatre-vingts. » Le chiffre de cent dix donne aux observateurs superficiels l'illusion d'une force que les socialistes n'ont pas en réalité. Il ne peut être question pour les socialistes, si fortement organisés qu'ils soient, si ardente que soit leur propagande, d'obtenir jamais la majorité au Reichstag. Il faudrait vraiment pour cela qu'on gouvernât bien mal. On sait très bien qu'aux dernières élections le parti a rallié beaucoup de mécontents qui ne sont rien moins que des collectivistes ou des révolutionnaires. Le socialisme ne répond pas aux aspirations profondes du peuple allemand. En tout cas, il voit se dresser aujourd'hui en face de lui la puissance de l'Empire et de la bureaucratie. Il ne pourra obtenir quelque succès qu'en s'alliant avec les éléments qui l'avoisinent, mais cette alliance n'est pas facile à réaliser. On estime qu'il a commis une faute considérable en perdant la vice-présidence pour avoir refusé de remplir un simple devoir de politesse à l'égard de l'Empereur. Et ce devoir est pourtant pratiqué vis-à-vis des divers souverains allemands dans les États particuliers.
« Les socialistes, ajoute M. SchmoUer, ne peuvent espérer faire triompher une constitution politique et économique conforme à leur idéal u topique. Les quatre cinquièmes au moins des Allemands
ne voudraient pas du collectivisme. » C'est pourquoi les socialistes ne peuvent manquer de s'assagir, ils suivront par la force même des choses une politique de compromis, ils s'attacheront à des réformes qui ne sont pas après tout irréaUsables, telles que le minimum de salaires, le contrat collectif de travail obligatoire, la modification des tribunaux d'arbitrage, etc..
Tout le monde ne partage pas en Allemagne l'opinion de Schmoller. Si beaucoup de combinaisons restent possibles, il paraît cependant certain que les chefs du parti ne cherchent aucune collaboration avec les partis bourgeois. On m'a assuré que le fossé se creuserait inévitablement entre les socialistes et les démocrates, leurs alliés d'hier. L'une des conséquences de ce fait, c'est que la majorité de gauche, qu'on avait un instant rêvée au moment des élections, est irréalisable.
Si les socialistes apparaissent au premier abord comme les principaux vainqueurs de la dernière bataille électorale, ce sont en réalité les autres groupes de gauche qui profiteront le plus de la chute de l'ancienne majorité. Les idées de ces groupes sont difficiles à préciser.
Voici d'abord le parti hbéral. Il a passé en Allemagne depuis 1870 par beaucoup de vicissitudes (i).
(i) Voir O. Klein-Hattincen, Geschichte des deuischen Liberalismus, t. II (Berlin, 1912).
Il a été d'abord le parti de ceux qui, sous l'influence de l'école de Manchester, crurent qu'on pouvait attendre de la liberté la solution de toutes les difficultés économiques et sociales, et qui s'imaginèrent, de très bonne foi certainement, que l'essor industriel de l'Allemagne serait finalement avantageux à toutes les classes de la population. Les économistes libéraux de l'Allemagne répétèrent, comme les disciples de F. Bastiat, qu'après une période de difficultés momentanées, les choses s'arrangeraient d'elles-mêmes pour le plus grand bien des ouvriers, des humbles et des petits.
Ils se montrèrent hostiles aux lois sociales et aux assurances ouvrières, déclarant qu'elles auraient plus d'inconvénients que d'utilité. Le plus sage, dirent-ils, c'est de produire et de produire de plus en plus, de gagner de l'argent, beaucoup d'argent. Cet argent se répandra peu à peu comme une rosée bienfaisante sur toutes les catégories de la population. « Plus il y aura de richesses, écrivait un de ces libéraux, plus l'humanité sera heureuse. S'il y a des ouvriers malheureux, c'est le plus souvent de leur faute ; il ne faut pas se laisser émouvoir par leurs récriminations, surtout si elles ont pour but d'entraver la production ou de porter atteinte à la discipline indispensable dans les usines et les ateliers. »
La thèse libérale a aujourd'hui singuHcrcment
perdu de son crédit. Le nombre est minime de ceux qui y restent attachés. L'expérience a prouvé que la concurrence, et elle a été terrible en Allemagne depuis trente ans, ne peut donner de résultats satisfaisants qu'à la condition qu'on supprime tout monopole, qu'on empêche tous les profits illégitimes, qu'on assure une coïncidence parfaite entre les prix de revient et les prix de vente, qu'on adapte mieux qu'elle ne l'est la demande à l'offre, et que toute concurrence déloyale soit rendue impossible. Mais tout cela, est-ce vraiment réalisable?
Les libéraux allemands n'osent plus le soutenir. Aussi ont-ils prodigieusement évolué. Ils sont maintenant très disposés à admettre que la volonté humaine interprétée par les représentants du peuple doit « intervenir » pour modifier le cours des choses, ils acceptent cette idée qu'on peut faire pénétrer dans la vie industrielle et commerciale contemporaine des éléments distincts de l'évolution naturelle. Ils admettent qu'on peut corriger certaines défectuosités de la vie économique actuelle et amener une répartition meilleure des biens d'icibas. Le vent d'interventionnisme, qui a soufflé sur l'Allemagne avec tant de violence, a amené peu à peu les libéraux à chercher, eux aussi, à s'adapter à l'effort de socialisation, qui est un des traits caractéristiques de notre temps.
Ils ont surtout la prétention d'être très modernes, de comprendre mieux que les autres partis l'évolution contemporaine, le rôle que l'industrie et le commerce jouent dans les sociétés actuelles, la nécessité pour le peuple allemand de lutter contre l'esprit réactionnaire, qu'il vienne des conservateurs ou du centre, des catholiques ou des protestants. Ce sont eux qui jadis, après la victoire de la Prusse sur l'Autriche, crurent qu'ils pouvaient engager contre l'Église de Rome considérée comme hostile au progrès une lutte dont le succès alors ne leur semblait pas douteux. C'est contre eux surtout qu'ont dû batailler les Reichensperger, les Mallinckrodt, les Windthorst. C'est à leur intolérance, disons aussi à leur maladresse, que le centre doit en partie la forte position qu'il a conquise.
Nous ne pouvons raconter ici les scissions qui se sont peu à peu produites au sein du parti libéral (i). Une aile gauche, divisée elle-même en plusieurs groupes, s'est peu à peu constituée. On peut appeler ceux qui la composent les démocrates ou les radicaux. Quelques-uns sont disposés à admettre des compromis avec les socialistes. Au mois de mars 1910, les trois groupes principaux : la Freisinnige Volkspartci (l'ancien parti d'Eugène Richter), la Frcisinnige Vercinigting, et la Dciiischc Volks-
(i) V. Ludwig Vv.MiK, Die bûrgerlichcn Parleien des deutschen Reiihstags (Stuttgart, 191 1).
partei qui a ses partisans dans l'Allemagne méridionale, ont conclu une alliance sous le nom de Forischrittliche Volkspartei, et ont essayé de former un cartel des partis de gauche. Parlementaires convaincus, ces démocrates sont plus fidèles que les libéraux modérés aux idées du manchestérianisme. Ils acceptent moins aisément qu'eux la législation sociale, et attendent beaucoup de la Selbst-hilfe (aide-toi toi-même) et de l'association. Schulze-Delitzsch, Hirsch, Duncker ont été parmi les adhérents de ce parti.
Libéraux et radicaux acceptent en somme aujourd'hui de larges interventions. Mais l'interventionnisme, s'il est admis aujourd'hui par la plupart de ceux qui forment les partis de gauche, est envisagé par eux plutôt dans un sens économique que dans le sens d'une préoccupation sociale.
L'intervention de l'État, on l'accepte, on la demande même, s'il s'agit d'accroître la richesse, d'augmenter la prospérité générale, de rendre la concurrence plus facile. On considère peut-être aussi qu'il faut s'y résigner pour ne pas que les ouvriers se jettent dans les bras des socialistes. La « peur du sociaUsme » est très forte en ce moment. On est effrayé de le voir grandir et, dans l'espoir de l'arrêter dans sa marche, on se fait soimême un peu socialiste, pour éviter les inconvénients du « déraillement révolutionnaire ».
Cette tactique peut-elle avoir beaucoup de succès auprès des travailleurs? Il est peniiis d'en douter. Les chefs du socialisme répètent bien haut que le socialisme d'État n'est à leurs yeux qu'un leurre, que c'est un palliatif qui n'a d'autre but que de détourner la classe ouvrière du vrai socialisme. « Ce n'est, disait un jour Bebel, qu'une musique d'entr'acte entre le vieux monde de la bourgeoisie qui disparaît et le régime socialiste de l'avenir... Le socialisme, ajoutait-il, est par sa nature révolutionnaire, le socialisme d'État est, au contraire, conservateur, ce sont des antinomies inconciliables. »
Aussi peut-on affirmer que ni les libéraux ni les démocrates n'ont réussi à créer dans les masses populaires un mouvement profond ; leurs succès aux dernières élections ne sont que relatifs.
Les partis de gauche sont d'ailleurs très divises sur les questions économiques et spécialement sur les questions douanières.
Les radicaux avaient essayé il y a quelques mois, en se plaçant sur le terrain économique, de grouper dans un effort commun tous ceux qui, de loin ou de près, appartiennent au commerce, à l'industrie, aux divers métiers, ainsi que les auxiliaires de ces professions. Ils avaient, dans ce but, créé une ligue, à laquelle on avait donné le nom de Hansabund, pour rappeler les souvenir glo-
lieux de la ligue hanséatique. Il faut, disait-on, donner aux masses une orientation meilleure dans ce domaine des questions économiques qui prend chaque jour dans la vie générale du pays plus d'importance. Nous voulons opposer au Bund der Landwirte un groupement économique qui doit être deux ou trois fois plus puissant. Il faut que nous montrions au peuple que c'est grâce au développement de l'industrie et du commerce que l'Allemagne s'est enrichie et que son prestige a grandi dans le monde. N'est-ce pas par son commerce extérieur que l'Allemagne, dont le sol n'est pas assez fertile pour nourrir 65 millions d'habitants, se développe d'une façon après tout satisfaisante? C'est en vain que les agrariens protestent ! La population agricole ne peut plus jouer dans le pays le même rôle qu'autrefois. Nous allons montrer aux populations que les propriétaires ruraux qui font tant de bruit ne cherchent, en réaUté, qu'à défendre leurs intérêts. Mais l'effort, d'ailleurs remarquable, de ceux qui ont créé le Hansabtind n'a pas abouti au résultat espéré ; on prétendait se tenir en dehors de tous les groupements politiques ou confessionnels, et s'attacfher uniquement à la défense des « intérêts communs » propres à réunir, dans un même sentiment, industriels, artisans, commerçants. Beau programme, sans doute, mais l'expérience a prouvé qu'il était irréalisable.
Il a bien fallu reconnaître qu'il est très difficile de trouver entre les industriels, les commerçants, les artisans des « intérêts communs » assez importants pour que ceux-ci puissent servir de base à une organisation viable. Il a fallu s'occuper de politique, et spécialement de politique commerciale. Et l'on a bientôt constaté qu'il y a des divergences profondes entre protectionnistes et libreéchangistes. On a même constaté que, parmi les industriels, il y a de grandes différences d'opinion entre ceux qui ont surtout besoin de matières premières, ceux qui s'occupent de produits demiouvrés et ceux qui ne livrent que des articles finis. Il a bien fallu aussi parler des cartels, question si importante pour l'industrie allemande. Et l'on a reconnu que les cartels rendent de tout autres services à la grosse métallurgie, aux charbonnages, à la grande industrie chimique qu'aux petites ou moyennes entreprises, qui ont, au contraire, souvent à s'en plaindre. Le Hansabtmd, qui cherche à attirer les classes moyennes, a dû se séparer nettement de la fédération centrale des industriels {Centralverhand dcr dcutschen Industriellen), qui comprend surtout des industriels s'occupant d'industrie lourde {Schwerindustrie). Les membres de cette fédération, étant tous plus ou moins protectionnistes, se sont finalement entendus plus aisément avec les agrariens qu'avec les membres du Hansa-
bund qui n'entend pas répudier les traditions du libéralisme économique.
Et pourtant, comme le disait dans une importante réunion tenue à Hanovre, le 23 novembre 1911, le distingué président de la ligue hanséatique, M. Riesser, la lutte que nous soutenons, c'est la lutte de l'esprit moderne, de l'esprit de liberté contre les conceptions archaïques des conservateurs et des gens du centre.
Le succès relatif des libéraux et des démocrates s'explique surtout, comme celui des socialistes, par ce fait que la majorité des électeurs voulait se débarrasser d'une majorité qui leur inspirait une sorte d'aversion. C'est surtout contre le centre qu'on a mené une campagne terrible. « Rouge plutôt que noir. » C'est le mot d'ordre qui a été suivi presque partout.
Le renversement de la majorité conservatricecatholique a appaiTi aussi à beaucoup d'électeurs comme une tactique nécessaire pour obtenir une modification de la loi électorale, si désavantageuse aux groupes de gauche. On a pensé que les élections offraient une occasion excellente d'arriver à un changement.
Un^ scission s'est déjà produite parmi les libéraux. On distingue nettement les « vieux libéraux », très hostiles au socialisme et même à toutes les revendications démocratiques, des « jeunes libéraux », qui estiment qu'une évolution
So LES EMBARRAS DE L'ALLEMAGNE
« vers la gauche » s'impose, mais une évolution qui doit se faire sous l'impulsion du gouvernement (i). Très étatistes, les jeunes libéraux sont en même temps très nationalistes, très partisans de toutes les mesures propres à fortifier le pouvoir central, à augmenter la puissance militaire et politique du gouvernement. Ils prétendent d'ailleurs que c'est le sentiment qui domine dans le peuple. Ils sont par là même plus disposés que les vieux libéraux à se rapprocher du parti radical, Fortschrittspartei, auquel on reproche timidement de faire le jeu du socialisme, de ne pas combattre assez franchement les doctrines collectivistes, et d'accepter en matière économique des conceptions qui sont, dit-on, défavorables au développement économique du pays. Et encore ce ne sont souvent que des nuances. Nos jeunes libéraux, me disait-on il y a quelques jours, se distinguent à peine des démocrates, même des démocrates extrêmes de la Siiddeitische Volkspartei. S'ils ne se rallient pas franchement au parti radical, c'est tout simplement parce que l'étiquette libérale est mieux portée dans les milieux gouvernementaux et que les « jeunes » dont
les appétits sont grands ne veulent pas renoncer
(i) V., sur le Linksliberalismus, l'inti-ressant article de Félix Rachfaiil, Zeilschri/t /tir Politik, t. IV, 1912, Hoft 2-3, p. 261. — Cf. Ledkrkr Parleicn und Inlircsscntvnornanisalioncn, dans la revue Der Staalsburger, avril 1912, p. 330, et Kohler, Zentralverband od*r Hansabund, Leipzig, 191 2.
LES DIVISIONS DES PARTIS 8i
au bénéfice de la protection officielle. Mais il y a de grandes différences avec les vieux libéraux ou libéraux de droite, dont on peut dire que, sur le terrain économique au moins, ils vont plus loin que les conservateurs.
Nous nous bornerons à ajouter que radicaux et libéraux de toutes nuances sont hostiles, au moins autant que les socialistes, au catholicisme, vis-à-vis duquel ils nourrissent beaucoup de préventions, qu'une entente sincère entre catholiques et libéraux en Allemagne semble pour le moment irréalisable.
L'enquête que j'ai faite à trois reprises depuis les élections, auprès de personnes appartenant aux catégories sociales les plus diverses et représentant des opinions très différentes, m'a laissé en somme l'impression d'un grand désarroi, et cette impression a été accentuée par une autre constatation : l'Allemagne manque vraiment d'un homme qui inspire au peuple la confiance dont il aurait besoin. Le souvenir de Bismarck, qui n'avait pas seulement un énorme prestige personnel, mais qui avait aussi autour de lui de remarquables collaborateurs, fait beaucoup de tort à ceux qui ont la lourde mission de diriger les destinées de l'Empire. Le chancelier actuel n'a pas de « politique ». Il semble que la barque impériale vogue au hasard et n'ait pas de pilote (i).
(i) s. MuNz, Von Bismarck bis Biilow, Berlin, 191 2, avec de curieuses citations.
Dans l'état actuel des choses, M. de Bethmann- HoUweg ne peut s'appuyer que sur des majorités d'occasion, qui se constitueront et se désagrégeront plus ou moins aisément, suivant les questions, quelquefois même suivant les sjmipathies de personnes. Il est permis de croire que le centre, qui est dirigé par des hommes de valeur (i), restera le pivot de la plupart des combinaisons. Il faut s'attendre à beaucoup de marchandages. Le gouvernement devra, tout autant qu'avant les élections, compter avec lui et obtenir ses suffrages. On a prétendu que sa situation serait si ambiguë qu'il ne serait pas étonnant qu'on en vienne bientôt à une dissolution. Cette éventualité me paraît peu probable. J'estime au contraire que le chancelier, n'étant inféodé à aucun groupe, pourra plus aisément se placer au-dessus des partis. Il trouvera sans doute d'autres combinaisons que celles sur lesquelles il s'est jusqu'ici appuyé. Nous ne devons pas oublier que la vie parlementaire se présente en Allemagne sous un autre aspect que chez nous (2).
(i) Le baron de Hertiing, président actuel du ministère bavarois, est en outre un tacticien très liabile.
(2) Cf. R. Crozier Long, The new Rcichsiag and the Old Policy. (Fortnightly Review, april 1912, p. 641.)