CHAPITRE V
On a beaucoup écrit depuis quelques années sur les banques allemandes, et on a mis en relief avec raison les services qu'elles ont rendus à l'industrie ou au commerce. On ne peut parler du développement économique de l'Allemagne et étudier les difficultés avec lesquelles les producteurs de toute catégorie sont aux prises, sans dire quelques mots de la situation des banques, des procédés auxquels elles ont eu recours et des imprudences qu'elles ont commises. Le développement des banques est aujourd'hui en rapport étroit, dans toutes les grandes nations, avec l'activité économique de chacune d'elles. En Allemagne, plus que partout ailleurs, les banques ont été les pionniers de l'essor ^industriel du pays. Elles ont puissamment concouru à cette a expansion » qui est un des traits caractéristiques du nouvel Empire.
Il y aurait beaucoup à dire sur l'évolution interne des grands établissements financiers allemands.
Nous remarquerons tout d'abord que la période contemporaine est caractérisée par deux faits principaux : la concentration et l'expansion.
Le phénomène de concentration a été d'abord la conséquence de la crise qui éclata après la guerre de 1870. De nombreuses sociétés par actions furent, pendant la période du Grûndertum, absorbées par des banques plus anciennes ou douées de plus de vitalité. La première étape de la concentration est marquée moins par le développement propre de la puissance des banques absorbantes que par la faiblesse d'une quantité de banques obligées de liquider (i). La seconde étape de la concentration est caractérisée par les efforts des grandes banques, spécialement des banques berlinoises, pour étendre leur activité sur toute l'Allemagne, pour se substituer aux banques provinciales, pour drainer l'épargne et attirer les capitaux flottants M. Edgar Depitre a montré comment se sont finalement constitués quatre groupes puissants, qui
(i) V. Paul Wallich, Die Konzentration im deutschen Bankwesen, Berlin, 1905, p. 16-18, 35 et suiv. V. aussi O. Wars- CHAUER, Physiologie der deutschen Banken, Berlin, 1902, et un article de M. Diepenhorsrt, Revue économique internationale, avril 1912. C'est sous l'influence de la crise américaine de 1905- 1906 que le mouvement de concentration s'est, pendant quelque temps, ralenti. Il s'était môme complètement arrêté en 1907. Il a repris son essor. M. Raffalovich (op. cit., p. 190) estime cependant que les grandes banques de Berlin accusent » une certaine satiété ». — Cf. S. Wieworowski, Einfluss der Deutschen Bankenkonzentration auf Krisenerscheinungen. Berlin, 1912.
loo LES EMBARRAS DE L'ALLEMAGNE
disposent de la majeure partie du capital allemand destinée aux opérations de banque (i).
L'attention est aujourd'hui attirée par un autre phénomène, le phénomène de l'expansion, qui tend à devenir le fait dominant de l'activité des grands étabhssements financiers. Il résulte de la nécessité d'une représentation directe à l'étranger et des insuffisances de l'ancien système de la représentation par commandites (2) . Nous nous contenterons de dire ici que c'est par suite de ce nouvel effort et de cette multiplication des filiales que l'Allemagne a une si forte position jusque dans les pays les plus lointains.
Deux questions surtout ont été très agitées depuis quelque temps : la question des placements à l'étranger, et la question des dangers auxquels les banques allemandes s'exposent en soutenant trop témérairement les industriels et en ne conservant pas assez de disponibilités.
C'est une grosse question que la question des placements à l'étranger. Elle a provoqué de vio-
(i) Le Mouvement déconcentration dans les banques allemandes, Paris, 1908. V. surtout l'important ouvrage de KiiiSsifR, Die deutschen Grossbanken und ihre KonsenI ration, 4» édit., Berlin,
1912. Sur le mouvement de concentration dans les banques anglaises qui se présente sous un tout autre aspect, on consultera avec profit les articles de M. A. Sayous dans l'/n/ormo/ton (juin
1913, D^ 143 et suiv.
(a) Georges Diouritch, l'Expansion des banques allemandes à rUranger. Paris, 1909. — V. aussi L. Uarêty, riivolution des banques locales en France et en Allemagne. Paris, 1911.
LA SITUATION DES BANQUES loi
lentes discussions au Reichstag. Quelques députés, comme le comte Kanitz, ont prétendu que les placements à l'étranger enlevaient d'une façon regrettable à l'industrie allemande et au gouvernement lui-même des sommes importantes, sur lesquelles celui-ci devrait pouvoir compter. On lui a répondu que les placements à l'étranger ont aussi des avantages : la plupart des Allemands estiment que, si les industries nationales ne sont plus en état d'absorber complètement les disponibilités du pays, il ne faut pas hésiter à placer au dehors une partie des économies qu'on a pu faire. Ils sont convaincus qu'il y a encore beaucoup de régions où on peut trouver des placements avantageux et pensent qu'il ne serait pas inutile à l'Allemagne, dans le cas où une guerre éclaterait, d'avoir une partie notable de ses capitaux placés au dehors.
Cet effort des Allemands, nous le connaissons bien en France. Depuis quelques années, des centaines de millions de valeurs allemandes sont entrés dans le portefeuille de capitalistes français et ont alimenté, d'une façon très utile pour elles, les grandes banques de l'Allemagne.
Mais ce n'est pas en somme par suite de placements exagérés à l'étranger que la situation financière de l'Allemagne est défectueuse. Ce sont les procédés des banques qui provoquent de légitimes inquiétudes. Les relations très étroites des banques
allemandes avec l'industrie offrent des dangers à raison du mode d'activité de la plupart des établissements financiers allemands. Le placement par les banques d'actions et d'obligations industrielles s'effectue en effet souvent de telle sorte que le souscripteur ou l'acheteur ne verse que des acomptes et que les banques restent créancières de la plus grande partie du prix. Lorsqu'on étudie les bilans des banques allemandes, on constate que la plus grande partie se compose d'actions de banques ou d'entreprises industrielles qui en temps de crise ne pourraient guère être réalisées. Une partie d'ailleurs des actions d'entreprises industrielles sont déposées en garantie d'ouverture de crédits. En cas de crise, ces titres seraient invendables, et les banques seraient obligées de les reprendre. Au moment de la crise marocaine qui s'est répercutée d'une façon si sensible sur le bilan des banques, on a pu constater que le recul des avances et des reports avait atteint 31 millions de marks, pour ce motif surtout que les banques avaient cherché, en réduisant les crédits qui offraient un caractère trop spéculatif, à compenser les retraits qui s'étaient produits sur les comptes créditeurs ou sur les dépôts.
L'embarras qui règne sur le marché financier allemand se traduit, comme l'a fort bien remarquéM. Gabriel Delamotte, dans la conférence qu'il a faite
récemment à l'École des Sciences politiques (i), dans les mouvements du compte « avances sur titres ') qui comprend également les reports.
Il n'est pas douteux que les affaires sont rendues plus difficiles par l'élévation et les variations fréquentes du taux de l'escompte. Les Allemands supportent cette élévation et ces variations plus facilement peut-être que les autres peuples, parce que rien ne les arrête lorsqu'il s'agit d'augmenter leur clientèle, parce qu'ils retirent encore finalement un certain profit des avances colossales en marchandises qu'ils consentent pour des temps très longs à l'univers entier. C'est pourquoi on a pu dire que le marché de l'argent allemand, s'il nous paraît mal équilibré, est du moins adapté aux besoins du pays et correspond à son état d'avancement économique (2).
Nos voisins eux-mêmes reconnaissent d'ailleurs que les engagements des banques sont trop considérables par rapport à leur liquidité, que les acceptations atteignent des chiffres trop élevés, et qu'il est fait du crédit un usage abusif. Et les principaux financiers sont d'accord pour déclarer qu'il y a quelque chose à faire. Ces réformes, il semble qu'elles seraient mieux faites par les initiatives des
(i) Les Marchés financiers, Paris (Alcan), 1912, p. 273. V. aussi Raffalovich, Journal des Économistes, 15 avril 191 1. (2) Raffalovich, Economiste français, i*' juin 1912, p. 535.
intéressés que par des lois, mais il n'est pas facile de dire d'une façon précise comment il faut s'y prendre pour améliorer la situation. Les capitaux confiés aux banques, qui sont pour la plupart ou à vue ou à court terme, devraient être couverts d'une façon correspondante, et ils sont au contraire dans une large mesure immobilisés. Le mal qui en résulte est accentué par ce fait que l'activité économique du pays est très grande, tandis que les bases de la circulation monétaire sont très étroites. De cette confusion de l'argent momentanément disponible avec l'argent en quête de placements résulte une tension chronique, qui s'accentue au point de devenir une sorte de crise, lorsqu'un arrêt ou un recul de l'activité industrielle se produit. Comme l'a fait remarquer M. von Lumm dans les articles qu'il a publiés dans le Bank Archiv, il faudrait qu'au lieu de s'en remettre à la Banque d'Empire pour les tirer d'affaire, les banques allemandes possédassent une plus forte encaisse, c'est-à-dire qu'elles eussent à leur compte à la Keichsbank des sommes plus considérables (i).
Mais il est bien difficile, comme le remarque
(i) On pourra consulter sur la Banque d'Empire l'excellente étude de M. Henri Moklot. (Dijon, E. Jacquot, 1912.) C'est le résultat d'une mission d'études en AUcmamie confiée ;\ l'autour par le gouverneur de la Hanque de l''rancc. V. aussi l'article de Maurice Lair. Revue financière universelle, 15 mai 1912, p. 26.
M. André Sayous (i), de décider des banquiers à réformer sérieusement leurs méthodes. Ceux d'entre eux qui feraient preuve de plus de rigueur risqueraient d'être abandonnés par leur clientèle. Et, d'ailleurs, de brusques revirements dans les usages établis auraient probablement de graves conséquences. Les industriels et les commerçants se sont trop habitués à considérer les crédits en banque comme étant de longue durée, ils seraient incapables de s'en passer du jour au lendemain, ou même d'un mois à un autre. ■
Il est donc vrai de dire que l'Allemagne souffre à ce point de vue d'un véritable malaise et qu'elle n'est pas sûre du lendemain. L'industrie et le commerce continuent à se développer, c'est vrai, mais la Bourse et la finance sont très hésitantes, et ce seront, comme en 1897, les industriels qui seront victimes de cette situation. Les banques ne supporteront sans doute qu'en partie le poids de leurs fautes personnelles, elles n'en ont pas moins une lourde responsabilité. Il faut absolument reconnaître que le crédit en Allemagne, comme l'écrivait naguère M. Léon Poinsard- (2), crédit intérieur et crédit extérieur, est porté à une trop haute tension. Le crédit, qui est aujourd'hui un instrument indispensable à la vie industrielle et commerciale, ne
(i) Dans l'Information du 5 juin 1912, n" 137. (2) Revue de Paris, i'' juin 1912, p. 421.
io6 LES EMBARRAS DE L'ALLEMAGNE
fonctionne bien, l'expérience l'a démontré, que lorsque la confiance règne. Les troubles politiques ou économiques peuvent aisément le détraquer. Et on comprend que M. Havenstein ait convié les intéressés à réduire le « champ du crédit malsain ».
Ses conseils concordent avec les observations présentées le 17 mai au Landtag par M. von Gwinner, président de la Dadsche Bank. « Je ne crois pas, disait ce dernier, malgré les affirmations du ministre des finances, que nous soyons en présence du dernier budget déficitaire. Nous venons de passer par quelques années de prospérité. Mais que les circonstances favorables se prolongent longtemps, c'est ce qu'on peut contester. Il y a des signes qui permettent de présager que le flot menace de se briser. La capacité d'absorption des titres a décliné. »
Ces déclarations ont produit une vive impression dans les milieux industriels comme dans les milieux financiers, car la Deutsche Bank jouit d'un grand renom. C'est elle qui avait été, en 1907, la première à prévoir une baisse des cours. Les journaux financiers trahissent une inquiétude d'autant plus vive qu'il y a toujours des oscillations effrayantes de certaines actions.
Le commissaire du gouvernement à la présidence de la Bourse a fait lui aussi d'intéressantes déclarations : « Je ne méconnais pas, a-t-il dit.
que la présidence de la Bourse n'a guère de moyens à sa disposition pour combattre un état de choses fâcheux. Je considère cependant comme mon devoir de proposer certaines mesures qui pourraient atténuer le mal. Il conviendrait notamment d'examiner s'il convient pour le marché du comptant de s'en tenir au système du cours unique. »
Rien de plus instructif à cet égard que la panique qui s'est produite au commencement du mois de septembre 1911. Il est curieux de voir comment elle a déterminé en peu de jours une véritable débâcle des cours (i). Les cours de très bonnes valeurs industrielles ont baissé brusquement de 20 à 30 pour 100. On a même pu constater que les dépôts très importants accumulés dans les caisses d'épargne ne seraient pas en cas de guerre d'une grande utilité. Les petites gens commençaient déjà à se précipiter pour retirer leur argent. La Banque d'Empire dut intervenir pour faire des avances aux caisses les plus menacées, afin d'éviter des remboursements qui auraient produit une impression désastreuse.
Elle dut entamer son stock d'or et versa 257 millions. Elle émit pour près d'un milliard de billets, accorda de larges avances sur titres et accepta à l'escompte de nombreux effets. L'affolement fut tel qu'une revue financière, Die Bank, écrivait :
(i) V. sur cette panique l'article précité de M. Léon Poinsard.
loS LES EMBARRAS DE L'ALLEMAGNE
« On ne sait plus qui est en faillite ou qui ne l'est pas. » La liquidation du 5 septembre fut très difficile. Celle du 30 fut facilitée par l'envoi de 40 millions de dollars or des États-Unis. Cette période critique a mis en relief l'un des points les plus vulnérables de la puissance allemande. Il faut aujourd'hui à l'Allemagne, de toute nécessité, des capitaux pour soutenir son industrie, en même temps que des débouchés pour écouler ses produits. Tout ce qui contrarie ce double besoin a pour elle de graves inconvénients et l'expose à de sérieux dangers. C'est pour ce motif qu'elle a été, depuis quelque temps, dans sa politique extérieure plus prudente que nous le supposions (i).
J'ai reçu les confidences de plusieurs petits rentiers qui m'ont expliqué que, pour augmenter leurs revenus, ils avaient emprunté, afin de tenter quelques spéculations sur les valeurs de Bourse. J'ajoute que le capital national est vraiment insuffisant pour répondre au mouvement intense des affaires. En faisant appel trop largement aux capitaux étrangers auxquels on offre un loyer avantageux, on arrive à des situations très dangereuses.
Et que de choses il y aurait à dire sur les placements hypothécaires ! On m'a assuré au congrès de Baden-Baden (mai 1912) que certaines caisses
(i) V., sur les envois d'argent reçus par l'Allemagne, la correspondance berlinoise de The Economisl, 13 juin 1912, p. 1361.
avaient immobilisé jusqu'à 93 pour 100 de leur actif. Comme il serait difficile de faire argent de telles créances !
Si l'Allemagne s'est enrichie, elle n'a pas su se réserver assez de disponibilités. On a même remarqué justement que l'accroissement de sa population a été une cause de raréfaction de la richesse disponible. Et il est certain que les avantages qu'elle a pu retirer de son travail ou de son activité commerciale pourraient être compromis par la méfiance des autres peuples. Cette situation ne se modifiera que lorsque l'Allemagne aura les fortes réserves qui lui font encore défaut.
En outre, les dépôts des caisses d'épargne constituent pour l'État des engagements très lourds, et en cas de crise ce serait un nouvel embarras (i).
La lecture des journaux financiers laisse aussi cette impression qu'il faudrait rendre plus difficiles les prêts sur titres, dont on use surtout très largement à la fin de chaque trimestre. M. Havenstein a déjà protesté à plusieurs reprises contre les crédits que les banques consentent aux spéculateurs sous la forme d'acceptation de lettres de change. Les articles publiés (sans doute sous son inspiration) dans le Bank Archiv ont attiré l'attention sur le faible stock métalUque de la Banque d'Em-
(i) V. les réflexions de M. Raphaël-Geotgas Levy, Revue des Deux Mondes, V" mai 1912, p. 182.
no LES EMBARRAS DE L'ALLEMAGNE
pire. Il n'est pas en rapport avec le développement actuel des affaires. En temps normal, la situation n'offre pas de gros dangers ; mais qu'une crise éclate, elle devient immédiatement inquiétante. Il est indispensable à la fois de grossir l'encaisse de la nation et de combattre les abus du crédit. M. von Lumm, dont M. André Sayous a fort bien relevé les judicieuses observations (i), estime que la Banque d'Empire est en réalité impuissante en présence des imprudences qui sont commises. Si les banques faisaient preuve de plus de circonspection aux heures de prospérité et ne prêtaient pas l'argent provenant de leurs dépôts à un taux trop bas, il y aurait beaucoup plus de régularité dans les affaires. Mais la plupart des banques, au lieu de prendre leurs dispositions en vue de répondre elles-mêmes aux demandes de leur clientèle, s'en remettent complètement à la Banque d'Empire pour les tirer d'affaire toutes les fois qu'elles ont besoin de disponibilités. Aussi leur « compte en caisse » est-il dérisoire (2).
(x) V. l'Information, numéro du 5 juin 1912.
(3) V. sur la situation cornp;u-6o de la Keichsbank et des banques privées, sur l'élévation du taux de l'escouipte et sur les motifs de la prudence de la Banque d'Empire, l'intéressant travail de Gcorces ScHMiDT,D*r Einftuss dcr Bank und Gcldvef' fassuHg auf die Diskontopolilik. Leipzig, 1910, p. 24. — Cf. l'article du docteur Wkill, Keichsbank und Crcditbankcn (Bank- Archiv, 1*' mal 1912, p. 235), et un article de la KreuZ'Zeitung, du 19 mars 1912, Kredileinschrâkung und lUirrewcscn dcr
LA SITUATION DES BANQUES m
Parmi les chapitres de leur bilan, il y en a un qui a pris un développement prodigieux et même menaçant, c'est celui des prêts sur titres. L'ensemble de ces prêts, qui n'était que de 427 millions de marks en 1890, atteignait, en 1910, 2 milliards 528 millions : ils avaient quintuplé en vingt ans, ce qui prouve que la souscription de nouveaux titres repose beaucoup trop en Allemagne sur le crédit. Le public se contente de verser de légers acomptes, il se contente même parfois de donner comme garantie des titres qu'il a déjà en dépôt. Dans ces conditions les banques allemandes demeurent exposées à toutes les conséquences des fluctuations de la Bourse, elles se trouvent dans l'impossibilité d'intervenir aux heures difficiles. Le mal est aggravé par ce fait qu'on cherche à l'aide de la spéculation à masquer la situation et à se procurer les fonds nécessaires. Les banques allemandes laissent disposer sur elles par les spéculateurs. Celles qui donnent leur signature dans ces conditions courent de véritables dangers, et celles qui grossissent leur portefeuille commercial de ces traites sont, comme dit M. Sayous, à peu près dans la même situation que si elles acceptaient de la « cavalerie ». La création d'un trop grand nombre d'entreprises nouvelles accentue encore la crise endémique dont
Banken, ainsi que les remarques de M. J. Riesser, op. cit., cbap. III.
souffre le marché allemand, les banques emploient une trop grande part de leurs capitaux à des opérations ou à des crédits à long terme. On peut donc dire que les affaires en Allemagne manquent d'une base solide.
Il n'est pas douteux, dit encore M. von Lumm, dont les réflexions méritent d'autant plus d'être prises en considération qu'il se défend de tout pessimisme, que les banques allemandes n'ont pas agi avec la prudence nécessaire. La conduite qu'elles ont eue mettrait l'Allemagne en mauvaise posture si une guerre venait à éclater.
L'étude de la situation actuelle confirme pleinement les remarques que faisait déjà M. Sayous il y a douze ans, lorsqu'il dénonçait la spéculation qui se glissait dans toutes les classes de la société, et montrait que le cours des valeurs industrielles s'élevait beaucoup trop. « Les relations entre la situation du marché de l'épargne et les risques à courir, disait-il, deviennent factices, parce qu'elles supposent une augmentation presque constante des rendements, une hausse presque constante des cours (i). »
La plupart des banques allemandes, grandes et petites, en encourageant le public à spéculer sans s'assurer suffisamment des capacités financières
(i) Lex Banques de dépfif, Paris, 1901, p. 297.
des clients 'qui leur passaient des ordres, ont très mal fait l'éducation économique du peuple allemand. Elles ont suivi une politique telle qu'aujourd'hui les engagements s'échafaudent jusqu'à une hauteur extraordinaire. L'édifice repose sur des bases d'autant plus fragiles que beaucoup de cHents ont pris des positions auprès de différentes banques et sur différents marchés : Paris, Londres, New-York. Le plus souvent, les banques ne sont plus à même d'apprécier l'importance des engagements contractés par leur clientèle. La situation est d'autant plus dangereuse que toutes les banques sont aujourd'hui exposées à d'importantes demandes de fonds. Pour toutes et spécialement pour les banques de dépôt, c'est un devoir de maintenir leur « trésorerie » au niveau des exigences éventuelles de leurs cUents (i).
Les Allemands se sont laissé griser par leurs succès, qui ont fortifié leur hardiesse naturelle. Ils en sont venus à demander à leur organisation financière un rendement exagéré. Ils ont cédé à la tentation de trouver dans des crédits trop larges des bénéfices qui sont hors de proportion
(i) V. à ce sujet un article de M. Wermuth, Deutsche Revue, mai 1912, p. 129, et l'opuscule de Schimbke, Dos deutsche Bankwesen in seinen Grundziigen. Hanovre, 1911. Sur les dividendes donnes par les banques allemandes de 1870 à 1908, voir Jahrbûcher fUr Nationalœkonomie und Statistik, t. XLIV (novembre 1912), p. 631.
avec les capitaux qu'ils peuvent mettre en œuvre. On vient de parler encore de la situation des banques à propos des débats qui ont pour but de savoir s'il faut faire supporter aux valeurs mobilières une partie des charges qu'entraîne l'augmentation des armements. On propose un impôt de I 1/2 pour 1000 sur les coupons des obligations de sociétés industrielles, ce qui produirait environ 400 millions de marks par an : cela aurait pour effet de renchérir le crédit nécessaire à l'industrie. Le gouvernement ne semble nullement disposé à faire bon accueil à un projet qui est mal accueilli dans les milieux intéressés. Et pourtant on ne peut pas ne pas se préoccuper de l'accroissement considérable des émissions d'obligations industrielles. Les conseils donnés aux banques par la Banque d'Empire les invitant à restreindre leurs crédits sont si peu suivis que beaucoup de personnes prétendent qu'il faut frapper ces titres de nouveaux droits de timbres Le fait est que la réforme financière de 1909, qui a cependant porté les droits de timbre pour certains titres de 0,06 pour 100 à 2 pour 100 de la valeur nominale, n'a pas eu grand effet. Les émissions d'obligations industrielles n'ont pas cessé d'augmenter. La situation est d'autant plus difficile que non seulement la proportion du passif couvert par les disponibilités a sensiblement diminué en 1911, mais que des
raisons d'ordre politique exposent constamment les banques à des retraits de fonds. Ces retraits les ont déjà plusieurs fois forcées à restreindre leur crédit. Ils ont aussi entraîné des réductions de bénéfices : le dividende moyen a été de 7,72 pour 100 contre 7,80 pendant l'exercice précédent.
Aux doléances que provoque cette situation se sont ajoutées d'autres récriminations, dont nous devons au moins donner une idée.
Nous ne pouvons oublier en effet que l'Allemagne, il y a trois ou quatre ans, subit très durement, beaucoup plus durement que nous, le contre-coup de la crise américaine qui amena un ralentissement si considérable des affaires. Elle était à peine remise, lorsque survinrent deux mauvaises années, l'année 1910, qui fut pour toute l'Europe occidentale une année très humide, l'année 1911, qui fut une année de grande sécheresse. Comme l'Allemagne, même dans les bonnes années, ne peut pas nourrir plus de 48 ou 49 millions de personnes et que la population dépasse maintenant 65 millions d'habitants, il faut pour 16 ou 17 millions de personnes au moins acheter aux autres nations les denrées alimentaires qui les empêchent de mourir de faim. C'est à ces achats que sont consacrés une bonne partie des milliards gagnés dans l'industrie ou le commerce.
ii6 LES EMBARRAS DE L'ALLEMAGNE
Depuis deux ans, le peuple allemand a dû acheter plus que d'habitude. La récolte étant partout déficitaire, les prix se sont élevés ; il a fallu payer fort cher et dépenser des millions pour faire toutes ces acquisitions. Aussi le renchérissement de la vie est-il encore plus accentué en Allemagne que chez nous. Les rapports qui ont été présentés au Reichstag par la corporation des marchands de Berlin et par la Chambre d'agriculture de cette ville permettent de constater que, depuis trente ans, l'augmentation a été pour la viande de bœuf de 53,6 pour 100, pour celle de veau de 72,9 pour 100, pour celle de porc de 41,9 pour 100. La hausse des prix a été surtout sensible depuis trois ans, et la pénurie des légumes fut un moment inquiétante : le déficit dans la récolte des pommes de terre fut, en 1911, de 14 à 15 millions de tonnes. En un an les prix passèrent à Berlin de 3 marks à 6 marks 50. Le prix des choux a triplé, celui des choux-fleurs est passé de 12 à 20 marks, les épinards qui valaient 10 pfennigs la livre en ont valu 18, les navets qu'on payait 3 marks les 100 livres se sont vendus 12 et 15 marks. Les statistiques publiées par la Chambre de commerce de Dusseldorf montrent que dans la région rhénane, où la population ouvrière est très dense, la hausse a réagi sur un grand nombre d'industries, elle a entraîné une augmentation de charges, un accroissement des prix de revient, une
diminution des profits : les Chambres de conmierce et les groupements industriels de toute sorte sont unanimes à le déclarer.
Sans doute on ne verra pas souvent deux années consécutives aussi peu favorables à la production que l'ont été les années 1910 et 1911. Mais le contre-coup de cette disette se fait encore sentir. Malgré la reprise des affaires, un grand nombre de faillites ont éclaté en 1912. Et le trouble apporté à la vie économique par la guerre qui a éclaté dans les Balkans a causé à un certain nombre de commerçants des pertes considérables.
La Bourse, en présence de ces faits, se montre extrêmement réservée, et le marché des actions industrielles n'offre pas le spectacle de cet élan vigoureux, de cette belle confiance que l'on constatait, il y a quelques années. Un certain scepticisme se propage peu à peu, accentué par la tension monétaire, qui s'explique elle-même par l'extension prodigieuse des usines, par la participation croissante à des entreprises étrangères nécessitant la mise en action de capitaux énormes et provoquant un mouvement spéculatif intense qui offre beaucoup de dangers. Les engagements se sont accrus d'une façon extraordinaire, exigeant des ouvertures de crédit exagérées.
On a immobiUsé des sommes si considérables que le renchérissement de l'argent est forcé. On
iiS LES EMBARRAS DE L'ALLEMAGNE
s'attend pour plusieurs mois à une tension monétaire très forte, avec les désagréments qu'elle entraîne (i).
L'une des preuves de la situation difficile réside dans ce fait que l'escompte a été maintenu depuis le 15 septembre 1911 à un taux très élevé. Il est pourtant de règle que le resserrement qui se manifeste à la fin de chaque exercice disparaît au printemps. Rien de semblable n'a eu lieu en 1912. Les besoins d'argent, accrus par les besoins de la spéculation, n'ont cessé d'être considérables. C'est pourquoi les transactions ne peuvent prendre beaucoup d'ampleur, et les dispositions générales du marché sont forcément assez faibles.
De l'exposé qui a été fait le 24 octobre dernier au comité central de la Banque d'Empire, par le président M. de Havenstein, il résulte que la guerre des Balkans a fortement influencé la tenue du marché, et qu'il faut en tenir compte en faisant preuve de réserve. L'élévation du taux de l'escompte hors banque a occasionné une recrudescence de demandes et la situation de la Reichsbank est moms forte que
(i) Oo se prépare, m'écrit un de mes correspondants, à un resserrement monétaire qui paraît inévitable dans un avenir prochain. La diminution des crédits a déjA eu pour conséquence beaucoup de défaillances, qui ont atteint tout au moins les affaires de second ordre. On parle maintenant couraniinint d'une nouvelle période de • vaches maigres ». On prétend que la courbe a atteint «on maximum et qu'une baisse est certaine.
l'année précédente à pareille époque. M. de Havenstein a signalé, comme facteur très défavorable, la hausse continue des taux de change sur l'étranger. Il est arrivé à un niveau qui pourrait favoriser l'exportation de l'or.
Les demandes d'avances adressées à un grand nombre de banques ont, depuis le mois d'octobre, aggravé la situation. On a même été un peu ému en voyant la Banque de Saxe élever inopinément son taux officiel d'escompte à 6 1/2 pour 100, alors que le taux des avances s'élevait à 7 et même 7 1/2 pour 100. Cette mesure a éveillé des craintes d'autant plus marquées qu'on se demandait si la Banque d'Empire ne serait pas amenée à suivre cet exemple (i).
On constate aujourd'hui, en dépit de certaines affirmations intéressées qui se sont produites au congres des banquiers de Munich (septembre 1912), que la spéculation joue un rôle si considérable à Berlin, que des événements tels que la guerre d'Orient ébranlent vite le fragile échafaudage des achats à crédit (2). Les espérances d'un grand nombre de spéculateurs ont été d'ailleurs anéanties par les victoires des Bulgares et des Serbes.
(i) V. Handelszeitung des Berliner Tageblatts, 20 novembre 191 2, n" 35. — Cf. sur la situation de la Banque d'Empire. Deutsche Industrie-Zeitung, 30 novembre, p. 825.
(2) Arthiu: Norden {Kapitalanlagen, Berlin, 1912) engage ses compatriotes à se méfier des banquiers.