CHAPITRE VI
J'ai, au cours de mes derniers voyages, recueilli bien des plaintes parmi les industriels et parmi les ouvriers. Les doléances ne sont pas moins vives parmi les agriculteurs. Ce sont surtout les habitants des campagnes et notamment les grands propriétaires fonciers qui prétendent que l'Empire n'a pas encore trouvé son équilibre. Leurs récriminations sont d'ailleurs très variées. L'un se plaint des abus de la spéculation, un autre de l'endettement du sol, d'autres soutiennent que malgré les taxes douanières la concurrence étrangère est encore exagérée.
En consacrant jadis de longs mois à l'étude de l'Allemagne agricole, j'ai dû reconnaître que, des différentes causes de souffrance qui se font sentir un peu partout, les unes sont plus sensibles dans une localité, les autres dans une autre. 11 faudrait, pour les bien comprendre, étudier la situation dans chaque région et instituer beaucoup de comparaisons.
Ce qui est certain.c'estquul'agricuUure allemande,
en dépit des encouragements qu'elle a reçus et des progrès que lui a fait faire la science, ne peut plus nourrir toute la population. Dès maintenant il faut acheter, bon an mal an, pour plus de deux milliards de denrées alimentaires de toute sorte à l'étranger. Ce n'est qu'en vendant sur les marchés du dehors les produits de son industrie que l'Allemagne peut se procurer l'argent nécessaire pour ces achats indispensables (i). C'est en payant ces denrées alimentaires aussi bon marché que possible qu'elle empêche le renchérissement de la vie, qu'elle maintient les prix de revient à un taux qui lui permet de faire aux produits similaires des autres nations une concurrence souvent victorieuse. La prospérité de l'industrie a plus d'importance pour les agriculteurs qu'on ne le croit généralement. Les populations agricoles ont un grand intérêt à ne pas voir augmenter le prix des vêtements, des machines, des outils, des instruments de toute sorte qu'elles sont obligées de se procurer. C'est par l'élevage du bétail et par les produits accessoires, lait, beurre, fromage, qu'elles essayent maintenant de faire quelques bénéfices. Elles sentent bien que la culture des céréales ne peut être aujourd'hui très rémunératrice.
(i) La situation de l'Allemagne ne peut donc se comparer à celle de la France, qui, avec son faible accroissement de populatiuu, peut arriver à peu près à uuurrir tous bes enfants.
La politique d'expansion dans laquelle l'Allemagne s'est engagée, a eu pour effet de précipiter vers l'industrie et le commerce un nombre considérable d'individus. La population agricole de l'Allemagne correspondait encore, vers 1850, à 65 pour 100 du chiffre total des habitants. Elle est aujourd'hui de moins d'un tiers. Cette transformation dans les occupations du peuple allemand est le phénomène le plus caractéristique de l'évolution intérieure du nouvel Empire. EUe a « déraciné » une partie des habitants des campagnes, elle a profondément modifié la répartition du travail entre les diverses branches de l'activité nationale. Elle a surtout grisé une foule de gens, et a déterminé dans certaines régions un véritable exode des campagnes vers les viUes. On constate surtout avec inquiétude que les importations grandissent plus vite que les exportations. Ce qui tient essentiellement à une invasion croissante de produits agricoles étrangers.
La différence entre les importations et les exportations n'est pas précisément par elle-même une chose fâcheuse. Mais on est en droit de s'en préoccuper quand elle provient de denrées dont la nation pourrait produire une partie et que le travail étranger obtient le privilège de fournir. Les produits agricoles ne sont-ils pas en somme les plus rémunérateurs de tous, puisqu'ils sont en
grande partie un don de la nature? L'Allemagne a dû, en 1911, par suite d'une médiocre récolte, importer pour 700 à 800 millions de marks de plus que d'habitude : la récolte a été meilleure en 1912, mais les agriculteurs, n'ayant que peu de blé à vendre, ne peuvent espérer bénéficier du relèvement cependant très sensible des prix.
Ils demandent naturellement qu'on les favorise, fût-ce par quelques mesures factices, qu'on cherche à déterminer un retour de tous les ouvriers qui chôment vers le travail des champs. C'est assurément un grave danger pour un pays que d'être, pour la subsistance des deux cinquièmes de ses habitants, à la merci d'autres nations, qui, à un moment donné, pourraient lui couper les vivres. L'Allemagne, en portant tout son effort vers le développement de l'industrie, s'est liée d'une façon trop étroite avec le marché universel, s'est lancée outre mesure dans ce commerce d'exportation qui est toujours chanceux. Les agriculteurs prétendent que la conquête de nouveaux marchés ne sera pas indéfiniment possible. Partout, me disait l'un d'eux, on parle d'encombrement. Malgré leur esprit entreprenant, nos industriels n'arriveront pas à multipUer les relations commerciales et les débouchés dans une mesure suffisante pour écouler l'excédent de leur production. Et la situation est d'autant plus inquiétante pour l'avenir que les conditions
avantageuses dans lesquelles ils travaillaient se sont modifiées. Les salaires ont trop augmenté pour que la différence entre leurs produits et les produits similaires des autres nations puisse rester considérable.
Déjà la concurrence des pays neufs est manifestement défavorable aux nations anciennes comme l'Allemagne, écrasées par les charges du passé et les impôts du présent. De ces pays, d'où l'Europe retirait surtout jusqu'ici des matières premières, voici qu'arrivent de plus en plus abondamment sur les marchés du vieux monde des produits manufacturés qui font aux produits européens une concurrence sérieuse. Des peuples qui étaient jusqu'ici des acheteurs ont maintenant la prétention, non seulement de se suffire à eux-mêmes, mais encore de vendre im grand nombre de choses aux Européens. Les clients d'hier vont être bientôt les concurrents de demain.
Qu'arrivera-t-il alors si l'Allemagne se voit chassée de ces marchés sur lesquels elle comptait pour l'avenir, si certaines nations la supplantent pour quelques-uns des produits qui lui ont valu le plus de succès, si cUe ne peut plus vendre assez pour pouvoir nourrir toute sa population? L'exemple de l'Angleterre n'cst-il pas caractéristique? L'agriculture anglaise suffisant à peine à nourrir le quart des habitants, l'Angleterre est
frt)ligée de faire de prodigieux efforts pour entretenir une flotte formidable, de façon à ne pas redouter une famine en temps de guerre. Mais l'Angleterre a une tout autre situation mondiale que l'Allemagne.
La transformation d'une nation autrefois essentiellement agricole en nation presque exclusivement industrielle et commerçante a amené un autre changement. Le peuple anglais s'étant mis à tisser, filer, forger, naviguer, commercer, comme si le genre humain avait pris l'engagement de se laisser à perpétuité approvisionner, vêtir, chauffer, véhiculer par lui, au lieu de recourir à sa propre industrie, il lui a fallu des débouchés à tout prix. Mais il n'a pas suffi de créer une énorme marine marchande, protégée par une formidable marine de guerre. Pour être sûr de trouver des débouchés dans ces contrées lointaines qui s'ouvraient peu à peu à la civilisation, il a été nécessaire de poursuivre une poUtique de conquête. L'Angleterre n'est pas demeurée simplement une nation industrielle. La force des choses l'a rendue conquérante.
Le peuple allemand doit-il suivre l'exemple de l'Angleterre? Dans quel sens doit-il diriger son activité et sa vie économique? Convient-il que l'Allemagne s'engage de plus en plus dans la pohtique mondiale? Cette pohtique est-elle favorable à son indépendance? N'est-elle pas, au contraire, pour
elle une cause de faiblesse? Sans doute, le corn-merce extérieur a beaucoup augmenté depuis un quart de siècle. Mais cette augmentation continuerat-elle indéfiniment? Les bénéfices que donnaient j adis certaines industries ont déj à beaucoup diminué. Les agriculteurs prétendent que la politique mondiale n'exerce plus sur les esprits la même séduction qu'autrefois et qu'on est revenu de l'enthousiasme qu'elle avait d'abord provoqué. Ils prétendent que l'Allemagne ferait mieux, en prévision des éventualités menaçantes de l'avenir, de chercher à reprendre son indépendance, sa Selbstàndigkeit. Elle devrait, ajoutent-ils, chercher à se dégager des liens trop étroits qui l'unissent aux. autres peuples et développer ses ressources naturelles, de façon à pouvoir, au jour du danger, braver les autres pays. Beaucoup de bons esprits soutiennent, comme le faisait jadis F. List, que la nation normale est celle qui non seulement peut pourvoir à sa défense, mais qui peut aussi, grâce au développement simultané de son industrie et de son agriculture, vivre sur ses propres ressources sans dépendre de l'étranger. Cela, c'est plus beau en théorie qu'en pratique. L'Allemagne ne peut plus se suffire à elle-même. Elle s'éloigne de plus en plus du parfait équilibre préconisé par F. List. Il faut de toute nécessité trouver une sorte de moyen terme entre l'état commercial fermé, le geschlossener Handelsstaat de
Fichte, qui n'est plus possible, et une organisation économique orientée trop exclusivement vers le commerce d'exportation, qui est toujours chanceux. La hausse des prix a depuis quelques mois calmé les récriminations. Il faut reconnaître cependant que les frais d'exploitation et de mise en culture du sol absorbent une trop large part du revenu que la terre peut donner. Les observations que j'ai présentées à ce sujet dans mes Etudes sur les populations rurales de V Allemagne sont encore en grande partie exactes. Des rapports qui ont été soumis au congrès international des associations agricoles qui s'est tenu récemment à Bade (i), il résulte que, malgré les progrès réalisés par les sociétés coopératives de crédit qui ont rendu aux agriculteurs de très grands services, le sol allemand est encore dans les régions orientales de la Prusse fortement endetté. La cause la plus fréquente des dettes hypothécaires est l'inscription des créances des cohéritiers. Beaucoup de dettes proviennent aussi d'emprunts faits un peu à la légère pour améliorer le sol. Les usuriers jouent encore dans les contrées de l'Est un très grand rôle, et ils s'arrangent de façon à réclamer autant que possible le paiement de leurs créances au moment où les cultivateurs
(i) 20-22 mai 1912. Congrès tenu sous la direction de M. Haas (de Darmstadt), président de la Fédération internationale des
associations agricoles.
sont dans la gêne, afin de mettre ceux-ci plus complètement à leur discrétion en compliquant l'ancienne créance d'obligations nouvelles. L'endettement de la propriété a déterminé un grand nombre de ventes, il a eu aussi pour conséquence un mouvement considérable d'émigration qui est sans doute ralenti maintenant, mais qui a eu pour effet d'entraîner une diminution notable de population et par suite un véritable manque de bras dans certains districts. Beaucoup de grands domaines sont encore imparfaitement cultivés et ne donnent pas les rendements auxquels on pourrait s'attendre (i). Le malaise est accru par les charges très lourdes que l'État et la Commune font peser sur les propriétés foncières. Les impôts augmentent d'année en année, et les charges du service militaire atteignent fortement les populations rurales. La statistique des conseils de revision montre qu'on réforme un grand nombre d'ouvriers industriels ; ce sont les robustes fils de paysans qui servent à leur place. La service militaire frappe d'ailleurs
(i) Il convient toutefois de reconnaître que la grande plaine de l'Allemagne du Nord, souvenir des époques glaciaires, jusqu'ici en partie stérile, change peu à peu, grâce aux engrais cliiiniqucs. Pendant les vingt dernières années, on a conquis sur la lande plus d'un million d'hectares. C'est dans le grandduché d'Oldenbourg que les défrichements ont été le plus considérables. Le gouvernement prussien est saisi d'un projet de loi qui tend à accélérer le défrichement, en ménageant des réserves qui constitueront des parcs nationaux.
doublement les populations rurales ; les jeunes ouvriers des villes sont ordinairement émancipés de leur famille à vingt et un ans. A cet âge du moins ils partagent rarement leurs salaires avec leurs parents. Le jeune paysan vit au contraire presque toujours dans sa famille. Quand il part au régiment, il faut le remplacer par un domestique qui coûte cher. C'est quelquefois l'occasion d'un nouvel endettement.
La cherté croissante de la main-d'œuvre est une autre cause de souffrance. Il faut aujourd'hui retenir les ouvriers agricoles par des salaires beaucoup plus élevés que jadis. L'instabilité croissante des rapports des maîtres avec leurs serviteurs empire encore les choses.
Les progrès de l'exploitation et l'adoption de machines perfectionnées ont eu également leur contre-coup. Les propriétaires ruraux employaient jadis des ouvriers qui se contentaient de salaires modiques, mais qui étaient occupés toute l'année. La besogne se fait aujourd'hui en quelques semaines, et, pour compenser les longues périodes de chômage, les ouvriers augmentent leurs exigences.
Les assurances obligatoires sont venues enfin augmenter les charges de la terre, elles provoquent les récriminations d'un grand nombre de propriétaires.
J'ai eu plusieurs fois l'occasion de parler des
efforts qui ont été faits pour assurer la protection du foyer rural, pour maintenir (en conservant l'intégrité des domaines ruraux) une classe de paysans indépendants, ne craignant pas les crises agricoles, s'occupant sans découragement des cultures les mieux appropriées au sol et de l'élevage du bétail, constituant au point de vue politique comme au point de vue économique une assise inébranlable, particulièrement précieuse dans les époques troublées (i). Il faut bien reconnaître que ni la vieille coutume de VAnerbenrecht, ni l'institution des Hôferollen, ni les dispositions libérales du nouveau Code civil allemand qui laisse le champ libre aux réglementations locales et permet d'imposer l'^nerbenrecht là où il est traditionnel, n'ont pas donné tous les résultats qu'on espérait. D'ailleurs le mécontentement des exclus (et ce sont les plus nombreux) finit par avoir sur l'opinion publique une réaction considérable. Aussi le zèle des populations les plus directement intéressées au maintien des anciennes pratiques successorales a-t-il beaucoup diminué. Il paraît même que les Retitenbcinken, cette création ingénieuse qui permettait de concilier la possibilité pour l'acquéreur de se libérer par
(i) V. mes Etudes sur les populations rurales de V Allemagne, p. 191 ; et la préface que j'ai donnée au livre de A. de Brandt, Droits et coutumes des populations rurales de la France. Paris, X901.
simples prestations périodiques, avec le désir chez le vendeur de toucher immédiatement le prix intégral de l'immeuble, ne donnent pas toute satisfaction à ceux qui en font usage.
Il faut reconnaître qu'en dépit des progrès qu'ont faits les sociétés coopératives de crédit (i), les agriculteurs ne bénéficient pas autant que les industriels et les commerçants des transformations économiques du pays, et il y en a beaucoup qui sont dans une situation difficile. Et si le mouvement d'émigration est ralenti maintenant, il a eu pour effet d'entraîner une diminution de la population et, par suite, un manque de bras très fâcheux dans certains districts.
J'ai pu constater, d'autre part, que l'agitation socialiste pénètre les milieux ruraux ; on en a eu la preuve aux dernières élections (2). Elle a contribué à amener cet accroissement 'des salaires dont se plaignent tant les propriétaires ruraux, inquiets d'ailleurs de voir avec quelle âpreté les meneurs font appel aux « appétits de jouissance » des hommes qui depuis tant de siècles « laissent couler vers d'autres les sources de richesse, de force et de joie, qui jaillissent de la terre sous leurs outils ». On a essayé
(i) Landwirthschaftiche Genossenschafiszeitung, 1" novembre 1912, p. 84.
(2) Cf. Sozialpolitische Korrespondenz, 29 juin 1912, p. 200 et 205. V. aussi E. A. Muller, Der deutsche Bauernsiand. 2* édit. Gotha, 1912.
pendant les dernières élections de dresser contre le gouvernement, d'entraîner au besoin à la révolte les volontés de ces « misérables affamés » qui forment la plèbe agrarienne et dont la situation est malheureusement encore très précaire (i).
Dans certaines régions on se plaint de l'exode croissant des campagnards, exode particulièrement sensible dans les régions où prévaut la grande propriété (2). Cette question est en rapport avec la diminution de la natalité, sur laquelle nous reviendrons,
La natalité, en effet, reste plus forte dans les campagnes que dans les villes, et les enfants, grâce à de meilleures conditions hygiéniques, y sont plus robustes. Les campagnes allemandes ont été jusqu'ici une précieuse réserve d'hommes pour les besoins du service militaire. On comprend que l'exode rural inquiète nos voisins. Les efforts qu'ils ont faits pour créer de petites industries rurales dans le but de retenir les habitants sur le sol, ou pour organiser des foyers de travail féminin, n'ont pas jusqu'ici donné de grands résultats.
En Allemagne comme en France, le maintien sur le sol de populations agricoles devient un
(i) V. à cet égard les livres et les articles de K. Kautsky. L'un d'eux a été récemment traduit en français sous le titre a Révolution sociale. (Paris, Marcel Rivière, 1912, 223 p., iu-i8.)
(2) Mitteilungen des Handclsvertragsvereins, 5 mai 1912, p. 9.
grave problème social. Chaque recensement montre une diminution dans le nombre des habitants des communes rurales. Ce fait présage un affaiblissement de la race, dont il est grand temps, dit-on, de se préoccuper.