CHAPITRE VII
Comment étudier les embarras actuels de l'Allemagne sans parler de la poussée socialiste? J'ai été frappé, au cours de mes dernières enquêtes, des craintes qu'elle inspire.
Il convient d'abord de faire observer que les progrès croissants du socialisme remplissent de joie et d'espérance un certain nombre de travailleurs. Le nombre grandit dans les masses populaires de ceux qui croient qu'on arrivera à une révolution, non pas à une révolution bnisque et violente, mais à une transformation progressive des îissises économiques de la société. La majorité des ouvriers allemands se disent socialistes.
Mais il faut ensuite remarquer qu'ils ne se posent pas la question de savoir dans quelle mesure il conviendra de respecter la propriété privée. Ce qu'ils désirent, c'est l'amélioration de leur condition, et cette amélioration ne peut être réalisée d'après eux que par une transformation complète des rapports entre
le capital et le travail. I^s agitateurs cherchent à leur faire croire que cette transformation est la conséquence du développement même de l'humanité. La richesse, disent-ils, qui est le fruit d'une intensité de production dont les ouvriers sont le facteur principal, est si mal répartie que cela est inacceptable. C'est grâce à cette mauvaise répartition que beaucoup de gens vivent aujourd'hui dans l'aisance sans travailler, que beaucoup de gens sont dans une situation sociale qui n'est en rapport ni avec leur travail, ni avec leur mérite (i).
Les progrès si marqués du socialisme aux dernières élections tiennent, en grande partie, à un sentiment croissant de mauvais vouloir à l'égard des princes de la finance, des potentats de l'industrie, des bourgeois qui sont leurs alliés, et de tous ceux en général qui ont profité, sans se donner de peine, des richesses nouvelles qui ont été créées.
Les ouvriers allemands demandent donc à l'État de réglementer dans l'intérêt social l'organisation de la société, tout en admettant d'ailleurs que cette réglementation se fasse sous des formes très variées, par exemple au moyen de la municipalisation d'un
(i) V. notamment le curieux livre de Morris Hillquit, Der SoziaHsmus, seine Théorie und seine Praxis. Munich, 191 1. — V. aussi les observations de Max Adler, Der SoziaHsmus und die Intellektuellen. Berlin, 191 2; et l'article Sozialdemokratische Begriffsverkehrung, paru dans la revue Der Arbeitgeber, 15 mai 1912, p. 129.
certain nombre de services. La plupart des ouvriers, si l'on excepte les collectivistes proprement dits, ne paraissent désirer pour le moment autre chose qu'une législation sociale étendue, ayant surtout pour but de permettre aux classes laborieuses de. profiter « plus largement » de l'accroissement général de la richesse et du bien-être.
Et c'est par l'impôt qu'il faut que l'État prenne à ceux qui ont trop ou qui ont beaucoup, pour donner à ceux qui n'ont pas assez.
Les questions d'impôt, en présence surtout du renchérissement de la vie, préoccupent prodigieusement les ouvriers (i). Voyant la place que les questions d'argent tiennent dans la société actuelle, ils pensent que c'est par là qu'il faut atteindre les riches. J'ajouterai que ce qui les pousse à la révolte, ce n'est pas tant la richesse et l'inégalité des conditions (ils sont moins égalitaires que nos ouvriers français), que le spectacle, habilement exploité par les meneurs, de la richesse mal employée.
Ces idées entraînent comme conséquence une défiance croissante de l'ouvrier vis-à-vis du patron. Quelque explication qu'on en donne, il faut reconnaître que c'est un fait, un fait dont on doit tenir
(x) V. LicHTENPELT, Volksernâhrung und Teucrung. Stuttgart, 191a. V. aussi le Correspondenxblalt der Gcneralcommission der Gewerkschalten, 12 octobre 191 2, et le discours de Eulenburg, Dit Preissieigerung der Ictzlen JahrxchnU. (Publication de la Gehe-Sti/tung.) Leipzig, 191 2.
compte, et dont l'importance est encore accrue par cette considération que beaucoup de patrons sont systématiquement hostiles aux lois fiscales qui pourraient diminuer leurs gains, ou entraver les combinaisons économiques que les ouvriers voient de si mauvais œil.
L'idée d'une confiscation partielle des grosses fortunes sourit maintenant à un grand nombre de travailleurs. Même parmi ceux qui répudient la thèse collectiviste et restent attachés à l'idée de propriété, se répand cette conviction qu'il faut substituer à la doctrine de l'impôt sur les marchandises l'idée de l'impôt sur les personnes, aboutissant à une sorte de nivellement des situations.
Aussi bien la question sociale apparaît aujourd'hui comme un fleuve grossi de mille afiluents. Il est plus que jamais exact de dire qu'elle n'est pas, comme on l'a souvent répété jadis, une question de ventre ou d'estomac, eine Magenfrage, ou une question de jouissances matérielles à satisfaire. En dépit du renchérissement de la vie, la misère n'a pas augmenté, il est établi par des statistiques incontestables que la condition des ouvriers ne tend pas à empirer ; les salaires augmentent en même temps que le prix des choses nécessaires à la vie. Et non seulement les salaires ont grandi, mais on a réduit le nombre des heures de travail, on a beaucoup fait pour procurer aux déshérités de ce monde
des jouissances auxquelles leurs pères ou leurs grands-pères n'auraient même pas pensé. Si le mécontentement ne diminue pas, cela tient à des raisons d'ordre moral plus qu'à des raisons d'ordre matériel. L'ouvrier allemand, à mesure que la grande industrie se développe, se sent chaque jour placé dans une dépendance plus étroite de la besogne qui lui est assignée, de la machine dont il lui semble qu'il est devenu l'esclave ; il se sent en outre soumis à l'action de phénomènes économiques complexes dont il est impuissant à conjurer les effets ; comme son intelligence s'est d'ailleurs affinée, il croit remarquer que les rapports du capital et du travail dans une bonne partie des grandes usines sont dominés par l'idée de spéculation, par la préoccupation d'accroître les bénéfices, il voit qu'il s'agit de produire le plus vite et le meilleur marché possible, il remarque qu'on cherche à tirer de lui une utilité aussi considérable que faire se peut; il voit aussi parfois des fortunes qui lui paraissent acquises avec une scandaleuse rapidité, il accepte les prédications de ceux qui lui parlent de la tyrannie du capital, de la servitude dans laquelle, lui disent-ils, grâce au capital, il est placé. Nous avons, disait Cari Kloss à l'un des derniers congrès socialistes, un allié puissant, cet allié c'est le capitalisme qui a creusé dans de larges couches sociales le sillon du mécontentement.
Aussi les masses populaires acceptent-elles de plus en plus la doctrine du Klassenkampf, c'està-dire l'idée d'une guerre de classes à outrance. Elles se laissent séduire par une tactique qui consiste à ne montrer partout dans l'organisation actuelle qu'iniquité et exploitation. L'ouvrier est porté à généraliser les abus réels qui existent, à les expliquer par les intentions les plus noires, il y ajoute facilement des abus inventés à plaisir.
La lecture des journaux et des brochures socialistes provoque un sentiment de tristesse, un sentiment d'inquiétude aussi, car on cherche à faire pénétrer dan? l'esprit des masses cette idée que l'avènement du régime socialiste, c'est le produit nécessaire de l'évolution de l'humanité. I.^s ouvriers se nourrissent volontiers des illusions qu'un certain nombre de meneurs ont intérêt à entretenir dans leur esprit. Les formules qu'on leur sert sont parfois un peu au-dessus de leur compréhension, mais ils trouvent là comme une sorte de compensation à la monotonie de leur vie quotidienne. La façon savante dont on fait miroiter à leurs yeux la possibilité d'une sorte de spoliation des riches à leur profit contribue à donner à ces prédications plus d'attrait. L'attirail pompeux dont on a soin d'entourer la thèse socialiste la rend irrésistible.
Il est de plus en plus difficile aujourd'hui de détruire dans l'esprit des ouvriers cette conviction
que l'organisation économique actuelle est défectueuse. Ils rêvent maintenant d'un état de choses plus équitable et acceptent, les yeux fermés, des doctrines qu'ils n'ont ni le temps ni les moyens d'étudier, comme le malade qui, mécontent d'un médecin qui ne l'a pas guéri, se jette dans les bras du premier charlatan venu.
Le socialisme, à en juger par les statistiques présentées au congrès de Chemnitz (septembre 1912), continue à faire des progrès. Le rapport présenté à cette occasion nous apprend que les divers groupements socialistes comprennent 970 112 membres. C'est un progrès de 15 pour 100 sur l'exercice précédent. L'ensemble des journaux socialistes accuse un total de i 478 062 abonnés. Le nombre des députés socialistes élus aux divers parlements des 26 États dont se compose l'Empire atteint le chiffre de 224. Il y a plus de 10 000 conseillers municipaux socialistes l
Les revendications ouvrières peuvent dans un avenir prochain créer de gros embarras. Ceux mêmes qui reconnaissent qu'il faut faire des concessions à la poussée démocratique ne voient pas sans inquiétude le dangereux programme de « démocratisation de la puissance économique » qui séduit aujourd'hui les travailleurs.
C'est tout le système actuel de la production et de l'échange qu'on rêve de transformer. On
considère que l'organisation économique actuelle est entachée de vices « incurables » et qu'il faut créer un ordre nouveau, dans lequel la propriété capitaliste, d'une part, le salariat, de l'autre, seront abolis. On prétend d'ailleurs qu'en changeant les modes de production, les hommes changeront tous leurs rapports sociaux. C'est peu à peu, naturellement en quelque sorte, que se produira la socialisation des instruments de production et que triomphera la grande et féconde idée : « A chacun selon son travail (i). »
Ce programme, on espère le réaliser au moyen des syndicats. La question des syndicats, voilà un des problèmes dont on parle le plus. C'est à l'aide des syndicats qu'on se propose d'améliorer, en attendant sa disparition, le régime du salariat et de corriger les iniquités auxquelles aboutissent souvent les débats entre employeurs et employés. C'est aussi à l'aide des syndicats qu'on prétend donner satisfaction au besoin d'action collective qui s'éveille peu à peu dans les âmes (2).
Le mouvement syndical doit-il avoir pour conséquence un assagissement des ouvriers ? J 'ai d'autant plus de peine à le croire, que les syndicalistes, et
(i) V. sur la poussée du « socialisme juridique », Sinzheiher, Die Fôrderung des Arbeitsrechts durch die Arbeiterbewegung. Cf. Der Arbeitgeber, septembre 1912, p. 247.
(2) V. sur le dernier congrès des syndicats qui s'est tenu à Dresde : Deutsche Industrie Zeitung, 20 octobre 1912, p. 718.
je n'excepte pas les syndicalistes modérés, inspirent aux patrons et à tous ceux qui défendent l'organisation économique actuelle beaucoup de craintes. Certains prétendent que les modérés sont plus dangereux que les collectivistes euxmêmes, les conceptions de ceux-ci paraissant irréalisables (i).
C'est à peine si quelques industriels, pour des raisons particulières, se montrent sympatliiques, soit aux syndicats chrétiens, soit aux s^Tidicats du type Hirsch-Duncker, soit aux syndicats jaunes.
Ce sont ces derniers qu'on accepte le plus volontiers. On peut même dire qu'ils ont été créés à l'instigation des patrons. Ce sont des associations sages, qui vivent à l'aide des subsides qu'on leur accorde en cachette. Mais, précisément, pour ce motif, ils inspirent à tous les autres groupes syndicaux de grandes défiances. Ils ne joueront jamais un bien grand rôle.
Les syndicats Hirsch-Duncker prétendent, tout en faisant quelques concessions à l'interventionnisme, se placer sur le terrain de la liberté économique. Ils sont beaucoup plus indépendants que les précédents et paraissent vouloir se rapprocher
(i) Die Monopolbestrebungen dcr sotialdcmokratischen Gewerkscha/ten (Der Arbeitgeber, 15 juin 1912, p. 161). Les discours prononcés au congrès d'Essen prouvent d'ailleurs qu'il y a une sorte de réaction de l'individualisme contre la poussi!^e socialiste qui tend à submerger les populations de l'Allemagne.
des syndicats libres, avec lesquels ils ont engagé jadis des luttes acharnées.
On peut en dire autant des syndicats chrétiens dans lesquels figurent des catholiques et des protestants ; mais les premiers y sont beaucoup plus nombreux que les seconds. Les syndicats chrétiens diffèrent des syndicats « libres » à tendance révolutionnaire, moins par le but poursuivi que par les moyens d'action. Ils répudient le Klassenkampf et donnent à l'action morale une grande importance, cherchant à grouper dans une action commune des ouvriers appartenant aux deux confessions et travaillant côte à côte dans les mêmes ateliers, en ne leur demandant que d'être sincèrement convaincus de la vérité du christianisme et de la nécessité pour l'homme d'une religion. Ils ne sont généralement pas bien vus des patrons et des capitalistes. Ils ne sont pas soutenus non plus par ceux des catholiques, qui sont, par principe, hostiles à tous les groupements interconfessionnels et ne veulent que des associations a cathohques ». On paraît se défier en ce moment des groupements qui, se plaçant sur le terrain purement économique, veulent laisser de côté ces problèmes religieux qui sont en Allemagne la source de profondes divisions. C'est pourtant une « nécessité », comme l'ont reconnu un grand nombre de prêtres, le cardinal Fischer en particulier, de réunir dans un effort commun,
contre la poussée socialiste, si inquiétante, les ouvriers, catholiques et protestants, qui travaillent côte à côte dans les mêmes usines, vivant de la même vie, exposés aux mêmes dangers, souffrant des riiêmes difficultés et des mêmes maux.
La question des syndicats chrétiens a contribué à jeter le trouble parmi les catholiques allemands. Elle cause à beaucoup d'entre eux de grandes appréhensions pour l'avenir (i).
Nous nous bornerons à ajouter ici que les syndicats allemands continuent, en dépit des attaques dont ils sont l'objet, à faire des progrès. Le nombre des ouvriers syndiqués est maintenant de plus de 3 millions {2). Le mouvement syndical ne peut manquer d'introduire des changements de mentalité considérables dans ces masses populaires, habituées pendant des siècles à l'obéissance et dont on ne peut plus dire maintenant qu'elles ont gardé « le regard hiérarchique ». C'est par la constitution de syndicats que se traduit le mouvement d'ascension qui porte de plus en plus les travailleurs à s'émanciper et à travailler avec tant d'ardeur à asseoir la vie économique de l'Allemagne sur des fondements nouveaux.
(i) Voir ci-après Appendice II.
(2) Les syndicats libres {frète Gewerkschafien) groupent à eux seuls 2 378 034 ouvriers. Les autres (syndicats chrétiens, syndicats Hirsch-Duncker, syndicats jaunes, syndicats indépendants) en comptent près de 700 000.