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CHAPITRE II

Ce même soir de neige, vers huit heures, une sonnerie de téléphone requit le docteur Esther comme il s'apprêtait à sortir, selon sa coutume. M. Labernière le réclamait d'urgence.

Le médecin s'engagea dans la galerie de cure. Les flocons voltigeaient jusque sous la véranda. Ce retour d'hiver, en mars, prolongerait la période excellente de la cure, et la durée du séjour de ses hôtes. Le dégel, qui donne trop souvent le signal du départ, viendrait toujours assez tôt. Et le médecin-directeur se réjouit pour son cher Mont-Arvel. Il en oubliait sa visite.

Mais, dans l'ascenseur, à la pensée des Labernière, il fut repris de souci. Depuis huit jours, il entourait cette malade d'une sollicitude toute

spéciale. Une folie aussi, de vouloir sortir, fût-ce en traîneau! Et quelle nécessité, pour cette jeune femme, d'aller voir Blanchard à la maison d'En-IIaut? Depuis cette promenade, son état empirait. Sans doute, il faudrait aviser bientôt à l'envoyer dans la vallée. Inutile, n'est-ce pas, d'attrister la station du spectacle d'une fin inévitable? Certes, il la garderait le plus longtemps possible. Puisqu'elle venait demander un miracle à Mont-Arvel, elle apprendrait toujours trop tôt que le prodige ne s'accomplirait pas. Et puis, rien n'était pénible au docteur Esther comme de congédier deux hôtes à vingt francs par jour. Mais il n'hésitait jamais lorsqu'il s'agissait du renom de sa station : « On ne meurt pas à Mont-Arvel ».

Il tomba en pleine crise. Au chevet, Labernière, debout, semblait plus formidable encore que de coutume, comme gonflé, hérissé de toute sa peine contenue. Amy l'assistait, douloureuse. Mais le docteur Esther était endurci contre de tels spectacles. Son examen fut bref. Il se releva, fixé. L'heure sonnait d'agir. Labernière l'accompagna dans le couloir.

— Monsieur, dit le médecin, le péril n'est pas immédiat en soi-même....

Mensonge. Mais à quoi bon effrayer sans raison une famille inquiète? D'autant plus qu'il fallait rendre le départ acceptable. Labernière respira très fort.

— Mais, ajouta promptement le docteur Esther, il le deviendrait vite à Mont-Arvel. L'air de la montagne, surtout avec cette nouvelle tombée de neige, est trop dur pour une malade aussi éprouvée; beaucoup trop dur.

— Alors, interrogea Labernière, il faut partir?

— Désormais, toute heure passée sur la montagne sera nuisible, dit le docteur Esther.

— Partir? Dans cet état?

— Yous l'aggraverez encore en restant ici.

— Malgré le temps?

— Il sera plus clément dans la vallée. Croyezmoi, cher monsieur. Plus tôt vous y conduirez votre chère malade, mieux cela vaudra.

Un instant, le soupçon de la vérité effleura Labernière. Il demanda, hésitant devant le» mots :

— Au moins.... elle arrivera..., vivante?

— Mais certainement, affirma le docteur Esther.

11 n'en était pas très sûr. Mais pour lui, il importait surtout qu'elle partît vivante.

— C'est bien, dit Labernière. Quand pourrons-nous quitter Mont-Arvel?

— Il est trop tard pour le dernier train du soir, dit le docteur Esther. Mais le premier, demain matin....

— Ah! Si vite?

Il ne croyait pas le péril si pressant, sans

doute. Puis il ajouta :

— Nous le prendrons.

Le docteur Esther s'inclina et prit congé. Il

soupira, tout en descendant l'escalier. Il soupira de tristesse, car il rayait lui-même deux noms sur la liste de ses hôtes. Il soupira d'aise, car il évitait un deuil à son cher Mont-Arvel. Il rendit grâce au ciel d'avoir si vite fait accepter le départ à ce tarouche M. de Labernière. Puis il commença, comme chaque soir, sa promenade mystérieuse d'après souper...

Le docteur Esther avait en effet pleinemenl converti Labernière. Chez ceux qui tremblenl pour une existence chérie, la foi dans le médecin est si vive.... Maintenant, le salut n'apparaissait plus au malheureux à Mont-Arvel, mais dans la vallée. Toute sa volonté tendait vers ce seul but : amener Emma vivante sous un ciel plus clément.

Dès qu'il fut rentré dans la chambre, il voulut préparer la jeune femme au départ. Toutefois, il craignit qu'elle s'effrayât de ce changement si prompt, dont il s'était tout d'abord alarmé lui même.

Elle reposait, une main dans celle d'Amy. Il s'assit près du lit et parla de la descente comme d'un projet encore indécis. Mais la jeune femme l'accueillit d'un élan de joie.

— Oh! oui, n'est-ce pas quitter ce froid,

tout ce blanc, tout ce silence; on étouffe, sous cette neige....

Enhardi, Labernière parla d'un séjour dans une station de la vallée. Emma tourna sa tête sur l'oreiller, et le&yeux luisants de fièvre :

— C'est cela.... Nous retournerons dans notre

petit chalet, au bord du lac, à Glarens. Veux-tu? C'était un peu notre chez nous. C'est si gai, si joli. Ce doit cire déjà le printemps. Et tout près. J'étais moins malade qu'ici, n'est-ce pas? Quand pourrons-nous partir?

Alors il lui rapporta presque fidèlement son entretien avec le docteur Esther. Elle approuvait :

— C'est cela, c'est cela. Vois-tu, moi, je ne suis pas une malade de montagne. Je suis pour ville d'eaux. Demain! Demain nous quitterons cette vilaine neige. Quel bonheur! Déjà je sens que je vais mieux.

Elle se tourna vers Amy, qui l'enveloppait d'un regard anxieux et tendre :

— Et toi, tu nous rejoindras, n'est-ce pas? Tu n'as plus rien à faire ici. Et Clarens est sur ta route de retour. Ah! Comme nous allons être heureux. Maintenant, je vais dormir. Je veux être forte, pour le voyage. Bonsoir, mes deux....

Labernière mordait sa moustache. Son menton tremblait. Ah ! Cet espoir qui renaît quand il devrait s'éteindre. Il dit à Amy, tout bas :

— Elle s'assoupit. Allez vous reposer. De-

main matin, je vous demanderai de nous aider....

Elle acquiesça d'un signe de tête. Tous deux affermissaient leur visage. Mais dès que la jeune fille fut sortie, Labernière s'écroula sur un siège. Et la main devant les yeux, il laissa couler des larmes silencieuses.

Sur le seuil, Amy hésita une seconde. Puis elle courut chez Pèlerin, frappa, et dès qu'il eût ouvert, elle se jeta contre lui, sanglotant :

— Emma.... part demain.... le docteur la renvoie....

Pèlerin s'écarta. Il connaissait la terrible coutume du docteur Esther. Il cria :

— Ah! La malheureuse!

Amy, les yeux mouillés, lui prit les mains :

— N'est-ce pas?.... C'est le signe? C'est la fin. Ah! j'avais bien deviné....

De nouveau, elle se blottit contre lui. Et parmi ses pleurs :

— C'est atroce.... Ma pauvre Emma.... Et j'ai honte. Car je sens que je ne m'apitoie pas seulement sur elle, que j'ai peur aussi pour moi, que

je confonds la douleur de la perdre et celle de la suivre....

— Quoi? Encore cette folie! gronda Pèlerin. Mon Dieu! comment vous convaincre que vous êtes sauvée, guérie àjamais....? Pourtant, vous sentez bien que les signes du mal ont disparu....

— Yous ne pouvez plus me convaincre, ditelle. Yos paroles? Pieux mensonges. La guérison? Apparence. Tout espoir est trompeur, ici. Est-ce qu'Emma, en ce moment, ne croit pas retrouver la vie dans la vallée? Non, rien ne m'empêchera plus désormais d'écouter mon instinct. Toutes deux, nous avons le même mal, hérité du même père. Nous aurons la même mort....

Il désespérait de dissiper par des mots cette crainte exaltée. Et il l'endormait de caresses légères. Mais Amy, d'un geste bref, essuya ses yeux :

— Je mourrai, dit-elle. Mais qu'importe! Au chevet d'Emma, pendant ces crises horribles, devant ce sang, une seule pensée me poursuivait : « Demain ne compte plus. Oui, il faut vivre pleinement le présent, oublier l'avenir.... »

Et le présent, c'est nous, c'est nous deux. Oh! mon chéri, comme j'ai senti, à ce moment-là, que vous êtes tout pour moi.... que j'ai été créée pour vous.... que je vous aime depuis toujours. Dès que je vous ai vu, vous m'avez enveloppée de vous. De l'instant où vos lèvres ont effleuré les miennes, j'étais à vous. Oui, oublions tout. Je devine en moi une force inouïe d'amour, capable de donner,, d'éprouver des joies surhumaines...

Ils restaient toujours enlacés. Et Pèlerin, grisé des paroles d'Amy, ne songeait plus à réfréner des caresses profondes.

— Oui, disait-elle, je succomberai comme Emma. Mais avant, je veux comme elle mon bonheur, tout mon bonheur. Oh ! Je sais, je sais... J'ai compris votre noble contrainte, votre constant souci de m'éviter un malheur, au prix de quelles souffrances ! Mais, désormais, ma résolution est prise. Ne craignez plus rien. S'il survient quelque catastrophe, je saurais disparaître. J'ai tout prévu. Il ne vous arrivera rien ; je le veux. Nul ne saura. J'emporterai mon secret avec moi...

— Tais-toi ! Amy chérie, tais-toi...

Ce fut un cri do révolte et d'effroi. Ainsi, que

leur étreinte fût féconde, Amy se tuerait... II l'en crut capable. Elle continuait déjà, la voix égarée :

— Si, si. Et je n'ai même pas de mérite, puisque je dois toujours mourir. Qu'importe, à quelques mois près ! Moi aussi, comme Emma, je veux connaître un amour qui dure autant que ma vie. Je t'adore. Prends-moi! Prends-moi...

Elle étreignait Pèlerin, la tête renversée, comme l'enfant qui se hisse au mât de fête, les yeux levés vers le lot de bonheur. Et elle répétait, inondée d'espoirs délicieux :

— Prends-moi...

La solitude de la chambre, l'ardeur des paroles et des baisers, jusqu'à leur goût de sang et de mort, tout affolait Pèlerin, las de vaincre sa propre frénésie. Tous les mots de droiture et de pitié qui, un jour, dans les bois de dentelle blanche, Pavaient retenu au bord de la tentation, lui traversaient encore l'esprit. Il continuait de repousser en pensée ces caresses prudentes, qui avilissent l'amour. Mais jadis il tenait Amy

inerte dans ses bras; il ne luttait que contre luimême. Maintenant il luttait contre elle aussi... La volonté engourdie, il se voyait glisser vers la chute. Mais le sacrifice d'Amy le hantait jusque dans sa folie : « La posséder, c'était accepter qu'elle se tuât. » Il gémissait, d'une voix déchirée de sourde violence : « Oh! non, non », tandis que ses gestes démentaient ses paroles. Et toujours, la pensée martelante : « La posséder, c'est peut-être la tuer ». Le couple enlacé oscillait au milieu de la chambre, marquait aux yeux l'hésitation suprême. Mais soudain, comme un muscle se rompt d'un effort trop violent, Pèlerin, brisé par sa contrainte même, s'affaissa, sanglotant...

Elle cria :

— Vous pleurez! Mon Dieu! C'est moi qui vous fais pleurer !

Ces larmes tombaient sur sa fièvre. Dénouant à demi leur étreinte, elle lui caressa le visage de ses mains :

— Ah ! Je vous ai encore torturé, malgré moi. J'aurais dû ne pas parler. Mais je ne pouvais plus... J'étais folle. Venez là.

Doucement, elle lui blottit la tête contre son épaule :

— Dieu I Moi qui donnerais tout pour vous éviter un chagrin... Et je vous fais souffrir. Laissez-moi vous consoler, là, tout près. D'ordinaire, je me sens toute petite, devant vous ; et maintenant que vous avez de la peine, je voudrais vous bercer, vous protéger... C'est vous mon tout petit, à présent. Ne pleurez plus...

Il se dégagea, passant ses doigts sur ses paupières. Et il balbutiait :

— C'est stupide, n'est-ce pas?... Mais c'est passé. Ma pauvre chérie... je vous aime trop...

Soudés l'un à l'autre, ils marchèrent lentement vers la fenêtre, qui restait ouverte, selon la règle de la maison. Il neigeait toujours. La chambre éclairée projetait sa clarté dans la nuit. Et les flocons voltigeaient dans la lumière. Au delà, dans l'ombre, on devinait leur chute silencieuse et pressée.

Mais, brusquement, Amy se rejeta en arrière :

— Vous avez -vu? Un homme.

Sur la terrasse formée par le toit de galerie de

cure, tout près des fenêtres, un homme se promenait en effet.

— Bah ! dit Pèlerin, quelque amoureux de la neige.

Mais leur quiétude était rompue :

— Comment Emma pourra-t-elle partir demain par un temps pareil? dit Amy. Il faut que j'aille la voir. Pourvu qu'elle sommeille toujours...

Daus leur baiser d'adieu, au seuil de la porte, aux pensées tumultueuses qui hantaient encore Pèlerin, un souci nouveau s'ajoutait. Car dans cet amoureux de la neige, il avait reconnu la sombre figure du docteur Esther.

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