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CHAPITRE PREMIER

Après son souper, Berlha Siben descendit de la buanderie et gagna la petite chapelle attenante. Depuis la nuit tragique où elle s'était réfugiée près de sa sœur, elle ne quittait plus la maison grise. Loublieux persistait d'abord à la vouloir chasser, bien qu'il eût abandonné son accusation, faute de preuves apparentes. Mais le docteur Esther fut clément. Les filles vraiment saines et belles étaient trop rares. Il n'allait point en congédier une, pour satisfaire le dépit amoureux du majordome. Il avait simplement déplacé la servante. A la buanderie, sous la protection de sa sœur, elle se sentait à peu près à

3'abri de la haine ou des poursuites de Loublieux. Mais chaque jour, la porte de la chambre close lui rappelait l'horrible fin du cher petit Joflré. Elle ne s'en consolait pas. Et quelle dure existence, au milieu de tout ce linge où s'épanchaient d'indicibles misères... Alors, élevée dans; la foi catholique, elle venait souvent le soir, , dans la petite chapelle voisine, demandera son Dieu l'oubli de sa peine et la force de continuer sa dure vie.

Il neigeait, bien qu'on fût en mars. L'hiver, obligé de fuir, jetait à pleins bords ses réserves j de frimas. Les flocons se précipitaient en masses lourdes et molles, à croire qu'une invisible main se hâtait de vider le ciel.

Le souffle de la porte ouverte fit vaciller la courte flamme qui veillait, dans la pénombre de la voûte, au creux d'une coupe de cristal. Bertha s'agenouilla, et la neige, tassée à ses semelles, se détacha en petites plaques minces, qui fondirent sur le sol de pierre.

Que de prières elle avait entendues déjà, cette toute petite chapelle si proche du ciel, sans autre clocher que les cimes géantes! A Mont-Arvel,

)n aimait Dieu lui-même avec plus d'ardeur embrasée que partout ailleurs. Les âmes n'élevaient plus vers lui des soucis mesquins. Avec mgoisse, avec véhémence, on lui demandait ,out droit la vie, pour soi, pour un être adoré. 3t c'était là, sous ce toit, qu'on venait le prier ; iu dehors, le salut était épars dans le ciel bleu, a montagne, dans toute la nature; on espérait, 3ntre ces quatre murs, le trouver condensé, plus proche et plus miraculeux. D'autres demandaient encore à la Sagesse éternelle une lumière, une aide, dans ces mille drames où la mort jouait le grand rôle et dont Mont-Arvel était le théâtre.

Le vol de ces prières innombrables palpitait dans l'ombre de la voûte. On le sentait passer sur soi : plus que la gloire divine, la misère humaine sanctifiait l'humble chapelle.

De nouveau, la porte s'ouvrit. Deux femmes entrèrent : madame Decharme et sa belle-sœur Lucie. Elles secouèrent leur manteau pailleté de neige et s'agenouillèrent. La jeune fille attendait M. Linefors. Ils se rencontraient parfois dans cet asile, désert à pareille heure. Mais elle avait

dû prendre madame Decharme pour compagne et pour confidente, sûre d'ailleurs de cette mu tuelle indulgence à l'amour qui régnait sur toul Mont-Arvel. La neige, la surprise à bras levés de son frère, ne l'avaient pas arrêtée. Car les Suédois s'en allaient le soir môme, par le dernier train. Ils descendaient jusqu'à la côte provençale. Madame Linefors craignait pour elle le dégel prochain : elle voulait vivre.

Au dîner, elle avait pris congé de ses voisins de séjour. La chute de la neige la décidait au départ immédiat, car le train serait peut-être bloqué le lendemain. Et Lucie Decharme entendait encore l'adieu de l'étrange femme, ce : « A l'an prochain » résigné, triste et ferme à la fois, dont elle accompagna sa poignée de main.

Dès que M. Linefors fut entré dans la chapelle, la jeune fille le rejoignit. Debout près du seuil, dans l'ombre épaisse, il lui dit, toujours raidi de glace :

— Nous partons à Pinstant... J'aurais dû tenter de rester encore. Mais, maintenant qu'elle sait, je n'ose plus...

ji — Vous ne le pouviez pas, répondit Lucie. Il faut parlir.

Il demanda :

— M'écrirez-vous?

— J'ai réfléchi. Mieux vaut cesser, dit-elle. En vous écrivant, je ne pourrais pas oublier •qu'elle a surpris nos lettres. Gela me paralyserait. Je ne serais plus moi-même. Dites-vous sans cesse que je vous attends, que je ne cesserai pas de vous être fidèle. Gardez-moi toute dans votre souvenir, comme je vous garde dans le mien.

— Votre pensée ne me quitte jamais, dit-il. Ils se turent, songeant à l'épreuve, désormais

:plus cruelle, où chacun ignorerait tout de l'autre. Mais ils méprisaient la faiblesse. D'une voix ferme, Lucie Decharme reprit :

— Alors, dans huit mois, ici...

Il hésita, devant la crainte d'exprimer un ; espoir coupable; il répondit simplement :

— Oui. Au plus tard.

A ce moment, Bertha Siben passa près d'eux. Lucie Decharme tendit la main à son compagnon.

ni

— Adieu, dit-elle.

— Adieu.

Il lui baisa les doigts, s'inclina gravement et

sortit.

La jeune fille s'agenouilla près de sa bellesœur toujours prosternée. Elle pria le ciel de lui ?u adoucir la détresse, d'éloigner d'elle la lassitude et la tentation; et, bien que sa santé délicate fût raffermie grâce au miracle de la montagne, elle souhaita de rester également vaillante de corps et d'âme, pour parvenir au terme de l'épreuve. Mais elle n'osa pas supplier la Providence d'abréger la durée de l'attente, car elle eût demandé la mort d'une créature humaine.

A ses côtés, madame ûecharme priait aussi, pour attirer dans son cœur un peu de la force divine. Elevée sans religion, elle était entrée uniquement pour accompagner sa belle-sœur. Mais gagnée par la sainteté du lieu, seule, sans appui dans la vie, elle appelait, plus par superstition que par croyance, le secours du ciel contre la tentation. Car Morini la pressait de le suivre, avec une véhémence singulière, chaque jour grandissante. Et lasse des crises tyran-

niques de son mari, elle senlo.it faiblir sa résistance.

Longtemps, les deux femmes restèrent abîmées dans leurs prières. La neige tombait toujours lorsqu'elles sortirent. Tandis qu'elles suivaient l'étroite piste tracée par les pas enlre la buanderie et Mont-Arvel, une vive lumière éclaira le vol indécis des flocons. Le train du soir sortait de la gare, emportant les Linefors. Ses deux fanaux, l'un vert, l'autre blanc, proje-, taient dans la masse mouvante des flocons des cônes de clarté, où scintillait une pluie de diamants et d'émeraudes. Puis les roues, serrées aux rails, jetèrent leur long gémissement, mélancolique et sonore; le wagon s'enfonça, disparut dans un tournant. Et dans les obscures profondeurs de neige, rien n'apparut plus qu'une pâle lueur qui descendait vers la terre...

Dès que M. Decharme fut seul avec sa femme, il lui demanda, soupçonneux :

— Tu viens de la chapelle?

Gomme elle répondait d'un signe de lête, il s'approcha, la flaira, aspirant l'air à petits coups bruyants :

— Les vêtements s'imprègnent toujours d'encens, lorsqu'on vient d'une église. Les tiens ne sentent que ton parfum.

Elle haussa les épaules. La mesquine tyrannie de son mari avait exagéré l'indolence de sa nature. Elle s'enfermait dans une sorte de cuirasse d'indifférence, insensible aux coups.

Il reprit :

— Et qu'est-ce que tu as fait, dans cette chapelle?

— J'ai prié.

Il gronda :

— Ah! Je suis bien sûr que ce n'était pas pour moi. Tu te soucies bien de ton mari! Pour le bon Dieu, ou pour un autre, toujours dehors! Je pourrais passer et trépasser, que tu serais encore à la promenade.

Elle dit, résignée, en s'asseyant :

— N'exagère donc rien.

Debout devant elle, les bras croisés, il s'écria :

— Quoi? Quoi? Prétends-tu que je ne suis pas malade?

Bonne âme, elle eût voulu le rassurer; le docteur Blanchard lui avait souvent affirmé la

b énignité du mal. Mais ce maniaque s'irritait dès qu'on ne le croyait pas perdu.

Elle répondit mollement :

— Mais si, mais si.

— Comme tu dis cela ! Ah ! Tu n'as pas de cœur, au moins pour moi. Je m'en suis aperçu depuis longtemps. Crois-tu que ce n'est pas exaspérant, pour un malheureux comme moi, toujours étendu sur une chaise longue, de voir une femme qui entre, qui sort, qui ne s'arrête jamais, qui remue sans cesse l'air de la chambre?

Elle répliqua, placide :

— Si je t'exaspère, il ne fallait pas m'amener ici. Les hommes qui se soignent seuls ne manquent pas.

— C'est cela! Tu voudrais me quitter, n'est-ce pas, quand je me plains de ne pas te voir assez... C'est pourtant compréhensible, grand Dieu, que je souffre de me sentir usé, diminué par le mal et le souci, tandis que tu vas, que tu viens, toujours rose et belle, débordante de vie...

Du désir courait sous les mots. Elle frémit. Car elle connaissait de terribles retours : après l'odieux espionnage où il retournait les poches,

fouillait le porte-monnaie, scrutait les taches, la frappait même, exaspéré par la nonchalance de sa victime, il se jetait à genoux, rampait sur le tapis, implorait son pardon et le goûtait longuement, de toute l'ardeur tenace de son tempérament malade.

Il reprenait, s'oxaltant :

— Au fond, c'est ma vraie torture, à moi, de te voir si pleine de santé, de songer que je mourrai et que tu continueras de vivre, toujours rose, toujours souriante, de ta belle allure. Des hommes t'entoureront ; ils te courtiseront. Tu leur répondras. Tu leur... Et moi, moi, je ne serai plus...

11 se penchait vers elle, lui posant sur l'épaule sa main tremblante et moite.

• — Il y a des heures où cela me désespère si follement, que j'en deviens féroce. Penser que tu me survivras... On dit qu'en certains pays, on brûlait la veuve sur le bûcher de son mari. Ah ! par instants, comme je les comprends, ces peuples-là, comme je les envie !...

Elle s'était levée, les yeux agrandis :

Il lui prit la taille :

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— Oui... Il faut que je parle, que je te dise... C'est un désir qui me ravage, de ne pas te laisser aux autres... je voudrais entraîner avec moi ta santé, ta force, ta beauté... Ce n'est pas si fou : la nature a voulu que le mal se gagne. Vois-tu, c'est pour que le mourant ne s'en aille pas seul. Oui, parfois, tellement je souffre, je... j'espère... oui, je voudrais aider le hasard...

— Lâche ! cria-t-elle.

Elle se dégagea, toute droite. L'indicible des caresses lui traversa l'esprit. Elle crut sentir dans son sein le venin de ces baisers tenaces... Tout s'éclairait. Sous son indignation, son armure d'indifférence éclata. A son tour, elle fut emportée par le vent de frénésie qui soufflait à travers la maison. Elle plana au-dessus des hommes, de leurs préjugés et de leurs lois :

— Ah ! je comprends, maintenant, dil-elle. Tu veux me tuer... m'empoisonner. Ah ! la belle trouvaille ! Mais, misérable, si je mourais de ton mal, je ne le tiendrais peut-être pas de toi...

Il bégaya, lui serrant les poignets :

— Qu'est-ce que tu dis?

Mais elle ne tremblait plus. Un peu de leur

sang de folie coulait dans ses veines. Enfin, ne plus mentir! Elle jouissait des délices inouïes de la franchise.

— Eh ! bien oui, j'aime M. Morini... Maintenant, au moins, tu ne me tueras plus sans raison...

Et elle ferma les yeux, vraiment prête à mourir. Mais elle l'entendit murmurer, d'une voix lointaine :

— Ah! j'étouffe... C'est toi qui vas me tuer. ^ Elle le chercha du regard. Elle le vit à la fenêtre ouverte, les deux mains à la barre, buvant à longues haleines le cordial de l'air glacé... Elle resta stupéfaite. La trahison affole chez les hommes l'orgueil ou l'amour. Chez lui,l'égoïsme s'émouvait le premier. Elle connaissait l'éloignement de son mari pour toute secousse, toute émotion nuisible. Car il tremblait toujours devant la crainte d'une hémorragie. Il l'avait toujours évitée, d'ailleurs, si bien qu'on ne savait pas si son effroi était fondé. Elle-même n'y songeait plus, dans son éclat indigné. Et jamais elle n'aurait cru que ce souci pût le dominer en un tel moment.

Sans quiller la fenêtre, il agita le bras :

— Va-t'en... je ne veux pas le voir, t'interroger... je m'emporterais, je... Appelle Lucie. Vat'en, va-t'en.

Sur le seuil de la chambre, un instant, elle balança. La pitié, les liens tissés malgré tout par dix ans de vie commune, l'appréhension de Tinconnu, la retenaient au seuil. Tandis qu'elle se sentait attirée par les supplications fougueuses, tant de fois balbutiées, par l'enchanlement d'une vie amoureuse et neuve. Mais son mari se retourna :

— Tu veux décidément ma mort? Pourquoi laisses-tu celte porte ouverte ?

Elle la ferma. Elle était dehors.

D'un trait, elle courut chez Morini. Eclatant de surprise heureuse, il cria :

— Vous, vous, ma chérie !

— Moi, dit-elle, souriante et grave, moi pour toujours.

Il bondit sur elle, prompt comme un duelliste qui se fend. Il la saisit, effrayant de joie. Et il bégayait, haletant :

— Vrai ?... C'est vrai? Vous ne vous moquez

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pas, au moins? Ah ! ce serait alroce. Mais non. Vous êtes bonne. Vous ne vous joueriez pas de moi... Vous voilà! Vous m'écoutez enfin! Ma chérie à moi, rien qu'à moi. Et comment vous êtes-vous décidée? Dites vite. Parlez.

Elle conta en quatre mots la scène odieuse, son indignation emportée jusqu'à la franchise, l'âpre voluplé de pouvoir libérer d'un coup son âme et sa vie. Morini rugissait : « Bravo ! Bravo ! . . . Ah ! Ah!... » Il la caressait de gestes d'aveugle, étroits, frémissants et passionnés. Et il répétait :

— A moi, rien qu'à moi...

Elle lui dit doucement :

— Et maintenant, il faut fuir bien vite cette maison...

Fuir! Il n'y songeait plus, dans la brusque, ivresse du bonheur. Fuir... C'est vrai. Mais comment? De sa fortune, gaspillée en ces cinq ans qui devaient achever sa vie, à peine lui reslet-il une pincée d'or au fond de son gousset. Et la veille encore, il avait dû laisser impayée la lourde note du séjour à Mont-Arvel, présentée avec insistance.

Parbleu ! depuis longtemps, il en prenait; ouci. Mais, à mesure que fondaient ses ressoures, son désir grandissait d'emmener madame )echarme. Car, plus son existence lui paraissait >récaire, plus il souhaitait de l'achever en ibsolu bonheur.

. D'ailleurs, par une de ces inconséquences familières à l'honneur mâle, il n'hésitait pas à ntraîner madame Decharme dans sa ruine, mais il entendait bien n'emporter sa maîtresse sans autre richesse qu'elle-même.

Et chaque fois que l'obslacle d'argent se dressait devant lui, il l'écartait d'un mot : c« Je jouerai ». Oui, risquer ses dernières pièces d'or. Une heure de tapis vert lui donnerait des mois d'idéal avenir, ou bien achèverait sa perte. Mais où? quand? Un instant, il fut tenté de tout avouer à son amie. Mais la pudeur de l'argent l'emporta sur le scrupule. Il voulut enfanter un plan prompt et sûr. Son front impérieux se plissa sous l'effort.

Madame Decharme s'alarma de cette brusque rêverie. Son élan de colère tombé, elle fut effleurée de tristesse. Elle pensait bien que son

mari continuerait d'éviter tout scandale et toute violence. Mais elle avait hâte de fuir Mont-Arvel, de se jeter avec Morini en plein inconnu. Elle dit:

— Que cherchez-vous? Ne teniez- vous pas un projet tout prêt?

— Si, si, répondit-il vivement. Je combine... Voici. A une heure de train, au bord du Léman, vers Montreux, je sais des sites adorables; nous choisirons un chalet, sur la hauteur ; dès demain, au matin, nous partirons... voulez-vous?

Il n'ajoutait pas que ce site adorable s'embellissait d'un Kursaal. Et que là, dès le premier jour, il jouerait sa vie : il la gagnerait ou la perdrait.

Madame Decharme demanda :

— Demain?... C'est vrai; nous ne pouvons plus partir ce soir... J'ai tellement hâte de fuir cette maison.

Il répondit :

— Trop tard. Mais demain, au premier train, je vous jure. Et puis, jusque-là, ne serons-nous pas l'un à l'autre, complètement, pour la première fois. . . ! Dès ce soir je vais m'entendre avec

es

^ Diéner, le portier. Je sais qu'il s'occupe de location. Il m'a fait des offres. Tout sera prêt. Dc- «fmain, nous n'aurons plus qu'à partir... Le temps de voir cet homme. Je reviens.

Bien qu'il fut neuf heures à peine, Diéner avait déserté son pelit bureau, au pied de l'es- ^calier. Un instant, Morini resta déconcerté. Dans sa fièvre, tout hasard lui paraissait un signe du destin. L'absence du portier lui laissait quelques instants de loisir. Et la tentation lui traversa l'esprit, en palpitation d'éclair : jouer ses pièces d'or, tout de suite, dans le petit salon, où la partie durait jusqu'à minuit... juste le temps d'emplir son gousset... il libérerait sa note, quitterait Mont-Arvel sans risquer une stupide I algarade, s'assurerait à l'avance des jours d'insouciant bonheur. Oh ! il serait sage, il saurait :s'arrêter à temps. Est-ce que madame Decharme ne l'attendait pas, là-haut? C'était sa sauvegarde.

Dès l'entrée, il découvrit un partenaire; un Persan, un marchand de diamants, prodigieusement riche. 11 passait presque toute l'année à Mont-Arvel. Car la montagne lui prolongeait la

vie. La maladie lui avait sculpté une face de Kalmouck, jaune et sèche, à cavités profondes, mangée de barbe noire. Tout menu, il promenait à travers les tables son petit sourire humble et las; les mains dans les poches hautes de son pantalon, il pétrissait la poignée d'or qu'il venait de gagner ou qu'il allait perdre. Indifférent à^ l'argent, il était toujours prêt à le risquer. Car il ne demandait au jeu que l'oubli. Une fois les cartes en main, il échappait à la peur de mourir.

— Une partie? proposa Morini.

L'autre accepta, de son petit rire résigné. L'Italien mit comme enjeu sa pincée d'or, toute sa fortune. Et tout de suite, Morini s'irrita de ne pas pouvoir maîtriser le tremblement de ses mains. Comment dompterait-il le hasard, s'il n'était même pas maître de ses doigts énervés? Cependant il gagna. Les pièces s'amassaient. Ah! comme il allait jeter cet argent à la face de l'ignoble Esther, qui tremblait pour sa note! Et il lui en resterait pour descendre au Léman, sans compter. Là, il jouerait encore, il gagnerait toujours. Ah! la belle vie à deux, dense, pleine et claire, comme ces pièces d'or qui s'en-

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tassaient. Le Persan souriait toujours humblement, au fond de sa barbe dévorante. Un coup I subit de malchance dégrisa Morini. S'il se levait? (S'il se sauvait? Son sort immédiat est assuré... jNon. Il faut réparer au moins la petite brèche. (Mais elle s'élargit, au contraire. Ce n'est pas pos- Isible? Voyons, ce tas d'or, c'est son avenir, i celui de madame Decharme. Il ne va pas le laisser s'évaporer... Mais à quoi bon tendre sa volonté, serrer les dents, gonfler son front? La veine fuit. Elle s'échappe comme le sang d'une blessure. Impossible de l'étancher; elle coule, entraînant avec elle l'or, la vie. Et ce Kalmouck qui sourit toujours, narquois et désabusé! Songer qu'il se moque, lui, de gagner ou de perdre. Ah! s'il savait...

Maintenant, c'est fini. Plus rien. Même pas la pincée de pièces mise au jeu. Le ras du tapis. Le Persan s'est levé et ses mains, dans les poches hautes de son pantalon, pétrissent des poignées d'or. Il sourit :

— Demain, la revanche ?

El Morini, égaré :

— Oui, c'est cela, demain.

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