CHAPITRE III
Le passage du docteur Eslher laissa sur Pèlerin une trace de malaise et de dépit. Il se leva, jeta loin son journal, et regarda dormir Amy Chardonne.
Quel mystère, ce visage dans le sommeil... Encore, sur un visage éveillé, l'âme tour à tour se dissimule et se révèle. Mais, là, elle a baissé sur elle le rideau desf Daupières et, blottie dans un réduit ignoré, elle dort... Elle ne laisse plus, de l'être vivant, qu'un moulage inimitable, une sorte de signalement parfait. Et des innombrables sensations que notre énergie debout sait cacher, une seule surgit sur la face au repos : la fatigue.
Mais, sur ce visage de jeune fille, par ui miracle charmant, la frange blonde des cils abaissés cache l'ombre de lassitude étendue sous les yeux. Rien n'apparaît plus de tout ce qu'elle a souffert, de tout ce qu'elle souffre. Douce petite... Le sommeil lui verse l'oubli et lui rend ses traits adolescents : il abolit les dures années, en elle comme sur son visage.
Cependant, sous cette chair paisible, circule une vie secrète, active, sans pensée, sans instinct f même, une vie de fleur...
Et c'est vrai, qu'invinciblement, dès l'abord, son visage rappelle le grain délicat, les contours fermes et doux des pétales. Affranchie de ces ressemblances animales qui pèsent comme des tares lointaines sur tant de faces humaines, elle n'est parente que des fleurs.
Eveillée, elle leur est plus pareille encore; car, ainsi qu'une corolle, il semble qu'elle laisse voir son cœur... Chez elle, le visage doit toujours laisser paraître l'âme, traduire sa pensée aux yeux, comme un juste instrument rend sensible une musique à l'oreille. Et c'est la vraie beauté, que l'on subit si souvent sans, la com-
prendre, cet accord harmonieux, absolu, du visible et de l'invisible.
Mais dans le sommeil, la fleur a refermé son calice. Et devant l'énigme absolue de ce doux visage endormi, Pèlerin fut pénétré d'un désir attendri, violent, de descendre dans celte petite vie délicate et courageuse. Il souhaita le réveil de la jeune fille, comme si elle allait vraiment dévoiler ses pensées en levant ses pauipières.
Lorsqu'elle cessa de dormir, il était encore debout devant elle.
Tout de suite, le sommeil effacé du front par an geste rapide :
— Gomment, vous m'attendiez là? dit-elle. ['ai dormi longtemps?
Il répondit en souriant :
— Il n'est même pas quatre heures. Je voulais être près de vous quand vous ouvririez les yeux. Je sais qu'il y a un vilain petit moment à passer, lorsqu'on se réveille, pour la première ois, seul, après un long voyage. Les yeux ne econnaissent pas le site nouveau ; et la ménoire, qui a tout oublié dans le sommeil, est
obligée, dans un court instant, de tout se rappeler...
— C'est vrai, dit-elle. Il faut tout rapprendre ; la raison du départ, les adieux, le train... Et c'est si pénible de se souvenir.
Il reprit :
— La chaîne est rompue; il faut la renouer. C'est à quoi j'ai voulu vous aider un peu.
Elle lui dit, d'une lente voix de gratitude :
— Comme vous êtes devenu bon...
— Devenu?
— Oui. Quelque chose, depuis autrefois, est changé dans vos traits : dans vos yeux, dansj votre lèvre surtout. Je m'en suis aperçu tout de suite. Moi, vous savez, je crois aux lignes dut visage, de la main, de l'écriture, à toutes les \ lignes...
— Mais je vous paraissais donc bien méchant, | autrefois?
— Méchant? Non. Mais j'avais peur de vous tout de même, peur de votre sourire. Un sourire sarcastique, qui vous relevait le coin de la lèvre. Et le dimanche, quand nos parents se réunissaient et que vous apparaissiez — jamais bien
mgtemps, d'ailleurs — je devenais toute petite, >ute muette, tant vous m'effariez. Oh! vous ne ous en aperceviez pas, je sais bien. Vous îgardiez au-dessus de moi, du haut de votre rand faux-col, vous m'ignoriez. Au fond, j'en &is dépitée, mais si par hasard vos yeux tom- ■aient sur ma petite personne, je souhaitais de isparaître sous la table...
— Oh! Amy...
Le prénom jaillit tout court, comme autrefois, t Pèlerin aurait voulu être encore à ce temps ''intain, pour demander pardon tout de suite ;î cette peine involontaire. Il ajouta :
— Vous avez raison. Vingt ans. C'est le maujiis âge. On est tout orgueil et dureté. Par
ainte de se livrer, on s'empèse comme ce meux faux-col; de l'homme qu'on veut paraîje, on n'imite que les travers, sans les pouvoir |>précier; afin d'épouser la vie, on répudie la (mille; et parce qu'on n'a pas souffert, on fait uffrir. Et puis, dix ans passent. On était un ourgeon dur, gommé de sève amère; on devient :ie brave petite feuille éventée, mouillée, brûlée irles saisons. Alors, on s'aperçoit que la fran-
chise et la bonté valent mieux que l'orgueil et la sécheresse. Et il ne reste plus qu'à les développer, comme les muscles, par l'exercice. Et voilà, mademoiselle, pourquoi vous m'avez trouvé la lèvre meilleure.
— Franc et bon, alors? Mes compliments.
— Dame! Bon, vous l'avez dit. Franc : je vous le prouve. Et puis, est-ce qu'on sait? Nous surprenons parfois en nous des mouvements si contradictoires, et d'autres si différents de ceux que notre prochain nous suppose... Chacun se connaît trop pour se bien connaître. Et vous, que lisez-vous dans votre main?
— Oh! moi, dit-elle, j'avais la main d'une petite personne volontaire, sensible et passablement fière. Mais la maladie a brouillé, amolli toutes les lignes. Ma paume est moite; elle a la fièvre.
Elle sourit tristement, et, pour échapper au souci :
— Passez-vous quelquefois dans notre vieille rue Brochant?
— Rarement, dit-il. Je n'aime pas ces pèlerinages-là. Ils m'attristent. Les maisons n'ont-
elles pas changé? elles me font sentir que j'ai vieilli. A-t-on démoli, rebâti? je songe : la ville elle-même s'est déjà modifiée!
— Oh ! Je ne pense pas comme vous. Je serais si heureuse de retrouver tout ce coin-là. Je sens que la douceur l'emporterait sur la mélancolie. J'aime le retrouver en fermant les yeux ; ne serais-je pas plus contente de le revoir en les ouvrant? Vous savez, je dois avoir une âme très vieille, une âme sentimentale de grand'mère, car j'ai le goût des reliques et du passé. Et je vous ferai subir de sérieux examens sur toutes les petites boutiques du quartier. C'est mon seul temps heureux, à moi. Déjà consciente et pas encore éprouvée. Oh! j'adorais mon père. C'est le secret de mon bonheur. Je l'ai toujours vu parfait, divin. J'étais follement fière de tout ce qui le touchait. Même de son métier de bureau, pas bien glorieux pourtant. Et puis, aux heures de loisir, il se montrait si artiste, si ingénieux. A quoi n'a-t-il pas touché, d'une main heureuse. Je lui dois mon tout petit bout de talent. Dieu! Si je l'aimais! Et comme cela embellit la vie, d'aimer. Parfois, il me semble
que, pendant tout ce bon temps-là, il a toujours fait du soleil. Et par moment, aussi, j'éprouve comme une joie amère, presque voluptueuse, à savoir que je mourrai du môme mal que lui, que c'est encore quelque chose de lui que j'ai dans mon sang...
— Amy!... Mais, vous, vous guérirez.
— Sait-on? Ah! le bon temps n'a pas duré. Vers mes quinze ans, après votre départ, père s'est affaibli ; nous avons dû quitter Paris pour son pays, Felletin. Il a vécu trois ans, malade... Vous n'avez pas connu ces épreuves-là? Vos parents vivent encore?
Pèlerin glissa sur le contraste pénible :
— Oui. Nous sommes voisins, à Paris.
— Ce doit être si doux, pour un homme, de pouvoir offrir son succès à ceux qui lui ont donné la vie...
— Cependant, coupa de nouveau Pèlerin, vous êtes encore très entourée.
— C'est vrai; mais — je ne devrais pas parler ainsi; je me confie à vous comme à un ami très ancien — mais... ce n'est pas la même chose. Moi qui vivais prosternée, agenouillée en adora-
tion, qui ne songeais pas que cela pût jamais finir, moi pour qui c'était la raison d'exister, il m'a fallu subitement aider, protéger. Car ma mère elle-même, depuis son deuil, est désemparée, sans âme; père pensait pour elle. Je suis devenue une petite maman très raisonnable. Car il me semble que je les aime tous comme mes enfants. N'est-ce pas ce qu'on doit éprouver pour eux? Vous devez savoir, vous qui en avez?
— Sans doute. On les aime bien aussi pour leur grâce, leur pureté, leur fraîcheur d'âme et de peau. Mais surtout, en effet, pour les sacrifices qu'ils coûtent. Ce sont de petites tirelires où l'on met son sommeil, son souci, son argent, en un mot l'épargne de sa vie, dont ils font la leur.
— Un placement de père de famille, dit brièvement Amy.
Elle eut un rire saccadé, un peu douloureux, comme le présage d'une toux. Elle ajouta :
— Quel âge ont les vôtres?
— Cinq et trois ans. Lise et Claude.
Elle s'accouda sur sa chaise longue, et toujours un peu fébrile de geste et de voix :
— Faites-moi voir leurs portraits. Vous les avez certainement dans votre portefeuille.
Pèlerin, surpris — car elle devinait juste — hésita un instant. Craignait-il d'attrister davantage la jeune fille, en étalant devant elle sa vie assise, complète? Voulut-il isoler ces images du foyer ? Il n'aurait pas su le dire lui-même. Enfin, il obéit, tira et tendit les deux cartes.
Elle les regarda longtemps, attendrie.
— Sont-ils amour!
Puis, la voix rapide :
— Et la maman? Vous devez l'avoir aussi, là.
Et elle désigna du doigt la poche du portefeuille. Pèlerin fut tenté de nier. Sa gêne augmentait. Mais il détestait mentir. Il sortit Je carton. Amy Ghardonne le plaça entre les deux autres et son visage prit, comme en reflet, l'expression glacée, fixe et mystérieuse des portraits. Pèlerin aurait voulu les lui retirer, car il souffrait d'une peine obscure.
— Elle est très jolie, dit nerveusement la
jeune fille, en lui rendant les trois cartes. D'ailleurs, jadis, vous déclariez que vous n'épouseriez qu'une jolie femme.
— Vous n'oubliez rien!
— De ce temps-là, non. Ah! vous avez tout. Vous êtes heureux, pleinement heureux. On vous aime, vous êtes aimé...
Il ne nia pas. N'était-il pas, en effet, aussi heureux qu'on peut l'être? C'eût élé presque lâche de s'en défendre. Son mariage aurait, sur examen, mérité la mention « bien )>. L'histoire banale : le tendre, le pressant complot de famille, la fiancée offerte par des mains amies, acceptée joyeusement, à cette vingt-cinquième année, ce premier palier propice au mariage, où l'homme quitte le plaisir vénal pour atteindre l'aventure mondaine; ensuite, un temps où tout exhale une bonne odeur de neuf : le cœur, les meubles, le linge, les lèvres, tout; puis, viennent les enfants, l'habitude, les soucis, la mutuelle clairvoyance; inévitables intempéries, qui défeuillent peu à peu la fraîche fleur des primes années, mais qui découvrent et fécondent un solide fruit de tendresse, dont le suc tonique et sain reste encore
le vrai, l'unique cordial, aux heures d'épreuve ou de détresse...
Cependant, le jour de novembre baissait. Peu à peu, des groupes entraient dans le jardin d'hiver, s'asseyaient sur les sièges de jonc, autour des tables : des curistes qui se délassaient de la chaise longue, sans vouloir affronter la promenade en montagne. Des serveurs apportaient le thé sur des plateaux de métal, au bout de leurs doigts écartés. Des bulles électriques s'allumèrent en lustres discrets, parmi les feuillages. Et soudain, quatre grandes jeunes filles, vêtues de simples robes blanches, coiffées de bandeaux noirs, entrèrent avec leur violon sous le bras. Tous les jours, vers cinq heures, dans le jardin d'hiver, puis le soir dans le salon, paraissait ce quatuor de jeunesse et de grâce, pour la joie de l'oreille et du regard. On ne savait rien de ces mystérieuses musiciennes, découvertes par le flair subtil de Loublieux. On les disait Italiennes, ouValaques, ou Viennoises. Chastes, sûrement. Seules, dans cette atmosphère amoureuse, elles résistaient aux prières agenouillées, aux mains jointes, aux plaintes tristes comme des
agonies, à l'or, aux larmes, à l'amour frère de la mort. Groupées sur l'estrade, au milieu des plantes vertes, elles semblaient quatre grandes fleurs de montagne, vierges et blanches. Et soudain, d'un grand coup d'archet, elles ravirent à la terre les âmes frissonnantes.
D'un irrésistible élan, Amy Chardonne abattit sa main crispée sur le poignet de Pèlerin :
— Ah ! dit-elle, la musique m'affole. Tout s'exalte en moi. J'ai besoin de parler, d'être franche, de chanter, de pleurer, d'être heureuse... Je ne sais plus...
Et, pour se railler :
— Je ressemble, tenez, à ces lampes qui ne sont que de petites boules de verre, et dont le courant fait de la lumière... Et vous, vous ne ressentez rien?
— Si, dit-il de cette voix neutre, lointaine, qu'on prend à travers la musique : c'est une ivresse soudaine, forte et saine...
— N'est-ce pas, dit-elle, que la vie semble subitement meilleure... Ah! quel mirage! Si vous saviez, parfois, comme elle me fait horreur!... Sans les devoirs que je me suis créés,
comme cela me serait égal de mourir!... E pourtant...
— Ne dites pas cela, Amy, répondit forte ment Pèlerin. Il faut vivre. Il faut espérer. L sort se lasse d'être injuste.
Us se turent, enveloppés de l'âme nerveus des violons. En ce moment, il aurait voulu pou voir corriger le deslin, rendre à la jeune fille c bonheur que la vie lui refusait. Elle sentai gronder dans sa poitrine brûlante, attisée en core par le souvenir paternel, ce besoin d'adora tion agenouillée, absolue, qui lui avait sembL jadis, qui lui semblait encore, l'unique raisoi de vivre. Et la musique les transportait jusqu'ai royaume de leur rêve.
Amy Chardonne, encore toute grisée d'harmonie, regagnait sa chambre par les longs corridors obscurs, quand brusquement les lampes de plafond s'aLlumèrent, au cœur de leurs colle rettes blanches. Et la jeune fille vit alors courii devant elle une silhouette de femme, à l'allun effarée d'une hirondelle entrée dans un logii par une vitre ouverte. Madame Decharme ! Ell<
semblait vouloir pénétrer le mur. Mais une porte s'ouvrit. Elle disparut.
> Déjà, Morini la recevait, l'étreignait dans ses bras. Ils se trouvaient dans ce petit salon qui valait au jeune italien l'indulgence du docteur Esther. 11 balbutia :
— Ma chérie, ma chérie... enfin, vous voilà. i II couvrait tout le visage de sa maîtresse de ipelits baisers frémissants, l'enveloppait d'une voilette de caresses.
— Gomme votre pauvre cœur bat, dit-il encore.
* — J'ai si peur, chaque fois que je viens... Cette jeune fille qui s'est assise à notre table ce natin m'a vue entrer. Elle m'a sûrement reconnue. Et ce vilain docteur qui rôde partout, ju'on craint toujours de voir paraître...
Morini, penché sur la nuque blanche et pleine, redressa la tête, s'éloigna un peu :
— Ah ! Celui-là , je le déteste à mort. Je le sens m tout contraire à moi. C'est l'ennemi même. Mais il s'agit bien de ce vieux sinistre. Vous, j/ous, ma chérie, parlez de vous...
— Moi, moi, dit-elle en souriant, j'ai bien
failli ne pas venir. Mon mari ne me quittait pas. Enfin, il est parti avec Lucie, ma sœur, pour une petite promenade en montagne. 11 est si jaloux, par instants. Sans cesse, il faut être près de lui, à portée de ses yeux. Il s'irrite pour un regard qu'on pose ailleurs que sur lui. 11 faut n'admirer que lui, n'écouter que lui. Il épie tout, il soupçonne tout... sauf la vérité, naturellement. Mais vous ne pouvez pas imaginer comme il est méchant. Oh! ces questions, ces scènes, ces réconciliations... C'est odieux. Si- je vous disais...
Morini, tandis qu'elle parlait, l'avait reprise et bercée dans ses bras. Et de ses dents fines et fortes, en lames d'ivoire, il coupait de tout petits cheveux follets, sur la nuque, et s'en repaissait comme d'un peu d'elle-même. Lorsqu'elle se tut, il s'écarta de nouveau, lui prit les mains; et plongeant son regard dans ces larges yeux noirs, ternis par la vision des turpitudes d'alcôve :
— Mais, dites, dites...
Elle secoua la tête :
— INon, non, je ne peux pas.
— Eh ! bien, prononça-t-il en lui sériant les
mains, moi je dis que cela ne peut pas durer. Je dis, je recèle qu'il faut fuir. Que quittez- vous? Un bourreau. Vous n'avez pas d'enfants. Venez, venez. Nous nous sauverons dans un chalet perdu, là-haut, ou bien à l'autre face de la terre, à notre fantaisie. Je sais : ma vie est mesurée. C'est vrai. Mais qu'importe le reste du temps, le reste des hommes, quand on aime! Est-ce qu'on ne peut pas concentrer le bonheur, est-ce qu'on ne peut pas vivre plus, en un an, par exemple, qu'un tas de gens dans toute une existence? D'ailleurs, je sens que je guérirai, par vous, pour vous. Vous serez ma force, comme vous êtes ma joie. Venez, venez. Je vous aimerai tant! Songez comme on aime bien, comme on aime fort, quand on craint de mourir. Entre le jour présent et la menace prochaine, la vie, sans cesse, se resserre, se comprime. Tout en elle devient violent, explosif. Et ma vie c'est vous. Et je suis heureux de cette crainte qui me fait tant vous aimer. Venez, venez...
Elle écoutait, embellie, grisée, comme toutes, par la violence de l'amour, par l'appât romanesque du voyage, de l'évasion. Déjà, cette
ivresse l'avait perdue, elle qui, pendant dix ans, était restée honnête et passive sous le joug du despote jaloux. Dans ce séjour d'amour et de mort, où Ton semblait marcher sur les nuages plus que sur le sol ferme, où l'on perdait de vue les lois et les préjugés des hommes, moins d'un mois avait suffi, pour que, désarmée par la pitié, elle laissât pénétrer cette fougue enflammée dans son cœur, comme un fer rougi.
Debout contre lui, elle lui caressait le front de la main. Il était traversé d'une mince ride verticale qui formait avec le nez fin et la barre des sourcils, une étoile de beauté impérieuse.
Soudain, elle se reprit :
— Non, non, c'est impossible, mon grand chéri. Ne songeons qu'au présent, où nous sommes ensemble, tous les deux. Non, il ne faut pas. Et puis, j'ai de la pitié pour ce malheureux. Il est méchant parce qu'il souffre. Je ne peux pas l'abandonner.
Il gémit :
— Et moi, est-ce que je ne souffre pas? Ah ! Si vous saviez, à votre tour, le fond de ma peine et combien je suis menacé...
Mais, pas plus qu'elle ne pouvait révéler l'avilissante tyrannie d'une jalousie malade et passionnée, il ne pouvait avouer tout haut le secret de sa misère. Ali! l'irrémédiable folie! En apprenant son mal, n'avait-il pas, avec sa véhémence ordinaire, contraint le médecin de lui fixer le terme de sa vie? L'autre, pris à la gorge, lui avait donné cinq ans. Alors, se trouvant seul dans le monde, il avait coupé son demimillion en cinq parts égales, et vécu comme un homme libre, jeune, intelligent, artiste, qui dépense cent mille francs par an. Puis, le terme approchant d'une vitesse affolante, il avait pris peur, s'était réfugié, dans l'espoir de guérir, à Mont-Àrvel, où trop tard il rencontrait le bienfait d'un véritable amour. Trop tard. Car dans deux mois il serait pauvre, mais pauvre à ce qu'un mendiant lui fit l'aumône. Et pourtant, si sa maîtresse consentait à le suivre? Eh! Quoi? 11 travaillerait, il peindrait, il jouerait...
Mais il n'avoua rien. Et il gémit seulement :
— Je voudrais tant le bonheur absolu... Vous avoir à moi, uniquement à moi...
Elle soupira, secouant doucement la tête. La
nuit tombait. Les promeneurs rentreraient bientôt. Son mari la réclamerait; il l'interrogerait, s'il lui en prenait le caprice. Et il faudrait mentir, toujours mentir, apaiser d'une fable stupide les inquiètes questions du jaloux. Toujours le masque, même dans ce séjour perdu. Ah! L'impossible rêve de s'enfuir encore plus haut, plus loin...
Elle s'était laissé choir sur un canapé. Et comme il restait debout, le visage encore crispé, elle lui tendit ses lèvres d'un geste de grâce qui offrait tout son corps, sentant confusément, dans sa tendresse de femme, que c'était là le grand oubli de toutes les misères.