‹ Les embrasésChapitre 4 sur 12 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Une quinzaine plus tard, les Blanchard invitaient Amy Chardonne et Pèlerin au thé de quatre heures. Ils habitaient un petit pavillon isolé qu'ils partageaient avec l'économe, à l'aile gauche de la maison d'En-Haut.

Madame Blanchard requit l'aide de la jeune fille. C'était une petite femme pleine, rieuse, rose et blonde. Ses cheveux lourds croulaient sans cesse. Elle les relevait avec un peloton d'épingles de renfort, qu'elle piquait d'un geste vif, les coudes haut, la tête baissée.

Les deux hommes parcouraient le sanatorium. Le jeune médecin, fort épris de sa tâche, aimait montrer son domaine à Pèlerin, compagnon attentif et clairvoyant.

Toute l'hygiène, mais aucun luxe, dans celte maison cTEn-LIaut : une prison moderne. Partout, toujours l'aveuglante clarté. Mais la nudité voulue des murailles n'en apparaissait que plus blanche et froide, au lieu d'être, comme à Mont- Arvel, masquée par la grâce ingénieuse des contours et des coloris.

Mais le soin partout affirmé, absolu, de séparer les hommes des femmes, frappait surtout Pèlerin. Dans les chambres, dans les galeries de cure, les deux sexes occupaient deux ailes distinctes. Dans la salle à manger, dans le jardin, une allée centrale les isolait, comme au catéchisme. Et Pèlerin remarquant tout haut ce constant souci :

— C'est dans leur intérêt, dit Blanchard. 11 faut les défendre contre eux-mêmes. Surtout dans leur état. Ils échangent des regards, des gestes de baisers, des billets même, ce qu'ils peuvent, les pauvres diables!

11 affectait un ton léger, bien qu'il fût apitoyé sous son masque rude aux crins noirs. Car il aimait ses malades.

Bien plus, ils étaient prisonniers. Ils ne sor-

taient que sur la vaste terrasse remblayée devant la Maison. Môme pour une courte promenade au dehors, l'exeat du médecin élait nécessaire. Et, là encore, les hommes et les femmes ne pouvaient pas se rencontrer, car les jours de sortie en montagne étaient alternés.

— C'est un cloître, dit Pèlerin.

— Oui, mais pour leur salut dans cette vie, répliqua Blanchard.

Des pancartes, noires de consignes et de règlements imprimés, constellaient les murs.

— Comme cette discipline est dure, dit encore Pèlerin, qui s'était arrêté devant l'un de ces écriteaux. Des défenses, toujours.

— Que voulez-vous? Elle est nécessaire. Nous n'avons ici que des ouvriers de la Suisse romande, venus des centres induslriels, des villes. Ce sont de grands enfants. Ils ne sont pas éduqués, policés, comme vos beaux messieurs et vos belles daines de Mont-Arvel. Ceux-ci, s'ils en ont la ferme volonté, peuvent prendre sur eux-mêmes de suivre fidèlementla cure. Ici, il faut leur apprendrez se soigner, parfois malgré eux. Nous les condamnons à vivre ! S'ils s'y refusent : le renvoi.

— C'est dur.

— C'est logique. Songez combien d'autres attendent, dans leurs logis de faubourg, faute de place. Et encore n'acceptons-nous que les curables, les premières périodes. Toujours cette raison d'espace restreint, limite. C'est la vraie lutte pour l'existence : comment prendrionsnous ici un malade condamné, qui occuperait le lit, la chaise d'un malade guérissable? Ah! Ce n'est pas toujours drôle. Il y a des refus qui m'ont navré. Crisli! J'aurais mieux aimé couper une jambe.

— Ce n'est pas comme à Mont-Àrvel, remarqua Pèlerin.

— Ah ! A Mont-iVrvel... Ne me faites pas médire du docteur Esther. Et puis, enfin, ce n'est pas la même chose. A Mont-Arvel, on vend de l'espoir. Ici, on donne de la vie.

— La cure est gratuite?

— A peu près. L'œuvre vit... de bonnes œuvres. Elle a été fondée par un entrepreneur vaudois, enrichi dans la construction d'hôtels, en souvenir de sa femme morte phtisique. Il a donné le million...

Et il ajoutait, par taquinerie, lorsque sa femme était présente, avec cet irrespect de la mort propre au médecin : C'est un ex-voto.

Comme ils approchaient du pavillon, Pèlerin s'arrêta. La voix et le visage inquiets :

— Et vraiment, vous en guérissez?

— Un sur quatre environ. Vraiment guéris. Mais il faut les prendre au début, absolument. La plupart des autres sont améliorés. Il leur faudrait revenir. Mais, dit-il, voilà l'effroyable problème : comment un ouvrier, comment même un homme de la classe moyenne, peut-il, plusieurs années, cesser quatre mois son travail? On a bien trouvé le remède, dit-il en montrant d'un geste la montagne et l'espace bleu. Mais on n'a pas encore trouvé le moyen de l'appliquer justement l.

Pendant ce temps, les deux femmes jasaient. Et tout en essuyant, d'un geste actif de ménagère, ses tasses et ses soucoupes :

— Vous ne vous ennuyez pas trop, à Mont-

1. Le problème est encore plus effroyable en France, où, à l'heure où sont écrites ces lignes, il n'existe qu'un seul sanatorium populaire d'altitude, à Hauteville-en-Bugey.

Arvel? demanda madame Blanchard. Cela fait déjà deux semaines, je crois.

— C'est vrai! Déjà quinze jours! Non, je ne m'ennuie pas trop. Je me soigne. Et puis, Monsieur Pèlerin est si bon pour moi, il est si intéressanl...

Madame Blanchard cessa d'essuyer sa théière :

— Qu'entendez-vous par « intéressant? »

— Mais, j'entends qu'il sait exprimer tout ce qu'il voit, tout ce qu'il sent, d'une manière ou amusante, ou spirituelle, ou curieuse, selon les cas, mais toujours personnelle, et neuve pour moi. D'ailleurs, son art est si beau, si délicat : peindre et sculpter tout ensemble. Cela l'aide peut-être; il pense comme il travaille, il donne à ses paroles le même relief, le même coloris qu'à ses œuvres.

— Le fait est que ses poteries sont plus jolies que les miennes, dit la rieuse jeune femme, en montrant son modeste service à dessins bleus.

Puis, les mains aux hanches, et regardant fixement la jeune fille :

— Et, quoique artiste, c'est un brave homme? Car enfin, moi, je ne l'ai guère vu.

— Certainement. Non pas de cette bonté qui confine à la faiblesse ; mais d'une bonté cultivée, voulue...

— Oui, dit sans façon madame Blanchard, pas de la graisse, du muscle. Et vous le voyez beaucoup?

— A table, d'abord, où nous sommes voisins. Puis, il vient souvent me tenir compagnie, dans la galerie de cure, l'après-midi. Parfois même le soir. Nous parlons du passé qui nous est commun, des gens que nous avons connus ensemble. Sans lui, je serais si seule, si perdue, pendant ces longues heures de chaise, songez donc !

— Mon eau bout! s'écria madame Blanchard. Et elle s'engouffra dans la cuisine. Pauvre

petite! songeait-elle. C'est la première fois qu'elle trouve une confidente, depuis son arrivée. Elle a besoin de s'épancher. Comme elle répond aux questions avec une candeur empressée, pour le plaisir de parler de son grand homme...

Madame Blanchard aurait bien voulu profiter de son avantage, continuer l'entretien, par eu-

riosité féminine, par instinct de cœur aimant, heureux de voir éclore autour de lui l'amour. Mais les deux hommes rentrèrent.

— Sommes-nous campés, hein? s'écria Blanchard. Ah! Ce n'est pas Versailles. Mais aussi, je ne suis pas un gros actionnaire comme le docteur Esther. Les gages sont maigres, à la maison d'En-Haut. On y vit d'aumônes. Mais, bah! l'air est si nourrissant!

Et il éclata d'un rire jeune et courageux, qui fît trembler les cloisons minces. Car il vivait en joie et en santé, au-dessus de la misère malade, soutenu par sa rose compagne et par sa foi dans son métier. Il ouvrit toute grande la fenêtre :

— Voyez, pour le commencement de décembre, comme le soleil de quatre heures (1) tape dur encore.

Et il montrait, par delà le terre-plein, la mer des nuages entre les pentes sombres, le prodigieux creuset bouillonnant de vapeur et de lumière.

(1) La Suisse a pris l'heure de l'Europe centrale, qui avance de cinquante-cinq minutes sur celle de France. En réalité, il eut été trois heures et demie au cadran solaire.

Amy et Pèlerin se penchèrent à la fenêlre. Les malades se tenaient pour la plupart sur la terrasse. Les hommes, à droite, jouaient aux houles. Beaucoup fumaient.

— Gomment, dit Pèlerin se tournant vers Blanchard, vous autorisez le cigare?

— Oui. C'est leur seul plaisir. On a hien tenté de le leur interdire. Mais ils se cachaient comme des collégiens. Alors, j'ai proposé de le leur permettre pendant ces courtes récréations qui coupent les séances de galerie. Mais jamais ils ne fument dans la maison même. Ainsi dosé, ce plaisir n'est guère dangereux. Ah ! On a tant d'idées fausses sur cette maladie-là !

Les femmes, à gauche, se promenaient par groupes. Elles se tenaient la taille ou le hras, comme au couvent.

Yêtus en ouvriers endimanchés, les malades ne trahissaient toujours pas les signes d'un mal pris d'ailleurs à son début.

— Ainsi, dit Amy, ils se voient toujours et ils ne se parlent jamais?

— Il paraît, dit Pèlerin.

— Les pauvres gens, soupira-t-elle....

Dès que Pèlerin et sa compagne furent partis, madame Blanchard, toujours rieuse, dit à son mari :

— - Tu ne sais pas? Eh bien, celte petite est en train de s'éprendre de ton céramiste. Oh! mais, là.... à fond.

Et elle fit, des deux mains, le geste énergique d'étrangler au lacet une victime imaginaire.

Blanchard fut subitement grave.

— Hein? Tu crois?....

— Est-ce que nous ne sentons pas ça, nous autres? Est-ce que je n'ai pas vu quand tu as commencé à m'aimer?

Mais Blanchard ne plaisantait pas. Sa barbe lui remontait dans le nez, et ses sourcils lui cachaient les yeux.

— Mais d'abord, dit-il, Pèlerin est marié....

— Bah! Quand on est si loin, si haut, surtout!

— Et puis, que diable, il ne l'aime peut-être pas, lui?

— Oh! C'est contagieux!

— Mais.... C'est un honnête homme!

Madame Blanchard hocha sa petite tête

rose. Ses cheveux croulèrent. Elle les releva :

— C'est un homme, d'abord.

— Il peut l'aimer en ami d'enfance, en frère, dit encore Blanchard.

— Je voudrais t'y voir!

— Eh bien, en tout cas, il reste la fuite. Si Pèlerin tient à la montagne, les stations d'altitude ne manquent pas, grand Dieu1

— Alors, elle souffrira.

— Eh! oui. Et c'est ce qui m'inquiète, surtout avec cette petite âme exaltée Si lu vois

juste, elle souffrira, de toutes façons. Plus ou moins, voilà tout. Enfin, nous verrons.

Pèlerin et sa compagne descendaient vers Mont-Arvel. ils suivaient les lacets fréquents d'un chemin de traverse, au flanc d'un ravin boisé. Dans le fond, l'Eau-Froide, le torrent, se querellait avec les pierres, tout en courant.

Dans ce repli abrité, les arbres de la vallée poussaient encore, refoulaient plus haut la troupe sombre des sapins. Et l'automne tardif habillait la montagne de sa robe de fée. L'heure était sans pareille pour admirer l'étoffe merveilleuse, car

le jour et l'année harmonisaient leur déclin. Le soleil avait mordu des mômes ardeurs les bois près de mourir et le ciel près de s'éteindre. Des feuilles gardaient des brûlures si vives, que la flamme d'un feu d'herbes, crépitant à mi-pente, pâlissait auprès d'elles; ailleurs, elles prenaient 3a couleur douce du miel; d'autres s'incendiaient des teintes farouches du métal oxydé au brasier; certaines étaient devenues roses. Et, par place, la verdure éternelle d'un sapin rappelait, dans cette agonie magnifique, le présage d'une jeunesse nouvelle.

— Oh ! Quel tapis admirable on ferait avec ce versant! N'est-ce pas? dit Amy. Imaginez tous ces tons fidèlement reproduits. On marcherait sur l'automne.

— Les gens crieraient à l'invraisemblable, dit Pèlerin. Ou plutôt ils ne comprendraient pas : pour eux, l'Automne, c'est une femme qui cueille du raisin. Tant pis, ils n'ont que ce qu'ils méritent. D'ailleurs, on ne leur aurait donné du site que la part des yeux. Tandis que la montagne touche harmonieusement tous nos sens.

Et il dit l'odeur de la fumée d'herbe brûlée,

des feuilles retournées à la terre, de ces coulées plus vives qui tombent de haut, qui viennent des sapins, des roches nues, de l'espace. Le goût lui-même se repaît de cette senteur glacée comme d'un sorbet aux plantes alpestres. A l'oreille, les proches sonnailles des troupeaux répondent aux appels lointains de la vallée, au cri gémissant du train qui monte dans les nuages. Et le toucher même tressaille, car la main voudrait caresser les alpages de velours, dont les modelés sont doux comme le pelage ras d'unchienbiennourri.

— Et, conclut-il, j'ai connu des pays, au contraire, qu'on ne perçoit que par les yeux. Les autres sens n'ont pas leur part de festin.

— Oui, dit Amy; on les voit toujours à travers une vitre.

Leurs causeries innocentes se nourrissaient ainsi d'impressions de nature, de petites malices sur leurs voisins de Mont-Arvel, de graves recherches sur leurs amis du passé : « Que sont devenus les Rivière? et les Marignan? » Les êtres et les choses laissaient souvent sur leur pensée des empreintes pareilles. Et Pèlerin de s'en réjouir.

Il aimait aussi infiniment la regarder. Souvent, il s'était demandé si chaque homme porte en soi une figure idéale de femme, et si le peintre, le sculpteur, qui savent donner une forme sensible à leur rêve, réaliseraient ce visage qui serait pour eux le visage ; ou bien s'ils ne seraient pas gênés par des réminiscences .d'amourettes ou de beautés classiques. Mais, au plaisir qu'il éprouvait de voir Amy, il avait décidé que l'idéal artiste existait et qu'il l'avait rencontré.

Aussi charmé de pénétrer l'esprit de cette fine créature, que de se montrer secourable à sa détresse ou d'admirer son visage, il s'abandonnait sans lutte à cette intime camaraderie.

Parfois, pourtant, il prenait peur. Des yeux de voisins le gênaient; sous leurs regards narquois, l'apparence galante des tête-à-tcte lui devenait sensible. Ou bien, sa pensée inquiète galopait sur les routes de l'avenir, dépistait des périls futurs. Mais, aussitôt, il s'indignait : se soucier d'un voisin de station? Imaginer un danger qu'on ne saurait provoquer ? Fi donc ! Amy n'étaiteile pas une jeune fille? N'élait-il pas marié? A l'abri de ces invincibles plastrons, les regards

et les pensées pouvaient se croiser, faire assaut, sans jamais s'atteindre en plein cœur. Et il s'avançait vers le danger avec ce calme héroïsme que donne une cotte de mailles.

Au surplus, il l'ignorait presque, ce danger. Certes, sa libre jeunesse d'artiste avait étreint de plastiques et passives beautés, possédées avec une ardeur fermée, car il appartenait à cette race des voluptueux timides, qui n'osent jamais tout ce qu'ils rêvent.

Plus tard, dans le mariage, il avait connu la noble pénétration de deux âmes sous la pression de la vie, et la fière joie de guider les existences confiées à sa garde. Des petites tentations offertes à sa notoriété précoce, aucune ne fut impérieuse. Au plaisir d'y céder par faiblesse, il préféra celui d'y résister par la volonté.

Ainsi, le sort lui avait révélé tour à tour la volupté, puis la tendresse, ces deux pôles de l'amour. Mais il ne les avait jamais réunis sur un même être; il pouvait ignorer encore qu'à leur contact jaillit une étincelle.

Amy Ghardonne descendait lentement. A peine acclimatée à l'altitude, elle s'aventurait pour la

première fois dans une courte promenade. De temps en temps, Pèlerin, devant elle, lui tendait la main. 11 voulait lui éviter les cahots et les pièges du sentier. Le pied glisse si vite, entre deux pierres; une secousse peut déclancher la toux, dans une poitrine délicate. Qui n'a éprouver pour ceux qu'il protège dans la vie, cette étrange sensation de devenir, par instants, aussi fragiles qu'eux, de partager leur fatigue, leur douleur, « d'avoir mal à leur propre chair ».

« Appuyez-vous », disait-il. Et la petite main tiède, amollie à la paume par la lièvre légère, s'abandonnait, pesait, comme sur une canne de montagne. Une main... C'est un petit être complet, qui a sa silhouette, sa physionomie, son ossature, ses nerfs, qui caresse, supplie, commande, menace, frappe, un petit être ingénieux, artiste, à qui le médecin demande la cadence de notre vie, à qui le Destin, dit-on, a confié les lignes de notre avenir... une miniature de nousmêmes. Et c'était sans doute ce qui troublait Pèlerin, de sentir s'abandonner à ses doigts une toute petite Amy Ghardonne.

Mais la jeune fille se fatiguait. Sa marche

LES EMBRASES 9f

devenait plus lente, son souffle plus rapide

— Youlez-vous vous arrêter un instant? demanda Pèlerin.

— ■ Oui, dit-elle, je m'assiérais volontiers.

Il savait, disséminées sur cette pente, de ces sun-boxes, de ces aubetles ouvertes vers le soleil, où les malades se reposaient pendant leurs promenades. Certains mômes les préféraient parfois à la galerie de cure, en adoptaient une, et vivaient là, parpetils groupes, l'après-midi entier.

— Le sun-box des Decharme et de leurs amis ne doit pas être loin, dit-il.

Le jour mourait. Seuls les sommets s'embrasaient encore de l'adieu du soleil, comme le visage des malades, là-haut, s'empourprait jusqu'à la fin des couleurs de la vie. Au-dessus des cimes lointaines, des nuages tragiques couraient sur les nuances irisées, fines et vives du couchant, tachaient d'encre la nacre du ciel. Court instant de calme étrange, où les bruits des hommes s'apaisent avec la lumière, où les voix de la nature ne montent pas encore dans l'ombre. Seule, la course inlassable du torrent s'irritait parmi les pierres.

Soudain, des voix de femmes chantèrent, dans la nuit. Là-haut, sur la terrasse, les pauvres prisonnières libéraient leur âme en ces mclancoliques chœurs suisses, où la beauté de la montagne inspire uniquement les louanges de Dieu et l'espoir des joies célestes.

— Ecoutez, dit Amy.

Le chant planait, nuage invisible, errait au

flanc des monts, caressait les prés, voltigeait sur les bois, puis s'évaporait dans l'espace. Si humble qu'il fût, il paraissait harmonieux et beau, car les vallons sont des conques merveilleuses, où la voix humaine retentit en échos embellis et sonores.

— Ecoutez... répéta la jeune fille. Il me semble entendre, aux messes de mort, ces belles voix qui montent, si pures, et qui vous enlèvent l'âme jusqu'aux voûtes...

— Yenez, dit Pèlerin, l'entraînant.

11 souffrait de la voir, déjà lasse, s'exalter

encore sous la caresse du chant. Il ajouta :

— Je suis sûr que l'abri n'est pas loin, croyez-moi.

— Oh! dit-elle, je sais que vous êtes un guide excellent... parfois sans le savoir.

Sous le banal propos, la voix courait trouble, agitée. Pèlerin connaissait ce ton presque railleur. Car la pudeur de la jeune fille s'irritait que son visage trahit si fidèlement sa pensée; ne pouvant la voiler d'un masque, elle en faussait l'expression. Il se retourna, tandis qu'ils continuaient leur marche, sous l'envol des cantiques.

— Que voulez-vous dire?

— Mais, reprit-elie de celte voix heurtée, ce n'est pas la première fois que vous me donnez la bonne direction.

— Moi ?

— Certainement ! Vous ne vous en doutez pas, je suis sûre... C'est que je ne vous ai pas tout avoué, le soir de mon arrivée. Rappelez-vous... mon dépit de petite fille à passer inaperçue de vous. Ah ! vous ne soupçonnez pas toutes les résolutions que ce beau dédain m'inspira. Du haut de mes quatorze ans, je décidai gravement que je serais bien sotte de souffrir pour qui m'ignorait. Non, non, je ne me laisserais plus émouvoir la première, plus jamais. Devant qui que ce soit, ce serait moi l'impassible, désormais. Ilein? Croyez-vous! Ah! On ne se méfie

pas assez de ces âmes de petites filles, de la durée de leurs émotions, ni de la portée de leurs serments. Pourtant, ces petits souffles-là orientent souvent l'existence... Depuis, j'ai suivi ma belle maxime. Il m'est arrivé d'être dure, par crainte de m'attendrir. Et je me suis gardée... Yous voyez, vous êtes un bon guide...

Pèlerin doutait d'entendre. Vraiment, il avait laissé, dans l'existence d'Amy, cette trace profonde? Elle avait souffert par lui, jadis? Et le passé enseveli au fond de lui sous l'amas des années, se soulevait, se dressait, bouleversant tout sur son passage, et lui heurtait délicieusement le cœur. L'aveu ne touchait pas la corde fine de l'orgueil, mais des fibres graves qui n'avaient jamais retenti en lui. Il les sentait vibrer, avec une douceur anxieuse. De l'allégresse hâtait, enlevait sa marche. Mais il en prit peur. Et comme le sun-box apparaissait dans la pénombre :

— Amy, Amy, dit-il en s'arrêtant, ne vous moquez pas. Parfois, vous me déconcertez, et je ne saurais dire si vous raillez. Tenez, voici l'abri ; je suis en effet un bon guide.

L'aubette, fort vaste, était déserte. Des sièges la meublaient. Amy s'assit sur un banc, contre la cloison de bois. Pèlerin resta debout. Rapidement, les nuages d'encre avaient gagné tout le ciel, enveloppant la terre d'une nuit opaque de chambre close. Là-haut, les chants s'envolaient toujours. Ils palpitaient dans l'ombre, comme Faile invisible et sinistre d'un oiseau nocturne. Sur la terrasse, cent poitrines malades exaltaient le néant de la vie, la gloire effroyable du Créateur.

— Je crois les voir encore, dit Amy, ces pauvres êtres, toujours présents, toujours séparés...

Et de sa voix de fièvre :

— Ah ! Combien, parmi ces malheureuses, vont mourir sans avoir connu le bonheur !

Pèlerin suivait, épousait les angoisses de cette pensée endolorie, comme il avait ressenti la fatigue de la chair fragile. Hélas ! Amy n'était-elle pas la sœur à peine privilégiée des tristes chanteuses ?

A son tour, elle craignait peut-être, elle aussi, que la mort ne lui laissât pas connaître le bonheur. Elle l'espérait donc, elle qui, naguère,

faisait fi de la vie dont elle n'attendait plus rien? Et voilà que, dans le coin d'ombre où elle se tenait blottie, il entendit un murmure haletant et doux de sanglots...

— Amy, Amy. Qu'avez-vous ?

Bouleversé, apitoyé comme sur soi-même, il

tendit les mains, rencontra celles de la jeune fille, s'assit contre elle, la berça: « Amy, ne pleurez pas. » Alors elle jeta d'une voix déchirée :

— Ah ! Je ne veux pas mourir !

Et comme si elle eût exhalé toute son âme dans ce cri de révolte et d'espoir, sa petite tête toute chaude de larmes se renversa. Pèlerin accueillit contre son épaule le tiède et doux fardeau. Et soudain, il se sentit vraiment isolé de la terre et des hommes, au-dessus des nuages. Des vivants, rien n'existait plus que cette grâce et cette douleur brûlantes dans ses bras. Et il ne fut plus que le désir d'un baiser. Il se pencha, et sous ses lèvres la petite bouche s'ouvrit, comme éclate un fruit mûr...

Des mots, maintenant, jaillissaient avec la même force impérieuse que la caresse :

— Ne pleurez pas, ma chérie... vous guérirez,

je vous jure... Et nous aurons le bonheur... Ne pleurez pas... Vous êtes ma petite Amy d'autrefois. Je vous ai retrouvée... Oubliez toutes vos peines. Le temps est effacé. Vous avez vos treize ans. J'en ai vingt; mais je sais, maintenant. Ne pleurez pas. Je ne vous ferai plus de chagrin, jamais, jamais. Je...

Des pas éboulèrent les cailloux du sentier. Pèlerin devina des ombres. Une voix de femme dit:

— C'est ici. J'en suis sûre. Venez.

Un homme murmura :

— Quelle folie !

Amy et Pèlerin, pressés l'un contre l'autre, n'osaient plus bouger. Les deux promeneurs entrèrent dans le sun-box. Ils heurtèrent des sièges. La femme reprit :

— Asseyons-nous là.

Et son compagnon :

— Vous allez prendre froid, Hélène. Je vous en prie.

Pourtant ils s'assirent sur les rocking-chair.

Cette fois, Pèlerin avait reconnu la voix des

Linefors. Il trembla qu'ils n'entendissent les

coups sourds et profonds de son cœur. Mais madame Linefors parla, d'une voix lasse, placide, qui tombait aux fins de phrases :

— Vous rappelez- vous, ce sun-box? C'est un anniversaire, ce soir. Il y a trois ans juste, nous y venions pour la première fois, le jour même de notre arrivée, vers cette heure-ci. Vous étiez prévenant, sincère, aimant... un bon époux, dans ce temps-là. Et maintenant, vous souhaitez ma mort...

L'autre râla :

— Moi? Hélène ! Quelle démence !

— Depuis trois ans vous souhaitez ma mort. Tous les jours. Depuis que vous aimez la sœur de madame Decharme. Et moi, je le sais depuis trois ans...

— C'est faux !

— Pourquoi mentir ? J'ai lu les lettres que vous receviez pendant vos séparations. Et quand vous êtes ensemble, je vous vois ; cela suffit.

On entendit un lourd soupir d'aveu.

— Vous calculiez juste, reprit-elle. Je n'aurais pas dû descendre vivante d'ici, la première année. J'étais condamnée. Mais ma jalousie de malade a

sans doute sa force, comme son orgueil et sa volupté. Car je me suis tue; je vous ai réunis ; et je ne suis pas morle.

— Laissez-moi vous dire... commença le mari.

Mais elle continuait de sa voix lasse :

— Comprenez-vous? Je sens que j'ai vécu, que je vis, parce que vous attendez que je cesse de vivre. C'est étrange : le mal me mine la poitrine et il exaspère ma jalouse volonté de résister. Il me donne lui-môme la force de l'entraver. C'est ma seule défense, à moi, de vivre. Car c'est une chose afïreuse : mais je vous aime toujours.

— Hélène! je vous supplie...

— Qui comprendra de pauvres cœurs comme les nôtres? Je l'admire parfois, cette jeune fille. Et même vous. Je vous trouve tous deux nobles à votre façon, d'avoir résisté aux tentations, de vous aimer sans caresses, presque sans paroles et d'attendre... Attendre!

— Ayez pitié de vous, de moi, Hélène.

— Ce qui me surprend plus encore, c'est mon besoin de me déchirer, d'aviver ma plaie.

Car j'ai feint de désirer revenir ici, y retrouver à table, à la galerie, à la promenade, les mômes compagnons, ces Décharme, vous réunir, elle et vous, sous mes yeux, sans cesse. Par moment, la douleur est si folle qu'on la 'confond avec le plaisir.

— Ah! Vous êtes vengée, dit le mari.

— Vous vous trompez. Ce n'est pas par vengeance que je parle. Mais j'ai pris peur... On est lâche, toute seule. J'ai pris peur que mon secret m'étouffe, et que j'en meure. Maintenant, vous savez. Il me semble que je respire mieux, que je prends à chaque gorgée une nouvelle provision de vie. Décidément, j'aime mieux la lutte ouverte. Vous êtes averti que je ne veux pas mourir, pour vous garder à moi. Mais rien n'est changé. Rentrons. J'ai froid. Donnez-moi le bras.

Et ils partirent.

Amy et Pèlerin avaient desserré leur étreinte. Ils se taisaient... Ce mari épris d'une jeune fille... Pour eux, surprendre ce drame, c'était se regarder dans une glace et voir surgir entre eux une apparition. Car entre la vierge et l'époux, avait parlé la femme, celle qui devait mourir.

Page 1