CHAPITRE PREMIER
Jeanne Loublicux, la sœur du majordome, travaillait près d'une fenêtre, dans la lingerie de Mont-Arvel. Très grosse et taillée en borne, elle s'habillait toujours de noir. Un pelit papillon de dentelle voltigeait sur ses bandeaux plats, d'un blond dédoré, relevés sur un visage de nonne placide. Elle ne quittait guère cette salle claire et cirée, fleurant l'encaustique et la lavande, où les draps, les nappes et les serviettes s'empilaient sur des rayons, aux quatre faces des murailles, comme des livres de tous formats... Idéale bibliothèque, où toutes les pages restaient blanches.
Loublicux, près de sa sœur, tapotait la vitre d'un doigt nerveux. Il regardait distraitement s'animer, au plein soleil d'onze heures, la terrasse de Mont-Arvel. Elle ne ressemblait guère à celle de la maison d'En-Haut. Partout des corbeilles, des rocailles, des sièges ingénieux qui épousaient, berçaient le corps, sous de petites bannes voltigeantes, rayées blanc et rouge. Au bord du talus, des instruments minutieux, dans des cages vitrées, enregistraient toute la vie de l'atmosphère. Les promeneurs venaient les consulter, puis s'asseyaient dans la chaude lumière, près de petites tables chargées parfois de boissons toniques aux vives couleurs de pierreries.
— Hein! grogna le majordome, regarde-lesse vautrer, mes gorilles.
Ses gorilles, c'étaient les malades.
— Oh! Loublieux, reprocha la paisible nonne.
Car elle n'était pour eux qu'indulgence et pitié. Ils lui apparaissaient poétisés par l'amour et la mort.
Elle s'intéressait passionnément à leurs-
tendres intrigues. Et dans sa blanche bibliothèque de toile, dont elle parfumait les feuillets d'herbes sèches, elle semblait une de ces sentimentales liseuses de cabinet de lecture, dont Tâme palpite aux mille aventures romanesques qui couvrent les murailles.
Aussi, son frère la choquait par son cynisme, malgré l'admiration qu'elle nourrissait pour lui. Il n'éprouvait, pour ses malades, que le servile mépris d'un marchand pour ses clients. 11 expliquait bassement leur fringale d'amour. Parbleu, ils s'empiffrent toute la journée de viande; ils entonnent tous les Bordeaux, tous les Bourgognes, que leur ordonne Esther — le régime généreux, comme dit ce sacré docteur; ils oublient leurs affaires, leur famille, leurs tracas,, qu'ils ont laissés dans la vallée. Ils sont désœuvrés. Alors, quoi? Ils ne pensent qu'à la bagatelle. C'est fatal. Inutile d'aller chercher des aisons de poète, des cœurs qui flambent, des désirs de bonheur avant la mort...
Il en parlait par expérience, l'excellent Lou- Iblieux. Car lui aussi suivait le régime généreux, arrosé d'alcools. Et, sans être malade, il flam-
batt, sacredié, comme un punch. A tel point que la seule vue do Berlha Siben, dont la présence l'attirait dans la lingerie, lui enfonçait les ongles dans les paumes et lui arrêtait le cœur. Elle allait chercher à la buanderie des piles de nappes et de draps; elle les portait entre ses bras allongés et les retenait du menton. Etaitelle belle, la mâtine, et majestueuse, le buste un peu renversé sous le poids, la petite tête de statue posée sur ce socle blanc! Depuis quinze jours, elle résistait, si dédaigneuse, si hautaine, qu'il n'osait même pas essayer sur elle ses façons ordinaires de pacha au sérail. Mais il en perdait son beau calme et, le sang aux yeux, rêvait de coup de force en tambourinant, à les crever, les vitres de la lingerie.
Berlha, ses piles rangées, s'en allait, de son allure souveraine, à la buanderie. C'était, à cinquante mètres de là, une assez haute maison grise, flanquée de deux petits pavillons. Des services disparates s'étaient entassés dans ce bâtiment, sous le coup du brusque succès de la station. Au sous-sol, les étuves, les machines à laver, à aseptiser le linge, précises et sa-
vantes, ronflaient sans relâche. Au-dessus, retentissaient les coups de fer des blanchisseuses, parmi de mélancoliques chansons. A l'étage, logeaient les lavandières.
Une chambre restait close, mystérieuse. Seul, le docteur Esther en possédait la clef. On ne rouvrait jamais le jour.
A l'un des flancs de la blanchisserie, s'appuyait l'étable. Une étable modèle, pleine d'animaux énormes, des bêtes de concours; les malades venaient là boire le lait de la traite. De l'autre côté, un petit bâtiment pareil s'élevait, mais percé de fenêtres en ogives ; la chapelle catholique, vraie sœur de l'étable, d'une humilité biblique. La chapelle protestante, au contraire, adossée à l'hôtel, était sortie de terre en même temps que lui. Car Tercoz l'estimait aussi nécessaire à la station que le tennis, la gare ou la salle à manger.
A la buanderie, Bertha venait parfois retrouver sa sœur, employée depuis trois ans comme lavandière. Elles s'entretenaient des parents, de la maison, du champ, laissés au pays, sur les confins de Fribourg et de Berne.
Elles étaient les aînées de sept enfants, éduqués, cultivés comme des petits bourgeois en France. 1 Mais la maison était trop petite pour toute la I famille, le champ presque trop étroit pour la maison... Et, chacun, l'âge venu, s'en allait chercher sa vie dans le vaste monde...
Chaque fois que Bertha rentrait dans la lingerie, elle sentait peser sur elle le louche regard en ciseaux du majordome. Mais, dût-il la chasser, cet homme horrible ne l'approcherait pas. Du premier jour, il lui inspirait une écœurante répulsion. Et maintenant, éprise à son tour, elle goûtait, à le repousser, l'obscure joie de la femme amoureuse, qui offre en hommage à son amant toutes les avances qu'elle dédaigne par ailleurs. Oui, parfois, lorsqu'il surgissait a l'angle d'un couloir, lorsqu'il la poursuivait de ses gauches compliments, la tentation la prenait de jeter la vérité à cette vilaine figure, de crier comme elle avait vite glissé, sans force contre la faiblesse, aux bras amaigris d'un malade. 0 la misère de ce petit chilien millionnaire, Henry Joffré! Là-bas, ses plantations étaient aussi vastes que des états, ses navires aussi nombreux
qu'une flotte de guerre. Et lui, grelottait dans cette station perdue, à l'autre face de la terre. Dans sa chambre, au milieu de tout l'or qui capsulait le cristal des flacons, plaquait le dos des brosses, incrustait le cuir des malles, il ne connaissait pas d'autre joie que de tenir dans ses bras, encore, toujours, sa servante. Il lui disait : « Tu as la beauté souveraine de tes Alpes; tu es bonne et bienfaisante autant qu'elles. Je me réfugie en toi comme dans la montagne ; et je retrouve des forces contre ton sein. » Elle, indulgente en effet comme la nature même, souhaitait de lui rendre la vie entre ses bras compatissants, de réchauffer de caresses ce pauvre petit oiseau de paradis, tremblant de fièvre et de froid. Et chaque fois que la lourde moustache île Loublieux s'approchait de son visage, Bertha revoyait les fines lèvres toujours sup- 3liantes, dont le duvet brun n'aurait peut-être >as le temps de pousser...
Pendant qu'elle rangeait son linge sur des ayons, le sommelier entra, qui demanda de 'argenterie à Jeanne Loublieux. Car la nonne dacide portait toujours, pendues par une chaîne
à sa ceinture, en manière de chapelet et de cru cifix, les clefs du trésor de Mont-Arvel : dans une pièce proche, une armoire profonde recelait la vaisselle plate, les couverts, les pièces d'orfèvrerie réservés aux convives ou aux repas de marque.
Jeanne Loublieux s'éloigna, car elle ne quittait jamais ses clefs. Le majordome profita du hasard] favorable. Il s'avança vers Bertha, de l'allure gauche d'un fiancé de village, et tenta de lui prendre le menton. Elle se dégagea, rien qu'en: levant la tête.
— Alors... dit-il, c'est toujours non?
Sans répondre, elle quitta la lingerie. Un juron fusa sous la moustache teinte de Lou- I blieux. Il avait épuisé sa patience. Ou bien cette fille serait à lui, ou bien elle quitterait Mont- Arvel. Acculé aux moyens extrêmes, il en userait. Sa décision prise, il recouvra le calme du meurtrier qui vient d'armer son fusil. Et il continua de regarder, sur la terrasse ensoleillée, lai promenade de ses gorilles. Il ricana. Ah ! Ah ! plus de mers de nuages. Ça les embête! Encore une trouvaille de Tercoz et d'Eslher, d'avoir
slacé la station juste au point où affleure le
sbrouillard. Et tous ces macaques de s'extasier
i parce que les nuages s'arrelent à la gare, comme
■:es benêts qui s'étonnent de voir les fleuves
passer dans les grandes villes.
En effet, les nuages épandus sous Mont-Arvel, ]epuis des semaines, en flots de blancheur et de clarté, avaient disparu. Dans ces jours éclatants Je Décembre qui précèdent la tombée de la neige, la terre veut se montrer en beauté, toute entière et sans voile, avant de disparaître sous son deuil blanc. De la terrasse, le regard descendait d'un trait jusqu'au fond de la vallée, où miroitaient les méandres du Rhône. L'océan de louées, évaporé, tari, découvrait son lit sombre le verdure. Et tout au creux de l'énorme bassin, il ne restait plus, du fluide de lumière, que le ilet scintillant du fleuve.
ICe fut au bord de cette vasque profonde, 3armi la lente promenade et les haltes paresseuses des hôtes de Mont-Arvel, que Pèlerin rencontra Amy Cbardonne. A peine s'étaient-ils vus depuis la veille, depuis l'instant où les Linefors xvaient inconsciemment froissé la fleur à peine
éclose de leur propre aveu. Dans l'ombre, ils avaient regagné en hâte Mont-Arvel tout proche. A table, au repas du soir, la vue des Suédois impassibles et glacés, de Lucie Dccharme voilée de son mat regard noir, renouvela sans cesse pour Pèlerin le souvenir du drame secret, cet effroi de se retrouver dans un miroir.
Le repas terminé, Amy l'avait congédié d'un « A demain » ferme, sans dureté, tandis que s'effleuraient leurs doigts. Sans doute éprouvaitelle comme lui le besoin de se reprendre, de descendre en soi, après la double alerte où s'était tour à tour épanoui et resserré leur cœur...
Il fut surpris de la rencontrer sur la terrasse, car il pensait ne la retrouver qu'à table. Elle demanda :
— Vous sortez? Maintenant?
Sans prétexte préparé, il répondit :
— J'allais voir Blanchard, là-haut.
Elle le regarda bien droit, toute sa volonté à la face :
— Dites-moi la vérité : vous voulez partir? Les paupières animées d'un battement plus
rapide, il répondit :
LES EMBRASES lii
— Je voulais vous parler plus tard... une fois décidé. Mais je vous dois la franchise à tout moment. C'est vrai : je songe à quitter Mont- Arvel.
Je vais demander à Blanchard un prétexte de départ, une indication de séjour... Amy, pardonnez-moi. J'ai peur.
Elle répondit, nerveuse et vive :
— Je n'ai pas à vous pardonner. Vous êtes le devoir et la raison mêmes. Je vous ai deviné, parce que je vous comprends...
Il interrompit :
— Amy, je vous en supplie, ne prenez pas
ma volonté pour de la froideur. Evitez-moi ce suprême chagrin. Hélas! Je sais bien : vous croyez que la passion ne raisonne pas, et qu'on ne peut dompter qu'un amour sans force... Comment vous dire?... Ah! Les mots, les mots qui trahissent la pensée... Si vous saviez, pourtant, quelles heures j'ai vécues, longtemps dans la nuit, étendu, hypnotisé par cette lampe électrique au plafond de la chambre, plantée là comme l'idée tis.e sous le front : « Je l'aime. Il faut fuir. »
— Moi aussi, dit-elle amèrement, j'ai vu toute la nuit la petite lampe au plafond.
Ils se tenaient, debout, au bord de la pente, face au vide, devinant derrière eux la curiosité nonchalante des promeneurs. Il reprit :
— Je me suis senti si haut, si loin, si seul avec vous au monde, un moment, hier. Je planais. Et il faut que je me précipite au fond de la vallée... Je ne sais pas de supplice comparable... I Si, peut-être... il m'en revenait un, obstinément, cette nuit : un aveugle qui, soudain, verrait clair, découvrirait le monde, et qui serait contraint de se crever les yeux. Mais quoi? Tout nous est contraire. J'ai imaginé l'avenir dans toutes les directions possibles. Je n'hésite pas entre deux chemins : je me heurte à un mur.
— Oui, c'est vrai, dit-elle à voix brève. Et mieux vaut, en effet, nous séparer tout de suite, puisque chaque heure nous rendrait plus pénible le déchirement inévitable.
— C'est à vous, surtout, que je songeais. A vous, fragile, qui devez guérir dans la paix de l'esprit. A vous qui, exagérant votre devoir, assurez quatre existences. A vous, qu'un hon-
note homme attend, là-bas, et qui serez heureuse à force d'être aimée... Et moi, si je restais, je ne pourrais que vous nuire. Je ne puis pas tout dire, mais... Non, non, voyez-vous, on n'a pas le droit de risquer le mal qu'on ne peut pas réparer.
— Il s'agit moins de moi que de vous, ditelle. Croyez-vous donc que je n'ai pas réfléchi, de mon côté? Non, il ne s'agit pas de mon avenir; il n'existe pas; il est à la merci d'une quinte un peu plus déchirante que les autres. Il s'agit de vous, de la belle vie, toute d'art et de dévouement, que vous allez retrouver. Oui, j'ai réfléchi, cette nuit. Et j'entendais toujours cette malheureuse, dont nous surprenions hier malgré nous le secret, et qui ne voulait pas mourir, et qui réclamait son bien, son mari. Vous vous devez aux autres, vous vous devez au monde, et ce serait folie à une pauvre fille comme moi de risquer seulement d'entraver votre essor. D'ailleurs, je ne sais pas pourquoi je m'en défends, car j'espère bien que vous-même n'y songez pas.
Il reprit gravement :
■ — Je vous ai promis l'entière vérité, Amy.
Dans une nuit pareille, toutes les pensées défilent dans l'esprit. Vous entendez, toutes. Il y en a d'indicibles. Mais peu importe puisque, celles-ci, je les ai rejetées. Car tout compromis, quel qu'il soit, est indigne de vous. Vous êtes de celles à qui l'on ne peut offrir que sa vie entière et libre; donc j'ai songé, oui, j'ai songé à ces petits êtres que j'ai créés, à la compagne de route que j'ai choisie. Ils n'ont que moi, vous le savez. Ah! c'est atroce d'être tenaillé ainsi. Mais pourtant, Àmy, je ne peux pas condamner ces innocents... Je ne peux pas les abandonner. Vous m'en mépriseriez la première.
— La première aussi, je viens de repousser un tel sacrifice, dit-elle.
— Et ce n'est pas tout encore. Amy, pardonnez-moi de vous imposer à votre tour la torture qui m'a déchiré toute la nuit. Mais j'aurai jusqu'au bout le courage de ma franchise. Supposez-moi libéré de toute charge, redevenu seul dans l'existence. Mais vous êtes-vous imaginé ma vie de Paris, qui veut ma présence autant que mon labeur, ma vie dont la nette façade est «tayée d'amis et de bienfaiteurs? Que je déserte,
tout s'écroule. Et je ne pourrais môme pas nourrir une compagne d'exil! Voilà (ouïe la triviale, l'affreuse vérité. Je vous en supplie, ne me détestez pas de l'avoir démasquée, Àmy; il le fallait, puisque c'est devant son horreur môme que je m'enfuis.
— Oui, dit-elle exaltée, mieux vaut tout de suite piétiner le rêve, s'arracher le cœur, que de souffrir, que de s'attacher, d'être sans cesse, dans un coin de votre existence, l'humiliée, la sacrifiée !
Mais tant de douleur lui crispait la face, que Pèlerin, las de son propre effort, reprit plus doucement :
— Amy, Amy, j'ai eu le triste courage de vous avouer ma pensée. Me dites-vous bien toute la vôtre. Votre voix est plus dure que votre visage. Dieu! Je voudrais tant vous montrer le fond douloureux de moi-même. Oui, ce serait le rêve de rester, ici, très haut, sans souci d'avenir. Et mesurez la violence de la tentation à ma terreur d'y céder. Mais croyez-en dix ans de clairvoyance parmi les hommes ; m'enfuir, c'est vous ménager le moins de mal possible. Voilà l'es-
poir qui me soutient uniquement. Croyez-moi, je vous en supplie...
A son tour, elle se détendit à ce (on de prière et de tristesse.
— Oui, je vous crois. Partez. Mais c'est atroce, ce déchirement, si vite, tout de suite. Vous vous en allez aujourd'hui même?
Il la sentit plus sincère que dans les répliques énervées où pourtant elle lui donnait raison.
— Ni aujourd'hui, ni sans doute demain. Nous méritons bien deux jours de Paradis bleu, avant tant de jours de tristesse.
— Hélas ! dit-elle avec une mélancolie infinie, en montrant la vallée profonde où scintillait le fleuve, nous ne sommes même plus au-dessus des nuages. Déjà, vous revoyez le séjour des hommes...
Ce même jour, dans l'après-midi, le docteur Esther grimpait d'un pas de jeune miss à la maison d'En-Iïaut.
Il s'y intéressait peu; il en laissait le souci courant à son assistant Blanchard. Mont-Arvel l'absorbait. Ses clients délicats exigeaient des
soins plus nombreux et plus éclairés que ces pauvres gens à la charité. Pourtant, il gardait la haute direction de ce sanatorium populaire. Si quelque gros personnage le venait visiter, la place du chef suprême était au premier rang. Car il rehaussait la valeur des louanges et des distinctions, en les recevant en personne.
Il soignait, d'ailleurs, ces hôtes de distinction. Il leur offrait, à Mont-Arvel, bon gîte et bon souper. Et, sans doute, Loublieux et Dicner avaient pour eux des soins mystérieux, car tous, le lendemain matin, lui serraient la main avec une effusion discrète et reconnaissante.
Mais, depuis quelque temps, cette maison d'En-Haut inquiétait le docteur Esther. Des rapports lui signalaient de scandaleuses aventures. Oh ! Blanchard, lui, ne voulait rien voir. Il montrait vraiment une impardonnable indulgence pour ses malades. Mais des infirmiers, plus zélés, dénonçaient au médecin-directeur des rendezvous clandestins. Oui, malgré le soin qu'on prenait de les séparer toujours et partout, ces gens de rien osaient se rencontrer. Et dans quel endroit, Seigneur! Dans le laboratoire photogra-
phique, sans parler d'un plus abject réduit.
Se retrouver dans la chambre noire ! Ah ! non, il ne tolérerait pas de semblables débordements. Il serait impitoyable. Trop souvent, il avait du fermer les yeux sur les faiblesses de ses malades, à Mont-Arvel. Il fallait, cette fois, frapper un grand coup, faire un exemple, à la maison d'En-IIaut. Il prendrait le péché au piège, dans cette chambre obscure, il le tirerait au jour, l'écraserait sous son talon. Enfin! pouvoir abattre de l'amour, du sale amour... Quelles abominables caresses imaginaient-ils, dans l'ombre rouge du laboratoire? Pouah! « Pendant la récréation de quatre heures », disait le rapport. Le temps pressait.
Le docteur Esther hâta encore sa marche. Pour la première fois, il regretta que le car électrique s'arrêtât à Mont-Arvel et dédaignât la maison d'En-Haut. Il serait monté plus vite. Toutes les émotions qu'éveille un constat d'adultère agitaient sa poitrine essoufflée. Il se sentait, à la fois, une âme de mari offensé par l'amour, et une âme de commissaire orgueilleux de son pouvoir.
LES EMBRASÉS llfr
La présence de Pèlerin, dans le bureau de Blanchard, n'arrêta pas l'élan indigné du docteur Eslhcr. Tout fumant, encore oppressé par la montée rapide, il dit dès le seuil :
— Il paraît qu'il se passe ici des choses ignobles, absolument ignobles. Vous les ignorez,, sans doute?
Blanchard prit son air de dogue grondeur :
— Quelles choses ignobles?
— Vos malades se donnent des rendez-vous, ici môme, malgré la règle absolue de la maison.
— Où?
— Dans la chambre noire, en particulier.
— Pauvres gens! dit Pèlerin.
Le docteur Esther se tourna d'un bloc vers
l'importun :
— Il ne s'agit pas de les plaindre, monsieur, mais de les châtier.
Il tira sa grosse montre de métal blanc, d'une main qui tremblait : quatre heures.
— Allons vite, il est temps de les surprendre. Blanchard se leva :
-r- J'ai eu tort de ne pas prévenir ces rencontres. Soit. Mais cette exécution me semble
inutilement pénible. Si j'étais seul ici, je m'y refuserais. Je tenais à le déclarer. Maintenant, vous êtes le maître. Faites comme il vous plaira.
Il jouait son sort et celui de sa rose compagne. Mais il parla simplement, comme il pensait. Le docteur Estlier ne s'indigna pas. Le temps manquait.
— Maintenant que le crime est consommé, dit-il, ce n'est plus l'heure des belles paroles. Allons.
Il sortit, vola le long des couloirs, se jeta dans l'escalier, bondit jusqu'au laboratoire. Arriver trop tard, quel désastre!
Blanchard et Pèlerin le suivaient de loin, à l'allure consternée de ces hommes noirs qui vont assister au révreil mortel du condamné.
Le docteur Esther s'était arrêté. Il auscultait la porte. La tête, légèrement baissée, apparaissait énorme et terrible, sans lèvres, les sourcils gros de menace, les durs maxillaires gonflés. Puis il se redressa, les yeux diminués, réduits à deux points phosphorescents. Il consulta une note que sa main avait inconsciemment froissée. Il lut les noms des coupables, puis, d'une
voix changée, d'une voix de spasme, il cria :
— Monsieur Spitz, sortez! Mademoiselle Lambrecht, sortez!
Il attendit un temps, sans voir ses compagnons, tout à épier ce qui se passait dans l'ombre rouge de cette chambre. Il fermait les yeux, comme pour ne rien perdre delà vision devinée. Puis, la porte, intérieurement verrouillée, ne s'ouvrant pas, il ébranla le loquet :
— Je vous ordonne de sortir. Vous me reconnaissez, je pense. Je suis le docteur Eslher.
Oh! oui, sans doute, ils avaient reconnu ce grondement de tambour funèbre. Car bientôt ils sortirent de la chambre obscure, les mains aux yeux, aveuglés de lumière et de honte. Elle, presque coquette, d'une gentillesse effacée, lissait en tremblant ses cheveux clairs. Lui, mince, barbu, très pâle, concentra toute sa colère de misérable affamé d'amour, de mâle surpris en pleine étreinte, dans le regard dont il provoqua le docteur Esther. Le médecin restait impassible. C'était l'éternel archange au seuil du Paradis terrestre. Rien ne trahissait sa jouissance énorme que l'ardeur de ses prunelles rétrécies.
Mais on devinait, sous le vêtement, le frisson nerveux de ses genoux. Incapable d'un discours, la bouche sèche, il dit à la femme :
— Retournez à la galerie.
A l'homme :
— Suivez-moi.
Et son geste indiqua tour à tour les deux pôles de l'horizon, désunit à jamais le couple criminel. Puis, toujours accompagné de Blanchard et de Pèlerin, il se dirigea vers le bureau. Là, ce fut très court. 11 congédia le coupable, sans phrase. Le train de six heures l'emporterait dans la. vallée. L'homme, tout l'orgueil écroulé, montra sa poitrine d'un geste. Il voulut parler, s'étouffa de sanglots. Il toussa.
Le docteur Esther lui montra la porte.
INon, non. Assez de scandales. L'exemple était nécessaire. Il mourrait? tant pis. De la main en couperet, il le retrancha des vivants.
Puis il partit très vite, morne soudain, en proie, après son spasme de pudeur, à cette même mélancolie qui suit l'étreinte amoureuse.
— Et la femme? demanda Pèlerin.
Blanchard leva les épaules.
— La femme? Parbleu, il la garde. Elle est recommandée par un gros personnage, un actionnaire de Mont-Arvel. Au besoin, il l'empêchera de descendre. Il faut qu'elle fasse sa saison, dûtelle en mourir.
— En mourir? Pourquoi?
— Parce qu'elle va s'épuiser de chagrin. L'absence va la tuer, mieux que le séjour des villes. Je connaissais ce roman, sauf son dénouement, bien entendu. Ces gens-là s'aiment, mon cher. Imaginez tout ce qu'il y a, derrière ce rendez-vous, de patient amour, d'attente, de regards, jusqu'à cette résolution désespérée de risquer le scandale et le renvoi. Mieux valait, après une semonce qui leur enlevât la tentation de recommencer, les laisser ici se voir, s'écrire et s'envoyer des baisers à travers l'espace. De toutes les solutions, le docteur Esiher a choisi la pire : garder la femme ici et renvoyer l'homme dans la vallée.
— Vraiment? fit Pèlerin très attentif. Désespéré, il montait à la maison d'En-Haut,
comme il l'avait avoué à Amy Ghardonne le matin même, pour demander à Blanchard un
prétexte de départ, une indication de séjour. Il s'apprêtait à parler. Mais chaque parole du jeune médecin lui déliait le cœur. Il se plut à imaginer que Blanchard lisait en lui et saisissait l'occasion d'un conseil détourné. Naufragé, il se jeta sur cette épave avec une joie démente. Il appuya :
— Vraiment? Mieux valait, pour cette jeune fille, continuer de voir chastement son ami, que d'être séparée de lui?
— C'est mon avis. Songez que ce ne sont pas là des cœurs ordinaires. Nous ne possédons encore à ce sujet que des données incertaines. Enfin, pour ma part, j'ai trois ans d'expérience. Le physique, chez ces malades, retentit singulièrement sur le moral. Leur sein se mine, mais à la façon dont se consume une bûche ardente. Us s'usent, mais en brûlant. Ce sont des embrasés. J'excepte, bien entendu, ceux qui sont tout de suite abattus par le mal. Et tout ce qu'on englobe dans le vocable un peu pédant de « qualités effectives » s'échauffe et s'exalte chez eux. Souvent, c'est la jalousie, la passion sous sa forme négative, qui s'exaspère. Un exemple : Ici, je suis obligé, quand je parcours la galerie
LES EMBRASÉS i?5
des femmes, de m'arrêter également à chaque malade. Sinon, toutes seraient jalouses de la préférée. Je recevrais des lettres délatrices. Et celle susceptibilité morbide est capable de miracles.
— C'est vrai, dit Pèlerin.
Il revécut la confession de madame Linefors, dans l'ombre du sim-box.
— Mais, souvent aussi, reprit Blanchard, l'amour tout simple s'exagère en eux. Ils deviennent, selon leur tempérament, ou plus sentimentaux ou plus passionnés qu'à l'état sain. Notez que cette exaltation spéciale est encore surexcitée par la crainte delà mort, commune à tous les malades. Non pas qu'ils se voient près de succomber ; loin de là! Ils se soignent avec la certitude de guérir, et consciencieusement, vous l'avez vu. Retenez cette formule : « l'espoir de vivre ne cesse qu'avec la vie ». Mais, à certains moments décisifs, cette possibilité de mort les aide à des résolutions extrêmes. Dans la vie normale, au seuil d'une aventure, ils songeraient au scandale, au châtiment. Ici, pour les oublier, ils appellent à leur secours cette menace
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funèbre. C'est un écran noir sur le lendemain : « Qu'importent les suites, puisque je vais disparaître. Goûtons au moins la vie. » C'est une excuse et un stimulant.
— Oui, dit Pèlerin, ils perdent momentanément, à volonté, la prudence de l'avenir.
— Cela pour vous expliquer que chez eux, à mon avis, F âme est presque aussi souffrante que le corps. Il faut soigner l'une et l'autre. Ils ont droit à une double pilié. Ainsi, pour les défendre contre les effets de celte exaltation amoureuse, il importe autant de leur éviter l'excès de peine sentimentale que l'excès de plaisir sensuel. Voilà pourquoi il fallait bien interdire désormais à nos pauvres petits photographes l'accès du laboratoire, mais sans leur imposer une séparation absolue.
Pèlerin n'osa pas consulter directement Blanchard. Il ne pouvait pas nommer Àmy. Mais il s'affirma que le jeune médecin l'avait deviné. Il lui serra fortement la main et partit, pressé d'écouter dans le calme sa pensée tumultueuse.
Comment n'avait-il pas songé plus tôt à cette sensibilité endolorie? Sa détermination du ma-
n eût été juste et bonne sur la terre, parmi les
ommcs. Mais l'élait-cl!e dans ce royaume Lien, armi ces âmes d'exception? Il avait trop pris ouci de l'avenir loinlain. Avant tout, il faut u'Àmy guérisse, qu'elle éprouve, dans le préent, le moins de chagrin possible. Rester, avoir aison de rester, quel rêve!
Pourtant, ces périls immédiats du séjour ôte à côte subsistaient?... Eh bien, il les vainrait sans cesse. Il dompterait l'instinct par énergie intelligente, puisée aux sources mêmes [e sa tendresse. Àmy et lui vivraient comme .uraient dû vivre, à la maison d'En-Haut, les .eux tristes amoureux, qu'une allée sépare touours... Oui, ne pas quitter Amy. La voir, l'écouer, lui parler, la câliner môme...
Mais n'était- il pas surhumain, ce pacte de la )assion et de la volonté? Si le soin de la santé norale d'Amy n'était qu'un prétexte dont il /oilait sa faiblesse? Ah ! se connaître, descendre m fond trouble de soi, y saisir la pensée uyante... Rester, était-ce un doux devoir, ou jien une lâche défaillance? Fuir, était-ce généreux, ou cruel? Mais tout se simplifiait, s'é-
clairail, s'il restait fidèle à son chaste vœu.
Or, en montant chez Blanchard, Fèlcrin, écrasé sous le poids de sa peine, avait lenlemenl gravi les lacets de la roule. Et maintenant, pendant celte loyale recherche où se jouaient tant d'existences, il redescendait déjà vers Amy à des allures et par des sentiers de chèvre, insensible aux grilles des ronces, aux coups de cravache des branches. Car un étrange instinct surprend nos décisions en marche, et nous en avertit tout bas, avant que nous les arrêtions...
Il retrouva la jeune fille à la galerie de cure, près des Decharme. Le mari dissertait, toujours encadré par ses deux femmes. Amy s'entrete- | naît avec Lucie Decharme. Une héroïne, à ses yeux, sans doute, depuis la veille, cette calme personne qui cachait depuis trois ans son patient amour. Plus délicate que malade, elle s'exprimait en paroles rêveuses et brèves. Et sa fièvre légère tenait chaude sa volonté fidèle, derrière son masque réfléchi. Amy écoutait. Elle paraissait lasse, le coude appuyé au bras de la chaise, la joue dans la main, les yeux brillants dans un halo bleuâtre, les pommettes vives.
C'est donc vrai, pensa Pèlerin, je lui ai fait du mal... moi, mon Dieu! Et dans le même temps, icette beauté diaphane, intérieurement illuminée, le pénétrait de la joie, de l'espoir que tout foyer ^rayonne : la lampe, le feu du phare, les flammes (dans l'âtrc.
Tl s'assit près d'elle et, gênés par les proches voisinages, ils parlèrent à voix contenue, sans Igeste.
— Vous êtes fatiguée, souffrante, Amy? dcmanda-l-il doucement.
Elle répondit :
— Oui, je ne me sens pas bien. C'est mon plus mauvais jour depuis mon arrivée. J'étouffe.
Il eût voulu s'agenouiller. Et de cette voix brisée au heurt des sanglots retenus :
— C'est moi qui vous ai fait de la peine, Amy. Pardonnez-moi... je croyais bien agir, en pensant tout haut devant vous. On est méchant, quand on souffre.
— C'est vrai, dit-elle, j'ai du chagrin, un ^rand chagrin. Ce matin, je me suis raidie, parce que je ne suis, au fond, qu'une petite orgueilleuse qui, dans le premier moment, se
hérisse, cache sa peine, sous des paroles qui ne sont pas sa pensée. Un peu la guêpe, voyez-vous, qui croit qu'on lui veut du mal, et qui sort l'aiguillon. Mais je n'en suis, après, que plus défi sarmée contre la douleur...
— Alors, demanda-t-il, ce matin, vous ne, m'approuviez pas aussi pleinement que vous le laissiez paraître?
— A quoi bon revenir là-dessus?
— Dites toujours...
— Eh bien, oui, malgré votre désir d'être bon, d'être juste, de faire souffrir le moins possible, malgré votre courage, votre raison, je ne me sentais pas absolument convaincue. Je voyais bien la barrière entre nous, mais il me semblait qu'elle ne nous séparait pas tout à fait, que nous j)ouvions encore nous voir, au travers. Oui, c'est vrai, l'avenir ne nous appartient pas : le beau, le grand rêve est impossible. Et, tout d'abord, je me suis révoltée comme vous. Plutôt se séparer tout de suite. Et puis, quand on a faim de bonheur, on s'humilie, on ne dédaigne plus les miettes. Quand le sort est contraire, pourquoi se montrer absolu, au lieu de transiger avec lui?
]t je me suis imaginé que nous pourrions tout e même continuer de vivre ici, le temps du sé- Dur, si loin du monde, de tout ; ce serait un peu ë joie prise à l'existence, qui s'en vengera si ite, ensuite... Mais ce sont sans doute des idées e petite fille qui ne sait rien de la vie, puisque ous les avez repoussées...
Ainsi, elle ignorait le danger immédiat. Elle n parut plus chère à Pèlerin. Son désir de rester,, e l'envelopper de chaste tendresse, grandit encore. Il fut touché par la grâce de la pureté. ]ertes, cinq années de causeries d'atelier, à Feletin, avaient dû lui dévoiler la fin naturelle des caresses. Mais elle en ignorait le mystère exact, e vertige, les risques, tout ce que les paroles ne sauraient aisément révéler. A son tour, Pèlerin ie pouvait pas lui montrer ce péril incessant contre lequel il armait sa volonté. Bien qu'il en coûtât un peu à sa fierté, il tairait l'engagement ?ormidable pris envers lui-même pour le repos l'Amy, dut-il au contraire, paraître faible et versatile.
Peu à peu, les curistes avaient déserté la galerie pour la promenade de cinq heures. Amy
tournait vers lui la douceur anxieuse de son visage. Ses yeux, d'un gris dore de bois de Spa, et qu'il avait vus traverses de lueurs vertes sous la montée de la souffrance, en ce moment bleuissaient.
Il lui dit :
— Moi aussi, je rêve de reculer le moment de nous séparer. Mais j'avais peur que l'arrachement fût d'autant plus pénible que nous aurions plus tardé.
Elle reprit vivement :
— Il ne pourra pas l'être plus qu'il le serait aujourd'hui. N'est-ce pas atroce de voir le bonheur s'enfuir au moment même où on va le toucher, quand on sait qu'on ne le retrouvera jamais. Plus tard, au moins, notre chagrin paiera un peu de joie. Si vous ne m'aviez pas rencontrée, vous resteriez àMont-Arvel près de trois mois encore. Eh bien, faites comme si je n'étais pas ici. Qui vous en empêche? Je serais si heureuse. Il me semble que je revivrais au lieu de dépérir. Je ne suis qu'un pauvre petit être avide de protection, de tendresse. Ne me quittez pas; ne me laissez pas toute seule. Essayez. Vous voyez, je
vous avoue tout, je n'ai plus d'orgueil
— Et moi non plus, dit-il, je n'ai plus d'orgueil, puisque je change si vite, puisque je cède le soir à la tentation que je repoussais le malin...
Mais dans le moment môme où il jouait la faiblesse, il affermissait gravement en lui-même, à la face de la nature, le défi qu'il lui jetait. Amy en eut-elle obscurément conscience? Elle cria presque :
— Vrai, vous restez?
Et d'un geste furtif, elle lui prit la main et l'effleura d'un baiser. Puis ils restèrent silencieux devant la beauté du soir. Sur le couchant vert pâle, les sommets lointains se découpaient en nets profils d'ombre vaporeuse. Et trois vives petites étoiles scintillèrent sur les cîmes, agrafes de diamant qui accrochaient à la robe verte du ciel la dentelle noire des montagnes.