CHAPITRE II
Comme pour fêter la neige qui commence de tomber, on danse à Mont-Arvel. Dans le grand salon, entre les bouquets de fleurs électriques et leurs reflets sur les parquets luisants, les smokings et les robes claires sautillent. Au fond, dans les feuillages du jardin d'hiver, sur une estrade, les quatre blanches musiciennes brandissent leur archet d'une allure si souveraine,, que les danseurs semblent de puériles marionnettes agitées au caprice de leurs mains.
Abritée dans le repli d'un paravent, madame Linefors, aussi blanche et fragile que la dentelle de sa mantille, dit à son mari :
— Eh bien?... Invitez mademoiselle Decharme.
Debout, il la supplia :
— Mon amie...
— Mais si, mais si; allez. Je vous l'ai dit : il n'y a rien de changé. Vous n'osez pas ; mais vous en pâlissez d'envie. Je vous devine très ,bien : je sais comme on est malheureux quand on aime. Allez. Je le veux.
— Soit.
Dieu ! qu'elle souffrait, tandis qu'il s'inclinait et que la grave jeune fille lui posait sa main sur l'épaule, pour la valse. Elle souffrait, mais elle croyait puiser, dans sa douleur même, sa force de vie. Chaque fois que leurs lèvres, leurs regards, échangeaient de l'amour, elle voulait se trouver sur le passage du fluide, recevoir la rude secousse qui la redressait, galvanisée.
Même, elle recherchait Lucie Decharme, la choyait, lui essayait des coiffures nouvelles, lui donnait des bijoux portés par elle au printemps de son mariage. Elle lui demandait une photographie en robe de bal et la plaçait, en évidence parmi d'autres, dans leur chambre. Elle tentait, parfois, de raisonner ces raffinements de torture : c'était peut-être son mari qu'elle aimait en cette
jeune fille? N'admirai t-eîle pas tout ce qu'il admirait? Et puis, la maladie l'avait vieillie, enlaidie ; Lucie était la beauté, la jeunesse; il ne fallait pas le priver de la voir, ne fût-ce qu'en portrait. Obscurément, aussi, elle leur savait gré de leur réserve patiente, et souhaitait de les y maintenir par ces concessions à la fois impulsives et calculées. Oh! oui, à ce prix, au moins, que cette jeune fille lui laissât la vue, la présence du cher époux, jusqu'à la mort...
Tandis qu'ils valsaient, elle lisait la même force de résistance et d'attente dans les yeux de glace bleue de son mari et dans le noir regard embué de Lucie Dccharme. Et rien qu'à voir ce beau couple grave tourner lentement dans la , foule, elle sentait que rien n'ébranlerait ce patient amour. Il traversait pourtant, dans ce moment même, une dure épreuve.
Pour la première fois, M. Linefors rencontrait Lucie Decharme en lùle-à-tô!e, depuis la scène du sun-box. Loyalement, il résolut de la lui rapporter. Tous deux cessèrent de valser et marchèrent côte à côte clans le salon, les bras liés. Alors, en ce style laconique auquel l'avait accoutumé
la brièveté de leurs entrevues, il lui dit :
— Lucie, ma femme sait. Elle me Ta dit. Elle a vu des lettres. Mais elle ne veut rien changer à notre vie...
Une seconde, la jeune fille s'arrêta, regarda d'instinct madame Linefors, pâle dans ses dentelles blanches.
— La malheureuse... comme elle doit souffrir...
— N'est-ce pas? rcprit-il vivement. Elle m'inspire une pilié sans nom. Mais que faire?
— Hélas, rien. Est-ce que nous pouvons cesser de nous aimer? Nous nous voyons, nous nous parlons à peine. Nul ne peut empêcher que nous nous soyons promis l'un à l'autre. Elle a raison : rien n'est changé. Il n'y a qu'une douleur de plus.
Ainsi, les deux étranges rivales s'accordaient à ne pas entrer en lutte, mues par le même respect de l'amour, la même obscure croyance qu'on ne peut rien contre lui.
Et le couple reprit sa valse, profitant de ce droit à l'étreinte que donne la danse ; pitoyable ressource de ceux qui s'aiment sous des regards
jaloux, et qui peuvent ainsi se voir, se toucher, se respirer, s'entendre, pourvu qu'ils tournent.
Bien d'autres encore, dans le grand salon de Mont-Arvel, usaient de cette indulgence accordée aux caresses qui changent de place et que berce une musique. Ces deux jeunes Espagnols, le frère et la sœur, dont le docteur Esther soupçonnait si obstinément la tendresse, forçaient l'atlention, par la grâce langoureuse de leur mobile étreinte. Comme à la galerie de cure, la jeune fille semblait soutenir, vivifier le malade languissant, dont le caprice avait voulu cette valse. Toujours, il serrait la petite main qui lui communiquait la force. Et ils tournaient, mystérieux, lents, pâmés, dédaigneux des regards, chacun bornant le monde à l'autre. Nul n'aurait pu dire où s'arrêtait cet échange de fluide, cette transfusion du môme sang, appauvri en lui, et si riche en elle.
D'autres encore... Les épaules et la gorge nues, madame Decharme valsait avec Morini. L'Italien la serrait d'un bras si violent que le corps généreux et souple de la jeune femme semblait, dans sa gaine claire, coupé à la taille
)ar la manche noire du smoking, et prêt à se priser. Mais elle, victime heureuse, souriait jloucement de cet apparent supplice. Morini, la bouche à l'oreille de sa maîtresse, l'entraînait l'une allure fougueuse, et il murmurait, en lélire, sur l'air de la valse : « Je t'adore, je t'adore, je t'adore... » Effarée par les couples voisins, qu'ils heurtaient de leur tourbillon, elle [ui dit : « Mais vous êtes fou... » Alors il reprit, m rythme de la musique : « Oui, fou, fou, fou... » Puis, toujours valsant, il la conduisit dans le large corridor désert qui menait au vestibule. Elle voulut résister, tordant sa taille dans l'étroite ceinture du bras impérieux : « Et mon mari, voyons! » Mais lui, sans quitter l'allure : « Il joue... Je le quitte. Il commence une partie. » Puis, quand il fut devant la porte de son petit salon, il y entraîna sa compagne et lui couvrit les épaules de baisers. Il donna de la lumière, pour la voir encore, la voir toujours. 11 nommait, avec une ferveur égarée, toutes les places où se posaient ses lèvres : « ta nuque, ta chère gorge... que tu es jolie ! » Puis soudain : — Qui t'habille, comme ce soir?
— Mais... Lucie m'aide.
— Et... et... lui... ton mari? Il est là... : assiste quelquefois, n'est-ce pas, à ta toilette?
Elle ne savait pas mentir, avec Morini :
— Oui, quelquefois.
li bégaya :
— Ah ! ïl te voit... lui, il voit ta gorge, tou ton Lus le...
Alors ses doigts tremblants écartèrent les dentelles, les étoffes, au-dessous du décolletage... sa te te brune plongea, frelon d'acier au cœur d'une rose... Puis, sous la morsure, un cri terrible, un cri de femme qu'on tenaille... et lui par terre, maintenant,, lui embrassait les genoux, sanglotait :
— Oh! Pardonne-moi, pardonne-moi. Je t'ai fait mal. C'est affreux... mais je ne voulais pas qu'il te voie... Alors il fallait que lu ne puisses plus te montrer à lui... que mon baiser reste... et je n'ai pas pu résister... Je ne peux pas supporter la pensée que tu sois à un autre que moi... je t'aime tant... pardonne-moi.
Elle pardonna.
Lorsqu'ils rentrèrent dans le grand salon,
lie chercha vivement son mari du regard.
— Allez voir s'il n'est pas remonté, s'il joue ncore, je vous en prie.
— J'en suis sûr.
En effet, il trouva M. Decharme dans le clasique décor du salon de jeu : les petites tables
iU 'ertes sur l'abat-jour rose des bougies électriques, es plastrons blancs dans les revers noirs, une
e|)aix étrange que troublent seuls le battement
les cartes et le cliquetis des jetons d'ivoire. Les
mjeux montaient haut. Quelques joueurs,
l 'îomme Morini tout à l'heure, tentaient peut-être , f le relever une fortune à son déclin. Mais la
dupart tâchaient d'oublier le souci de leur vie
nenacée.
M. Decharme se rangeait dans cette catégorie
Nombreuse. La peur de la mort le poursuivait
;ans cesse. Chez lui, elle avait surtout développé
lémesurément l'égoïsme. Il portait à l'extrême
e souci de soi-même, s'auscultait, prenait sa
empérature, se pesait à chaque instant, le tout
l'aide d'appareils subtils et compliqués ; il
ermait la bouche au milieu d'un entretien, pour
an peu de poussière voltigeant sur le sol, et
refusait de marcher derrière les femmes sur une route, parce que leur robe soulève des germes dangereux.
Non pas qu'il dédaignât de suivre une aimable silhouette. Car son égoïsme absorbant, aimanté, tentait d'attirer à soi toutes les parcelles de vie environnante, de les faire siennes. Et par là, il cherchait à plaire, à captiver, à retenir l'attention. Il y employait de réels dons de grâce et de galanterie. Dans ces moments-là, il était charmant. Mais, peu à peu, son ingénieuse tendance à ramener à soi toutes les pensées, tous les faits évoqués devant lui, son perpétuel : « Ainsi, moi je » fatiguaient.
Parfois aussi, son « moi » hypertrophié le secouait de crises terribles. Il se réveillait jaloux, non pas tant par orgueil ou par amour, que par la crainte égoïste de n'être pas seul, tout seul, à posséder l'âme et la chair de sa femme. Alors, fortement soupçonneux, il descendait jusqu'à l'instinct vil du chien qui fouille du nez les ordures, jusqu'à la brutalité du charretier ivre, en des scènes aussi pénibles que les réconciliations tenaces, pour l'épouse qui ne l'aimait
plus. Jusqu'au moment où, la crise passée, il redevenait, comme devant ses cartes, dans le livin oubli du mal et de ses tares, beau joueur 3t galant cavalier.
Morini, rassuré, quitta le salon de jeu. Il tomba en pleins préparatifs de cotillon. Un jeune homme surtout les dirigeait, frais, frisé, la bouche toujours arquée d'un joli sourire de vendeur de nouveautés. Il veillait aux accessoires, rangeait les chaises, unissait des couples. Sa mère l'aidait ; une petite femme qui sentait un peu la benzine, en robe mauve rehaussée de pauvres dentelles noires ; son visage falot semblait rétréci par les larmes, comme une étoffe au lavage ; et tout son corps aussi, paraissait diminué, usé par la vie : telles que ces pierres qui n'ont pas de chance, dont on fait des marches d'escalier.
Elle avait aussi une fille, trop souffrante pour veiller et danser, et qui alliait, à l'allure effacée de sa mère, le joli sourire de son frère.
Ils étaient gais, le fils et la maman, le jeune homme plein d'aisance, la frêle petite femme un peu moins alerte ; il lui fallait se fouetter, se trémousser, pour se mettre en train. Mais,
tout de mémo, on les trouvait toujours les pr^i miers à jouer un air de piano, à chiffonner d costumes pour les tableaux vivants, les charade les comédies de société, qui réunissaient h curistes dans le grand salon.
Et le docteur Esther était seul à savoir qi ces « amuseurs » accomplissaient une tâche, u labeur salarié; et qu'à la condition de mettre e joie Mont-Arvel, il leur accordait gratuitemen ainsi qu'à leur jeune malade, le séjour qu'ils n pouvaient pas payer.
Maintenant, grâce à eux, le cotillon s'anime Et sous l'archet des quatre grandes vierge blanches, droites dans la verdure, toutes le intrigues se mêlent et valsent ensemble.
Pèlerin a persuadé Amyde dormir plutôt qu de danser. Car il veut qu'elle guérisse, il le veu avec autant de force et plus de fermeté qu'elle même. Désemparé, dès qu'elle n'est plus à se côtes, il erre, du salon au fumoir, du billard ai jardin d'hiver. Puis, il ouvre la porte de h serre sur la véranda; le froid, qui guettait au> vitres, se précipite par la baie vers la chaleui
ît les lumières, et le heurte au passage d'un Ifrisson brutal. Il est dehors, sous la galerie de ïure. Devant lui, le mouvant rideau de la neige je dore des clartés du salon.
La neige... Demain, au jour, la montagne sera nouvelle. Et jusqu'à la fin de la saison, elle ne revêtira plus son apparence ancienne, qu'il prenait si souvent à témoin de ses joies.
La neige... elle les chassera désormais, Amy ît lui, de ces bois de résine, animés du bruit les eaux, où se plaisaient leurs récentes pronenades.
Dix jours, depuis qu'il tenta de rompre leur ntimité, d'un effort qui la resserra encore... Dix ours très haut, très loin du monde, dix jours )ercés à la voix du torrent, dont la vie de umulte et de caprice les attirait.
Un chemin sinueux, parsemé de bancs, le hiuivait à flanc de ravin, sous les arbres. Tous leux s'asseyaient devant !a course vive de l'eau. *ar endroils, elle glissait, en lames de cristal, llur l'or brun des galets moussus. Et dans son >abil effaré, elle contait son voyage aux pierres immobiles, leur jetait en passant les nouvelles
de la montagne. Amy et lui mêlaient leurs paroles à ce frais gazouillis. D'instinct, ils n'évoquaient jamais les souvenirs de leur existence terrestre. Y songeaient-ils même? Le présent leur suffisait pour entendre leur voix, lier leurs pensées. Parfois, pourtant, il disait ses visions artistes. Elle l'écoutait, les traits fixés d'attention. Et lorsqu'il s'excusait, confus, de s'étendre trop longuement sur ses rêves, de céder à cette noble faiblesse commune à tous les hommes épris de leur métier, elle lui répondait : « Mais si, parlez, parlez encore. Vous me laites vôtre, en me livrant de vous. Toutes vos idées volent et pénètrent en moi. Des petites places vides les attendaient, où elles se posent, bourdonnantes, comme des abeilles dans une ruche... » Alors, soulevé de gratitude et de sincérité, il voulait lui dire l'être nouveau qu'il se sentait devenir : « Je raillais, comme tant d'autres; quoi? le cœur, ce viscère? Maintenant, je sais; je le possède, ce cœur idéal qui palpite à votre approche, qui vit de votre vie, ce trésor que je découvre sans cesse, dès l'éveil, avec un bondissement de joie. C'est vous en moi. »
Ailleurs, l'eau s'était creusé des vasques ians la roche. Elle tournait lentement, ébauchait un tour de valse, musait au calme, avant jde reprendre la fuite. Et ces bassins bleus, enchâssés dans la course frémissante, souriaient comme de beaux yeux... les yeux d'Amy, ses yeux bleus de bonheur, épanouis dans ce limpide visage que chaque souffle de pensée animait d'un frisson. Les fleurs tardives aux nuances profondes qu'il cueillait, rebondissant et léger, aux pentes du ravin, lui rappelaient aussi le regard d'Amy. Il les confondait, elle et la montagne, dans cette même harmonie qui le avissait à la terre. Et il rendait grâce, sans onger plus loin, au destin merveilleux qui lui révélait, aux frontières splendides du ciel, le jplus pur de l'amour.
Partout, des ruisseaux couraient au torrent, égayaient le taillis de leurs voix aigres et fraîches. Partout l'eau qui gazouille, qui chuchotte idans l'herbe, qui s'infiltre, qui vernit les pierres Au sentier, l'eau charmante et terrible, qui jase .et qui émietle la montagne, l'eau patiente qui sculpte en chantant ce monde formidable.
Et soudain, elle tombait, neigeuse et lente, en chute profonde. Sa rage blanche plongeait dans la vasque en tumulte , remontait en bouillonnements. L'écho de sa colère se heurtait aux rochers, s'engouffrait dans des cavernes invisibles, éclatait en grondements d'orage, en clameurs de foule. Parlait-on? Elle étouffait la voix. Seules les lèvres remuaient. Là, le torrent complice voulait qu'on s'aimât sans paroles.
Grisé par la senteur vive de l'eau battue, Pèlerin s'inclinait vers le visage pâmé d'Amy. La nature le contraignait de courber la tête. Mais contre cette fragile poitrine vite émue, il s'alarmait aussitôt. Le trouble d'Àmy apaisait celui de Pèlerin. Alors, il blottissait le petit corps délicat et frémissant au creux de son épaule et le berçait d'un mouvement insensible, comme on rendort un enfant qu'un baiser réveilla. Muets, insouciants du monde, imprégnés de nature, ils semblaient alors jaillir de la montagne même, pareils à ces arbres qui mêlaient en caresses l'immobile enlacement de leurs branches.
Mais demain, les ruisseaux glacés se tairont;
et le torrent qui coulait écumant entre ses rives sombres, ne sera plus qu'une saignée noire dans la blancheur du ravin. La neige aura bâillonné la voix de la montagne.
Et pourtant, elle est attendue, bénie par les curistes, pour ses joies de sport, mais surtout parce qu'elle est le grand remède, parce qu'elle abat les poussières de l'air, et qu'elle isole celles de la terre. Là-bas, dans les profondeurs obscures où sa chute se hâte, elle couvre les sentiers où Amy marchait près de lui. Et les flocons entraînent avec eux le parfum, le souffle, tout cet « un peu de soi » que laisse flotter dans son sillage une chère silhouette.
Ainsi la neige ensevelit tous leurs souvenirs. Le feuillet où fut écrit le court passé disparaît sous la page blanche où leurs pas vont tracer l'avenir...
Sous les coups de talon des danseurs, le majordome Loublieux et le portier Diener boivent à la cave, paisiblement. En ce pays vignoble, la cave tient lieu de cabaret, de café. Là, on esquisse des plans, on fauche des réputations,
on passe des contrais, on rend presque la justice. La vie qui va éclore au jour, germe dans le sous-sol engraissé de vin. Ce sont des caves d'affaires.
Loublieux est fier de la sienne. Le beau domaine, en effet. Une entrée monumentale, taillée en pleine roche. Des portes de donjon, chêne et ferrures. L'électricité, naturellement. Les bouteilles sont couchées, le fond à la muraille. Et leurs têtes cachetées dessinent des mosaïques : casques d'or et d'argent, turbans bleus, verts, jaunes, rouges. « La pharmacie du docteur Esther », dit en ricanant le majordome. Mais dans le temple où officient Loublieux et Diener, on puise aux tonneaux, qui s'empilent sur les bas-côtés de la nef. Entre les deux murailles de vin, sous la lampe à la voûte, le crâne du majordome étincelle ; et de l'ombre projetée par le front sur la face, surgit la proue du nez de corsaire. Diener garde son allure rigide de beau soldat de bois. La lumière s'étale sur la casquette plate, accroche la pointe des longues moustaches, se repose sur le matelas des épaules.
— Allons, Diener, encore un coup, du vieux?
— Non, merci, monsieur Loublieux. Vraiment. Sans compliment.
Mais le majordome insisle. Ce portier sait des choses... que Loublieux voudrait bien connaître.
— Allons, voyons, vous boirez bien à vos jolis pelits chalets...
— Comment, monsieur Loublieux, vous savez... ?
— Que vous êtes un heureux propriétaire? Bien sûr. Et c'est justice, sacredié. Vous êtes discret, actif, zélé, complaisant. Les gorilles vous récompensent; ils font leur devoir. Vous économisez, c'est très bien. Vous faites bâtir, parfait. Et ça se loue comme des landaus, ces petits joujoux-là, hein? L'an dernier, vous aviez une ancienne pensionnaire d'ici, n'est-ce pas? Elle était enceinte. Et puis, celle qui a enlevé deux petits jeunes gens. Fauchés tous les deux, en six mois, les pauvres diables. La mâtine! Sont-ils portés sur la bagatelle, ces chimpanzéslà! Ah! je vous envie, Diener; vous devez tout savoir, vous, tout. Vous faites leurs commissions, vous portez leurs lettres. Vous indi-
quezles chambres qui ferment mal la nuit... Moi, je suis un peu en dehors de tous ces romans-la.
— Dites au-dessus, monsieur Loublieux.
— Si vous voulez, acquiesça le majordome. Et il ajouta :
— Un peu de nouveau, hein? pour changer. Il remplit le verre à deux tonneaux et offrit
au portier un mélange terrible d'alcool et de vin blanc. L'autre but d'une lampée et suça ses moustaches. Pas bavard, sur les sapajous, ce sacré Diener. Dans son joli métier, sa discrétion faisait sa force. Et il continuait de se clouer le bec, même devant lui, Loublieux, son patron, par habitude... La discipline du soldat qui ne veut pas répéter sa consigne, même devant ses chefs. Mais on connaissait le moyen de lui dénouer le filet. D'abord une bonne secousse sur le mors : lui montrer qu'on savait ses histoires. Et, par là-dessus, le coup de fouet : une pleine chope d'alcool.
Le beau soldat se raidissait, toujours en parade Mais son grand corps oscillait imperceptiblement : le tronc d'un sapin sous la tempête.
Brusquement, Loublieux demanda :
— Dites-moi..., la nouvelle arrivée, Bertha Siben... ? Vous devez causer, vous autres. Vous êtes pays, presque. Avec qui est-ce que... ?
Car il devinait un gorille quelconque, derrière la résistance de la belle fille. Mais lequel?
Diener eut un hochement de tête admiralif, presque un hoquet :
— En voilà une qui a de la chance ! Dame ! Un si bon, un si riche, un si généreux jeune homme... et ils s'aiment!
— Qui?
— Mais monsieur Joflré, le Chilien...
— Bon Dieu !
Et se frappant le crâne à le faire éclater, Loublieux plania là le portier vacillant, grimpa les escaliers, dépassa des femmes emmitouflées qui rentraient du bal, ne s'arrêta qu'à l'étage des domestiques, et tapa du poing la porte de Bertha Siben.
La servante veillait, très inquiète, étendue tout habillée sur son lit. Le soir, à l'heure de préparer les chambres pour la nuit, elle avait trouvé fermée celle de son ami. Depuis, vainement elle avait frappé plusieurs fois. Et Bertha
dS4 LES EMBRASES
attendait, tressaillant à chaque sonnerie, espérant qu'il rentrerait, qu'il l'appellerait. Elle courut ouvrir, aux coups heurtés, joyeuse, le cœur épanoui. Elle trouva Loublieux, hideux, formidable, flambant d'alcool et de désir. 11 la poussa dans la chambre, dans le premier coup de surprise.
— Tais-toi, grogua-t-il. Pas un mot. Ne fais pas la dame, hein? Ce n'est plus le moment, je t'assure.
Mais elle le dépassait de la tête, et, vaillamment, elle fonça sur lui, d'une ruée furieuse.
— Laissez-moi... Allez-vous-en... ou j'appelle...
— Puisque je te dis que c'est fini avec ton amoureux, qu'il...
Elle ne l'écoutait pas, l'avait saisi aux poignets pour paralyser l'audace des mains. Ce fut l'éternelle lutte, silencieuse et tragique, de la vierge et du mâle. Mais Bertha sentit qu'il lui faudrait tuer cette brute furieuse, pour en triompher seule. Alors, hurlante, elle emplit l'hôtel d'un seul cri.
Loublieux, dégrisé, cracha une injure, voulut fuir. Mais des portes s'ouvraient, des gens en
tenue de bal barrèrent le couloir. Le majordome, cerné, balbutia :
— Cette fille... a volé... de l'argenterie. J'ai voulu voir sa malle... mais elle résiste.
Puis, fendant le groupe, il galopa jusqu'à la lingerie. Sa sœur veillait encore, près d'une lampe. Il dit :
— Vite, vite, tes clefs : l'argenterie...
— Pourquoi faire ? demanda placidement Jeanne Loublieux, la main sur son trousseau.
— J'en ai besoin. Allons, donne.
— A cette heure-ci?
Le temps pressait. Autant tout dire :
— Eh! oui, sacredié. Je veux faire filer une Allasse qui me déplaît. C'est pour mettre dans sa malle. Elle ne sera pas perdue, ton argenterie, n'aie pas peur. Dépêche-toi donc, bon Dieu! Les gorilles vont fouiller avec moi, il faut qu'ils trouvent...
Certes, Jeanne Loublieux admirait son frère. Mais elle n'hésita pas ;
— Loublieux, tn ne feras pas ça.
— Tonnerre de Dieu! Vas-tu me donner tes clefs !
Alors elle les serra dans sa main, comme une arme. Et, sa face grasse devenue belle et majestueuse :
— Je ne te les donnerai pas.
Bertha Siben s'était sauvée dès l'arrivée du secours, comme ces sinistrés qui fuient la catastrophe. Où se réfugier? La chambre de Joffré restait fermée. Cet ignoble Loublieux la traquerait partout clans Mont-Arvel. Ah ! Une idée de salut : la buanderie où couchait sa sœur. Et elle se lança dans la neige, tête baissée. Les flocons lui tombaient dans le cou, lui crachaient au visage. Elle perdait son chemin, faillit tomber sur la couche épaisse et molle qui craquait sous ses pas. Enfin, elle découvrit la blanchisserie, entre Fétable et la chapelle. Elle monta, s'efforça de reconnaître la chambre de sa sœur.
Dans le corridor, une porte s'entrouvrait sur une lumière violente. Elle avança la tête : sous la clarté d'une lampe de plafond, Henry Joffré, tout petit, tout blanc, était étendu dans un cercueil posé sur des tréteaux. Le docteur Esther et deux hommes noirs s'agitaient autour de lui. L'un de
ces inconnus approcha une allumette d'une sorte de lanterne sourde. Un jet de feu en jaillit. L'autre rabattit un couvercle de plomb, et ils commencèrent de souder.
Berthane cria pas, ne pleura pas. Elle pensait: «je suis peut-être morte aussi ». Et ce fut seulement blottie contre sa sœur,Jdans la chaleur du lit, qu'elle s'affaissa d'horreur et de pitié, parmi des sanglots. Toute la nuit, elle écouta la vie étrange de la maison, sous la tombée silencieuse de la neige ; la vapeur fusante des étuves, le meuglement des vaches à l'étable ; dans les chambres voisines, habitées par les lavandières, de ces cris que l'on jette dans les rêves ou dans l'amour ; longtemps, derrière la cloison, la flamme sifflante de la lampe à souder... puis des pas de déménageurs, le long du couloir, dans l'escalier...
Ah! Les morts vont vite à Mont-Arvel. Joffré s'est éteint à quatre heures subitement : une bougie sous un souffle. Seuls avertis, Esther etLoublieux tiennent la nouvelle secrète. Pendant le dîner, deux infirmiers de la Maison d'En-IIaut, transportent le petit Chilien dans cette chambre de la buanderie. Car il importe que personne —
ni curistes, ni domestiques — ne connaisse l'événement : « On ne meurt pas, à Mont-Arvel ». Et pendant que le majordome tente de prendre toute chaude la place vide auprès de Bertha, les deux infirmiers mettent en caisse le petit millionnaire. La nuit même, un charrelon l'emportera, par la route de neige, jusqu'à Roche, dans la vallée.
Là, il tombera aux mains de Jopitel, spécialement chargé de reconduire les défunts opulents, d'éviter aux familles en deuil ce pénible voyage de retour. Un jovial compagnon, ce Jopitel, blond, gras, rose, et gai pour deux. Son client dans le fourgon, il s'installe en première classe, fume de gros cigares veveysans et trouve la vie douce. Les douaniers le connaissent, l'estiment et aplanissent devant lui les formalités. Toujours le mot pour rire aux lèvres : « Monsieur est avec moi. » C'est une sorte de voyageur de commerce en cadavres. Il a parcouru toute la terre avec un cercueil dans son sillage. Car ces surprises se renouvellent trop souvent à Mont-Arvel, bien que le docteur Esther veille soigneusement à renvoyer les moribonds dans la vallée. Mais c'est
si fragile, ces petits épuisés-là, aussi : c'est assommé par un flocon de neige. Enfin, cette fois encore, nul ne saura rien. Et si Ton demande demain à M. le médecin-direcleur:
— Où est donc M. Joffré?
11 répondra gravement, le doigt levé :
— Il est parti.