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CHAPITRE III

« Je t'aime. » Face à la galerie deMont-Arvel, ces trois mots s'étalaient sur la neige de la terrasse, en grandes lettres cursives, tracées du bout d'une canne ou d'une ombrelle. Et le piétinement de l'amant inconnu les soulignait d'un paraphe.

Pèlerin s'accouda à la balustrade. 11 attendait Amy. A l'issue du repas de midi, tous ceux qui passaient là souriaient devant l'aveu fragile. Combien pour qui c'était l'unique pensée, l'empreinte de toute l'âme sur la neige ; combien retrouvaient, en épelant les mots, l'écho des paroles entendues ou murmurées dans des baisers, combien pouvaient croire que ce début de

billet doux, écrit à même la montagne, leur était destiné!...

Tous les visages en étaient éclairés d'une joie attendrie; on eut dit que passait le souffle d'une bonne nouvelle. Soudain, quittant les sentiers tracés, la grande ombre noire du docteur Esther se dirigea vers l'inscription. Et il la foula de la semelle, il l'écrasa, trépigna une sorte de danse sauvage et grotesque, jusqu'à ce qu'il ne restât plus, de la phrase éternelle, qu'un peu de neige battue. Puis il s'éloigna d'une allure roide d'exécuteur, fier de son oeuvre. Sans doute, il croyait avoir pu suivre, cette fois, son chaste instinct sans irriter ses hôtes. ïl ne se doutait pas qu'il venait de secouer tous les spectateurs de cette scène rapide, d'un petit spasme de tristesse.

Pèlerin l'éprouva vivement. Lui aussi, aurait pu écrire ou recevoir l'aveu d'amour. Et il lui sembla, assombri de pressentiments, que le docteur Esther venait de piétiner l'idylle.

Il détourna les yeux de la place saccagée. Partout, la neige. Plus de prés, ni de rochers nus. Seuls, les sapins apparaissent encore. Mais leurs frondaisons poudrées sont aériennes, éclairées,

comme des bijoux de filigrane. Des arbres isolés dressent de petits fantômes noirs sur les pentes blanches. Le cirque de Mont-Arvel n'est plus qu'un vaste réflecteur où les rayons du soleil multiplient leur force et leur éclat. Et d'être renversée sur cette coupe blanche, la coupe bleue du ciel semble d'un azur plus profond et plus chaud.

Mont-Arvel est bloqué. Le train marche encore, mais chaque tombée de neige nouvelle l'interrompt quelques jours. Des rouleaux de fonte ont écrasé, dans le relief du sol scintillant et mou, des chemins qui rayonnent seulement jusqu'aux chalets proches. Comprimée entre les murs de la station, la vie trépide, plus intense. Et pourtant, elle s'échappe, fuse au loin, en un jet d'ardeur. L^s hôtes de Mont-Arvel se lugent.

La luge, le grand jeu, si prenant, que des touristes en santé passent l'hiver sur la montagne pour goûter ses âpres délices.

L'après-midi, la galerie de cure est presque désertée. Tandis que sur la terrasse, au bord des pentes, s'agite un grouillement de silhouettes noires.

Sur des miniatures de traîneaux — des luges

LES EMBUASÉS 163

— qui rappellent, d'aspect et de dimensions, les petits bancs à claire-voie, les curistes 'asseyent comme sur une monture, les jambes n avant, écartées et raides, en compas. Ils choiissent un plan incliné de neige. Puis, ils délarrent d'un appel léger des mains ou des alons, et filent bientôt sur le versant, à l'allure i.'une pierre qui tombe.

Les plus prudents préfèrent des pistes battues t lissées par de fréquents passages. Volontiers, Is forment des trains, et ces noires processions e culs-de-jatte glissent d'un trait sur les flancs le la montagne. D'autres affrontent des pentes ierges. Leur luge chasse sur ses côtés deux dgrettes de poussière glacée. jEt elle semble, lans sa fuite rapide, voler au ras du sol sur ces leux ailes blanches.

Les talons, mordant la neige au bout de la ambe tendue, suffisent à certains pour se diriger et s'arrêter. D'autres s'arment de deux petits îpieux à pointe de fer qu'ils tiennent à l'extrênité de leurs bras rejetés en arrière. Et ils tracent leur course sur le sol blanc, avec ces gros porte-plumes.

Parfois, un couple s'embarque sur ces traîneaux étroits. L'homme se place devant, dans la posture du lugeur seul; sa compagne, assise derrière, l'encastre de ses jambes allongées contre lui.

Au prime abord, le spectacle semble étrange, de ces couples soudés sur leur petit banc rapide, ou de ces jeunes femmes, de ces jeunes filles, qui se lancent seules, découvrant leurs chevilles écartées. Mais le sport excuse tout. Et même, d'enragées misses se couchent à plat-ventre sur leur luge, la tête en avant, en nageuses, et plongeant sur la pente raide, au risque de se briser le crâne sur une pierre, un tronc d'arbre, cachés sous la neige.

Sur les instances de Morini, passionné pour ce jeu de violence, Pèlerin s'y était vite essayé. Et tout de suite, il avait compris, subi, la griserie de l'appréhension légère, de la vitesse sans heurt, de l'air dur et piquant, lancé à la face en jet de siphon. Mais il fallait quitter Amy, qui ne s'aventurait pas seule. Et il s'était borné à de courtes glissades.

M. Decharme, également pressé par Morini,

résistait. Il déclarait ce jeu nuisible. On prenait froid à descendre sur sa luge, on prenait chaud à la remonter à pied, derrière soi, au bout d'une ficelle : réaction dangereuse. Et puis, une histoire le hantait : deux ans plus tôt, un mari, accompagnant sa femme malade, s'était cassé la jambe en se lugeant. Et la dame d'utiliser copieusement sa liberté, avec l'un des musiciens qui précédèrent les quatre vierges blanches. M. Decharme n'entendait pas subir un sort pareil. Seulement, dans ses bons jours, il confiait sa femme à Morini, les comblant, au départ, de conseils théoriques.

Amy ayant rejoint Pèlerin, tous deux se dirigèrent vers le bord de la terrasse. Le portier Diener distribuait des luges et des épieux, marqués au fer rouge : « Mont-Arvel ». Sans cesse, de nouveaux traîneaux filaient sur les pentes, et les pointes de fer, avec le bruit du diamant sur le verre, semblaient tirer des étincelles du sol glacé. Une sorte de désir fébrile, contagieux, de s'évader, d'aller vite, faisait trépider tous les assistants dans la neige battue.

Doucement, derrière Pèlerin, Amy murmura :

16ô LES EMBRASES

— Emmenez-moi...

Il se retourna, surpris :

— Vraiment?... Vous voulez?.. .

La face toute rose, confuse, elle répondit d'un

battement de cils.

Il céda, grisé par l'espoir de réaliser un ins-, tant ce rêve : être tous deux le couple étroitement lié, perdu en pleine nature, où la femme se confie à l'homme qui dirige. Il appela Diener. Morini, qui passait, affairé, bouillant, attisant le zèle, vrai professeur d'audace et de violence, cria :

— Ah ! ah ! Vous vous décidez, tous les deux. Attendez! nous vous montrerons le chemin. Je sais des pentes où personne n'a jamais passé. Suivez-moi.

Il traînait sa luge en laisse, au bout d'une cordelette. Il s'arrêta devant un grand plan incliné, tout blanc, tout uni, dont on ne voyait pas les bornes. Madame Decharme le suivait. Elle s'assit derrière Morini, les jambes allongées contre son compagnon. Amy et Pèlerin les imitèrent. Puis, les deux hommes levèrent les talons qui les ancraient dans la neige, et les

ïoles esquifs descendirent le flanc de la blanche fague dressée jusqu'au ciel,

Morini précédait Amy et Pèlerin. Jamais tous leux ne s'étaient sentis si proches l'un de .'autre que dans ces espaces de détresse où le 'égard se perd. Jamais ils ne s'étaient autant pénétrés de la tiédeur de leur chair que sous ïette cinglée d'air froid et de poussière glacée. Et ils étaient unis dans les délices profondes de la vitesse. Ainsi qu'aux vitres d'un rapide, les chalets et les arbres défilaient. Sans cesse, le site changeait. Des montagnes surgissaient, i d'autres s'effaçaient. Et les sommets proches semblaient s'élever dans le ciel, la vallée se soulever vers eux, d'un coup de marée formidable.

Soudain, apparurent les chalets noirs du village d'Essert, sous leurs chapeaux blancs, tout proches, à croire que les traîneaux allaient se briser sur l'obstacle. Mais Morini, à vingt mètres, leva la main en signe d'arrêt. Pèlerin enfonça ses talons dans la neige et, d'un effort de poignet, releva l'avant de sa luge. Elle s'arrêta. L'Italien accourait, suivi de Madame Decharme :

— Hein? Est-ce assez réussi, cette dégringolade? Nous allons prendre le thé à Essert, en attendant le train qui nous remontera, nous et nos luges.

Pèlerin releva le collet du manteau d'Amy. Ils marchèrent vite, dans la neige moins épaisse à cette altitude, jusqu'à l'un de ces « afternontea » que la présence anglaise a fait naître même dans les hameaux perdus.

La salie de celte « restauration » était discrète, bien close, égayée de nappages à dessins bleus et rouges. Dans un coin, bourdonnait un poêle de faïence blanche, aussi vaste qu'une armoire.

Morini, les pommettes et les yeux encore avivés par l'ardeur de la course, s'écria :

— Quelle trouvaille admirable, cette luge! Ah! voilà la vraie cure d'air, la cure condensée. On en avale plus, en une seconde, que dans une minute au repos. Et cette vitesse! Pour dévaler cinq cents mètres, on met le temps d'en descendre vingt à pied. On va au-devant de la vie...

« Aller au-devant de la vie ». C'était bien leur

devise, à tous ces malheureux, qui pressés par la crainte mortelle, voulaient goûter en un court moment toutes les sensations d'une existence normale.

Devant l'exaltation du jeune peintre, Pèlerin regretta d'avoir cédé au caprice d'Amy. Peutêtre cette course lui serait-elle nuisible? Mais il se rassura, à voir l'animation égale, rose, que l'air lui avait répandue sur le visage.

Visiblement, depuis quelques semaines, la santé de la jeune fille s'améliorait. Et les observations minutieuses et fréquentes de Blanchard confirmaient l'espoir de Pèlerin.

Madame Decharme servit le thé. Aussitôt, Morini porta sa tasse à ses lèvres.

— Mais vous allez vous brûler! s'écria la jeune femme. Pourquoi buvez-vous votre thé si chaud?

Il répondit :

— Parce que je l'aime.

Et il continua de boire.

Pèlerin remarqua :

— Vous avez une façon singulière d'aimer le thé!

Mais l'Italien, posant sa tasse vide, répliqua :

— Il n'y a pas deux façons d'aimer quoi que ce soit. Il n'y en a qu'une : prendre ce que Ton convoite, atteindre ce que l'on vise, malgré les obstacles. C'est la chasse à courre, c'est la charge, c'est l'assaut, la ruée vers le but.

— C'est aussi, dit Pèlerin, la course où le chauffeur écrase ce qui gêne sa route.

— Qui risque des périls en déchaîne! s'écria Morini. Tant pis. Entre la pensée du désir et son objet, le plus court est la ligne droite, qui biffe, qui supprime ce qu'elle rencontre.

Après la descente dans l'espace glacé, peu à peu la boisson brûlante, la chaleur du poêle dans la petite pièce bien close, étourdissaient les deux hommes, excités et retenus à la fois par la présence de leurs compagnes.

Pèlerin objecta :

— Cependant, si l'on songeait d'avance aux catastrophes que peut provoquer cette course au désir...

— On marcherait quand même! clama Morini. Rien n'arrête un élan passionné...

LES EMB1USES 171

— Et, reprit Pèlerin, si l'on blesse dans son clan l'objet même de son désir?...

— Cela prouverait encore qu'on le veut! s'écria Morini. C'est le signe même de l'amour : ses risques n'ont jamais arrêté les amants.

Pèlerin s'irritait déjà de cette doctrine de violence. Soudain, il se sentit attaqué dans sa foi la plus chère, devant Amy :

— Croyez-vous, dit-il, que ce soit vraiment le signe de l'amour? Croyez vous qu'il n'existe pas une autre tendresse, qui compte avec les périls suspendus sur une tête chérie?

— Mais on ne peut pas songer aux dangers ! déclara Morini.

— Pourquoi?

— Parce qu'on aime.

— C'est parce qu'on aime qu'on y devrait songer, dit Pèlerin.

— Impossible! La passion veut ses fins, sans s'occuper du reste. On est deux, isolés du monde, comme dans un tunnel obscur. La lumière est au bout. Et l'on marche vers elle, sans voir même les obstacles.

— Et moi, déclara Pèlerin, je dis que l'homme

est capable d'une tendresse plus clairvoyante; il peut regarder en face le mal dont il menace celle qu'il aime. Et s'il sent qu'il ne pourrait pas réparer ce mal, sa tendresse lui donne la force de ne le point risquer.

— Mais ce n'est plus l'amour!

Pèlerin sourit amèrement. Il soupçonnait seulement la liaison de Madame Decharme et de l'Italien. Car Amy ne lui avait jamais avoué sa rencontre du premier jour : la jeune femme surprise par la brusque lumière du couloir et disparue chez Morini. Aussi ne recula-t-il pas devant la crainte de blesser son adversaire. Il se sentait d'ailleurs trop directement menacé dans sa propre croyance. Il plaidait pour Amy, sans souci des coups qu'il pouvait porter :

— Ah! Je connais cette chanson, dit-il. Pour aimer une femme, il faut l'entraîner dans le mensonge, la honte, les larmes et le déshonneur. Et là, au fond des pires détresses, au plus €reux de l'abîme dont on sait qu'on ne la pourra pas tirer, on s'écrie avec exaltation : « Faut-il que je l'aie aimée, pour l'avoir jetée si bas! » Yoilà le brevet de la passion, n'est-ce pas? Eh

bien, j'estime qu'au contraire on peut aimer assez une femme pour ne pas la perdre.

— Mon cher Monsieur, railla Morini, votre amoureux sérail taxé de froideur, pour le moins...

— Croyez-vous que le vôtre ne le serait pas d'égoïsme et de violence?

— C'est possible, dit Morini. Mais de tous temps, l'amour fut égoïste et violent. Interrogez à votre choix l'histoire, 4a tragédie, les livres, la vie. Ce sont ses attributs. S'il n'a pas ce signalement-là, je le répète, ce n'est pas l'amour.

Exaspéré, Pèlerin voulut hausser le ton. Mais devant le visage tendre et suppliant d'Amy, il se contint :

— Je ne vous convaincrai pas, dit-il. Et pourtant c'est encore l'amour. Il est l'œuvre des hommes qui tendent toujours à asservir, à dompter la nature. Songez, depuis son origine, combien nous l'avons déjà paré, embelli. Nous sommes loin de l'instinct primitif. Pourquoi ne franchirions-nous pas une nouvelle étape? Un jour viendra où ce qui vous semble actuellement surhumain sera simplement humain.

Alors, on ne soupçonnera plus la sincérité d'une passion qui, mesurant ses périls, saura s'arrêter devant l'irréparable.

— Heureusement, dit Morini en se levant, nous n'y serons plus...

A Essert, simple halte, le car électrique s'arrête en pleine voie, à la lisière d'un taillis. Là, pendant l'attente, les deux couples se séparèrent bientôt, comme devenus hostiles.

Amy et Pèlerin s'engagèrent sous les arbres. La neige avait presque fondu sur le sol. Elle découvrait la pointe des feuilles sèches dont il était jonché. Elle avait même disparu des sentiers. Mais elle persistait sur les ramures, les doublait d'une blanche végétation de madrépores. Sur les palmes des sapins, elle formait des panaches opulents de plumes d'autruche. Et des aiguillettes de glace illuminaient les arbres.

Pèlerin tremblaiiencore d'une sorte de fièvre indignée. Tous les mots qu'il avait contenus grondaient en lui. Et la crainte l'agitait, des suites possibles d'un tel entretien : quel trouble avait pu jeter, dans la chère petite âme exaltée, le langage de ce Morini? Quels horizons roma-

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fi nesques avait-il découverts de son geste vior lent? En ce moment môme, elle doutait peut- (être de la sincérité, de la force, du mérite de i cette tendresse, arc-boulée contre l'élan de l'instinct brutal?

Il s'arrêta, se plaça devant Amy, lui prit les mains. Le visage de la jeune fille gardait cette lueur d'extase attendrie qui l'éclairait toujours dans leurs promenades.

— Amy, vous ne croyez pas tout ce qu'a dit ce Morini, n'est-ce pas? Hélas! ses paroles, comme tous les discours déments, ont l'apparence terrible de la logique...

Elle répondit, en agitant doucement la tête :

— Non, je ne le crois pas. J'ai compris, au contraire, mieux que jamais, combien vous étiez généreux et fort... Combien vous deviez souffrir pour moi, par moi. N'y pensez plus...

Il la prit dans ses bras, sanglotant presque d'émotion. Il caressait les bandeaux ondes qui semblaient s'animer sous ses doigts :

— Oh! oui, surtout, Amy, ne doutez pas de moi... Vous m'avez compris. Comme votre petite âme, là, sous vos beaux cheveux, est fine

et sait tout saisir... Elle me ravit autant que votre beauté qui l'enveloppe. Rien de vous, gestes, paroles, silhouette, visage, rien qui ne m'enchante. Et penser que je peux vous tenir toute dans mes bras, âme et corps. Ah! le fou, dont la violence renie ces joies divines. . . Mais elle dit, sans quitter son refuge :

— Ne parlez plus de cet homme. Il m'effraye. Il me donne le vertige. Soyons tout au moment qui passe. Regardez.

Au plus profond du bois, régnait un calme de, chapelle. Parfois seulement, un paquet de neige tombait en chute molle. Partout, le blanc feston courait sur les ramures noires. Et dans l'étroit sentier, des petites stalactites de glace scintillaient au bout des branches. Les fées, surprises par le bruit des pas dans leur broderie merveilleuse, avaient laissé pendre les aiguilles à l'ouvrage.

Amy, au bras de Pèlerin, cueillit un de ces petits fruits de l'hiver. Comme elle le portait à sa bouche, il supplia, câlin :

— Donnez...

Et le brin de glace qui fondait dans leur baiser

ni donnait la saveur vive, fraîche et délicieuse 'un sorbet pétri de la chair de leurs lèvres, longtemps, ils restèrent ainsi, liés par ce fil énu qui s'amincissait sans cesse, jusqu'à dispaaître. Grisé par cette goutte d'eau glacée, ^lerin murmurait :

— Amy, Amy, à moi...

Elle répéta, d'une voix de délire :

— Oui, à vous,, bien à vous...

Elle balbutiait des mots entre ses dents serées. Ses mains crispées étreignaient le vide, jes paupières entr'ouvertes découvraient l'émail danc des yeux. Et soudain, elle fléchit, pesante, ;omme si l'âme aérienne, s'évadant de son enveoppe de chair, la laissait inerte et lourde.

Pèlerin, tout en fièvre, d'un effort de volonté, estait lucide. Ah ! céder. . . Il imaginait l'étreinte, e pauvre petit être fragile étendu sur le sol jlacé, l'étreinte qui briserait le corps et la vie

le la ieune tille, l'étreinte qu'il se fût refusé

l'amoindrir, de réduire à de stériles caresses,

'étreinte dont il ne pouvait pas assumer les rispies redoutables. Et il sentait contre lui Amy à a merci, inconsciente, en proie uniquement

à l'instinct exalté, Amy dévorée du feu dont mal l'embrasait encore.

Il la serrait conire sa poitrine affolée, m; comme on appuie sa main contre son cœur po en écraser les battements. Et sa volonté a] toyée triompha du désir et du mâle orgueil, q poussent ensemble l'homme à la dernière ( resse...

Le train qui les reconduisit à Mont-Arvt vers quatre heures, apportait chaque jour courrier. Tous les curistes, perdus dans leii alpe de neige, guettaient, montre en main, 1» nouvelles de la vallée.

Pèlerin partageait l'impatience communi Il attendit, dans le grand salon, que le portit, Diener eût distribué les lettres. Les siennes h rappelaient son art et surtout son foyer. L l'enveloppe ouverte, s'échappaient souvent 1^ petits secrets de l'intimité conjugale. Les menue prouesses de ses deux enfants, les tendres vœu pour sa santé, pour son retour. Ces trois être liés à son sort, et qui récoltaient tous les fruit de sa vie, lui apparaissaient en knages douces

jiics, muettes, réduites, comme ces trois pho-

igraphies qu'il portait contre sa poitrine. Il

len éprouvait ni remords, ni contrainte. Car

j»tre cœur a ses cloisons étanches; et des sen-

18!nents différents, qu'une morale convenue nous

ontre inconciliables, s'y développent en paix

te à côte, tant que le destin ne les force pas

; se nuire. Que de femmes, par exemple, éprou-

mt une affection vraie pour les enfants, pour

îpouse même de leur amant !

Le séjour de Mont-Arvel favorisait un tel

^doublement. Epris ou non, Pèlerin n'eût pas

icore quitté la station. Aussi ne lui semblait-il

is léser les siens. Et puis, les sachant en sécu-

té, il ne sentait pas la tyrannie du lien qui les

■tachait à lui. Il eût fallu une alerte, un souci

L foyer, pour secouer, tendre le fil et rappeler

felerin aussitôt sur la terre. Dans le calme, il

mtait l'illusion de planer sans entrave. Ainsi

térostat captif se donne des allures légères de

lion libre; c'est seulement dans l'alarme, ou

leure venue de la descente, que le câble montre

force impérieuse et ramène son prisonnier

squ'au sol.

Amy, même lorsque des lettres lui rappelaiei ses attaches à la terre, devait éprouver pareii lement cette illusion de liberté au bout du sensible. Car elle rapportait à Pèlerin les molli de ses petites sœurs, les exploits de son jeun si) frère, toute l'existence de Felletin, avec unjrf sorte de paisible détachement. Seulement, elliî ne nommait pas l'ingénieur Donnet, dont sii mère ne manquait pas de l'entretenir. La jeun» fille disait seulement : « On voudrait bien qut le séjour prenne fin », ou bien : « On m'ap prend qu'à la manufacture... » Mais, tous cei personnages-là lui apparaissaient évidemmen lointains, en menues silhouettes; elle n'entendait plus leur voix; elle ne sentait plus battre leur vie ; ils étaient à quinze cents mètres audessous de Mont-Arvel.

Aussi, avec quel trouble tendit-elle à Pèlerin, au retour de la partie de luge, une lettre dépliée :

— Ma sœur aînée, Emma... oui, Emma Dorsay, arrive ici... Elle est malade, très malade. Un refroidissement à Lyon. Elle est à Montreux, au bord du Léman. Elle va venir.

La lettre lui tremblait aux doigts. Pèlerin

l'émut, car il avait connu Emma Chardonne au emps lointain de leur voisinage. Ainsi le fléau, égué par le père aux deux sœurs, frappait l'une sournoisement, l'autre d'un coup plus subit et plus violent. Il trembla qu'Amy en fût effrayée pour elle-même. Il l'apaisa de paroles l'espoir. Mais il devinait encore chez elle, derrière la tristesse et la crainte, une angoisse Sgoïste qu'il éprouvait lui-même. Bien qu'Emma Chardonne eût vécu librement loin des siens, Selle était pourtant une envoyée de la terre. |A.lors qu'ils parvenaient à oublier le monde, telle allait se mêler à leur vie. Ce n'était peutktre pas l'intruse, mais au moins l'inconnue. i£t leur pur amour pouvait être troublé, ils ne savaient dans quel sens, par cette messagère du séjour des hommes.

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