CHAPITRE DIXIEME
L'ioon'liition .
Afin d'expliquer l'action et les paroles
du coureur des bois, nous devons ici
donner quelques nouveaux détails sur
le lieu de la scène.
viii a
{*)]■ LES ÉMIGt)ANTS.
On sait que l'inondation recouvrait une grande partie du tertre où-se trouvait la denrieure de Reber, et que les palissades et les étables, situées beaucoup plus bas, étaient entièrement cachées sous les eaux. Le plateau qui supportait les huttes avait donc maintenant pour unique défense i;iie nappe liquide qui, montant toujours, semblait devoir bientôt l'envahir lui-même. Or, cette sorte d*îlot devait paraître un refuge, as u ré au^ hôtes' des bois qui, surpris la nuit précédente par le débordement de la rivière, avaient été oblieés,
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pour sauver leur vie, de s'embarquer sur des glaçons ou des troncs d'arbre.
En passant à portée de ce lieu de salut, plusieurs étaient parvenus à y prendre pied, si bien qu'au bas de la roche contre laquelle lès bâtiments étaient adossés, dans un étroit espace qui se rétrécissait encore de minuté en minute, SG trouvaient plusieurs échantillons gracieux ou terribles des animaux du pays.
l]n des plus remarquables était un
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magnifique élan, dont la haute taille, le bois majestueux et paln?.é, avaient dû faire un roi de la forêt. Puis venaient un loup gris et de?ix coyotes, qui, malgré lejir finesse , s'étaient laissé surprendre par l'irruption du fleuve; et enfin le plus redoutable de tous, un énorme ours noir dont l'épaisse fourrure était comme lustrée par l'eau -dont il sortait. Chose singulière! ces animaux, qui dans un autre moment se fussent témoigné une mortelle antipathie, demeuraient paisiblement côte à côte, sans songer à l'attaque ou à la
défense; la grandeur du péril qu'ils avaieni couru et qu'ils couraient encore dominait leurs instincts timides ou sanguinaires. Ils étaient si près les uns des autres qu'ils pouvaient presque se toucher, et aucun d'eux n'osait rompre .l'espèce de tiêve éiablie par une terreur commune. Ni Tête-de-Feu, ni Schmidt, Di Reber et ses filles, occupés, il est vrai, à examiner les points éloignés de l'horizon, ne s'étaient d'abord aperçus de leur présence , bien que les hètes sauvages fussent seulement à quelques pas Les bêtes sauvages, de leur côté.
lOS LES ÉHICRANTS.
devaient voir et entendre les colons ;
* mais pas une d'elles n'avait bougé, et leur nature farouche semblait tout à fait vaincue. Seulemeat, lorsque Schmidt avait tiré sa carabine pour avertir les Burgwillers, Tours, par quelques mouvements brusques, avait donné l'alarme aux animaux domestiques. Les vaches et le cheval avaient cherché à s*enfuir, le chien s'était mis à hurler, et cette
' agitation avait fait découvrir enfin aux colons la compagnie nombreuse et peu choisie qui venait inopinément leur rendre visite. '
LES ÈMIGUVNTS. 'i'-i)
Quand Tête-de-Feu reparut, Schmidt, debout sur la roclie, venait de recharger sa carabine ; cependant il ne se meHàit pas en devoir de tirer, et examinait les naufragés d'un air de compassion.
— Eh bien! êtes- vous prêt? dii le coureur des bois à voix basse en épaulant son arme.
Monsieur Téte-de=Feu . demanda
£00 LES ÊMIGRANTvS.
Schmidt avec méiancolie, avons-noug bien le droit de tuer des créatures de 4^ Dieu qui dans cette circonstance solennelle viennent réclamer notre hospitalité ? Nous ne savons pas si le fléau nous épargnera nous-mêmes, et si dans peu d'instants ce ne sera pas notre tour de moîîpir d'une mort affreuse; pourquoi donc ce massacre inutile?
Le coureur des bois Tinterrompit par un éclat de rire :
LES ÉMIGRAMtS. SOI
— Tonnerre ! ami Schmidt, s*écria-til, en êtes-vous là? quels baroques scrupules! Avec ces gaillards-la, comme avec les sauvages, il faut tuer ou être tué- Nous sommes dans la nécessité de les manger ou ils nous mangeront. Si l'eau venait à baisser et si le danger n'existait plus, vous verriez comme ils se traiteraient les uns les auj;res, comme ils traiteraient nos animaux domestiques et nous-mêmes ! Allons, c'est de bonne guerre, vous dis-je. Quoique nous soyons dans une assez mauvaise passe, vous vivrez encore assez, je l'espère,
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pour apprécier des jambons d'ours ou une patte de cet animal grillée sous la cendre, le meilleur plat de la cuisine des chasseurs américains, après un rôti de bosse de bison. Et cet élan, aux flancs rebondis, croyez -vous qu'il ne nous donnera pas de délicieuses tranches de venaison? Nous en mangerons une partie et nous boucanerons l'autre. ^ On croirait vraiment que le bon Dieu nous envoie ces provisions pour le cas où nous resterions longtemps bloqués par la rivière. Ainsi donc, à Touvrage ! je mé charge de Tours ; chargez-vous de
l'élan. Quant aux loups, ce sont des vermines avec lesquelles nous en finirons à notre loisir. Visez droit au cœur..^ y êtes-vous^
Schraidt, convaincu par la logique entraînante de son compagnon, s'était décidé à faire feu en même temps que lui, et l'on n'entendit qu'un seul coup; l'ours, atteint mortellement par la balle inévitable du coureur des bois , tomba
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comme foudroyé» et roula jusqu'à Teau qu'il teignit de son sang. Schmidt avait été moins adroit; soit défaut d'habitude, soit que l'émotion eût rendu sa main moins sûre, sa balle avait percé le corps de l'élan, mais sans atteindre les organes vitaux. L'énorme animal bondit en Tair, mais il demeura debout, regardant d'un œil hagard et triste celui qui l'avait blessé.
— \h ! le coup ne vaut rien, jeune
homme, dit Tèie-de-Feu d'un ton ma^istrai, et en plaine vous eussiez certaine* ment perdu votre gibier.
Sans prendre le temps de recharger son rifle, il sauta en ba's de la roche, son couteau de chasse à la main. L'élan, malgré sa force prodigieuse et contrairement aux habitudes de . sa race en pareil cas, ne tenta pas de résister/ et parut oublier quelle arme terrible il avait dans son bcis. En voyant le' chas-
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seur venir à lui, il fît pourtant un mouvement pour l'éviter ; mais, prompt comme la pensée-, ïéte-de-Feu lui traversa la gorge d'un coup de couteau. La noble bête brama de douleur, et, tombant à la renverse^ faillit écraser son meurtrier, qui sauta lestement de côté. ' .
L'ours et l'élan abattus, vint le tour des loups. Bien que le sort de leurs
compagnons plus , redoutables dût leur faire pressentir ce qui les attendait, aucun d'eux n'avait fui; la vue du sang des victimes n'avait même pas éveillé leurs appétits féroces ; ils co|iservaient cet air ahuri, penaud, hébété qui caractérise les bêtes de proie prises au piège. Aussi le coureur des bois ne daigna-t-il pas tirer sur eux, ni même les dépêcher avec son couteau de chasse ; saisissant sa longue et lourde carabine par le canon, il s'en servit comme d'une massue pour les assommer; au bout de quelques minutes, tous gisaient san-
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jjlants et inanimés à côté de l'ours et de l'élan.
Schinidt demeurait témoin de ce carnage sans y prendre part et sans prononcer une parole; mais Tête-de- Feu, échauffé par la lutte, disait d'un air de triomphe :
— Caramba ! mon garçon, nous avons-
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joliment travaillé... Je vous l'ai dit : tuer , ou être tué, manger ou être mangé, c'est la loi du, désert et peut-être du moniie entier.
11 rejeta dans l'eau le loup et les coyotes , dont la fourrure comme la chair était à peu près sans valeur.
— (juani aux iàtresj poursuivit-il, via 1*
nous, (levons, .nous h&ter de les transporter à la cuisine de iios chères petites "^ hôtesses... ilais voyezf donc, Schmitlt, ~ ' ajouta -t-il d'un ton différentj quels progrès fait la rivière ! Tout à l'heure la tête de l'ours trempait seule dans l'eau, et voilà que déjà le flot soulève le corps> comme s'il voulait nous te dérober.., une pare i le inondation n'est pas une plaisanterie !
— Et c'est pour cela, monsieur Téte-
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de-Feu, dit Schinidt avec un soupir, que nous eussions dû peut-être épargner ces pauvres animaux. Ne 'croyez-vous pas qu'il serait temps...
— Chut! dit le chasseur en prêtant^ l'oreille.