CHAPITRE TREIZIÈME
L'ioondation (suite).
Bientôt tout le monde fut au travail.
Schmidt allait chercher les pièces de bois que Tète-de-Eeu attachait solide-
ment les unes aux autres, de manière' à former une espèce de plate-forme, et les jeunes filles s'empressaient de rassembler les objets qu'elles voulaient emporter avec elles. Tandis qu'il selivrait avec ardeur à cette occupation, le coureur des bois, rancunier ^à l'excès, comme on a pu le voir, revenait sans cesse sur le compte de FIndien, qui avait disparu depuis longtemps au milieu des objets flottants apportés par Tinondation, et il ne pouvait s'expliquer sa fuite* Kretle et Julia, non saris rougir un peu, lui firent alors des aveux complets.
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Quand elles étaient rentrées dans la maison, îaviie du peau rouge, étroitement garotté depuis la veille, avait de nouveau éveillé leur pitié. Elles s'étaient dit qu^il y aurait cruauté à laisser le prisonnier privé de l'usage de ses membres, quand d'un moment à l'autre peutêtre les eaux allaient envahir l'habitation; aussi avaient- elles considéré comme un devoir de le débarrasser de ses liens. Elles avaient bien remarqué,; en procédant à cette opération, que les cordes étaient détendues et n'avaient pas dû gêner beaucoup Ven1>du-Nord; ,
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l'une de ces cordes paraissait même usée par le frottemeiït et s'était détachée au premier contact. Mais les jolies libératrices, n'accordant aucune importance à ces détails, avaient réalisé leur intention charitable, convaincues que les bras meurtris et les jambes enflées du prisonnier ne lui permettraient pas de se mouvoir de longtemps. Aussi, quelles avaient été leur surprise et leur frayeur ■^ quand l'Indien, après s'étfte un moment
frictionné les jambes et lés bras comme 'pour dissiper un Feste d'engourdisse- 'tnént,Wéteit toutàcoUp dressé sur ses
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pieds et s*était élancé vers la porte ^vec l'agilité d'un cerf! Alors elles avaient crié pour donner Talarme; mais l'avertissement venait trop tard, et le fugitif s'était déjà précipité dans le fleuve.
Téte-de-Feu écouta ces explications sans interrompre sa tâche.
— Oui, répliqua -t-il, je devine main-
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tenant la manœuvre de ce maudit es« pion. Tout en feignant de dormir, il aura travaillé une partie de la nuit à ^ user ses cordes, et il méditait probablement quelque projet hardi que votre bonté a rendu inutile, car ces satanés peaux rouges ruminent toujours des trahisons. Oa aurait cru qu'il ne pouvait rien voir et rien savoir quand il était enfermé dans le log-cabin; et pourtant, soyez-en sûres, il n'ignorait rien de ce qui se passait ici... Ils ont les sens d'une finesse incroyable, et toute la sagacité de Tenfer.. . Enfin il est parti;
qu'il aille aii diable! Vous avez cru faire pour le mieux, mes chères demoiselles ; espérons qu'il n'en résultera rien de fâcheux.
P^ut-être, si Schmidt ou Rebey eût
rendu la liberté à l'espioo indien, Tiras»
cible Téte-de-Feu ne se fût-il pas montré
si accommodant; mais on a remarqué
déjà que la douceur et la faiblesse des,
deux sœurs exerçaient sur lui un empire
absolu : c'était la seule influence à la- YIIJ 17
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quelle pût céder cette rude nature, impaliente de tout joug et de tout frein.
Cependant le radeau prenait rapidement une forme. On le construisait devant la porte de la maison, d^- sorte que l'inondationi,. en arrivant au seuil, devait le faire flotter naturellement.
Kretle et Julia continuaient d'apporter les objets quf elles désiraient sauver du naufrage; l'on entendait sans relâche le bruit' des^aches- et des marteaux.
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Plusieurs heures se passèrent ainsi, et la rivière n'avait pas cessé de monter. Il ne restait plus que quelqiies pieds dé terrain sec autour de la maison. Les jeunes filles contemplaient avec une indicible terreur cette vaste nappe d'eau qui les gagnait toujours. Bien avant que le soleil eût atteint le milieu de sa course, l'embarcation était complètement terminée et chargée. Déjà Reber y avait pris place sur un matelas, au milieu des paquets de toute sorte, et les jeunes filles s'étaient assises à ses côtés. Dans' rattente de la catastrophe prochalnev^
Tête-de-Feu façonnait avec sa hache une paire d'avirons dont il comptait se servir pour diriger le radeau, et Schmidt liait le cheval et les vaches à l'arrière, afin de les entraîner quand on se mettrait en marche. Tout à coup Kretle, qui 'depuis un moment demeurait immobile et attentive, poussa un cri de joie.
— Mon père! mes amis! dit-elle, je ne sais si je me trompe, mais il me semble...
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— Quoi donc, ma sœur? demanda Julia.
Kretle lui montra un caillou qu elle avait posé quelques minutes auparavant sur la limite de la nappe d'eau.
— Juiia, je crois être sûre que Teau commence à baisser... ou du moins qu'elle ne monte plus.
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— Serait-il possible ? s'écria Schmidt ; ohl je donnerais dix années de mon
existence, chère Kretle, pour que vous
ne vous soyez pas trompée !
"— Nous allons voir! dit Tête de-Feu.
Il prit la pierre, et la posa de nouveau sur la limite extrême de Tinpndation.
Fuis tous, joû^me Reber, qui s'était soulevé sur le coude, restèrent immobiles,
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haletants, les yeux fixés sur le caillou indicateur.
Plusieurs minutes s'écoulèrent ainsi ; les cœurs battaient avec violence, les yeux se fatiguaient à regarder continuellement le même objet* Cependant l'incertitude ne cessait pas : bien que l'eau fût calme, comme nous l'avons dit, des oscillations légères se formaient sur les bords ; ce fut seulement après une assez longue attente que l'on eut des signes
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certains. La pierre semblait s'éloigner peu à peu de la rivière; l'inondation diminuait lentement, mais elle diminuait.
Quand on acquit cette certitude, tous les assistants laissèrent éclater une vive allégresse. Schmidf levait les yeux au ciel; les jeunes filles s'étaient jetées à genoux et priaient avec ferveur. Tètede-Feu crut prudent de modérer cette espérance prématurée.
— Mes amis, dit-il avec embarras, je ne voudrais pas être un prophète de malheur, mais, je vous en prie, ne vous hâtez pas trop de vous réjouir... L'eau baisse un peu, j'en conviens, mais nous rie savons si elle ne se remettra pas bientôt à monter. Les rivières débordées ont de ces traîtrises-là. . Aussi, ne nous y fions pas, croyez-moi, et tenons? nous prêts à tout événement.
Cet avis était sage: on ne changea
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donc rien aux dispositions déjà prises, et les bagages restèrent sur le l'adeau. Heureusement, les craintes de Tête-de- Feu ne se réalisèrent pas ; Tinondation devait, être d'autant plus courte qu'elle avait été plus prompte et plus terrible. En une heure, l'eau s'éloigna de plus d'un pied de la pierre indicatrice ; sans aucun doute, le fléau était «ntré dans sa période décroissante.
Cependant on ne voulut pas déchar-
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ger le radeau ; on se contenta de transporter le malade dans l'habitation, et on fit un léger repas, car personne, de- * puis la veille au soir, n'avait pris de nourriture. Le déjeuner terminé, on courut avec empressement sur le seuil de la porte pour juger de Tétat des choses ; l'eau avait encore baissé d'un pied. Tête-de-Feu lui-même ne conserva plus aucune appréhension.
— Allons, Schmidt, mesdemoiselles!
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dit'il d'un ton rassurant i hâtons-nous ' de remettre ces objets en place; il n'y a plus rien à craindre... Par exemple, nous resterons bloqués ici pendant huit ou quinze jpurs, en attendant que les eaux soient complètement retirées; mais cela ne doit pas nous inquiéter. "Nous sommes bienavitaillés : nous avons dans notre garde-manger la moitié d'un cerf, un ours et un élan , sans compter les autres provisions ; et, sapristi ! les grandes gens de l'Europe ne pourraient pas , se vanter de faire aussi bonne chère ! Il s'agit donc de prendre notre mal en
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patience et d'attendre des temps plus heureux.
— Oui, monsieurTête-de'Feu,-dit Jiilia enjoignant les mains, la Providence nous a manifestement protégés . Ah ! si seulement notre père avait encore la force et la santé !
— Bah ! nous le guérirons, dit le coureur des bois.
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— Nous le guérirons, répéta Kretle.
On se mit courageusement à l'ouvrage.
— Monsieur Tête-de-Feu , demanda Schmidt, en désignant les animaux de la ferme, qui se pressaient tri;stement autour d'eux, comment nourrirons-nous ces pauvres bêtes pendant que nous serons cernés par la rivière? '
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—'Ne VOUS inquiétez pas; nous leur construirons un abri avec des planches, là, entre la cuisine et l'habitation , jusqu'à ce que leur étable soit hors de l'eau. Quant à leur nourriture, ma foi! puisque le radeau est construit, autant vaut l'utiliser; je m'en servirai pour al- 1er à la forêt chercher des branches.
Morbleu l ami Schmidt, il ne faut pas être emharra.ssé de tout I L'homme est fait pour surmonter les difficultés et les obstacles à force d'intelligence et de volonté.
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Schmidt né répondit rien, mais il jeta un regard désolé sur l'immense déluge qu'éclairait par placés un soleil blafard; puis'il se tourna vers la maison, échappée avec tant de peine à l'inondation, et oii Ton entendait les faibles gémissements du malade.
— Un danger est évité, murmura-t-il, mais combien d'autres se présenteront que nous ne pourrons peut-être éviter, de même !