CHAPITRE DIXIÈME
La rencoDire (Suite).
Malgré l'attitude menaçante de l'inconnu, Reber se trouva plus surpris qu'eflfrEyé, et il répondit en français avec impatience :
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— A qui diable en avez-vous, l'ami, et que me Toulez-vous?
Cesparolesnon-seulementfurent com pric.es du coureur des bois, mais encore semblèrent adoucir un peu son humeur sauvage. , .
' — Ah !^ un Français! dit-il dans la
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même langue; ils n*en font jamais d'autres, et ne doutent de rien !
Toutefois ce sentiment d'indulgence passa iaussi vite qu'il était venu.
— Français ou diable, poursuivit-il
avec colère, il ne sera pas dit qu'on
m'aura pris ainsi mon gibier à mon nez
et à ma barbe. Allons I camarade, rendit le
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° dez-moi mon daim, bii, ^ùe le ciel me confonde ! je voi/s J(liiv5'îe liiiè tSUe dans la têle.
Reber, quoique l'adversité l'eût cruellemeni abattu, était toujours au fond cet irascible fermier qui autrefois jouait du bâton pour la moindre injure.
— Ecoutez, l'ami, reprit-il en commençant à s'échauffer, je ne vous con-
nais pas et je ne sais de quel droit vous venez réclamer une pièce de gibier dont je suis le propriétaire légitime. Ce cerf est à moi, et je ne veux le rendre à personne*
., Les yeux du coureur des bois brillèrent d'une flamme menaçante à cette réponse si peu mesurée, et il porta son rifle à son épaule. Reber pâlit légèrement, mais il fît bonne contenance, et
leva sa carabine à son tour, comme pour répondre de la même manière.
Alors il se souvint qu'après avoir tiré sur la bête fauve, il n'afaitpas rechargé son arme.
— Allez-vous donc m'assassiner ? s'écria-t-il.
Le chasseur demeura quelques secoudes dans la même position, le doigt
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posé sur la détente ; cependant il finit par rabaisser son rifle, et reprit comme s'il se parlait à lui-même, habitude que la vie solitaire lui avait donnée sans doute:
— Assassiner ! C'est ainsi, en effet, que dans les villes on appelle se faire justice soi-même... D'ailleurs celui-ci est un de ces colons qui nous arrivent tout bourrus d'Europe, et ne connais-
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sent pas les usages de la prairie, .. Je lui parlerai donc avec civilité.
Puis, s*adressant à Reber :
-wr- L'homme, lui dit-il d'un ton sac^ Qa|J^, .cpqaniiç. s'il contenait ave effort la violence de son -emportement, lorsque vous avez abattu ce. daim > il avait déjà reiju ime b^Ue. Sivoiisen dojitez regar-
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dez cette blessure, là , au-dessus de répaule... Mon coup n'est pas bon, i':en conviens, et il est tout à fait indigne d'un vieux chasseur tel que moi; mais
les halliers quand ces maudits coyotes l'ont fait lever, et j'ai frappé où j*ai pu. Cependant elle avait peine à marcher, perdait beaucoup de sang, et si les coyotes n'avaient pas été à ses trousses, j'allais l'arrêter d'un coup de couteau... Maintenant, étiez-vous en droit de tirer sur un animal à moitié mort déjà, et que j'avais marqué comme le mien ?
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Reber examina le cerf et constata l'existence de la blessure annoncée au défaut de l'épaule. Il crut môme se souvenir d'avoir entendu un coup de feu lointain pendant qu'il chevauchait dans le bois, ce qui justifiait l'assertion de 1 inconnu. Cependant il lui paraissait dur d'abandonner une si belle proie.
— Le cerf n'était pas à moitié mort, comme vous' dites, répliqua-t-il avec vivacité; il allait bon train, au contraire,
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et vous eussiez pu courir longtemps avant de l'atteindre. D'ailleurs il est d'usage, parmi les chasseurs, que le g^içr appartienne à cel^i qui Tarrête...
— Usage ou non, interrompit le coureur des bois impétueusement, voulezvous enfin me le rendre ?
Reber était fort tenté de ne pas céder
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à ces injonctions grossières ; mais considérant que son droit était douteux et qu'il n*avait rien à gagner dans une querelle contre un de ces indomptables chasseurs de l'Ouest, . il répondit d'un air contraint :
— Il a été un temps, l'ami, où ni votre colère ni vos menaces n'eussent pu me décider à lâcher prise ; mais deux chrétiens doivent-ils s'entre-égorger pour une misérable pièce de gibier ?
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Prenez-la doac, et puisse la première bouchée que vous mangerez de cette venaison vous étrangler bel et bien !
En même temps il détacha le cerf et le jeta sur la neige devant le coureur des bois.
i ..iCeluirci; ihQijwne d'i^tipp iaiVi^ftjtJout,
ne vit que la restitution en elle-même, et ne s'inquiéta pas du souhait peu charitable dont Reber Pavait accompagnée.
Il posa son pied sur l'animal contesté, comme pour en prendre possession ; mais alors l'irritation peinte jusqu'ici dans son regard et sur son visage tomba tout à coup, et l'on eût dit qu'il était subitement devenu indifférent à sa victoire.
11 considéra en silence Reber, qui
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venait de se remettre en selle et se dis-
posait à partir.
— Ainsi donc, monsieur, demanda-tild'un ton plus doux, vous êtes Français d'origine et établi depuis peu de temps dans le voisinage î
'4*-* Que! vous importe? répliqua sèchement le colon ; vous avez ce que
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vous demandiez... Maintenant tout est fini entre nous ; poursuivez votre che • min, comme je vais poursuivre le mien.
Et il voulut s'éloiguer.
Cette réponse faillit réveiller la colère é\x fougueux oo^areur des bois;<»pen-
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dant il se contint et reprit d'un ton presque amical :
— Allons ! monsieur, pas de rancune.
Cbmi^ie vous je ^is Wé ëh Fràtiéè, et je ne voudrais pas mebrouilîétiVéc'tin compatriote... Si ce daim vous est né* cessaire pour nourrir votre famille, prenez-le ; il me suffît que vous ne me îe coniëstiëz plus, et, k Vrai dire, je ne sjauraîs'^u'èn faire. 'Pfenéz-le, Vôds dis-
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je, ou de par le diable ! je vais le laisser aux coyotes; ils y ont bien aussi des droits, car, en définitive, ce sont eux qui ont lancé la bète.
Mais cette réparation tardive n'apaisa pas Reber.
■ i[i jiii — Merci, je n'en veux pas, dit-il avec
bumeur; il est bien à vous; gardez-le,
et bonsoir.
LES ÉMIGRÀNTS. 2ft7
Le coureur des bois poussa un juron dans une langue inconnue ; mais si l'on en jugeait par la manière dont il ronfla, ce juron devait être formidable.