‹ Les émigrans (la colonie du Kansas) (volume 3)Chapitre 4 sur 19 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

^iULi:ûu ciHn<i/j]:

L'arrivée (suite).

On eût dit que la température elle-

:même voulait mettre obstacle à la mar-

che des nouveaux colons. Le soleil, si

brillant et si chaud la veille, s'était voilé

â2 LES £|1IGKAMS.

de nuages qui traversaient rapidement le ciel. Un de ces vents impétueux qui se déchaînent sans obstacle dans la prairie s'était levé pendant la nuit et semblait devoir renverser la forêt où l'oa

allait s'engager.

r'Olinfe^ '.

Gomme les demoiselles Reber remontaient dans leur vagon, dont elles étaient un moment descendues pour soulager l'attelage, elles entendirent Saùndèrs, le coureur des Bois, qui, avec le nègre Diego, devait traYailier sur leiJr aoiïiai-

LES ÉlIIGR\?iTS. 2Z

ne, dire avec inquiétude à Reber et à

Schmidt :

— Voilà un vent qui ne nous annonce rien de bon; ou je me trompe, ou c'est l'hiver qui commence. Cette maudite bise nous vient tout droit du Canada et du pays des grands lacs.

— L'hiver! répéta Reber avec inquiétude, y peii'sezvous? Nous sommes à

peine au milieu de l'automne.

2i LES ÉM1GRA^T£.

— Hier encore, ajouta Schinidt avec sa douceur accoutumée, le petit thermomètre que j'ai acheté à New-York marquait plus de trente-cinq degrés de cha- Jeur à l'ombre.

l'J .b.0D3f£lllfOD iijp lovia'i

— Ah! vous ne savez guère, gentleman, combien l'hiver Vient brusquement dans cette partie de l'Amérique!

vous ne vous en apercevrez que trop tôt, si nous sommes obligés de bivoua-

quer longtemps. , . Eh ! Diego, poursuivit Saunders en s'adressant au noir, .qui, sou grand fouet à la main, rattachait le

joug des bœufs, que pensez-^ous de cette jolie bise-là?

— C'être l'hiver, massa, répliqua le nègre sans hésiter, froid venir ; pas bon froid pour jolies petites ladies... aussi bâtir bien vite, bien vite log-cabin pour loger petites ladies.

— Oui, oui, il faudra se hâter, dit pchmidt avec un soupir". Mon Dieu! il

ne manquait plus que cela!

ilo LES ÉMIGRNTS.

,0n ,^'enfoi^ça dans les bpis. Le feuillage avait ces nuances riches et variées de l'automne qui plaisent tant aux peintres de paysage, tous les tons, depuis le rouge vif jusqu'au jaune d'or, se mélangeaient à la verdure foncée des ormes et des chênes. Le vent se faisait peu sentir sous le couvert, mais on l'entendait mugir à la cime, des grands sycomores, tandis que des milliers de feuilles de toutes formes et de toutes couleurs voltigeaient çà et là. On n'apercevait aucune route tracée; seulement, des arbres coupés ou du moins entaillés de distance en distance indi-

LES ÉMICKAMS. 2T

quaient la direction à suivre. Du reste, cette portion de la forêt n*était pas aussi fourrée que celle de l'autre côté de la rivière; les troncs, largement espacés, Ti'étaieiit pas reliés entre eux par ces lianes, ces ronces et autres plantes grimpantes qui forment souvent des massits impénétrables. Quelques uns d'entre "etlx, toutefois, faisant obstacle au pas- Sage des immenses vagons de la caravane , Saunderg et Diego . auxquels se joi^ii'Sébliiià't^ attaquèrent à coups do haéhe ces géants de la forêt, et les ren- >rersérerit sans pitié ni remords.

18 LES emigr\n;c.

On se détourna deux ou trois fois pour conduire à leurs possessions des familles émigrantes. Parmi ceux que Ton laissait ainsi en chemin, les uns devaient s'établir en pleine forêt, où ils auraient à exécuter d'immenses travaux avant de pouvoir jouir de l'air et de la

lumière, ces dons de Dieu sans lesquels rien ne saurait vivre. D'autres étaient tombés sur un lot de fondrières et de marécages que la fièvre et les moustiques rendraient bientôt inhabitables; d'autres, sur des terrains rocailleux et absolument dépourvus de végétation.

Les pauvres diables se répandaient en

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plaintes, en menaces, en imprécations; mais le révérend M. Jones restait impassible et froid comme le destin. Après avoir étalé son plan sur le gazon, il désignait tranquillement au porte-chaîne les limites de la nouvelle propriété ; on plantait des jalons, on faisait certaines entailles aux arbres; puis le ministre remontait sur son poney, bénissait en nasillant les désespérés, et la caravane continuait son chemin.

Malgré ces façons expéditives du révérend facteur, une bonne partie de la

journée fut employée à ces détours; aussi le soir n'était plus très-éloigné quand la troupe se trouva réd^Ue a^x familles Reber et Burgwillers ct.^ux Ijeus de leur compagnie. La forêt paraissait interminable à ceux qui restaient ; néanmoins, ils n'avaient aucune impatience de connaître le lot qui leur était échu en partage. L'affreux désiappointement des autres colons leur faisait craindre un sort semblable; ils marchaient mornes, silencieux, sans oser échanger une parole ou même un regard.

Les ÉMlGRAN'fs %i

Tout en chevauchant dans ces tristes solitudes, M. Jones finit par devenîrlhquiet lui-même.

— Décidément, mes bons amis, dit-il aux émigrants, ii me sera impossible de rentrer à Stockton k nuit prochaine. Il me faudra donc aussi coucher dans les bois, et comme je n'ai fail aucun piréparatif en prévision de dette nécessité, vous voudrez bien me donner part, je Tespère, kii bi(Bn-iêtre q^evous pourrez Vous pro»

'iîurer. Wous'^soSîm^es 'tôiis chrétiens, quoique de sectes* difiPéren tes, et nous

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devons nous assister les uns les autres.

Reber était trop préoccupé pour remarquer combien peu le révérend BI. Jones pratiquait ce dernier précepte; il se contenta donc de répliquer distraitement que le ministre serait traité comme lui-même. Cette réponse ras- , sura le facteur; mais Saunders, qui avait entendu la conversation, se tordit la Bouche d'un air narquois pour appeler Tattention de son camarade Div^go, et dit, en anglais :

LES ÊMIGRANTS. 33

— C'est prudent à vous, monsieur Jones, de ne pas marcher la nuit.Savezvous qu'il y a des panthères dans ces parages?

— Des panthères I répéta le ministre en tressaillant.

— Oui, on les entend rugir tous Î(S

soirs ; sans compter que William croit

avoir vu des ours grizly sur la limite de

la prairie.

II s

J4 LES ÉHIGBAKTS.

— Des ours grizîy ! Que le Seigneur ait pitié de nous! il faudra entretenir de grands feux autour de notre campement, pour écarter ces bêtes féroces.

— Ce serait une bonne précaution, mais les feux sont aperçus de loin dans l'obscurité, etils pourraientdonner l'éveil aux Indiens. Or, vous savez que les Pawnies ont eu querelle dernièrement avec les colons de la rivière Jaune, qui en ont tué plusieurs. Depuis ce temps, les Pawnies sont enragés contre nous.

LES ÉMIGRÀNTS. 3^^

et a ils marchent, comme ils disent, dans le sentier de la guerre. » Que deyiendrions-nous si ces coquins avaient l'idée de nous attaquer au milieu de la nuit, selon leur habitude?

Le révérend Jones, quoiqu'il fut depuis quelque temps déjà dans le pays, n'avait jamais eu l'occasion de braver les dangers auxquels il exposait si philosophiquement les autres. Habitué à se voir, entouré d'une foule nombreuse, qui lui était dévouée par intérêt ou par

devoir, il ne s*était jamais irouvé jus* qu'à ce moment dans un isolement aussi complet en face des périls du désert. Les observations réelles ou fausses de Saunders le frappèrent donc d' épouvante -

— Puisse le ciel protéger un malheureux pécheur! murmura-t-il; qu'avais-je besoin de venir ici ? Confusion sur ceux qui m'obligent à passer la nuit dans cette abominable forêt! Mais, mon

LES ÉMiGRAMS. 57

cher Saunders, nous sommes en nombre, nous sommes armés et en faisant bonne garde nous pourrons nous défendre contre les païens.

— Sans doute, mais ils sont si rusés ! . ., Ils se glissenl; quelquefois dans les campements sans être vus des sentinelles, ils rampent, le couteau à scalper entre les dents, jusqu'aux personnes endormies, et puis une chevelure est si vite enlevée !

Cette dernière image parut porter au comble la terreur du pauvre homme ; il ne pouvait plus parler, ses dents claquaient. Saunders, content de l'effet qu'il avait produit, ajouta tranquillement :

— Gardez-vous de parler de tout ceci, monsieur Jones, vous effrayeriez les femmes; je vous ai dit la vérité, à vous, parce que votre courage m'est connu.

Du reste, nous aurons l'œil ouvert, vous pouvez y compter, car nous tenons à

LES ÉMIGRANTt. St

notre chevelure autant que vous à la vôtre.

Et laissant le méthodiste anéanti, il se dirigea vers Tautre extrémité de la caravane. Le nègre Diego, qui n'avait pas perdu un mot de cet entretien, se hâta de le rejoindre.

— Ah! massa Saunders, massa Saunders, dit il en roulant de gros yeux blancs et en montrant une rangée de dents non

moins blanches à travers ses lèvres lippues, vous avoir fait grand peur à pauvre ministre ! '

— Laisse donc, répliqua Saunders en clignant des yaux; ne faut-il pas qu'il connaisse par lui-mêine les terreurs auxquelles il expose les innocents qui nous arrivent de l'autre côté de l'eau? Il ne fermera pas l'œil de la nuit, je te le garantis.

Cependant le jour commençait h s'as-

Les ÉilIGRANTS. 41

sombrir; les bœufs et les chevaux étaient rendus de fatigue. Reber finit par demander au ministre si l'on ne serait pas bientôt sur les terres de son lot.

— Les terres de votre lot ! répéta M. Jones en se réveillant comme d'un songe où il voyait les Indiens, les ours griziy et les panthères danser autour de lui une sarabande infernale; vos terres! mais nousy sommes depuis longtemps...

Tenez, elles comaiencent au rocher que vous voyez près de ce bouquet de su-

42 LES ÉUIGRAMS.

macs... Saunders, ajouta- t-il plus bas, quel est donc cet animal qui se glisse là-bas dans les broussailles?

L'animal en question était un pacifiqpie raton laveur ou raccoon, qui se mettait en chasse aux approches de la nuit; mais Saunders répliqua froidement :

C'est un loup.

La nouvelle qu'on était arrivé au ter»

me du voyage avait mis la caravane en éveil.

— Quoi ! demanda Reber en regardant avidement autour de lui, le sol que nous toulons est-il à moi ?

Les jeunes filles, de leur côté, s'étaient penchées toutes frémissantes hors du chariot.

— M ais nous sommes encore en plein

bois! s'écria l'une d'elles avec dés« espoir.

— Attendez , attendez donc I reprit M. Jones, un terrain de deux cents acres (1) a une certaine étendue... Le gentleman Reber a voulu avoir des bois et des prairies ; il y a de l'un et de l'autre dans son lot... Dans cinq minutes nous allons sortir de la forôt.

(1) L'acre vaut un arpent et demi.

LES ÉHiGr.ANTS. *»&

En effet, une lumière plus vire con> mençait d'apparaître à quelque distance, preuve certaine que de ce côté les arbres devenaient plus rares; les cinq minutes n'étaient pas écoulées que les émigrants débouchaient du bois, et un spectacle inattendu frappait leurs regards.

En face d'eux s'étendait la prairie immense, onduleuse, dont Toeil ne pouvait apercevoir les bornes, et dont les temtes gris-bleu se confondaient au loin

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avec les vapeurs du ciel nuageux. Elle était couverte de cette espèce d'armoise, d'un vert pâle, dure, coriace, amère, que les ardeurs de l'éié avaient rendue sèche el fanée. Çà et là, jusqu'à une certaine distance de la torêt, quelques arbres clairsemés, d'un aspect grêle et chétif, élevaient leur tête pyramidale; c'était le peuplier à coton, l'arbre des prairies, le seul qui puisse prospérer sur ce terrain ingrat.

A gauche coulait la rivière Jaune,

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que l'on avait déjà traversée à Stockton et qui, après un long détour, venait arroser ce pays désolé. Sans doute les voyageurs se fussent épargné de grandes fatigues en se rendant par eau à leur destina:ion; mais la rivière, entre Stockton et la plaine, formait plusieurs rapides qui eussent interrompu la navigation, et d'ailleurs, comme nous l'avons dit, on manquait absolument' de bateaux Du reste, elle n'avait plus ces berges escarpées qu'il avait fallu gravir avec tant de fatigue; elle roulait tristement ses eaux bourbeuses entre deux rives plates et nues Un petit nombre

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de saules aux feuilles glauques s'élevaient à peine au-dessus d'une vaste nappe de roseaux qui s'étendaient sur les deux bords et semblaient en défendre rapproche. Tout cela, vu aux dernières clartés du jour, au bruit de ce vent impétueux qui courbait les arbres de la torét et formait d'imaienses ondulations sur la rivière, sur les roseaux, sur les grandes herbes de la prairie, présentait un aspect rude, sauvage, inhospitalier, qui repoussait l'homme civilisé.

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