CHAPITRE TROISIÈME
La colonie (suite).
julia rougit et ses yeux brillèrent d'un éclat passager.
— Le crois-tu? s'écria-t-elle.
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Mais se ravisant aussitôt, elie reprit avec un soupir :
— C'est une folie ! On nous a déjà oubliées là-bas, comme si nous étions mortes depuis longtemps... Laissons cela et ne songeons qu*au moment présent, à 'a nécessité présente. Je suppose que notre père aura reçu un bon accueil à Stockton, qu'il n'aura besoin d'aucune nourriture à son retour ; mais notre bon Schmidt, dont le courage et l'inteUi-
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gence, il faut bien le dire, ont fait autant que l'affection de notre père pour rendre notre vie supportable dans ces déserts, que lui donnerons-nous à manger ce soir?
— Schmidt ! s'écria Kretle en reprenant son ton léger et railleur, ne t'inquiète pas de lui, ma chère, il saura bien se tirer d'embarras. Les forêts de l'Amérique sont aussi productives pour
lui que celles des Vosges ; et si les cham- TII S
m LF.3 F.MiCSVNTS;
pignons lui manquent ici, il se régale de faînes et de pignons, âw risque de se brouiller avec les écureuils et les rarons dont il rogne ainsi l'ordinaire. Les coureurs des bois lui ont montré diffétentes espèces de racines et de graines dont ils s'accommodent eux-mêmes au besoin ; je gage qu'il aura trouvé aujourd'hui un festin somptueux dans la foret.
— Tu peux plaisanter, Kretle ! repli»
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qua Taînée avec un sourire de mélancolie; enfant' oses-tii rire de notre misère '
— Il sera temps d'en pleurer, ma chère Julia, quand elle me paraîtra certaine, inévitable. Tu vois tout en noir, et depuis quelque temps cette tendance de ton esprit devient de plus en plus marquée. Éprouverais-tu donc des atteintes de celte maladie que l'on appelle le mal du pays7
— En vérité, je n'oserais dire non,.
répliqua Julia d'un air de profond abattement.
— Que le ciel nous en préserve, ma sœurl On prétend que c'est un mal horrible, et je le redoute d'autant plus pour toi, que peut-être tu ne serais pas seule ici à en souffrir. As-tu remarqué comme .notre père est sombre et taciturne depuis quelque temps? En dépit d'embarras momentanés et de privations pas-
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sagères, il ne désespère pas de l'avenir, tu le sais, et cependant il montre un extrême dégoût pour toutes choses; un mot suffît souvent pour le jeter dans des accès d'humeur noire; je n'ose plus
prononcer en sa présence le nom de nos
« montagnes, de notre village de l'Arche, des amis et même des ennemis que nous avons laissés au pays, de peur de provoquer un de ces accès.
— Tu dis vrai, Kretle. Pauvre père l
lis LES £jIlGRAi.'«T£.
luiausbi!... Je l'avais deviné, mais j'espérais m'ètre trompée... Eh bien! ma sœur, si de notre côté nous éprouvons quelques doutes, quelque découragement, quelques regrets, gardons-nous de les laisser voir à notre père; il a bien assez de son fardeau ! Piedoublons pour lui de soins et de tendresse. 11 paraît que l'on meurt de ce mal, et je sens, Je SUIS sûre que cela est vrai !
— Toi, mourir, Julia, y penses-tu?
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s'écria Kretle toute frémissante. Oh! je t'en prie, surmonte ces idées absurdes qui te minent et t'ôtent le courage. La longueur et Tâpreté de cet hiver, l'isolement absolu dans lequel nous vivons depuis plusieurs mois, ont troublé ton esprit; mais voici le printemps qui approche ; nous allons revoir la verdure et le soleil; mille soins différents nous réclameront, et alors sans doute, notre père et toi vous reviendrez à la santé. •— Puisses-tu dire vrai, ma chère Kretle ! mais je n'ose espérer que tes vœux soient exaucés.
— Ecoute, Julia, reprit Kretle d'un ton à ia fois confidentiel et caressant» je sais qu'elle est la cause principale du violent chagrin que tu essayes vainement de cacher...Cen'estpas notre existence misérable d'aujourd'hui, ce n'est pas l'aspect de ces déserts, ce climat rigoureux, cet avenir menaçant; c'est l'incertitude où l'on te laisse sur le sort d'une personne qui est restée en France et qui t'est toujours chère; c'est surtout de ne pas entendre parler d'elle, de n'oser en parler toi-même. Ton cœur gonflé a besoin d'épanchement, sous peine
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de se briser. . . Eh bien ! parlons de lui» ma sœur ; parlons-en aussi longuement que tu voudras ; je suis prête à t'écouter et à te répondre.
Les joues pâles de l'aînée des demoiselles Reber devinrent cramoisies.
— Kretle, s'écria-t-elle, généreuse Kretle, oublies-tu que toi-même....
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Et elle s'interrompit ne sachant comment exprimer sa pensée.
— Je comprends, ma sœur, reprit la cadette, avec un sourire; mais ne crains pas que les confidences éveillent en moi maintenant aucun sentiment fâcheux.
M. Albert Lovendal n'est plus pour moi qu'un brave et loyal jeune homme qui nous a rendu de grands services à tous, qui m'a sauvé la vie, que tu aimes et
dont lu es aimée, et qui sera peut être un j our ton mari.
— Mon mari I s'écria Julia dans un transport dont elle ne fut pas maîtresse; à ton tour, ma sœur, d*où te viennent des idées aussi folles? M. Albert, en dépit de ses protestations et de ses serments, ne songe plus à nous; les prières et les menaces de son père lui auront fait surmonter aisément une affection passagère... Et comment en serait-
il autrement, Krelle, quand, depuis plus de huit mois que nous avons quitté la France, il ne nous a pas écrit une seule fois, il ne nous a pas donné une marque de souvenir? Il n'a même pas daigné répondre s'il acceptait la mission de confiance dont notre père l'avait chargé, au sujet de la cassette de la grand'mère.
— Et c'est précisément cette absence complète de nouvelles, Julia, qui me
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fait soupçonner des obstacles et des contretemps indépendants de sa volonté.
Le caractère bien connu de M. Albert défend de croire qu'il aurait pu garder le silence dans un cas aussi grave; la loyauté seule eût suffi pour l'obliger à écrire. Sois donc sûre qu9 tu apprendras bientôt, aujourd'hui peut-être, le motif de ce silence "inconcevable. Les lettres doivent mettre longtemps à parvenir dans ces déserts, et, vu l'éîoignement, elles doivent être sujettes à s'égarer ou à se perdre. Peut-être aussi une influence ennemie les a-t-elles volontai-
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rement détournées. Je croirais à tout plutôt qu'à l'indifférence de M. Albert pour ma bien-aimée Julia. Réfléchis donc, ma sœur : Qui l'obligeait à venir, tout blessé et mourant, te dire adieu quand nous quittâmes le village de l'Arche, a^ors surtout que ses cruelles souffrances étaient l'ouvrage de notre père?
A quel sentiment obéissait-ii quand il nous suivit au Havre, où il me tira des mains de cet abominable Hermann?Et plus tard encore, nous eût-il obligés avec la plus ingénieuse délicatesse à recevoir des secourt», sans lesquels torut succès ici eut été impossible, s'il avait
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eu pour toi la froideur que tu lui supposes? Non, ma sœur, et il ne laissera pas sa tâche inachevée. Malgré les ap-i parences, je suis certaine qu'il songe à toi, qu'il t'aime toujours; et tu en auras la preuve tôt ou tard.
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