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La Grand'-Mère.
^^'1 L'habitation de Reber était située à l'extrémiié du village, au pied d'un mamelon à .pente douce qui se rattachait au système de montagnes environnan-
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tes. C'était une espèce de chalet, à toiture basse et plate, entouré d'un balcon de bois , semblable à ceux en usage dans les habitations de la Suisse et du Jura. Les abords en étaient assez fangeux, suivant les habitudes du pays ; et les jeunes gens qui venaient en visite chez les demoiselles Reber devaient être repoussés par cette malpropreté de mauvaise augure pour leur galanterie.
Néanmoins le voisinage de quelques arbres fruitiers et une petite vigne qui s'étageait sur le penchant de la colline égayaient la maison; le ruisseau qui passait à quelque distance entretenait à
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lentour la verdure et la fraîcheur.
Le cheval s'arrêta de lui-môme devant .a porte principale de la ferme. Comme Reber mettait pied à terre, une grande et belle jeune fille accourut sur le seuil pour le recevoir, tandis qu'à une fenêtre de la galerie extérieure, un rideau se soulevant laissait entrevoir une autre figure jeune et charmante, mais pâle et fatiguée, qui disparut aussitôt. La jeune personne qui venait au-devant de Reber était Julia, Talnée de ses enfans.
Julia, comme nous l'avons dit, était
grande et bien faite, et toute sa personne annonçait les belles proportions que l'on admire dans la race alsacienne. Cependant son visage, d'une régularité merveilleuse, avait ces teintes légèrement dorées qui distinguent les femmes du Midi, et ses yeux bruns,, presque noirs, n'eussent pas démenti une origine méridionale, bien qu'elle fût née au pied des Vosges ; la nature a de ces anomalies. Le caractère local reparaissait dans la gravité de ses manières, dans la sérénité inaltérable de sa physionomie. On eût pu la croire froide, si les personnes qui la fréquentaient n'a-
vaient été en mesure d'affirmer que cette froideur apparente était due à un grand fond de raison et de mélancolie, surtout aune réserve excessive. Quoiqu'elle fût vêtue d'étoffes simples et peu coûteuses, sa mise ne rappelait en rien les costumes du pays ; sa robe d'indienne était taillée selon la mode du temps ses cheveux étaient relevés avec goût, en dépit des traditions féminines de la Lorrame et de l'Alsace. Elle avait enfin une distinction fort éloignée de la rusticité ordinaire des|campagnardes, et qui contrastait avec l'humilité de sa 'condition présente.
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Les filles de Reber, en effet, n'avaient pas passé toute leur vie daus cette bourgade écartée; elles avaient pu se façonner, dans une mesure convenable, aux habitudes et aux idées beaucoup plus raffinées des villes. Leur mère, femme bien élevée ei d'une bonne famille bourgeoise, les avait envoyées dans leur enfance chez une de leurs tantes, à Stras» bourg, où elles avaient reçu une éducation suffisante, et c'était seulement à jsa mort, arrivée trois ou quatre ans auparavant, qu'elles avaient été rappelées à l'Arche pour diriger la maison et soigner une grand'mère infirme, qui ne
tarda à tomber en enfance. Aussi, Julia et Kretle, tout en se livrant aux travaux des bonnes ménagères dans la maison paternelfe, avaient-elles conservé les manières plus délicates, la tenue plus soignée, comme aussi le langage des grands centres de population. Cette supériorité leur avait fait bien des jaloux et surtout des jalouses; on les appelait les demûiselles, et cette dénomination, respectueuse en apparence, exprimait plus de haine, d'envie et de malveil^ lance, dans certaines bouches, que les plus mortelles injures^^^^qqii L'accueil de la jeune fille à son père
eût prouvé combien sa gravité habituelle nuisait peu à la bonté de son cœur.
Aussitôt qu'elle aperçut Reber, une légère teinte pourprée couvrit son visage^ un sourire de bonheur entr'ouvrit passagèrement sa bouche aux dents de perles. Elle se suspendit au cou du fermier et le combla de caresses, en disant, les larmes aux yeux :
— Bonjour, mon père, mon excellent père... Que je suis heureuse de votre retour! Avez-vous fait un bon voyage?
Reber appliqua d'abord deux ou trois gros baisers sur les joues de sa fille.
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— Bonjour, bonjour, Julia, lui dit-il avec cordialité: tu es une brave entant toi!... Mais, tonnerre! poursuivit- il en changeant brusquement de ton, tout le monde s'est donc donné le mot pour me torturer, en me demandant si j'ai fait bon voyage? Au diable le voyage!...
voilà tout.
Julia demeura interdite de cette boutade; mais comme le valet de ferme s'approchait pour prendre le cheval, Reber ajouta plus doucement :
— Si tu veux dire par là que je reviens
en bonne santé, tu as raison, chère petite; c'est tout ce que je rapporte de 60» au logis... Allons! toi, Philippe, continua-t-il en alsacien en s'adressant au valet, conduis Coco à l'écurie, et soigne-le de ton mieux, car j'avais de l'humeur et j'ai peut-être un peu-maltraité la pauvre bête.
— Eh ? maître, le voilà quasiment tout déferré; ne taudrait-il pas d'abord le mener au maréchal?
— A quoi bon? il se passera peut-être du temps avant que je m'en serve de
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nouveau, et ses maîtres le feront ferrer s'ils en ont la fantaisie; quant à moi, je souhaite que la première fois qu'ils essayeront de mleo nter...
— Mon père! interrompit Juliad'un ton suppliant en lui montrant le domestique.
— Eh bien! quoi? Philippe, comme
les autres, ne peut tarder beaucoup
maintenant à savoir la vérité... Au
bout du fossé la culbute , peu m'importe
qui l'entende!... Mais fais ce que tu 1 11
voudras, poursuivit-il eu s'adressant au valet, et laisse-moi tranquille.
11 se laissa entraîner par Julia, et ils entrèrent dans la salle commune où se réunissait habituellement la famille.
Cette pièce était remarquable par un immense fourneau en terre, qui, l'hiver, devait chauffer toute la maison. Les meubles étaient simples, mais tenus avec
une propreté scrupuleuse que n'annongaient pas les abords de la ferme, la propreté paraissant être encore, dans beaucoup de provinces françaises, une qualité toute d'intérieur.
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Reber jeta son manteau sur une chaise et s'assit distraitement sur une autre. Il resta pensif et accablé, les deux mains appuyées sur ses genoux. Julia lui dit timidement :
— Mon père , vous êtes fatigué et vous devez avoir besoin de nourriture ; je vous avais préparé à déjeûner, et si vous voulez permettre. . .
— Bah ! j'ai bien le temps de manger! Il ne manque pas d'affaires ce matin que je veux tirer au clair, et j'ai hâte de profiter du répit qu'on me laisse en-
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core,.. Ne me tourmente pas, je n'ai pas faim.
Julia ne répliqua rien, mais elle disposa lestement le déjeûner sur une petite table boiteuse qu'elle approcha toute servie de Reber. Sa constance fut récompensée; le fermier, obéissant à la force de l'habitude, se mit à manger en silence, saris peut-être avoir conscience de son action. Alors Jiilia, pour le dis* traire de ses noires pensées, lui parla dçs nouvelles du pays, des intérêts de la ferme, en prenant soin néanmoins d'^iter toute allusion à la situation actuelle.
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Enfin elle osa lui demander en soupirant :
— Ainsi donc, mon père, vous n'apportez pas de quoi désintéresser cet impitoyable créancier qui doit venir aujourd'hui?
Elle fut épouvantée de l'effet que cette question produisit sur Reber. 11 re» poussa la table avec violence, et s'écria en trépignant de douleur et de colère :
— Je ne rapporte rien, rien!...
Croyais-tu donc que j'allais rapporter
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quelque chose, toi? Je me suis adressé d'abord à notre cousin Loret, qui est si riche... Bah! c'étaient des jérémiades à n'en plus finir; il se disait plus malheureux que moi, presque réduit à l'aumône ; j'ai vu le moment où j'allais tirer cinq francs de mon sac pour qu'il eût de quoi dîner. . . Mes amis Leroux et Goodrich ont joué un autre jeu : l'un s'est caché quand il m'a vu venir, l'autre m'a injurié , soutenant que mes filles me ruinaient par leur coquetterie ; l'affaire a fini par des coups de poings ; je lui en ai donné, je lui en ai donné!... En désespoir de cause, je me suis adressé à
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des juifs; mais les loups ne se mangent pas entre eux: les juifs, en apprenant que c'était Nathan qui me poursuivait, ! n'ont pas voulu aller à la traverse d'un \ de leurs coreligionnaires , d'autant moins que je ne présentais plus de garanties suffisantes... Bref! je reviens comme je suis parti, mais furieux et déterminé à brusquer les choses, afin que tout cela finisse bientôt d'une manière ou d'une autre.
. — Bon Dieu ! quel parti comptez vous
prendre ?
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— Il faut d'abord que je règle mes, affaires de famille, afin d'être prêt à tout événement. Pour commencer, je vais causer avec ta grand'mère. Je veux savoir enfin où cette vieille folle a caché les trente mille francs en billets de banque qu'elle a touchés il y a deux ans, alors qu'elle avait encore un peu de raison. Cette somme, non-seulement ma tirerait des griffes de Nathan, mais en* core me permettrait de rétablir mepropriété sur un bon pied. Maman Dietrich, qui depuis cette époque est à peine sortie de sa chambre, qui n'a aucun sujet de dépense , que nous sur-
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veillons le jour et la nuit, a certainemenl fourré cet argent dans un coin, comme elle fait de tout ce qui lui tombe sous la main; c'est une véritable pie voleuse qui nous joue de méchants tours du matin au soir. Vainement j'ai visité la maison, le jardin, je n'ai rien trouvé; la maudite vieille ne se souvient de rien, ne sait plus ce qu'on veut lui dire... Mais toi, petite, as-tu fait de nouvelles recherches, suivant ta promesse?
— Oui. mon père, et inutilement, ijomme vous ; j'ai fouillé de la cave au grenier toutes les CÊUchettes où grand'
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maman Dietrich a l'habitude d'enfouh ce qu'elle ramasse de ça et delà; j'ignore ce que cette somme peut être devenue.
— Il faudra pourtant qu elle le dise!
— Mais, mon père, puisqu'elle a complètement perdu la mémoire...
— Elle la retrouve très bien à certains
momens; il y a sûrement en elle autant de malice et de rouerie que d'imbéci»lité. Jela connais de longue date; elle
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a toujours été égoïste, méchante, et elle a fait verser bien des larmes à ta pauvre mère. Cette fois, je saurai la vérité.
— Mon père, songez donc... elle est si âgée!
— Aimes-tu mieux que nous soyons tous chassés de la maison et réduits à l'aumône ?Elle s'expliquera aujourd'hui ou jamais. . . Oui, oui, je vais commencer par la vieille; puis viendra le tour de l'autre... de la jeune.
Et il se leva résolument.' Ces dernières
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paroles parurent effrayer beaucoup Julia.
— Je pensais, dit-elle, que vos chagrins vous auraient rendu indulgent pour ma malheureuse sœur... Comme vous ne me parliez pas d'elle à votre arrivée, j'espérais que vous étiez disposé à lui pardonner, tout au moins à l'oublier!
— Lui pardonner? l'oublier? On verra bientôt si j'oublie! Aujourd'hui expire le délai que j'ai bien voulu lui accorder; malheur à elle, si elle persiste à me ca-
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cher ce que je prétends savoir ! Sans doute, pendant mon absence, elle ne t'a fait aucun aveu, à toi qui es pourtant sa confidente ordinaire?
— Aucun, répliqua Julia en baissant Tes yeux ; elle est muette avec moi comme avec tout le monde; cependant je vous supplie de vous montrer indulgent etbon ..
— Paix ! en ce moment j'ai besoin de tout mon sang-froid pour interroger la
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vieille obstinée, elle„est sans doute dans sa chambre
— Oui, mon père; si vous voulez le permettre, je joindrai mes instances aux vôtres.
— Soit ; la grand'mère a pour toi autant d'affection qu'une pareille créature peut en éprouver, et paifois elle t'écoute. A nous deux peut-être en viendronsnous à bout!
Avant de le suivre, Julia se tourna vers
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une porte entr'ouverte du côté opposé, et fît un signe furtif d'encouragement ; mais, craignant d'être aperçue, elle se hâta de rejoindre son père, et ils entrèrent tous les deux dans la chambre de l'aïeule.