CHAPITRE HUITIEME
vin.
Krplle Reber.
Ld chambre où se trouvait en ce moment la plus jeune tille du fermier était commune aux deux sœurs; deux petits
lits jumeaux, entourés de rideaux bieii i u
3'iii LES LlfIGR4MTS.
l)iaiics, en formaient Tornement principal. Le reste du mobilier, en bois de merisier, avait mi air d'exquise propreté et de fraicbeur. La gaieté, l'innocence et la paix semblaient devoir liabiter seules ce réduit virginal.
Kretle était assise dans la partie la plus obscure, et, bien qu'elle dût s'attendre à la visite de son père, elle parut surprise en le voyant entrer ainsi tout à coup. Elle se leva vivement, fit une humble révérence, et demeura debout devant lui, les yeux baissés. Elle était moins belle que Julia, mais plus jolie ;
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ses traits avaient surtout une vivacité d'expression qui manquait à ceux de sa sœur. Du reste, elle était le type vivant de la délicieuse statuette que nous avons vu le pauvre Schmidfc sculpter avec tant d'amour au bord du chemin ; c'était le même port gracieux. Elle restait honteuse et confuse, rougissant et palissant tour à tour, et elle cherchait avec une gaucherie charmante à dissin'uler de ses deux mains jointes la proéminence de sa taille.
Reber l'en eloppa d'un regard som-
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bre, mais aussitôt il détourna les yeux et dit avec dureté :
— Pourquoi n'êtes-vous pas venue me saluer à mon arrivée ? avez-vous si peu de respect pour moi ?
— J'aurais désiré aller, comme ma sœur, vous recevoir à la porte, répliqua la malheureuse fille en pleurant: je vous ai entrevu de ma fenêtre, et mon cœur voulait voler jusqu'à vous , mais vous m'avez défendu de sortir de ma chambre, et le temps n'est plus où, quand
VOUS reveniez de voyage, vous me disiez en m'embrassant sur le front..
— C'est bon : il est inutile de rappeler cela. Voulez-vous donc m'enjôler avec vos belles paroles ? Je suis un trop vieux rnerle pour me laisseï prendre à votre sifflet.
Mais cette brutalité ne persista pas; le fermier se laissa tomber sur un siège, et il dit avec abattement :
^ Ah ! Kretle , Kretle ! pourquoi m'as-tu trompé ?
Cette parole affectueuse, la première depuis deux mois, ce cri du cœur pater- . nel, transformèrent subitement la pauvre Kretle. Son visage désolé s'illumina d'espérance ; elle fît un pas vers le fermier, et, n'osant l'approcher davantage, elle lui dit avec chaleur :
— Ayez pitié de moi, mon père, car je suis bien à plaindre. La mort serait pour moi plus douce que votre colère, et je ne sais comment j'ai pu résister jusqu'ici à la douleur et à la honte qui m'écrasent.., Oh î grâce! grâce ! je ne saurais plus vivre ainsi... Soyez gêné-
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reux, comme ma sœur, qui m'aime encore. Je suis peut-être moins coupable que vous ne pensez ; mais ma faute fûtelle immense, ne l'ai-je pas expiée déjà par votre colère, ne dois-je pas l'expier pendant le reste de ma vie par une tache ineffaçable ? Je vous en conjure, ne m'accablez pas. Tenez, vous avez bien aimé ma mère, qui était bonne, dévouée, pieuse comme une sainte, eh bien ! ma mère m'eût pardonné: elle m'eût pardonné, je vous l'affirme.
— Misérable ! oses-tu prononcer le nom de cette digne et vertueuse femme;
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que ton infamie eût frappé au cœur?
— Elle eut souffert, elle eût pleuré avec moi... Mon père, soyez indulgent comme elle le serait si elle vivait encore. Je suis à bout de force et de courage; sauvez-moi de moi-même; je serais capable... que Dieu me pardonne cette horrible pensée qui revient toujours !
Il y avait en effet dans l'œil de la malheureuse enfant cette étincelle qui annonce une détermination fatale. Le fer-
paier en fut effrayé ; mais il se raidit contre ses impressions : ^
— Bah ! dit-il, voudrais-tu me faire peur en me donnant à croire... cela ne réussira pas, je t'en avertis. Mais je ne suis pas venu ici pour te voir pleurnicher et pour écouter des fadaises; je suis venu seulement pour avoir avec toi une explication, d'après laquelle je prendrai une décision définitive à ton égard. Je t'ai accordé le temps de la réflexion ; mais le dernier délai expire aujourd'hui, et l'on ne me leurrera pas plus longtemps... ÂSbi^ds-toi ?
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— Mon père...
— ' Assieds-toi, tonnerre ! me résisteras-tu donc toujours ?
La jeune fille s'assit dans la partie la plus sombre de la chambre,
— Maintenant, écoute-moi; je serai b^ef, du reste, Cvir le temps presse. Tu assures que tu n'es pas complice de l'attentat dont tu es victime , qu'un soir, en revenant de la danse, où tu étais allée à 1 insu et contre la volonté de ta
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sœur aînée, tu fus poursuivie par un inconnu jusque dans le voisinage de la terme, que la frayeur te fit évanouir, et que ce lâche abusa de ta défaillance... Dis, n'est-ce pas là l'histoire que tu m'as contée ?
— Elle est vraie, mon père, elle est vraie, je vous le jure ! s'écria Kretle en se cachant le visage dans son tablier.
— Julia, qu'il a bien fallu questionner sur cette affreuse circonstance, ne la contredit pas, j'en conviens. Elle t'a vue revenir pâle et glacée, l'œil hagard, la tête pendue.... Elle fut mém
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si effrayée de ton état qu'elle voulut m'éveiller , et qu'elle te pressa de questions auxquelles tu répondis seulement par des paroles sans suite.
Voilà donc les faits établis. Je ne te dirai pas que ton déshonneur fut le résultat inévitable de ton imprudence à quitter la maison, malgré les sages conseils de ta sœur : que peut-être ta coquetterie avait encouragé un pareil crime; non, j*aime mieux l'attribuer uniquement à la lâcheté de quelque jeune libertin du pays... Seulement, à présent, Kretle, réfléchissez bien, et tâchez de répondre avec franchise. Ne savez-vous pas qui
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peut être' l'auteur de cet acte odieux ?
— Je l'ignore, mon père, répliqua Kretle d'une voix étouffée ; je vous ai dit que j'étais sans connaissance.
— 11 est impossible que vous n'ayez pas au moins des soupçons sur certains jeunes gens qui avaient dansé avec vous pendant cette funeste soirée?
— J'en ai, mon père; mais je ne veux pas désigner à votre vengeance une personne qui est innocente peut-être.
— Tu l'aimes donc, celui que tu soupçonnes ?
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Kretle ne répondit pas, et continua de sangloter derrière son tablier.
— Elle me joue, de par le diable !
elle se moque de moi ! s'écria le fermier en fureur , mais je vaincrai cette fois ton entêtement. Je connaîtrai le nom de cet exécrable débauché qui a mis le comble à mes maux... Dis-moi son nom, à l'instant, je le veux !^
— Je... je l'ignore.
^— Son nom, te dis-je ?
— Tuez-moi ' mais je ne puis le prononcer.
— Tu le sais ; j'en suis sûr.
— Encore une fois, je ne le sais pas.
— Eh bien , reprit le fermier en se calmant tout à coup, je te croirai et je cesserai de te tourmenter si tu veux jurer par l'âme de ta mère que tu n'as pas deviné l'auteur de cet attentat. Je t'estime encore assez pour croire que tu n'oserais pas faire en vain un pareil serment.
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Kretle se taisait, et l'on n'entendait que le bruit de sa respiration haletante. Elle murmura enfin, d'une voix presque inintelligible :
— Grâce ! mon père, grâce et pitié !
— Tu vois bien, lu n'oses pas jurer ! s'écria lleber au comble de l'exaspération en s'élançant vers elle ; effrontée menteuse !
Et illevait la main. Kretle poussa un cri de terreur. Ce cri fut répété derrière le fermier comme par un écho, et en même
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temps Reber sentit qu'on le retenait. Il se retourna impétueusement: Julia, tout en larmes^, l'enlaça de ses bras.
■— Que faites-vous, mon père ? lui ditelle; est-ce donc là ce que vous m'aviez promis?
Le fermier, surpris, ne donna pas suite à son emportement. Alors Julia courut à sa sœur presque évanouie, et l'embrassa, en lui disant à voix basse ;
— Courage, courage, Kretle! il t'aime
toujours malgré ses colères, et il finira
par te pardonner.
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— Chère et bonne sœur, murmura la pauvre fille, toi seule maintenant tu es digne de son estime et de sa tendresse... ! Mais ne pouvait-il se montrer moins cruel envers moi?
Cependant Reber, d'abord interdit par l'arrivée imprévue de sa fille aînée, avait retrouvé son assurance.
— Ah ça! dit-il d'un ton sombre, s'imagine- 1- on que je tournerai ainsi à tous les vents, et que l'on ne tiendra pas compte de mes ordres? Julia, je t'avais défendu d'entrer ici.
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— Mon père, en entendant l'éclat menaçant de votre voix et les gémissements de ma sœur...
— Que t'importe? Tu n'as rien à voir dans cette chambre... va-t'en !
i — Et puis, poursuivit Julia qui se souvint d'une circonstance oubliée au milieu des émotions du moment, il y a là quelqu'un qui désire vous parler.
— Qui donc?
— Monsieur Schmidt, le maître d'é-
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cole ; il prétend que vous lui avez donné rendez -vous à la ferme.
Et elle ajouta plus bas :
— Il ast là dans la salle du poêle, et il aurait pu entendre... Heureusement o*est un brave jeune homme, plein d'honneur et de discrétion.
— Qu'il ait entendu ou non, je ne m'en soucie guère ; fais-le entrer.
— Ici, mon père? demanda Julia en reculant d'étonnement.
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— Ici même.
— Non, non, je vous en supplie!
s'écria Kretle qui se ranima tout à coup; il serait inhumain de m' exposer aux regards, et à ceux de M. Schmidt encore, lui si honnête et si sévère!... j'en mourrais de honte !
— Il entrera pourtant ; c'est pour toi qu'il vient, et il faut qu'il te voie. Allons, pas de simagrées !
Puis s' approchant de la porte qu'il ouvrit :
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— Venez, Schmidt, cria-t-il; je vais remplir ma promesse.
.— N'entrez pas! s'écria Julia éperdue en s*élançant pour le repousser.
Kretle s'était cachée rapidement derrière les rideaux de son lit, et on l'entendait sangloter sans la voir.
Schmidt, immobile sur le seuil de la porte, ne savait trop ce qu'il devait faire et ne comprenait rien aux invitations contradictoires qu'on lui adressait. Mais Beber alla le prendre par la main et
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Tentraîna dans la chambre en méine temps qa'il disait à sa fille aînée -
— Retourne auprès de ta grand'mère, et ne reviens pas ici sans y être appelée.
— Mon père...
— Quoi donc? encore de la révolte, mille démons ! Tout le monde s'en mêle à présent!
Julia n'osa plus résister: elle jeta un
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regard désespéré vers sa sœur et sortit lentement.
Schmidt, tout décontenancé, tortillait sa petite casquette entre ses mains. Le fermier alla prendre à son tour la pauvre Kretle, qui se cramponnait aux rideaux, la porta jusqu'au milieu de la chambre, et dit avec ironie :
— Kegarde-la , Schmidt, regarde-la bien... La veux-tu encore pour femme?
Kretle se débattait et détournait la
tête pour cacher son visage ; ses longs cheveux blonds, en se détachant, tirent heureusement un voile à sa rougeur.
Mais le naïf Schmidt ne voyait rien, ne devinait rien. Une seule chose le frappait : c'était la brutalité du fermier à l'égard de sa fille.
— Monsieur IVebsr, dit-il avec plus d'énergie qu'on n'en pouvait attendre de sa douce et pacifique nature, était-ce donc pour me rendre témoin de ces odieux traitements que vous m'avez invité à venir chez vous? J'en ignore la cause, mais je suis surpris et indigné...
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— Tu en Ignores ia cause, innocent garçon? dit le fermier en retenant toujours dans ses mains robustes la pauvre enfant qui se tordait de douleur et de confusion ; mais ouvre donc les yeux.... Toi, qui te plaisais tant ce matin à reproduire ses gracieuses proportions d'autrefois, tu ne soupçonnais pas que ton joli modèle avait à présent une semblable taille !
Le jeune maître d'école reconnut enfin la terrible vérité. Il devint très-pâle, et chancela comme s'il eût reçu un coup mortel. Bientôt les larmes jaillirent de
ses yeux, et il murmura d'un ton déchirant :
— Ah! Kretle, Mademoiselle Kretle, est-ce possible?