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CHAPITRE PREMIER

Le pauvre Schuiidt.

Au pied du versant oriental des Vosges, à peu près sur la frontière de la Lorraine et de l'Alsace, le voyageur rencontre une vallée fraîche et riante

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que l'on appelle la vallée de rArche, à cause d'une espèce de portique naturel en rocher qui lui sert d'entrée du côté de la plaine. Elle est entourée de plu- •ieurs étages de montagnes dont les dernières et les plus éloignée» doivent le nom de ballons à leur forme arrondie» Toutes sont couvertes jusqu'au sommet de forêts et pâturages dont la verdure «ombre contraste avec les vives couleurs des champs cultivés. Ces hauteurs ont un aspect grave et solitaire; c'est à peine si l'on trouve, à de grandes distances les uns des autres, quelques chalets isolés; encore disparaissent-ils sou-

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vent derrière les lambeaux de nuages floconneux qui se traînent le long des contre-forts de la chaîne principale.

Les habitations semblent s'être doiin^ rendez-vous au centre de la vallée; proprettes et gaies, elles se groupent autour d'une petite église dont le clocher aigu montre du doigt le ciel, suivant l'expression d'un poëte allemand, et elles forment un joli bourg qu'anime et purifie sans cesse un ruisseau descendu des montagnes. Ce ruisseau, après avoir serpenté gracieusement , fécondé

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les prairies, roui le chanvre, abreuvé les bestiaux, fait tourner le moulin, charmé le regard, s'en va, toujours murmurant, se perdre dans un affluent du Rhin.

Une route, bien entretenue et bordée de peupliers, traverse la vallée d'un bout à l'autre: mais large et droite en arrivant à l'arcade de rochers, elle se rétrécit, devient tortueuse eh approchant des montagnes, et ne tarde pas à disparaître. A droite et à gauche, en avant du bourg, s'étend une forêt de

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chênes et de hêtres, au milieu de laquelle se perd le ruisseau qu'on entend murmurer encore, bien que l'on ne puisse plus le voir.

Un matin de printemps, par un temps aime quoique nuagfeux, un jeune homme du pays sortit de la forêt dont nous venons de parler, et" vint s'asseoir au bord du grand chemin, à quelques centaines de pas environ de l'arcade qui donne son nom à la vallée et au bourg. Ce jeune homme, d'une figure douce et intelligente, était pauvrement vêtu;

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cependant son extérieur annonçait une condition un peu supérieure à celle d'un simple paysan. Sa redingote vert olive affectait, malgré'*'sa vétusté, une coupe élégante, et sa petite casquette de velours flétri rappelait les casquettes écourtées des étudiaiits allemaads. Malheureusement le reste du costume ne répondait pas à ces velléités de mise bourgeoise; il consistait en un grossier pantalon de toile et en souliers fort usés qui avaient mal garanti ses pieds contre la rosée matinale. En revanche, tout cela était d'une propreté scrupuleuse.

Evidemment ce pauvre diable devait

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accomplir des miracles d'attentio.'i et d'économie pour conserver une apparence décente à ce costume qui servait depuis trop longtemps.

Il avait déposé près de lui un mouchoir noué qui contenait des objets assez volumineux, et par les déchirures de ce mouchoir on pouvait reconnaître des morilles, champignons communs au mois de mai dans les forêts du voisinage. L'inconnu sans doute s'était levé de bon matin pour îaire cette abondante récolte; aussi paraissait-il très-las

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et s'était-il laissé tomber sur le gazon

comme accablé de fatigue. Toutefois cet

abattement nelut pas delongue durée; il

juiî ci.

semblait que rineriie et le repos absolu

fussent antipathiques à cette vaillante nature. Après avoir repris haleine pendànt quelques instants, après avoiir jeté un regard sur la route alors déserte aussi loin que la vue pouvait s'étendre, il tira de sa poche plusieurs de ces couteaux en usage parmi les bergers de la forêt Noire et qui leur se. vent à confectionner les petits animaux de bois si recherchés des enfants ; puis, prenant un morceau de sapin bien sain et bien

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blanc, il se mit à le sculpter avec un Soin particulier. Au bout de quelques minutes, il était absorbé par son travail et avait oublié complètement tout le reste.!

Pendant que le modeste artiste exerce la dextérité de ses doigts, disons en peu de mots son histoire.!

Prospet' Schmidt (il s'appelait Prosper sans doute par une dérision du sort) était une de ces pauvres créatures prédestinées au malheur, auxquelles rien

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lie réussit, quoi qu'elles fassent. Bonne conduite, activité, courage, rien n'avait pu désarmer la fatalité inexorable qui semblait le poursuivre. Ses souffrancefi avaient commencé de bonne heure ; resté orphelin à l'âge de six ans, il avait été recueilli par son oncle, curé du village de l'Arche. Le temps que Schmidt avait passé près de cet oncle avait été le meilleur de sa vie. Le curé, homme bienveillant et charitable, l'avait traité avec une grande douceur et lui avait donné de l'instruction, dans le but de le consacrer plus tard au sacerdoce. Ce projet ne put se réaliser: Schmidt n'a-

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vait encore que treize ans, et son éducation était loin d'être yche*^ée, quand le bon vieux prêtre mourut subitement, le laissant sans fortune et sans ressources.

Que pouvait faire un enfant de treize ans ? Schmidt possédait toutes les connaissances élémencaires, il savait même un peu de latin et d'anglais ; mais à quoi cela pouvait-il lui servir dans la nécessité présente ? Cependant il ne s'abandonna pas au désespoir ; prémuni d'avance contre la terrible éventualité

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qui l'accablait, il accepta son malheur avec résigna Lion, et résoiut, malgré son jeune âge, de se suffire à lui-même.

La tâche était difficile, impossible peut-être ; Schmidt se raidit contre les difficultés. Il connnença par donner quelques leçons de lecture et d'écriture aux enfants du bourg et à ceux des villages' voisins ; on lui payait ses émoluments avec des morceaux de pain et de lard, avec de vieux effets et, bien rarement, avec une petite pièce de monnaie. Il faisait souvent plusieurs lieues,

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par la neige ou par la pluie, pour aller porter l'insU action dans que) {lie chalet écarté. C'était une rude existence qui eût rebuté tout autre que l'intrépide ï Schmidt. Cependant, ses profits de pédagogue étant parfois insuffisants, ii Qrut devoir ajouter une profession manuelle à cette profession libérale, mais beaucoup trop précaire. Un sabotier du pays, dont il instruisait les enfants , ( consentit à lui apprendre gratuitement le métier.

Voilà le neveu du curé s'escrimant de la hache, de la gouge et du foret

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pour fabriquer des chaussures auxmonta(jnords. Il mit tant d'ardeur à la besogne, qu'au bout de deux mois d'apprentissage, l'art du sabotier n'avait plus de secrets pour lai ; bien plus, il avait acquis de lui-même une habileté étonnante à travailler le bois; il façonnait avec son couteau des figurines d'hommes et d'animaux dont le dessin correct, la finesse d'exécution, eussent été dignes d'une attention sérieuse.

Schmidt, avec ces nombreuses professions, et, comme l'on dit, avec toutes ces cordes à son arc, semblait devoir

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être à Tabri du besoin. Quaad les élèves manquaient à l'école primaire, il pouvait fabriquer des sabots, et, à défaut de sabots, confecùonner des boîtes de ces jouets que Nuremberg expédie au monde entie^\ D'ailleurs, sa vie n'était pas luxueuse, et sa chère était frugale.

Malgré tout cela, il avait encore de rudes moments à passer ; les élèves devenaient rares en été, quand les parents avaient besoin d'eux pour le travail des champs ; les sabotiers ne manquent pas

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dans les Vosges, et il y a parfois encombremeQt de sabots; enfin, les profits que donne la fabrication des jouets sont très-misérables.

Aussi Schmidt se trouvait-il réduit souvent à de cruelles extrémités, et il y avait entre ses repas des intervalles beaucoup trop longs. On le savait, et on l'appelait à l'Arche le pauvre Schmidt.

Personne pourtant ne lui eût refusé un dîner ou une pièce de monnaie ; mais il était d'une extrême fierté, incapable d'accepter un prêt qu'il eût craint de ne

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pouvoir rendre, un repas qu'il n'eût pas gagné. Sa ressource, en pareil cas, était dans les fruits sauva^jes que produisent les forêts, et ainsi s'explique son abondante récolte de champignons. Schmidt travaillait en ce moment avec d'putant plus d'ardeur qu'il^avait ^la certitude de dîner ie soir.

Tel était donc le pauvre diable qui stationnait au bord de la route et que la suite de cette histoire fera mieux connaître. De l'endroit où il se trouvait, il pouvait entendre le son des cloches du village, les chants et le bruit

des battoirs des blanchisseuses qui lavaient leur linge dans le ruisseau , do l'autre côté de l'arcade , mais il ne se pressait pas de quitter la couche de gazon, le toit de feuillage, l'air balsamique dont la nature le gratifiait. D'ailleurs, son travail l'absorbait davantage à mesure que l'ouvrage prenait une forme sous son couteau. De temps en temps il l'éloignait de ses yeux, pour mieux en juger, et le contemplait avec complaisance. Il semblait qu'il employât toutes ses facultés, tout son cœur même, à taçonner ce petit imorceau de bois.

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En effet, le pauvre Sclimidt, ce jourlà, ne s'ingéniait pas à fabriquer un de ces lions fantastiques, de ces massifs muu.ons, de ces cblens de raceimpossib'e qui gisent peie-méle dans des boîtes de sapin à l'étalage des marcbands de jouets. C'était vraiment une œuvre d'artiste qu'il était en train d'exé" cuter. Le morceau de bois avait pris insensiblement la forme d'une ravissante jeune tille à figure fraîche et ronde, à corsage bien modelé quoique un peu proéminent, aux cheveux séparés sur le front et lissés en bandeaux. Le bas de la statuette , c'est-à-dire le petit tablier,

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la robe légère et les souliers fins se trouvaient à peine indiqués; mais la tête avait déjà toute i son expression de gaieté, de vivacité mutine et d'espiégl'erie. La ressemblance devait être parfaite, car Schmidt, pareil au sculpteur antique, sembla bientôt se prendre d'admiration et de tendresse pour son propre ouvrage. Il le serra convulsivement contre ses lèvres, puis, cédant à quelque sentiment secret, il versa des larmes silencieuses. ^

Néanmoins, après une assez longue pause, il parvint « surmonter son abat-

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tement, et il continuait son travail, quand un voyageur qui avait suivi la route poudreuse conduisant au village de l'Arche, se trouva tout-à-coup devant lui et lui dit avec distraction :

• — Bonjour, Schmidt! bonjour, mon garçon^!

Celui qui venait de parler était un homme de quarante-cinq ans environ, robuste et bien découplé. Son visage plein, légèrement coloré- annonçait la santé, bien qu'en ce moment une expression de. tristesse et quelques rides

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naissantes trahissaient de violents chagrins. I] avait l'apparence d'un fermier du voisinage ou d'un petit propriétaire demi-bourgeois, demi-manant. Une ample blouse grise couvrait ses vêtements; son chapeau était enveloppé d'un étui de toile cirée destiné à préserver le feutre de la poussière ou de la pluie, suivant le besoin. Il arrivait de voyage; mais son cheval s'étant déferré à quelque distance du bourg, force lui avait été de mettre pied à terre. Il conduisait donc par la bride le pauvre animal, qui, chargé d'une- énorme valise et d'un gros manteau, traînait péniblement le pied

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en faisant résonner son fer détaché sur le pavé de la route.

Le voyageur s'était exprimé en français, mais avec un accent allemand trèsprononcé. Au son de cette voix connue, Schmidt avait tressailli et avait caché précipitamment derrière son dos la statuette inachevée ; mais il ne tarda pas à se remettre. Tout rouge encore d'émotion, il se leva et dit en touchant sa casquette :

— Ah! monsieur Reber, vous voilà

donc revenu de voyage? Mlle Kretle et Mlle Julia vont être bien contentes !

Le fermier s'arrêta.

— Contentes 1 répéta-t-il avec amertume: es-tu sûr, mon pauvre Schmidt, qiie je leur apporte le contentement?

Ces paroles étaient prononcées avec tant de douleur, de désespoir même, que Schmidt en conçut de vives inquiétudes ; mais trop timide pour les expri-

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mer ouvertement, il demanda, les yeux baissés :

— J'espère, cependant, monsieur Reber, que vous avez fait un bon voyage?

— Un bon voyage? Non, répliqua Reber avec rudesse; un mauvais voyage, au contraire. Il est des temps où tous les diables de l'enfer se déchaînent contre un malheureux, où tout va pour lui de mal en pis. Pour m'achever, voilà que mon cheval se déferre à deux cents pas du village, et c*est un mauvais si-

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gne. Je sais bien que rien de bon ne peut m'alitendre chez moi, mais je crains quelque nouveau malheur sur lequel je ne comptais pas... quoique pourtant, ajouta-t il d'un ton plus sombre, je doive les prévoir et les attendre tous.

Il poursuivit, en attachant sa monture à un arbre :

— Tiens, je rie suis pas pressé de rentrer chez moi pour y trouver... ce que j'y trouverai. Toi, Schmidt, qui n'as pas quitté TArohe, tu me diras ce qui s'est

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passé pendant les trois ou quatre jours qu'a duré mon absence, et ainsi tu me prépareras aux fâcheuses nouvelles. Allons! narle! Es-tu devenu muet?

(eî^ Et il s'assit à ^-oté de l'orphelin. Celuici l'observait d'un air de pitié respectueuse :

— Je crois, monsieur Rcber, réponditil avec douceur, que vous avez du chagrin. J'en suis bien fâché, car vous êtes un digne homme, et vous méritez tous les bonheurs; sans compter que vos

charmantes filles... Mais, ajouta-t-il d'un ton différent, vous avez lort de vous laisser aller à des idées superstitieuses au sujet de l'accident arrivé à votre cheval; rien de fâcheux ne s'est produit à la ferme depuis votre dC^t, et vous trouverez les choses exactement dans l'état où vous les avez laissées.

— Hum ! ce n'est pas à dire que tout aille bien. Peux-tu me donner des nouvelles de ma famille ?

— Mademoiselle Kretle est toujours

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malade, répliqua Schmidt en rougissant, et vous savez mieux que moi que depuis longtemps elle ne quitte plus la chambre. Je l'ai entrevue une fois que le vent soulevait le rideau de sa fenêtre, mais elle était si pâle, si triste, son regard était si morne...

— C'est bonf dit le fermier avec u»e sombre impatience, qui té parle de cellelà? Ne sais-tu rien de ma chère Julia et de grand'maman Dietrich, ma bellemère?

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