CHAPITRE DEUXIÈME
Le p»nyre Schmidl {Suite).
Schniidt ne comprenait pas Tindififérence du fermier pour la plus jeune de tes filles ; cependant il répondit avec ta douceur accoutumée :
— Mademoiselle Julia a continué de diriger la maison comme elle a toujours fait depuis la maladie de sa sœur, et elle la dirige en habile ménagère. Quant à la maman Dietrich, elle se porte bien^ la pauvre vieille ; seulement, la tête déménage de plus en plus; et c'est pitié. M. Reber, que l'intelligence puisse ainsi tomber en ruines comme le corps luimême. bifHibrîytvDB»; • t
.^ — A qui le dis- tu! Mais n'a-t-on reçu aucune visite pendant mon absence?
Schmidt sourit mélancoliquement.
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— Ah ! monsieur Reber, pouvez-vous me demander cela? Je vais rarement à la ferme, car j*ai bien du mal à gagner ma vie, et il ne m'appartiendrait pas d'adresser des questions que l'on pourrait trouver indiscrètes.
— Oui, mais dans le pays on s'occupe beaucoup, beaucoup trop de mes affaires, et tu aurais pu entendre dire....
Saurais-tu, par exemple, si le juif Nathan s'est présenté chez moi pendant mon absence?
— Avant-hier, en allant à la ferme
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pour demander des nouvelles de mademoiselle Kretle, je vis le juif Nathan en sortir, monté sur son petit cheval gris, et quand j'arrivai, Mlle JuHa avait ses beaux yeux tout rouges.
— Il est venu déjà! répliqua Reber,
comme à lui-môme; le terme convenu
n'expire pourtant qu'aujourd'hui. Mais
il est pressé, sans doute. Parbleu! il
«erait plaisant que je le trouvasse à la
Huiî nom .
ferme pour me recevoir; j'en rirais de bon cœur.
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Et le pauvre homme riait en effet d'un rire convulsif qui faisait mal.
— Oh î pour cela non, monsieur Reber.
reprit le jeune maître d'école. Nathan est en tournée dans la plaine, et comme je me trouve à cette place depuis plusieurs heures, il n'aurait pu passer sans que Je le visse; ayez donc l'esprit en repos.
— L'esprit en repos! répéta le fermier, dont l'humeur contrariante repa»
rut tout à coup ; eh ! pourquoi n'aurais-je pas l'esprit ï\il*epos? M. Nathan est
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mon ami , c'est un homme obligeant : il m'a rendu de grands services; pourquoi ne viendrait-il pas chez moi, et pourquoi ne serait-il pas le bienvenu? On a décidément de singulières idées sur Nathan et sur moi, dans ce maudit bourg !
, -r-Vous savez mieux que personne ce qu'il en est, monsieur Reber, répliqua Schmidt avec son inaltérable douceur; quant à moi, je ne vous souhaite que bonheur et prospérité.
— Je. te crois, Schmidt, je te crois,
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dit le fermier avec émotion en lui serrant la main; tu es un brave garçon.
Tiens, laissons mes affaires et parlons un peu des tiennes : l'ouvrage va-t-il pour toi, et l'eau, comme l'on dit, vientelle toujours au moulin?
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— Pas trop, monsieur Reber; il y a des mortes saisons, vous savez. Les deux petits Muller, à qui je donnais des leçons de lecture et d'écriture, là-bas, au chalet blanc, sont malades de la rougeole; d'autre part, nous sommes au mois de mai, et le$ bonnes gens, font
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économie de sabots en marchant pieds nus. Quant au travail du couteau, passé le jour de l'an, on ne trouve plus à Tendre son ouvrage.
— Si bien, mon pauvre garçon, poursuivit Reber, oubliant un moment ses propres ennuis pour ne songer qu'à ceux de ce malheureux enfant si honnête et si résigné, si bien que tu as dû ce matin aller dans les bois chercher des champignons pour ta nourriture de la journée?
Et il naoritVait îe mouchoir noué qui
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était déposé aux pieds de Schmidt, Le jeune homme devint cramoisi.
— Non, non, monsieur Reber, balbutia-t-il, j'ai encore un gros morceau de pain à la maison. Seulement, comme autrefois Mlle Kretle aimait beaucoup les morilles, je comptais laisser une portion de ma récolte à la ferme.
— C'est inutile! répliqua sèchement Reber.
Mais il ajouta bientôt d'un ton plus amical :
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— Écoute, Schmidt, tu es beaucoup trop fier; malgré ta pauvreté, tu aimes à donner, et tu n'aimes pas à recevoir. Quand ta petite cuisine est un peu froide, pa'ise à la maison et viens sans façon partager notre repas; tu seras reçu de tout cœur... Ah ! par exemple, repritil, comme frappé d'un souvenir cruel, hâte- toi de profiter de l'invitation, car nul ne sait si la ferme pourra dans quelques mois, dans quelques jours peut^ être, offrir l'hospitalité à de braves gens de ta sorte !
Schmidt n'osa pas relever cette obser-
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vaiion, qui, nous devons le dire, était très-claire pour lui, et il se contenta de remercier humblement. Reber demeurait debout en silence. Tout sujet de conversation semblait épuisé entre lui et le jeune maître d'école; cependant il ne songeait pas à franchir le €ourt espace qui le séparait du village, et à rentrer au logis, dont il était absent depuis quelques jours.
Il reprit distraitement, en remarquant les légers copeaux épars sur le gazon :
— Ah çà! mon garçon, tu étais à l'ou-
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vrage tout à l'heure? Que je ne te dérange pas; continue ta besogne. Tu es vraiment fort habile à fabriquer ces drôleries en bois que l'on envoie ensuite à Paris... Tu devrais pourtant gagner ta vie à ce gentil petit métier -là !
— Que voulez- vous, monsieur Reber?
je n'ai pas de bonheur. Tout le monde trouve mes drôleries, comme vous dites, travaillées avec goût, excepté les gens qui me les achètent. On n'en a pas le débit, et on me les paie moins cher que les grossiers jouets bons seulement à mettre en boîte.
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— Je soupçonne, mon garçon, que tu es exploité par des malins ; mais n'importe, montre- moi ton ouvrage, cela me distraira peut-être. Je me rappelle toujours combien tu nous fis rire le jour où tu nous apportas à la ferme le portrait grotesque du père Gobelin dans ses habits de ville, avec son col de chemise qui lui coupait les oreilles, et son chapeau qui ressemblait au ballon d'At^ $ace... car on riait encore chez nous dans ce temps-là!
Schmidt éprouvait un mortel embarras.
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' - Monsieur Reber, balbutia - 1 - il , cette fois il ne s'agit pas d'une caricature; j'ai voulu reproduire aussi exactement aue possible les traits de... d'une personne de connaissance; mais l'ouvrage est encore très-imparfait, et je n'oserais le laisser voir.
— Allons! pas de modestie; ce sera toujours très-bien pour moi.
— Monsieur lleber, je vous prie...
Comn^fî tu voudras donc, répliqua
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l'irritable fermier ; n'en parlons plus, et va-t'en au diable!
Il y eut un nouveau silence, Reber ^ait retombé dans ses sombres pensées, et peut-être avait-il déjà oublié le motif de cette discussion, quand Schmidt reprit avec effort î
— Vous ôtes en colère contre moi, monsieur Reber, et cela me désole....
Tenez, je vous montrerai mon travail si vous voulez me promettre que vous ne vous fùcberezpas...
— Me fâcher? On dirait, morbleu!
que je passe ma vie à me fâcher... Allons, montre-moi, oui ou non cette bagatelle, et finissons-en, car il faut bien que je me décide à rentrer chez moi.
Schmidt tira en tremblant la statuette d'une touffe d'herbe où il l'avait cachée. Le fermier la prit, et à peine y eut-il jeté un coup-d'œil que ses traits s'altérèrent. Il l'examina pendant quelques minutes en silence; enfin il dit d'une voix creuse :
— Oui, c'est elle, c'est bien elle... Je
la retrouve telle qu'elle était autrefois, gracieuse, enjouée, souriante; elle était la joie de la maison ; et je l'&imais, et j'étais fier d'elle comme de sa sœur ; au lieu qu'aujourd'hui... Oh ! malheureuse enfant ! malheureuse enfant !... je suis maudit !
Le fermier laissa tomber la statuette sur le gazon, et prenant sa tête dans ses mains, il éclata bruyamment en sanglots. C'était un de ces chagrins subits, irrésistibles, d'autant plus énergiques que l'on a lutté longtemps pour les réprimer.
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Schuiidt fut efirayé de la violence de ce désespoir, dont cette fois la cause lui était inconnue. Cependant il s'empressa de relever sa chère statuette, que le fermier pouvait broyer dans ses trépignemens convulsifs, et il dit d'une voix émue:
— Bon Dieu ! monsieur Reber, que vous a donc fait la pauvre Kretle ? Oh ! je vous en conjure, ne vous irritez pas contre elle, ne la haïssez pas) Si elle a des torts envers vous, pardonnez-les lui ; c'est par irréflexion seulement qu'elle a pu vous offenser; elle est si
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jeune ! elle u a pas l'esprit calme et posé de sa sœur, Mile Julia ; uiais son cœur est excellent, vous n'en sauriez douter.
Peut-être le fermier n'avait-il pas nettement compris le sens de ces paroles ; cependant elles eurent pour résultat de le taire rentrer en lui-même. Ses sanglots cessèrent tout à coup, et il reprit bientôt d'un ton plus calme :
— Tu ne sais pas de qui et de quoi tu parles, mon ami, mais je suis vraiment
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honteux de m'ètre montré si bâte en ta présence, et j'espère que tu n'iras pas conter la chose dans le pays.
Schmidt leva les yeux au ciel comme pour protester contre une pareille intention.
— îS'en parlons plus, poursuivit Reber. A certains moments, vois-tu. Ton n*est pas maître de soi, et vos idées courent à la débandade comme un troupeau de moutons qui s'effraye. Ah ça !
mon brave Schmidt, ajouta-t-il en attachant un regard perçant sur le maître
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d'école, cette grande passion dont tu t'es pris pour ma lille Krelle n'est donc pas un enfantillage?
— Un enfantillage ! répéta Sclimidt en se cachant le visage dans ses mains ; elle ne finira qu'avec ma vie.
— Bon ! on dit toujours cela quand
on a ton ûge, et l'on est fort étonné plus tard... Mais sois raisonnable ;qu'attendstu de ces beaux sentiments-là ?
— Le sort peut me devenir moins
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contraire, mousieur Reber. En nie cuuduisant bien, en ne refusant aucun travail honnête, je finirai peut-être par me créer une position stable et lucrative.
Alors je viendrai vous demander humblement...
— Je ne pourrais souhaiter de gendre plus probe et plus intelligent que toi, Schmidt ; mais en attendant la position dont tu parles, ce serait folie de songer à ce projet. D'ailleurs réfléchis donc ; tu aunes ma fille Kretle, mais es-tu sûr que Kreile ait de l'affection pour toi ?
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— Elle n'en a pas, monsieur Reber, répliqua Schmidt en versant quelques larmes ; elle m'a toujours montré de la bienveillance, de la pitié peut-être, mais rien de plus. Ensuite je ne me fais pas illusion ; je n'ai pas la vivacité , la gaieté, l'élégance qui peuvent plaire à une jeune fille du caractère de Kretle , la misère est un mauvais moyen pour inspirer de l'amour !
— C'est possible , et puis n'as - tu jamais songé que si elle ne t'aimait pas, elle pouvait en aimer un autre ?
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— Je crains bien que vous ne disiez vrai, monsieur Reber.
— Et moi j'en suis sûr, répliqua le fermier avee une agitation qu'il ne pouvait contenir ; elle en aime un autre ; mais j'ai vainement tenté jusqu'ici de lui arracher le nom de celui qu'elle aime. Je veux le savoir pourtant, et je le saurai !