LIVRE SECOND
A la descente du wagon, Savinien et son guide furent abordés par la sœur de Lourdelin, madame Leybre, à qui l'accès des quais avait été permis.
— Vous êtes moulus, mes pauvres enfants, s'écriat-elle en les voyant défaits, gourds, le linge enseveli sous des paletots remontés par le divorce des boutons d'avec les boutonnières. Et les entraînant, elle ne s'arrêta qu'un moment au sortir de la gare, sur le boulevard Montparnasse, pour dire à Arsène : « Maintenant, mon ami, regarde bien, afin de retrouver ton chemin; nous n'allons pas loin ». Puis, elle nomma les rues qu'ils traversaient : « ... rue de Vaugirard, rue du Cherche-Midi, rue de Sèvres... nous tournons à droite... »
Le pavé était sec; de rares vo'tures roulaient; des volets de débitants matineux frappaient le trottoir,
elles balayeurs saupoudraient de poussière à peine acre, le petit jour frisquet,
— Rue de Sèvres, première à gauche : rue Rousselet.
Et madame Leybre ajouta : « J'ai choisi la rue Rousselet pour son calme, son isolement, à deux pas du mouvement et du bruit. Elle est, comme ma rue Méchain, entourée de maisons religieuses ou d'hospices, les seuls établissements, à Paris, qui possèdent encore des jardins. C'est précieux pour la salubrité d'un quartier. Là ! nous y voilà. »
La concierge attendait ses nouveaux locataires; elle les précéda dans l'escalier, d'abord, dans la chambre ensuite. Et quand ils furent enfermés tous les quatre, il leur devint impossible de se retourner.
— Ah ! c'est pas conséquent, demeura d'accord la concierge. Mais vous avez vue sur la rue et sur le jardin des frères de Saint-Jean-de-Dieu'. L'été, c'est charmant... et la bonne air qu'on a, monsieur! Voulez-vous jeter un coup d'œil sur les arbres? Ils ne se dépouillent de leurs feuilles qu'en novembre.
L'accueil fait à sa proposition lui ayant enfin signalé son inadvertance, elle s'excusa : « C'est vrai, j'oubliais que monsieur est aveugle. Chacun a ses peines. »
Et vexée, elle se tint coite, à l'écart, pendant que Savinien s'orientait rapidement.
La chambre était carrelée, lambrissée, pourvue d'une fenêtre en mansarde à un seul battant. Il n'eut qu'à étendre la main pour reconnaître la table, son lit... Mais comme il cherchait celui d'Arsène, il faillit donner de la tête contre une soupente.
— C'est là-dedans que couchera votre conducteur, dit la concierge.
Quelque lantiponnage étant à craindre encore, madame Leybre, opportunément, intervint.
— Nous vous laissons. Votre toilette a souffert d'un pareil voyage. Ah!... vous déjeunez rue Méchain. On se mettra à table à midi. Oui, j'ai pensé que ce serait pour vous, aujourd'hui surtout, plus commode que le soir. Vous ne vous égarerez pas?... Le boulevard Montparnasse, et toujours tout droit. La rue Méchain aboutit dans le faubourg Saint-Jacques.
Quand Arsène et son maître, décrassés, eurent réparé leurs forces avec le lait chaud que la concierge leur monta de la crémerie, la matinée était peu avancée.
« J'aurais le temps de pousser jusqu'à l'Institution », calcula Savinien.
Et ce fut course faite sur le champ.
Dans le réduit défendant la petite porte d'entrée latérale, le gardien, le père Fontaine, s'exclama : « Vous ! Ah ! bien, j e vous croyais à cent lieues d'ici ! »
Ancien gendarme, le bonhomme comptait plus de vingt-cinq ans de service dans la maison, et se flattait d'en savoir les êtres par cœur.
— Vous m'avez pour voisin, dit Savinien. J'habite rue Rousselet. Bruzel est-il là?
— Non, il rend ses devoirs à M. Gilquin. M. le directeur aussi est absent. Mais vous trouverez M. le censeur chez lui.
— Bien, je vais le saluer.
Lorsque le pavé de l'avant-cour, si différent de tout autre comme résonnement, fit à Savinien du bruit de ses pas une escorte amie, il imagina que
l'Institution détachait vers lui pour le recevoir les années d'adolescence qu'elle avait abritées. Dès le vestibule, il négligea le bras d'Arsène et atteignit seul, délibérément, au premier étage, le bureau du censeur.
Celui-ci était fort consulté et absolument digne de l'être. Simple élève, à l'époque où l'on instruisait séparément les cinq ou six petits clairvoyants qu'occupe l'établissement, il y avait parcouru toute l'échelle des emplois et vieilli parmi les aveugles.
— Tiens, rkieuveult! dit-il, surpris, en apercevant le visiteur. N'étes-vous plus dans votre famille à... Saint-Brieuc, n'est-ce pas?
— J'y ai passé mes vacances, en effet, répondit Savinien; mais aucune des professions qu'on m'a enseignées ne me paraît, là-bas, valoir qu'on l'exerce, et je viens à Paris dans l'espérance d'y réussir mieux.
La voix du censeur décela un peu d'hésitation :
— Voyons, si j'ai bonne mémoire... Dieuleveult??... Sans être riches, vos parents jouissaient d'une certaine aisance.
— Mon père est mort au mois de janvier... et la situation très modeste qu'a faite à ma mère cette catastrophe, m'interdit de rester à sa charge.
— C'est très bien. Cependant, mon cher enfant, vous ne devez pas ignorer les difficultés que vous rencontrerez ici, où l'encombrement est grand... où vos relations sont nulles... où vous serez privé, à toute occasion, de l'assistance matérielle qui ne vous aurait du moins jamais manqué à Saint- Brieuc.
— Je n'ignore pas, monsieur le censeur...
Alors, le vieux routier se leva et, posant la maia sur l'épaule de l'aveugle :
— Soyons franc : il n'y a pas là quelque coup de tête... du découragement, de l'impatience?
Mais d'un ton ferme :
— Non, réitéra Savinien, il y a vraiment le désir de me suffire et de tirer le meilleur parti possible des connaissances que m'ont inculquées mes professeurs.
Cette phrase n'était pas d'un élève, semblait l'innocent écho d'un souhait familial pertinace. Le censeur ne s'y trompa pas, jugea superflu d'insister. Assez d'autres sujets de réprobation grevaient la confession du jeune homme.
— Ce guide... quelle imprudence! Deux bouches à nourrir! Vous me demandez mon avis, je vous le donne. Oe qu'il faut faire, maintenant? Eh bien 1 mais, commencer par vous présenter chez les facteurs. Nous en avons la liste complète qu'on vous communiquera. Sollicitez des moins éloignés, tant que durera votre chômage, la faveur de vous entretenir dans les talents dont vous attendez des ressources. De son côté, la Société de placement et de secours ne vous abandonnera pas. Elle vous fournit immédiatement la trousse d'accordeur ; son aide pécuniaire vous est acquise en des cas extrêmes; enfin, elle s'efforcera de vous bien caser. Vous avez, me ditez-vous, résolu la question du logement. C'est bien. Mais après le coucher — ou avant — il y a le vivre... Le père Fontaine vous renseignera sur la commodité qu'offre, à cet égard, le quartier. Du courage...
Lesté de cette exhortation, Savinien traversa la cour avec son guide, et s'étant de nouveau arrêté dans la loge, y prit langue. Le concierge s'exécuta serviablement, indiqua la crémerie, rue de Sèvres,
OÙ, pour quarante sous par jour, deux personnes pouvaient se nourrir.
— Ça vous étonne que je sache tout cela, poursuivit-il. Faut bien... Je comble une lacune dans l'Institution. J'en suis l'auxiliaire pratique, pour les jeunes gens comme vous, qu'elle lâche dans le monde sans qu'ils en aient fait l'apprentissage. Et vrai... c'est même ça... le sentiment qu'on a de sa petite utilité, oui, c'est ça qui me retient de me retirer en Vendée (car nous sommes quasiment pays). On n'a pas vécu pendant vingt-cinq ans îCu milieu des mêmes locataires sans s'attacher à eux I
Il était onze heures ; Savinien et Arsène s'acheminèrent vers la rue Méchain, l'un guidant l'autre, mais au rebours des conjectures, car l'enfant, effaré, distrait par un spectacle insolite, en oubliait de hausser un peu le bras de sou compagnon ou de peser légèrement dessus, suivant qu'ils passaient delà chaussée au trottoir, ou du trottoir à la chaussée.
— Ah 1 vous êtes exacts ! constata madame Leybre, appelée par le coup de sonnette au seuil du petit logement dans la salle à manger duquel fut introduit Savinien. Asseyez-vous. Moi, je suis en retard... Si j'osais, je prierais votre conducteur d'éplucher les pommes de terre avec moi... Ma foi, j'ose. Annette s'habille, elle va venir dans cinq minutes.
Le son de cette voix que n'étouffaient ni rideaux, ni tentures, et quelques pas risqués sur un parquet nu, attestaient à l'ouïe de l'aveugle, irrécusablement, l'exiguïté de la pièce. Il n'en goûta qu'après, sans bouger presque, la fraîcheur et l'intimité. Cette impression, il la dégageait des nœuds qui relevaient une nappe trop grande pour la table qu'elle ro cou-
vrait; puis encore des minces tapis de pied, en sparterie, glissés sous les chaises ; enfin, des ailes turbulentes qui transformaient une cage avoisinante en vaporisateur dispersant sur l'intrus la poussière d'eau d'un bain de poupée.
Soudain, consommantl'illusion, un parfum circula, un lilas de Perse très doux qu'on eût dit émané de cette fine pluie même, si quelque chose de féminin ne l'avait vivifié.
— Ces vilaines bêtes vont vous salir, monsieur.
La présence qu'avait seul divulguée le subtil bouquet entré sans bruit, était réelle. Savinien debout, décontenancé, s'empêtra dans cette attitude de gauche humilité que donnent aux aveugles peu répandus, leurs mains besogneuses, leurs gestes timorés. Mais l'odeur se rapprochait : un bras la balança plus forte, un moment, au-dessus de lui, telle une branche ; et les oiseaux voletaient en désordre dans la cage emportée, sans qu'il trouvât le mot, l'expédient, capables de prolonger la fugitive oscillation de ce jardin aérien.
A table, il s'enhardit. « Je vous ai bien reconnue, ce matin, dit-il à madame Leybre. Vous êtes venue à l'Institution un dimanche, en 1874, me remettre de la part de votre frère un petit paquet... Nous avons causé... »
— C'est exact. Annette m'accompagnait.
— Je ne me rappelle pas l'avoir entendue.
— Parbleu I fit Annette en riant, la fillette ébahie que j'étais n'avait que des yeux pour vous, comme vous n'aviez que des oreilles pour elle.
La glace était rompue. Madame Leybre en profita pour demander tout de go des nouvelles de Lour-
delin : a II y a un siècle que nous ne l'avons vu I Comment va-t-il ? »
— Bien, répondit Savinien. La santé respire dans sa voix. Il mène une vie si calme, là-bas... Il est si bien clos, son rez-de-chaussée de la rue Saint- Pierre !
— Ah I s'écria madame Leybre, vous allez prononcer. Il exagère, hein? en disant de cette rue Saint- Pierre qu'elle est la rue Méchain de Saint-Brieuc. Il n'a point, comme nous, à deux pas de chez soi, mes marronniers de l'Observatoire et mon Luxembourg!
Et sans scruter le sourire qu'éveillait chez son intercoluteur un abus du possessif trahissant la vieille et maniaque prédilection pour un quartier, contre laquelle avait jadis guerroyé Lourdelin : « Qu'est-ce que vous en pensez de ma rue Méchain? » dit-elle.
— Maman!... Comment veux-tu?...
Le ton, plus que les paroles, faisait l'admonition. Madame Leybre l'essuya sans broncher, comme si elle avait commis une lourde maladresse. Tout en elle, d'ailleurs, certifiait la subordination librement acceptée, passive et heureuse. Quand sa fille discourait, elle l'écoutait sans l'interrompre, sinon par une mussitation qui était l'applaudissement ganté de ses lèvres. A table, elle se dérangeait ^eule, dix fois... Mais que valaient ces indices, auprès de larévélation' essentielle des voix?
L'une paraissait emprunter son faible mais chronique nasillement des alluvions d'un cerveau aquatique ; Savinien n'en douta pas lorsque madame Leybre tira son mouchoir. Il sentait l'éponge et la racine de jonc. La voix d'Annette, au contraire, évoquait ces petits vins blancs naturels, qui ont une saveur de pierre à fusil et de pot de grès. Elle sur-
LES EMMDRÉS 95
prenait d'abord et ne plaisait pas. Mais, dans l'oreille qui l'avait lampée, elle laissait ensuite un refrain, une sensation de fraîcheur aigrelette à ce point exquise, que l'expectative d'une seconde rasade suffisait à délecter. L'expression: « boire les paroles », usitée par les clairvoyants, Savinien l'adoptait. Il buvait une voix. Et, des dernières gouttes versées, il se gargarisait longuement, comme si, quand elles seraient taries, la mince membrane tapissant le fond de sa bouche auditive devait se muer en une langue rêche claquant de soif.
C'est qu'elle n'était point jolie, cette voix, mais apéritive, et que le mystérieux moteur des sexes l'un vers l'autre, traitant indifféremment les aveugles et les clairvoyants, ne réside pas plus dans la suavité conventionnelle d'un organe, que dans le galbe idéal d'une figure.
Annette, cependant, sa mère s'étant tue, avait proposé un sujet de conversation plus conforme, croyaitelle, au tour d'esprit de leur hôte.
— Maman vous a-t-elle dit, monsieur, que nous avons précisément pour voisin un aveugle? 11 se nomme Guillout. C'est, je pense, un ancien élève de l'Institution, mais du temps que vous n'y étiez pas encore entré vous-même, car il a environ trente-cinq ans.
— En effet, je ne le connais pas. Que fait-il? interrogea Savinien,
— Mon Dieu, il accorde des pianos. C'est l'organiste aussi d'une petite chapelle, boulevard d'Italie : Sainte-Rosalie. Je le vois partir tous les dimanches, dès le matin.
— Un ménage, monsieur, qui commande l'estime et la sympathie, professa madame Leybre. Com-
ment cet homme, avec un salaire apparemment médiocre, subvient-il aux besoins d'une femme et de quatre enfants... six personnes en tout?... je l'ignore. Il est vrai que des bienfaiteurs habillent les mioches et qu'une Société paye souvent le terme.
— La Société de placement et de secours, présuma Savinien.
— Eh bien! malgré cela, rien, dans l'aspect de ces braves gens, ne transpire des privations que certainement ils endurent. Ils ne sont point abattus ni négligés, mais plutôt propres et gais... Pourtant, je ne jurerais pas qu'ils ont tous les jours du pain à suffisance... Quand j'allais en journée...
— Maman I
— Bref, c'est la faim qui a épousé la soif; mais pauvreté n'estpas vice et contentement passe richesse, reprit la bonne femme, qui dépensait sans compter une fortune de proverbes.
Cette prodigalité présageant un nouveau déborde* ment de souvenirs intempestifs, Annette y coupa court.
— Sont-ils nombreux, les aveugles qui trouvent à se marier? fit-elle, indifférente, en réalité, au sort de ces unions.
— Cela dépend, répondit Savinien. Peu de jeunes filles aveugles s'allient à des clairvoyants, et j'avoue que les exemples rapportés par les typhlophiles militent en faveur du célibat. A de rares exceptions près, courtes sont les joies de la femme et douloureuses ses désillusions. Les ouvrières et les musiciennes qu'a instruites l'Institution, vieillissent donc surtout dans leur famille, dans des ateliers-ouvroirs, au fond des communautés religieuses qui les ont accueillies. En revanche, le mariage d'un homme
LBS EMMURÉS 97
aveugle et d'une clairvoyante est assez fréquent et les suites ordinaires n'en sont point telles qu'on le doive, en principe, déconseiller.
— Tiens ! Il y a toujours, pour vous, l'économie d'un guide, interpréta l'ironie d'Annette.
— C'est le mot de Diderot : « Il se maria pour avoir des yeux qui lui appartinssent. »
Si péniblement affecté qu'il fût par des préventions systématiques, ce n'était point contre elles que Savinien tournait son dépit et son ressentiment. Mais il vouait une aversion singulière au sieur Guillout, détestait en lui le prétexte permanent dont s'autorisait Annette pour conclure vaguement du particulier au général, du cas isolé à l'endémie. Cette indigence... la comédie d'une mendicité savante! Et dans son intransigeance juvénile, il faisait tout bas serment de se soustraire à une promiscuité déshonorante, en ne participant jamais, quoi qu'il advînt, aux largesses de leur Société.
Aussi, quand madame Leybre demanda pourquoi ce M. Guillout n'obtenait pas une église plus importante que Sainte-Rosalie :
— C'est qu'il joue du pied gauche, comme on dit à l'Institution d'un organiste maladroit, lâcha Saviuien, méchamment.
— Une chose m'intrigue, reprit la jeune fille. Lorsque je rencontre cet aveugle, si je le provoque à me heurter en me plaçant sur son passage, il s'arrête toujours à deux ou trois pas de moi.
— N'a-t-il pas encore ce que nous appelons un point de vue?
— J'en doute. Supposons, d'ailleurs, que sa cécité soit complète... comme la vôtre... Est-il averti de ma présence par ce sentiment général que Kaut érige en
sixième sens distinct du toucher et destiné à nous donner les impressions de la chaleur, du froid, de l'approche d'un corps, etc.?
— Ah ! ! fit madame Leybre, avec l'épanouissement d'un examinateur-adjoint, devant l'élève embarrassé.
Annette insista :
— Comment expliquez-vous ce phénomène? Des aveugles que j'ai interrogés, montrent leur front... Faudrait-il attribuer aux objets par qui les cellules cérébrales sont en quelque sorte aimantées, la polarité d'une masse de fer agissant sur les boussoles ?
— Je ne sais pas, dit Savinien ébouriffé.
— Etes-vous réfractaire à l'hypothèse d'une force non définie rayonnant autour du corps physique et affranchissant la sensation de l'organe spécial qui la transmet normalement?
Elle jouit un moment de la stupeur où ces théories plongeaient son interlocuteur et l'accabla de conclusions non moins déconcertantes. !
— Nous sommes dans le domaine de la physiologie I transcendantale... Pourquoi pas? Comme ces hypuo- ; tisés qui lisent avec le sommet de la tête, le front, ! les pieds, peut-être les aveugles acquièrent-ils, à la ; faveur d'une habituelle concentration de pensée, la i faculté d'entrer, sans conducteur matériel, en relation i avec les objets hors de la portée des sens.
Le discours sentait l'huile, mais si charmante i
était la voix que Savinien, mieux armé même pour la ;
réfutation, n'eût pas pris garde à l'éducation scienti- i
fique de pacotille que déguisaient ces notions bu- j
tinées, comme des fards pour un maquillage intellec- '.'
tuel, sur des tomes dépareillés. Aussi avauça-t-il, ,.
plutôt intimidé : ,i
— Je crois volontiers, en ce qui me concerne, qu'une personne, une clôture, un arbre, etc., me sont signalés par l'application sur mon visage d'une espèce de voile fluide que la compression de l'air interpose entre l'obstacle et moi. N'est-ce pas ce qu'on nomme la perception faciale? Je ne m'y fie pourtant qu'à moitié.
— Et vous avez bien raison, dit Annette avec une dédaigneuse pitié.
Il semblait qu'elle eût voulu fournir à sa mère, qui la saisit fièrement, l'occasion de claironner, d'une voix déchirant le rhume, de mirobolantes espérances.
— Hein? Elle n'est pas sotte, la petite!... Oh! maintenant qu'elle a son diplôme, tout va marcher rondement! Elle aura son école Fannée prochaine. En attendant, un stage dans une pension convenable ou des leçons dans une famille distinguée... oui, l'on pourrait voir, mais prudemment.^ Dans sa position, vous comprenez, déchoir, c'est renoncer. Il est indispensable qu'elle tienne son rang. C'est en ne s'écartant pas de cette règle que son pauvre père, autrefois, à l'atelier...
— Maman !
Annette n'aimait point, décidément, à ce qu'on rappelât l'humble condition des siens.
Madame Leybre lavait la vaisselle avec entrain, lorsque, vers trois heures, Savinien s'en alla. Elle l'invita, en le reconduisant, à venir quelquefois le dimanche. « Vous êtes sûr de nous rencontrer. Nous vivons fort retirées. Il faut être dehors toute la semaine, pour bien apprécier le plaisir de rester chez soi. A chaque oiseau son nid est beau! » ajouta-t-elle,
ne résistant pas à la tentation de placer encore celui-là.
Rentrés rue Rousselet, quand ils eurent vidé les malles qu'un commissionnaire avait été chercher à la gare, Savinien et Arsène dînèrent sur le pouce des restes de leurs provisions. Puis : « Tu es las, couche-toi; nous arrangerons tout ici demain », dit lejeune homme à son guide.
Pendant que celui-ci se déshabillait et se glissait dans sa soupente, l'autre ouvrit la fenêtre et s'y acccouda. Dans les soirs refroidis, l'hiver commençait à rôder. L'air avait un goût de menthe. Dès que discontinuaient, à gauche, vers la rue de Sèvres, le roulement des voitures, le grondement de la vie artérielle des voies passantes, un soupir s'exhalait du jardin d'en face, où de grands arbres hochaient mélancoliquement de la cime et perdaient leurs feuilles. Mais ces rumeurs et ces souffles n'étaient que l'accompagnement d'une romance que les souvenirs de l'après-midi chantaient en Savinien.
Son odorat fidèle et son ouïe dégrisée' lui remémoraient Annetté au physique, sans qu'il eût besoin de s'affirmer, en outre, qu'elle était petite, d'une taille au-dessous de la sienne. Deux sensations représentatives et durables lui laissaient de la nièce de Lourdelin un portrait ressemblant, un médaillon apte à satisfaire la chaste ambition d'une ardeur confuse. Il ne désirait présentement rien de plus. Il se sentait léger et son cœur bougeait doucement dans sa poitrine, comme une coque d'œuf sur l'eau. Succédant aux incertitudes de l'arrivée, sa réception chez les dames Leybre et la proximité de l'Institution, dans l'axe de sa croisée et distante de cinq cents mètres
à peine, étaient pour Savinien de bon augure, au moment, qu'à son tour il se mit au lit. Mais sa tête n'avait pas creusé l'oreiller qu'il s'inquiéta d'une plainte, d'une étrange respiration tout au moins, dans la direction de la soupente.
— Es-tu malade, Arsène?
Point de réponse. Il répéta :« Dors-tu? » Et l'anhélation équivoque redoubla dans le silence. Alors il eut peur, il appela: « Arsène! Arsène! » pour interrompre le cauchemar sous l'impression duquel il crut que se débattait son guide. Celui-ci demeurait sourd. Alarmé, Savinien rejeta les couvertures et, gagnant l'endroit d'où partait le bruit, étendit une main qu'il mouilla au visage inondé de l'enfant. « Ta pleures?... Qu'est-ce que tu as. Parle. »
— J' m'ennuie. J' veux m'en aller, retourner chez nous, gémit enfin Arsène.
Et les consolations tombaient sans force des lèvres de l'aveugle, car il n'était pas loin maintenant de penser avec le gamin, qu'on eût été mieux à Saint- Brieuc qu'au milieu de cette chambre étrangère dont l'hostile nouveauté les abreuvait de soupçon.
Arsène, pourtant, se calma, et Savinien put se recoucher. Dix minutes s'écoulèrent, puis, il se persuada qu'on grignotait du bois, meubles ou cloisons, et, cette fois, il s'affola, le drap au menton, l'oreille écarquillée. Le rongement cessait, reprenait, entrecoupé d'éclats de brindilles mortes, et la terreur l'amplifiant, il n'avait plus de siège constant, il était partout, s'attaquait à la porte en même temps qu'il entamait les poutres du plafond.
« Je vais réveiller Arsène; il faut savoir... » Et déjà l'une de ses jambes était dégainée, quand l'idée que des rats habitaient la chambre et que son pied allait
en écraser un, ramena Savinien à la position horizontale, à l'immobilité anxieuse et ramassée. Il les entendait marcher sur le carreau... « Lesquels dois-je le plus redouter, de ceux-là qui grimperont... ou des autres qui dégringoleront sur moi de là-haul?» Il n'eut pas le loisir de balancer; quelque chose heurta sa cheville et le fit sauter à bas de son lit en criant... Mais comme il allongeait le bras vers Arsène pour le secouer, sa main éparpilla une réserve de gâteaux secs et de mendiants dérobés au dessert de madame Leybre et que le drôle cassait entre ses dents avec sérénité.
« C'était toi?... C'était toi?... » balbutia Savinien.
Il ne fut cependant pleinement rassuré qu'en trouvant, parmi les vêtements étalés sur son lit, la poche alourdie d'une bourse, dont le choc l'avait éperdu.
Le lendemain, les voitures de laitiers qui suppléent à Paris le chant du coq, annoncèrent le jour. L'aveugle, d'un index encore ensommeillé, frôla l'heure au cadran de sa montre que divisaient douze petites ampoules formées de chiffres romains; puis il se leva, tira de sa soupente Arsène, et tous les deux employèrent la matinée à mettre un peu d'ordre dans la chambre.
Avant midi, ils descendirent à la crémerie de la rue de Sèvres. Ils y apportèrent leur pain et burent du cidre à trois sous le litre.
La boutique était à compartiments : le premier, pour la vente au détail et la cuisine, le second, pour les repas.
« Je vous engage à venir plus tôt que plus tard, dit la patronne; ma fournée de midi envahit la salle. »
LES EMMURÉS lOS
Des odeurs rivales de choux et de friture usurpaient tous les plats; la chaleur qui en était absente, flottait alentour, si fade qu'on rêvait de l'assaisonner elle-même, au vol; et sur le marbre mal essuyé de la table, les doigts se poissaient au trop -plein des glorias de la veille. Mais la nourriture de l'Institution avait préparé Savinien aux ordinaires, aux purées, aux navarins fossiles, dont se composeraient ses réfections quotidiennes. La patronne lui épargnait les marques d'une commisération ou d'une curiosité fréquentes : c'était, en somme, un agrément assez notable pour qu'il s'en contentât.
Il avait projeté de se présenter d'abord chez les facteurs aveugles. On en comptait à Paris une douzaine, d'anciens ouvriers pour la plupart, dressés par l'Institution et parvenus au patronat. De courtes notices biographiques procuraient à Savinien une introduction auprès d'eux, car les professeurs invoquaient souvent leur .exemple, pour exciter l'émulation des élèves sur une branche de commerce que Claude Montai appropriait à leur usage, il y a cinquante ans.
Arsène, toutefois, n'étant point aguerri aux itinéraires, le jeune homme ne visita, ce jour-là, que quatre facteurs, deux rue de Sèvres, un autre rue de Babylone, le quatrième rue Lecourbe. Nulle part on n'avait besoin d'accordeur. Mais on prit son adresse, afin de pouvoir, éventuellement, lui écrire.
Ces échecs ne le rebutèrent point : « On ne me connaissait pas, se dit-il; patientons. »
« Votre aventure, mais c'est absolument la mienne, au sortir de l'Institution, il y a quarante ans bientôt. Ah! les commencements sont durs, je n'en disconviens pas! Ancien élève de l'Institution, à qui je dois beaucoup, j'aurais tort d'en médire... et cependant, l'excellent enseignement que l'aveugle y reçoit, l'arme insuffisamment pour la vie en liberté, le pousse dehors sans transition... sans transition, tout est là, dans ces deux mots.
» Autrefois, sous le directeur Guadet, les élèves i musiciens de dernière année étaient autorisés à j suivre les cours du Conservatoire où les accompa- i guait un domestique de l'école, et l'on permettait aux accordeurs d'aller travailler en ville, chez les facteurs. Aujourd'hui, c'est par exception, et s'il a le moyen de se faire conduire, qu'un musicien peut perfectionner sou instruction rué Bergère et trouver, sinon dans un brevet, tout au moins dans une marque de fabrique officielle, une des seules chances qu'il ait d'entrer en concurrence avec les clairvoyants.
» Quant aux accordeurs, la mesure est radicale : l'Institution ne les lâche plus. Ils y rapportaient, paraît-il, des habitudes, un langage préjudiciables à la discipline. Oui, mais ils se familiarisaient aussi avec le courant de l'existence, apprenaient les débouchés,] les rubriques, les chemins, au propre et au figuré. Ajoutez qu'il leur était possible d'amasser, commej j'ai fait, un petit pécule dont l'utilité, aux débuts,| n'est point douteuse.
i> Puisque le séjour à rinstitution est de huit années!
et d'une année supplémentaire facultative, pourquoi ne pas la consacrer précisément à cet affranchissement progressif, à cet essai de vie pratique ? On obtiendrait facilement, je crois, de quelques facteurs, tels groupements, telles précautions, sauvegardant la moralité des élèves qu'on leur confierait.
» On a comparé ce stage nécessaire à l'internat des médecins dans les hôpitaux ; rien de plus juste. Il en est du mécanisme des pianos comme du tempérament des gens : chacun a le sien, dissemblable des autres, et l'opérateur gagne en habileté à s'exercer sur tous. Nous ne mettons pas le bistouri dans un instrument, sans savoir de quels désordres internes il souffre, quels excès ont relâché ses muscles, fourbu sa carcasse, ruiné ses fonctions. C'est seulement lorsque la maladie est diagnostiquée, que la chirurgie du facteur intervient, racle et nettoie, laissant à l'accordeur le soin d'administrer aux intervalles débilités, les toniques dont la santé générale espère son raffermissement. Voilà pour les avantages professionnels. Mais je rêve, en outre, une maison, une rade provisoire ofïrant l'abri et le réconfort temporaires, aux aveugles des deux sexes pour qui le noviciat dans la société est particulièrement périlleux.
» Certes, votre sort est précaire, mais combien moins, au fond, que celui des jeunes filles quittant l'Institution. Nombre d'entre vous ont la ressource du casuel : accords, soirées, etc. ; tandis que ces malheureuses attendent, souvent parmi des parents acariâtres leur reprochant jusqu'au pain qu'elles mangent, attendent quoi? une place d'organiste ou de professeur de musique dans un orphelinat, une communauté religieuse, un pensionnat, à moins qu'un travail manuel ne les condamne à perpétuité
406 LES EMMURES i
au filet, par exemple, à raison de huit centimes les ! mille mailles, soit quinze sous par jour ! j
« On dit : l'argent manque ; la Société de place- i ment et de secours, d'ailleurs spéciale, est à bout de i sacrifices... Tant pis, car si l'ouest débordé mainte- « nant, que sera-ce plus tard? Supposez qu'au lieu j d'une vingtaine d'écoles ouvertes, en France, à huit i cents élèves environ, trente écoles façonnent tous les < enfants privés de la vue auxquels l'Etat doit l'instruc- ■ tion ; le mal naîtrait donc alors du remède?... »
Aux Ternes, dans l'atelier du facteur Ryou, un j
aveugle petit et replet, quia la soixantaine, alerte et \
fatigue encore, quand il les monte, de généreux i
dadas. Il parle, et Savinien, distrait, égare ses doigts i
autour de lui, sur des abats, la fressure des pianos |
vidés -dont les boîtes disjointes et béantes, le long du ;
mur, comme des peaux desséchées, languissent i
d'être recousues sur les os et les boyaux que des cara- i
bins ratissent et curent. I
Le bonhomme continue : « Je voudrais bien aussi j
qu'on ne développât pas, chez les jeunes garçons, des i
aptitudes en contradiction trop flagrante avec leuii
physique, leur extraction, la résidence que lear im-j
pose la famille auprès de laquelle forcément ils re|
tournent, leurs études terminées. Une enquête préa- ;
lable serait vétilleuse... Aussi aime-t-on mieur,
donner à l'aveugle un métier qui ne le nourrir? !
point, dans la campagne où ses parents sont terrés j
et pas davantage dans la bourgade fidèle à ses arti i
sans attitrés. — Que ne se ûxe-t-il ailleurs? direz |
vous. A Paris?... C'est votre cas. Je n'insiste pas. Jj
y a plus triste -encore. [
» Ces jours derniers, s'est présenté ici un aveuglj
sortant de l'école de Nancy... un violoniste. Je ra'éi«i
tonnais, après audition, qu'il ne trouvât pas de leçons, de pupitre dans un orchestre, dans un bal. Mais quand il fut parti, ma femme, qui assistait à notre entretien, jura qu'elle n'avait jamais vu plus horrible visage, à la fois ravagé par la petite vérole et le feu. Un monstre ! Comment n'a-t-on pas songé à lui apprendre, préférablement à la musique, l'empaillage des chaises ou la brosserie ? Il en vivrait. Au lieu que son violoUj il en jouera dans les cours... Etait-il besoin, pour en venir là, de dépenser plusieurs milliers de francs et des années d'efforts? »
Les doigts de Savinien poursuivent leur flânerie à travers l'intérieur épars et dénudé des pianos ; chevilles déchassées, pareilles aux fournitures du dentiste; cordes et bouclettes, rappelant les tendons au cou des vieillards ; spatules des touches d'ivoire, froides et lisses ainsi qu'un front de défunt; marteaux décharnés, debout, comme des tibias d'enfant ; d'autres pièces encore, revêtues de carrés d'étoffe qui leur conservent la tiédeur et le velouté d'un épiderme.
— Si vous ne demeuriez pas si loin, reprend M. Ryou en reconduisant le visiteur, j'endurerais bien volontiers, ayant mes ouvriers, que vous vous fissiez la main sur les instruments qu'ils réparent :
Mais Savinien : — Merci ; le magasin d'un de vos collègues de la rue de Sèvres m'est hospitalier. J'y puis, une heure par jour, essayer des pianos. Les passants s'arrêtent.. Un peu de réclame pour la maison.
Depuis trois semaines qu'il battait Paris, c'était même le seul ofTice que lui eussent rendu les facteurs. Leur accueil ne variait guère : ni empressé, ni
108 LES EMMURÉS i
hostile, d'une politesse détachée. Les clairvoyants, : cependant, se montraient plus revéches, moins eau- i seurs, fermés à toute curiosité. « Notre personnel \ est au complet », ou bien : « Nous avons nos accor- ' deurs. » Ils ne démordaient pas de ces défaites.
Courses sans résultats donc, en dehors des exer- 1 cices d'orientation qui abrégeaient à Savinien la con- î quête de cette ville inextricable où, les premiers ; jours, Arsène et lui erraient, perdus, jetés, comme | des épaves, à une lieue de l'endroit vers lequel ils faisaient route.
En ces randonnées, les grandes voies qui se rami- ^ fient du tronc urbain jusqu'aux quartiers excentriques, enrichissant de repères la mémoire de Savinien, il ne tardait pas à redresser les fautes que son guide lui eût fait commettre, par ignorance, inattention ou foucade. Car déjà, chez celui-ci, l'obstination naturelle, un esprit volontaire et borné, reprenaient le dessus. L'obéissance ne se refusait pas encore, mais regimbait, tournait en bouderies, en lenteurs à répondre, en puériles taquineries ou bien en séditions sournoises du geste et de la voix, signiliant la dépendance et bafouant l'infirmité. Dans cette cervelle obscure de paysan, germaient les tyrannies de la médiocrité qui se croit indispensable.
La lecture, le soir, endormant l'enfant, changeant son ânonnement d'écolier en bredouillement inintelligible, Savinien y avait renoncé, de même qu'à toute conversation. Il ne lui était pas donné davantage de spéculer sur une badauderie engendrée par le dépaysement. Le café-concert, en chansonnant inépuisablement l'arrivée ahurie du provincial à Paris, semble avoir révoqué la propension à s'écarquiller, qui le ridiculisait.
Le petit Le Quiou manifestait ab ovo l'échantillon de ce rural, si différent des villageois fabriqués avec le rebut de la gaudriole. S'il recueillait des impressions, il n'en laissait rien paraître, ne s'exclamait jamais, bâillait aux leçons.
La possibilité défaillant, d'une familiarité dont il sentait l'imprudence, Savinien eût souhaité, chez ce compagnon de tous les jours, plus de vivacité, d'expansion, d'éveil. Mais tel il était dans la rue, à son bras, à sa remorque, lourd de quarante kilos qui se faisaient traîner, tel il était partout, concentré, opposant aux remontrances, à la colère, aux sévices, une inertie de souche.
Quelquefois, pourtant, ce mutisme ne se fondait pas sur la malignité du gamin et l'on ne lui arrachait point une parole... simplement parce qu'il avait la bouche pleine. Car il mangeait sans relâche, dévorait tous vivres à la portée de sa main, tourmenté d'une boulimie dont Savinien se préoccupait, l'estimant peu scrupuleuse sur les moyens de s'assouvir,
« Tu as ton content de nourriture, je ne veux pas t'entendre mastiquer entre les repas. » Et pour obvier aux larcins expliquant la rapidité avec laquelle avait disparu le contenu de deux paniers envoyés par sa mère, il mit sous clef le chocolat, le beurre demisel, les menues denrées qui accompagnaient, chaque mois, le retour de son linge blanchi.
Une fête, la réception de ces paniers, leur déballage dans la chambre close!
Lorsqu'une lettre de Lourdelin ou de Clotilde avait annoncé l'expédition, Savinien discernait du roulement et de l'arrêt de toute autre voiture, le roulement, puis l'arrêt du camion de chemin de fer
devant la maison. Et quel régal pour le tact et l'o dorât ensuite!
A certaines manies d'empaquetage, à la triple enveloppe de toile, de paille et d'osier, se reconnaissait ] l'intervention de madame Dieuleveult. Elle seule i avait pu ficeler ces nœuds compliqués, coudre ces | gros points diligents... Pour l'aveugle, c'était l'a- ] dresse écrite de sa main. Le couvercle sautait, et du \ panier débouché, ainsi qu'un précieux flacon, l'air : natal elïluait, s'évaporait sans hâte, léger, quasi pal- j pable, déployant comme un décor en tremblante gaze..'. Décor de Saint-Brieuc et de la côte bretonne, magique décor dressé par les sens machinistes et surgi de ce linge odorant qu'on eût dit lessivé dans i les embruns, séché aux brises du large ! i
Mais du panier de provisions, le destinataire retirait, | par surcroit, des bénéfices matériels également recher- ! chés et qui l'induisaient, vers la fin de novembre, à ! ne plus prendre à la crémerie qu'un repas sur deux. | C'était un acheminement au mode de subsistance i indiqué par la concierge et qui prévalut définitive- i ment le mois suivant, quand la persistance du chô- I mage enjoignit la parcimonie. j
Savinien se ravitailla. chez une marchande d'arle- ] quins du marché, rue de l'Abbé-Grégoire. Ce fut d'abord Arsène qui s'acquitta, le matin, de cette | commission. Mais on le vit dans la rue et jusque i dans l'escalier, prélever efl'rontément sur les roga- ; tons une part léonine, dont il s'empiffrait avant de ! rentrer, et dès lors, son maître, averti, s'attacha à ; ses pas. !
Une singulière aubaine supprimait cette corvée et | l'en dédommageait.
Un jour qu'ils revenaient, son guide et lui, du marché, derrière eux une voix de femme, à la fois rude et camarade, les interpella.
— Dites-moi les enfants, c'est-y régulièrement que vous vous fournissez ici? Oh! vous pouvez me répondre, je vous connais. Vous êtes des pratiques de la mère Alexandre. Comme je suis, moi, en qualité de cuisinière, une de ses pourvoyeuses habi« tuelles, j'ai ruminé une manière de simplifier les choses. Si vous aviez directement affaire à moi, probable que vous y gagneriez Eh bien! sans
savoir votre budget, je vous propose de vous nourrir pour quatre francs par semaine. Les maîtres où je suis en service ont une bonne table, voilà tout ce que je peux vous affirmer.
Ils ne stationnaient point; tout de suite, elle les avait escortés, en étrangère vraisemblablement peu soucieuse que ce parlementage fût remarqué. Elle poursuivit, pendant que Savinien balbutiait de vagues remerciements :
— De rien, de rien... C'est pas quarante sous de plus par-ci, par-là, qui m'enrichiraient. Avez-vous un fourneau, un poêle, de quoi faire un bout de cuisine, enfin? Oui. Bien. Je vous demande cela, parce qu'il y a des restes qui sont meilleurs accommodés. Des repas froids, toujours, c'est monotone. Fiez-vous à moi. Vous dites : rue Rousselet? Le numéro?
Elle le répéta plusieurs fois, puis : « Je déposerai mes paquets chez votre concierge. >> Et elle s'éloigna.
u Si c'était une mystification? » pensa Dieule- Teult.
L'événementdémentit ses appréhensions. Acompter de ce jour, d'exactes victuailles rassasièrent le ménage, et l'enfant, un matin, lut, épinglées sur des
JJ2 LES EMMURES !
restes de viande et tracées d'un crayon qui, par places, j
crevait le papier, les recettes de la sauce piquante et j
des boulettes de hachis. î
Quant àla cuisinière, comme elle ajoutait a la pre- <.
caution de garder l'anonyme la délicatesse de ne j
point se trouver sur le passage de ses protégés, c'est I
par la même voie détournée que Savinien dut lui j faire parvenir le montant tarifé de sa dépense hebdo-
TTl ?1 (^ A 1T*G
Cette circonstance fortuite, au moment où ses ressources s'épuisaient, conjura la pénurie contre laquelle l'eussent mal défendu l'argent et lesmunitions j de bouche quelui continuait chichement l'assistance j maternelle. Il feignit néanmoins d'en être conforte j et les lettres qu'écrivait Arsène sous sa dictée, aussi j bien que sa correspondance en Braille avec Lour- | delin, entretinrent à Saint-Brieuc l'illusion d'une j sécurité procurée par de convenables acquêts. î
Mais ce fut surtout, à cette époque, dans l'amitié ! loyale de Bruzel que se retrempa le courage de Sa- j
vinien. i
Nouveaux débarqués de province tous les deux, |
naguère condisciples fervents, d'autres affinités en- i
core les rapprochaient. Dieuleveult n'ayant pas i
caché les réels motifs de son retour au jeune moui- :
leur que l'Institution agréait, celui-ci, aussitôt, ra- j
contait comment, à son dernier voyage, lui avaient I
été révélées tout à coup l'étendue et la profondeur de ,
son isolement. . |
Personne à la gare, personne au devant de la voi ^
ture, et, sur le seuil de la petite ferme normande oi j
il était né, le père et la mère insensibles, présenlani
de mauvaise grâce à ses embrassements, l'une, !• i
parchemin d'un visage que la boucheamincie barrai i
d'un pli confondu dans les rides environnantes; l'autre, un menton dont la pelote se hérissait d'aiguilles. Minute décisive qui ancrait en lui l'affligeante certitude d'une sécheresse de fruit identique à l'aridité de l'écorce.
Ses trois frères, eux, aujourd'hui mariés, affectaient de le traiter en étranger, en bourgeois avec qui les empêchaient de frayer ses mains douces, la politesse de ses façons, de son langage, la cérémonie de son uniforme... C'étaient bien les compagnons cruels de son enfance, qui ricanaient: « T'as donc pas mis tes lunettes ? » ce jour que, tombé dans l'âlre où bouillait une marmite, il s'échaudait ineffaçablement.
Mais pourquoi leur en eût-il voulu, quand il avait soi-même quelque peine à se reconnaître dans la Cendrillon que ressuscitait cette scène, dans le souillon qui gardait la maison, y vaquait aux gros ouvrages, à côté de sa mère, finissait les vêtements de ses aînés, — cela, depuis sa naissance en proie à l'ophtalmie purulente d'où provenait sa cécité, jusqu'au détour de la dixième année ?
Etait-ce bien lui, en vérité ?« C'est toi », affirmaient ses parents, tout ensemble pour l'humilier et s'arroger l'honneur d'une transformation dont, cependant, ils n'avaient pas les gants. Car le conseil général et l'Etat, chacunpar moitié, lui constituaient une bourse entière ; la bienfaisance privée payait son trousseau et, plus tard, eùt-il jamais passé ses vacances ailleurs qu'à l'Institution, sans lagénérosité de celle-ci, qui l'envoyait à ses frais au pays, trois fois en neuf ans !
Les Bruzel n'en rabâchaient pas moins des sacrifices imaginaires, — avec un penchant assez vif à les
regretter. Leur fils semblait les avoir moins gênés autrefois, non-valeur appropriée à des usages domestiques, qu'il ne les blessait maintenant, savant, civilisé, réfléchi, — et tout de même inutile, à quoi bon le dissimuler, donner le change? Cette croyance étayail le mépris que leur inspiraient les instruments de ses études. Ils avaient, notamment, une raillerie dense, pour ces pages couvertes de points en relief sur lesquels courent les doigts de l'aveugle. Et la tablette pour écrire le Braille les emplissait de gaieté hostile et goguenarde.
— C'est-y Dieu possible qu'on s'amuse à piquer des papiers que le maître d'école de Saint-Romain ne déchiffrerait mie !
— Mais les gens comme moi privés de la vue, me comprennent.
— Ces gens-là seulement? Alors les autres ne comptent pas... nous ne comptons pas. Va toujours, mon gars. Ça te mènera loin !
Et le levain de leur ignorance s'aigrissait encore d'une sorte de colère contre cette nouvelle maladie de science caractérisée par une éruption de boutons louches, sur les pages qui en restaient grêlées.
Au résumé : « Tout ça, c'est des inventions pour coïonner le monde. S'il réussit, qu'il montre la couleur de son argent », jugeait en dernier ressort la cautèle normande.
— Qu'aurais-tu fait? demande Bruzel à Savinien. Il s'agissait de les désarmer momentanément, de gagner quelques semaines... Ma foi, j'ai avoué mon prix MongroUe et leur en ai abandonné le tiers, cent francs, dont le retranchement pourtant me sera dur, j'en ai peur. Car je ne me suis point épanché davan-
tage, et ils ignorent que, moniteur, je ne toucherai pas un sou à l'Institution et devrai me contenter de l'habillement, du logement et de la nourriture. N'importe. Ils ne sont pas près de me revoir. Aux vacances prochaines, je tâcherai de suppléer un professeur auprès des élèves trop pauvres pour aller dans leur famille. Je serai, au milieu de ces déshérités, moins perdu quelà-has... Je retrouverai en eux comme de petits frères chargés de me faire oublier l'absence des grands !
Nulle animosité n'envenimait ses déclarations. II inclinait un peu vers l'épaule droite le cône de satéte et plongeait l'index dans son orbite, machinalement, telle une écope ayant entrepris de vider l'eau bleue qui submergeait les linges de la cornée.
— Et Sézanne, as-tu de ses nouvelles?
— Oui, répondit Bruzel ; il m'a écrit. Il s'ennuie à Blois, entre sa mère et sa grand'mère, qui font assaut de sollicitude et s'efforcent de refermer leurs jupes sur lui, comme aux jours de son enfance. Elles sont les deux quartiers d'un fruit dont il est le noyau. Mais reprendre l'existence casanière et stérile d'autrefois ; retomber sous la tutelle amollissante que voudrait renouer une tendresse malavisée, il ne le peut pas. Tout plutôt que celai II a donc obtenu de sa famille, soumise à ses moindres désirs et assez riche, d'ailleurs, pour supporter les frais de ce déplacement, qu'elle vînt habiter Paris avec lui, au mois de janvier. Quant à ses projets, je n'en sais rien.
Sur le chapitre des anciennes caramaderies, ils ne tarissaient pas.
— Et Merle, tu t'en souviens ?
Si Savinien s'en souvenait I Ce garçon, c'était l'élourdissement et la joie de leurs premières années
d'Institution. Ah! son arrivée boulevard des Invalides, en 1872 ! L'odeur, le grasseyement et le vocabulaire de faubourg qu'il apportait dans les classes, accréditaient bientôt une histoire sur laquelle au surplus il aimait à s'étendre. Il avait huit ans déjà, quand il s'était, en jouant, planté dans l'œil une des alênes de son père, cordonnier et concierge, rue des Tourelles, d'une villa appartenant au bienfaiteur providentiel que suscitaient les conséquences de l'accident.
Un original et un monsieur influent, ce bienfaiteur qui, frappé des aptitudes extraordinaires du gamin pour la musique, le sauvait de la rue et du trafic en lui faisant accorder, à force d'instances, une bourse de l'Etat.
Jusque-là, en effet, l'aveugle avait recruté ses professeurs parmi les locataires de la cité bellevilloise, une population flottante composée de musiciens ambulants, de chiffonniers, de mendiants par vocation et d'industriels par nécessité, exerçant ces métiers desquels le vulgaire dit que trente-six équivalent à quarante malheurs.
Un virtuose en détresse avait, le premier, mis son maigre violon aux mains de Merle ; et c'était ensuite sur des instruments hasardeux et fatigués que, sans leçons presque et dénué de solfège, l'enfant retrouvait les airs une ou deux fois entendus.
Il avait eu de la besogne en 1870 et 1871, à cette époque où la Littérature et la Chanson régénéraient de compagnie la Patrie défaite et préludaient aux sûres revanches de l'héroïsme sédentaire. Aussi le répertoire introduit à l'Institution par Merle, était-il copieux et varié. De longs mois durant, les classes, à son instigation, versaient le sang du dernier cuiras-
sier, célébraient la feuille qui pousse à l'arbre de la liberté, intimaient: « Vous n'aurez pas l'Alsace et la Lorraine ! » ou bien : » Ne dansez plus, des Français dorment là ! » et autres croassement vers des champs de bataille encore chauds.
Tous les antécédents du nouveau, d'ailleurs, se resserraient dans le récit animé qu'il faisait de la petite fête organisée par ses parents à l'occasion de son entrée à « l'Hôtel », disait le père, comme il eût parlé de l'Hôtel-Dieu ou de l'Hôtel des Invalides. D'exubérantes tournées avaient arrosé les adieux des locataires de la villa, partagés en deux camps : les partisans de l'internat etles gens qui ne pardonnaient pas à l'heureux possesseur de ce titre de rente — un aveugle authentique — d'en aliéner la jouissance, d'autant que le doute avec lui n'était pas possible, la vacuité de l'orbite certifiant, par miracle, une irrévocable cécité.
Ceux-là, de faux infirmes qui vivaient de plaies artificielles et ne tiraient rien de leur propre fonds, jalousaient les époux Merle, blâmaient leurimpéritie, le gaspillage de leurs droits... Le concierge avait beau se défendre : « Enfin, pendant huit ans, c'est pour nous un fardeau de moins et quand l'Hôtel lâchera son pensionnaire, un métier lucratif aux doigts (on nous l'a promis), le temps perdu sera vite regagné. »
— Qu'en savez-vous ? répliquaient les sceptiques. Tout ça, c'est du battage. Un bon tiens vaut mieux que deux tu l'auras. Qu'est-ce que l'instruction ajoutera à l'œuvre de la nature? L'a-t-elle pas assez avantagé comme cela? Que vous faut-il de plus? L'écriteau? Pas besoin ; il n'a qu'à se montrer. Ah ! si vous aviez voulu nous le confier !
« On a bien rigolé tout demême ! «résumait le jeune élève.
Ils'échappait de ses confidences, des regrets, une nostalgie du trottoir d'abord si violents qu'on jugeait prudent d'espacer ses sorties. Les parents, à qui cette mesure de discipline évitait des dérangements, accueillirent cette mesure avec faveur, ne réclamèrent leur fils qu'aux grandes fêtes. Et malgré cela, Merle, difficile à mater, donnait de la tablature à ses maîtres, entremêlant les offices en musique, lorsqu'à son tour il touchaitl'orgue, d'impertinentes variations sur la chansonnette en vogue.
On l'avait gardé néanmoins, car il rachetait cette indépendance de caractère et ce frelatage profane, par beaucoup d'exécution, sinon d'art.
Comment ne pas se souvenir de Merle !
— Tu l'as rencontré ? demandait Savinien.
— Oh ! deux minutes... répondit Bruzel. Ils traversaient la cour de l'Institution, son père et lui, en se disputant. Ils sortaient de chez M. Regnaucourt à qui le cordonnier, parait-il, a fait une algarade. J'ai appris à Merle ton retour. Il s'est écrié : « Ah ! ma vieille coterie a rappliqué... Chouette! J'irai lui secouer les phalanges. » Quel drôle de type ! Il nous a quelquefois bien amusés. Mais l'imagines-tu organiste, dans une église?...
Dans la seconde quinzaine de décembre, un matin, Savinien achevait de s'habiller, quand un frôlement précédant, à sa porte, les coups qu'on y frappa, lui fut l'indice d'une visite d'aveugle. Il ne s'était pas trompé; une voix connue s'informa :
— Dieuleveult... c'est bien ici?
— Mais oui, quelle surprise 1 Tu as un guide? Bon.
Arsène va jouer avec lui sur le carré pendant que nous causerons.
Changé, Merle l'était déjà par quatre mois de séjour dans sa famille. La rue l'avait repris : ses pieds et ses paroles, qu'il traînait ensemble, déposaient à cet égard concordamment. Un abandon de toute la personne dénonçait les flânes, l'oisiveté acceptée, les stations dans les débits. Et l'on eût dit que la gorge recelait une éponge où les mots, en la franchissant, s'humectaient.
A la première question de Savinien, il dégoisa : — Ce que j'ai fait depuis que nous nous sommes quittés? J'ai cherché du travail, parbleu! et daredare, car le soir même de la distribution des prix, le patron groumait. Ne se figurait-il pas que j'étais casé? Qu'avait-il gagné à me laisser en pension jusqu'à vingt ans, si je lui retombais sur les bras? De la frime, alors, cette instruction musicale et le reste, qui devaient me nourrir? On se foutait de lui ou de moi. Il a cependant attendu la fin des vacances, mais dès la rentrée, il s'est mis sur son trente-et-un et m'a emmené chez M. Regnaucourt. Ahl ça chauffa... « Si c'est au président de la Société de placement et de secours que vous vous adressez, a déclaré l'autre, je vous écoute ; mais le directeur de l'Institution, si c'est sur lui que vous rejetez vos griefs, n'a point qualité pour les recevoir. L'Etat, dont je suis ici le mandataire, se charge, non pas de pourvoir les élèves, mais de les instruire. Il y a une nuance. Si j'interviens, c'est uniquement au nom de notre Société, toute prête, le cas échéant, à aider votre fils de ses deniers. Elle le proposera, en outre, pour l'un des premiers buffets d'orgue vacants, en province; et s'il a la chance de plaire au conseil d-e fabrique... » Tête
des vieux ! Je les connais, ils s'étaient dit : « Le fiston va nous arriver avec un bon métier et des appointements qui feront bouillir la marmite. Il ne peut pas se passer de nous. » Le coup de la province les défrisait. Le patron a donc tiré dignement sa révérence au directeur, sous prétexte que ses principes lui interdisent de peloter les calotins. Tableau! Rien à espérer de ce côté. Ma foi, j'ai saisi ce qui se présentait : un bal rue des Canettes, deux fois par semaine, et des soirées dans le sous-sol du café des Négociants, boulevard Sébastopol. Enfin, j'avais encore déniché une Société, qui se réunit le dimanche soir, au Palais-Royal, mais à la même heure que mon bastringue, malheureusement. Tout de suite, j'ai pensé à toi. C'est plutôt ton affaire que la mienne. Ou exige deux choses : un peu de viagnes et des pelures propres.
Ces obligations décidèrent Savinien, d'abord méfiant, à approfondir des ouvertures dont l'opportunité éclatait. Quels étaient : le cachet du pianiste, les habitudes de la Société, le monde qui y fréquentait?
— Le cachet est de 5 francs. La Société s'appelle : la « Franche Gaîté Gauloise», un fameux titre, hein? pour des gens qui triment toute la semaine, petits employés de commerce et de banque, couturières, fleurs et plumes, le bureau, le magasin et l'atelier. Le président est caissier dans une maison de gros, rue du Mail. Tous les dimanches, de huit à dix, dans les salons du café Hollandais, rue Montpensier, « spectacle discret, choisi et châtié, dédié aux gens de goût et réservé aux familles ». Ce n'est pas moi qui le dis, c'est le programme. De dix heures à minuit, sauterie. Pendant le carnaval, la Société donne un bal costumé qu'elle te paye 20 francs.
— C'est que je ne sais pas de musique de danse, objecta Savinien.
— Diable! faut pourtant leur verser des valses et des lanciers, comme s'il en pleuvait! Une idée! Le sous-soldes Négociants est libre l'après-midi. Ony répète les pièces que jouent les amateurs. Viens me trouver là. Il y a un piano. Avant huit jours, tu fabriqueras, comme moi, plus de quadrilles que les guibolles de tes clients n'en pourront consommer. Ah! c'est le quadrille sur des airs connus, et non pas le motet, qu'aurait dû nous enseigner le père Gilquin !
Ils bavardèrent encore un long moment; et, comme près de se séparer, ils prenaient rendez-vous :
— Tu demeures toujours, avec tes parents, rue des Tourelles "^ interrogea Savinien.
— Hélas I déplora Merle sincèrement, la villa où j'ai passé mes meilleures années va disparaître; on construira, sur son emplacement, des immeubles de rapport. Les vieux ont maintenant une loge faubourg du Temple. Je couche dans une chambre inoccupée, au sixième. Mais c'est fini de rigoler. Le patron a a acheté une conduite ; la mère n'ose pas me soutenir hardiment, de peur qu'il ne tape dessus; et ce sont des scènes continuelles à propos de tout, du pain que je mange, des cachets que j'écorne, des absences que je prolonge, de l'argent que j'ai coûté... (la Ville m'a fourni mon trousseau). C'est au point que j'ai renoncé à jouer du violon dans la loge, auprès du vieux, parce qu'il m'injurie en poissant son fil et s'esquinte, dit-il, le tempérament, tandis que mossieu — (mossieu, c'est moi), se la coule douce en cultivant des arts d'agrément.
« Ahl si je la regrette, la rue des Tourelles! La
cité, elle est démolie pour moi, il y a beaux jours ! Oui, les années d'après mon accident, aveugle, je la revoyais : les masures, plutôt de grandes cabanes à lapins, à droite, et les jardins, en face, oii poussaient surtout des immondices, des tessons, des gravats, des loques... Je revoyais le proprio, mon protecteur, qui venait toutes les semaines toucher ses termes, le revolver au poing, et enlevait lui-même les portes €t les fenêtres des locataires qui ne payaient pas... Puis les couleurs sont allées s'affaiblissant, puis les formes... Longtemps encore elles se ranimèrent dans le sommeil, le rêve, étrangement exactes et vivantes... Mais aujourd'hui les images s'éteignent dans mon cerveaa, de rares perceptions visuelles y subsistent, et, que je dorme ou veille, la diversion des souvenirs, je ne l'ai plus!...
Il était debout, pathétique, le geste, la voix, l'allure, l'élocution, corrigés par une émotion intérieure Et il y avait comme un peu d'eau, au fond
de l'orbite en cuiller que sa tête haute renversait.
— Pourtant, insista Savinien, si une église de province...
— Allons, tu me connais, interrompit vivement Merle. Crois-tu que les prêtres m'auraient à la bonne? Peut-être, après tout, le père a-t-il raison; il ne m'a pas fait l'échiné assez souple. Maintenant... s'enterrer... la province après l'école, non! J'aimerais mieux...
II ne dit pas ce qu'il aimerait mieux. Le bruit d'une bataille où des voix perçantes se fusillaient de gros mots, attira sur le palier Dieuleveult et son ami. Leurs guides, tels deux chiens pendant que leurs maîtres jasent, avaient commencé par se flairer, se caresser, rivaliser de gambades. Puis un litige obscur
les divisant, ils se frottaient rudement le museau, s'administraient une verte et réciproque tripotée.
Les aveugles s'interposèrent. Le sujet de la querelle?
— C'est un sale gas de Paris! dit Arsène.
— C'QSt un sale pédezouillel dit l'autre.
Et le silence embarrassé des jeunes gens, devant .cette libre opinion de leurs conducteurs, impliquait une solidarité naturelle et partiale.
Dans le brouhaha de l'arrivée, des bonjours, des installations, le piano disperse en gerbes une valse de Schuloff. C'est le dernier soir des grandes eaux pour les invités et les membres de la F. G. G. Déjà les fenêtres du Salon s'ouvrent sur le jardin du Palais- Royal; avril finit; un filet d'air oblique frôle les nuques et leur est doux comme une approche galante. Les girandoles d'accords se précipitent, retombent, s'éteignent... La sonnette présidentielle tinte aussitôt, et pendant qu'un olibrius se rue sur le clavier pour, d'un index solitaire, familiariser Savinien avec l'invraisemblable ton dans lequel il prémédite de chanter, une voix proclame, après avoir ordonné le silence :
— M. Camille : Les Rameaux.
L'amateur sévit. Des sons criminels, condamnés à une détention perpétuelle, fracturent le larynx, envahissent tumultueusement le préau de la bouche et s'évadent. Il en est que la captivité a exténués ; d'autres, au contraire, s'attestent leur vigueur par de téméraires prouesses; et certains enfin, rattrapés,
s'étranglent au passage et râlent, malgré les signaux du canot du secours où rame désespérément l'accompagnateur consterné.
Couples légitimes et faux ménages, jeunes coqs et vieux dindons. Caisse et Comptoir, Gros et Détail, ingénuités suspectes et vertus dûment chaperonnées, fraternisent autour de la Chanson française. C'est l'inusable brosse à dents que se repassent, d'homme à femme, les sociétaires. Et Savinien aurait à peine le temps, chaque fois qu'elle a servi, de rincer cette brosse dans quelques gouttes de ritournelle, si l'engouement du public pour le nettoyage sec avec le monologue, ne rendait assez souvent les soins du pianiste superflus.
Il essaie d'abstraire son esprit. En vain alternent, sur la petite scène au bas de laquelle son instrument est amarré, la grivoiserie et le patriotisme, l'idylle et le poivrot. Il ferme l'oreille à ces inepties, tandis que, dans l'enceinte de son crâne, maintes préoccupations délibèrent. Mais il a beau se calfeutrer, à chaque instant un éclat de prose ahurie, un vers incongru, cognent à l'huis et Tentre-bâillent.
« La médiocrité des relations qu'il s'est créées depuis quatre mois, va-l-elle compenser la suppression de son cachet hebdomadaire? lien doute. Quel été aride lui présagent alors le louis exact de sa mère, les accords à un franc et un franc cinquante que lui procure un facteur et les deux leçons de piano à vingtcinq sous la séance, que font donner à leurs enfants des membres de la Franche Gaîté Gauloise?... »
Je viens de perd' ma pauvre tante, Je viens de la mettre au cercueil, Eir me l'ail une petit' rente, Qui m' permettra d' porter son deuil.
« Devra-t-il forcément, pour payer son loyer et vivre, recourir à sa famille ou à la Société de Placem.ent, laquelle tarde bien à justifier son titre? Ne se serait-il donc imposé tant de privations que poiir en arriver à cette capitulation dont sa fierté saigne? Tout l'hiver, il s'est couché à huit heures, afin d'écono- 'miser le chauffage et la lumière qu'une lecture à haute voix eût nécessitée. Et il pousse maintenant la sobriété jusqu'à demander sa boisson des repas au marc de café ajouté par la cuisinière à de constantes provendes...»
Il était un grand mur blanc, nu, nu, nu, Contre le mur une échelle, haute, haute, haute, Et par terre un hareng saur, sec, sec, sec.
« Non, la plaie du budget n'est pas là. C'est à la chaussure qu'il juge du nombre de kilomètres que représentent, par exemple, les pianos en location accordés à domicile, le facteur se choisissant surtout un auxiliaire quand ses clients demeurent loin. Quatre lieues et une heure de travail pour trente sous ! Hier encore, il a ainsi traversé Paris, aller et retour, et ce matin, réveillé le premier, penché hors du lit, il ramassait, l'un après l'autre, les souliers d'Arsène et les siens, les parcourait d'une main inquiète, en scrutait les avaries, les intentions malignes... »
Ne mangez jamais d'écrevisses, En cabinet particulier!
Coup de sonnette. Entr'acte.
Savinien l'appréhende comme un viol moral. Ce sont dix minutes accablantes. Pendant quç se cherchent et s'assortissent les vis-à-vis, à travers la
salle déblayée, des personnes bienveillantes et désœuvrées assiègent le pianiste, l'abreuvent d'intérêt, de compassion, d'imporlunité.
Les mères, d'abord, les dames trop mûres pour être sans danger gaulées par la danse, balancent mollement leurs fruits sur son repos résigné. Celleslà, comme en mission délicate et remplissant un devoir, apportent dans leur indiscrétion l'autorité de l'âge et la rancissure du sentiment.
— C'est de naissance ? Quelle chose extraordinaire ! Votre pauvre mère doit avoir bien du chagrin. Vous la possédez encore?
Au jeu des controverses, parfois, ce brelan tombe :
— J'aimerais mieux être sourde,
— Moi, paralytique.
— Moi, morte...
Muette... pas une n'affronte cette redoutable éventualité! Et les questions bêtes, hardies, blessantes, de s'acharner, comme si, à plaindre en l'aveugle l'abolition d'un sens, les commères jouissaient doublement de l'activité unanime des leurs.
Déjà cette remarque a frappé Savinien: la voix des clairvoyants, quand ils s'entretiennent de sa disgrâce, part d'une poitrine dilatée, prodigue explosivement les témoignages de vie et de validité. Tels des casaniers, douillets et repus, dont le bien-être s'exalte à s'attendrir sur les malheureux que l'hiver, au dehors, persécute.
L'exclamation méritée de l'aveugle du Puiseaux : « Pourquoi ne vous étonnez-vous pas aussi de ce que je parle? » Dieuleveult n'ose, cependant, en cingler les fâcheux. L'encouragement du président leur assure Timpunilé. N'est-ce pas de lui, eu effet, cette déclaration explicite qu'a surprise et rapportée
LES EWMLRÉS 127
Arsène? « Un aveugle au piano, pique la curiosité des gens qui ne dansent pas et leur est une distraction.»
L'empressement du public à lui donner raison semblerait même indiquer que l'habile directeur, pour augmenter les garanties et faire valoir son goût, présenta cet échantillon de cécité comme le seul qui ne défigure point.
Aux femmes donc, les hommes succèdent sans que Savinien proteste. Ils sont ordinairement obscènes et badins, s'enquièrent de ses appétits charnels et des obstacles qu'en rencontre la satisfaction, avec une insistance brutale et précise. Ils veulent savoir si la perte de la vue lui confère auprès des filles quelques privilèges enviables ou bien si elle élimine au contraire un piment, de la matière amoureuse dont ils sont pétris.
Le bal commençant ne dépêtre Savinien que des plus jeunes. Les vieux l'entourent et, aux pauses, reviennent à la charge, l'haleine rapide, tisonnés par des jambes qui les heurtent, des coudes qui les défoncent, et souhaitant l'éventoir des jupes sur leur poussier de convoitises.
« Voyons, là, entre hommes, vous pouvez bien nous dire... Comment vous traitent-elles? En avezvous pour l'argent ? »
Quand les paillards font trêve, Savinien n'est pas moins enveloppé de luxure et de chuchotements. Derrière lui, avec la complicité de l'air mou, les tentations se trament. Des épaves humaines viennent sans cesse battre son dos, rejetées, croirait-on, par une mer mauvaise. Et n'en est-ce pas une, aussi bien, cette épaisse atmosphère où sautent, au coup de partance, les couples embarqués, l'homme à la barre, tenant, comme on le tient dans le peuple, le
bras étendu de sa danseuse, tandis que de celle-ci la queue de robe en gouvernail sépare des vagues de chaleur.
Ces remous, Savinien les respire, y plonge, en émerge, ruisselant. Des minutes, le piano secoué, vacille ; les touches, liquides, se dérobent et coulent sous ses mains qui flottent. Mais des débris remontent auxquels elles s'attachent, semblables à des poulpes dont les tentacules, pompant le son, ne lâchent pas leur proie.
Au sortir de ce bain de lubricité, la rue nocturne le dompte et le purifie, soit que son visage et ses oreilles se déchirent aux buissons de la gelée, soit qu'il boive l'apaisement dans les larmes dessalées de la pluie.
Al'enfièvrement de ces soirées concouraient encore les perplexités d'une attente toujours déçue.
Sevré, par son nouvel emploi, des reposées dominicales chez les dames Leybre, il avait, au début, dans l'espoir qu'elles y fréquenteraient, prôné la Gaîlé Gauloise, le caractère familial et privé de ses réunions, de ses concerts. Puis, renforçant l'insinuation, il se flattait d'obtenir pour ses amies une invitation permanente, et comme on ne le pressait pas de la solliciter, il s'était enfin décidé à la faire envoyer d'office rue Méchain. Il se reprochait aussitôt cette hardiesse et l'expiait en suspendant ses visites. C'eût été conscience à lui, que de les continuer sans se résoudre aux rétractations où l'avait acculé son éloge excessif d'un plaisir vulgaire et saugrenu. Il devait aux deux femmes la vérité. Mais le désappointement qu'il en aurait tiré, le retenait delà dire.
« A quoi bon, d'ailleurs, puisqu'elles ne viennent
pas? » s'alléguait-il. Commode faux-fuyant qui ne l'empêchait point de se demander, chaque fois qu'il s'asseyait au piano : « Viendront-elles ce soir? »
La voix d'Annette, son parfum, cessés depuis six semaines, lui manquaient. Il ne les désirait encore que comme de bonnes choses régalant son odorat et son ouïe. Il était le jouet de voluptueuses puérilités, et l'obsession même par laquelle leur empire s'affirmait, n'outrepassait pas celle que lui causaient, naguère, des musiques entendues à l'Opéra, au Conservatoire ou chez Pasdeloup, dans la loge réservée à l'Institution. Quelques mesures initiales lui suffisaient alors pour recomposer un long morceau, un chapelet mélodique par ses lèvres ensuite défilé. Pareillement aujourd'hui, pour que la voix, la petite voix acidulée, restât fraîche dans le cellier de sa mémoire, il n'avait qu'à répéter avec l'intonation scrupuleuse, un parisianisme : « Vous ne voudriez pas!.,. » dont la jeune fille était coutumière. La prononciation de son nom : Annette, possédait une vertu évocatoire analogue. Il appartenait à cette voix, comme à une serrure sa clef. Nulle autre n'eût ouvert le secret des inflexions qu'il ouvrait. C'était le Sésame grâce auquel Savinien retrouvait à son gré, dans leur ordre harmonique et l'intégrité de leurs nuances, les doux verbiages que sa ferveur thésaurisait.
Mais sans doute ces phénomènes de rétentivité sont l'exclusif privilège des sens supérieurs, car, isolées, les impressions de l'odorat échappaient à la concentration mentale qui les eût vivifiées, sous forme d'idée, et l'absence prolongée de la sensation produisait chez Savinien l'amnésie du parfum.
Aussi appelait-il surtout l'éclosion du débile et
cher lilas, dans la touffeur du bal. Il se vantait de le sentir fleurir, de marcher vers lui, si timide, à travers les vinaigres héroïques, les eaux effrontées, les suints... Et il lui arrivait, au piano, tout à coup, d'éteindre un quadrille, d'amortir une valse et de pencher la tête, afin d'ouïr plus distinctement l'odeur ressemblante qu'une fausse alerte lui signalait, lointaine, au bout de la salle.
— Allons, elles ne viendront pas encore aujourd'hui !
Erreur. Venues, elles attendent, immobiles derrière lui, qu'il ait fini de concasser ses petits tas de .; notes. Quand l'éclat des dernières s'est éparpillé sur les danseurs :
— Ah ! vous leur faites bonne mesure! dit madame Leybre.
— Comment, vous étiez là?
Il se tance à part soi de ne les avoir point devinées. Mais une indication l'excuse et l'innocente. « On étouffe ici! » Et cette exclamation d'Annette, accompagnant le déboulonnement de son manteau, c'est, à l'instant, comme une fenêtre béante sur le jardin où s'épanouit la fleur préférée. Lestement, Savinien en pille les arômes, si vite fanés, quelque subtil que soit le toucher de la muqueuse.
— Que de venez- vous? Pourquoi ne vous voit-on plus?
Il prétexte des leçons, un emploi rigoureux de tout son temps.
— C'est dommage, reprend madame Leybre ; certainement vous allez faire fi de la proposition d'Annette. Oh! peu de chose... Voici : elle a, pour tromper sou impatience, accepté l'intérim d'une sous-
maîtresse, dans un pensionnat de l'avenue d'Orléans. Il y faudrait accorder le piano. Elle a pensé à vous.
— Oui. C'est bien dans vos attributions courantes? confirme la jeune fille, d'un ton que surit imperceptiblement une parcelle de dédain.
Mais que pèse cette goutte dans le breuvage délicieusement aigrelet de sa voix!
L'apparence que celle-ci lui puisse être une fois de plus versée entraîne le consentement de Saviuien.
— Restez, implore-t-il, nous partirons ensemble, A leur tour, elles acquiescent. La conversation se
renoue, pendant les cinq minutes de répit qu'a le pianiste entre deux trémoussements. Il hasarde, tant la gaillardise environnante inquiète sa responsabilité:
— C'est le dernier bal de la saison. Le concert qui l'a précédé vous aurait plu davantage... à moins que vous n'aimiez la danse...
— Ici? Vous ne voudriez pas! s'écrie Annette, avec un rire flùté, dans le haut de la tête, un rire qui semble être l'essence de sa voix volatilisée.
« Vous ne voudriez pas! » Savinien déguste cet extrait. Peu lui importent les raisons que donne de sa répugnance l'interlocutrice : monde vraiment trop mêlé... soieries et madapolam... Public des trains de ceinture, les dimanches d'été... Courses d'Auteuil et bois de Vincennes... « Vous ne voudriez pas ! »
Ah! certes!... Il sirote ce refus, qui serait vulgaire sur d'autres lèvres, — telles ces liqueurs dont la saveur dépend du verre qui les réchauffe.
A minuit, ils s'en vont tous les quatre, à pied. Et par les rues sonores où les pas ont un langage et les voix une pudeur, dans Tair moiré de frissons, Savi-
nien absorbe à pleins pores le printemps qui se ''■ révèle et l'investit. i
Le matin de mai qu'ils s'acheminèrent vers l'avenue ] d'Orléans, Arsène boudait, son maître ayant exigé ' que leur toilette fût l'objet de soins exceptionnels. ]
Tous les jours, le débat recommençait, mais d'ha- ' bitude l'enfant s'en tirait avec un coup de brosse, 1 l'arrosement d'un coin de serviette, car il montrait ] pour l'eau une insurmontable aversion. Les mains \ seules, Savinien obtenait qu'il les lavât avant chaque ♦ repas, de manière à rassurer tout au moins un appé- i lit justement ombrageux. Le corps, le visage même, en dépit d'objurgations véhémentes, contestaient la nécessité d'un quotidien récurage.
— Je gage que tu as les oreilles sales.
Et le jeune Le Quiou de répondre, son accent de terroir déjà modifié par sept mois de Paris : j\
— Quand j'vous dis qu'a sont nettoyées, là! V'nez- ! y voir, si vous ne me croyez pas ! j
Son patois aussi, troqué contre l'argot de la rue, | décelait des rencontres, des camaraderies ébauchées 1 à l'heure des commissions. Il faisait peau neuve. Les I menaces de plainte à ses parents, de renvoi, ne re- , fréuaient plus une insubordination croissante. Le | sentiment de son importance émoussait la crainte, j et c'étaient, au moindre reproche, à propos de tout et i de rien, des taquineries, des ruades et cette pire i obstination s'étayant du témoignage de ses yeux, ; réputé infaillible. |
— Ah! ça, tu me traînes à la course... Qui nous i presse? j
Depuis qu'ils étaient dehors, en effet, Arsène, \
attelé à son compagnon, donnait du collier, tête baissée, comme un ambulant dans les brancards de sa petite voiture. Il ralentit le pas ; mais il avait d'autres tours en réserve. Sachant impatienter Savinien, il joua bruyamment des mâchoires.
— Qu'est-ce que tu manges?
— Du pain.
C'était toujours du pain. Mais le drôle mentait, ne se rétractait ordinairement que pris la main dans le sac ou fouillé. Ce fut le cas. Et stupéfiant, cette fois, était le contenu des poches que gonflaient toutes sortes de comestibles, pêle-mêle : quatre-mendiants, réglisse, gâteaux secs, pruneaux, olives, concombres et jusqu'à des grains de café et des pâtes d'Italie.
Evidemment, ces provisions grugeaient l'épicier à la porte de qui le gamin les avait chipées. Interrogé, il nia, sans néanmoins faire connaître la provenance des denrées.
— Toi, tu sortiras de la maison entre deux gendarmes, prophétisa Savinien.
L'autre alors : — Y en a pas. Ici, c'est des sergots.
Et du boulevard Montparnasse à Montrouge, l'aveugle eût butté partout où la chaussée interrompt le trottoir, si les embuscades de l'air, à l'intersection des rues, n'avaient souvent réparé l'inattention sournoise et rancunière du guide.
Avenue d'Orléans, après la maison de retraite de La Rochefoucauld, Arsène lut enfin, au-dessus d'une porte : Institution de premier ordre. Préparation AUX EXAMENS. C'était là. Ils entrèrent, foulèrent d'abord le pavé d'une cour, puis, vingt pas plus loin, le sol nu d'une allée qui traversait des jardins. Il avait plu, le matin ; la langue fraîche des feuilles, à tra-
vers les losanges du treillage, léchait la main des| passants, et de courtes averses descendaient sur eux! des arbustes bercés par de pétulants moineaux.
Tout à coup, aux deux tiers du défilé, les lilas! soupirèrent. Leur souffle était à ce point humide el\ tendre qu'on l'eût dit également tombé des branches,! dans les capsules de pluie qui s'écrasaient sur lai peau et l'imprégnaient. Mais en Savinien seul la! pénétrante odeur réveillait une odeur aimée, con-j forme, à laquelle l'autorité de cette orchestration! soudaine et touffue imprimait décidément le carac-i
tère d'un leitmotiv annonçant l'approche d'Annette.j
— De la part de mademoiselle Leybre? Bien. Elle-| même va venir vous installer. |
Ils attendirent un moment au parloir. A droite, I sur des cordes vocales par la plus frêle enfance ten-i dues, dansaient gauchement les sept substantifs ecl ou qui prennent x au pluriel. A gauche, un organt i abandonné aux désordres de la mue, énumérail i les grands affluents de la Loire : Allier , Cher i Indre, Vienne et Maine. Des deux côtés, de tempj i en temps, une règle , à petits coups précipités i admonestait. j
— Voulez- vous, je vous prie, me suivre, monsieur j Voici justement l'heure de la récréation, je pourrai m'occuper de vous.
Sur les traces d'Annette, ils s'avançaient mainte-;'! nant dans un étroit couloir, et c'était, pour Savinienâj comme une allée prolongée qu'embaumaient auss des lilas, mais secs, pulvérulents, difl"érents en cel de ceux qui bordaient les jardins.
llespires-en sur moi l'odorant souvenir I
chantait, dans le sillage de la jeune fille, le vers charmant de Marceline Desbordes- Valmore.
Une porte poussée, quelques pas encore et Dieuleeeult se trouvait au milieu d'une pièce dont les tapis et les tentures ne lui permirent pas d'apprécier, même approximativement, les dimensions. Il en demeura un peu désorienté, hésitant, comme les jours où, pour expliquer un appauvrissement de sensibilité dont le tact lui fournissait le terme de comparaison, il disait de ses oreilles qu'elles avaient des gants.
Par surcroît, une nichée de fillettes se répandit des classes dans le jardin. Annette ouvrit une fenêtre pour les surveiller ; et l'on entendait leurs ébats d'espiègles bestioles en liberté, leur gazouillis animant une ronde :
Faites à petit saut, L'alouette, l'alouette.
Faites à petit saut L'alouette comme il faut.
Au piano, où l'avait conduit Arsène, Savinien retrouva contenance et, du bout de ses doigts légers, dissémina au dehors un peu des arpèges et des gammes dont le grand coffre de bois était plein. Et voilà que, telles des poules appelées au grain par la fermière, les fillettes, oubliant leur jeu, se rassemblaient sous la croisée, gourmandes et suspendues. Sur l'ordre d'Annette, elles s'envolèrent. Il n'en resta qu'une, becquetant sur le parement d'appui et cherchant à se hausser, pour voir.
— Il est bien vieux, n'est-ce pas? bien fatigué, fit l'institutrice, tandis que l'accordeur, comme on |reconnaît aux dents l'âge du cheval, examinait les ;touches déchaussées, branlantes. Elle ajouta: « C'est
celui sur lequel les élèves étudient et il y en a huit i
qui s'y relaient tous les jours. » ]
— Oui, il est malade, répondit Savinien, débarrassé ! par Arsène des harnais, à mesure qu'il en dépouillait ] l'instrumeût. Puis l'ayant ausculté, il l'opéra. !
Le coude gauche posé sur le chapeau des étoufïoirs, < il plongeait dans le corps du piano sa main ren- ' versée, armée du coin que son aide avait détaché de \ la trousse. La spatule glissait avec aisance entre les ! cordes, isolant celles sur qui ne retombait pas le i marteau. Non moins avisée, la main droite allait de la note frappée aux chevilles, que la clef successivement crochetait. Et les cris du patient ne disconti- i nuaient que pour repartir, l'instant d'après, plus aigus. Ils donnaient le ton aux fillettes qui s'égosillaient à l'attraper, en cadençant dans le jardin une ronde nouvelle :
Qu'est-c' qui passe ici si tard, I
Compagnons de la Mai'jolaine, i
Qu'est-c' qui passe ici si tard, j Gai, gai, sur le quai.
Puis un silence amplifia l'espace autour du prati- j
cien. Alors, l'haleine des lilas qui semblait s'exha- \
1er de mille bouches anonymes, Annette, en parlant, j
l'assuma. *
— C'est la fin de la récréation; rien ne vous déran- géra plus. Je rejoins mon troupeau. '
— Combien vous devez avoir de peine à vous en ] faire obéir! dit Savinien pour la retenir, au moins ^ le temps dune réplique. I'
— Eh bien ! non. Je vois des sous-maitresses ij perdre de leur prestige en tirant des oreilles, des 'î cheveux, en distribuant des chiquenaudes... toute la II
misère des répressions grossières enfin. Je ne m'y abaisse jamais. Je maintiens la discipline parmi mes gamines, savez- vous de quelle façon? Simplement en les menaçant de la pointe d'une épingle. J'en ai toujours à mon corsage. L'appréhension delà douleur physique est telle, chez certaines, que mon geste suffit pour leur faire sentir la piqûre — illusoire, cela va sans dire. Comprenez-vous?
Certes, il comprenait, car, suppléant le mouve ment, capable do n'impressionner que les clairvoyants, la voix de l'institutrice avait dardé, une seconde, à travers sa mince étofîe, l'épingle qui blessait, à distance, l'ouïe de Savinien.
Ce fut triste comme une trahison. Et Annette n'était plus là qu'il en souffrait encore sourdement dans sa chair, doutant presque, à l'exemple des fillettes, que la piqûre fût imaginaire.
Mais les bourdonnements de la ruche au centre de laquelle il travaillait, dissipèrent ce malaise. La maison tout entière bruissait de récitations, frissonnait de babils. Les murs n'avaient point d'oreilles, mais des lèvres... des lèvres qui répétaient confusément une leçon trouble ou bien atténuaient le fausset isolé d'une petite fille. Pais la voix même d'Annette, apaisant ces murmures, habita la paroi. Elle en sortait filtrée, ainsi que d'une fontaine, par filets brisés, par phrases démembrées de dictée écolière . Et chaque gorgée que buvait Savinien, s'épurant des sels qui la lui avaient tout à l'heure rendue suspecte, c'était de la possibilité du mélange qu'il doutait maintenant.
La stupidité de sa tâche l'affligea davantage. Il se hâta. Des dessus, notamment étrillés, il descendit aux basses, les pansa, bouchonna les trois bombardes,
et moins soucieux d'essayer le poussif instrument que de montrer à Annette l'écuyer, sous le palefrenier et le vétérinaire, il piqua des deux. Le piano hennit, le pauvre piano de manège... Cravaché d'accords et sous les doigts experts qui l'éperonnaient, docilement, il caracola le premier solo du concerto en fa mineur, de Chopin. Il s'arrêta net, quand Savinien éventa la présence désirée, car il avait peur d'être empêché d'en jouir par la poussière de sons qu'il soulevait.
— Un de vos morceaux de concours ? dit mademoiselle Leybre.
C'était vrai. Il en fut mortifié, devinant qu'elle le soupçonnait de ne savoir que celui-là, comme une serinette ne joue qu'un petit nombre d'airs.
— Madame m'a chargée...
Annette n'achevant pas, il restait bras ballants,
debout, en détresse. Alors, elle lui prit la main, y \
compta quelque monnaie... Mais il ne faisait atten- j
tion qu'à la pression de ses doigts, à l'effleurement j
de sa paume. ■
Au coup d'archet de la jeune fille, avaient seules \ résonné en lui, jusque-là, les cordes de l'odorat, de ; rouie et, par similarité attractive, la chanterelle du ; goût. Le tact, à son tour frôlé, vibrait. Et comme si le i violon humain n'eût attendu, pour parler, que la participation décisive de cebouidou, l'accord parfait se : réalisait enfin, dans le mode mineur conseillé par le \ caractère agréablement suret, commun aux sensa- \ tions comparées de l'odorat, de l'ouïe et du goût. J Celles-ci, en effet, ralliaient l'impression causée à À l'aveugle par l'attouchement de cette petite main tout 'i ensemble sèche et douce, délicate et ferme, sun-fe, oui, 'À comme la voix et le lilas de Perse ensorceleurs, u
Mais les quatre sens, peut-être, n'auraient frémi que d'accents passables si, pareille à ces violes italiennes d'autrefois, assez grandes pour qu\m enfant y chantât le dessus, la poitrine de Savinien n'eût enfermé une âme juvénile où chevrotait, avant de s'épancher en aveux, un prélude d'amour.
— Oubliez moins que nous sommes toujours rue Méchain, le dimanche.
Celte recommandation, il la rabâchait en s'en allant et s'y délectait encore, lorsqu'il passa devant la classe que faisait Annette. Sa voix s'éleva :
— Si je n'obtiens pas le silence, je vais être obligée de sévir 1
L'épingle !
Mais il en sentit à peine l'égratignure, au détour de ces jardins où les lilas respiraient. Essuyés par le vent, ils balançaient sur l'allée une odeur plus légère, plus près de celle dont s'enveloppait son amie... si près que la fugitive illusion d'être suivi par elle, naissait.
L'idée que la vie n'avait nulle part de caresses meilleures, attarda ses pas...
Et par couples heureux, ses sens dispos dépensaient leur émoi, tandis que ses prunelles mortes et parées, gardiennes décoratives d'un lieu sans habitants à jamais, déployaient l'amère dérision de leur sinécure éternelle.
Je vous ai dit, seigneurs, que Velléda habitait le château avec son père. Le chagrin et Vinquiètude plongèrent d'abord Ségenax dans une fièvre ardente,
pendant laquelle je lui prodiguai les secours qu'exigeait Vhumanité.
Arsène lisait les Martyrs.
Vêtu, comme son maître, d'une chemise et d'un pantalon, il se liquéfiait cependant sous le toit de plomb, dans leur chambre que les torrides aprèsmidi changeaient en étuve. De temps en temps, sa tête qu'un ressort semblait pousser, saluait le livre ; et sa langue était une pâte qu'il remuait dans un four.
Etendu sur son lit Savinien écoutait, las d'étancher la sueur que son front renouvelait, vase poreux où les cheveux croissaient, comme du gazon en pot, abondamment arrosé.
La malveillance de la température palliait, ce jour-là, les absences de son guide; toutefois Dieuleveult ne se dissimulait pas leur cause majeure.
C'était surtout parce que la lecture décidée ne chatouillait point ses longues oreilles, qu'Arsène chipotait. Encore fallait-il lui savoir gré de consentir à ânonner le texte intégral, car il ne se gênait guère, quand la nature du sujet et l'aridité des développements l'avaient, à hi vingtième ligue, rassasié d'un ouvrage, pour sauter des feuillets, écourter les chapitres, n'en mâcher que la noix, comme des collégiens enlèvent subrepticement, des viandes qu'on leur sert, le gras. Ce qui restait, même, devenait dans sa bouche une indigeste bouillie qui eût découragé des entreprises de restauration intellectuelle moins résolues. La maladresse des coupures, l'inintelligibilité du récit, les preuves de la fraude fournies par Bruzel qui se faisait lire les volumes avant de les prêter à son ami, avaient en mainte occasion dénoncé le coupable sans le corriger. Savinien s'était vu forcé de composer.
— Si tu n'escamotes pas un seul alinéa, si ton application me satisfait, après les Martyrs, nous prendrons les Exilés de la forêt, du capitaine Mayne-Reid.
Cette promesse épargnait des mutilations au poème de Chateaubriand, mais l'impatience d'aborder les présomptueux exploits de quelque chasseur de chevelures, ne guérissait pas Arsène d'un bafouillage expéditif, à travers lequel Dieuleveult devait démêler les splendeurs de l'œuvre auguste. Il n'arrivait à les apprécier qu'en obligeant, assez souvent, son lecteur à revenir sur des passages dignes de s'ancrer dans une mémoire avide et fidèle.
Or, jamais peut-être ceux-ci n'avaient foisonné comme aujourd'hui, à ce point que, moins naïf, Savinien se fût demandé si l'efTervescence que provoquait en lui l'épisode de Velléda, était vraiment idiopathique et non l'indice d'une perturbation physiologique dont l'atmosphère entretenait les fauteurs.
Dès les premières pages, l'orage s'amoncelait. Le portrait de Velléda se chargeait d'électricité.
L'orgueil dominait chez cette barbare et Vexaltation de ses sentiments allait jusqu'au désordre.
La couronne de verveine qui ceignait ses cheveux ensemençait l'air raréfié. Des apprêts de bataille cliquetaient dans le détail de la banquette improvisée avec un trophée d'armes. Et l'angoisse de l'aveugle, en qui louvoyait l'âme immortelle d'Eudore, grandissait devant l'imminence d'une secousse profonde. Le cri de Velléda le traversa delà tête aux pieds, comme la foudre.
Je ne te parle pas de ton Dieu. Dis-moi, as-tu entendu, la dernière nuit, le gémissement d'une fontaine dans les bois et la plainte de la brise dans V herbe ?... Eh, bien! c'était moi qui soupirais dans cette fontaine
et dans celte brise. Je vie suis aperçue que tu aimais le murmure des eaux et des vents.
A partir de ce moment, les coups se succédèrent.
L'extrême sensibilité de Savinien en répercutait Pécho, et si rude était, chaque fois, l'ébranlement nerveux, que les périodes les plus harmonieuses faisaient, après, le bruit du fleuve aux oreilles de l'homme qui se noie. Puis, dans les avenues de l'esprit rendues à la circulation, les phrases musicales, distinctes, recommençaient à s'enfoncer.
Une encore défila.
La fille de Ségenax était jeune, elle était belle, passionnée ; et quand des paroles bridantes sortaient de ses lèvres, tous mes sens étaient bouleversés..
Alors Dieuleveult sentit son cœur fondre ainsi que du sucre dans l'eau, et distribuer par tout son corps une douceur, un suave amollissement. Illusoire sérénité ! Comme au fond du verre s'agglomèrent les molécules lents à se dissoudre, ainsi se précipitaient aux sources de vie, les éléments d'éréthisme épars. Et la vierge frénétique ne leur laissait point de repos.
Tu me fuis, tu cherches les endroits les plus déserts pour te dérober à ma présence; c'est en vain; V orage fapporte Velléda, comme celte mousse flétrie qui tombe à tes pieds.
Ce qu'apportait l'orage à Savinien n'était pas Velléda, mais les réminiscences émotionnelles du passé. Ses concupiscences ne se payaient pas de chimères, n'agréaient que des sollicitations matérialisées, des rêveries formulées par une bouche de chair. En fallait-il davantage pour que fût accueillie à bon titre celle-là qu'avaient jadis saluée les prémices de sa sensualité ; celle-là dont la résurrection commémorait l'exorde viril de son adolescence ; la bouche in-
tarissable et regrettée enfin de la Marie-Joseph aux chansons?
C'était en effet par un identique après-midi que la servante l'avait jeté à la côte, stupide, provisoirement désemparé, car le soudain beaupré qu'arborait son tendre sexe, le lendemain matin, s'indiquait prêt à mener ses désirs vers l'idéal féminin corporiflé.
Induit maintenant à mésuser de soi, par la coalition des mobiles physiologiques et des causes ambiantes, Savinien, éperdu, haletait. Il crut défaillir quand Arsène poursuivit :
«A/i/ si tu m'aimais, quelle serait notre félicité f Nous trouverions pour nous exprimer un langage digne du ciel; à présent, il y a des mots qui me manquent, parce que ton âme ne répond pas à la mienne. »
Mais comme si cette prose contagieuse ne se bornait pas à influer sur les sentiments et commandait aussi aux forces de la nature, la suite du récit : « t7?i coup de vent ébranla la forêt et une plainte sortit des boucliers d'airain, » fut le signal de la conflagration générale. Une subite bourrasque rabattit la fenêtre contre le mur, les ferrures grincèrent, la toiture bousculée craqua, une panique d'atomes réveilla l'air lourd où des ondes se formèrent. Puis, dans le silence inquiet, deux, trois, dix gouttes s'écrasèrent, en pointe d'avant-garde, sur le zinc des parements. Et le gros de la pluie tout à coup crépita. Souveraine, elle emplissait le vide illimité ; joyeuse, elle épurait l'âme; chantante, elle était ruisseau. On eût dit que ses vertus balsamiques lui venaient de forêts en voyage à travers les espaces sahariens. La rue se taisait. Seuls, à cette hauteur, sanglotait un chêneau obstrué, gazouillaient, comme des nids dans la pierre, quelques larmiers gamins.
Savinien s'était levé. En le voyant s'approcher de la croisée : « Voulez-vous que je la ferme? » demanda Arsène.
— Non. Continue.
Et l'aveugle, entre les larges gouttes qui rejaillissaient sur sa main tendue, et les mots qui s'égrenaient à son oreille, ne savait plus auxquels des uns ou des autres, rapporter la fraîcheur qui le pénétrait.
Les nuées, ainsi que de vastes épaulettes élimées, laissèrent pendre peu à peu des franges plus rares et plus minces : l'averse finit. Mais le souvenir enflottait dans l'air, conservé par le jardin des Frères de Saint- Jean-de-Dieu, par la terre rajeunie, moins loin de Savinien et montant vers lui comme d'une citerne abandonnée que le lierre console.
Longtemps, il s'engourdit là. Musarde, au bord du toit, la pluie stillaitles minutes d'une heure ignorée. Il n'essuyait pas sa main et fréquemment en appliquait la compresse, au contraire, sur son front, ses tempes, son cou, ses yeux, partout, semblait-il, où pétillaient encore des braises insoumises. Il travaillait de franc jeu à éteindre son sang, avant de rentrer dans cette chambre que l'orage n'avait pas assainie. Béante, derrière lui, elle l'assaillait sournoisement de son haleine chaude et de ses mauvais conseils. La défection d'Arsène muet, quoique toujours penché sur le livre ouvert parmi les feuillets duquel sa langue picorait des trésor de cassonade ; cette défection même, par son maître ordonnée, n'éloignait pas la tentation. Elle l'obsédait dans le fragment augurai où s'était arrêté l'enfant:
a Je sentis tout le reste du jour la place de sa main brûlante sur mon cœur. Voulant du moins faire un
dernier effort pour ine sauver, je pris une résolution qui devait prévenir le mal et qui ne fit que V aggraver : car lorsque Dieu veut nous punir, il tourne contre nous notre propre sagesse, et ne nous tient point compte d'une prudence qui vient trop tard. »
Dès lors, pourquoi lutter? N'était-il pas vaincu d'avance? Pourquoi prolonger la défense, puisqu'un oracle accrédité la proclamait inutile ?
Et sous le couvert de cette allégation, Savinien, quittant brusquement la fenêtre, céda, rendit à la fournaise les charbons de son corps.
— Nous n'avons plus de pain, dit-il; descends en acheter. Nous dînerons de bonne heure ; je sors ce soir — seul.
Arsène resta interdit. Celait la première fois qu'on ne l'emmenait pas. Son immobilité quêtait une explication que l'aveugle expédia.
— Nous allons au concert, Bruzel et moi. Son guide nous accompagne. J'irai les prendre en voiture vers neuf heures, à l'Institution.
Bruzel!... Il avait jeté le nom sans y penser, au hasard, et maintenant l'espérance d'une complicité, d'une assistance amicale, affermissait ses intentions.
Les pas de l'enfant déclinant dans le puits de l'escalier, Savinien s'agenouilla devant son lit, souleva le matelas, aveignit un petit sac de toile où dormaient quarante francs, son terme de juillet. Il l'ébréchad'un louis, rangea l'autre et se redressa en sursaut, comme une personne convaincue qu'on l'épie. La caresse d'un souffle le certifiait à sa nuque. C'était le soir qui, parla croisée, se faufilait dans la chambre. Dieuleveult le reconnut et se rassura.
L'air, d'une qualité déjà supérieure, se dépouillait des millions de respirations humaines qui Tadultèrent,
des miasmes qui l'épaississent, des vapeurs pestilen- ^ tielles qui le décomposent. Une vendange universelle ; préparait à la terre, pendant son sommeil, les innom- ,: brables litres d'oxygène pur, nécessaires à la vie ' des êtres et que le génie de l'homme empoisonne ji avant de les consommer. La nuit déféquait l'infâme j tord-poumons que, sous le nom d'air, font boire à f leurs habitants les grandes villes. Et les crus estimés \ àa crépuscule et de l'aube y renversaient leurs cuvées "*■ loyales, guettées par le mouillage et la fraude. !
Savinien, jusqu'au retour d'Arsène, se figea à la ; fenêtre, baignant ses paupières dans les impalpables | œillères que paraissait braquer sur lui le jardin d'en i face, encore humide. i
Après dîner : — Faut-il que j'aille chercher la voi- j ture ? interrogea le guide, avec un empressement dé- i sagréableà son maître qui appréhenda que son pro- j jet ne fût deviné. |
Il répondit pourtant : — Oui. k
Mais il rouvrit ensuite la porte pour rappeler l'en- | fant. La rampe tremblait. Arsène l'avait enfourchée; il était en bas. Alors Dieuleveult rentra, résigné àl'escapade, sinon à la combinaison qui eût mitigé ses scrupules. En effet, l'expansion dont il s'était jugéj capable vis-à-vis de Bruzel, à premier examen si na-i turelle, si facile," se hérissait à présent de contrainte] et d'ennui. Le caractère de la proposition, lapeur d'un refus le paralysaient. Et comme la ruine de ce plaol le provoquait à abandonner la partie: «Eh bienl jej ferai une promenade d'une heure, voilcà tout. »
Arsène l'installa dans la voiture, donna l'adressel au cocher : 56, boulevard des Invalides, et cria:j « Bien de l'amusement ! » quand le fiacre démarra.] Il parcourut cinquante mètres; puis, au cahot qui!
riûclinaità gauche, tandis que les roues égratignaient le trottoir, Savinien comprit qu'il tournait le coin de la rue Oudinot. Il mit la tête à la portière et dit :
— J'ai changé d'avis ; allez jusqu'à... jusqu'au Luxembourg.
Pourquoi le Luxembourg? Il regretta cette indication échappée à son incertitude et pensa:
« Suis-je bête! La course n'est pas assez longue. J'aurai l'air de ne pas savoir ce que je veux. »
Le savait-il? Lui-même en doutait presque, lorsque la crise revint, accélérée par le mystère de cette chambre ambulante, son bercement, l'insidieuse mollesse des coussins... L'attaque fut si impétueuse qu'il ne songea plus à la repousser et déplora le délai qu'accordait à sa défaite un interminable trajet. La voiture stationnait enfin ; il en baissa la glace de devant et interpella le cocher.
— Qu'est-ce qu'ily a pour votre service?
La voix, grasse et commune, mais d'un brave homme, enhardit Savinien à prendre le biais que lui avait si inopinément suggéré sa démangeaison de luxure. Il balbutia donc:
— Je désirerais... Pourriez-vous me conduire dans une maison de femmes?
Et pusillanime à l'idée d'une rebuffade possible, il se hâta d'ajouter : « Je suis aveugle, je me confie à vous; si cela vous contrarie... »
— Moi ? Pas du tout. Tenez-vous beaucoup à une maison?
La question déconcertant évidemment son client, le cocher continua :
— Parce que voilà... je connais la femme qu'il vous faut... rue Vavin... dans ses meubles. Quelqu'un dé sérieux. Jeune non; mais pas vieille non plus :
une pièce de trente-cinq ans, quoi? Nous la rencontrerons aux alentours de la gare Montparnasse. Pas de danger avec elle, croyez-moi. Autrement, je ne vous la recommanderais pas. N'allez point vous imaginer que j'ai une remise, au moins!
— Soit, consentit Savinien, pour en finir...
Le fiacre repartit et son allure bientôt maraudeuse témoigna que les recherches selocalisaient. L'ouiede l'aveugle s'y intéressait ardemment et une perplexité passagère triomphant des besoins inférieurs : « Si elle n'est point là, je rentre», temporisa-t-ilune dernière fois.
Elle était là. Le cocher négocia rapidement l'affaire : « Voyageur pour vous... aveugle... qu'il soit content, hein ? » j
La femme se drapa dans l'honnêteté de ses procé- ' dés ; cependant, sa façon de recevoir livraison, de ; n'aider qu'à moitié le jeune homme à descendre de \ voiture, marquait une négligence volontaire contrô- ; lant un renseignement sujet à caution. Mais, devant j la cécité avérée, l'attitude de la fille changea. Elle i n"eut pas assez de déférence et de soins pour un dé- i chet aussi grand. Et peut-être qu'à ces manifestations j instinctives se mêlait une vague fierté issue de i l'occasion d'être utile, de jouer un bout de rôle. { Même, elle exagérait les précautions, semblait pilo- * ter un convalescent, lui frayait le chemin d'un bras ï responsable, signalant les brisants et les ressacs de I la rue, pour qu'il lui sût gré de les avoir évités. n
« Attention I il y a un pas. Voilà le trottoir. Vous | alliez glisser sur une épluchure. » î
La voix, fatiguée comme une corde de puits par un li long usage, amenait saus grincer, à la margelle des U lèvres, ces paroles moins froides, doucement trans il
vasées dans Toreille de son compagnon, qui ne les trouvait pas sans charme.
Le couloir et l'escalier de la maison étaient impraticables à deux personnes de front. Elle l'en avertit et, malgré la rampe, le tint par la main jusqu'à sa chambre où elle l'introduisit et le fit asseoir sur un canapé dont les ressorts belliqueux s'armèrent. Puis elle frotta une allumette, et du visage de Savinien approcha une bougie, tellement qu'il en sentit la flamme sur ses joues.
Elle déguisa à peine, d'ailleurs, cette suprême épreuve, et dit :
— Est-ce drôle : j'aurais parié qu'un aveugle avait toujours les yeux abîmés. C'est ancien, votre accident?
— Quasiment de naissance.
— Ah!
Et naïvement :
— Vos parents avaient de la fortune alors, présuma-t-elle, assimilant, en son ineffable sottise, la royale calamité physique à ces coûteuses fantaisies que, seuls, les riches peuvent se permettre.
Une dénégation la surprit ; elle en oublia le voussoîment dont s'étaient jusque-là couronnées ses prévenances.
— Tu es ici dans ta famille?
Il répondit :
— Ma famille habite la province.
— Tu ne fais rien?
— Mais si, je travaille.
Il dut préciser, détailler ses occupations. Et instruite, la femme nourrissait encore de la méfiance : probablement il substituait, par vanité, le piano du professeur, de l'accordeur, à l'un de ces ins-
truments moins nobles que les aveugles encanaillent aans les cours. Mais Savinien, excédé de horsd'œuvre, l'avait attirée auprès de lui et la frictionnait gauchement, sans presque appuyer.
— Comment vous appelez-vous?
— Clara, dit-elle. Et retombée dans les pensées qui la traquaient, elle rêva : a C'est égal, j'aimerais mieux perdre un bras. On n'a pas le choix, malheureusement. »
Il s'agaillardissait peu à peu, la massait, essayant, comme un sommier élastique, ses seins. Le volume et la consistance en étaient, sous la robe, inappréciables. Les modiques provisions qu'envoyait tous les mois madame Dieuleveult, ne gisaient pas au fond d'un panier mieux ficelé, mieux défendu contre les entreprises de l'octroi et les brutalités du camionnage. Glissée de baleines, zébrée de lacets, matelassée de linge, la bourriche du corset gardait le secret de son contenu.
— Et les femmes... les autres... qu'est-ce qu'elles disent quand tu vas les voir?
Peut-être tout à l'heure eût il paré ce coup droit, menti, joué l'expérience. Mais entre les bras qui l'enveloppaient, sur la, poitrine qui captait son énergie, il avoua ses débuts dans l'amour.
Elle, n'en revenait pas.
— C'est vrai? C'est bien vrai? Jamais avant moi?...
— Jamais.
Les caresses préliminaires de la fille s'éteignirent. Elle comprit soudain quelle initiation préférable au spasme souhaitait Savinien, et, s'allougeant sur le canapé, charitablement, elle sursit à la possession, k Taudis qu'il farfouillait ses jupes, elle le regardait ji avec attendrissement. Dans sa face immobile, parfois, ||
le noir des pupilles bougeait, découvrait une tache ronde, blanche, — comme ces tableaux d'antichambre où les sonneries électriques font apparaître et s'effacer des lentilles indicatrices. Et l'atrocité de cette éclipse conseillait moins le dégoût que la tristesse, moins l'effroi que la bienfaisance sous sa forme la plus humaine.
Cependant, si sommaire que fût la friperie professionnelle de l'éducatrice, l'inhabile manœuvre de l'explorateur y échouait encore. Il se haussa jusqu'à l'oreille de Clara, l'implorant. Elle se dévêtit aussitôt, sans résistance, reprit sa pose'de sacrifice et de vulgarisation. Par une sorte de chasteté tardive, ses mains chômaient, réfractaires à l'échange, et son corps avait des ressouvenances d'ingénuité sous les attouchements passionnés qui le déchiffraient. Ils en suivaient les contours, en doublaient les caps et, sur la foi des navigateurs, faisaient escale au havre, un havre de disgrâce que n'annonçaient point au voyageur les môles marmoréens promis.
L'offense de cette déception inexprimée, mais soupçonnable, ne blessa pas Clara. Son amertume, au contraire, s'exhala en explications qui ressemblaient à des excuses.
— J'ai été endommagée par des couches mauvaises... Et puis, je n'ai plus vingt ans, mon petit. Ça ne fait rien, va ; ça te donne toujours une idée...
Et comme, à ce moment, il se hâtait vers la consommation de l'acte, elle la lui donna jusqu'au bout, l'idée de la femme, aussi complète^ aussi séduisante qu'elle put, avec une générosité qui s'enflammait au soulagement d'une détresse pire que la sienne. Rassasié même, elle le dodelinait encore, le baisait sur l€s yeux comme sur un bobo, avait l'air d'adoucir
une douleur jumelle et de réaliser l'hypothèse monstrueuse, héroïque, d'une mère se prostituant à son enfant, pour le consoler de son infirmité.
Ensuite, elle l'aida à se rhabiller, le peigna, refit le nœud de sa cravate. Alors, embarrassé, il parla d'argent. Il se reprochait de n'avoir pas changé son louis avant de monter. Il l'offrit pourtant. Mais elle le refusa.
— Tu n'es pas cousu d'or, hein? D'ailleurs, c'est trop, beaucoup trop... Garde donc cela pour payer ta voiture.
Et sans doute elle voulait, par cette preuve exceptionnelle de désintéressement, parachever son œuvre de surérogation, et qu'il emportât l'illusion flatteuse d'une maîtresse à lui toute, au lieu de quelques misérables notions d'amour à l'heure — comme son fiacre.
L'étanchement de son pétillant désir ne ramena pas en Savinien la paix. Si forte avait été la secousse qu'il en resta vibrant, les matins, les soirs et les nuits d'après. Ses lèvres, sa poitrine, ses mains, son ventre, | ses cuisses, toutes surfaces douées de sensibilité, res- ; tauraient les impressions reçues à différents degrés. Et son cerveau les ayant additionnées, en inscrivait le total au crédit de la femme, sur le grand-livre de la mémoire.
La position horizontale se prêtait plus qu'une autre à l'apurement des sensations ranimées. Ses doigts avaient les mêmes obsessions qu'autrefois, quand ils étudiaient la géographie, non sur les planches som mairement en relief de l'Instituiion, mais sur des
cartes régionales imitées de l'allemand, c'est-à-dire traduisant en bosse jusqu'aux mouvements de terrain.
Ses doigts se souvenaient. Ils repassaient Clara comme une leçon, la feuilletaient comme un atlas. Elle était tout ensemble une Champagne pouilleuse et une Beauce, plate et crayeuse, sans fraîcheur et sans sucs. Au Nord, deux clochers bas et symétriques dominaient à peine des coteaux mous. Partout ailleurs s'étendait la plaine sèche et nue, semée, en quelques endroits seulement, de ces meules de foin hospitalières aux vagabonds.
Ainsi rebâtie, avec les ressources tactiles dont il disposait, la Femme n'était rien qu'une grossière maçonnerie attendant les décorateurs. L'ouïe et l'odorat, convoqués, entreprirent alors une réédification que sa servilité même condamnait ; car, en dehors de la charpente, quels matériaux étaient dignes de resservir? Mais ce fut tomber d'une lourde erreur dans une faute pire que d'essayer ensuite, comme il fit, la transfusion du partum d'Annette dans le corps de Clara. Une injection de lilas ne le galvanisa point et la jouissance que se promettait l'opérateur se convertit en remords. Il ne se croyait coupable que de légèreté, et c'était de trahison que l'accusait cette phrase des Martyrs murmurée par une vierge autre que Velléda : Je veux être aimée pour ynoi; ce serait rrCêtre infidèle que de m'aimer sous une forme empruntée.
Sa duplicité changea d'objet et de moyens. Le corps élémentaire de Clara ne fut plus qu'un boîtier où chantèrent successivement les voix féminines entendues. Il en écoutait le tic-tac varié, le réglait, se créait ainsi des maîtresses artificielles et permutables
qu'il possédait avec volupté, indifférence, tristesse, suivant les qualités delà « petite bête ».
Certes, il en était d'adorables, de toutes neuves, dont la délicatesse et le fini s'effarouchaient, dans le réveille-matin d'occasion où les enfermait une imagination aux abois. Mais celles-là manquaient, comme disait encore Chateaubriand, de ce charme secret qui fait le destin de notre vie. Elles marchaient vingtquatre heures et s'arrêtaient; taudis que Savinien en connaissait une, hors commerce, à laquelle son merveilleux mécanisme garantissait un train perpétuel.
La crise dura huit jours, puis la fièvre charnelle diminua, à mesure que devenaient plus frustes les repères laissés par Clara aux doigts de son amant abécédaire.
Cet été de 1881, Dieuleveult ne trouva de distraction à sa pénurie que dans la compaguie de Eruzel.
L'inclémence de la canicule rendant inhabitables la mansarde de l'un et la cellule de l'autre, les deux jeunes gens, quand ils étaient de loisir, se rencontraient rue Rousselet, autour de la Maison de santé ou sur les trottoirs à peu près déserts qui ourlent le quadrilatère dessiné par l'Institution.
Sa rue surtout, Savinien l'affectionnait, car elle lui parlait de toute son âme, de toutes ses pierres. Les boutiques le saluaient au passage de leur odeur et de leur bruit familiers. A gauche, une maréchalerie alliant le bouquet de la corne brûlée à la danse du fer sous le marteau, évoquait des villages au bord d'une route. A droite, un menuisier poussait la vailope en chantant; une crémerie se déboucbait comme un biberon où du lait s'est aigri; des blanchisseries de fin sentaient bon l'empois, le linge essoré ; et les rez-de-
chaussée mêmes, atout métier hostiles, avaient aussi leur individualité, leur propre respiration qui s'affadissait aux fenêtres ouvertes.
Ailleurs, dans ses courses, Savinien halenait encore la bouche des maisons, muette pour tous, mais pour lui bavarde. Tiède jusqu'à l'écœurement, son souffle disait l'immeuble obstrué, le couloir d'entrée au fond duquel il y a la loge, l'escalier, les plombs, — l'estomac délabré parles veilles au gaz, l'économie d'air, la mauvaise nourriture. Caressant et renouvelé, en revanche, le soulfle annonçait la maison à deux issues, ventilée, salubre. Il y avait les bouches largement fendues des portes cochères, la moue des étroites embrasures, l'espièglerie des claires-voies, le bruit de mâchoires des voûtes où roulent les équipages et, en banlieue, les petites baies souriant dans leur barbe follette de liserons. S in âge, ses habitudes, ses locataires, chaque maison en chuchotait ainsi les secrets à l'aveugle, comme ravie qu'ils intriguassent des touristes moins bourgeois et^moius superficiels que les yeux.
Rue Duroc, rue Masseran ou boulevard des Invalides, le trottoir plus large, la solitude plus parfaite, autorisaient le renvoi des guides. Dieuleveult et Bruzel côtoyaient alors, bras dessus, bras dessous, posément, le mur de Tlnstitution. Il leur arrivait de croire qu'ils l'avaient franchi, qu'ils arpentaient la cour intérieure pendant une récréation. Et pour le futur professeur sur le point de river la chaîne, comme pour l'ancien élève autrefois pressé de la rompre, le sentiment de dépendance qu'éveillait l'illusion d'un recommencement, n'était pas dépourvu de douceur ni de réconfort.
Sans le sou, autant dire sans famille, médiocre-
ment soutenus par la perspective, celui-ci d'une place à l'église et de maigres leçons, celui-là de huit cents francs d'appointements à vingt-cinq ans, tous les deux, cependant, s'entretenaient de ces misères avec philosophie ou hien causaient du livre que Bruzel, après l'avoir lu, prétait à sou ami.
Hugo, Musset et Lamartine, poètes, enthousiasmaient le jeune moniteur. Savinien, lui, préférait "SValter Scott ou des relations de voyages.
L'Institution, en fait de lectures, ne les avait guère gâtés. Villemain succédait à La Harpe, et l'Histoire de la civilisation, de Guizot, à leurs cours somnifères de littérature. Une bonne fortune pour la classe c'était que, l'ennui gagnant jusqu'au surveillant chargé d'exhumer ces cadavres avancés, il leur substituât ceux plus frais de Paul Féval et d'Alexandre Dumas.
— Te rappelles-tu le surveillant qui nous révéla Manon Lescaut?
— Et cet autre qui nous racontait la campagne de 70 et ses souvenirs de captivité à Posen?
Trop pauvres alors pour acheter aux petits voyants, qui en faisaient trafic, le secours de leurs yeux, les deux camarades se rabattaient sur l'office gratuit de quelque demi-voyant, comme eux féru de romans.
— C'était le temps où nous nous levions, en été, à quatre heures, pour entendre Dapluiis et Chloé.
— Le veilleur de nuit nous surprit un matin. Ah 1 ce père Jourde! Il nous suffît de jurer que nous lisions l'Évangile po^u- qu'il ne nous dénonçât pas.
Quand la conversation languissait et que la corne des tramways, sur le boulevard des Invalides, n'altérait pas le pur silence : « Il faut que je te dise la dernière que j'ai composée, » annonçait Bruzel.
C'était chez lui un innocent prurit, une incontinence de petits vers, une débauciie de pièces fugitives où s'affirmait l'incapacité créatrice de Faveuglené, l'asservissement de sa mémoire par d'anciennes lectures. Il célébrait, ni plus ni moins qu'un clairvoyant, le soleil « astre du jour éblouissant », la lune argentée, « astre des nuits, molle clarté, douce lueur «, l'azur des cieux, le vert gazon, les ailes diaprées du papillon, les prairies « émaillées de mille fleurs », l'étoile « scintillant au firmament », le raisin vermeil, le ver luisant!
Ces arlequins poétiques, ce commode ragoût de poncifs et de clichés, convenaient à l'appétit égal, incompétent, de Savinien. Il les digérait bien, ne s'avisait pas que l'originalité, pour un aveugle, eût consisté à exprimer sincèrement, scrupuleusement, des sensations personnelles. Et la plaisanterie atroce des frères de Bruzel : « T"as donc pas mis tes lunettes? » inutilement écrite en lettres de feu véritables sur son visage couturé, celte plaisanterie n'entachait pas davantage de mensonge la verve avec laquelle il chantait les joies du foyer, du chaume, de l'âtre — comme pour oublier soi-même qu'il y était tombé !
Cependant, par-dessus les murs de l'Institution ou de la maison de santé, boulevard des Invalides ou rue Rousselet, des arbres généreux faisaient aux promeneurs l'aumône d'un peu de feuillage murmurant; les semelles semblaient de feutre, dans le tapis de bitume amolli par la chaleur de l'après-midi; et les deux aveugles, côte à côte, sentant la nuit descendre, levaient la tète vers les lèvres furtives de cette noble sœur qui se penchait sur eux et les baisait au front.
Jusqu'à la fin du mois d'août, Savinien crut que sa ; mère l'inviterait à passer une quinzaine à Saint- i Brieuc. Mais à cette époque précisément, il apprit que 1 madame Dieuleveult, ayant liquidé son fonds, s'éta- < blissait chez ses eufants. Les Clech avaient gain de t cause. Henri confisquait sa belle-mère au profit d'un ^ commerce en détresse que devaient étayer les res- | sources disponibles de la pauvre femme et sa recom- j mandation auprès d'une vieille et loyale clientèle, J dont ainsi son gendre hériterait nécessairement. i
Ces visées, cela va sans dire, n'étaient point celles | que dans sa lettre avouait Clotilde. ^
« Je me réjouis de posséder maman parmi nous, grifTomnait-elie, toujours en hâte. Tu sais combien sa santé est chancelante. Je compte beaucoup, pour la raffermir, sur le repos et les soins dévoués qu'elle trouvera sous notre toit. »
Cette note émue se noyait assez vite d'ailleurs dans de sinueuses doléances.
« Le mauvais état des affaires, la lenteur des recouvrements, nous imposent les plus grandes priva- -; tions. Henri avait formé le projet de t'aller voir en ! septembre. H y renonce par économie. En effet, cela ! ne serait pas raisonnable. Les voyages coûtent cher; : il faut avoir le courage de se refuser un plaisir. Car ■ si ce n'est pendant que nous sommes jeunes, quand '. donc amasserons-nous? Une consolation nous reste en l'occurrence : tu te portes bien, tu as des occu- < pations; peut-être Henri t'en aurait-il mal à propos ; distrait. » ' ;
La perfidie de cette insinuation renseigna Savi- i nien, d'autant que Lourdelin, d'autre part, écrivait : i
« Il est fort regrettable que tu aies déserté. Ta pré- i sence ici eût empêché ta mère de se prendre au tra- i
quenard que lui tendait ta peste de beau-frère. Il triomphe. Dieu veuille maintenant qu'il ne vous mette pas tous sur la paille. En attendant, si ta famille est trop affairée pour te recevoir, considère ma maison comme la tienne. N'y viendrez-vous pas cette année, mon maître, reviser le fameux travail qu'espère avoir terminé prochainement votre élève affectionné ? »
Le travail auquel faisait allusion le capitaine était la transcription, en points saillants, d'un ouvrage destiné à cette bibliothèque Braille qui prête aux aveugles des livres imprimés ou copiés à leur usage par des établissements spéciaux et des personnes de bonne volonté.
« J'en suis! » avait tout de suite déclaré Lourdelin, heureux de diversifier les petites industries d'amateur qui ne l'absorbaient plus et d'appliquer à la propagande le système d'écriture naguère appris pour correspondre directement avec Savinien.
Depuis qu'une nouvelle tâche était offerte à son activité, le bonhomme laissait sur leurs tablettes dormir ses collections. La poussière les emmitouflait, épaississait la laine au dos des bêtes sculptées, songeuses, selon toute apparence, jusqu'au jour où la mort de leur propriétaire les enverrait, parmi les éléments de leçons de choses qu'il avait réunis et à titre de legs particulier, éveiller à l'Institution nationale le goût d'un enseignement dont les écoles allemandes, elles, exploitaient la fertilité.
Nul, par exemple, n'eût su dire pourquoi, entre maints chefs-d'œuvre à répandre, le choix de l'ancien officier s'était arrêté sur les poésies champêtres d'Horace, traduites en vers français par un obscur admi-
rateur, derrière qui Lnurdelin abritait bénévolement sa complète ignorance du latin. Peut-être espérait-il se donner les gants d'une érudition doublant, à ses yeux, le prix du bienfait.
Semaine par semaine, Savinien était informé des progrès de l'élucubration.
« J'obtiens un manuscrit volumineux, annonçait une fois le capitaine, et je n'en suis pourtant qu'à la pièce XVI : Invective contre un arbre. »
Une autre fois : « Ta réponse m'a charmé. Tant mieux si les copistes qui s'escriment pour la bibliothèque sont relativement peu nombreux. Ma participation sera d'autant plus remarquée, que j'aurai moins de collaborateurs; et comme mon intention n'est pas d'en demeurer là, ces messieurs les directeurs, professeurs, typhlophiles influents, etc., m'accorderont, sans doute, en récompense de mon assiduité, ce que je demanderai pour toi. »
— Quel dommage d'être obligé de décliner son hospitalité! pensait Savinien, en invoquant pour défaite un rigoureux emploi de son temp?*.
L'extravagance même de ce prétexte improvisé le dérida, car la vérité, c'était que septembre éternisait l'ingratitude de la morte-saison. Au chômage absolu s'ajoutait l'absence de la cuisinière que ses maîtres avaient emmenée avec eux à la campagne. Privés de l'exacte pitance qu'elle leur assurait, le jeune homme et son guide vivaient de chocolat, de provisions plus maigres et plus rares, depuis que madame Dieuleveult les expédiait en cachette, par le canal de Lourdelin.
Aussi bien, Savinien seul pâlissait du régime, car il avait eu beau rationner Arsène et discipliner la consommation, comme sur un radeau, l'enfant, grâce
aux extra que continuaient de lui procurer les étalages, bravait l'inanition. Il n'en poussait pas moins son compagnon à profiter de la confiance que lui témoignaient, dans son quartier, les fournisseurs. Mais l'autre ajournait obstinément ce recours, apportait dans son refus une peur héréditaire du crédit, la répugnance de la province et du petit commerce pour les dettes criardes, nuisibles à la considération.
Il s'était dit : Vienne octobre, mes deux élèves rentreront, la clientèle des facteurs aussi, et les soirées de la Franche Gaîté Gauloise achèveront de me tirer d'embarras.
Par malheur, l'automne resplendissant différa les retours. Les vacances menaçaient de toujours durer.
Un matin, néanmoins, Savinien estimant proche le moment où les Salons du Palais-Royal allaient rouvrir leurs portes, fit une visite au président de la Société, cet homme avisé pour qui un aveugle au piano, c'était l'intermède et l'amorce capables à la fois de divertir la galerie et de récréer les danseurs, aux relais.
— Ah ça! vous ignorez donc que j'ai passé la main ! s'écria l'individu relancé. Je veux bien vous donner l'adresse de mon successeur, mais je crains qu'il n'en soit encore aux préjugés que je m'efforçais de combattre en vous imposant à mes invités.
Après plusieurs démarches infructueuses, Dieuleveult fut reçu par un caissier de la rue du Mail, important et dont la voix lente et soupçonneuse faisait sonner les mots, comme pour en contrôler le poids. Tous, d'ailleurs, parurent faux à la contre-expertise de son interlocuteur.
— Mon Dieu, si je ne consultais que mes sympathies, certes, je vous reprendrais. Mais il me faut
compter avec ma fille et sa mère. Leur avis, je ne dois pas me le dissimuler, est celui de la majorité de notre public féminin. Eh bien, vous l'effrayez... C'est enfantin, parbleu! Vous ne m'effrayez pas, vous surtout, qui n'êtes point défiguré. Mais les femmes raisonnent-elles? A les entendre, vous refroidissez les danses. « Et puis l'ennui avec eux, disait une de nos jeunes sociétaires, c'est qu'on n'est jamais sûre qu'ils ne voient pas. » Croyez bien que je regrette...
La rudesse du coup démonta Savinien. De quel bois faire flèche? Qui paierait son terme échu et des souliers à Arsène ?
— La Société de placement et de secours, opina Bruzel. Tu débutes, lu n'as rien sollicité jusqu'ici... M'autorises-tu à parler pour toi?
Dieuleveult hésitait. L'expédient coûtait à son amour-propre comme un aveu d'impuissance et une indigne quémanderie.
— Mais non, observa son ami, puisqu'il ne tient qu'à toi que le don soit converti en prêt remboursable sans intérêt. Le cas est prévu. Cette latitude apaise les susceptibilités, remédie aux abus et conserve à la Société son caractère de tutelle intelligente et noble. Elle ne ment pas à son titre : placement et secours.
— Que ne commence-t-elle réellement alors par où elle finit ! s'écria Savinien. Puisque c'est une aide provisoire qu'elle garantit et non une rente, elle aurait tout avantage à substituer le plus tôt possible un travail rémunérateur, à son assistance matérielle qui m'est pénible.
— Aimes-tu mieux écrire à Saiut-Brieuc ? C'était un dilemme. L'argument en faveur de la
Société leva les sci-upules de Savinien et le persuada d'opter pour elle. Mais quand il eut touché les cent francs votés par le Conseil d'administration, il n'osa plus se représenter rue Méchain. Il imaginait son dénùment ébruité par Guillout, ce voisin aveugle pour le ménage de qui madame Leybre avait maintenant des bontés. Et la rancune que nourrissait le jeune homme contre un plus pauvre que soi, s'accrut de cette supposition gratuite.
A l'entrée de l'hiver, Bruzel et Dieuleveult quittèrent la rue pour l'appartement confortable de leur camarade Sézanne.
Ce dernier, installé enfin avenue de Ségur, avec sa grand'mère et sa mère, ramenées de Blois, mûrissait le dessein de consacrer sa fortune et son temps à la cause des aveugles, à l'aplanissement des difficultés que leur suscitent la routine, Tégoïsme et le préjugé.
— La nature, disait-il, n'a creusé qu'un ruisseau entre l'aveugle et le clairvoyant. Mais celui-ci, par sa façon d'en user à notre égard, a fait du ruisseau une rivière. Voulons-nous la traverser, nous nous y noyons, car de deux choses l'une : ou bien notre sauvetage est jugé impossible et l'on ne nous tend même pas la perche, ou bien celle qu'on noi^s offre, trop courte, trop fragile aussi, nous laisse en dérive. De là j'infère que si notre éducation paraît ardue aux clairvoyants, la leur, à mon sens, l'est bien davantage. Interrogez-les. La masse ignorante se croit quitte envers l'aveugle lorsqu'une charité hypocrite a décerné des primes àla mendicité. Telqui constitue au fainéant la rente d'une aumône périodique, n'achètera point à nos ouvriers les objets qu'ils fabriquent. Le bourgeois craint de n'en pas avoir pourson
argent. Quant aux esprits d'une pâte plus fine, ce qui les séduit en nous, c'est le paradoxe. L'orchestre de l'Institution : paradoxe ; la virtuosité de l'exécutant : paradoxe ; les prix au Conservatoire, les brevets : paradoxes. Notre ennemi, c'est encore notre admirateur. La vitrine de nos ateliers, l'estrade de nos musiciens, l'arrêtent ni plus ni moins qu'une roue tournée par un écureuil. C'est gentil, amusant cinq minutes — et inutilisable.
— Avouons que l'Institution, avec ses concerts publics, incline à cette opinion qui la flatte, le redoutable badaud appréciant surtout, dans les talents affirmés par l'élève, la patience qu'il fallut au professeur pour les lui inculquer, interrompait Bruzei. Et Sézanne de poursuivre : « — Est-ce là ce que désirent les aveugles? L'étonnement ? Fausse monnaie. La pitié? Elle les blesse. La louange? Les nourrira-t-elle? Leur ambition, c'est d'inspirer simplement la confiance ; ce qu'ils souhaitent, c'est l'emploi des capacités qu'on leur reconnaît, c'est une place au soleil des clairvoyants. Pourquoi pas? Il les éclaire ; qu'il nous chauffe.
» Ce qu'on a fait pour les aveugles depuis quarante ans, n'est rien en comparaison de ce qui reste à faire. On peut dévouer toute sa vie à cette œuvre. Il y a, en France, des Sociétés d'assistance, oui, mais auxquelles manquent les subsides ou qui n'ont qu'une action circonscrite. Il y a des asiles, mais pour combien de pensionnaires? Il y a des écoles, mais insuffisantes et d'ailleurs défendues par des formalités d'admission qui en écartent l'enfant, s'il n'a pas de dix à treize ans. Alors que deviennent les autres aveugles, les tout petits, souvent à la charge de familles indignes ou nécessiteuses; les adultes —
aussi bien les aveugles-nés que ces pauvres diables irappés sur la brèche, en pleine bataille? Ils sont, en 1881, plus de vingt-sept mille dans ces conditions de dénùraent et d'abandon. Ah ! je sais, il est question de fonder, l'année prochaine, une école enfantine qui accueillera des garçons et des ûlles au-dessous de dix ans. On dit aussi qu'à partir du mois de janvier 1882, un atelier modèle facilitera aux mendiants repentis l'apprentissage d'un métier. Eûfin, si l'expérience réussit, on instituerait pour les femmes des refuges analogues à la maison des Sœurs de Saint- Paul, laquelle occupe à peine cinquante personnes. A merveille. Mais voilà ces beaux projets réalisés... Après? Ces ateliers, ces ouvroirs, quel avenir ontils si l'écoulement de leurs produits n'est pas assuré? Poser ce problème, c'est inviter les clairvoyants à le résoudre en dépouillant le vieil homme, imbu de charité stérile, et en achalandant nos magasins de vente. »
— Mieux vaut tard que jamais. Des Sociétés pour la propagation du travail des aveugles fonctionnent en Saxe, en Ecosse, en Angleterre, en Hollande, dans les pays Scandinaves et l'Amérique du Nord, ailleurs encore. Presque seuls en Europe, nous végétons dans l'ornière. Et ils risquent de n'en pas sortir, les vingt-sept mille indigents que le sort fit naître en France, terre classique du progrès et de la générosité, si une voix ne s'élève, — telle la clochette du berger, dans la nuit, rallie le troupeau, — et ne crie à cette famille égarée : « Je connais vos besoins, vos aptitudes et vos goûts ; je connais aussi l'erreur traditionnelle où se complaisent les secours publics et la philanthropie élégante ; et je viens dissiper le malentendu, faire cesser cet isolement dans
l'oisiveté, dont on a dit pertinemment qu'il est votre malheur capital, et prêcher la fédération des ténèbres fertilisées. »
— Sézanne philadelphe ! applaudissait Bruzel enthousiasmé par cette foi communicative de jeune apôtre.
Ils discutaient alors le plan d'une vaste Société protectrice des aveugles aspirant à l'indépendance, comme il en existe à Copenhague. Elle ne restreignait pas son oftice à une catégorie d'aveugles, étendait le patronage à tous ceux qui ne briguent point une pension viagère. Les sympathies, les adhésions, affluaient au quartier général de l'œuvre, avenue de Ségur, créaient un mouvement d'opinion entretenu dans toute la France par les aveugles exemplaires qu'avait affranchis l'Association. C'étaient, pour elle, des correspondants désignés. En outre, deux journaux imprimés, l'un en Braille, l'autre en carac- ] tères usuels, contribuaient à la ditfusion des systèmes, centralisaient les renseignements, servaient d'intermédiaires entre l'offre et la demande, obtenaient, a force de démarches et de publicité : en ] faveur de l'ouvrier, l'abaissement du prix de la ma- ; tière première; en faveur du débutant, des outils ; en faveur de l'accordeur, du musicien, la circulation ; à prix réduits sur les chemins de for, etc.
Et nul obstacle n'enrayait ce prosélytisme intré- • pide, confirmant le mot d'un aveugle : « Il n'y a pas j de certitude plus sûre que la nôtre. » j
Ce fut le temps où Bruzel se déborda en tirades j humanitaires ou didactiques, en odes à Valentin j Hauy, à Louis Braille, à quelques typhlophiles de j second ordre. !
Savinien, lui, lorsque des spéculations trop abs- i
traites ne le rebutaient pas, présentait de timides objections.
— L'enfanta l'école, puis en apprentissage ; l'adulte à l'atelier, le vieillard hospitalisé, c'est très bien. Mai? dépeuplerez-vous la rue de ces misérables que tout y retient : leurs habitudes, leurs fréquentations, leurs vices — leur intérêt même ? Car, vous en convenez, quelqu.; soit le métier qu'ils apprendront, leur salaire sera toujours inférieur à la journée d'un notable mendiant.
— Celui-ci nous appartiendra, répondait Sézanne, quand la foule instruite de notre mission se lassera du rôle de <iupe qu'elle joue.
— Mais s'en lassera-t-elle ? La charité est une des distractions du richo, un genre de sport pour les femmes du monde, et un si bon placement pour les pieuses actionnaires du Ciel !
Aussi bien, Savinien eût aimé que la conversation descendit parfois à des sujets plus familiers, à des confidences croustilleuses. Mais, jusqu'en b;urs propos, ses amis gardaient une retenue conforme à la pudicité qui respirait en eux.
Sézanne, surtout, montrait pour les entretiens que défraie la femme une aversion farouche. Il semblait que sa misogynie se souvînt des trop ferventes créatures entre lesquelles s'était traînée son inutile enfance et que leur influence dépressive fût le propre du sexe. Il s'en éloignait donc comme d'un danger mortel à sa vocation, comme d'une chaîne barrant la route à son apostolat.
Mie ce, pâle, une barbe tendre aux joues, invariableu.ent vêtu d'une redingote noire, c'était seulement quand il s'animait qu'on apercevait la lumière rougeàtre de la cornée, au bas du rideau des paupières.
Les moignons roulaient dessous, et la figure tressaillant alors, on eût dit que les yeux voyaient en ; dedans. •
D'une chasteté approchante, Bruzel, lui, s'adonnait i
à la poésie et au filet, qu'il cultivait simultanément, ■
sans que les deux ouvrages se fissent du tort l'un à !
l'autre. Son esprit et ses doigts s'industriaient de ;
compagnie, serraient des mailles régulières, en tout \
p:ireilles, bien que l'auteur leur assignât une des- i
tination différente. En effet, il payait avec le filet de ]
menues complaisances, l'insinuait, à titre gracieux, '
dans les relations amicales, tindis qu'il rêvait, pour I ses vers, des solennités commémoratives devant un
public de distribution de prix. i
Un soirpourtant, chez Sézanne, Bruzel, après avoir, à l'accoutumée, attaché son filet au pied de la table, se mit à déclamer un fragment de sa dernière composition.
Ce fut une surprise. Deux personnages: le Poète,
la Jeune Fille, dialoguaient. Mais à cette indication j
initiale se bornait l'imitation de Musset et des Nuits, j
Le reste, sentiments et langue pour les exprimer, |
était une sorte de sélam dédicatoire dérobé à la '
saynète et au proverbe, une gerbe de toutes les '■
images que la littérature a fanées. L'aveugle, in- j
consciemment, célébrait la femme d'après les por- I
traits que tracent d'elle les clairvoyants. Comme la J
boule et le manche du bilboquet se cherchent et s'a- 1
justeut, les qualificatifs : si pur, albâtre, vermeille, i
svelte, mainteau de roi, épousaient avec une déses- ]
pérante ponctualité les mots : front, cou, bouche, fi
taille, chevelure. Et telle était l'ingénuité de l'adap- ■!
talion qu'on en sentait toute velléité de contrôle i
absente. *
Savinien se rappela que son ami avait abordé ce nouveau genre la semaine précédente et commencé en même temps un filet dont il voulait faire hommage à une personne qu'il ne nommait pas. Chaque jour, il avançait de quelques mailles, de quelques vers, sans trahir le mystère de son double cadeau.
Quand il eut fini: — C'est très beau! déclara Dieuleveult !
Sézanne, au contraire, glacial, opposant une digue à cette crue insolite, dit :
— Cela ne vaut pas ton ode à Valentin Haûy. T'ennuirais-je en te la redemandant?
Bruzel alors, avec la résignation d'un inâugurateur de statue, attaqua :
Haiiy^ mon libérateur, que saurais-je sans toi?...
Mais pendant qu'il récite, ses doigts inspirés besognent, accélèrent l'achèvement de l'envoi subsidiaire, comme pour se faire pardonner l'infidélité à laquelle ses lèvres sont contraintes.
Des mois...
Mois d'été pendant lesquels, pour cent sous, il allait altérer des noces au bord des lacs roturiers de Saint- Mandé, de Saint-Fargeau, des Buttes-Chaumont.
— Nous y sommes... dans le lac! plaisantait Merle, que Savinien rencontrait parfois, le dimanche matin, rue des Petits-Carreaux, chez un débitant où s'abouchent les musiciens déclassés et les patrons de brasseries, de cafés, de guinguettes, de baraques foraines, les chefs d'orchestre en faillite, les entrepreneurs de plaisirs au rabais.
Des soirs...
Soirs de bals à quatre francs, de cafés-concerts interlopes, de sociétés confuses sentant le vin au saladier et le déménageur; soirs de piano où venaient s'accouder, comme à un comptoir de vente au détail, les consommateurs de valses-grenadine, d'amer- Paulus, de trois-six patriotiques...
Des aubaines sans lendemain... Accords exempts de l'entremise usuraire du facteur, leçons de piano à vingt-cinq francs par mois, trois leçons par semaine, — et dès la seconde une certitude de congé prochain, de caprice éventé se préparant d'honnêtes excuses.
Des découragements aussi.
— Ah! un métier vaudrait mieux, j'en vivrais!... Alors Bruzel, incrédule :
— La preuve? Acquiers-la d'abord, tu en as le moyen. Au lieu de placer tes produits, va donc proposer ceux des ateliers d'aveugles, dans les magasins, j Nous causerons après. '
Quinze jours durant, Savinien battait Paris, avec 1 des échantillons de brosserie, de vannerie, de filet, j desparterie... Et partout il se heurtait contre le mé- i pris, la concurrence hargneuse ou la charité des clair- j voyants. :
L'un s'écriait : « Vous voulez nous retirer le pain ' de la bouche. De quoi vous mêlez-vous, quand il y a j l'Assistance publique et les asiles? » S
Ailleurs, circonspectes, des personnes flairaient, \ examinaient les objets, en discutaient le prix, la qualité, la résistance, finissaient par éconduire le visiteur, avec l'olIVe d'un secours injurieux sous-entendant qu'elles auraient dû commencer par là. C'était l'encouragement à la mendicité sous ses formes les plus hypocrites, les plus lâches. La plaisanterie
vieillotte : «. J'ai donné à ton père ce matin », souffletait l'aveugle présentant son travail, l'incorporait malgré lui, solidairement, dans l'armée de ces estropiais que la bienfaisance entretient comme un luxe et multiplie sur le passage du riche, ainsi que des panneaux de glace où sa vaine bonté se regarde et se sourit .
Un ancrage foriuit enfin. En 1882, les Frères de Saint-Jean-de-Dieu qui recueillent, rue Lecourbe, les jeunes incurables, confiaient à Savinien un cours d'accordage des pianos annexé aux classes de musique. C'était la subsistance assurée, une leçon quotidienne de deux heures méritant la table, matin et soir, au professeur et à son guide.
Mais des aveugles-nés, au nombre d'une vingtaine, éloignés des écoles spéciales par un surcroît d'infirmités, ne rappelèrent point à Savinien ses années d'Institution. Il ne se réentendait pas en eux. Ses souvenirs s'éteignaient dans un lieu sans écho. Longtemps cette particularité l'intrigua. Il en eut la soudaine explication, un jour qu'il parcourait la serre chaude où les Frères cultivent et raniment de petites plantes monstrueuses, débiles, fétides, gaugrenées de scrofules et d'ulcères, déjetées par le rachitisme et l'ataxie, décourageant l'émondage et l'orthopédie — vivantes pourtant!
Tels, au bord dune route, des arbres rabougris corsetés de fer, quelques fragments d'enlants encaissés dans une chaise, éclissés sur leur lit ou couchant au ras de terre les racines de leurs membres noués, s'étiolaient le long d'une salle écartée. Et de cette rangée de troncs cacochymes partirent tout à coup, comme des jets de sève empoisonnée, d'effroyables cris, difformes eux-mêmes, éclopés, en des
172 LES EMMURÉS i
appareils gutturaux. Il semblait qu'une implacable corrélation unît, chez ces malheureux, le corps et la i voix, et que l'altération de celle-ci reproduisît fidèle- J ment les anomalies de celui-là, pour en permettre la ; connaissance à une oreille adroite. ■
Savinien profita de ces révélations, écouta mieux \ ses élèves, s'intéressa aux lésions que traduisaient, ■ à différents degrés d'intensité, les inflexions secrètes, ; les indicibles nuances qui vertèbrentla voix humaine, i
Son ouïe se perfectionna, devint savante. Une ; expérience attesta son discernemeni. i
Un jour, en omnibus, il se pencha vers Arsène, ] assis à sa gauche, et lui demanda : |
— C'est un infiVme que j'ai à ma droite, n'est-ce i pas ?
— Tiens! oui... une bossue, fit le gamin; c'est drôle... qui vous l'a dit?
— Rien, une idée...
C'était vrai : il ne savait pas. Mais dans un fausset
amer, une strideur vindicative, avait passé la plainte j
douloureuse et rancunière des déshérités, voués, par I
l'incurie d'impurs accouplements, aux angoisses de j
la vie lente — lente comme cette mort que les sup- !
plicesdes vieux âges excellaient à suspendre! |
Rue Lecourbe, un matin, après déjeuner, Arsène j disparut. On l'avait vu s'en aller, sans hâte, la \ bouche pleine, chargé par son maître d'une commis- ^ sion, répondait-il au portier qui le questionnait. (
Savinien était trop habitué à des tour.s de ce genre ij pour, dans le moment, y prendre garde. Mais l'in- (j quiétude le gagna lorsque, vers le soir, il dut, son It guide n'étant point rentré, prier un serviteur des Frères de l'accompagner.
LES EMMURÉS i73
Rue Rousselet, personne. Déjà, le jeune homme s'apprêtait à descendre, résolu à s'ouvrir de ses craintes au commissaire de police, quand Arsène, aux coups de huit heures, arriva enfin.
— D'où sors-tu? Avec quels polissons de ton espèce as-tu erré par les rues cet après-midi? interrogea Savinien en attrapant, sans tâtonner, une des oreilles du drôle.
Mais "celui-ci, se dégageant d'une poussée, cria insolemment :
— Ça me regarde.
— Je vais avertir tes parents.
— Pas la peine, c'est fait.
Le guide se régala un instant de la surprise qu'il provoquait, puis :
— Je viens chercher mes affaires, ajouta-t-il; j'ai trouvé une place.
— Où donc?
— Dans un cercle. Quelque chose de chic... Touchez-moi ça.
Et saisissant audacieusement la main de son maître, Arsène la posa sur le drap neuf d'un uniforme à boutons de cuivre.
— Groom, alors... c'est pour être groom que tu me quittes! dit Savinien.
L'autre rectifia : — Chasseur, confondons pas. Trente francs par mois, nourri, couché, blanchi, les pourboires et la gratte. C'est pas de la petite bière.
— Et tu crois que ton père consentira...
— Lui? C'te bêtise ! Il ne vous a laissé m'emmener que pour économiser le voyage. Il m'écrivait : « Débrouille-toi, guette une occasion. Paris est grand. »
— Cette place, puis-je savoir qui te l'a procurée?
— Mes relations.
La réplique, jetée fièrement, d'une voix importante et avec une imperturbable assurance, désarma Taveugle. Aussi bien, peu soucieux de prolonger le plaisir hargneux que prenait l'enfant à le dépiter, il accueillit sans broncher l'avis même — gardé pour la fin — d'un départ immédiat.
— En ce cas, débarrasse-moi des choses qui t'appartiennent.
Pendant qu'Arsène rassemblait ses nippes, Savinien, retiré dans un coin de la chambre, réfléchit sur l'événement, avec la mélancolie d'un expert dupé. Comment lui, qui se flattait d'arracher aux voix des confessions physiologiques, était-il à ce point inhabile à sonder pareillement les gués, les goutîres et la vase des âmes? Comment avait-il pu si longtemps s'illusionner sur les sentiments du gamin à son égard ?
La faute en incombait sans doute aux capitulations de conscience conservant des dehors d'espièglerie à la menaçante précocité d'une corruption notoire. L'existence commune eùt-elleété supportable autrement ? Cependant, la richesse du terreau parisien fumait le fertile enfant, et dans les batailles successives que livraient à son accent en déroute, la nouveauté des vocabulaires, le pli des accointances, l'atmosphère de la ville, se poursuivait la mue du paysan transplanté.
L'évolution qu'accomplit une jeune domestique après quelques mois de service, cette évolution, un garçon, d'esprit moins délié, l'avait, en deux ans, consommée. Mais identique était le résultat. Comme un acarus, l'ingéniosité rurale finissait toujours par se loger dans les millions de vésicules qu'offrent la bourgeoisie et le grand monde, à la gale ancillaire.
— Pourras-tu tout emporter en un seul voyage? dit Savinien.
Arsène ricana :
— Sûr ! J'ai un fiacre en bas... aux frais de la princesse, naturellement.
Aux frais de la princesse ? L'expression interloqua Dieuleveult qui, toutefois, sacrifia à sa dignité le désir d'être instruit. Le jeune Le Quiou avait fait son paquet ; il prit congé de son compagnon, délibérément.
— Sans adieu. Vous gênez pas si vous avez besoin de moi. Paraît qu'il y a des membres du cercle qui ont le bras long.
L'impayable gravité de la proposition réprimait les démangeaisons de reconduite véhémente dont frétillaient la main et le pied de l'aveugle.
Les guides 1
Savinien en eut ensuite de tout âge, de toute extraction, de tout acabit.
Il connut l'insipidité des voix versatiles de la douzième année, la tutelle des caractères à déchiffrer et à défricher, la torture des caprices à subir, des méchancetés et des vices dans leur fleur. Il eut le rebut des écoles, l'excédent des familles nombreuses, l'espoir des métiers incertains. Il fut tour à tour indulgent, sévère, ferme, faible, bon, rude, sans parvenir à faire germer la gratitude ou la crainte, dans les petites âmes qu'il ensemençait patiemment.
Il en recruta partout : chez des concierges, des fruitières, des ouvriers ; dans les orphelinats, les mansardes, les arrière-boutiques, la rue...
Les uns apportaient sur eux l'odeur de la profession paternelle ou d'un logis d'indigent ; et d'autres sentaient le ruisseau, la punaise, la pluie...
Il garda des guides un mois, trois semaines, huit ; jours, vingt-quatre heures, moins encore : le temps ' d'acheter au fils d'une laitière d'indispensables chaus- ; sures avec lesquelles il s'enfuyait dès qu'il les avait aux pieds !
Il renvoya des galopins qui l'injuriaient, des ; voyous qui traînaient à leurs talons la camaraderie \ d'un quartier, une chie-en-lit passant aisément de la ; curiosité intempestive à l'apostrophe et à l'ameute- j ment ; il renvoya des garçonnets d'une stupéfiante ; dépravation, un surtout, dont les frôlements cou- ' pables, d'obliques avances conviant aux récréations i vénielles, justifiaient la suspicion qui persiste dans l la poignée de mains de quelques aveugles, une poignée de main détachant à peine le coude du corps et se reprenant sitôt qu'elle s'est donnée.
Des essais d'indépendance relative avortèrent. Savinien s'affranchit, chez soi, des auxiliaires despo- ' tiques, les convoqua seulement pour ses courses, ses i leçons, ses rendez-vous. Mais l'exactitude et l'assi- | duité du guide étaient alors trop subordonnées aux i distractions du trottoir, aux rencontres, aux prétextes | à flâneries, pour que le système de l'externat préva- ; lût. I
Il en fallut revenir à la vie à deux, à l'attelage de i guingois, désassorti au moral comme au physique, à | la défensive permanente. Car c'était un ennemi, un i indifférent pour le moins qui partageait ses repas, I son gîte, ses loisirs, — un allié, jamais. i
La supériorité mécanique de l'enfant, se targuant { des sens qu'il cumule, divisait le ménage, telles les \ prétentions à la prédominance d'une femme perver- ■>. tie par un apport dotal sans équivalent. « Je vois, | donc j'ai raison. » Le guide ne sortait point de là. Sa- i
vinien déployait en vain, surabondamment, les ressources compensatrices du sens dont il avait la fruition. Ses compagnons de chaîne s'entêtaient dans un préjugé originel avivant leur malfaisance sournoise, leur irrésistible besoin de nuire, leur rébellion en coup de folie.
On dirait que rien ne peut suppléer, vis-à-vis de l'enfant dans l'âge critique, comme vis-à-vis du féroce enfermé, la séduction autoritaire du regard. Dieuleveult, dompteur impuissant, près de sévir, avait quelquefois l'indéfinissable, l'angoissante sensation d'un danger, d'une bête prenant son élan pour sauter sur lui, par derrière.
La cage était, ces jours-là, inhabitable ; et pourtant, le jeune homme préférait une résistance ouverte, aux tiraillements, aux mauvaises volontés, à l'hostilité latente des petites pestes. Il s'énervait à déjouer leurs mensonges et leurs ruses. La plus fréquente consistait à feindre le sommeil, la fatigue, lorsqu'une lecture ennuyeuse menaçait d'alanguir la veillée.
— Soit, consentait Savinien, couchons-nous. Mais son ouïe aux aguets, malgré la précaution du
faux dormeur, saisissait le bruit de la page qu'on tourne, du papier froissé.
— Tu as de la lumière ; tu es encore plongé dans un feuilleton.
— Moi? oh !... je vous jure...
— Ne jure pas.
L'aveugle étendait la main vers le chandelier et aussitôt se répandait l'odeur dénonciatrice du suif, d'une mèche fumante, à l'instant éteinte.
Enfin, la malpropreté des guides boudant obstinément l'eau et la brosse, Savinien avait fini, tous les
moyens d'inspection épuisés, par recourir à l'arJsitrage de la concierge. Elle prononçait en dernier ressort, améliorait la tenue et donnait l'exeat.
Jamais il n'exigeait plus de correction dans la mise et les procédés, que lorsqu'il se rendait chez les dames Leybre. Aussi n'hésita-t-il pas cà consigner ses conducteurs à leur porte, en apprenant qu'Arsène maraudait les placards et le buffet de la cuisine, quand on l'y laissait seul. Assez souvent même, Savinien se séparait de son gaide au bas de l'escalier, voire au milieu de la rue, s'il était averti de la présence de ses amies à leur fenêtre. Sans aide alors, il trouvait la porte, montait, frappait, payé de son adresse par l'étonnement complimenteur d'Annette, lequel u'excluait pas l'appui de son poignet tiède accepté, si mince qu'en fût le secours. Car il eût pu, dans le logement que les deux femmes occupaient, vaguer comme elles avec aisance, tant leur installation lui était familière.
Il allait, eu entrant, s'asseoir auprès de madame j Leybre, la conquérait par sa ferveur approbative et | la docilité d'une oreille que nuls rabâchages ne dé- | courageaient. i
La soeur de Lourdelin, de sa voix nasillarde, expé- i diait d'abord les broutilles: nouvelles de Saint-Brieuc, ! gazette du temps, de la santé, du voisinage ; pais les ' formules de sollicitude polie que comportait leur | commerce d'amilié. Mais l'esprit et la voix se dé- f blayaient ensemble, et celle-ci, tout à coup clarifiée, I sonnait le boute-selle à de majeurs soucis. |
— Annelte, vous le savez, attend toujours, dans son ï pensionnat de Montrouge, que l'administration la n pourvoie. N'est-ce pas qu'elle aurait tort de se rebu- j* ter? Son tour viendra.
— Certes, disait Savinien.
— Heureusement, rien ne nous presse...
Sans un regret personnel, sans une plainte, elle continuait de subvenir aux besoins de la maison et trouvait si naturel le scrupuleux office de son frère, qu'elle oubliait de l'en remercier. A lui d'ailleurs, moins qu'à tout autre, elle eût rendu les armes. Il y avait entre eux comme une gageure tacite. Et souvent, à part soi, l'opiniâtre femme, sûre de triompher dans Annette, escomptait Torgueil vengeur de proclamer: «Ma fille... institutrice de la Ville de Paris!... »
Sur un chapitre encore, madame Leybre se montrait intraitable : celui des protections. Elle apportait dans la prétention de s'en passer une dignité susceptible, une logique invulnérable, rétive aux conseils.
— Ah ça ! les emplois se donnent-ils au mérite ou à la faveur? Il est impossible qu'on ne consulte pas les notes ; Annette en a d'excellentes, j'en réponds, moi, sa mère, qui l'a assez vue travailler pour ne me reprocher aucun de mes sacrifices. Et cela ne compterait pas ? Le gouvernement nous volerait alors toutes les deux. Non, non. Ce qui est dû. est dd. Je ne m'abaisserai point à des démarches pour hâter sa namination. J'ai d'autres chats à fouetter.
Elle avait l'air de dire à l'Enseignement : c'est un cadeau que je vous fais là. Vous ne savez pas ce que vous refusez. Et fouetter d'autres chats, c'était vaquer seule aux besognes domestiques indignes d'Annette ; c'était, debout la première, préparer le déjeuner du matin et le panier dans leqael la sous-maîtresse emportait son x'epas de midi ; c'était descendre au soin journalier de la chaussure et des robes.
Avant de s'en aller, fréquemment, la bonne femme entrait chez le concierge.
— Personne n'est venu demander des renseignements? Non? Oh! cela ne signifie rien : ces gens-là sont si fins I
Elle partait de là pour vivre comme en une maison de verre où leurs habitudes à toutes les deux essuyaient, croyait-elle, le contrôle incessant des inspecteurs secrets de la Préfecture de la Seine, qu'avait conçus son imagination. Des rapports établis par eux dépendait l'avenir de la candidate. Et ce petit roman qu'elle se racontait à soi-même en se rendant à son magasin, tenait madame Leybre en haleine, la poussait à redoubler de méfiance et de précautions.
« Tu as beau dire, nos moindres actions sont mentionnées sur la fiche que tu possèdes à la direction. »
Elle s'était chaussé cette idée dans la tête et n'en démordait pas.
Savinien, veuf d'Arsène, surprit ses amies le premier dimanche qu'il les visita.
— Quelle contrariété pour vous ! En quoi pouvonsnous vous être utiles '?
Mais, gaiement, il déclinait leurs services, mettait une sorte de coquetterie, d'innocente fatuité, à ne point paraître dans l'embarras.
— Vous amplifiez les qualités de nos conducteurs. Nous en changeons comme de bâton, sans plus d'inconvénient que n'en éprouve la main à s'appuyer sur des cannes dont le poids, la forme et la hauteur varient. Ils nous accompagnent, oui, mais c'est bien réellement nous qui les guidons à travers Paris. Ils nous perdraient vingt fois si nous n'étions pour eux de sûrs indicateurs. C'est simplement à cause des voitures et de l'encombrement des voies, que nous
nous les adjoignons. L'absence d'Arsène ne m'incommode pas le moins du monde.
— Nous avons reçu de mon frère, à votre adresse un petit paquet, dit madame Leybre. '
— Je l'attendais. Ce sont deux études sympho- Diques de Schuraann que le capitaine a transcrites en points.
Lourdelin, en effet, depuis qu'il avait offert à la bibhotnèque Braille les Poésies champêtres d'Horace dépensait son activité d'une manière estimée par lui plus profitable. Le répertoire musical, relativement restreint, imprimé à l'usage des aveugles, ne comprenant pas diverses pièces que désirait approfondir Savinien, le bonhomme avait attaqué bravement quelques-unes des œuvres entre lesquelles le choix lui était laissé. Un ancien percepteur des contributions, qu'il se vantait d'avoir converti à la typhlophilie pratique, le secondait dans sa tâche Aux études symphoniques devaient succéder, de Schumann encore, les trois sonates, les Novelettes Kreisleriana. '
- Ah ça ! interrompit Annette, d'où vient cette prédilection pour Schumann ?
Il essaya, en termes inapprétés, d'expliquer son entraînement vers le Maître qui donne si bien l'illusion du large, de la liberté, aux passions captives dans la volière qu'est une âme ; vers le Maître précieux a quiconque demande à la musique des invitations aux voyages.
Mais cette dévotion de son vieux professeur Gilqum pour Schumann, SaVinien l'avait épousée au point de ne la pouvoir traduire que littéralement Des phrases retenues, des comparaisons tout équipées, répercutaient l'admiration communicative de
vier. »
"• Voule.-vous que nous jouions à quatre mains le , CkJZ soir ? s'écria tout à coup Savmren, a bout |
*VZre':Sctt"p:opositiondérivait-eUemoins j d'!! pro îytisme ardent que du désir de se rapprocher d Annette, de s'envoisiner davantage des Ulas qurneurissaient sur elle, par délaies clôtures sépa- |
'Irs'aÏÏrX^liano, Savinien à droite, une main 1
fnfp Intre la leune fille et lui, l'autre main j
Cle 0 cu^érdé Lppant le chant, dans son ampleur ,
rsaieunTsse immai^essible. Les notes, lentes, pro- 5
ondes "emb aient venir du jardin et de la nu«, dont ,,
es souffles mêlés entraient par la fenêtre ouverte.
l dans e recueillement de l'heure, le cœur concer-
f ? d/l'Iveu-le, réglant ses battements sur le ■!
Xe det m^lo^ie! exécutait une partie idéae, ■:
en instrument docile aux douces émotions qui le lai- ^
'tals'dèfles premières mesures, Savinien ne seJ • n.fen communion d'élans et d'extase avec* rt: cm'pgnemenTque plaignait Annette. Ces har-.i laccompagu i sbutenir, il les remorquait,;,
monies qui eussent au timonier.i
s'épuisait a les échauller, tel un v . „,„
dont le camarade boite et regimbe. Si charmaBW,j que fût la route, l'attelage désuni n'en voyait pas M
fin et tout effort pour avancer envenimait un désaccord irrémédiable.
L'intuition d'un malentendu que rien ne pourrait détruire, poignit Dieuleveult, troubla un instant la fête de son âme. Il se surmonta aussitôt et mena au terme du voyage le souverain andante.
Quand ils s'arrêtèrent, las tous les deux et les doigts fléchissant :
— Est-ce beau ! s'écria néanmoins Savinien, en qui des espérances se reformaient.
— Oui, répondit négligemment Annette. Pourtant, je préfère le Soir de Gounod.
L'autre alors baissa la tête et se tut, comme si, à présent qu'il avait le mot de leur incompatibilité musicale, il craignait d'étendre aux choses de la vie cette mésintelligence sur laquelle venait de l'éclairer l'interprétation disparate de Schumann.
En reconduisant son hôte peu après :
— Ces morceaux que vous a expédiés mon frère, j'y songe : où donc les étudierez-vous ? questionna tout à coup madame Leybre.
— Chez Sézanne, qui a mis jusqu'ici son piano à ma disposition, fit le jeune homme. Mais je n'use que modérément de sa permission, nos loisirs respectifs ne se conciliant pas toujours.
— Justement. Cet empêchement disparait avec nous, qui sommes absentes toute la journée. Pourquoi ne travailleriez-vous pas sur le piano d'Annette? Personne ne vous dérangera. Acceptez d'abord, vous me remercierez plus tard. Allons, je déposerai dorénavant votre clef chez le concierge. Vous la prendrez quand il vous plaira, signifiait, sur un ton de commandement badin, l'aimable femme.
jg^ LES EMMURÉS
Ce furent des après-midi délicieux.
Lorsqu'ils avaient, son guide et lui traverse le boulevard Arago et qu'ils longeaient, dans le faubourg Saint-Jacques, à gauche, le mur de l'Observatoire:ou bien à droite, le mur de l'ancienne maison des Dames de la Visitation, Savinien entrait en pays ami Sur les trottoirs de cet endroit paisible et pionice à l'écho, ses talons battaient des marches martres qu'accompagnaient en sourdine a la cadence du pas militaire, les petites semelles de son condu teur Et c'était comme la retraite, par des rues de province retrouvées, cette retraite dolente des tambours qui ramasse, on dirait, les derniers bruits du iour, pour les emporter dans le néant . ^ ,.
^ R^e Méchain, entre les jardins de l'hospice Cochin et le refuge de Notre Dame de Charité, les reminiscences se précisaient. ^
-Lourdelin a raison, constatait Savinien. N est-ce point ici, nivelée, la rue Saint-Pierre, à Saint-Brieuc et ne v;is-je pas frôler bientôt, a la fenêtre d un .ez-de-chaussée, les giroflées et le réséda que mon
vieil ami cultive ? u «. ^t ?i
Il arrivait ordinairement vers quatre heures, et |1 comme il campait son guide dans la loge rien, j sinon le colportage de la concierge, ne révélait a ma- i dame Leybre qu'il était venu, tant sa visite s appliquait à laisser peu de traces. i
Du salonet dans lequel il s'enfermait tout de suite, h il ne sortait que pour redescendre. La pièce, exiguc et moite comme d'une présence féminine cachée, régnante, se réveillait pour le recevoir, lui souhaiter le bonjour, faire à ses sens timides les honneurs du lieu Une animation irréelle, ambiante, l'emplissait!. de la gène qui paralyse un novice dans une maisons
OÙ, quand il paraît, tout le monde le dévisage. Tels étaient, à ce moment, l'aberration de son odorat et le trompe-l'ouïe, qu'il ne retrouvait quelque assurance qu'en effleurant de la main ou du genou les sièges vacants sur son passage. Il allait, des fois, peureux altéré de sécurité, jusqu'à explorer les rideaux de la croisée. . . Il était bien seul, mais seul avec mille preuves éparses de fréquentation, avec ce que savent mettre d'elles deux femmes dans un logement longtemps habité, imprégné de leurs habitudes, de leur odeur, et loquace comme un témoin auriculaire qui ne peut rien celer de ce qu'il a entendu.
Cette incantation, le piano la matérialisait.
C'était un piano âgé, radoteur, pareil à ces domestiques de jadis, attachés au logis et le défendant bien contre les importuns. Il avait commencé par s'étonner de ce qu'exigeait de lui Savinien, de sa méthode de travail consistant à jouer avec la main gauche le fragment que sa main droite lisait, et réciproquement. Puis, des cas d'insubordination symplomatique se manifestèrent. Des touches se dérobaient à la virtuosité de l'étranger, à ses sélections insolites, et l'instrument tout entier rechigna enfin, essoufflé, brèche-dent et sourd notamment lorsque du Schumann le sollicitait. Nulle nuance ne trouvait grâce devant son hostilité. Les arpèges déconcertaient, comme une échelle de soie à laquelle des degrés ont été enlevés, les basses jargonnaient, et les plus nobles harmonies sentaient la fleur coupée se flétrissant dans une eau qu'on oublie.
Mais la victoire du vieux serviteur ne fut complète que le jour où, non content de se soustraire à la domination de l'aveugle, il réalisa ce miracle de lui imposer la sienne. Fréquemment alors, Savinien,
jgg LES EMMURÉS
circonvenu, at succéder à de savants accords de préparation les pauvretés dont - médiocre m;^«>"enne L Annetté avait tant fatigué le piano, qu'il le. eut ouasimenl déroulées de son propre ^^onmmenl. 'c'étaient : VOrage, de Steibelt ; le P^'-'f;;™' ff^ Cramer ; Si la soi la do, de Mozart... D'euleveult le« connaissait. Chaque dimanche, en effei, ma dameLeybre réclamait au moins le Steibelt, les peripéties^Ùn ora.e en chambre, qu'elle entremêlait de rendes sincères : « La pluie tombe... Voila le tonnerre qui gronde... C'est maintenant le retour du
^'c"ettrobsession gagnait Savinien, et comme un artiste dont le crayon se risque à fixer de m mo re une silhouette adorable et de chers ',^;"'^- ^;/'^°^ ^ , cherchait à faire rendre au dessin -nelodique des ai s favoris d'Annette, le jardin de son approche et le j ruisseau chantant de sa VOIX. ■„.,„ il tnnr- ■!
Un jeudi pourtant, ayant secoue le joug, tour , nait au hasard du souvenir, quelques feuilles de ?:;b'um pour la jeunesse, appris par cœur ans une édition de propagande imprimée en Brail e. bes mains légères multipliaient les l-'^e'S^ Df^,°° ^ planaient une seconde, hésitantes, avant de ^ abattre . d'autres s'en allaient par troupes, a ras ^e ~;^^ f : reposant à peine ; et d'autres encore sautiUaient, , comme des alouettes dans un champ. i
Peu à peu, la solitude fécondée enfantait des pay ^ sages artmciels. changeants, que Peupl-e^' evoya- . «eur matinal, le laboureur content, le villageois, le i faucheur, le moisonneur... Des bourdonnemeu , agrestes caressaient l'oreille, ainsi que ferait nnpho tho-raphe qui publierail, après l'avoir recelée, 1 ame des saisons. Vertigineuses, elles duraient vingt
mesures. Et Schumann concentrait si bien leurs essences qu'il en donnait ensemble l'arrière etl'avantgoùt, le regret et l'espoir.
Mais ces impressions de nature s'évanouirent soudain, et sous les doigts de l'aveugle, la courte pièce intitulée : Mignon, députa une consolation vers un sanglot introuvable. Il se traînait à la basse, long, rare, abandonné, pendant que les dessus s'enquéraient, tentaient de le joindre. La plainte cessait, repartait, et ils ne pouvaient l'atteindre ni la couvrir, dans leur déploiement parallèle. A tout instant, sur un appel plus déchirant, on les croyait près d'elle, ils brûlaient. Et le soupir dispersé, la souîfrance bâillonnée, ils continuaient d'errer à sa poursuite et de battre le vide.
Quand les dernières notes se furent évaporées, tristes de s'être offertes et de n'avoir pas été prises, Savinien identifié avec l'épisode, au point d'en assumer la prorogation, ouvrit la bouche pour crier : « Cependant, quelqu'un pleurait ici! »
Mais comme, au moindre choc, un vase trop plein déborde, la crispation de son visage, immobile jusque-là, répandit sur ses joues les larmes qui affleuraient ses yeux. Alors, c'était vers lui que tout à l'heure accouraient ces ambulances égarées ! Il se leva, fit quelques pas et tout à coup tendit les bras au soulagement qu'il avait laissé s'enfuir, à ce dictame découragé de rester sans application. Etait-il donc si loin déjà que sa trace et toute chance de le ramener fussent perdues? Non. Savinien, au contraire, le sentait voisin, imminent, hors du salon, peut-être, mais dans sa banlieue, certainement.
Il alla droit au mur. Ses paumes rebondissaient sur la paroi, ainsi que de grosses mouches frappant aux
vitres pour sortir. Une porte était entre-bâillée ; il la poussa, envahit la petite salle à manger.
La veille encore, il eût répudié comme attentatoire à l'hospitalité, aux convenances, l'idée de s'écarter de la pièce assignée à ses exercices. Et cette incursion dans l'intimité de ses amies lui paraissait à présent toute simple. Ses mains furetaient le buffet à étagère, la table, des surfaces incultes, sans un tact qui parlât éloquemment des absentes et fît passer le frisson de la vie dans les choses inanimées.
Au coin de la fenêtre, intérieurement, la cage était suspendue. Savinien s'arrêta devant et fut, à l'ordinaire, éclaboussé. Mais les capsules d'eau projetées par les oiseaux avaient beau crever sur lui, elles ne l'inondaient plus du parfum poivré des lilas. En quels sachels avaient-ils émigré?
Le baume étant connu, les convoitises se formulaient. Une exclamation de l'aveugle circonscrivit les recherches, en indiqua mieux les transparents mobiles. « Se peut-il que rien d'elle ne la manifeste ici? »
Brusquement, sans nouveau débat, il fit, en suivant le mur, le tour de la salle, jusqu'à ce qu'il rencontrât le cadre d'une porte. Elle était fermée; il la força et comprit qu'il touchait au but, en humant l'ovation spontanée des émissaires chargés de lui frayer la route. Le seuil franchi, il recevait au visage le bouquet d'une féminité fringante, en désordre dans la chambre où se jouaient l'odeur mutine des lotions acéteuses, la fraîcheur du linge de toilette et de corps çà et là, le remugle plus touffu des vêtements, quelque part accrochés.
C'est de ce cùté que se dirigea premièrement Savinien, haletant d'inanition. Un rideau, auquel il se pendit, glissa sur sa tringle et tout de suite ses mains
gloutonnes attaquèrent les robes. Mais l'étoffe chaste dont elles étaient faites racontait la femme comme la chute des feuilles ébruite l'arbre. L'aveugle se berçait d'un exposé moins sommaire. Il choisit, au flairer,'entre les bardes, celles qu'avait portées plausibleraent Annette, et les étreignant, il confessa ses lèvres aux gousses des corsages, à la gaine des jupes, aux plis rêches des entournures ; il nourrit son désir, à défaut de la femme, des écales de son corps.
Il allait même, dans la folle hypothèse d'une approximation supérieure, étendre ses investigations à des voiles plus secrets. Mais le contact objurgateur d'une serviette séchant au dossier d'une chaise, réveilla en sursaut sa pudeur. Il tira sur le portemanteau le rideau protecteur et fit retraite aussitôt, dégrisé, contrit, se condamnant, par expiation, à oublier désormais le chemin de ce réduit dont il avait ruiné le charme.
Use tintparole pendant huit jours, puis, àla faveur hypocrite de conditions auxquelles il croyait pouvoir souscrire, il revint.
Il revint... mais l'appétit aiguisé par le jeûne, les sens dardés, la chair combustible. En vain, il verrouillaitle petit salon, s'y absorbait au piano, dans la religion des maîtres. Fatalement, d'occultes influences le racolaient, toutes les sirènes du logis l'attiraient vers la chambre pleine elle-même d'incitations à sa malacie erotique. Il cédait... retournait à ses simulacres, à ses viols en effigie, à ses possessions anodines, à leur cortège de remords et d'engagements qu'il transgressait.
Devant Annette ensuite, le dimanche, il avait des embarras, des hontes, et se résignait, par juste pénitence, à faire maigre avec le laitage de Steibelt et les blancs d'œufs de Cramer.