‹ Les emmurésChapitre 4 sur 6 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

L'été de 1883 finissant, un dimanche qu'il rentrait, Savinien fut arrêté au bas de l'escalier par sa concierge.

— Il est venu tantôt un drôle d'individu, l'air d'un mendiant, quoi! qu'a commencé par demander si vous demeuriez toujours ici, puis qu'a paru contrarié de vous savoir absent. Une femme l'accompagnait. En apprenant que vous n'étiez pas là, il s'est mis à cribler de coups de poinçon une feuille de papier. . . qu'il en a fait une vraie écumoire, là ! Et il a dit : « Vous lui remettrez ça. » Alors, c'est pas une farce? interrogea la bonne femme, en voyant son locataire prendre le billet multiforé, l'appliquer, comme un thapsia, sur son estomac, et promener des doigts éveillés sur les petites élevures croùtonneuses.

— Mais non, c'est le système de correspondance usité entre aveugles, répondit le jeune homme, souriant à l'exclamation admirative qu'il provoquait :

— Quoi qu'on n'invente pas, aujourd'hui!

« Ah ça ! que me veut Merle ? » pensa Dieuleveult en relisant la lettre du chanteur ambulant, rencontré l'année précédente, une ou deux fois, rue des Petits- Carreaux et jamais retrouvé depuis.

Mon vieux copain. J'ai des avaros. Tu peux m'ètre utile. Fixe-moi donc un rendez-vous, à moins que tu ne préfères passer chez moi, un matin, 12, rue Bisson. Urgence. Merci.

— J'irai, déclara Savinien ; je lui dois cela. Mais quel service espère-t-il de moi? De l'argent ? Il m'en sait léger. Avaros? Que signifie avaros ?

Et le lendemain même, il se fit conduire à Belleville.

Devant une maison à deux étages écrasés, laquelle n'avait d'autre issue que la porte d'un marchand de vins-traiteur-logeur, le guide hésitait.

— Adressons-nous là, dit l'aveugle.

Mais quelqu'un les interpella :

— C'est les chanteurs que vous cherchez? Trop tôt. Sont pas encore descendus.

— Pardon... c'est à M. Merle seul que je désire parler. Il est averti.

— En ce cas, montez. Deuxième, n» 5, au fond du couloir. Vous allez sortir; c'est l'escalier à gauche, dans la cour.

Ils traversèrent le débit et, par une porte de dégagement, atteignirent les premières marches d'un casse-cou dont la rampe, ébranlée et comme chancelante des ivresses qui l'avaient battue, augmentait l'insécurité. Mais ils furent cloués au premier palier par la véhémence d'une altercation qui semblait s'engouffrer dans la cage de l'escalier, crever au-dessus de leurs têtes, en g^argouillis.

Savinien avait reconnu la voix de Merle, une

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voix qui s'exténuait jusqu'au râle à vouloir dominer un infatigable glapissement de femme, dans la bouche de qui cinq ou six invectives, toujours les mêmes, mais débitées sans discontinuer, luttaient avec avantage contre un flux moins déréglé d'ordures suppléant au nombre par la variété. Assez vite, d'ailleurs, la dispute dégénéra en pourchas, en batterie, au milieu des chaises chavirées, des obstacles que la retraite du fuyard suscitait à son assaillant. Puis, celui-là enfin rejoint et acculé, hurlant sous les gifles, Merle cria : « As-tu ton compte? » Et le silence se rétablit.

Irrésolu, déconcerté par cette scène à la cantonade, écœuré, en outre, par une odeur chaude qu'exhalaient alentour, eùt-on dit, d'actifs calorifères bourrés de toutes les vermines de la peau et du bois, Dieuleveult allait se replier, lorsque la crainte d'être surpris, questionné par une personne qui dégringolait l'escalier en gémissant, le dét^^rmina brusquement à courir jusqu'au bout l'aventure.

Evidemment, ce n'était pas lui qu'attendait Merle, mais plutôt uu retour offensif de la créature avec qui s'étaient croisés les visiteurs, en montant. Aussi, la porte ouverte, le nom décliné, la réception changea de caractère.

— Entre donc. Ah! bien, on ne poireaute pas avec toi! Tant mieux, car je suis sérieusement dans la mistoufle.

Branche de compas, sa jambe droite, décrivant des arcs de cercle, faucha la chambre où gisaient deux tabourets qu'il offrit après les avoir relevés. Ensuite, s'asseyant au bord du lit défait, dont les émanations musquaient le suffocant méphitisme d'un taudis privé d'air :

— Pourquoi je t'ai dérangé? dit Merle. Voici.

Comme si c'était pas assez d'un aveugle chez nous, ; le père a perdu la vue au printemps, en trois jours.

Glaucome, jabote la clinique... Moi, j'appelle ça... i

un sale tabac ! Maintenant que le ribouis ne peut ;

plus travailler, les vieux n'ont pour vivre que leur \

loge de la rue de Belleville : 120 francs par an. Alors, \

j'ai compté un peu, pour les faire admettre aux ]

Quinze-Vingts, sur les relations que tu as dû conser- \

ver à l'Institution. Toute requête venant de nous ;

serait repoussée, après les histoires de mon vieux "

avec le directeur, quand j'ai quitté la boîte. Il faut ;

donc absolument, pour réussir, un coup de piston. l

— Heu! fit Savinien. Tu n'habites plus avec tes \ parents? |

— Non. Nous avons eu des mots. J'ai tout envoyé! aux pelotes. Vrai, c'était plus tenable. A ma sortie de « Phôtel », du temps que le vieux avait de bons i yeux, on s'entendait encore. Il n'était pas commode, | sans doute. Il se figurait que j'allais rapporter tout : de suite des mille et des cents... Mais avec le produit | d'un bal, d'une soirée, on l'apaisait. La mère me j refilait, après, une partie de l'argent. J'avais aussi | une chambre dans la maison, au sixième; on s'arran- 1 geait avec le proprio. Enfin, j'étais toujours certain, t même sans le sou, de ne pas sauter à la perche, d'at- t traper un morceau, dans le dos du patron. Son v, infirmité a tout chambardé. C'est étonnant... mais les ruses possibles quand il voyait, sont impraticables depuis qu'il est aveugle. Sa méfiance s'éveille pour rien, et mauvais chien avec cela... mauvais au point, lorsque la mère et lui étaient servis, de salir ou de jeter les restes qu'il me croyait destinés. Ma foi, je les ai plaqués.

D'abondance de cœur et sans mesure dans lesi

expressions, Merle dévidait alors une vie de famille extraordinaire. Moins ignare que fourbe, le cordonnier attribuait peu à peu à la contagion le mal qui l'avait foudroyé, en rendait son fils responsable,, cette manœuvre, dans l'esprit du bonhomme, acheminant une demande d'indemnité qu'il ne tardait pas à formuler nettement.

Dans le boyau de la loge, en attendant, cette loge dont le plafond s'affaissait sous le poids de six étages décrépits, des contestations continuelles, d'avilissants chamaillis, mettaient aux prises les deux aveugles vociférants. Piétés l'un contre l'autre, ils fouettaient l'air de leurs bras, la menace au bout, tandis que la femme s'interposant entre eux, sans se garer des bourrades, s'occupait uniquement à parer celles que s'allongeaient son mari et son enfant. Elle en arrivait à ne plus les laisser seuls, à cacher tout objet susceptible de devenir sous leurs ma^ns un projectile, une arme. Immobiles et muets, ils l'inquiétaient encore, le front braqué, en une attitude de défi, comme si leur silence même s'insultait.

L'idée de préjudice et de réparation légitime, s'ancrant chez le savetier, il considérait bientôt la cécité non plus comme un fléau, mais comme une invitation à la retraite.

<( J'ai assez trimé, déclarait-il, mon fils me doit assistance. Chacun son tour. Je n'ai pas été ainsi que lui en pension jusqu'à vingt ans, moi... On ne m'a pas appris les arts d'agrément, à moi... On m'a rabâché que c'est, en cas de nécessité, une branche de salut... Eh ! ben, mais v'ià l'occasion de le prouver. Feignant qui s'en dédit ! »

Piqué au vif, exaspéré par le petit rire incrédule et bafoueur de son père, prompt, en outre, à fuir la

loge OÙ sa présence attisait une haine intestine, i Merle avait fait gagne-pain de tout, accepté les gri- ; velées les plus dégradantes, rompu conséquemment ! avec la Société de placement et de secours, rebutée ] par ce galvaudage scandaleux. Mais il n'est pire j apprentissage qui ne se paie, et c'était vers le milieu de l'été seulement que les profits du métier lui ; avaient procuré les moyens de vivre en garni, indépendant. :

— Quel métier ? questionna Savinien. '. Evasivement, Merle répondit : '

— La musique, parbleu! ;

— Tu as un guide... naturellement? |

— Mieux que cela : une... associée. Voilà ce que | la mère ne me pardonne pas. Elle s'imaginait que, ' personne ne la remplaçant, je lui reviendrais. Ça. la vexe de me savoir en ménage — à la colle. Depuis >. trois mois, elle boude. Mais paraît qu'elle est quel- i quefois parmi le trèpe, quand je chante ou que je j joue du violon. Dame ! elle en est privée, la vieille, de 3 ces petits airs avec lesquels il m'était si facile de l'em- ■. bobiner. Lui en ai-je carotté de ces deux rouds, dans '/\ la loge, lorsque le père était absent! a La mère, je ji vais te gratter : Connais-tu le pays... Mais j'ai besoin d'une pièce de dix centimes, pour assourdir le son. » Je poussais la romance et je gardais les deux rotins pour prendre un jus. Jamais elle n'a résisté à Mignon. Aussi, de son côté, je suis tranquille. Pas de danger qu'elle me débine. Au contraire, elle surveille le vieux, le suit, quand il s'échappe pour me relancer ici ou m'attendre dans la rue. Car il a changé de tactique; il essaie maintenant de me chasser du quartier. Il a intéressé des voisins à son sort, les

excite contre moi, leur raconte qu'il s'est sacrifié pour m'éleverî On le conduit partout où je chante et on me le lâche dans les jambes. Il y a autre chose: je parierais qu'il me fait jeter de la grille. Comprendstu que je sois pressé d'être débarrassé du paroissien ?

— Je m'emploierai pour lui, dit Savinien, mais tu t'es exagéré l'importance des rapports que j'entretiens avec nos anciens professeurs. La vérité, c'est que je n'en fréquente aucun. Mais par l'intermédiaire de Bruzel...

— Bruzel? Tu as raison. Bruzel! Comment n'ai-je pas songé à lui plus tôt! s'écria Merle.

Et sans que son interlocuteur, ébahi de la saute, devinât ses intentions : — Fabrique-t-il toujours des vers, des cliansons? Je me rappelle qu'il en tournait de gentilles autrefois, de la pommad'^ au sentiment...

— Mais... oui, je crois...

— Bath ! Nous ferons d'une pierre de^ix coups. Je cherche justement des vers à mettre eu musique. Décide Bruzel à me donner les siens... n'importe quoi. J'aime mieux la romance. La romance sur un mouvement de valse, ne rate pas l'effet. Ah ! c'est un service qu'il me rendrait là ! Voudra-t-il être le parolier qui me manque ?

— Probablement... si rien de compromettant n'en résulte pour lui.

— Ah!... tu penses...

L'observation louchait Merle. Il hésita une minute, puis, rondement, lâchant le mot :

— Pourquoi, en somme, la rue n'aurait-elle pas ses compositeurs, comme le théâtre et le café-concert? Elle les a. Ses éditeurs aussi. La chanson qu'ils m'achètent aujourd'hui vingt francs, ils me la paieront quatre-vingts, cent francs, quand je leur aurai

apporté : le Refrain de Ninon, V Amour au fond des bois, Petit pinson, Elle est partie, les Blés d'or... un succès populaire, enfin.

— Alors, tu composes? dit Savinien, goguenard. Merle, blessé, répliqua :

— Et mon accessit? Je ne suis pas, d'ailleurs, une exception dans la petite banque... J'ai plusieurs cordes à mon arc, voilà tout.

— Serais-je indiscret en te demandant quelles sont les autres ?

— Non. Instrumentiste et professeur.

— Professeur... de quoi?

— De chant. Les éditeurs tiennent bien à la disposition des goualeurs, un pianiste chargé de leur seriner la nouveauté. Mais ils sont trop; on n'est pas chez soi; le monsieur a ses têtes, ses lubies... Bref, les chanteurs et les musiciens ambulants se réunissent plus volontiers chez certains mastroquets qui nous prêtent leur arrière-boutique pour répéter, nous aboucher, former les équipes. Ce sont, sur la rive gauche, un marchand de tabac de la rue de la Gaîlé; sur la rive droite, le bar de la Guadeloupe et Lorgerot, rue du Temple; ici, eclm, rue Bisson,la maison Doudou, à la fois un lieu de rendez-vous et une piolle pour une douzaine de lascars. Ceux-là peuvent, à la rigueur, se passer de mes leçons. Mais j'ai tous les assassins de la barrière de Montreuil, de Bagnolet, des Lilas, de Charonne, de Ménilmontant et de Belleville.

— Les assassins?

— Oui... oh! pas dangereux. C'est le sobriquet des ambulants qui égorgent, massacrent, achèvent la romance écorchée parles médiocrités de la rue. J'apprends la nouveauté aux assassins à qui je la joue et

la rejoue sur mon harmoniflùte, et j'arrive à faire d'eux des écorcheurs passables.

— Et... ils te rémunèrent?

— T'es bête. J'ai mon plan. T'entendras parler de moi. Le métier est déprécié parce qu'on ne sait pas se défendre ni s'organiser. Ne peut-on obtenir de la Préfecture qu'elle renouvelle le privilège dont jouissaient, avant la guerre, les chanteurs et les musiciens ambulants ? Des carnets — une centaine — qui leur furent délivrés à cette époque, combien restent à présent dans la circulation ? Tout au plus vingt. Car l'administration les détruit à mesure qu'ils rentrent, par suite du décès des titulaires. Bien mieux : les derniers possesseurs d'un condé franc, c'est-à-dire d'une autorisation de stationner sur ^a voie publique à poste fixe, sont tous maintenant des i-^dicateurs. Et le quart dCœil n'accorde le condé simple, la tolérance verbale, qu'aux fêtes foraines de l'ancienne banlieue. La permission chicanée, il est vrai qu'on la prend à la semelle de ses souliers, mais on risque alors d'être traîné devant le quarts qui confisque instrument et chansons et ne les restitue à leur propriétaire que contre un certificat de domicile. Faut-il donc fatalement, pour diminuer les chances qu'on a d'être poissé, se résoudre à partager la recette avec un gâfe dont tout le turbin consiste à crier : 22 / lorsque les collégiens SL^^^voch^xiil Avoue que c'est foutant de plier bagage et de caleter comme des bonneteurs, quand on a cinquante personnes autour de soi ! Moi je dis qu'on n'a pas le droit de refuser au public ce plaisirlà. Qu'est-ce qu'on nous reproche? D'être une cause d'encombrement? Mais le choix des emplacements, généralement adoptés par nous, proteste contre cette insinuation. A qui portons -nous ombrage ? Aux

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grands beuglants? C'est donc une industrie monopole que le gouvernement protège ? Si nous ne sommes que la queue du café-concert, la lui laisser, c'est bien le moins qu'on puisse faire. Nous chantons pour l'atelier, c'est nous l'Alcazar d'été de l'ouvrière, le voyage d'agrément des enfermés. Il n'est pas si fou mon projet de nous grouper en syndicat professionnel, de solliciter l'appui du Conseil municipal et, par lui, de regagner les faveurs permanentes de la Préfecture qui nous persécute. Hein ! quel chouette rôle pour un aveugle !

— Oui, mais ne crains-tu pas, objecta doucement Savinien, que votre revendication ne soit regardée comme un encouragement à... la mendicité déguisée?

Dans la verte réplique de Merle, trembla une dignité froissée.

— Il y a chanteurs et chanteurs. Nous confondstu par hasard avecles camelots, pieds de biche, arcasineurs, faux estropiais et mères de famille en location? Les piions, des souteneurs disponibles pour la plupart, on sait ce qu'ils vendent : des placards scandaleux ou bien cinquante chansons, adroites parodies, contrefaçons des succès du jour. Quant aux mendiants qui font la balade, parcourent une rue d'un bout à l'autre, à petits pas, saus arrêts, ces pousse-mou en sont encore aux romances de leur berceau : « Je sens qu'elle doit être belle... Mon âme à Dieu, mou cœur à toi... Viens dans un songe, ô mon bel ange... L'enfant perdu que sa mère abandonne », tout le répertoire classique de la mendicité qui a ses abonnés, ses jours, son maximum... Nous n'avons rien de commun avec ces espèces. Les véritables posticheurs sont presque tous d'anciens r|

ouvriers que leur métier ne nourrissait plus, des garçons accablés par le chômage, une maladie, la guigne, la difficulté à Paris, quand on a perdu une place, d'en trouver une autre. On a vanté, en famille ou bien aux rétours d'enterrements, la qualité de leur creux. Ils se résignent à l'exploiter. C'est une erreur de croire qu'ils ont tàté du café-concert avant de culbuter dans la rue. Elle les a de première main et ne les lâche plus. Tant que les suées, le froid, les impasses à bronchites, l'hôpital, l'alcool, leur laissent un filet de voix, ils chantent. Au fond, pas méchants. Quelques-uns sont mariés, élèvent des gosses... Ah! par exemple, pour un entonnoir sous le nez, ils en ont un et l'arrosent ! Mais quoi! n'est-ce pas pardonnable après des heures de postiche e^ quand on a le gosier comme des routes?

— Y a-t-il beaucoup d'aveugles dans la... corporation? dit Savinien.

— Non, une demi-douzaine, des ménages. La femme chante, l'homme l'accompagne. Ils ont l'oreille du public — et c'est compréhensible. Les équipes, généralement composées d'un chanteur, d'un violoniste et d'un guitareux ou d'un gratteur de coquille, ces équipes, formées et disloquées au caprice de chacun, n'offrent pas à l'amateur les avantages que lui garantit la stabilité... relative d'un couple. Il y a en outre, à ma connaissance tout au moins, trois aveugles qui tirent une incontestable supériorité des éludes musicales qu'ils firent naguère à l'Institution. On les remarque d'autant plus que les équipes à la hauteur sont rares sur le pavé de Paris... à peine vingt, représentant environ soixante chanteurs et instrumentistes. Voilà ceux qu'il faudrait syndiquer, en leur adjoignant les musiciens du

petit carreau... une autre catégorie que tu as pratiquée.

— Oh! si peu, dit sèchement Savinien, sans tendresse pour un souvenir qui les solidarisait.

Merle s'était levé.

— Descendons, proposa-t-il, nous causerons aussi bien en bas qu'ici et tu ne t'en iras pas convaincu que tu sors de chez des mendigos.

Dans l'escalier où le précédèrent Savinien et son guide, il s'arrêta un instant pour ébranler du poing des portes.

— Hé ! là... Jambonneau ! le Curé ! Bobèche ! Paulus !... Y a pus d'amour ?

Mais seule répondit, à travers les ais vermoulus, la fétidité des chambrées à la nuit, où le sommeil volatilise les moisissures humaines.

— C'est lundi, expliqua Merle, la journée d'hier les a esquintés ; ils rappliqueront tout à l'heure.

Et comme ils entraient dans le débit : « Le Conservatoire des ambulants ! » annonça-t-il, avec une comique emphase.

— Ah ! c'est ici... dit Savinien, harmonisant mal l'idée d'un cours quelconque avec les odeurs de friture infâme et de médecines culinaires, élaborées au fond de la salle qu'une mince cloison coupait en deux.

Déjà des purotins étaient là... Ceux qui ne maniaient pas, pour les vinaigrettes intéressées de la manille et du piquet, des cartes si grasses qu'ils semblaient battre et distribuer des feuilles d'artichaut cuit, ceux-là entourèrent Merle.

— Y a-t-il du nouveau pour la rue? fit une voix tumultueuse comme la pluie dans un tuyau engorgé.

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Et d'autres étalaient à côté la friperie, la basse brocante, le décrochez-moi-ça du chant. Il y avait de tout : de l'ancien encore solide, du quasi neuf montrant la trame, des défroques par les intempéries ou les spiritueux, éraillées, racornies, mangées; des étoffes de voix à tout prix, à tout usage, au rabais, en solde, languissant après la marchande du Temple qui les retaperait pour leur trouver des amateurs.

— Oui, j'ai pour vous une Marche tonkinoise... Un moment, hein!... dit l'aveugle. Qu'est-ce que tu bois?

— Quelque chose de doux, répondit Savinien.

— Un panaché ? C'est du café au lait. Absinthe et panaché !... commanda Merle.

Pendant qu'on les servait :

— Ainsi, vous avez bien travaillé, hier ? reprit Dieuleveult.

— Oui, mais septembre c'est pour les posticheurs la fin des belles recettes. Nous allons aborder la mauvaise saison, et elle dure jusqu'à la foire au pain d'épices. D'avril à octobre, en revanche, le dimanche, aux fêtes des environs de Paris, une équipe peut écouler trois cents chansons. Mais on ne récolte pas comme cela uue trentaine de francs sans se la fouler. Même, le chanteur n'y résisterait pas si les musiciens, après chaque couplet, ne jouaient l'air une ou deux fois. En semaine, le soir, à l'heure des sorties d'ateliers, la rue est bonne aussi. Il y a boulevard Voltaire, rue de Rivoli et faubourg Saint-Antoine notamment, des endroits de rapport, malgré les fliques. Le directeur de Ba-Ta-Clan, que la concurrence défrise, s'est déclaré prêt à m'allouer vingt francs par mois, si je renonçais à établir une postiche passage Saint-Antoine. Pas de la blague, j'écréme sa clientèle... A qui n'a pas deux sous à dépenser, j'ap-

prends pour rien la chanson, paroles et musique, et je donne par-dessus le marché la consommation renouvelable : un bol d'air !

— Et l'hiver ? interrogea Savinien.

— Ah ! l'hiver, chacun pour soi. Adieu postiches ! C'est alors qu'un sérieux apprentissage du métier est indispensable. Connaître sur le bout du doigt les cours de Paris où chanter est encore permis ; savoir bien composer son itinéraire, ses tournées et son répertoire : tout est là. De l'exactitude, de la régularité, un jour et une heure invariables, toutes les semaines, voilà d'abord ce qu'exigent les ateliers, les fabriques, les magasins auxquels nous nous adressons surtout. Mais il ne suffit pas de mettre un intervalle raisonnable entre les visites ; il faut encore éviter la satiété, deviner le moment où la chanson, fredonnée par tout le monde, s'est usée aux lèvres. Dans mon projet de syndicat que défendront, je l'espère bien, les conseillers municipaux du parti ouvrier, j'insiste sur un point, pour obtenir l'entrée libre des cours : nous y sommes attendus, estimés, aimés. Nous facilitons les besognes, nous en rompons la monotonie, l'ennui; nous en allégeons le fardeau. Nous sommes le mécanicien du train des amours « qui roulait, roulait toujours » ; le gondolier qui ne s'arrête pas « sous le pont des soupirs », l'entrepreneur d'excursions économiques et rapides.

— Et vous gagnez, à ce métier ?

— De deux à quatre francs, la croustille tout juste. Le matin donc, on secoue la baronne, on fait des quarantes, quelques-unes, les meilleures, celles où Leurs Seigneuries les pipelets veulent bien encore de nous, moyennant pourboire, car on verra bientôt les cours

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aux enchères... De onze heures à une heure de l'après-midi et de six à neuf, le soir, on fait le tapis, petits restaurants, gargotes, crèmerie?=, bistros-traiteurs... J'en cultive un, productif, boulevard Voltaire, où déjeunent et dînent les gueules noires. Maintenant, quand on a ramassé une pelle sur toute la ligne, reste la ressource des intérieurs, cafés, brasseries, maisons... de dix heures à minuit.

— Mais il n'est plus question du commerce des chansons, observa intentionnellement Savinien. Il faut tendre le chapeau, essuyer d'humiliants refus...

Merle sentit le trait et s'avisa, pour l'émousser, d'un ingénieux sophisme :

— Je ne sais pas, mon cas est un peu différent. L'hiver, je remise mon harmonium, trop encombraut, et pour ménager ma chanteuse, dont la voix assez frêle se casserait vite dans les quarantes, je ne fais, avec mon violon, que le tapis, les intérieurs. Et c'est elle qui a la corvée de quêter.

— Eh ! ben, c' déjeuner, c'est-y pour demain?

La voix, jeune mais exténuée par les postiches meurtrières, Dieuleveult la reconnut. Il en avait eucore dans l'oreille l'effervescence et les lamentations. Aussi fut-il étonné d'un changement de ton indiquant chez Merle, qui le supportait de sa maîtresse, l'inhabileté ou l'hésitation à profiter de la victoire.

— Prends quelque chose avec nous, dit-il, amadoueur.

Elle s'assit à côté de Savinien qui la présuma sommairement vêtue d'une chemise, d'une camisole et d'un jupon, tant, à travers la toile, son sexe émancipé transpirait à l'aise, évoquant, par échappées, ces boulangeries que dénonce, la nuit, l'haleine de leurs

soupiraux béants. Et comme là-haut, au-dessus du lit foulé où la trace de scabreuses promiscuités s'arriérait, l'aveugle tressaillit dans sa chair induite à commercer.

Merle, cependant, se résumait :

— Tu n'as rien oublié. Instrais-moi des formalités à remplir pour faire admettre les vieux aux Quinze- Vingts — avec ou sans protections. Et puis les vers de Bruzel, hein?... ce qu'il voudra... des machines où il y ait des fleurs, des oiseaux, les vins de France. . . La vogue est aux oiseaux. On les approprie à tout, au baptême, au mariage, aux vingt-huit jours, à la revanche... n'importe quel mastic. Maintenant, le lundi matin, ta es sur de me rencontrer ici. J'y suis aussi de deux à cinq heures, sauf le dimanche. Mais si tu ne peux venir, écris-moi; j'irai chez toi.

Il s'était penché vers son ami, lui parlait dans la figure, versait à sa suspicion le breuvage dérivatif d'une verbosité que rendait plus persuasive encore la pointe adjuvante d'absinthe dont il la parfumait.

Et c'était d'un souverain effet, car, un instant, la pensée de Savinien s'égarait sur un bouquet pareil, mais pas absolument, plus doux certes et d'une qualité supérieure ; celui qu'en tout temps Lourdelin portait à la boutonnière de ses lèvres, sous les épines de sa moustache.

Le lendemain, dans la matinée, Dieuleveult alla trouver Bruzel à l'Institution.

Celui-ci habitait une petite cellule du deuxième étage, succinctement garnie d'un placard, d'une table et de deux chaises. Une fenêtre à baie étroite et basse l'aérait chichement. Deux aveugles n'y pou-ij valent bouger sans s'entre-choquer.

L'aspirant professeur s'habillait ; Savinien en fut averti par des cascatelles au creux de la porcelaine» Il s'immobilisa en un coin, dit sa visite à Merle et le premier souhait de leur ancien condisciple.

— Je ne suis pas du tout au courant de l'organisation des Quinze-Vingts, observa Bruzel, mais il y a ici quelqu'un qui nous renseignera sûrement.

— Gilquin, n'est-ce pas ?

— M. Gilquin, parfaitement. Il a été le professeur d'orgue de Merle et le tien ; c'est un excellent et digne homme à qui nous ne nous adresserons pas en vain. Je crois me rappeler au surplus qu'il est lié avec l'économe des Quinze-Vingts.

La réponse était prévue. Bruzel jurait incessamment sur la parole de ce maître, le citait, le consultait sur les grands typhlophiles, les Dufau, les Guadet, que, seul parmi le personnel enseignant, il avait approchés. Le jeune moniteur se jugeait, d'ailleurs, largement récompensé de sa dévotion par l'intérêt que lui portait Gilquin, les conseils qu'il recevait de lui et — faveur plus rare, — par l'autorisation de pénétrer de temps en temps dans son intimité, sévèrement défendue.

Bruzel, lorsqu'il sortait de celte maison, ne tarissait point. Et Savinien savait, pour les lui avoir souvent entendu détailler, les charmes de Tintérieur paisible qu'animaient une fille unique, enlumineuse pour un éditeur d'images religieuses, et une femme exquise, partageant ses soins entre l'aveugle et le ménage.

— Au fait, mieux vaut en finir tout de suite. Es-tu libre ce soir ? proposa tout à coup Bruzel. Nous irions ensemble rue de Sèvres.

— Ne crains-tu pas que nous ne soyons indiscrets ?

objecta Savinien. La démarche n'est pas tellement urgente...

Mais l'autre insistait..: pour Merle... bien que son empressement parût faire concourir l'heureux prétexte de cette visite à la réalisation d'un désir personnel.

— Eh bien ! soit, dit Dieuleveult. Maintenant, je dois te présenter, toujours au nom de notre ancien camarade, une seconde pétition... dont l'objet te concerne. Ne cherche pas. Il ambitionne de mettre tes vers en musique et d'interpréter lui-même, coram populo, les chefs-d'œuvre qu'enfantera votre collaboration.

— Ah 1 non, s'écria Bruzel. Merci bien. Je ne me sens pas d'humeur à encourager le genre mixte de mendicité auquel s'adonne Merle. Mon opinion, sur ce point, n'a pas varié. Je ne conçois pour les aveugles que deux attitudes extrêmes : l'une militante — et c'est la nôtre ; l'autre passive — et c'est celle d'une catégorie de marmiteux, dans laquelle ne rentre pas Merle. Pour les disgraciés de la nature, en effet, la mendicité peut être, à la fois, une forme de protestation contre l'inertie des pouvoirs publics et la manifestation d'une idée de représailles latente au fond de maints infirmes. « La société doit subsistance aux citoyens malheureux, soit en les occupant, soit en leur assurant les moyens d'exister s'ils sont hori d'état de travailler. C'est une dette sacrée », décrète la Constitution de 179i. Nombreux sont les mendiants qui s'y tiennent aujourd'hui. Le principe s'épure. L'individu qui cachait sa courte honte sous les fallacieux dehors d'un insignifiant commerce, crayons, papier à lettres, cure-dents, anneaux de sûreté, etc.. ou d'une cauteleuse musique, accor-

déon, clarinette, guitare, cet individu disparait. L'aveugle ne consent plus que rarement à se suspendre au cou la dolente enseigne, l'écriteau de location. II renie les outils surannés dont se servaient ses pères, rêve de progrès, conspue la routine et, de débiteur suppliant, se mue en créancier impérieux. L'école du boniment, du caniche, de l'échange, est ruinée. L'aveugle se présente nùmeut, dépoétisé. L'avenir de la mendicité est là et non dans les mensonges auxquels s'ingénie et s'attarde le soi-disant novateur Merle. La vérité, c'est qu'il en est encore à l'hypocrisie, aux vieux us, à la contrebande. Eh bien ! non... Je ne comprends l'aumône que si elle revêt le caractère essentiel de la chose due, de la compensation nécessaire, de l'impôt sur la validité, la santé, comme il y a l'impôt sur la richesse. La Cour des Miracles moderne, c'est une fédération des infirmités, réclamant, sans accessoires, décor, ni formules d'apitoiement, dans la plénitude du droit, une indemnité pour les sens expropriés, les charpentes spoliées, les dégâts physiques irréparables...

Et quittant l'ironie pour le rire franc : — C'est égal, acheva Bruzel, je doute que l'on inscrive à l'avenir, sur les programmes scolaires, la destination assez inattendue donnée par Merle à notre enseignement. Il serait plaisant qu'on attribuât à l'Institution l'honneur d'avoir substitué au joueur de clarinette contemporain de la Grâce de Dieu, le professeur de romances pour classes laborieuses et le chansonnier populaire, carreleur de rengaines I

Sexagénaire, les cheveux encore drus soigneusement partagés par une raie sur le côté, la barbe coulant des joues jusqu'au menton où les deux rivières confluaient, les paupières revêtant les décombres de l'œil, Gilquin inclinait légèrement à droite une belle tête dont la méditation et l'austérité figeaient l'expression. Il évoquait alors une de ces fières et rigides figures de vieux huguenots par le marbre commémorées : tel le Gaspard de Coligny de l'Oratoire.

De commerce restreint, sur un point surtout l'homme se montrait rétif. Il n'admettait pas que la cécité put avoir une influence néfaste sur le développement intellectuel des individus ni sur leur condition sociale. Il ne reconnaissait aux clairvoyants aucun des avantages qu'on se plaît à leur accorder sur l'aveugle. Et quand il disait: maladroit comme un clairvoyant, c'était, dans sa bouche, plutôt une conviction qu'une boutade, dont ses élèves, en la répétant, conservaient eux-mêmes la tradition, avec moins d'espièglerie que de crédulité.

Gilquin, d'ailleurs, généralisant volontiers son aventure personnelle, soutenait que la privation de la vue est un bien, en ce sens qu'elle permet à l'aveugle d'aspirer à des carrières auxquelles ne le prédestinait pas, le plus souvent, la médiocrité de son origine.

— Ainsi, moi, fils d'ouvriers, sais-je à quel exténuant labeur d'usine, de fabrique, d'atelier, je serais aujourd'hui condamné, sans cette bénédiction du

ciel que vous appelez une infirmité? Oublierais-je que je lui dois mon lot en ce monde : le professorat paisible et la noble compagnie des orgues à mon église ?

Mon église ! Il y avait dans le possessif l'affirmation d'un réel droit de propriété, à la fois mérité par trente ans de service à Saint-Etienne-du-Mont et par la persévérance des aveugles qui, depuis plus d'un demi-siècle, y touchent l'orgue.

Si Gilquin, en ses propos, n'étendait pas à la vie domestique les privilèges détat que lui conférait la cécité, Taveu d'analogues prérogatives était implicitement contenu dans la souveraine quiétude où le laissait le fardeau d'une dilôcile intendance. Peutêtre, néanmoins, eùt-on souhaité envers l'admirable femme qui lui épargnait ces préoccupations vulgaires, une gratitude plus démonstrative, un plus fréquent hommage à des qualités providentielles. Certes, le cas qu'il en faisait était congrùment indiqué par une affection égale, l'assiduité au foyer, l'exactitude des appointements, l'irréprochabilité du régime. Il semblait cependant que madame Gilquin eût pu prétendre à des abandons de cœur plus savoureux. Mais son abnégation et les témoignages quasi maternels de sa sollicitude, avaient cultivé, en l'aveugle, une propension innée à l'égoïsme.

Il croyait fermement que, parallèle au rôle du guide dans la rue, la fonction de l'épouse dans la maison est de manœuvrer à travers les obstacles sans en révéler la présence, et d'apporter au dévouement la discrétion qu'il faut pour en doubler le prix.

Habillé, adulé, choyé, conduit par la compagne qu'il s'était choisie, et par la fille unique dont l'éveillé concours se formait à bonne école, Gilquin

avait tout ignoré de la vie matérielle et de ses exigences.

Jadis, aux débuts épineux du ménage, rien ne transpirait des tracas de la dette, des expédients de l'économie et des abois de l'indigence, grâce aux mensonges et à l'inaltérable enjouement de la chère créature qui amortissait les coups.

« Arriverons-nous ce mois-ci? »

— Oui, mou ami, ne te tourmente pas.

Et le légitime orgueil de la femme s'immolait à la présomptueuse certitude qu'avait le mari de subvenir amplement aux besoins des siens.

Si empressés étaient les guides, si nivelée l'existence, qu'il en avait parcourupour le moins les trois quarts sans fatigues, bronchades ni heurts, et sans même presque, sous ses pas abusés, sentir ces déclivités et ces rampes, dont le sort le plus plat s'accidente.

Dieuleveult et Bruzel, lorsqu'ils sonnèrent rue de Sèvres, furent reçus par madame Gilquin, dont la bienvenue interrompit aussitôt l'effusion d'une pièce pour harmonium, de Franck.

— Mais non, vous ne le dérangez pas ; entrez donc.

Et consignant leur guide dans l'antichambre, elle annonça les visiteurs :

— M. Bruzel et un de ses amis, père.

Ils allaient franchir le seuil de la pièce où se tenait

le musicien ; un cri les arrêta, suivi de réprimande bénigne à l'adresse de l'introductrice.

— Voyons, maman ! De quel désastre me menace» tu... avec la complicité innocente de ces messieurs I

Madame Gilquin confessait son imprudence :

— C'est vrai, je ne pensais plus... Figurezvous que les meubles, le parquet, sont couverts de gravures encollées que Félicie ne peut encadrer d'un filet d'or tant qu'elles n'ont pas fini de sécher. Alors, il s'agit de débarrasser deux chaises et de vous ouvrir un passage jusque-là.

Ce fut la jeune fille elle-même qui le fraya, puis :

— Maintenant vous êtes bloqués ; défense de bouger, dit-elle en riant, après que furent installés les aveugles sur les sièges qu'elle leur avait préparés.

— Le lilet est-il aussi interdit? demanda Bruzel, muni, à l'accoutumée, de son moule et de sa navette.

— J'autorise le filet, j'ai mes raisons pour cela : il m'est destiné... mais soyez sobre de mouvements et surtout n'allongez pas les jambes ; vous piétineriez mes images.

Et, changeant de ton en même temps que d'interlocuteur, Félicie ajouta :

— Il faut nous excuser, monsieur ; si nous vous avions attendus...

— C'est nous qui sommes répréhensibles, mademoiselle, et votre indulgence ne rachèterait pas ma hardiesse, si j'en portais seul la responsabilité.

— Je la revendique tout entière, renchérit généreusement Bruzfil. En dehors des motifs particuliers de notre visite, j'ai présumé qu'il serait agréable à M. Gilquin de causer avec un de ses anciens, de ses meilleurs élèves, et j'ai pris sur moi de le lui amener.

— Vous avez bien fait ; j'ai le plus grand plaisir à retrouver... Dieuleveult, dit le professeur, d'une voix froide et tremblant un peu, comme un jet d'eau qui meurt dans une vasque.

Nul ne s'étonna, tant est commun l'événement,

214 LES EMMORÉS ^

d'une fidélité de mémoire permettant au vieillard de |

nommer, sur quelques mots prononcés par elle, une ;

personne qu'il avait perdue d'ouïe depuis trois ans. j

Gilquiu continua : ^

— Vous êtes sorti de l'Institution en... 1880, avec '■ un accessit d'orgue, n'est-ce pas ? Votre famille ha- | bite la province, mais les débouchés y étant rares, l vous avez cru que Paris vous en offrirait de plus se- ; rieux. Je sais, je sais... Nous possédons votre dossier \ à la Société de placement ; Bruzel me parle quelque- ; fois de vous ; c'est avec intérêt que je vous suis. : Dès qu'un buffet d'orgue sera vacant, je m'emploierai ^ pour vous. Mais, présentement, à quoi puis-je vous | être utile ?

— Nous désirerions, répondit Bruzel, être renseignés sur la filière administrative par laquelle doit passer certaine requête, et vous prier éventuellement de nous aider à la transmettre. Je ne jurerais pas ; qu'une pureté de mœurs exemplaire vous recom- i mande le garçon dont nous voulons vous entretenir. ; Mais les causes principales de sa dégradation nous i sont connues et c'est l'occasion de les supprimer qui | nous décide à intervenir. |

— En faveur de qui donc... ce préambule ? interro- I gea Gilquin. j

— En faveur de Merle. i

— Il n'y a rien à faire pour lui, dit sévèrement j l'organiste, et puisque vous vous en référez à mon i avis, ne soyez pas plus longtemps les ouvriers d'un : relèvement impossible. Membre de la Société de pla-0 cément et de secours, j'ai voté, Tannée dernière,'! l'exclusion de ce malheureux. Je n'en ai point de re-fl pentir. La rue l'a pris, qu'elle le garde. Notre missioojl est de protéger, de réconforter, ceux que la vie as-|i;

saille et malmène. Nous n'avons cure désormais de quiconque s'évade, par un suicide moral, de la sphère d'épreuves où notre charité se confine ; de quiconque n'espère pas exclusivement son salut, du triple airain dont le cuirassa notre enseignement puissant et divers.

— Etes-vous sûr, observa timidement Savinien, qu'on ait épuisé tous les moyens, aussi bien pour empêcher Merle de tomber dans la mendicité, que pour l'en retirer?

— A quoi bon ? Vous ne l'en retirerez pas. Il fut toujours marqué pour moi d'un signe de déchéance. C'est un de ces aveugles qui contribuent à nous déshonorer en accréditant la légende d'incapacité derrière laquelle s'embusque la pitié suspecte des clairvoyants.

Bruzel insista :

— Le rebuter, n'est-ce pas, d'autre part, laisser à son avilissement un prétexte qu'il ne manquera pas d'invoquer? Né au bord du ruisseau, il y a, en quelque sorte, puisé cette vocation que vous avez combattue et défaite. Et c'est là pourtant qu'on le renvoie, c'est à une conjuration d'influences pernicieuses qu'on le livre, c'est dans la boue dont on l'avait nettoyé, qu'on le replonge. Ces chants grossiers qui environnèrent son enfance, ont été pour lui, quand il les a réentendus, ce qu'est la trompette pour le cheval de bataille.

— A cela, dit Gilquin, je souscris d'autant plus volontiers que le répertoire populaire s'est peu renouvelé. Après treize ans de paix, la foule n'a de goût encore qu'aux jappements de roquets, dont les Bordas et les Amiatis poursuivaient, au lendemain de l'évacuation, les mollets du vainqueur. Ce patriotisme

sent l'oignon. Quant au comique de la chansonnette et à la niaiserie de la romance, furent-ils jamais plus abjects?... Voilà, cependant, la littérature offificielle de la République ! Aujourd'hui, l'Alcazar brait dans les ministères, et lorsque M. Renan se délecte aux polissonneries d'une chanteuse, sautée du café-concert dans un salon, la Presse hennit d'enthousiasme. La démocratie triomphe. Elle h imposé au faubourg Saint-Germain l'idéal du couvreur et de la brunisseuse.

— Alors, vous accordez à Merle les circonstances atténuantes? demanda Bruzel, qui s'applaudissait déjà d'une digression profitable à son client.

— Non, déclara sèchement Gilquin. J'admets qu'une promiscuité détestable et les menées d'une famille hostile, aient accéléré sa chute, mais il n'est pas moins vrai que Dieu l'avait de toute éternité résolue. Pourquoi, d'ailleurs, mentirais-je? Elle m'est vaguement agréable, comme l'exaucement d'un souhait informulé, comme la manifestation des vues divines dont j'eus autrefois l'intuition. Oui, j'ai lu dans cette petite àme qu'elle resterait petite. L'esprit du mal hantait cet enfant. Quand venait son tour de toucher le grand orgue , pendant l'oftîce du dimanche , vous savez de quelles réminiscences honteuses s'entachaient ses improvisations. Vous vous rappelez qu'il recourait, pour m'en dissimuler la provenance ou désarmer ma réprobation, à de savants artifices de contrepoint et de fugue, comme si la satisfaction du professeur pouvait prévaloir contre l'indignatiou du croyant otTensé ! Car le drôle était merveilleusement doué, bon harmoniste et enclin à cette virtuosité propice aux égarements. Ah! j'ai souvent réfléchi sur l'ironie de ces talents

auxquels la Foi n'a point de part; j'ai souvent déploré les progrès d'un élève, la trompeuse fertilité du champ que possède l'ivraie I Aussi, des deux chrétiens également fervents qui sont en moi, si l'un est tenté de procurer assistance à son semblable en détresse, l'autre exulte d'un scandale éloignant pour toujours, de la maison de Dieu, le mauvais serviteur qui l'eût souillée. Connaissant Merle, je ne lui tiens compte que de sa sincérité. Sans doute, il serait arrivé, avec un peu d'hypocrisie, à grossir le nombre de ces mécréants, logés, comme des poux de bois, dans le buffet de nos grandes orgues. Sachons gré à sa rupture éclatante de lui avoir épargné cette suprême violation et désirons que beaucoup d'imitateurs nous rendent plus facile la restauration de la musique religieuse et du chant grégorien. Que sont-elles devenues, en effet, ces deux mères branches de l'office divin, aux mains négligentes du clergé à qui en incombe la conservation? Tantôt, il les juge trop gourmandes et les élague ; tantôt, il permet que d'imbéciles jardiniers les taillent en berceaux de guinguettes, en Ramponneaux suspendus où l'on débite l'air à boire et la valse à deux temps !

Sous les mains de l'aveugle, lançant l'anathème, ?élicie s'était glissée, ramassait, pour les sauver de 'éparpillement et des froissures, les petites images que menaçaient les gestes de son père. Les doigts du vieillard, quaud son bras retomba, s'emmêlèrent aux cheveux de la jeune fille. Mais il n'y prit garde et se remit à discourir, tandis qu'elle secouait doucement la tête, pour se dégager.

— Ce qu'on entend dans nos paroisses, ce sont les grandes orgues de barbarie. Jamais l'observation de Meyerbeer ne se justifia mieux : « La musique reli-

gieuse d'à présent ne se distingue de la musique de théâtre que parce qu'elle s'exécute à l'église, w Et comment y révèrerait-on encore les œuvres des vieux auteurs, lorsque le profane même qui les a supplantées est sujet aussi aux versatilités de la mode? On ne joue plus à l'Offertoire, comme il y a trente ans, l'ouverture de la Dame B/anc/ieouquelque négociable marqueterie des opéras d'Auber; mais labénédiction nuptiale d'une demoiselle remarquée dans les Cloches de Corneville ou la Mascotte, comporte un hachis de ces rogatons, et, pour se conformer à une coutume qu'on ose dire pieuse, les orgues lentes vannent des airs de ballet, si c'en est le compositeur dont on célèbre les mondaines obsèques ! Car ceci est à noter : si la grand'messe du dimanche s'ennoblit assez fréquemment d'harmonies séantes, en revanche, les fêtes de la liturgie et toute cérémonie extraordinaire, laissent l'église en proie à la simonie des brelandinieis. Alors clabaudent le Sâr Gounod, l'oiseux Dubois et l'homme à la cavatiue, ce Rossini dont les ariettes caracolent jusqu'en son Siabai acclamé ! Il semble, en vérité, que certaines solennités soient un indispensable exutoire au goût avarié du clergé, en même temps que l'occasion, pour l'organiste, d'écouler, parmi les denrées brevetées, la pacotille de ses improvisations et de ses soldes. La légèreté de l'un, couverte parla tolérance de l'autre, a transformé ji nos basiliques en piscines probatiques où s'immerge le troupeau des opéras bernés et transfuges. Mais nulle paliuoJie n'en saurait laver la crasse indélébile. Ce n'est doncpoint...

— Donne tes mains, père... je n'aurai pas le tempsj demain matin, interrompit madame Gilquin en s'as* seyant auprès de son mari.

Il lui abandonna sa main droite, d'abord, et, pendant qu'elle en faisaitles ongles, en attendant, parfois, patiemment, les ciseaux levés, le retour des doigts échappés dans le feu du réquisitoire, le vieillard réprenait :

— Oe n'est donc point parmi les mendiants de succès, les fabricants d'opéras et de ballets, que nous rencontrerons les élançons de la grande musique religieuse. Quant à continuer les vieux maîtres, qui donc en serait capable maintenant? Qael homme animé d'un génie vraiment chrétien peut, en de tels jours de mercantilisme et d'opprobre, présenter un casier spirituel que ne salit aucune inspiration infamante? Quel pèlerin promenant, par les voies du salut, la pensée magnifique et le ferme espoir des Palestrina, des Vittoria et des Bach, oserait encore, comme ce dernier, dévouer ses œuvres à la seule gloire de Dieu, ou, comme Haydn, ôter du clavier des mains soudainement arides, pour demander à son rosaire de réveiller la source des pures émotions? Quel juste, enfin, pliant son existence à la mission assumée, pousse aujourd'hui le détachement du monde aussi loin qu'allait l'austérité des organistes et des maîtres de chapelle d'autrefois, lesquels ignoraient les plaisirs, n'acceptaient jamais de repas hors de chez eux et passaient dans le recueillement et l'étude les heures que n'absorbaient pas l'église et le professorat? Je ne sache en notre temps, hélas ! qu'un exemple de cette

cienceet de vertus approchantes. Celui qui le pro- )98e est connu de vous ; il examine chaque année, à Institution, les divisions supérieures de musique...

— César Franck! s'écrièrent ensemble Bruzel et Javinien.

— César Franck, oui, l'organiste de Sainte-Clotilde, ■: le père Franck, dit sa classe du Conservatoire, avec ■ une familiarité moins pétrie d'irrévérence que d'admiration filiale. Son histoire... il n'en a pas; ses i œuvres... vous ne pouvez avoir souvenance que du i Panis ayigelicus, de deux offertoires, de quelques i motets pour harmonium et de trois grandes pièces ' d'orgue, outre la Messe à l'exécution de laquelle vous 1 avez naguère contribué, comme élèves ; car les con- \ certs dominicaux où l'on vous conduisait, afin de ! compléter votre éducation musicale, attendent vrai- ' semblablement que Franck soit mort pour le dé- i couvrir, s'en disputer l'adjudication et lui tresser une v couronne d'épines, avec les fragments de ses oratorios 1 tronçonnés. I

» Mais je m'enorgueillis, moi, d'une précieuse ii initiation à ces chefs-d'œuvre que la marée des ! enthousiasmes n'a pas encore roulés dans son flot. | Maintes fois, à l'issue de vos concours, j'ai obtenu ' de cet homme simple etbon, de ce subjugueur d'âmes | hautes, qu'il déployât, devant son serviteur, les j splendeurs uniques de Rédemption et de ces Béatitudes -î qui firent que la lumière n'est plus pour moi une i énigme. J'ai entendu le cri de la terre soulevée d'an- \ goisse et gercée de misère, et dans le puits universel ^ au fond duquel l'eau croupie des larmes rappelle à l'homme, en le détrempant, son origine limoneuse, j'ai vu, oui, j'ai vu descendre et remonter des théories de séraphins, emportant vers la margelle céleste les pantelantes créatures avides de consolation !

» Mais Franck n'est pas seulement, par ces tempôj mous, l'incomparable vase ayant la fraîcheur et laj capacité qui conviennent aux exhortations sublimefij

LES EMMURÉS i'21

du Christ: Heureux les pauvres! Heureux ceux qui pleurent !... C'est aussi le premier qui recueille et fasse fructifier chez nous la succession vacante de Jean-Sébastien, d'Hgendel et d'Haydn, le premier qui revivifie l'oratorio et, sur les ruines relevées de la fugue et du canon, édifie enfin un style d'orgue magistral, discernable jusqu'en ses symphonies et sa musique de chambre.

» Il semblerait, n'est-ce pas? qu'un pays à cet égard vraiment peu gâté et ne pouvant revendiquer aucun des noms qu'a illustrés la musique religieuse ; il semblerait, dis-je, que la France va honorer à bon titre le Maître qui lui échoit providentiellement — Franck naquit à Liège — et se montrer jalouse d'une gloire dont il institue héritière sa patrie d'adoption. Quelle erreur I... ou quelle impatience, car peutêtre doit-on inférer du soin que prend l'Angleterre de la mémoire d'Ksendel, qui, lui, était Prussien, la promesse pour Franck d'une revanche posthume éclatante. Résignons-nous donc à cette expectative, puisque nous n'aimons que la musique confite, les œuvres saumurées, promenées autour du monde comme on fait voyager certains vins pour les vieillir; puisque le même esprit du siècle, auquel Schumann reprochait de souffrir que le Lies iras devienne un motif burlesque, cet esprit endure à présent que le Sommeil de la Vierge soit bercé, que les larmes de Marie-Magdeleine soient essuyées, par cette femme de chambre dépravée : Massenet. »

Le vieillard prononçait Massenette, afin sans doute d'accentuer mieux la grâce vénale, la retape salonnière du compositeur.

— Voyons, père, ne t'agite pas ; tu dormirais mal.

Des mains, des ongles qu'elle avait taillés, comme,

chaque matin, elle lui lavait les pieds, madame Gil- . quin remontait, mais par plaisir, désœuvrement, à la < barbe, aux cheveux de son mari. Debout derrière sa ' chaise, elle les brossait et les peignait alternative- j ment, sans qu'il bougeât, sans qu'un muscle de son ■ visage trahît la satisfaction ou l'agacement qu'à tout i autre eût causés la trop longue caresse de ces soins i minutieux. Il lui suffisait que la conversation n'en : fût pas troublée. Et rien, en effet, n'apportait aux oreilles attentives des jeunes gens la confidence de ■ cette toilette, sinon l'intermittente atténuation, la \ brève défaillance d'une voix qui leur arrivait moins \ distincte, lorsque la main de l'exquise femme passait | devant la bouche du conférencier.

Plus lentement, apaisé un peu, il poursuivit :

— Certes, je n'ai pas la naïveté d'attendre desl aveugles la Messe du pape Marcel qui purifiera le'| temple en en chassant les vendeurs. Je dirai mieux : — puisqu'elle existe, accrue de trésors séculaires et vénérables, c'est un fonds dont la provision nous dispense d'ambitieuses créations. Celte opinion, je le sais, n'est guère favorable aux aveugles, instigués à l'improvisation autant par la modicité de leurs économies de lecture et la difficulté d'en augmenter sen- i siblement la somme, que par la sottise des paroisses qui préféreront toujours, à une fugue de Bach, un ra-i| dotage mécanique, des bouts-rimés à la façon dupèreij Lambillolte.

— Merle disait : Gambillotte, fit Bruzel.

— Pourtant, je vais plus loin. Comme il n'est pasj jusqu'aux grandes œuvres de style vocal elles-mômesj qui, sitôt qu'on les exhume, ne changent nos églisejj en salles de concert, inéluctable m'apparaît, pouiJ la musique religieuse ravilie et délabrée, la néj

cessité de se retremper dans son principe, de se rédimer des modulations et du rythme qui ont asservi son auguste impersonnalité, par un retour au chant tout nu delà liturgie. J'ai l'air de déserter la cause des aveugles qui subsistent beaucoup moins du lutrin que de l'orgue... Détrompez-vous. Le jour où le clergé embrasserait ce parti extrême, il ne tiendrait qu'aux aveugles de se rendre indispensables, car ils sont aptes entre tous à recevoir les traditions du vieux plain-chant et à les conserver.

» Ah! c'est aujourd'hui surtout que des Conciles et des Assemblées synodales devraient protéger les reliques grégoriennes contre le vandalisme des prêtres catholiques 1 Le salut de leurs cérémonies est peut-être à ce prix. Cela vous étonne, parce que vous n'odorez pas, comme moi, dans l'atmosphère du temps, les indices d'une décomposition avancée. Les dépotoirs de la laïcisation nous débordent. C'est Pantin partout. A l'Institution, l'aumonier condescend à ce qu'on ne dise plus le Benedicite. Bientôt, vous apprendrez que des congrégations, pour se concilier les bonnes grâces du Pouvoir, ont joué d'obséquieuses Marseillaises, sacrifiant ainsi à l'hymne étroitement national, les mélopées immémoriales, sans patrie celles-là, et qui sont comme les palpitations de la prière I

«Est-ce tout? Non. Il vous sera donné d'assister au déménagement des grandes orgues. L'âme du texte sacré, exaltée par saint Augustin, transmigrera delà liturgie dans le Code civil. Alors, les sons dévotieux qui émurentMontaigne,àleur tour laïcisés, ne seront plus, dans les usines municipales, qu'un ronflement de machine rotative, accompagnant la filature des mariages et des décès, à laquelle sont préposés de

puissants Marinonis ou leurs adjoints. Il faut être juste : pourquoi l'Eglise protesterait-elle contre cette désaffectation des orgues? C'est son œuvre. Il vaudrait mieux qu'elle fît la part du feu et sût gré au profane de l'aider, en récupérant ses rigaudons, à reléguer dans le Salon pour Noces des mairies, les organistes en goguette, les ménétriers de l'office divin ! »

— Bois cela, père, dit madame Gilquin en portant aux lèvres de son mari un breuvage qu'elle battait avec une petite cuiller, en attendant cette pause.

— Surtout, ne tachez pas mes images, recommanda Félicie.

Elle avait fini de délayer son or dans le godet ; sous là lampe, dont un écran de papier végétal adoucissait la clarté, elle s'apprêtait à encadrer, au tireligne, un portrait de Léon XIII.

— C'est que j'ai mes filets, comme vous avez le vôtre, murmura-t-elle gaiement, en s'excusantde déranger, pour glaner quelques gravures, Bruzel, occupé à multiplier les mailles d'une navette délurée. Mais elle s'aperçut qu'il avait, afin de faciliter sa besogne, enroulé son filet autour de sa jambe, et elle le gronda.

— Pourquoi ne pas l'attacher au pied de la table? Laissez-moi faire. . .

— Alors, mon cher maître, vous croyez que les aveugles...

Cette interrogation, dictée à Savinien par plus de politesse que de réelle curiosité, adula cependant Gilquin, qui repartit :

— Je crois que les aveugles sont les dépositaires par excellence des antiques mélodies du Graduel et du Vespéral. Ils se complètent l'un l'autre. Ils sont la lame et le fourreau. Il y a de secrètes analogies, une adhérence entre eux, cette sorte de pen-

chant mutuel qui fait inséparables le lierre et les vieux murs. Ils parlent, on dirait, une langue commune, mystérieuse, pauvre de gestes, de démonstrations futiles, et leur impénétrabilité même les solidarise. C'est en nous que se réchauffe la vie glacée des psaumes et c'est d'eux que notre foi religieuse percluse emprunte le mouvement pour s'élancer vers Dieu ! Parmi, enfin, ce que Wagner appelle « la dégoûtante orgie des modulations modernes », est-ce que le chant de saint Grégoire, méconnu ou méprisé, ne représente pas exactement l'aveugle au milieu des clairvoyants ? Et le symbole n'est pas qu'au fond des choses, il se retrouverait encore jusqu'en leur configuration. Félicie, corroborant mes observations, remarquait, en effet, que la notation du plain-chant est à celle de la musique profane, ce qu'est précisément l'œil mort de l'aveugle à l'œil vif du clairvoyant. N'est-ce pas, Félicie ?

— C'est vrai, répondit la jeune fille. Une page de plain-chant et un visage d'aveugle, produisent sur les clairvoyants, habitués aux nuances infinies des physionomies que le regard anime et des musiques prodigues de signes accoutumés, une impression identique de malaise, de déconcertement. Rien, dans les notes du plain-chant, carrées, en deuil, dépourvues d'élégance, closes immuablement comme un œil déformé que la paupière recouvre, rien ne rappelle le globe oculaire normal, clair et gai, des blanches et des rondes ; et les croches elles-mêmes sont des prunelles actives, pétillantes, bien différentes de ces pe- "tits losanges pareils à de douloureuses pupilles travailléespar lespinces. Ainsi, chacune de ces écritures ne se modèlerait pas seulement sur l'esprit des compositions dont elle est l'attribut distinctif; mais en

évoquant, par surcroît, une dissemblance humaine et physique tranchée, elle prédestinerait a priori les aveuglBs au rôle que mon père leur assigne dans l'avenir de la liturgie.

— Rôle singulièrement élevé, résuma Gilquin, Cependant, comme l'Eglise ne reviendra pas d'emblée» j'en ai peur, au chant traditionnel dont la vétusté fait l'unique parure des offices dans les cloîtres et les monastères, je devrai m'estimer relativement heureux si ma classe est une pépinière d'organistes et de maîtres de chapelle assez pénétrés d'humilité, pour expier la virtuosité de leurs prédécesseurs en se condamnant à n'être que les régulateurs de l'ample chant primitif. Car je n'entends jamais les rapides modulations de l'harmonie moderne le soutenir sur l'orgue du chœur, sans penser à de vieux vins impétueusement versés ou bien à l'anachronisme d'une machine à coudre secondant les honnêtes entreprises d'un paisible rouet.

» Mais à cela ne se bornent pas les devoirs de notre ministère. Il nous faudrait pouvoir, conformément à une ordonnance du concile provincial de Cologne, nettoyer les maîtrises des chantres qui s'y vautrent. Que font là ces mercenaires, avinés quelquefois, impies toujours? Leur place est dans les mares théâtrales, le soir : les crapauds ne saluent pas l'aurore.

» C'est exiger beaucoup, je le sais bien, des aveugles qui me sont confiés. Schumann dit avec raison : a Pendant la jeunesse, notre cœur a des ra- » cines trop profondes dans les biens et les souffrances » terrestres. C'est dans l'âge mùr que les rameaux » montent vers le ciel. » Mais qu'importe? La semence est jetée, elle lèvera. Plus tard, en deuil de la vie, vous vous rappellerez mes leçons. Alors, vous

sanctifierez le dimanche, à l'orgue; votre âme reverdira chaque année dans les oasis des fêtes chrétiennes, et le Propre du Temps ne sera plus pour vous un sommaire tarifé, mais l'annonce de grandes tristesses et d'indicibles joies, — inépuisables celles-là! »

— Dix heures sont sonnées; je suis forcée de réclamer pour votre ami un repos nécessaire, dit madame Gilquin. J'ai réveillé votre guide qui dormait sur une chaise, dans l'antichambre.

— En somme, remarqua judicieusement Félicie, ces messieurs s'en vont sans avoir obtenu de toi, père, les renseignements qu'ils désiraient. Ne peuxtu les leur fournir sans, pour cela, t'engager plus avant que tes scrupules ne t'y autorisent?

— C'est juste, aquiesça Gilquin. Que demandezvous?

Brièvement, Bruzel dit la situation des parents de Merle et le soulagement que procurerait à celui-ci leur admission aux Quinze-Vingts — d'ailleurs fondée.

— C'est votre avis et j'incline à le partager, exposa le vieillard, mais tout ce que je sais à cet égard, c'est qu'on n'entre aux Quinze-Vingts qu'à quarante ans et après avoir successivement parcouru trois classes de pensionnaires externes recevant un secours annuel qui varie de cent à deux cents francs. Là s'arrêtent mes informations. Je les compléterai samedi prochain, auprès de l'économe de l'hospice. Venez donc dimanche matin à mon église ; je vous y donnerai une réponse précise.

— Eh bien! je te retiens, toi! s'écria Bruzel, lorsqu'ils furent dehors.

— Pourquoi?

— Quel besoin avais-tu d'éperonner le cher

homme? Ce sujet de conversation, j'en suis rebattu.

— Bah ! Remercie-moi plutôt d'avoir prolongé notre passage dans cette maison hospitalière.

— N'est-ce pas qu'on y est bien? Les braves gens! Madame Gilquin... méticuleuse et tendre, la compagne que nous rêvons... Et lui, si bon sous sa rigidité!

— Leur fille est bien charmante aussi, déclara Savinien, avec la sincérité d'un cœur impartial.

Cette opinion resta sans écho. Bruzel se taisait. Soudain :

— L'heure du rendez- vous, dit-il, monsieur Gilquin ne l'a pas fixée ; mais veux-tu gagner pleinement sa confiance? Allons entendre la messe tout entière, à la tribune de l'orgue. Je connais là-dessus son sentiment. Tu ne te repentiras pas d'y avoir déféré.

— Ah !... fit Dieuleveult^ légèrement surpris; soit.

— Ah bien I vous arrivez à propos, s'écria Félicie, lorsque Bruzel et Savinien, quelques minutes avant dix heures, pénétrèrent dans la tribune du grand orgue.

Elle était venue à leur rencontre ; elle leur expliqua l'embarras où mettait son père l'absence d'un souffleur au dernier moment empêché.

— Bahl mon guide le remplacera, dit Bruzel. Mais la jeune fille objecta : — Vous ne connaissez

pas mon père. Sa soufflerie est défendue aux enfants. Il ne les trouve bons à rien et prétend qu'ils ne soufflent pas d'un mouvement égal, que la manœuvre

d'une pompe convient mieux à leur vivacité, à leur élourderie. Deux hommes lui coûtent plus cher, mais l'ouvrage est préférable.

— Et notre aide, croyez-vous que monsieur Gilquin l'agrée? demanda Bruzel.

— Il vous répondra lui-même. Je vous garantis toutefois un accueil enthousiaste, car l'idée de racoler un auxiliaire sur la place, le bouleversait.

Le vieil organiste, quand ses anciens élèves lui furent amenés, visitait avec minutie son cher instrument, depuis les soufflets jusqu'aux claviers et aux registres qu'il tirait et repoussait, pour assurer le fonctionnement régulier des jeux. Il accepta l'offre des deux amis, mais alors ceux-ci se piquèrent d'émulation. A. la fin, Savinien l'emporta. Et son maître tint à l'installer, ne fut heureux qu'après lui avoir infligé une courte répétition. « Pas de secousses ni d'interruption, n'est-ce pas? Pesez graduellement et bien perpendiculairement sur les leviers... Là, c'est parfait ; je vous remercie. »

Dans l'étroit passage libre entre les balustres de la tribune et le grand buffet, un peu au-dessous du buffet séparé où sont logés, dans les anciennes orgues, les jeux du positif, Bruzel et Félicie, ayant disposé des chaises, s'assirent sans bruit, tandis que, penché sur un prie-Dieu branlant et par l'adoration usé, Gilquin se recueillait, attendait d'En-Haut les inspirations que lui versait, aux fêtes solennelles, la Prose du jour lue par sa fille avant la messe.

Le guide, cependant, s'était esquivé, réfugié dans l'escalier, où il déroulait à l'aise la liasse de feuilletons qui lui tuméfiait une cuisse.

Presque aussitôt le Chœur entonnant Vlntroïty Gilquin fit tinter une maigre sonnette, réclama la

mise en activité de la soufflerie; puis, sous ses mains, sous ses pieds incessants, l'orgue parla. Il parla d'abord pour rien dire, alternant avec les versets du Kyrie et dnGloria qui lui imposaient silence, réduisaient son immixtion dans l'office à de laconiques phrases d'un nombre de mesures déterminé, à de vains élancements qu'une injonction des voix ou le son d'une clochette volontaire, réprimait.

Savinien comprenait alors la misérable inutilité de ce verbiage d'écho, destiné à rompre la monotonie du divin choral, comme si la quincaillerie de timbres éclatants pouvait rehausser sa simple et naturelle beauté. Le sentiment religieux du musicien, sa science de registrateur, un emploi des jeux restreint à la modestie de son rôle, aucune de ces qualités n'empêchait que la superfétation ne fut manifeste. Aussi le clergé se laissait-il délibérément suppléer par les orgues, au graduel, à V Alléluia, à l'Offertoire, consommant ainsi sa défection déjà présumable quand il permet que les Artus à ses gages soulignent les cantiques et les hymnes, préludent à la psalmodie du célébrant, répandent enfin, à travers le drame émouvant de la messe, une musique de scène que revendiqueraient légitimement les Dennery et les Anicet Bourgeois

Mais il eut été injuste, ces réserves générales formulées, de ne pas louer la diligence de Gilquin à éviter les écueils que prodigue, dans les orgues nouvelles ou restaurées, la démence de certains facteurs.

Jamais ne bêlaient en solo, même au clavier du récit, ces registres déloyaux, ces chevrotants parodistes, ces outrecuidantes hypothèses : la voix humaine et la voix céleste. Jamais l'artifice des tremblanls ou la supercherie d'une musette obtenue

en amalgamant le cromorne, le bourdon et la montre, ne déshonoraient ses improvisations. Il n'arrivait pas davantage qu'une doublette intempestive, un nasard grumeleux, un cornet superlatif, fissent lever, en l'aigrissant, la pâte moelleuse des fonds. Et le vieillard préférait aux cataractes déchaînées du grand orgue, aux appels stridents de tels jeux d'anches répercutant sous les voûtes l'ululement de la sirène dans les sinistres en mer ; il préférait toujours les harmonies filtrées, les vermicelles liquides des flûtes et des violes, les fines stalactites du salicional.

Il excellait surtout en des combinaisons, des coupages de timbres. Nul mieux que lui ne savait allier aux sons verts de la trompette ou pelure d'oignon du hautbois, les vieux crus des fonds, les bourdons authentiques, le généreux prestant. Ne participaient pas, en revanche, à ses mélanges, d'épileptiques quatre-pieds, lesquels sont les trois-six de l'orgue et produisent des effets d'instrumentation analogues au bouquet qu'empruntent du furfurol et de l'aldéhyde salicylique, les simili-vins. Chaque fois qu'il saisissait, à sa droite ou à sa gauche, un bouton de registre, on eût dit qu'il arrachait un fausset pour procéder au soutirage ; et de claires modulations, aussi bien, coulaient à pleins fonds.

Ah! comme en l'écoutant, on le sentait soucieux de maintenir une exécution irréprochable à la hauteur de cette belle parole : toucher l'orgue, c'est prier!

Il priait, son âme priait, sa bouche priait, ses mains, ses pieds priaient.

A l'Offertoire, d'amples phrases mélodiques ruisselèrent sous ses doigts, croulèrent, restèrent accrochées à la menuiserie, drapèrent la tribune, suspendant sur les fidèles, ainsi qu'à une exposition de ma-

gasins, les velours épais et royaux, les satins frémissants du grand orgue.

Au Sanctus, à leur tour les damas du récit se marièrent avec les brocarts, les lampas du positif; et, plus tard, à VAgnus Dei, puis au prélude de la Communion, resplendirent les blancs légers, nuageux, les batistes et les organdis.

Aucun de ces manques de tact, aucune de ces opposition faciles en quoi consiste l'expression, pour la plupart des organistes. La Sortie, qui est le moment que choisissent ces déménageurs pour faire rouler les orgues, comme de gros meubles, sur la tète du peuple édifié, la Sortie fut re qu'elle devait être, traduisit sobrement la joie sainte et contenue des offices, l'action de grâces inefi'able. Un dialogue de violon et de violoncelle s'enveloppait d'une vapeur de bourdons, des sons agiles s'effilaient, en ascension idéale; et quelques-uns seulement, précipités, indignes, semblaient redescendre en rebondissant des degrés de bronze.

Savinien, abandonnant la soufflerie, étendait le bras pour prendre, sur une chaise, le chapeau qu'il y avait placé, lorsque sa main effaroucha, en tâtonnant, deux mains unies qui se dénouèrent aussitôt. Il dit : pardon! ne reçut pas de réponse, et, passablement intrigué, suivit dans l'escalier Gilquiu, auquel Bruzel adressait force compliments, d'une voix dont l'exaltation débordait trop le sujet pour ne point paraître suspecte.

Le vieux professeur, flatté, se défendait pour la forme.

— Ah ! je n'ai plus mes doigts d'autrefois ; ils me traliissent, m'échappent... je ne les dirige plus, heiu? fillette...

— Père exagère, dit Félicie. Peut-être sa sensibilité, naguère si délicate, n'est-elle plus aussi attentive aux moindres saillies; oui... il a de temps en temps, en lisant, comme des éblouissements de toucher,,. Mais quoi d'étonnant en somme à ce que la tactilité s'affaiblisse, de même que la vue et l'ouïe, avec l'âge ?

— Il est vrai qu'à l'orgue, se hâta d'ajouter le vieillard, ces défaillances sont plus rares. Nous avons si peu de secrets l'un pour l'autre 1,.. Eh ! eh! nous ne fûmes pas d'accord d'emblée; il m'a fallu le mater. J'ai l'air de plaisanter; rien de plus exact pourtant. Que deux facteurs, comme deux luthiers, puissent donner à leurs créations respectives les mêmes dimensions, assembler les mêmes matériaux, bois, étain ou cordes, de la même manière, et que ces créations, en apparence identiques, diffèrent au fond radicalement, — vous l'admettez. Il est tout aussi raisonnable d'estimer que le facteur communique aux instruments son caractère, son individualité, les construit, en un mot, à son image. Ces nuances, dérobées au vulgaire, frappent une oreille exercée. En ce qui concerne les orgues de mon église, j'ai su à la longue, sans m'être aucunement renseigné sur le compte de l'homme qui les a établies, avec quel gaillard j'avais affaire... Oui... il me serait possible de déterminer sa complexion, d'après la qualité, la prédominance, des timbres assortis. Une étude patiente et mise à profit, de leur convenance et de leurs imperfections : voilà tout mon mérite.

Ils traversaient le jardin du Luxembourg, Gilquin continua :

— Alors, mon Offertoire et ma Sortie vous ont

plu ? Tant mieux. Vous n'imaginez pas la peine que j'ai à persuader des prêtres qui regrettent les messes de l'Empire arrangées pour musiques militaires et supportent que l'office s'achève sur des finales d'opérettes. « Toute musique n'est pas propre à louer Dieu », écrivit La Bruyère. J'ai dû livrer cet aphorisme aux méditations de mon curé, un jour qu'il disait : « Voyons, là, vous ne leur jouerez donc jamais quelque chose d'enlevant! » — « Non, répondis-je; vous êtes, monsieur le curé, le berger du troupeau; je n'en suis qu'une des têtes, celle à à laquelle vous attachez la clochette. Mon rôle n'est pas de distraire les fidèles, mais de les ramener vers vous lorsqu'ils s'égarent. Je ne viens pas ici comme à une leçon au cachet. J'entends la messe et, au prône, je m'abstiens d'imiter les organistes qui vont fumer une cigarette sur le trottoir, boire un bock au café ou recevoir des visites. »

— Nous avons consulté l'économe des Quinze- Vingts, au sujet de la personne pour qui vous vous intéressez, hasarda Félicie, rappelant à son père l'engagement qu'il avait pris vis-à-vis de ses anciens élèves.

— Oui, au fait, confirma Gilquin, la note que voici contient le détail des pièces dont se doivent munir les pétitionnaires : certificats d'indigence, de bonnes vie et mœurs, de cécité complète et incurable ; extraits du rôle des contributions et du casier judiciaire, etc.. Dès qu'il sera en possession de tous ces papiers, Merle vous priera de me les remettre. Je me charge du reste. Oh I que ses parents, toutefois, ne se leurrent point d'entrer incontinent à l'hospice. Mais peut-être sera-t-il permis d'abréger leur stage de trois ans comme externes.

Les deux amis, ayant remercié le vieillard, se séparèrent de sa fille et de lui au coin de la rue de Sèvres. Mais jusqu'à la porte de l'Institution ensuite, ils n'échangèrent pas une parole ; et il y avait entre eux de la gène presque. Enfin, près de se quitter:

— Ne ferons-nous pas ensemble quelques tours de jardin? proposa Bruzel à son compagnon. Je ne dejeune pas encore...

Et, passant son bras sous celui de Savinien, il l'entraîna rapidement, à dessein que le guide demeurât à l'écart.

Ils marchèrent une minute en silence, puis l'aspirant professeur se décidant à ouvrir le feu, mais, en bon tacticien, sur un point étranger à l'attaque résolue :

— Iras-tu toi-même donner à Merle la réponse de M. Gilquin? demanda-t-il.

— Non, je la lui enverrai. Son entourage conseille l'éloignement.

— Certes.

La conversation tomba ; Savinien était sur ses gardes. Alors, sautant le pas :

— Qu'est-ce que tu as pensé, tout à l'heure, à l'église, lorsque tu as trouvé nos mains, à mademoiselle Félicie et à moi, l'une dans l'autre ? dit Bruzel.

Cette question, Dieuleveult l'attendait, et il se réjouissait intérieurement qu'elle lui fût posée, non par simple curiosité, mais comme un malade est heureux qu'on l'entretienne de sa maladie. Il répliqua néanmoins, avec une indifférence feinte :

— Ce que j'ai pensé? Ma foi... rien, je te jure... Bruzel ne fut point dupe de cette défaite; il reprit :

— C'est aussi de ma faute. Elle avait vu ton mouvement, elle voulut retirer sa main... et moi qui ne

savais pas, je la retenais... Imbécile ! Enfin, puisque notre inclination t'est révélée, il est de mon devoir de ne pas laisser d'équivoque dans ton esprit.

— Ohl... protesta Savinien.

— Eh, bien ! oui, elle m'aime ; depuis ce matin, j'en suis sur. Cette étreinte que tu as rompue était son aveu, le gage de nos fiançailles clandestines. Voilà, en effet, plus de deux mois que je me suis déclaré ; mais toujours, jusqu'ici, la présence de sa mère ou de quelque autre clairvoyant, empêcha nos intelligences. Et alors même que, son père étant seul entre nous, elle eût pu me glisser un mot d'encouragement, an moyen du Braille qui lui est familier, son honnêteté aurait répudié une telle licence. Il y a pour une jeune fille, dans cette initiative dont notre inertie maladroite ou soupçonneuse lui impose, en certains cas,. l'obligation ; il y a, par exemple, dans le fait de saisir notre main et d'y couler un billet, une interversion des rôles inacceptable. Oui, le doute, si douloureuses qu'en soient les crises, n'a point l'arrière-goùt amer de ces avances effrontées.

— C'est l'opinion d'un convalescent. Mais tu ne me dis pas quelle forme a revêtu la confidence de ton amour, fit Dieuleveult, d'un ton léger, cachant, avec un peu d'admiration pour tant d'audace, la démangeaison de renseignements utiles plus précis.

— La forme épistolaire, expliqua Bruzel. Du jour que j'entendis Félicie. elle me fut chère. J'ai exprimé cela sans phrases, bien que sa parfaite connaissance du Braille me permît des enjolivements. Mais vingt ans d'assiduité auprès d'un aveugle, l'ont instruite des soins particuliers qui lui incombent en s'unissant à moi. Peut-être s'applaudit-elle de relier sans effort l'avenir au présent, par une chaîne d'habitudes

pareilles. La modicité de mes ressources n'est pas davantage un obstacle à notre bonheur. L'aventure de son père et de sa mère, sans fortune quand ils s'épousèrent, milite en ma faveur. Toutefois, la plus élémentaire prévoyance m'interdit d'associer, dès maintenant, une femme à ma situation précaire. Il nous faudra attendre que ma situation s'améliore, soit sortable. M. Gilquin aidant, lorsque mes trois années de stage seront révolues, on me nommera professeur. Je débute à huit cents francs. Ces appointements, parbleu ! ne garantissent pas à un ménage la subsistance ; mais je vais me remettre à l'orgue, au piano; je chercherai des leçons, un emploi à l'église ; enfin, sans faire fond absolument sur l'ouvrage ingrat de Félicie, il ne me paraît pas insensé de compter sur son concours, tant que la famille, en s'augmentant, ne lui aura pas créé d'absorbantes occupations.

— Et... cette lettre, comment parvint-elle à sa destination? interrogea Savinien, que ces considérations générales ne captivaient plus.

— Je l'ai retournée dans ma poche pendant un mois, sans oser ou sans pouvoir la donner. Mais, un soir que sa mère s'était absentée et que M. Gilquin touchait l'harmonium, je m'arrangeai pour qu'un petit service qu'elle me rendit, rapprochât nos mains ; je conservai la sienne, le temps de la refermer sur ma prose, puis, un doigt aux lèvres, je recommandai à Félicie le silence. Ah ! je ne te souhaite pas les trauses dans lesquelles j'ai vécu ensuite! L'attente... c'est le nom générique de tout un groupe de maladies qu'il faut avoir eues pour apprécier la santé du repos et en jouir pleinement. Combien de fois j'ai désespéré!... Et pourtant sa voix, au cours des devi-

sées les plus banales et entre maints interlocuteurs, semblait m'accorder l'exquis privilège de sa caresse et de son intimité. Etait-ce de l'amour ou bien bénéficiais-je uniquement de la compassion commune, du chétif intérêt que nous inspirons coutumièreinent? Non... j'eusse aussitôt discerné l'aumône à la grimace qu'elle m'aurait fait faire. Et la voix de Félicie, au contraire, m'arrivait dépouillée de cette enveloppe qu'elle a pour les indifférents, comme le brou défend les noix fraîches.

« Ahl ça, de quelle séduction parle-t-il? pensait Savinien, à l'oreille de qui chantaient les inflexions vantées. Elles ne sont rien moins qu'ordinaires... Celles d'Annette, à la bonne heure ! »

— Enfin, ce matin, poursuivait Bruzel, nous étions assis à côté l'un de l'autre... Entre les chaises, nos mains s'abordèrent; ses doigts que je serrai, répondirent à ma pression ; et je compris, tous mes vœux étant exaucés, qu'elle choisissait, pour m'en avertir, l'instant où sa pudeur charmante était le mieux sauvegardée par le gant qui habillait sa main.

— Mais tu n'as chance d'être nommé professeur qu'à la fin de l'année prochaine, dit Savinien. Jusque-là?...

— Nous continuerons de nous aimer à l'insu de tous, si les parents de Félicie, en modifiant leur attitude à mon égard, ne me forcent à précipiter la démarche officielle. Quelque long que soit le délai, je m'y résigne, plutôt que de risquer un refus trop justifiable, tant que je n'ai pus pris assiette à l'Institution. Deux visites par mois sont encore préférables à un congé motivé, n'est-ce pas?

Et, dans un cri de naïf égoïsme, Bruzel ajouta :

— N'importe, je suis bien heureux! Gendre du

doyen des professeurs, les protections ne me manqueront pas. En outre, mon ami, quelle délicieuse femme fera cette jeune fille élevée parmi les aveugles, au courant de leur service et pliée par un père exigeant à prévenir leurs désirs !

Cette confession, quand Dieuleveult s'y arrêta, le troubla étrangement.

Aimé! Bruzel aimé ! Il en avait de l'humeur, de Fanimosité presque, contre son camarade et contre Félicie. Il entraînait Annette dans des confrontations sans noblesse. Conformément au moyen d'expérimentation suggéré, il scrutait sa voix ; il la scrutait en toute sincérité et n'y découvrait aucune marque de prédilection dont il pût se targuer, l'imperceptible indication que la musicienne jouât pour lui seul, Savinien.

Il en inférait indûment : « Bruzel est un poète. J'ai entendu cette voix qu'il célèbre ; elle est égale pour tous. Ou bien il a imaginé ce prétexte. Sa hardiesse se fonde, en réalité, sur des provocations moins subtiles. »

Mais à quoi bon épiloguer? N'était-il pas acculé par son témoignage impartial ? NieraiL-il que la petite main gantée de Félicie, captive volontaire, à son contact eût pris l'essor? Quelle preuve meilleure de sa véracité aurait fournie Bruzel?

Secouant l'ennui qui l'oppressait comme un temps lourd : « Tu vas écrire sous ma dictée », dit Dieuleveult à son guide.

Il croyait trouver, dans la leltre à Merle, une diversion à son malaise; mais, dès les premiers mots, la phrase se refusa, l'inutilité de la correspondance fut évidente, puisqu'il irait rue Bisson.

D'abord, il ne sut pas pourquoi il s'infligerait à soi-même ce démenti, ni à quelles influences il obéissait en changeant d'avis, à quelques heures d'intervalle. Puis, sa pensée précédant ses pas, il s'entendit parler au chanteur ambulant, l'exhorter à une vie amendée, à des fréquentations moins dégradantes. Mais, prompt à la parade : « Que gagnerais-je à cette réforme? Est-ce que je me plains? Non, je suis satisfait de mon lot. En peux-tu dire autant? » s'écriait Merle, glorieux de sa maîtresse, dont l'impudence auprès de lui éclatait en rires de victoire.

Et contre ces deux-là aussi Savinien s'indigna, le cœur gros de déboire et d'envie, tel un prisonnier assistant, oublié, à l'évasion de ses compagnons de misère. Les uns avaient la fuite sournoise, patiente, comme Bruzel et Félicie ; d'autres apparaissaient débridés et bestiaux, prêts à passer sur le cadavre des gardiens, — comme Merle et sa concubine. Mais leur appétit de liberté à tous était le même; la seule loi qui les gouvernât, humaine, au-dessus des Codes, était la loi d'amour et de conjonction. Il y a toujours un point où la garde montante idéale et la garde descendante charnelle se rencontrent, et c'est pour se chuchoter un mot d'ordre invariable.

Il se répéta : « Irai-je? Est-il bien nécessaire de me certifier mon abandon par contraste? Pourquoi irais-je? »

Une sensation basse de l'odorat, tout à coup réveillée, péremptoire, répondit. Il savoura un plaisir maladif et cruel, analogue à celui que lui avaient causé les confidences de Bruzel. L'horrible chambre de Merle, le lit défait où des sueurs s'étaient mêlées, il en fut avide. Il respira obliquement la Femme,

dans les effluves tarés que son corps dégageait, à travers la jupe et la camisole. Il eut le tremblement de mains du pauvre qui, dans les grands magasins, vague parmi les acheteurs, les coudoie, les frôle, affûte son désir aux mêmes choses qui contentent le leur,

— Laissons cela, ordonna-t-il à son guide. Nous nous lèverons de bonne heure demain matin et pousserons jusqu'à Belleville.

Ils firent comme avait dit Dieuleveult. Mais celuici fut reçu par Merle dans le débit, et la maîtresse du chanteur n'y vint pas les rejoindre.

Savinien repartit plus las, plus consterné, plus vide. Le bruit de ses talons sur le pavé, martelait ses tempes, y battait des marches funèbres qui se répercutaient en lui, comme des roulements de tambours voilés dans une nef déserte.

Rue Méchain, le dimanche, quand il s'asseyait au piano, à la prière de ses amies; quand il exposait, sous prétexte de convertir Annette à S( humann, les enchantements de la Sonate ensol mineur, des Danses de David, des Novelettes, des Kreisleriana, étudiées à mesure que Lourdelin les lui adressait transcrites en Braille, Savinien basait-il exclusivement son choix intentionnel sur une dilection profonde et le désir de la faire partager? Non. Il le montra bien, un soir que la jeune fille déclarait :

— Oh! moi, je ne comprends pas la musique sans paroles.

— Est-ce bien vous qui dites cela? Quoi! vous ne préférez pas aux verbiages, le poème mental que l'exécutant et l'auditeur de bonne volonté, sèment sous toute musique? Des paroles... où donc se pressentelles plus éloquentes et plus nombreuses qu'en ces pages composées par Schumann à une époque tourmentée de sa vie? Il aimait, il était aimé... mais ses ambitions de mariage se heurtaient contre la résistance d'un père absolu. C'est alors que jaillirent de son cerveau et de son cœur à la fois, ces pièces que je ne puis jouer sans me remémorer l'aveu qui s'y rapporte : « Dans ma musique, il y a certainement quelque chose des luttes que m'a coûtées ma femme. » Combien une pareille indication ajoute à la vertu de ces chefs-d'œuvre et de quelle émotion n'empliront-ils pas, notamment, les âmes en conformité d'état avec l'âme de Schumann, au moment qu'il fixait ces inspirations immortelles!

Tout de suite, Savinien craignait d'avoir été trop loin et, pour détournée que fût l'allusion à ses sentiments personnels, d'en laisser transpirer l'orage. Mais Annette ne témoignait qu'elle en eût connaissance, et quant àl'aJoiable musique à laquelle il prétendait la rallier :

— Ce sout des oignons qui ne me fout pas pleurer, disait-elle.

Pour ranimer un peu de languissantes soirées, elle avait recours à des sujets d'entretien marqués au coin de l'institutrice. Elle les énonçait brièvement, comme un thème de composition à d'obéissants élèves, pendant que sa mère, alin d'augmenter leurs ressources, façonnait pour sou magasin des cravates : rigides

plastrons, régates élancées, nœuds Lavallière pareils, sous les doigts égarés de Savinien, à de grands papillons morts destinés à des collections.

Ordinairement, mademoiselle Leybre, érudite à peu de frais, servait à son interlocuteur les restes accommodés de la Lettre de Diderot sur les aveugles.

— Otez-moi de l'indécision où je suis : quel est pour vous le véritable suppléant de la vue? Est-ce l'ouïe ou bien le tact?

Modeste, il se référait aux opinions, d'ailleurs contradictoires, de Rodenbach et de Dufau, celui-ci octroyant la prépondérance à l'ouïe, tout au moins dans les mille épisodes de la vie de relation; celui-là, dont les expériences sur soi-même rendraient peutêtre la consultation plus précieuse, louant ex-sequo les deux sens en litige, pénétré des offices de leur collaboration.

— Mais votre avis? demandait Annette.

— Le Napolitain Paolo Sgobba a défini la vue : la propriété de toucher les objets de loin...

— En somme, la version de l'aveugle du Puisaux, interrompait la jeune fille : « Il me semble que de longs bras m'instruiraient mieux de ce qui se passe dans la lune que vos yeux ou vos télescopes. »

— Un autre aveugle, reprenait Savinien, le mathématicien Penjon, suppose que la rétine est affectée par la lumière, comme l'est la main par l'objet...

— Diderot rapporte que l'aveugle du Puisaux disait des yeux : c'est un organe sur lequel l'air fait l'efTet d'un bâton sur ma main.

Domptant l'impatience que lui causaient ces rapprochements prévus, Dieuleveult poursuivait :

— Si, parmi tant de définitions, je m'arrête à la première, faute d'en trouver une plus ingénieuse ; si

244 LES EMMURÉS i

je me fais, en outre, une juste idée de ce que vous ]

entendez par myopie et presbytisme, je penserai que '

nous sommes myopes par le toucher et presbytes par i

l'ouïe, myopie et presbytisme qui nous procurent, en ;

s'équilibrant, des garanties de contrôle et de redres- | sèment mutuels.

— Il est vrai, observait Annette, que vos doigts glissant sur les caractères Braille pour les déchiffrer, , sont un peu comme des yeux qui frôleraient le papier. J

— Pour l'oreille, déliée par une continuelle gym- i nastique, elle s'affine, utilise une perfectibilité dont ! vous dédaignez les rentes, grassement pensionnés ; que vous êtes par son Eminence la Vue. C'est là, au i fond, tout le secret de notre confiance et d'un orgueil ] reproché à quelques-uns d'entre nous. Vous êtes nés j dans l'opulence, nous sommes des parvenus qu'a en- | richis la culture intensive des biens physiques dont j vous n'exigez qu'un rendement minime en compa- ! raison de leur fertilité. Nous sommes les fermiers de | nos sens, vous n'êtes que les propriétaires des vôtres. '. Mais cette capacité enviable, il ne vous manque, pour i y atteindre, que d'être aiguillonnés par la nécessité, j Vous n'avez pas oublié ces héros de Cooper, dont les i surnoms légendaires sont presque tous un hommage ; à la subtilité qu'ont acquise leurs sens. Cet exemple j suffît à ruiner le privilège qui nous est concédé gra- ' tuitement et m'explique, en outre, une propension I; à la presbytie auriculaire plus marquée chez les fi aveugles des champs, les paysans, que chez les aveu- !-; gles urbains dont l'organe exerce ses fonctions dans un rayons moins étendu.

— Il en est ainsi, mais inversement, des fauves de, ménagerie, lesquels deviennent tous myopes après quelques mois de cage, fit Annette.

— Au résumé, il est aussi difficile d'établir un droit de primogéniture en faveur de l'un des deux sens appelés à remplacer la vue, que de dire quelle condition est préférable de celle du sourd-muet ou de celle de l'aveugle-né. Ce fut et ce sera longtemps encore, l'objet de controverses. L'aveugle, interrogé, immole toute jouissance aux commerces essentiels de la parole et de l'ouïe. Le sourd-muet, de son côté, ne met rien au-dessus des profits du regard. Quant aux arbitres, sont-ils moins récusables? D'abord, leur sentence s'inspire de la commisération plus que de l'examen. Puis, si la privation d'un sens nous réduit à d'audacieuses conjectures, que dire du jugement de ces experts, trop paisibles possesseurs d'une collection complète d'organes, pour apprécier sainement l'appropriation de ceux dont l'usage nous est laissé, aux communs besoins de l'espèce?

— Monsieur Dieuleveult, vous qui avez pour cela de meilleurs yeux que les miens, enfilez-moi donc une aiguille.

C'était un des trois ou quatre innocents subterfuges qu'employait madame Leybre pour rapetisser, jusqu'à son intelligence, des conversations qui la surpassaient.

La première fois que Savinien, avec un empressement malicieux, avait tiré de sa poche un étui qui ne le quittait point :

— L'aveugle du Puisaux... commençait Annette. Mais coupant à la citation : — Oh ! son moyen, dit

le jeune homme, équivaut pour nous à celui qu'avait imaginénaguère votre oncle. Il prenait une bouteille munie de son bouchon dans lequel je plantais verticalement l'aiguille. Puis, j'en cherchais le trou avec la pointe d'une épingle, et quand je l'avais enfin

trouvé, je poussais dans cette direction mon fil en- j

duit de colle à bouche. Etait-ce assez peu compliqué I i

Avouez que nous sommes, aujourd'hui, plus simple- ! ment outillés.

Il exhibait une aiguille à tête fendue, comme un j

minuscule flchoir d'acier, et par l'écartement des '

branches, introduisait le fil dans le chas. ;

D'autres soirs, sa tâche terminée : '

— Avez-vous apporté votre jeu de cartes? deman- ' dait madame Leybre. !

Il l'avait toujours sur soi, en prévision de cette *

invitation au trente et un ; et ce n'était pas sans plaisir i

qu'il s'entendait féliciter de sa prestesse, de sa dexté- i

rite à connaître les cartes, marquées d'après le sys- \

tème Braille, en haut et en bas. 1

— Maman, qui croyaitque vos seuls indices étaient | le relief des figures et une sorte de grain particulière

à chaque couleur! raillait Annette.

En travaillant, la bonne femme aimait aussi à rabâcher les vicissitudes de l'accordeur Guillout, leur ' voisin. Elle dépeignait le ménage de pauvres aperçu ! parl'entre-bâillementde la porte, le sommaire mobi- i lier : la table, un petit poêle, le lit, deux chaises, une j armoire sans panneaux et dont les rayons inférieurs \ appartenaient aux ustensiles de cuisine, des caisses j d'emballage que le père avait transformées en cou- | chettes pour ses enfants. îj

Les enfants! Quatre en cinq années de mariage et jj un cinquième attendu, c'était visible. Et dans ce dé- fi nùment, cette chasse au pain quotidien, à travers le linge de la maisonnée blanchi par la mère et séchant aux cordes, tendues de manière qu'il fallait se baisser pour passer dessous, madame Leybre montrait des profils de vaillance, de fière résignation, une

LES EATMURÉS 247

intimité sans tristesse, une association sans aigreur, l'héritage de la vie ardue accepté non pas sous bénéfice d'inventaire, mais avec toutes ses charges.

La conteuse excellait surtout à dire le repas du soir, la famille assemblée autour de la table où fumaient ensemble le lumignon et quelque plat étrange dont la graisse et l'oignon exaltaient la fidélité. L'aîné des mioches restait debout, le menton au ras de son assiette ; la mère faisait manger alternativement les deux plus jeunes, assis sur ses genoux. Guillout, lui, dînait invariablement en manches de chemise, afin d'épargner une redingote surannée, à l'honnêteté de laquelle il attribuait sans doute les aubaines de son métier et la constance de sa clientèle. C'était, ce vêtement, plus encore que la trousse d'accordeur, l'instrument professionnel, la clef ouvrant les maisons défendues par une valetaille rogue, hostile aux guenilleux.

Comme on recouvre de housses les fauteuils, quand les visiteurs sont partis, la redingote, dès que Guillout l'avait dépouillée, était hissée sur un portemanteau mobile qui se balançait au plafond, hors d'atteinte. Dans le jardin suspendu des dernières lessives, parmi les nippes et les langes, le noir mannequin n'avait rien cependant d'un épouvantail, étendait au contraire, sur tous, une ombre propice, des bras tutélaires. On devinait qu'il avait joué, qu'il jouait encore un rôle dans l'histoire de ces braves gens, et que son prestige immuable leur dispensait l'épreuve de la consolation.

• Vraisemblablement, l'ancienne domestique qu'était madame Guillout avait été entraînée vers le « monsieur » dont l'endimanchement lui présentait le mirage d'une classe supérieure à la sienne, d'un avenir

différent de celui auquel la prédestinait la bassesse i de son extraction. Et son rêve ne finissaitpas. Lorsque ; le vieil habit pendait au plafond, les manches l béantes, comme une double corne d'abondance; ; lorsque du piano déchu, flatté par l'aveugle, s'élançait [ la Danse des fées, de Prudent, le petit logement pa- ' paissait élargi, ventilé, méconnaissable, sous le vernis \ de considération qu'y étalait le musicien aux yeux i de l'épouse.

Car l'accordage n'était pas la source unique de ses ] maigres gains. Il avait un « fixe », deux obscures "> chapelles rapportant annuellement, l'une, cent \ quatre-vingts, l'autre, trois cents francs. Le dimanche, j on pouvait voir madame Guillout essuyer ses doigts occupés à quelque gros ouvrage, pour cravater son mari, donner les soins suprêmes à sa toilette. Et quand il s'en allait, au bras d'un guide de louage, j elle se penchait à la fenêtre, y demeurait jusqu'à ce I qu'il eût tourné le coin de la rue, heureuse de la I curiosité qui l'escortait et trop naïve pour démêler, | dans l'intérêt louche que leur témoignait le quartier, | un indigne espionnage mortel à leur crédit. i

Qu'ils fussent indigents, écrasés de famille, on ne I le niait point. Mais sur la foi des visites que valait à i Guillout le casuel de son emploi, les fournisseurs ; avaient établi une légende d'aumônes à domicile, de ! charité privée, de délégations des Œuvres. En réalité, ] les malheureux ne recevaient delà Société de place- \ ment et de secours qu'un subside annuel payant à ; peine la moitié du loyer, et des bardes qu'une dame ij patronnesse envoyait aux enfants, l'hiver venant. [

— Et ils vivent, et ils ne se plaignent pas, ajoutait, madame Leybre. Lorsque je demande à la femme ce; qu'elle souhaite, elle répond : « Deux ou trois ans de<

plus à mon aîné, parce qu'il accompagnera son père et lui évitera des frais de guide. » Je sais pourtant des jours où toute la famille, six personnes, se restaure avec vingt sous. Aussi, Annette a beau dire que leur cuisine écœurante empuantit l'escalier, j'aime mieux respirer cette odeur de graillon que d'entendre la Danse des fées créer une diversion dont je ne suis pas dupe. C'est le morceau que joue Guiliout, les soirs de pain sec et d'eau, comme si beaucoup de bruit et des airs gais pouvaient illusionner les voisins et son entourage même, sur la pénurie des repas. J'ai souvent eu l'idée de glisser à ces pauvres honteux quelques provisions. Mais ils sont si fiers ! J'ai peur de les blesser, de ne pas leur faire sentir avec assez de délicatesse l'inutilité de leur feinte ; c'est embarrassant d'ofifrir un pot-au-feu à des personnes chez qui les fées dansent !

Par-dessus la voix mouillée de sa mère, la voix d'Annette sévissait comme une gelée de printemps cruelle aux pousses tendres.

— Pour moi, ces Guillout n'ont que ce qu'ils méritent. Coupables, ils le furent tous les deux également. Qu'espéraient-ils en mariant leur misère, sinon les enfants qu'ils ont eus, partant une misère plus grande? L'honnêteté consiste à ne contracter que les obligations qu'on peut remplir.

La sécheresse de cœur que dénotait ce blâme ne révoltait pas Savinien, glorieux de constater que la jeune fille ne rangeait plus la cécité parmi les griefs dont elle accablait l'accordeur autrefois. Il n'était implacable qu'envers celui-ci. Sans le connaître, sans l'avoir jamais rencontré, il le haïs^^ait du spectacle à bénéfice, fertile en comparaisons fâcheuses, que donnait aux dames Leybre cette pouillerie d'aveugle, à

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leur porte . Il les incitait tortueusement à déménager, i reprochait avec Annette, à l'escalier, le relent de gar- \ gote qui le déshonorait. j

— N'est-ce pas, disait-elle, que nous avons l'air \ d'habiter une maison d'ouvriers ? ]

La Danse des fées même, en dépit de sa signification, ne désarmait point Savinien. Et un soir qu'elle i l'avait raccroché, comme un impudent appel à la i bienfaisance organisée, il renchérissait vindicative- ; ment sur l'incrédulité que trouvaient, auprès de made- i moiselle Leybre, les capacités musicales de Guillout. \

— Vous avez raison : hormis les Adieux de Marie- ] Stuart, le concerto en sol mineur de Mendelssohn et ^ l'impromptu de Chopin, appris à l'Institution, il ne i sait rien. Rachète-t-il du moins par une exécution brillante la disette de ce répertoire ? Non. Ah ! elle est bien préjudiciable à la cause des aveugles, cette médiocrité de quelques-uns! Mieux vaudrait de bons brossiers que de mauvais pianistes. C'est le senti- ! ment du docteur Armitage, le distingué typhlophile i anglais, qui souhaite fort sagement voir se généra- \ User les mesures en vigueur aux Etats-Unis, à Boston, j Là, les élèves des classes de musique s'engagent à ' n'exercer les professions auxquelles on les prépare, i qu'après avoir obtenu un diplôme dont, bien entendu, 3j nulle complaisance n'entache la sincérité. Ils ne ris- ^ quent pas, ainsi, d'amoindrir par leur impéritie la con- i fiance du public et le renom de l'école. L'avantage de<pareilles précautions adoptées partout serait i^ncore^ d'obvier à l'encombrement où nous nous débattons. A cet égard, ma dernière aventure est édifiante.

Et Savinien la relatait. Cédant aux instances df Bruzel et de Sézanne, il postulait l'emploi de profes seur dans l'un des cours spéciaux de musique e

d'accordage récemment fondés par la Ville de Paris, pour venir en aide aux aveugles de tout âge inadmissibles à l'internat et cependant désireux de recevoir une instruction primaire les mettant à même de gagner leur vie. Mais le nombre des concurrents, une vingtaine pour deux places, réduisait beaucoup ses chances, quels que fussent le prix d'une protection que Gilquin lui avait promise et les bienveillantes dispositions des conseillers municipaux, auprès de qui l'on devait lui ménager accès.

— Ah 1 les conseillers municipaux sont gens à cultiver?... notait madame Leybre, de sa voix de rechange.

— Vous parlez d'encombrement... Que dirai-je, alors ?

Depuis un an, Annette vagabondait de pensionnat en pensionnat, dans le rêve d'un provisoire à la veille définir. Et des récriminations identiques l'étouiFaient, des rancunes s'amassaient en elle, toute observation se tournait en outrage à sa dignité, toute règle en vexations imaginaires, comme une écorchure s'élargit en plaie sous les doigts exaspérés qui l'irritent,

— Cette femme (la maîtresse, toujours) s'appliquet-elle assez à me démontrer que je ne suis pas indispensable, que dix personnes sont prêtes à subir la situation qui me pèse 1 S iiis-je jamais sûre, le matin, lorsque j'arrive, que je ne vais pas être congédiée? Naturellement, les élèves soulignent par leurs rebuffades l'impuissance où me laisse un mépris à peine dissimulé. Quoi que je fasse, les torts sont fatalement de mon côté. Si je punis : « Prenez-les donc par la douceur. » Si je suis indulgente : « On ne vous craint pas. » Jusqu'à des observations sur ma toilette, oui. La faille d'une de mes vieilles robes, la

faille est qualifiée par cette femme : luxe déplacé 1

Ces blessures à tout propos rouvertes, madame Leybre les pansait assidûment.

— C'est un moment désagréable à passer. A beau jeu, beau retour. Quelle revanche quand tu apporteras ta nomination I

Déjà elle en escomptait l'effet, discutait les termes de la démission qu'enverrait sa fille. Au fait, l'enverrait-elle'? Ne se réserverait-elle pas le malin plaisir de la remettre en mains propres?

Mais une fois, devant Savinien, la querelle s'envenima.

— Est-ce que cette femme n'a pas inventé de me donner à lire un rapport adressé au Conseil municipal par le directeur de l'enseignement? Pourquoi? Pourm'apprendre que la moyenne des postes vacants dans les écoles publiques est de 40 et que 25 environ sont réservés aux élèves qui sortent chaque année de l'Ecole Normale. Restent donc 15 à 20 places pour satisfaire aux six mille demandes qui dorment dans les cartons.

— Tant que cela? Tu dois exagérer I s'écria naïvement madame Leybre.

— Quant aux lycées déjeunes filles, comme le lycée Fénelon, inauguré cette année, quels débouchés nouveaux nous offriraient-ils ? L'affluence croissante des candidates ordinaires, conduira forcément la Ville à ne choisir ses professeurs que parmi les élèves de l'Ecole Normale supérieure de Sèvres, pourvues de l'agrégation spéciale des licenciées.

— Tu vois tout en noir. Il faut casser le noyau pour avoir l'amande.

— Attends donc... ce n'est pas le dernier trait que

m'ait décoché cette bonne pièce. « Bref, mademoiselle, m'a-t-elle dit, une, deux, quatre recommandations même, ne suffisent plus maintenant. Atteint le but, celle qui a su réunir le plus d'apostilles sur la fiche que chacune de vous possède dans les bureaux. C'est un steeple-chase. Encore ces apostilles sontelles des valeurs dont le cours varie à la Bourse des influences. Il en est des signatures recueillies, comme des épreuves du brevet de capacité. Elles sont cotées de 0 à 20. Le sénateur et le député oscillent entre 8 et 12 ; le conseiller municipal fait prime à 15. Une vacance se présente-t-elle? Le directeur de l'Enseignement totalise les points. C'est le plus gros chiffre qu'on élit. En cette simple addition réside tout le secret de la comptabilité des faveurs administratives. Néanmoins, la tranquillité du directeur dépendant du nombre de souhaits qu'il exauce, j'incline à penser qu'il sacrifie quelquefois la qualité à la quantité. Il s'agit donc pour vous d'opter entre deux systèmes : l'apostille par tête ou l'apostille par groupe. Aussi, croyez-moi, si vous avez des relations utilisez-les ; ne plaignez pas vos démarches et rappelez-vous que la note 0 sur une fiche blanche, est rigoureusement éliminatoire. »

— Ces renseignements t'inspirent de la méfiance?

— Non, ils sont exacts. Mais n'eu perces-tu pas l'ironie? Cette femme sait que nous vivons retirées, sans loisirs, d'ailleurs, ni l'une ni l'autre, pour fatiguer les gens de nos requêtes.

— Oh! des loisirs... Si j'avais la certitude de ne pas perdre mon temps... murmura madame Leybre sans s'expliquer davantage.

Mais, le dimanche suivant :

— Voici les clefs ; ces dames sont sorties et ne ren-

treront que pour dîner, dit le concierge à Savinien, surpris.

Il n'était pas au bout. A dater de ce jour, l'existence bouleversée des deux femmes n'eut plus ce caractère intime, cette paisibilité en laquelle il se retrempait. Etaient-elles absentes, il se dépaysait au milieu d'un désordre encore frémissant de leur fébrilité. Les êtres avaient déteint sur les choses ; les meubles décevaient le geste accoutumé ; le fauteuil de madame Leybre errait au gré des caprices qui le débusquaient, le piano décalé boitait, et la table fourragée avouait le déjeuner abrégé dans la hâte d'un départ.

Annette et sa mère, lorsqu'elles étaient là, n'avaient pas l'hospitalité moins singulière. Toujours sous les armes et le pied à l'étrier, elles récitaient des adresses comme un écolier sa leçon et conjuguaient des courses à tous les temps. Les conversations ressemblaient peu à celles d'autrefois. Entre Dieuleveult et ses amies, il y avait sans cesse quelqu'un, des étrangers qu'elles taxaient d'office, des noms insolites qu'un échafaudage d'illusions étayait.

L'étroite sujétion dont ne pouvait s'affranchir sa fille, obligeait madame Leybre à renvoyer au dimanche les visites nécessitant la présence de la postulante, les rendez-vous principaux. Mais toute la semaine, la bonne femme battait Paris, seule, pendue aux sonnettes, rebutée, insistant, abusant des permissions, recourant, pour les obtenir, à des fables qu'on lui passait, eu égard à l'ancienneté de ses services.

Le soir, harrassée, elle communiquait ses impressions à Annette: et toutes deux ne se couchaient point que la dernière distribution ne fût faite et qu'elles n'eussent écalé des lettres de convocation

LES EMMORÉS 255

froide et polie ou de réponse évasive, des lettres dont les enveloppes craquaient, sous leurs doigts, comme ces cosses sèches et fendues entre lesquelles il n'y a qu'un avorton de fruit.

Sur une attestation d'adjoint, une promesse de député de la circonscription, un mot du conseiller municipal de leur quartier, elles vivaient huit jours, ingénues, déterminant le crédit des hommes politiques qu'elles avaient approchés, d'après la fréquence ou la rareté des informations que le journal leur consacrait.

— Il n'y a que les premières démarches qui coûtent, disait cependant madame Leyhre, la tête vide, les jambes brisées par les ascensions, l'antichambre, les navettes. Qui bien engrène, bien finit. Bon droit a souvent besoin d'aide.

D'échelon en échelon, elle ne désespérait pas de parvenir à ces chiffres importants, dont la somme hypothétique de ses sollicitations s'arrondissait.

Aussi bien, c'était surtout Annette que Savinien ne reconnaissait pas.

Les secrètes tribulations que trahit, aux yeux des clairvoyants, l'altération du visage, ces tribulations, l'oreille de l'aveugle en relevait les signes dans une voix décousue. L'étoffe était la même, légère et souple, mais érodée par le ressentiment, la méfiance, et dardant, aux plis de ses inflexions, non plus une épingle — l'épingle ! — mais dix, vingt, une pelote !

Meurtrie, élimée, pervertie, il ne la chérissait pas moins pourtant, cette voix : tels ces enfants réchappes à moitié d'une affection maligne et que leur mère aime mieux infirmes que morts.

Et puis le marasme sur les causes profondes du-

quel on appelait son attention, ne provoquait chez Savinien qu'une indignation de commande. Elles l'amenaient à constater, sans déplaisir, que les clairvoyants n'ont point, contre les épidémies du sort, d'immunité que leur doivent envier les aveugles. Dans la bataille journalière des intérêts, des ambitions, des besoins, quel camp, décimé par les épreuves, moissonné par les revers, laisse sur le terrain le plus de combattants ? A la considérer comparativement, l'attitude d'Annette conférait aux aveugles, dans l'adversité, le bénéfice d'une fermeté d'âme, d'une ténacité de résolution, d'une assiette philosophique, qui manquent aux clairvoyants. Ces yeux dont ils se targuent, n'étaient-ils que les pertuis du corps, par où le bateau avant de sombrer fait eau?

Ainsi paré au grain, Savinien essuya sans trop d'avaries le gros temps de l'année finissante. A deux aveugles mieux épaulés qu'il ne l'avait été, échurent les cours de musique et d'accordage institués par la Ville de Paris.

— C'est excellent de savoir à quoi s'en tenir : on ne s'obstine pas, bougonna Annette en manière de consolation.

Gilquin, Bruzel et Sézanne, qui s'étaient occupés de la candidature de leur ami, furent plus sensibles à son échec.

— Il faudra que nous t'ayons une compensation, dit Bruzel.

— Celle que je souhaiterais vous est connue, réitéra Dieuleveult ; une petite église à Paris ou en banlieue.

Cette église, la Société de placement la lui avait procurée, mais enprovince, une fois dans l'Ouest, une autre fois dans le Midi, toujours fort loin. Aussi

s'était-il entêté dans un refus qu'il appuyait gauchement de raisons dilatoires.

— J'ai maintenant, avec mes leçons chez les Frères de Saint-Jean-de-Dieu, des accords et des cachets en quantité suffisante pour prendre patience.

Sézanne, dont l'œuvre naissante de propagande de patronage étendait peu à peu les relations, Sézanne à son tour insista :

— Rien ne t'attache à Paris oii tu es seul, sans famille, — et — sois franc — dénué de ressources invariables. Si je te trouvais en Bretagne, à quelques lieues de ta mère, l'emploi que tu cherches vainement ici, l'accepterais-tu?

Peut-être, naguère, Savinien eùt-il balancé; mais la coïncidence de cette proposition et d'une accalmie rue Méchain fortifia ses répugnances.

— Plus tard... il est possible que je me décide ; à présent, non.

Jamais, en effet, dimanches plus exquis n'avaient aliéné sa liberté.

Munie d'apostilles qui lui paraissaient décisives, madame Leybre était retombée dans son expectative confiante et "sédentaire. Mais tout de suite Annette, saturée des cartes et des sujets de conversation épuisés, ordinaire assaisonnement de leurs soirées, se forgeait une distraction qui comblait le jeune homme.

Comme, incidemment, il professait la facilité, pour un clairvoyant, de se familiariser avec le système de lecture et d'écriture adopté par la généralité des aveugles :

— Alors, vous pourriez m'apprendre le Braille en quelques leçons? demanda-t-elle.

— J'en suis convaincu.

— Apprenez-le-moi donc.

— Ce sera une nouvelle corde à ton arc, fit madame Leybre, tandis que Savinien, tremblant pour ce beau feu, l'alimentait.

— Oui, une nouvelle corde... et, qui sait?... d'autant moins négligeable que l'article 4 de la loi du 28 mars 1882, astreint l'enfant aveugle à fréquenter l'école primaire, et qu'un règlement ultérieur doit assurer l'exécution de cette ordonnance.

Il apporta, le dimanche d'après, avec une tablette à écrire, un style ; et les leçons datèrent de ce jour-là. L'ingénieux mécanisme de ces six points disposés sur deux rangées verticales et pareils à des vestiges de pions dans les débris d'un damier ; la composition rationnelle de ces granules de science aux propriétés infinies, livraient assez vite à la commençante le secret de l'alphabet Braille. Elle s'exerçait ensuite, guidée par Savinien et sous sa dictée, à assembler des syllabes, des mots, des phrases ; aies semer d'un poinçon dégourdi, dans les cases de la lame de cuivre échiquetée s'adaptant à la planchette de zinc sur laquelle le papier est fixé par un châssis et des pointes.

Heures aimables, côte à côte, sous la lampe qui leur envoyait au front son souffle de cendres tièdes ; bonheurs fragiles, mais d'une fragilité qui en était la condition même. Si, par hasard, leurs genoux se rencontraient, aussitôt Savinien reculait sa chaise, et lorsque la tablette rapprochait leurs mains, il avait hâte de dérober les siennes, par un sentiment de pudeur et de gène analogue à celui que les personnes timides écoutent, en cachant leur visage où le sang afilue.

Il en venait, dans sa terreur des contacts, à re-

LES EMMUBÉS 259

douter la voix d'Annette, comme une privaulé déjà formelle, une transaction hypocrite, une équivoque matérielle. Certaine? inflexions produisaient sur lui refî"et d'un attouchement. En revanche, tous gains subtils l'enchantaient. Il eût voulu éterniser la minute d'application écolière traduite par l'obliquité du corps, de la tête, et il mesurait exactement le degré d'inclinaison de celle-ci vers l'épaule, aux émanations plus ou moins touffues de la chevelure. Il en respirait le bouquet voyageur, bayait aux retours de l'odeur en allée, retours quelquefois confirmés par un chatouillement qui agaçait sa joue et la ridait un rien, comme une éau oisive où traînent des brins d'herbe.

L'ouïe réclamait aussi sa part de raffinements et de mystère, s'étudiait à entendre des gestes, des mouvements de lèvres, des battements de paupières. Il aspirait à une acuité de sens telle, qu'il se put croire sans rival dans l'art d'envisager en aveugle la jeune fille.

Quelquefois, le soir, dans la zone tempérée de la lampe où s'acclimataient sa figure et ses mains, une fraîcheur subite passant :

— C'est d'Annette qu'elle sort, pensait-il, crédule à la vertu réfrigérante qu'attribuent les magnétiseurs à une force impondérable rayonnant autour du sujet, qui l'a émise par les canaux des doigts, l'écluse de la bouche et les yeux, doubles robinets de baignoire confondant leurs eaux simultanées.

Savinien s'y plongeait. De ces tête-à-tête orageux sous une apparence de sérénité, il s'échappait épuisé, les membres alanguis comme parune réelle déperdition d'énergie. Et ses nuits ensuite étaient mauvaises, infirmaient l'opinion de quiconque prétend que les

LES EMMORES

aveugles-nés ne rêvent pas. Il avait eu beau, pour conjurer des hallucinations dont il méconnaissait les causes, fuir l'occasion du péché toujours embusquée au foyer vacant de ses amies : une érotomanie sacrilège harcelait ses songes, les peuplait d'impressions du tact anciennes ou récentes, diaboliquement ressuscitées. L'exutoire platonique qu'avait trouvé sa concupiscence dans l'embrassement d'objets inanimés, de robes et de linge, cette aberration de sens continuait d'alarmer son sommeil. Les hardes chiffonnées, senties, baisées, revenaient solliciter son étreinte et il la leur dispensait ainsi que naguère à l'état de veille, avec fougue. Cependant, çà et là, d'abord, puis totalement, l'étoffe ]"afïermie se carnifiait ; les gourdes du corsage, le fourreau vide des jupes, le détroit de la taille étaient remplis et gratifiaient de leur relief figuratif ses mains avides et joyeuses 1 Comme une bouche à l'arrière-goùt des choses , ses mains en gardaient l'arrière-toucher ; et c'était le corps inattendu de Clara qu'elles massaient dans les vêtements chastes d'Annette !

« Mieux serait d'en finir, de me fermer à jamais cette maison par un coup d'audace», s'écriait-il, lorsque les remords assiégeaient son réveil.

Alors, se présentait à son esprit le stratagème de Bruzel, recours des amoureux qu'une déclaration verbale effarouche. Annetle traçait et déchiffrait couramment aujourd'hui les caractères Braille. Il lui faisait de petites dictées dont sa mémoire puisait le texte dans les anthologies, ou bien il la rompait à lire, à première vue, des phrases que lui-même écrivait au poinçon. Quelle éventualité pouvait le servir mieux que cet engageant commerce?

Mais sa volonté d'en prendre avantage ne tenait

point contre les difficultés de la tâche. Tantôt, il préméditait de s'ouvrir à demi, à la faveur d'une dictée hérissée de sous-entendus, comme le sonnet d'Arvers. Puis, ce truchement fameux lui paraissant encore trop hardi, il se rabattait sur des poésies de recueils classiques, des morceaux choisis dont il s'acharnait à pétrir d'intentions l'innocence. Mais à vouloir concilier la convenance parfaite des pièces et leur intelligibilité, il arrivait à combiner des sélamssi puérils, que le sens en était énigmatique pour tout autre que lui. Tantôt, l'imitation servile de Bruzel l'entraînait à brouillonner des aveux aussitôt déchirés.

Ce fut pourtant, en dernière analyse, l'expédient auquel il s'arrêta. Un billet d'une tournure moins maladroite l'aguerrissant : « Je profiterai, pour le lui remettre, d'une absence de sa mère », se promit-il.

Dix fois, néanmoins, celle-ci leur faussa compagnie sans qu'il s'exécutât. Comme un acteur dont le rôle n'a qu'une réplique et qui ne se lasse pas d'en creuser l'intonation, Savinien répétait à part soi ou tout haut, quand son guide n'était point là, ces mots introductifs, articulés l'index devant la bouche • «Pour vous... quand vous serez seule... » Mais, en face d'Annette, il perdait contenance et le billet ne { ortait point de sa poche où ses doigts l'enfonçaient après l'avoir relu.

Mars accompli : « Assez de délais ! décida-t-il enfin. Je parlerai le 6 avril, le dimanche d'avant Pâques. »

Le matin de ce jour-là, une lettre de sa sœur lui parvint. Il en sourit, tant elle était prévue. Il l'eût quasiment récitée par cœur. Jamais, depuis quatre ans, Clotilde n'avait manqué, aux vacances immi-

nentes, de réprimer la volonté qu'il aurait pu manifester de les passer à Saint-Brieuc.

« Maman pas bien portante... On lui paie ses loyers fort irrégulièrement... Les affaires vont mal... Nous sommes un peu gênés en ce moment.. . La Nouveauté traverse une crise. Les marchandises qu'on ne vend pas nous encombrent... Aucune chambre n'est libre dans la maison, etc.. » Cent mots distillés, coulant à fontaine que verses-tu, pendant deux pages, et le tour de clef sec quand le broc était plein : « C'est l'heure du courrier; il n'attend pas, lui... Je termine donc, mon bon frère, en t'embrassant. »

— Lis vite, dit Savinien à son guide.

L'enfant commença :

« La santé de maman laisse beaucoup à désirer. Elle a eu une rechute. C'est le côté gauche qu'a attaqué, ce coup-ci, la paralysie. Mon devoir est de te prévenir, mais j'ai hâte d'ajouter, pour te rassurer, que le médecin, sans toutefois se prononcer catégoriquement, ne croit pas à un danger immédiat. Si l'état de maman s'aggravait, tu le saurais d'ailleurs sans retard. Je ne la quitte pas. Les soins dont je l'entoure et le courrier — qui ' n'attend pas — abrègent forcément ma lettre ; je la termine donc, cher et bon frère, en t'embrassant. »

— 11 y a encore trois lignes au-dessous, mais d'une autre écriture, dit l'enfant, qu'un geste de son maître invita à poursuivre.

« Comme nous ne voudrions pas t'occasionner des frais de voyage inutiles, et comme, en outre, ton arrivée à l'improviste causerait à la malade un saisissement qui pourrait lui être funeste, je me joins à Clolilde pour l'engager à ne venir qui si nous t'appelons. — Henri. »

Ce post-scriptum acheva de tranquilliser Savinien. « Si la vie de maman était en péril, Lourdelin m'eût averti », conclut-il. Et le soir il alla rue Méchain, la main tremblante sur sa déclaration recopiée, sous enveloppe, dans sa poche.

L'empressement, avec lequel le reçurent les deux femmes, plus vif que d'habitude, lui sembla d'excellent augure.

— Avez-vous des nouvelles de chez vous? demanda madame Leybre.

Il répondit :

— Oui ; maman est un peu souffrante.

— Nous l'avons appris ce matin par mon oncle, confirma Annette. Madame Dieuleveult est atteinte d'hémiplégie... Sérieusement?...

— Les protestations de Clotilde me permettent d'en douter.

— Cependant, vous dit-elle que la parole de votre mère s'embarrasse davantage d'heure en heure ? que le médecin ne tait pas son inquiétude ?

— Rien de cela. Voici du reste sa lettre. Il faut qu'on me l'ai défigurée, car j'en tire plutôt un présage de guérison. Aurais-je tort?

Après un silence de quelques secondes accentuant le caractère ambigu de son avis :

— La sincérité de votre sœur, fit Annette, ne me serait suspecte que si l'envie de vous instruire combattait la peur de vous effrayer.

— On me cacherait donc la vérité?

— Nous ne le croyons pas, reprit madame Leybre; mais supposez qu'une catastrophe soit à craindre. Ce mal terrible est de ceux dont la marche incertaine autorise les plus tristes appréhensions. Vous vous reprocheriez de n'avoir pas consolé par votre pré-

seace les derniers instants de la pauvre femme. Si Dieu l'a condamnée, elle mourra moins de vous serrer dans ses bras que de vous les tendre en vain. Vous risquez, en partageant des scrupules... excessifs, de ne plus prodiguer vos suprêmes témoignages d'affection qu'à un corps incapable de les apprécier.

— Vous avez raison ; merci. Je partirai ce soir même, dit Savinien en se levant.

— Non, mais demain matin, rectifia avec une douce autorité madame Leybre. Mon frère ira vous chercher à la gare. Une dépèche que lui enverra Annette l'informera de votre résolution. Il vous en félicitera. Encore un mot... Si les intérêts que vous laissez ici ont besoin d'être défendus, pendant votre absence, disposez de nous, car il est possible que nous ne nous revoyions pas de longtemps.

— Pourquoi? demanda anxieusement le jeune homme.

— Mais... parce que votre famille... votre mère, veux-je dire, une fois rétablie, vous retiendra auprès d'elle.

Rétractation inutile. 11 en comprit le sens et spontanément, le cœur aux lèvres, les doigts invoquant, à travers l'étoffe de son habit, la déclaration en suspens :

— Qui sait, au contraire, avança-t-il, si je ne reviendrai pas bientôt et pour toujours ?

Il était déjà dans l'escalier lorsque madame Leybre le rattrapant :

« Suis-je étourdie!... Il y avait dans la lettre de mon frère une enveloppe cachetée pour vous. Quelque recommandation, probablement. Vous vous la ferez lire chez vous... »

C'était simplement un mandat de vingt-cinq francs — le prix du voyage.

Lourdelin attendait Savinien sur le quai. Il l'aida à descendre de wagon, Pembrassa avec une effusion déjà mêlée de condoléances, puis, l'entraînant :

— Ah! mon petit!... j'étai^bien sûr... la dépêche d'Annette ne m'a pas surpris.V

— Je n'arrive pas trop tard, n\est-ce pas ?

— Non. Ta pauvre mère a encore toute sa connaissance. Pour combien de temps? Le médecin n'en sait rien... deux heures... deux jours... Il n'en sait rien. Mais il ne conserve que peu d'espoir. Si cette douloureuse prévision, que je tiens de lui-même, n'avait pas suffi pour justifier, à mes yeux tout au moins, l'urgence de ton retour, la malade, en le souhaitant instamment, eût vaincu mes derniers scrupules.

— Vous croyez que maman...

— Je crois... je crois que la présence assidue de ton beau-frère et de ta sœur, empêche comme toujours la malheureuse femme d'avoir une volonté et de l'imposer. Devant les étrangers qui l'approchent, à peine ose-t-elle exprimer le désir de mourir au milieu de tous ses enfants, dedonner jusqu'à la fin le spectacle d'une famille unie, de ne léser aucun des chers êtres qui ont droit à ses adieux. Je ne l'ai pas vue depuis avant-hier... on m'éconduit sous prétexte que les visites la fatiguent... Mais avant-hier, son regard, arrêté sur lemien, a formellement démenti sa bouche qui disait : « Oui... on a raison de ne pas l'inquiéter...

Mieux vaut qu'il ignore l'état dans lequel je suis. »

C'est alors que j'ai écrit à Thérésine. j

— Pauvre maman ! murmura Savinien en pleurs. ! Clotilde n'aurait-elle pas dû comprendre... ]

— Ta sœur? s'écria Lourdelin près d'éclater. Mais j d'un ton radouci, où perçait seulement une amère ] causticité : ;

— Oh! rien ne la perd de réputation! Elle est irré- ; proctiable vis à-vis des voisins, du monde, dont | l'opinion fut le souci constant de ta mère. Madame j Clech ne quitte pas son chevet... et des larmes à re- | vendre, deux fontaines qui coulent sans discontinuer, l comme si on les remplissait la nuit afin de pouvoir a offrir, le j our , des tournées d'affliction ! Jamais ta sœur ♦ n'a accolé les gens avec plus de fougue. Elle veut j apparemment, en les mouillant, leur certifier la sin- .! cérité de son eau, les contraindre ^ à en boire, à y ! goûter au moins. Ah! c'est réconfortant pour une i malade, ce visage macéré, bouilli, ce visage d'obsèques ; sur lequel le moribond lit sa condamnation, et que j le jugement est exécutoire dans les vingt-quatre j heures 1 Ton beau-frère ? Très bien aussi ; Tasses- j seur correct. N'offre rien, lui. Carafons secs. Enfin, \ là, c'est plus fort que moi. . . je me demande ce qu'at- a tendaient ces deux pistolets pour te faire venir! ^

— L'antipathie qu'ils vous inspirent vous rend | injuste. j?

— Non. Je ne suis pas suspect de partialité. J'ai h été un peu sévèrepour ta mère, autrefois. Longtemps, j; d'ailleurs, nousrestàmes prévenus l'un contre l'autre. |t Je te cherchais en son cœur et ne t'y trouvais pas. [^ Je cherchais mal. C'est une excellente femme sous \i des dehors arides. Thérésine dirait : il ne faut pas juger de Tarbre par l'écorce. Qui sait néanmoins fii

notre erreur mutuelle eût jamais désarmé, sans une rechute de madame Dieuleveult, rechute si légère que je te la laissai ignorer ? C'était Tan passé. Je vis souvent ta mère. On ne la surveillait pas étroitement comme aujourd'hui : nous causions sans témoins. J'ai été en quelque sorte son confesseur laïque. Elle me parlait de toi, longuement, m'obligeait à lui lire et relire les lettres que tu m'adressais et dont j'atténuais la tendresse etl'abandon, pour qu'elle n'en souffrît pas, par comparaison. Mais elle ne prenait pas le change. « Dès que je serai rétablie, j'irai à Paris, je fais une bourse à cette intent^pn. J'ai tant de choses à lui dire! » Et il y avait dans sa promesse comme un vœu de matelot en danger de mort, un rachat solennel de ses négligences, de ses faiblesses, de ses oublis! J'appris àla mieux pénétrer. Eloignée dumagasin où toute sa vie s'était usée, elle semblait pressée de reporter sur toi les pensées que le commerce avait usurpées. La paralysie, que peut-être elle considérait comme un châtiment, l'embrasa de repentir. Recluse en une chambre écartée, échappant momentanément aux Clech attentifs, sitôt qu'elle était valide, à l'obséder de leurs ennuis boutiquiers, elle profita du répit que lui accordait son gendre pour faire son examen de conscience. Et sa grande probité y présidait, comme naguère à des règlements de comptes, un inventaire de fin d'année. Loyalement, elle se reconnut débitrice envers toi d'un arriéré d'affection; et c'est encore, par habitude, la marchande qui s'engageait parla bouche de la mère : « Je n'ai jamais trompé personne; je me liquiderai, si Dieu me donne des délais. »

Bouleversé, Savinien hâta le pas, tandis que Lourdeiin poursuivait :

— Ces conversations la soulageaient :les Clech en eurent de l'ombrage, tremblèrent pour leur créance privilégiée, recommencèrent de monter la garde auprès du lit. Ah! ce qu'ils inventent pour ressaisir leur proie! Mais la plus ancienne manœuvre est toujours la meilleure. Le gendre et la fille se relayent pour bourreler madame Dieuleveult de leurs échéances, de leurs embarras d'argent, du marasme des affaires. Cette corde sensible, ils la touchent en virtuoses; leur odieux magasin, ils le transféreraient au chevet de la mourante, lorsqu'il s'agit d'obtenir d'elle, pour conjurer la faillite, le remboursement d'une Iraite impayée ou quelque nouvelle hypothèque sur des propriétés entamées. Seule... ah! vraiment non, la chère femme n'est point seule: le tourment lui tient compagnie ; c'est le commensal délégué pour la rançonner et du même coup, faire diversion aux regrets susceptibles de se répandre sur toi en indemnités de toute sorte, Car la secrète et perpétuelle transe des Clech, la voilà. Elle est fondée, j'en ai la preuve. Le jour de sa dernière attaque, pendant une absence de ses gardiens, j'ai reçu de ta mère une confidence. « J'ai pu, sur mes loyers, économiser cinq cents francs, m'a-t-elle avoué. Je les destine à Savinien... à titre de dédommagement. J'aurais voulu réunir une plus grosse somme ; le temps et les moyens me manquent. Bref, si je mourais sans le revoir, dites à mon garçon qu'il trouvera j l'argent dans l'armoire à linge, sur la deuxième tablette, entre la pile de draps et la pile de serviettes... Dites-le-lui, n'est-ce pas, pour mon repos dans cette t\ vie et dans l'autre. Surtout, que Clotilde et son mari ne se doutent de rien; ils me reprocheraient de les avoir désavantagés! »

— Combien tout cela m'est égal! gémit sourdement Saviûien.

Mais Lourdelin pesta :

— Des bêtises! Tu obéiras à ta mère. Parbleu! je pressentais si bien ton hésitation, qu'une minute... Mais non, la poire n'est pas mûre. Je te prie même d'assumer l'initiative de ton voyage, au cas où les Clech en marqueraient quelque dépit. Tu m'as simplement télégraphié d'aller t'attendre à la gare, pour leur éviter tout dérangement.

Cette précaution n'était pas superflue. (Jlech, à qui les deux hommes avaient été signalés, les accueillit sans transport. Aux premiers mots de Savinien s'informant de l'état de la paralytique :

— Tu n'as donc pas reçu notre lettre ? interrogea le beau-frère.

— Si... mais j'en ai redouté la tournure évasive...

— Merci... Très flatteur!... Un déplacement, dans ta position, est pourtant assez coûteux pour que nous y regardions à deux fois avant de te le conseiller, chicana Henri.

— Alors, on ne désespère pas de sauver maman ?

— Ai-je dit cela? J'ai dit que l'avis du médecin ne nous autorisait pas, quand nous te l'avons transmis, à t'appeler sur l'heure. Depuis, dame!... notre opinion s'est modifiée... et j'allais t'écrire.

— Clotilde •?

— Elle est en haut... préparant ta mère à une révolution dont tu n'as pas assez calculé les conséquences.

Madame Clech n'était pas en haut, mais dans l'escalier même, guettant son frère qu'elle assaillit et submergea. Puis, d'une main sèche, froide, sans fièvre confirmant l'émoi d'un visage recuit, elle

poussa vers le lit où madame Dieuleveult s'anéantissait, l'aveugle à qui déjà les murs étaient hostiles. Il n'avait guère plus de trois pas à faire pour atteindre l'alcôve, et durant qu'il les fit lui vint, très nette, la révélation du fardeau sous lequel succombait la patiente. Elle n'avait pas résisté à la transplantation. Ses racines profondes demeuraient là-bas, rue des Pavés-Neufs, dans leur enclos natal. Et Savinien ne s'en étonnait point, lui dont les souvenirs, à cette minute, rebroussaient aussi vers la chambre familière qu'il battait, enfant, d'une cloison à l'autre, vers le léger habitat qui rassurait ses pieds chancelants, un peu de la manière que la coque rassure le contenu de l'œuf.

Au bord du lit, il se pencha, incertain du but où ses lèvres tendaient. Mais un souffle se précipita audevant d'elles et leur dit le chemin du front maternel, du front vivant aux grandes rides qui remuaient faiblement, comme des vestiges de bouches autrefois cousues et déshabituées de rendi'e le baiser.

Cependant, le bras que la paralysie n'avait pas encore cloué sur les draps, enlaçait Savinien, en même temps qu'arrivaient, grumeleux, presque indistincts, à son oreille, des mots que la langue ne parvenait I plus à délayer : « ... oir... ien... euse... ci... » '

Il eut l'intuition d'une correspondance entre l'an- I goisse particulière que décelait cette voix gangrenée \ et les intentions que mettait dans sa folle étreinte, une l main moins crispée par la souffrance que par la diffi- | culte d'improviser un langage compensateur. Restait J à en trouver la clef, car pour lui, quoi de plus na- jj vrant que ce pianotage dont il n'acquérait pas l'intel- j, ligence I j.

Les doigts de la malade avaient beau pétrir son

poignet, courir sur ce clavier de chair, y faire alterner les traits et les accords plaqués : peines perdues! Savinien ne résonnait pas, tel un instrument inachevé qui a des touches et point de cordes.

Et la voix plus rauque, les doigts plus brouillons, avaient juste, ensemble, assez de force, pour dénoter l'impuissance de cette mère à traduire, autrement que par les yeux, le sentiment intérieur qu'ils réfléchissaient vraiment sur l'aveugle.

Mais ces tentatives, qu'elle qu'en fût l'inanité probable, pour Clotilde étaient louches.

— Maman n'est pas raisonnable. Le médecin a recommandé le silence et le calme, dit-elle en ravissant à son frère la main parlante qu'écoutaient et n'entendaient toujours pas les mains filiales.

Elle ajouta :

— Assieds toi là... Le principal, n'est-ce pas que maman te voie?

Le principal, c'était plutôt qu'ils fussent, elle et lui, aussi loin l'un de l'autre, qu'un aveugle et une sourdemuette privés du dactylographe qui leur permet de communiquer entre eux.

— Voilà ce que nous avons décidé, reprit madame Clech. Henri passera la nuit prochaine auprès de maman ; ce sera ensuite notre tour.

Savinien insistait pour qu'on l'employât le soir même; elle le remercia.

— Quels services rendrais-tu? Aucun. Henri, d'ailleurs, nous réveillera, s'il a besoin de nous.

— J'aurais pu dormir ici, sur un fauteuil...

— Non. Maman m'approuve ; le voyage t'a fourbu.

— ... âge... coucher... balbutia madame Dieuleveult .

Quelqu'un venait d'entrer, une voisine impatiente

de nouvelles. Et Clotilde l'en abreuvait, parmi les signaux de son mouchoir hissé en berne.

— Bien gentil de ne pas nous abandonner dans le malheur... Dieu devrait-il faire ainsi souffrir ceux qui n'ont rien à expier? A quoi serai-je bonne sur la terre, quand je n'aurai plus de mère à aimer?

— Les enfants comme vous sont rares. Il n'y a qu'un cri là-dessus : vous aurez bien adouci ses derniers moments, chuchota la dame.

L'autre lui sauta au cou, lui appliqua sur la figure les rouelles de ses joues brûlées, la reconduisit enfin. Alors, sur sa main furtivement agrippée, Savinien sentit des lèvres s'appuyer.

Les visites se succédèrent. Clotilde, en se mouchant, les annonçait. Mais cinq minutes de cailletage montraient les femmes moins attirées par des devoirs d'amitié que par une curiosité puérile. Le bruit s'était répandu de l'arrivée du fils Dieuleveult et, sous couleur de prouver à sa mère, à la famille, leur compassion, les commères n'avaient d'yeux que pour lui.

Le désœuvrement, la disette de propos, excitaient la petite ville à se ruer sur cette nourriture de siège ; chacun en emportait sa part pour la consommer dehors, avec la tranche de douleur juteuse qu'invitait à prélever sur soi-même madame Clech, au départ. Elle accompagnait les gens, les ravitaillait jusque dans l'escalier... une chance! car sitôt qu'elle avait le dos tourné, en ce court intervalle, des paroles confuses et décimées, péniblement rassemblées par la mourante, s'enfuyaient d'elle en cohue.

Et tout ce qu'y démêlait Savinien, c'était un râle différent de celui qu'essuyaient les étrangers, une sorte de caresse effroyable dont l'exception faisait le prix!

Une fois pourtant que l'absence de Clotilde se prolongeait, madame Dieuleveult, s'emparant du bras de son iils, comme on s'aide d'un rameau inférieur pour atteindre au faîte de l'arbre, inclinait vers elle la tête du jeune homme, se pendait à cette cime élevée et flexible, chargée de fruits désirés. Et des mots gourmands d'afTection, de pardon, à travers leur incohérence, se pressaient sur les lèvres hioribondes...

Après, ils ne furent plus seuls. Le magasin fermé, Clech monta, et, pour lui, sa femme ressassait les noms des visiteurs, les additionnait, en félicitait quelques-uns, comme s'ils étaient encore là.

Quelle belle occasion, en outre, avait eue Savinien de reprendre langue.

— Tu as reconnu madame Fraysse, de l'Epicerie parisienne... tu as assez joué avec ses demoiselles. L'aînée a épousé un employé du chemin de fer qui a mangé sa dot. La dernière venue est madame Drouin, du café delà Gare... des gens très bien, beaucoup mieux que les Royer, leurs prédécesseurs. Le fils a fait de mauvaises affaires. On dit qu'il est maintenant à Paris, dans les assurances. Si tu étais arrivé une heure plus tôt, tu aurais rencontré les Dubois, des paniers percés qui nous doivent depuis deux ans une facture insignifiante. Et M. Laurençon, l'ancien percepteur des contributions, l'as-tu remercié? C'est bien lui, n'est-ce pas, qui copie pour toi, avec M. Lourdelin, ces machines en points ?

De sa basse continue, la respiration trébuchante de madame Dieuleveult soutenait cesfrivolités, tandis que son gendre compulsait des carnets d'adresses.

— Afin de n'oublier personne, soupira-t-il discrètement. Dans le commerce, omis, c'est ennemi. Maman peut aller trois ou quatre jours, comme il est

possible que tout soit fini demain. Il faut être prêt.

De temps en temps, les plaintes de la malade grandissant, Clotilde s'efforçait de lui ingurgiter quelques cuillerées de sirop de groseille étendu d'eau. Mais tantôt la pauvre femme les rejetait, tantôt elles imitaient, dans sa gorge, le gargouillement de l'huile dans une lampe détraquée.

A dix heures, Henri congédia sa femme et son beaufrère.

— Couchez-vous. Moi, je vais m'arranger un petit bureau... là, devant le lit, et mettre mon livre de caisse à jour. J'ai un fameux retard à rattraper. Hein ! maman... c'est une idée ! Vous me seconderez... Nous éplucherons ensemble les clients véreux... (Rien ne lui saurait faire plaisir autant), allégua-t-il, à voix moindre.

Et déjà il traînait par la chambre, installait au chevet de la condamnée, les rébarbatives sentinelles du Crédit, en leuruniformevert agrémenté de haussecols et de gantelets de cuivre étincelants.

Lourdelin n'avait pas menti.

— C'est vrai? dit Savinien à sa mère en l'embrassant , tu es contente ?

Nulle réponse, même inarticulée, n'effleura sajoue questiouneuse ; il ne retrouvait plus ce mouvement vers lui de tout ce qui pouvait, en la paralytique, bouger encore. Elle se résignait à recevoir le coup de grâce des choses dont elle avait subsisté, et les rangeait parmi ces poisons qui, administrés à faible dose conservent la vie, et imprudemment absorbés la détruisent.

La nuit fut mauvaise.

Savinieo, quand il entra, le matin, dans la chambre, huma le magasin tout entier eu cette odeur de vieux

casiers, de reliures miteuses, de flacons de chiffres, débouchés sous le nez de sa mère. Dans le feu de l'apurement, des paperasses avaient volé sur les couvertures, au pied du lit. Et c'était comme une desquamation, les croûtes tombées du corps, dangereusement disséminées, ainsi qu'à la fin de certaines maladies miasmatiques et contagieuses : la variole de l'inventaire !

Madame Dieuleveult n'exhalant plus qu'un souffle interminable et lent, Olotilde et son mari essayèrent de se référer au geste du bras libre ; mais bientôt rebutés, ils se dérobèrent, exempts de méfiance au point de placer eux-mêmes la main de l'aveugle dans celle dont l'hémiplégique avait encore l'usage.

— Une simple pression des doigts... et maman indiquant par là qu'elle a besoin de nous, tu nous appelleras, dit la jeune femme à sou frère. Il y a un désordre ici que je vais un peu réparer, sinon pour nous, du moins pour le monde qui vient nous voir.

Alors Savinien se recoquilla, entre la respiration tumultueuse de la malade et le tic-tac à contre-temps de l'horloge debout, agressive, dans sa robe de bois étroite et montante. Leur rivalité emplissait la chambre, convertie en champ clos pour quelque combat singulier, décisif. Les deux adversaires vidaient une ancienne querelle, et l'aveugle en était à la fois le témoin et l'objet. Cette vieille horloge à armoire, débris du logis déserté, hantait sa nuit la plus reculée. Elle avaii été son premier jouet, la récréation d'une ouïe gamine encore. L'initiale notion de la vie ambiante des choses, il la devait à ce meuble palpitant. Il en écoutait battre le cœur mystérieux. Il se réfugiait dans sa monotone chanson de nourrice.

l'enfant do des sommes que madame Dieuleveult n'avait jamais le loisir de bercer.

N'était-il pas équitable que la supplantation, jadis volontaire, eût à présent force de loi ?

Et pour la compagne vaillante et fidèle des jours stériles, toute la tendresse de Savinien une minute refleurit, dédia le parfum de sa reconnaissance aux ponctuelles oscillations du vertueux balancier !

Mais, presque aussitôt, il détesta son intempérance de piété et ramena sur sa mère les pensées qui s'en détournaient. Il se reprocha son indifférence, sa paresse d'esprit à constater le revirement tardif en sa faveur accompli ; il se reprocha sa répugnance à s'exiler en province, fût-ce en Basse-Bretagne, vers Saint-Brieuc ; il se reprocha Annette... Incliné à la superstition par le caractère de sa race, il tremblait de voir une remontrance divine, dans Tévénement fortuit qui avait démembré son cœur au moment même qu'il en allait disposer.

Distraitement, il chercha, au fond de sa poche, la lettre si laborieusement et en pure perte, mûrie. Elle n'y était plus. « Mon guide, en brossantles vêtements, l'en aura laissée échapper », pensa-t-il.

Cette préoccupation, d'ailleurs, n'eut pas le temps de s'ancrer en lui. Les doigts de sa mère s'étant crispés sur sa main :

— Que veux-tu? demanda-t-il. Henri? Clotilde?

Anxieux, des doigts grimpèrent à sa bouche et la scellèrent.

Il se baissa... Sur la voie unique de la langue, roulaient des trains de voyelles... a, a, a, a, a... e,e,e,e,e... sifflant comme au sortir d'un tunnel et transportant vers une destination ignorée, sans arrêt nulle part, des énigmes...

— Je ne te comprends pas, maman.

Elle reprit la main de son fils, la tria, choisit l'index...

Et quand elle l'eut déployé, braqué en canon de pistolet, Savinien fut enfin ôlé d'hésitation. Sa mémoire récupéra les confidences de Lourdelin. Il ne se crut pas le droit de refuser à la malheureuse cette dernière satisfaction, quelque enfantine qu'il l'estimât.

— Oui, je sais, ma chère maman... Sois comblée. Il se leva, se dirigea vers l'armoire, l'ouvrit, la

sonda. Parmi le linge nombreux, cossu, luxe de la province aisée, l'enveloppe signalée gisait, légère — vide. Il la serra néanmoins, ostensiblement, sur soi, certain d'être épié; puis, retournant à sa mère, il lui mit au front un sincère baiser de gratitude et d'amour.

L'instant d'après, Clotilde revint, sur les pas d'un médecin qui puait de santé insolente et fate et dont la voix déplacée répandait en ce lieu comme une odeur de futaille dans un oratoire. Il pantoufla, et l'aversion du jeune homme pour lui s'accrut.

— Très bien... parfait... continuez... Bon courage ; à demain matin.

— Mais elle n'avale plus rien, même à la cuiller, dit Clotilde.

— Humectez-lui les lèvres, le palais, au moyen d'un pinceau trempé dans le sirop...

— Eh bien ? interrogèrent le frère et la sœur, qui avaient suivi dans l'escalier l'expéditif docteur.

— ... Science impuissante... impuissante, marmotta le quidam, qu'agitait comme un persévérant besoin de se rincer. C'est triste, oui... Mais quoi?

Nul ne se soustrait à son destin... un miracle seul...

Clech, qui les avait rejoints, renchérit :

— Tous, nous sautons le pas... les plus vieux d'abord... c'est du moins l'ordre naturel... et ilfaut remercier Dieu de ne pas l'intervertir. Lorsque rien ne peut nous sauver, toute souffrance est barbare qui trompe notre attente.

Et autres poncifs mortuaires.

Vers le soir, le râle des moribonds étendit sur la maison son empire. Il crépitait dans la gorge, comme les noix d'une crécelle, gagnant successivement l'étage inférieur, le magasin, perçant le mur mitoyen, proscrivant le sommeil des vivants d'alentour. La nuit, l'abominable nuit finissant, il descendit jusqu'à la rue, s'y propagea avec la lumière et héla les passants. Il était despotique et ingrat. Il avait l'air de chercher hors de la famille des consolations marchandées, du renfort. On le croyait, pendant quelques secondes, enrayé : c'est qu'une dent ou deux manquaient au moulinet. Il crissait de plus belle, musique d'osselets.

Des voisins affolés surgissaient, et déjà le vernis d'un zèle officieux s'écaillait, ne dissimulait plus l'égoïsme objurgateur des gens troublés dans leur quiétude et cessant de se condouloir du moment qu'il fallait payer de leur repos. Des remarques jugeaient avec sévérité cette excessive agonie, lui assignaient aigrement des limites. Et sous le blâme, Olech courbait l'échiné servile du commerçant, s'excusait gauchement, plaidait l'irresponsabilité...

— Àh! il y a des morts qui ne sont pas gaies ! s'écria-t-il. Elle a été administrée, pourtant.

Adverbe terrible érigeant le viatique en comman-

dément d'huissier dont nulle opposition dilatoire n'est capable de conjurer l'effet !

Mais Clech abondait ainsi de mots indus, verrues comme en ont l'écorce des arbres et la peau, — saiton davantage pourquoi?

Il n'avait pas laissé de mettre à profit la visite du prêtre.

— Je lui ai demandé ce que coûtera le service' à l'église, disait-il à Clotilde. C'est un prix à débattre. Heureusement, nous avons un précédent : ton père.

Elle, cependant, par son attitude, ralliait les sympathies ébranlées. D'un geste d'étranglement, elle refoulait ses propres plaintes, ne délivrait plus, sur ordonnance des visages, que les pilules anodines de ses larmes et les cachets de ses baisers. Sa chair dansait sans bruit sur un petit feu de douleur ; et les girofles de ses prunelles nageaient dans le bouillon des pleurs. De temps en temps:

— Va voir, je t'en prie... disait-elle à son mari ; mon pauvre frère est seul là-haut... moi... c'est audessus de mes forces ; quand maman a reçu les derniers sacrements, mon deuil a commencé...

Il montait, s'approchait de Savinien,rivé au chevet du lit depuis vingt-quatre heures.

— Est-ce long! C'est trop longl Elle n'a pas mérité ce martyre. Aura-t-il un terme? Le boulanger nous disait que son père a traîné ainsi trois jours !

Et, lestement, il s'esquivait, après s'être assuré que, par le double appareil des mains, le fils communiquait toujours avec la mère, en route pour l'éternité et télégraphiant des stations intermédiaires ses impressions de voyage.

C'était cela. Plus l'émigrante s'éloignait de la vie et plus rares, plus compendieuses aussi, étaient les

dépêches que transmettait le manipulateur. Les phrases, d'abord nourries, s'espaçaient, s'accourcissaient, réduites à rien, à des mots sans suite, à des monosyllabes, à des abréviations empruntant quelque chose de l'obscurité où s'enfonçait l'intelligence errante. Et Savinien attendait la contraction convulsive qui dirait : Arrivée!

II avait peur de ne la point discerner ; il en consultait les avant-coureurs, l'haleine contre laquelle il collait sa joue, les lèvres d'où s'effaçait jusqu'à cette mussitation qui est encore le dessin, le trait de la parole éteinte. Puis il revenait aux mains, pareilles, le long du corps en détresse, à ces canots de sauvetage qui répètent en petit le bâtiment aux flancs duquel ils sont suspendus. N'étaient-ce pas elles que la carcasse humaine battue par la Mort et près de couler bas, détacherait pour l'avertir ?

Entre ces épaves pourtant, quelles difTérences?

Il se rappelait la main de son père. Radeau, cellelà? Non, râteau jardinant à belles dents, sarclant une herbe envahissante et précoce. Ahl l'affreux squelette ! La chair s'en était lentement retirée, les os commandaient : la maladie mâchait au tombeau la besogne!

Chez sa mère, au contraire, la main sans vertèbres, flasque, n'était plus qu'une étoile de mer comme ou en ramasse sur les grèves lorsque la vague les découvre.

Soudain, cette chose inerte et glacée tressaillit, à intervalles réguliers, de façon qu'elle semblait retentir des coups que sonnait, simultanément, la provocante horloge. Savinien les compta, non pas de l'oreille, mais du doigt : telles des pulsations. Il entendait l'heure au cadavre.

Une révolte le souleva. Il réclama un rôle actif dans

cette péripétie du duel. Il voulut pour sa mère une revanche complète. Il lui sacrifia l'amie de son enfance, l'horloge concurrente au chant diffamatoire. Violemment, il la fit taire, plongea le bras dans sa poitrine ouverte, en arracha les organes essentiels : les poids. Et le râle souverain, seul, dans le silence, mesura le temps.

Alors il reprit sa place au chevet du lit. Il ne croyait pas qu'un remerciement put encore sortir de cette créature, privée de moyens d'expression. Il en oubliait un que lui révéla, sous la peau insensible et froide, la suprême flambée d'un sang épuisé, feu de veuve !

Mais le soulagement fut pour tous deux de courte durée. L'horloge tuée, à faible bruit ressuscitait. C'était un craquètement sournois, étrange, significatif. Une vieille légende bretonne s'y rattachait. Des vers qui s'engendrent dans le bois annoncent, lorsqu'elle plane sur une maison, la mort. Ils en sont les petits marteaux, dit le peuple. Dépouillée de son mécanisme, l'horloge revivait dans ses parties intactes : le fourreau vengeait la lame.

Madame Dieuleveult, accablée, ne se défendit plus. Ses doigts se bandèrent à peine ; un ressort dans sa gorge se déroula...

— Henri I Clotilde ! cria Savinien éperdu.

Mais avant qu'ils fussent là, le petit marteau de la mort frappait un dernier coup, le coup du commissaire-priseur qui adjugerait une âme!

Le surlendemain, après le cimetière ;

— Que comptes-tu faire maintenant; resteras-tu longtemps avec nous ? demanda Lourdelin au jeune homme.

— Mon Dieu ! répondit celui-ci, je ne sais pas encore. Mon beau-frère se montre charmant. « Soyons unis, dit-il ; la famille, il n'y a que cela. »

— Fort bien. Tu as trouvé, n'est-ce pas, à l'endroit indiqué?...

— J'ai trouvé?...

— Dans le linge... une enveloppe...

— Ah! oui... oui... déclara Savinien, rachetant, par sa hâte à mentir, son absence d'une seconde.

— Veux-tu donc un bon conseil ? poursuivit le capitaine. Il est possible que Clech... censément pour simplifier certaines formalités... ou pour quelque autre raison imprévue, te prie d'apposer ta signature sur des papiers. Imagine un prétexte pour ne la point j donner, temporise... en un mot ne souscris à quoi que i ce soit avant de m'avoir consulté.

Une huitaine s'écoula , distribuée par Savi- i nien entre ses parents et Lourdelin, qui habitait i toujours le petit rez-de-chaussée de la rue Saint- Pierre . I

L'âge pesait également sur le locataire et sur le 5 réduit. L'aveugle, en y entrant, remarquait chaque .1 fois de nouvelles rides, l'affaissement plus lourd des •] choses, célibataires aussi, concubinant avec des •; souillons de petits rideaux et des tapis de sparterie avilis. Les odeurs de tabac et de cuisine avaient imprégné la chair des murs ; des toiles d'araignées s'emmêlaient aux aisselles des encoignures ; les lézardes, un carrelage fracturé, des sueurs subites, attestaient ensemble la vétusté, la maladie et les infirmités d'un ménage de garçon. Polis par le frottement, l'usage,' | les quatre meubles douloureux se plaignaient lorsqu'on s'appuyait dessus; et les pièces du musée j

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délaissé, se coiffaient, comme les bonnes femmes, de bandeaux plats, de poussière lisse, sous le doigt caressant du visiteur.

— Nous sommes deux rhumatisants qui souffrons des saisons, disait Lourdelin. Parla pluie et le froid, nous craquons à qui mieux mieux : je suis moins seul. Ah I ta mère va bien me manquer ! Souvent, l'après-midi, j'allais la voir. Je poussais mon fauteuil contre le sien et, comme on cause au coin du feu, nous causions au coin de la vie. Nous regardions se consumer la nôtre... Nos silences mêmes dispersaient des cendres. Les vieilles gens aiment à tisonner.

Mais, par convenance réciproque, le vieillard et le jeune homme, habituellement, chassaient les heures en s'entretenant de madame Leybre et d'Annette. IL fallait que Savinien rabâchât leur existence, leurs projets, leurs démarches, une opiniâtreté dont enrageait Lourdelin.

— Ah bah ! Thérésine a changé son fusil d'épaule ? Première nouvelle... Oh! ces cachotteries, je ne m'en formalise pas. J'y suis fait. Voilà ce qu'on risque à ne pas mâcher la vérité : elle vous étouffe. Il est clair qu'on va maintenant les amuser, les berner. Quatre ans de fièvre succéderont à quatre ans d'inertie, et le résultat sera le même : Néant. Les pensionnats? 0'«st la bohème de l'enseignement. Annette y perdra son temps, sa jeunesse, son courage. Après, séviront les cachets, les maigres leçons ou la domesticité déguisée, dans une famille.

— Alors, les protections?

— Un leurre. Dans les jeux de fillettes, il y en a comme cela une que sa naïveté prédestine à toujours virer au milieu des autres, un bandeau sur les yeux. On a beau lui crier : « Casse-cou! » elle se cogne.

tombe et repart. C'est Thérésine dans la vie. Je i mourrai mauvais prophète ; elle mourra dans l'impé- \ nitence finale — et quel sort aura la petite ? i

Ces doléances glissaient comme giboulées sur Sa- i vinien, tout à la douceur de recouvrer Annette. II. était pareil à ces heureuses maisons pleines de nidsj où reviennent les hirondelles. Des souvenirs eni troupe, le matin, rasaient sa mémoire, réveillaient:; son cœur et, fourriers du printemps, recensaient jus-j qu'aux tumultueux faubourgs de son corps. '

Un jour que lés deux hommes déjeunaient d'oeufs, < de pommes de terre et de harengs accommodés en ' salade par Lourdelin : |

— A propos, dit celui-ci, vos affaires se débrouille nt-l elles ? Allez- vous garder les maisons ou les vendre?!

— Henri prétend qu'elles sont mal louées, peu^ sûres, répondit Savinien, mais que, néanmoins, s'en , débarrasser sur-le-champ, serait maladroit. Je vous j avouerai qu'à ce charabia : droits de mutation, indi-! vis, licitation, etc., je n'entends goutte. j

Le soir, à point nommé, Clech fut précis. Lesi coudes sur la table : '

— Puisque tu as le bon esprit de ne pas fixer tai résidence à Saint-Brieuc, fit-il, prêtant délibérément; à son hôte des intentions conformes à ses désirs,] j'eusse voulu que tout fût vite terminé. Hélas! j'aii vu tantôt le notaire ; notre règlement tirera un peu en longueur, si nous ne conservons pas les biens fonds dont la fortune de maman se compose.

— Pourquoi ne les conservons-nous pas?

— Pourquoi? Voilà. D'abord, je le répète, ce sont des immeubles d'un mince rapport. On n'en pourrait relever la valeur qu'au prix de sacrifices au-dessus

de nos forces. Et puis, je serai franc : l'indivision, en l'occurrence, est une.source de différends, de contestations, de froissements. On est d'accord aujourd'hui, le sera-t-on demain? Tu te marieras... supposition permise... L'influence d'une femme modifiera tes idées ; on doit tout prévoir. Or, je serais désolé de ne pas écarter une cause de dissentiment entre nous. Est-il rien de plus beau qu'une famille unie?

— Rien ! approuva Clotilde.

Et Savinien, sentant fondre la cire de son cœur à cette chaleur communicative, ratifiait : « Sans doute, oh ! sans doute ! »

— Donc, reprit Clech, on vend. Mais que gagnerionsnous à une licitation immédiate ? Tout est là. La pro-

. priété est fort dépréciée en ce moment. L'avis des personnes sensées que j'ai interrogées, est qu'il faut attendre des temps meilleurs. Cela est facile à dire. Le fisc attendra-t-il, lui ? Non. En outre, maman a fait exécuter, dans ses maisons, des travaux qui ne sont pas payés. Les entrepreneurs vont présenter leurs mémoires : avec quoi les solderons-nous ? Je me suis déjà gêné pour subvenir, sans toi, aux frais qu'un enterrement occasionne. Enfin, (nous ne te renvoyons pas,) mais si tes occupations t'obligent à nous quitter prochainement, te dérangeras-tu chaque fois que le notaire nous convoquera? Non, n'est-ce pas? Et pourtant, je regretterais que tu ne fusses pas là, si je pensais que que ta religion put être surprise.

— Oh! protesta Savinien.

— Il y a de si méchantes langues! observa Clech. Autre chose : est-ce qu'il ne te serait pas agréable, en rentrant à Paris, de t'y installer modestement mais à demeure, grâce au petit capital que te constituera ta part héréditaire ?

— Certes, dit l'aveugle.

— Eh bien! j'ai réfléchi sur les moyens de toui concilier; je n'en vois qu'un. J'accepte seul la succession avec ses charges, son aléa; et, en échange d'une renonciation en due forme à tes droits d'héritier, je te verse une somme de... huit mille francs, oui, j'irai jusqu'à huit mille. Je ne les ai pas, naturellement ; je ne me les procurerai, c'est probable, qu'en offrant la garantie d'une hypothèque... Qu'im^ porte 1 Les tracas que je me prépare, je te les évite, voilà le principal. Si ce n'est pas dans sa famille qu'on trouve un aide, où le cherchera-t-on?

— Oui, où ? accentua Clotilde.

Saisi par l'importance du chiffre énoncé, entouré des derniers parents qui lui restaient, induit par une longue indigence à se réjouir de la moindre aumône d'affection, comme une plante que la lumière ne cal resse que par échappées, Savinien se déborda en ac-l tions de grâces. ;

— Avec les gens de cœur il y a toujours de la resj source I dit le beau-frère en lui tapotant, du plat d(l la main, l'épaule. Inutile, n'est-ce pas? ajouta-t-ilj de mettre des étrangers dans la confidence de noij arrangements.

La promesse que ceux-ci ne transpireraient past faite àClech, l'aveugle la renouvela à soi-même dani sa chambre, où le couple l'avait cérémonieusement reconduit.

» Les objections ne m'entameraient pas; à qucj bon, dès lors, les provoquer? »

Mais au réveil, sa volonté chancela.

« Après tout, si ces ouvertures sont loyales, j'fj

tort de m'en cacher ; elles ne peuvent que réhabiliter Henri. »

Et, ce matin-là, il rapporta leur conversation à Lourdeiin.

— Allons donc! s'écria le bonhomme. Le silence du drôle m'étonnait. Et tu t'es rebiffé, tu as suivi mes conseils ?...

— Pas absolument.

— Ne nous perdons pas dans les feux de file. As-tu signé quelque chose?

— Non, mais j'ai presque engagé ma parole.

— J'ai engagé la mienne aussi, moi, vis-à-vis de ta mère, et je ne te laisserai pas indignement gruger. Huit mille francs ! C'est une cynique plaisanterie. J'évalue le montant de la succession à sept ou huit fois cette somme. Madame Dieuleveult avait environ trois mille cinq cents francs de rentes. Il est possible qu'à réaliser sa fortune on la diminue ; il est possible aussi que ton beau-frère l'ait écornée, ne bornant pas ses exigences à la reddition de comptes qu'il a demandée, lui, je le sais, depuis le décès de ton père. Mais il me sera aisé d'être renseigné sur ce point en requérant l'état des inscriptions au bureau des hypothèques. J'apprendrai là Pétendue des dommages. Maintenant, écoute-moi et montre un peu de fermeté, je t'en prie. II faut que tu aies plié bagage demain à midi. Je vais tâcher de m'expliquer nettement. Comment s'appelle ton ami, l'aspirant professeur?

— Bruzel.

— Bien. Tu recevras de lui, dans la matinée, une dépèche conçue en des termes tels que tu n'auras, après te l'être fait lire, qu'à prendre le train qui passe ici à une heure. Tu trouveras Thérésine à la gare Montparnasse. Toutefois, pour plus de vraisem-

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blance, annonce à ton guide ton arrivée. Quant à mons Clech, tu lui diras d'apprêter, de concert avec le notaire, l'acte de répudiation, et de te prévenir lorsqu'il n'y manquera plus que ta signature. Dans ces conditions, je doute que ton départ lui paraisse suspect. A Paris, ton premier soin sera de faire établir une procuration m'instituant régulièrement ton mandataire. J'adresserai, d'ailleurs, à cet égard, des instructions détaillées à Thérésine. Elles vous gouverneront. Je te remettrai aussi le brouillon, en Braille, de la lettre où seront exposées les raisons pour lesquelles tu me délègues tes pouvoirs : sujétion d'un emploi qui t'interdira dorénavant toute absence, mais, en revanche, stabilité te décidant, par respect pour la mémoire de votre mère, à courir la même fortune que ta sœur, etc. Cette lettre, que recopiera ton guide sous ta dictée, tu ne l'enverras à ton beau-, frère que lorsque j'aurai la procuration entre les mains. Ah 1 le Clech tonnera, c'est certain; mais tu seras loin et pour moi, sois tranquille, il ne m'intimidera pas. M'as-tu compris?

— Si vous vous trompiez, si j'allais blesser gratuitement une personne qui ne me veut que du bien?

Cette hypothèse divertit Lourdelin.

— Ah! ah 1... nous en reparlerons... dans six mois, du bien que te veulent tes parents!

Et à brùle-pourpoint :

— As-tu besoin d'argent pour ton voyage? fit-il.

— Dame ! oui, répondit Saviuien, tombant dans le piège.

Rondement, sans s'attarder aux éclaircissements, l'autre eut le triomphe à peine ironique.

— Quoi! nos cinq billets de l'armoire sont dé-

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pensés... Diable!... Voici cinquante francs. Tu me les rendras quand j'irai à Paris, cet été.

Le lendemain, de grand matin, Clech nppelait son beau-frère pour lui donner lecture d'un télégramme, ouvert déjà, qui disait : Rentre à Paris. Urgence. Place d'organiste vacante. Auditioji demain sans faute. — Bruzel.

— Bruzel? Qui est-ce?

— Un de mes amis, professeur à l'Institution. Cette question, l'assurance qu'imprime au débit

un texte familier, incitèrent l'aveugle à penser qu'autour du papier, depuis quelques instants, Henri et Clotilde escarmouchaient. Et nul argument n'avait dû prévaloir contre l'aise de voir déguerpir l'intrus soustrait, par surcroît, à la pernicieuse influence de Lourdelin, car le marchand de nouveautés, posément, déclara :

— Il est fâcheux que tu sois ainsi pris de court. Voilà nos affaires en souffrance. Il eût été préférable d'en finir tout de suite. Il n'y faut pas songer; tant pisi Je t'écrirai quand ta présence ici sera nécessaire. Quarante-huit heures de congé, tu les auras toujours.

— Ton avenir est en jeu, il n'y a pas à hésiter, appuya Clotilde. Mais tu me laisseras bien regretter que la distance considérable par laquelle nous allons être désormais séparés, soit un obstacle à ce que nous la franchissions souvent.

Lourdelin et madame Clech accompagnèrent l'aveugle à la gare. La jeune femme avait insisté pour payer le voyage de son frère. Pendant qu'elle était au guichet :

— Tu as deviné, dit le capitaine, que Bruzel est

étranger à ma combinaison... Pas maladroite, hein? C'est ma sœur qui a expédié le télégramme dont je lui avais fourni la teneur. ♦

Dix minutes après, en wagon, Savinien tout à coup cinglé de remords, était tenté de s'accuser du subterfuge et d'en obtenir le pardon. Mais Lourdelin était là, sur le marchepied... était là offrant ingénument le bouquet d'absinthe qu'il avait tout à l'heure cueilli au litre, pour sa récompense... Et ce pauvre petit bouquet de deux sous, qui donc aurait eu la cruauté de le ravir aux vieilles lèvres qu'il fleurissait?...

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