‹ Les Emmures: RomanChapitre 3 sur 11 · LIVRE SECOND · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND

A la descente du wagon, Savinien et son gmde furent abordés par la sœur de Lourdelin, M^^^^ Leybre, à qui l'accès des quais avait été permis. ^ ^ ^

— Vous êtes moulus, mes pauvres enfants, s écnat-elle en les voyant défaits. Et les entraînant, elle ne s'arrêta qu'un moment au sortir de la gare, sur ^ le boulevard Montparnasse, pour dire à Arsène : «Mamtenant, mon ami, regarde bien, afin de retrouver ton chemin ; nous n'allons pas loin. » Puis, elle nomma les rues qu'ils traversaient : «... rue de Yaugirard, rue du Cherche-Midi, rue de Sèvres... nous tournons à

droite... » i • + j

Le pavé était sec ; de rares voitures roulaient ; des volets de débitants matineux frappaient le trottoir, et les balayeurs saupoudraient de poussière à peme acre, le petit jour frisquet.

— Rue de Sèvres, première à gauche : rue Rous-

Et Leybre ajouta ; « J'ai choisi la rue Rous-

seîet pour soi> calme Json isolement, à deux pas du mouvement et du bruit. Elle est, comme ma rue Méchain, entourée de maisons religieuses ou d'hospices, les seuls établissements, à Pans, qui possèdent encore des jardins. C'est précieux pour la salubrité d'un quartier. Là ! nous y voilà. »

La concierge attendait ses nouveaux locataires ; elle les précéda dans l'escalier, d'abord, dans la chambre ensuite. Et quand ils furent renfermés tous les quatre, il leur devint impossible de se retourner.

— Ah ! c'est petit, demeura d'accord la concierge. Mais vous avez vue sur la rue et sur le jardin des frères de Saint- Jean-de- Dieu. L'été, c'est charmant... et la bonne air qu'on a, monsieur ! Voulez-vous jeter un coup d'œil sur les arbres ? Ils ne se dépouillent de leurs feuilles qu'en novembre.

L'accueil fait à sa proposition lui ayant enfin signalé son inadvertance, elle s'excusa : « C'est vrai, j'oubhais que monsieur est aveugle. Chacun a ses peines. »

Et vexée, elle se tint coite, à l'écart, pendant que Savinien s'orientait rapidement,

La chambre était carrelée, lambrissée, pourvue d'une fenêtre en mansarde à un seul battant. Il n'eut qu'à étendre la main pour reconnaître la table, son lit... Mais comme il cherchait celui d'Arsène, il faillit donner de la tête contre une soupente.

— ■ C'est là-dedans que couchera votre conducteur, dit la concierge.

Mme Leybre, coupa court :

— Nous vous laissons. Votre toilette a souffert d'un pareil voyage. Ah !... vous déjeunez rue Méchain. On se mettra à table à midi. Oui, j'ai pensé que ce serait pour vous, aujourd'hui surtout, plus commode que îe soir. Vous ne vous égarerez pas ?... Le boulevard Montparnasse, et toujours tout droit. La rue Méchain aboutit dans le faubourg Saint-Jacques.

Quand Arsène et son maître, décrassés, eurent réparé leurs forces avec le lait chaud que la concierge leur monta de la crémerie, la matinée était peu avancée.

« J'aurais le temps de pousser jusqu'à l'Institution », calcula Savinien.

Et ce fut course faite sur-le-champ.

Dans le réduit défendant la petite porte d'entrée latérale, le gardien, le père Fontaine, s'exclama :

« Vous ? Ah 1 bien, je vous croyais à cent lieues d'ici l »

Ancien gendarme, le bonhomme comptait plus de vingt-cinq ans de service dans la maison et se flattait de la savoir par cœur.

Vous m'avez pour voisin, dit Savinien. J'habite rue Rousselet. Bruzel est-il là ?

T— Non, il rend ses devoirs à M. Gilquin. M. le directeur aussi est absent. Mais vous trouverez M. le censeur chez lui.

— Bien, je vais le saluer.

Lorsque le pavé de l' avant-cour, si différent de tout autre comme résonnement, fit à Savinien du bruit de ses pas une escorte amie, il imagina que l'Institution détachait vers lui pour le recevoir les années d'adolescence qu'elle avait abritées. Dès le vestibule, il négligea le bras d'Arsène et atteignit seul, délibérément, au premier étage, le bureau du censeur.

Celui-ci était fort cQnsulté et absolument digne de l'être. Simple élève, à l'école où l'on instruisait séparément les cinq ou six petits clairvoyants qu'occupe l'établissement, il y avait parcouru toute l'échelle des emplois et vieilH parmi les aveugles.

— Tiens, Dieuleveult I dit-il surpris, en apercevant le visiteur. N'êtes-vous plus dans votre famille à... Saint-Brieuc, n'est-ce pas ?

J'y ai passé mes vacances, en effet, répondit

Savinien ; mais aucune des professions qu'on m'a

enseignées ne me paraît, là-bas, valoir qu'on Texerce, et je viens à Paris dans l'espérance d'y réussir mieux. La voix du censeur décela un peu d'hésitation :

— Voyons, si j'ai bonne mémoire... sans être riches, vos parents jouissaient d'une certaine aisance.

— ■ Mon père est mort au mois de janvier.,, et la situation très modeste qu'a faite à ma mère cette catastrophe, m'interdit de rester à sa charge.

— C'est très bien. Cependant mon cher enfant, vous ne devez pas ignorer les difficultés que vous rencontrerez ici, où l'encombrement est grand... où vos relations sont nulles... où vous serez privé, à toute occasion, de l'assistance matérielle qui ne vous aurait du moins jamais manqué à Saint-Brieuc.

— Je n'ignore pas, monsieur le censeur...

— Soyons franc : il n'y a pas là quelque coup de tête,., du découragement, de l'impatience ?

Mais d'un ton ferme :

— Non, réitéra Savinien, il y a vraiment le désir de me suffire et de tirer le meilleur parti possible des connaissances que m'ont inculquées mes professeurs.

Cette phrase n'était pas d'un élève. Le censeur ne s'y trompa pas, jugea superflu d'insister. Assez d'autres sujets de réprobation grevaient la confession du jeune homme.

— Ce guide... quelle imprudence ! Deux bouches à nourrir ! Vous me demandez mon avis, je vous le donne. Ce qu'il faut faire, maintenant ? Eh bien l mais, commencer par vous présenter chez les facteurs. Nous en avons la liste complète qu'on vous communiquera. Sollicitez des moins éloignés, tant que durera votre chômage, la faveur de vous entretenir dans les talents dont vous attendez des ressources. De son côté, la Société de placement et de secours ne vous abandonnera pas. Elle vous fournit immédiatement la trousse d'accordeur ; son aide pécuniaire vous est acquise en des cas extrêmes ; enfin, elle s'efforcera

de vous bien caser. Vous avez, me dites-vous, résolu la question du logement. C'est bien. Mais après le toucher — ou avant — il y a le vivre... Le père Fontaine vous renseignera sur la commodité qu'offre, à oet égard, le quartier. Du courage...

Lesté de cette exhortation, Savinien traversa la cour avec son guide, et s'étant de nouveau arrêté dans la loge, y prit langue. Le concierge s'exécuta serviablement, indiqua la crémerie, rue de Sèvres, où, pour quarante sous par jour, deux personnes pouvaient se nourrir.

— Ça vous étonne que je sache tout cela, poursuivitil. Faut bien... Je comble une lacune dans l'Institution. J'en suis l'auxiliaire pratique, pour les jeunes gens comme vous, qu'elle lâche dans le monde sans qu'ils en aient fait l'apprentissage. Et vrai... c'est même ça... le sentiment qu'on a de sa petite utilité, oui, c'est ça qui me retient de me retirer en Vendée (car nous sommes quasiment pays). On n'a pas vécu pendant vingt-cinq ans au milieu des mêmes locataires sans s'attacher à eux.

Il était onze heures ; Savinien et Arsène s'acheminèrent vers la rue Méchain, l'un guidant l'autre, mais au rebours des conjectures, car l'enfant, effaré, distrait par un spectacle insolite, en oubliait de hausser un peu le bras de son compagnon ou de peser légèrement dessus, suivant qu'ils passaient de la chaussée au trottoir ou du trottoir à la chaussée.

— Ah I vous êtes exacts 1 constata M™® Leybre, appelée par le coup de sonnette au seuil du petit logement dans la salle à manger duquel fut introduit Savinien, Asseyez-vous. Moi, je suis en retard... Si j'osais, je prierais votre conducteur d'éplucher les pommes de terre avec moi... Ma foi, j'ose. Annette ^'habille, elle va venir dans cinq minutes.

Le son de cette voix que n'étouffaient ni rideaux.

ni tentures, et quelques pas risqués sur un parquet nu, attestaient à l'ouïe de l'aveugle, irrécusablement,: l'exiguïté de la pièce. Il n'en goûta qu'après, sans bouger presque, la fraîcheur et l'intimité. Cette impression, il la dégageait des nœuds qui relevaient une nappe trop grande pour la table qu'elle recouvrait ; puis encore des minces tapis de pied, en sparterie^ glissés sous les chaises ; enfin, des ailes turbulentes^ qui transformaient une cage avoisinante en vaporisateur dispersant sur l'intrus la poussière d'eau d'un bain de poupée.

Soudain, consommant l'illusion, un parfum entra,, un lilas de Perse très doux qu'on eût dit émané de cette fine pluie même, si quelque chose de féminin ne l'avait caractérisé.

— Ces vilaines bêtes vont vous salir, monsieur, dit Annette.

La présence qu'avait seul divulguée le subtil bouquet entré sans bruit, était réelle. Savinien debout,, décontenancé, s'empêtra dans cette attitude de gauche humilité que donnent aux aveugles peu répandus, leurs mains besogneuses, leurs gestes timorés. Mais l'odeur se rapprochait ; un bras la balança plus forte, un moment, au-dessus de lui, telle une branche , et les oiseaux voletaient en désordre dans la cage emportée, sans qu'il trouvât le mot, l'expédient, capables de prolonger la fugitive oscillation de ce jardin aérien.

A table, il s'enhardit. « Je vous ai bien reconnue ce matin, dit-il à Mme Leybre. Vous êtes venue à l'Institution un dimanche, en 1874, me remettre de la part de votre frère un petit paquet... Nous avons causé...»

— C'est exact. Annette m'accompagnait.

— Je ne me rappelle pas l'avoir entendue.

— Parbleu 1 fit Annette en riant, la fillette que j'étais n'avait que des yeux pour vous, comme vous n'aviez que des oreilles pour elle.

La glace était rompue, M«ie Leybre en profita pour demander tout de go des nouvelles de Lourdelm : » 11 y a un siècle que nous ne l'avons vu 1 Comment va-

t-il ?» . .

— Bien^ répondit Savinien. 11 mène une vie si calme, là-bas... 11 est si bien clos, son rez-de-chaussée de la rue Saint-Pierre.

— Ab I s'écria U^^ Leybre, vous allez prononcer. Il exagère, hein ? en disant de cette rue Saint-Pierre qu'elle est la rue Méchain de Saint-Brieuc. 11 n'a point, comme nous, à deux pas de chez soi, mes marronniers de l'Observatoire et mon Luxembourg ! Qu'est-ce que vous en pensez de ma rue Méchain ?

Maman 1... Comment veux-tu ?...

Le ton, plus que les paroles, faisait l'admonition. Mme Leybre l'essuya sans broncher, comme si elle avait commis une lourde maladresse. Tout en eUe, d'ailleurs, certifiait la subordination librement acceptée, passive et heureuse. Quand sa fille discourait, elle r écoutait sans ^interrompre. A table, elle se dérangeait seule, dix fois... ^

Mais que valaient ces indices, auprès de la révélation essentielle des voix ?

L'une paraissait emprunter son faible nasillement à un rhume chronique ; la voix d'Annette, au contraire, évoquait ces petits vins blancs naturels, qui ont une saveur de pierre à fusil et de pot de grès. Elle surprenait d'abord et ne plaisait pas. Mais, dans l'oreille qui l'avait lampée, elle laissait ensuite un refrain, une sensation de fraîcheur aigrelette à ce point exquise, que l'expectative d'une seconde rasade suffisait à délecter. L'expression : « boire les paroles », usitée par les clairvoyants, avait un sens. Savimen buvait une voix et des dernières gouttes versées se gargarisait longuement.

C'est qu'elle n'était point joUe, cette voix, maia apéritive, et que le mystérieux moteur des sexes

l'un vers l'autre, traitant indifféremment les aveugles et les clairvoyants, ne réside pas plus dans la suavité conventionnelle d'un organe, que dans le galbe idéal d'une figure.

Annette, cependant, sa mère s' étant tue, avait proposé un sujet de conversation plus conforme, croyait-elle, au tour d'esprit de leur hôte.

— Maman vous a-t elle dit, monsieur, que nous avons précisément pour voisin un aveugle ? Il se nomme Guillout. C'est, je pense, un ancien élève de l'Institution, mais du temps que vous n'y étiez pas encore entré vous-même, car il a environ trentecinq ans.

— En effet, je ne le connais pas. Que fait-il ? interrogea Savinien .

— Mon Dieu, il accorde des pianos. C'est l'organiste aussi d'une petite chapelle, boulevard d'Itahe : Sainte- Rosahe. Je le vois partir tous les dimanches, dès le matin.

— Un ménage, monsieur, qui commande l'estime et la sympathie, déclara M^^ Leybre. Comment cet homme, avec un salaire apparemment médiocre, subvient-il aux besoins d'une femme et de quatre enfants... six personnes en tout ? je l'ignore. Il est vrai que des bienfaiteurs habillent les mioches et qu'une Société paye souvent le terme.

— La Société de placement et de secours, présuma Savinien.

— Eh bien ! malgré cela^ rien, dans l'aspect de ces braves gens, ne révèle les privations que certainement ils endurent. Ils ne sont point abattus ni négligés, mais plutôt propres et gais... Pourtant, je ne jurerais pas qu'ils ont tous les jours du pain à suffisance... Quand j'allais en journée...

— Maman î

— Bref, c'est la faim qui a épousé la soif ; mais pauvreté n'est pas vice et contentement passe

richesse, reprit la bonne femme, qui dépensait sans compter une fortune de proverbes.

Cette prodigalité présageant un nouveau débordement, Annette y mit un terme.

— Sont-ils nombreux, les aveugles qui trouvent à se marier ? fit-elle, indifférente, en réalité, au sort de ces unions.

— Cela dépônd, répondit Savinien. Peu de jeunes filles aveugles s'allient à des clairvoyants et les exemples rapportés par les typhophiles militent en faveur du célibat.. A de rares exceptions près, courtes sont les joies de la femme et douloureuses ses désillusions. Les ouvrières et les musiciennes qu'a instruites l'Institution, vieillissent donc surtout dans leur famille, dans des ateliers-ouvroirs, au fond des communautés religieuses qui les ont accueillies. En revanche, le mariage d'un homme aveugle et d'une clairvoyante est assez fréquent et les suites ordinaires n'en sont point telles qu'on le doive, en principe, condamner.

— Tiens ! Il y a toujours, pour vous, l'économie d'un guide, interpréta l'ironie d' Annette.

— C'est le mot de Diderot : « Il se maria pour avoir des yeux qui lui appartinssent. »

Si péniblement affecté qu'il fût par des préventions systématiques, ce n'était point contre elles que Savinien tournait son dépit et son ressentiment. Mais il vouait une aversion singuhère au sieur Guillout, détestait en lui le prétexte permanent dont s'auto- 'risait Annette pour conclure vaguement du particuher au général. Cette indigence... la comédie d'une mendicité savante l Et dans son intransigeance juvénile, il faisait tout bas serment de se soustraire à une promiscuité déshonorante, en ne participant jamais, quoi qu'il advînt, aux largesses de leur Société.

Aussi, quand M^® Leybre demanda pourquoi ce

M. Guillout n'obtenait pas une église plus importante que Sainte- Rosalie :

— C'est qu'il joue du pied gauche, comme on dit à l'Institution d'un organiste maladroit, lâcha Savinien, méchamment.

— Une chose m'intrigue, reprit la jeune fille. Lorsque je rencontre cet aveugle, si je le provoque à me heurter en me plaçant sur son passage, il s'arrête toujours à deux ou trois pas de moi.

— N'a-t-il pas encore ce que nous appelons un point de vue ?

— J'en doute. Supposons, d'ailleurs, que sa cécité soit complète... comme la vôtre,.. Est-il averti de ma présence par ce sentiment général que Kant érige en sixième sens distinct du toucher et destiné à nous donner les impressions de la chaleur^ du froid, de l'approche d'un corps, etc.. ?

— Ah! fit M""^ Leybre, avec l'épanouissement d'un examinateur-adjoint, devant l'élève embarrassé.

Annette insista :

— Comment exphquez-vous ce phénomène ? Des aveugles que j'ai interrogés, montrent leur front... Faudrait-il attribuer aux objets par quoi les cellules cérébrales sont en quelque sorte aimantées, la polarité d'une masse de fer agissant sur les boussoles ?

— Je ne sais pas, dit Savinien confondu.

— Etes-vous réfractaire à l'hypothèse d'une force non défmie rayonnant autour du corps physique et affranchissant la sensation de l'organe spécial qui la transmet normalement ?

Elle jouit un moment de la stupeur où ces théories plongeaient son interlocuteur et l'accabla de conclusions non moins déconcertantes.

— Nous sommes dans le domaine de la physiologie transcendant aie... Pourquoi pas ? Comme ces hypnotisés qui lisent avec le sommet de la tête, le front, les pieds, peut-être les aveugles acquièrent-ils,

LES EMaiXJRÉS

à la faveur d'une habituelle concentration de pensée, la faculté d'entrer, sans conducteur matériel, en relation avec les objets hors de la portée des sens.

Le discours sentait l'huile, mais si charmante était la voix que Savinien, mieux armé même pour la réfutation, n'eût pas pris garde à cette éducation scientifique superficielle. Aussi avança-t-il, plutôt intimidé :

— Je crois volontiers, en ce qui me concerne, qu'une personne, une clôture, un arbre, etc., me sont signalés par l'appHcation sur mon visage d'une espèce de voile fluide que la compression de l'air interpose entre l'obstacle et moi. N'est-ce pas ce qu'on nomme la perception faciale ? Je ne m'y fie pourtant qu'à moitié.

— Et vous avez bien raison, dit Annette avec une dédaigneuse pitié.

Il semblait qu'elle eût voulu fournir à sa mère, qui la saisit fièrement, l'occasion de claironner, d'une voix déchirant le rhume, de mirobolantes espérances.

— Hein ? Elle n'est pas sotte, la petite I... Oh I maintenant qu'elle a son diplôme, tout va marcher rondement. Eile aura son école l'année prochaine. En attendant, un stage dans une pension convenable ou des leçons dans une famille distinguée... oui, l'on pourrait voir, mais prudemment. Dans sa position, vous comprenez, déchoir, c'est renoncer: Il est indispensable qu'elle tienne son rang. C'est en nes'écartant pas de cette règle que son pauvre père, autrefois, à l'atelier...

— Maman !

Annette n'aimait point, décidément, qu'on rappelât l'humble condition des siens .

y[me Leybre lavait la vaisselle avec entrain, lorsque, vers trois heures, Savinien s'en alla. Elle l'invita, en le reconduisant, à venir quelquefois le dimanche.

« Vous êtes sûr de nous rencontrer. Nous vivons fort retirées. Il faut être dehors toute la semaine, pour bien apprécier le plaisir de rester chez soi. A chaque oiseau son nid est beau ! » ajouta-t-elle, ne résistant pas à la tentation de placer encore celui-là.

Rentrés rue Rousselet, quand ils eurent vidé les malles qu'un commissionnaire avait été chercher à la gare, Savinien et Arsène dînèrent sur le pouce desrestes de leurs provisions. Puis : « Tu es las, couchetoi ; nous arrangerons tout ici demain », dit le jeune homme à son guide.

Pendant que celui-ci se déshabillait et se glissait dans sa soupente, l'autre ouvrit la fenêtre et s'y accouda. Dans les soirs refroidis, l'hiver commençait à rôder. L'air avait un goût de menthe. Dès que discontinuaient, à gauche, vers la rue de Sèvres, le roulement des voitures, le grondement de la vie artérielle des voies passantes, un soupir s'exhalait du jardin d'en face, ou de grands arbres perdaient leurs feuilles. Mais ces rumeurs et ces souffles n'étaient que l'accompagnement d'une romance que les souvenirsde l'après-midi chantaient en Savinien,

Son odorat fidèle et son ouïe dégrisée lui remémoraient Annette au physique, sans qu'il eût besoin de s'afïirmer, en outre, qu'elle était petite, d'une taille au-dessous de la sienne. Deux sensations représentatives et durables lui laissaient de la nièce de Lourdelin un portrait ressemblant, un médaillon apte à satisfaire la chaste ambition d'une ardeur confuse.. Il ne désirait présentement rien de plus. Il se sentait léger et son cœur bougeait doucement dans sa poitrine, comme une coque d'œuf sur l'eau. Succédantaux incertitudes de l'arrivée, sa réception chez les dames Leybre et la proximité de l'Institution, dans l'axe de sa croisée et distante de cinq cents mètres à peine, étaient pour Savinien de bon augure. Il se

LES EMxMURÉS

mit au lit. Mais sa tête n'avait pas creusé l'oreiller qu'il s'inquiéta d'une plainte, d'une étrange respiration tout au moins, dans la direction de la soupente.

— Es-tu malade, Arsène ?

Point de réponse. Il répéta : « Dors-tu ? » Et l'anhélation équivoque redoubla dans le silence. Alors il eut peur, il appela : « Arsène l Arsène I » pour interrompre le cauchemar sous l'impression duquel il crut que se débattait son guide. Celui-ci demeurait sourd. Alarmé, Savinien rejeta les couvertures et, gagnant l'endroit d'où partait le bruit, étendit une main qu'il mouilla au visage inondé de l'enfant. « Tu pleures ?... Qu'est-ce que tu as. Parle. »

— J' m'ennuie. J' veux m'en aller, retourner chez nous, gémit enfm Arsène.

Et les consolations tombaient sans force des lèvres de l'aveugle, car il n'était pas loin maintenant de penser avec le gamin, qu'on eût été mieux à Saint- Brieuc qu'au miUeu de cette chambre étrangère dont l'hostile nouveauté les abreuvait de soupçon.

Arsène, pourtant, se calma, et Savinien put se recoucher. Dix minutes s'écoulèrent, puis, il se persuada qu'on grignotait du bois, meubles ou cloisons et, cette fois, il s'affola, le drap au menton, l'oreille écarquillée. Le rongement cessait, reprenait, s'attaquait tantôt à la porte et tantôt aux poutres du plafond,

« Je vais réveiller Arsène ; il faut savoir... » Et déjà l'une de ses jambes était dégainée, quand l'idée que des rats habitaient la chambre et que son pied allait en écraser un, ramena Savinien à la position horizontal&y à rimmobiUté anxieuse et ramassée. Il les entendait marcher sur le carreau... « Lesquels dois-je le plus redouter, de ceux-là qui grimperont... ou des autres qui dégringoleront sur moi de là-haut ? » Il n'eut pas le loisir de balancer; quelque chose heurta sa cheville et le fit sauter à bas de son ht en criant. Mais

comme il allongeait le bras vers Arsène pour le secouer, sa main éparpilla une réserve de gâteaux secs et de mendiants dérobés au dessert de M'"^ Leybre et que le drôle cassait entre ses dents avec sérénité.

« C'était toi ?... C'était toi ?... » balbutia Savinien.

Il ne fut cependant pleinement rassuré qu'en trouvant, parmi les vêtements étalés sur son lit, la poche alourdie d'une bourse, dont le choc l'avait terrifié.

Le lendemain, les voitures de laitiers qui suppléent à Paris le chant du coq, annoncèrent le jour. L'aveugle, d'un index encore ensommeillé, frôla l'heure au cadran de sa montre que divisaient douze petites ampoules formées de chiffres romains; puis il se leva, tira de sa soupente Arsène, et tous les deux employèrent la matinée à mettre un peu d'ordre dans la chambre.

Avant midi, ils descendirent à la crémerie de la rue de Sèvres. Ils y apportèrent leur pain et burent le cidre à trois sous le litre.

La boutique était à compartiments : le premier^ pour la vente au détail et la cuisine, le second, pour les repas.

« Je vous engage à venir plus tôt que plus tard, dit la patronne ; ma fournée de midi envahit la salle. »

Des odeurs rivales de choux et de fritures dénaturaient les plats, et sur le marbre mal essuyé de la table, les doigts se poissaient au trop-plein des. glorias de la veille. Mais la nourriture de l'Institution avait préparé Savinien aux ordinaires, aux purées, aux navarins fossiles, dont se composeraient ses réfections quotidiènnes. La patronne lui épargnait les marques de commisération ou de curiosité : c'était déjà quelque chose...

Il avait projeté de se présenter d'abord chez les facteurs aveugles. On en comptait à Paris une douzaine, d'anciens ouvriers pour la plupart, dressés par l'Insti-

tution et parvenus au patronat. De courtes notices biographiques procuraient à Savinien une introduction auprès d'eux, car les professeurs invoquaient souvent leur exemple pour exciter l'émulation des élèves.

Arsène, toutefois, n'étant point aguerri aux itinéraires, le jeune homme ne visita, ce jour-là, que quatre facteurs, deux rue de Sèvres, un autre rue de Babylone^ le quatrième rue Lecourbe. Nulle part on n'avait besoin d'accordeur. Maison prit son adresse, afm de pouvoir, éventuellement, lui écrire.

Ces échecs ne le rebutèrent point : «On ne me connaissait pas, se dit-il; patientons. »

« Votre aventure, mais c'est absolument la mienne, au sortir de l'Institution, il y a quarante ans bientôt. Ah 1 les commencements sont durs, je n'en disconviens pas... Ancien élève de l'Institution, à qui je dois beaucoup, j^aurais tort d'en médire... et cependant, l'excellent enseignement que l'aveugle y reçoit, l'arme insuffisamment pour la vie en liberté, le pousse dehors sans transition, sans transition... tout est là, dans ces deux mots.

« Autrefois, sous le directeur Guadet, les élèves musiciens de dernière année étaient autorisés à suivre les cours du Conservatoire où les accompagnait un domestique de l'école, et l'on permettait aux accordeurs d'aller travailler en ville chez les facteurs. Aujourd'hui, c'est par exception et s'il a le moyen de se faire conduire, qu'un musicisien peut perfectionner son instruction rue Bergère et trouver, sinon dans un brevet; tout au moins dans une marque

dé fabrique officielle, une des seules chances qu'il ait d'antrsr en concurrence avec les clairvoyants

« Quant aux accordeurs la mesure est radicale : l'Institution ne les lâche plus. Ils y rapportaient, paraît-il, des habitudes et un langage préjudiciables à la discipline. Oui, mais ils se familiarisaient aussi avec le courant de l'existence, apprenaient les débouchés, les rubriques, les chemins, au propre et au figuré. Ajoutez qu'il leur était possible d'amasser,, comme j'ai fait, un petit pécule dont l'utilité, aux débuts, n'est point douteuse.

« Puisque le séjour à l'Institution est de huit années et d'une année supplémentaire facultative, pourquoi ne pas la consacrer précisément à cet affranchissement progressif, à cet essai de vie pratique ? ^

« On a comparé ce stage nécessaire à l'internat des médecins dans les hôpitaux ; rien de plus juste. Il en est du mécanisme des pianos comme du tempérament des gens : chacun a le sien, dissemblable des autres, et l'opérateur gagne en habileté à s'exercer sur tous.

« Certes, votre sort est précaire, mais combien moins, au fond, que celui des jeunes filles quittant l'Institution. Nombre d'entre vous ont la ressource du casuel : accords, soirées, etc. ; tandis que ces malheureuses attendent, souvent parmi des parents acariâtres leur reprochant jusqu'au pain qu'elles mangent, attendent quoi ? une place d'organiste au de professeur de musique dans un orphehnat, une communauté religieuse, un pensionnat, à moins qu'un travail manuel ne les condamne à perpétuité au filet^ par exemple, à raison de huit centimes les mille mailles, soit quinze sous par jour I

« On dit : l'argent manque... Tant pis, car si l'on est débordé maintenant, que sera-ce plus tard? Supposez qu'au lieu d'une vingtaine d'écoles ouvertes,en France, à huit cents élèves environ, trente écoles façonnent tous

les enfants privés de la vue auxquels l'Etat doit l'instruction; le mal naîtrait donc alors du remède?... »

Aux Ternes, dans l'atelier du facteur Ryou, un aveugle sexagénaire petit et replet aussi alerte qu'à trente ans.Il parle, et Savinien,distrait, égare ses doigts autour de lui, sur des abats, le fressure des pianos vidés dont les boîtes disjointes et béantes, le long du mur, comme des peaux desséchées, languissent d'être recousues sur les os et les boyaux que des carabins ratissent et curent.

Le bonhomme continue : « Je voudrais bien aussi qu'on ne développât pas, chez les jeunes garçons, des ^ aptitudes en contradiction trop flagrante avec leur physique, leur extraction, la résidence que leur impose * la famille auprès de laquelle forcément ils retournent, leurs études terminées. Une enquête préalable serait vétilleuse... Aussi aime-t-on mieux donner à l'aveugle un métier qui ne le nourrira point, dans la campagne où ses parents sont terrés, et pas davantage dans la bourgade fidèle à ses artisans attitrés. « Que ne se fixe-t-il ailleurs ? » direz- vous. A Paris ?... C'est votre cas. Je n'insiste pas. Il y a plus triste encore.

« Ces jours derniers, s'est présenté ici un aveugle sortant de l'école de Nancy... un violoniste. Je m'étonnais, après audition, qu'il ne trouvât pas de leçons, de pupitre dans un orchestre, dans un bal.Mais quand il fut parti, ma femme, qui assistait à notre entretien, jura qu'elle n'avait jamais vu plus horrible visage, à la fois ravagé par la petite vérole et le feu. Un monstre I Gomment n'a-t-on pas songé à lui apprendre plutôt que la musique, l'empaillage des chaises ou la brosserie ? 11 en vivrait. Au lieu que son violon, il en jouera dans les cours... Etait-il besoin, pour en venir là, de dépenser plusieurs milliers de francs et des années d'efforts ? »

« Si vous ne demeuriez pas si loin, continue

M. Ryou en reconduisant le visiteur, je vous autoriserais bien volontiers à venir de temps en temps vous faire la main sur les instruments que mes ouvriers réparent.

Mais Savinien : — Merci ; un magasin de la rue de Sèvres m'est hospitalier. J'y puis, une heure par jour, essayer des pianos. Les passants s'arrêtent... Un peu de réclame pour la maison.

Depuis trois semaines qu'il battait Paris, c'était même le seul ofFice que lui eussent rendu les facteurs. Leur accueil ne variait guère : ni empressé, ' ni hostile, d'une politesse détachée. Les clairvoyants,, cependant, se montraient plus revêches, moins causeurs, fermés à toute curiosité. « Notre personnel est au complet », ou bien : <t Nous avons nos accordeurs. » Ils ne démordaient pas de ces défaites.

Courses sans résultats donc, en dehors des exer- <ïices d'orientation qui abrégeaient à Savinien la conquête de cette ville inextricable où, les premiers jours, Arsène et lui erraient, comme des épaves.

Cependant, les grandes voies qui se ramifient dii tronc urbain jusqu'aux quartiers excentriques, enrichissant de repères la mémoire de Savinien, il ne tardait pas à redresser les fautes que son guide lui eût fait commettre, par ignorance, inattention ou foucade. Car déjà, chez celui-ci, l'obstination naturelle, un esprit volontaire et borné, reprenaient le dessus. L'obéissance ne se refusait pas encore, mais regimbait, tournait en bouderies, en lenteurs à répondre, en puériles taquineries ou bien en séditions sournoises du geste et de la voix, signifiant la dépendance et bafouant l'infirmité. Dans cette cervelle obscure de paysan, germaient les tyrannies de la médiocrité qui se croit indispensable.

La lecture, le soir, endormant l'enfant, changeant son ânonnement d'écolier en bredouillement inintel-

ligible, Savinien y avait renoncé, de même qu'à toute conversation.

Le petit Le Quiou, s'il recueillait des impressigns, n'en laissait rien paraître. Savinien eût souhait é,chez ce compagnon de tous les jours, plus de vivacité, d'expansion, d'éveil. Mais tel il était dans la rue, à son braSjà sa remorque, tel il était partout, concentré, opposant aux remontrances, à la colère, aux sévices, une inertie de souche.

Quelquefois, pourtant, ce mutisme ne se fondait pas sur la malignité du gamin. On ne lui arrachait point une parole... simplement parce qu'il avait la bouche pleine. Car il mangeait sans relâche, dévorait tous vivres à la portée de sa main, tourmenté d'une boulimie dont Savinien se préoccupait, l'estimant peu scrupuleuse sur les moyens de s'assouvir.

« Tu as ton content de nourriture, je ne veux pas t'entendre mastiquer entre les repas. » Et pour obvier aux larcins expHquant la rapidité avec laquelle avait disparu le contenu de deux paniers envoyés par sa mère, il mit sous clef le chocolat, le beurre demi-sel, les menues denrées qui accompagnaient, chaque mois, le retour de son linge blanchi.

Une fête, la réception de ces paniers, leur déballage !

Lorsqu'une lettre de Lourdehn ou de Clotilde avait annoncé l'expédition, Savinien discernait du roulement et de l'arrêt de toute autre voiture, le roulement, puis l'arrêt du camion de chemin de fer devant la maison. Et quel régal pour le tact et l'odorat ensuite 1

A certaines manies d'empaquetage, à la triple enveloppe de toile, de paille et d'osier, se reconnaissait l'intervention de Mme Dieuleveult. Elle seule avait pu ficeler ces nœuds compliqués, coudre ces gros points diHgents... Pour l'aveugle, c'était l'adresse écrite de sa main. Le couvercle sautait ; du panier

débouché, ainsi qu'un précieux flacon, l'air natal s'évaporait et le décor de Saint-Brieuc et de la côtei bretonne, surgissait de ce linge odorant qu'on eût dit lessivé dans les embruns, séché aux brises du large.

Les provisions permirent d'abord au destinataire de ne plus prendre à la crémerie qu'un repas sur deux. C'était un acheminement au mode de subsistance indiqué par la concierge et qui prévalut définitivement le mois suivant.

Savinien se ravitailla chez une marchande d'arlequins du marché, rue de l' Abbé-Grégoire. Arsène s'acquitta, chaque matin, de cette commission. Mais on le vit dans la rue et jusque dans l'escalier, prélever effrontément sur les rogatons une part dont il s'empiffrait avant de rentrer, et dès lors, son maître, averti, s'attacha à ses pas.

Une singulière aubaine supprimait cette corvée et l'en dédommageait.

Un jour qu'ils revenaient, son guide et lui, du marché, derrière eux une voix de femme, à la fois rude et camarade, les interpella.

— Dites-moi les enfants, c'est-y régulièrement que vous vous fournissez ici ? Oh ! vous pouvez me répondre, je vous connais. Vous êtes des pratiques de la mère Alexandre. Gomme je suis, moi, en qualité de cuisinière, une de ses pourvoyeuses habituelles, j'ai ruminé une manière de simphfier les choses. Si vous aviez directement affaire à moi, probable que vous y gagneriez... Je peux vous nourrir pour quatre francs par semaine. Les maîtres chez qui je suis placée ont une bonne table, voilà tout ce que j'ai à dire.

Ils ne stationnaient point ; tout de suite, elle les avait entraînés, vraisemblablement peu soucieuse que ce parlementage fût remarqué. Elle poursuivit, pendant que Savinien balbutiait de vagues remerciements :

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— - De rien, de rien... C'est pas quarante sous de plus par-ci, par-là, qui m'enrichiraient. Avez- vous un fourneau, un poêle, de quoi faire un bout de cuisine, enfin ? Oui. Bien. Je vous demande cela, parce qu'il y a des restes qui sont meilleurs accommodés. Des repas froids, toujours, c'est monotone. Fiez-vous à moi. Vous dites : rue Rousselet ? Le numéro ?

Elle le répéta plusieurs fois, puis : « Je déposerai mes paquets chez votre concierge. » Et elle s'éloigna.

« Si c'était une mystification ? » pensa Dieuleveult.

L'événement démentit ses appréhensions. A compter de ce jour, d'exactes victuailles rassasièrent le ménage, et l'enfant, un matin, lut, épinglées sur des restes de viande et tracées d'un crayon qui, par places, crevait le papier, les recettes de la sauce piquante et des boulettes de hachis.

Quant à la cuisinière, comme elle ajoutait à la précaution de garder l'anonyme la délicatesse de ne point se trouver sur le passage de ses protégés, c'est par la même voie détournée que Savîniendut lui faire parvenir le montant de sa dépense hebdomadaire.

Cette circonstance fortuite, au moment oii ses ressources s'épuisaient, conjura la pénurie contre laquelle l'eussent mal défendu l'argent et les munitions de bouche que lui continuait chichement l'assistance maternelle. Il feignit néanmoins d'en être conforté et les lettres qu'écrivait Arsène sous sa dictée, aussi bien que sa correspondance en Braille avec Lourdelin, entretinrent à Saint-Brieuc cette illusion.

Mais ce fut surtout dans l'amitié loyale de Bnizel que se retrempa le courage de Savinien.

Nouveaux débarqués de province tous les deux, naguère condisciples fervents, d'autres affinités encore les rapprochaient. Dieuleveult n'ayant pas caché les réels motifs de son retour au jeune moniteur que l'Institution agréait, celui-ci, aussitôt, racontait com-

ment, à son dernier voyage, lui avaient été révélées tout à coup l'étendue et la profondeur de son isolement.

Personne à la gare, personne au-devant de la voiture, et, sur le seuil de la petite ferme normande où il était né, le père et la mère insensibles, présentant de mauvaise grâce à ses embrassements, l'une, le parchemin d'un visage que la bouche amincie barrait d'un pli confondu dans les rides environnantes ; l'autre, un menton dont la pelote se hérissait d'aiguilles. Minute décisive qui ancrait en lui l'affligeante certitude d'une sécheresse de fruit identique à l'aridité de l'écorce.

Ses trois frères, eux, aujourd'hui mariés, affectaient de le traiter en étranger, en bourgeois avec qui les empêchaient de frayer ses mains douces, la politesse de ses façons, de son langage, la cérém.onie de son uniforme... C'étaient bien les compagnons cruels de son enfance, qui ricanaient : « T'as donc pas mis tes lunettes ? » ce jour que, tombé dans l'âtre où bouillait une marmite, il s'échaudait inefîaçablement.

Mais pourquoi leur en eût-il voulu, quand il avait lui-même quelque peine à se reconnaître dans la Cendrillon que ressuscitait cette scène, dans le souillon qui gardait la maison, y vaquait aux gros ouvrages, à côté de sa mère, finissait les vêtements de es aînés — cela, depuis sa naissance en proie à l'ophtalmie purulente d'où provenait sa cécité, jusqu'à la dixième année ?

Est-ce bien lui, en vérité ? a C'est toi », affirmaient ses parents, tout ensemble pour l'humilier et s'arroger l'honneur d'une transformation dont, cependant, ils n'avaient pas les gants. Car le Conseil général et l'Etat, chacun par moitié, lui constituaient une bourse entière ; la bienfaisance privée payait son trousseau et, plus tard, eût-ii jamais passé ses vacances ailleurs qu'à l'Institution, sans la générosité de celle-ci, qui

l'envoyait à ses frais au pays, trois fois en neuf ans ?

Les Bruzel n'en rabâchaient pas moins des sacrifices imaginaires — avec un penchant assez vif à lesregretter. Leur fils sembkit les avoir moins gênésautrefois, non-valeur appropriée à des usages domestiques, qu'il ne les blessait maintenant, savant, civilisé, réfléchi — et tout de même inutile, à quoi boni le dissimuler. Ils avaient une raillerie dense pour cespages couvertes de points en rehef sur lesquels courent les doigts de l'aveugle. Et la tablette pour écrire le Braille les emphssait de gaieté goguenarde..

C'est-y Dieu possible qu'on s'amuse à piquer des

papiers que le maître d'école de Saint-Romain ne déchiffrerait m.ie !

Mais les gens comme moi privés de la vue, me

comprennent.

Ces gens -là seulement ? Alors les autres ne

comptent pas... nous ne comptons pas. Va toujours, mon gars. Ça te mènera loin !

Au résumé : « Tout ça, c'est des inventions pour ooïonner le monde. S'il réussit, qu'il montre la couleur de son argent », jugeait en dernier ressort la cautèle normande.

— Qu'aurais tu fait ? demande Bruzel à Savinien. Il s'agissait de les désarmer momentanément, de gagner quelques semaines... Ma foi, j'ai avoué moa prix Mongroile et leur en ai abandonné le tiers, cent francs, dont le retranchement pourtant me sera dur, j'en ai peur. Car je ne me suis point épanché davantage. Ils ignorent que, moniteur, je ne toucherai pas un sou à l'Institution et devrai me contenter de l'habillement, du logement et de la nourriture. N'importe. Ils ne sont pas près de me revoir. Aux vacances prochaines, je tâcherai de suppléer un professeur auprès des élèves trop pauvres pour aller dans leur famille. Je serai, au milieu de «es déshérités, moins perdu que

I04 tES EMMURÉS

ià-bas... Je retrouverai en eux comme de petits frères chargés de me faire oublier l'absence des grands.

Nulle animosité n'envenimait ses déclarations. Il inclinait un peu vers l'épaule droite le cône de sa tête et plongeait l'index dans son orbite, machinalement, telle une écope ayant entrepris de vider l'eau bleue qui submergeait les linges de la cornée.

— Et Sézanne, as-tu de ses nouvelles ?

— Oui, répondit Bruzel ; il m'a écrit. Il s'ennuie à Blois, entre sa mère et sa grand'mère, qui font assaut de solHcitude et s'efforcent de refermer leurs jupes sur lui, comme aux jours de son enfance. Elles sont les deux quartiers d'un fruit dont il est le noyau. Mais reprendre l'existence casanière et stérile d'autrefois ; retomber sous la tutelle amollissante que voudrait renouer une tendresse malavisée, il ne le peut pas. Tout plutôt que cela ! Il a donc obtenu de sa famille, soumise à ses moindres désirs et assez riche, d'ailleurs, pour supporter les frais de ce déplacement, qu'elle vînt habiter Paris avec lui, au mois de janvier. Quant à ses projets, je n'en sais rien.

Sur le chapitre des anciennes camaraderies, ils né tarissaient pas.

— Et Merle, tu t'en souviens ?

Si Savinien s'en souvenait ! Ce garçon, c'était î'étourdissement et la joie de leurs premières années d'Institution. Ah I son arrivée boulevard des Invalides, en 1872 ! L'odeur, le grasseyement et le vocabulaire de faubourg qu'il apportait dans les classes, accréditaient bientôt une histoire sur laquelle au. surplus il aimait à s'étendre. Il avait huit ans déjà, quand il s'était, en jouant, planté dans l'oeil une des alênes de son père, cordonnier et concierge, rue des Tourelles d'une villa appartenant au bienfaiteur providentiel que suscitaient les conséquences de l'accident.

Un original et un monsieur influent, ce bienfaiteur qui, frappé des aptitudes extraordinaires du gamin

LES ÈIMMURÉS

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pour la musique, le sauvait de la rue eVdu trafic en lai faisant accorder, à force d'instances, une bourse de l'Etat.

Jusque-là, en effet, l'aveugle avait recruté ses professeurs parmi les locataires de la cité bellevilloise, une population flottante composée de musiciens ambulants, de chiffonniers, de mendiants par vocatioji ot d'industriels par nécessité exerçant ces métiers desquels le vulgaire dit que trente-six éf^uivalent à quarante malheurs.

Un virtuose en détresse avait, le premier, mis son maigre violon aux mains de Merle ; et c'était ensuite sur des instruments hasardeux et fatigués que, sans leçons presque et dénué de solfège, l'enfant retrouvait les airs une ou deux fois entendus.

Tous les antécédents du nouveau se resserraient dans l3 récit animé qu'il faisait de la petite fête organisée par ses parents à l'occasion de son entrée â « l'Hôtel », disait le père, comme il eût parlé de r Hôtel-Dieu ou de l'Hôtel des Invalides. D'exubérantes tournées avaient arrosé les adieux des locataires de la villa, partagés en deux camps : les partisans de l'internat et les gens qui ne pardonnaient pas à l'heureux possesseur de ce titre de rente — un aveugle authentique — d'en aliéner la jouissance, d^ autant que le doute avec lui n'était pas possible, la vacuité de l'orbite certifiant, par miracle, une irrévocable cécité.

Les faux infirmes qui vivaient de plaies artificielles et ne tiraient rien de leur propre fonds, jalousaient les époux Merle, blâmaient leur impéritie... Le concierge avait beau se défendre : « Enfin, pendant huit ans, c'est pour nous un fardeau de moins et quand r Hôtel lâchera son pensionnaire, un métier lucratif aux doigts (on nous l'a promis), le temps perdu sera vite regagné. »

— Qu'en savez-vous ? répliquaient les sceptiques.

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Tout ça, oV^st's^u battage. Un bon tiens vaut mieux que deux tu l'auras. Qu'est-ce que l'instruction ajoutera à l'œuvre de la nature ? L'a-t-elle pas assez avantagé comme cela ? Que vous faut-il de plus ? L'écriteau ? Pas besoin ; il n'a qu'à se montrer. Ah I jsi vous aviez voulu nous le confier 1

« On a bien rigolé tout de même ! » résumait le jeune élève.

Il s'échappait de ses confidences, des regrets, une nostalgie du trottoir d'abord si violents qu'on jugeait prudent d'espacer ses sorties. Les parents, à qui cette mesure de discipline évitait des dérangements, accueilHrent cette mesure avec faveur, ne réclamèrent leur fds qu'aux grandes fêtes. Et malgré cela, Merle, difficile à mater, donnait de la tablature à ses maîtres, entremêlant les offices en musique, lorsqu'à son tour il touchait l'orgue, d'impertinentes variations sur la chansonnette en vogue.

On l'avait gardé néanmoins, car il rachetait son indépendance de caractère par beaucoup de faciUté.

Comment ne pas se souvenir de Merle !

— Tu l'as rencontré ? demandait Savinien.

— Oh I deux minutes... répondit Bruzel. Ils traversaient la cour de l'Institution, son père et lui, en se disputant. Ils sortaient de chez M. Regnaucourt à qui le cordonnier, paraît-il, a fait une algarade. J'ai appris à Merle ton retour. Il s'est écrié : « Ah I le vieux copain a rappMqué... Chouette ! J'irai lui secouer les phsJanges, » Quel drôle de type I II nous a quelquefois bien amusés. Mais l'imagines-tu organiste, dans une église ?.;'.

Dans la seconde quinzaine de décembre, un matin, Savinien achevait de s'habiller, quand un frôlement précédant, à sa porte, les coups qu'on y frappa, lui fut l'indice d'une visite d'aveugle. Il ne s'était pas trompé ; une voix connue s'informa :

— Dieuleveut... c'est bien ici ?

. — Mais oui, quelle surprise ! Tu as un guide ? Bon, Arsène va jouer avec lui sur le carré pendant que nous causerons.

Changé, Merle l'était déjà par quatre mois de séjour dans sa famille. La rue l'avait repris : ses pieds et ses paroles qu'il traînait ensemble, déposaient à cet égard concordamment. Un abandon de toute la personne dénonçait les flânes, l'oisiveté acceptée, les stations dans les débits. Et l'on eût dit que la gorge recélait une éponge où les mots, en la franchissant, s'humectaient.

A la première question de Savinien, il dégoisa :

— Ce que j'ai fait depuis que nous nous sommes quittés ? J'ai cherché du travail, parbleu ! et daredare, car le soir même de la distribution des prix, le vieux ronchonnait. Ne se figurait-il pas que j'étais casé ? Qu'avait-il gagné à me laisser en pension jusqu'à vingt ans, si je lui retombais sur les bras ? De la frime, alors, cette instruction musicale et le reste, qui devaient me nourrir ? On se foutait de lui ou de moi. Il a cependant attendu la fm des vacances, mais dès la rentrée, il s'est mis sur son trente-et-un et m'a emmené chez M, Regnaucourt, qui a dit : 1 Le président de la Société de placement et de secours vous écoute ; mais le directeur de l'Institution, si c'est sur lui que vous rejetez vos griefs, n'a point quaUté pour les recevoir. L'Etat, dont je suis ici le mandataire, se charge, non pas de pourvoir les élèves, mais de les instruire. Il y a une nuance. Si j'interviens, c'est uniquement au nom de notre Société, toute prête, le cas échéant, à aider votre fils de ses deniers. Elle le proposera, en outre, pour l'un des premiers buffets d'orgue vacants, en province ; et s'il a la chance de plaire au conseil de fabrique... » Tête des vieux 1 Je les connais, ils s'étaient dit : « Le fiston va nous arriver avec un bon métier et

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de'î appointements qui feront bouillir la marmite. Il ne peut pas se passer de nous. » Le coup de la province les défrisait. Le paternel a donc tiré dignement sa révérence au directeur,sous prétexte que ses principes lui interdisent de peloter les calotins. Tableau ! Rien à espérer de ce côté. Ma foi, j'ai saisi ce qui se présentait : un bal rue des Canettes^ deux fois par semaine, et des soirées dans le sous-sol du café des Négociants, boulevard Sébastopol. Enfin, j'avais en- -Gore déniché une Société qui se réunit le dimanche soir, au Palais-Royal, mais à la même heure que mon bastringue, malheureusement. Tout de suitej'ai pensé à toi. C'est plutôt ton affaire que la mienne. On exige deux choses : un peu de magnes et des pelures propres.

Ces obligations décidèrent Savinien, d'abord méfiant, à approfondir des ouvertures opportunes. Quels étaient : le cachet du pianiste, les habitudes de la Société, le monde qui y fréquentait ?

— Le cachet est de 5 francs. La Société s'appelle : la « Franche Gaîté Gauloise », un fameux titre, hein ? pour des gens qui triment toute la semaine, petits employés de commerce et de banque, couturières, fleurs et plumes, le bureau, le magasin et l'ateHer. Le président est caissier dans une maison de gros, rue du Mail. Tous les dimanches, de huit à dix, dans les salons du café Hollandais, rue Montpensier, « spectacle discret, choisi et châtié, dédié aux gens de goût et réservé aux familles », Ce n'est pas moi qui le dis, c'est le programme. De dix heures à minuit, sauterie. Pendant le carnaval, la Société donne un bal costumé qu'elle te paye 20 francs.

— C'est que je ne sais pas de musique de danse, objecta Savinien.

— Diable ! faut pourtant leur verser des valses et d^s lanciers, comme s'il en pleuvait ! Une idée ! Le sous-sol des Négociants est libre l'après-midi. On y

répète les pièces que jouent les amateurs. Viens me trouver là. Il y a un piano. Avant huit jours, tu fabriqueras, comme moi, plus de quadrilles que les guibolles de tes clients n'en pourront tricoter. Ah î «'est le quadrille sur des airs connus, et non pas le motet, qu'aurait dû nous enseigner le père Gilquin !

Ils bavardèrent encore un long moment ; et, comme près de se séparer, ils prenaient rendez-vous :

— Tu demeures toujours, avec tes parents, rue des Tourelles ? interrogea Savinien.

— Hélas ! déplora Merle sincèrement, la villa où j'ai passé mes meilleures années va disparaître ; on construira, sur son emplacement, des immeubles de rapport. Les vieux ont maintenant une loge faubourg du Temple. Je couche dans une chambre inoccupée, au sixième. Mais c'est fini de rigoler. Le vieux a acheté une conduite ; la mère n'ose pas me soutenir hardiment, de peur qu'il ne tape dessus ; et ce sont des scènes continuelles à propos de tout, du pain que je mange, des cachets que j'écorne, des absences que je prolonge, de l'argent que j'ai coûté.... (la Ville m'a fourni mon trousseau). C'est au point que j'ai renoncé à jouer du violon dans la loge, auprès du vieux, parce qu'il m'injurie en poissant son fil et s'esquinte, dit-il, le tempérament, tandis que mossieu — (mossieu, c'est moi), se la coule douce en cultivant des arts d'agrément.

« Ah ! si je la regrette, la rue des Tourelles ! La cité, elle est démohe pour moi, il y a beaux jours ! Oui, les années d'après mon accident, aveugle, je la revoyais : les masures, plutôt de grandes cabanes à lapins, à droite, et les jardins, en face, où poussaient surtout des immondices, des tessons, des gravats, des loques... Je revoyais le proprio, mon protecteur, qui venait toutes les semaines toucher ses termes, le revolver au poing, et enlevait lui-même les portes et les fenêtres des locataires qui ne payaient pas... Puis les

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couleurs sont allées s'affaiblissant, puis les formes..» Longtemps encore elles se ranimèrent dans le sommeil, le rêve... Mais aujourd'hui les images s'éteignent dans mon cerveau, de rares perceptions visuelles y subsistent, et, que je dorme ou veille, la diversion des souvenirs, je ne l'ai plus!...

Il était debout, pathétique, le geste, la voix, l'allure, l'élocution, corrigés par une émotion intérieure... Et il y avait comme un peu d'eau, au fond de l'orbite en cuiller que sa tête haute renversait.

— Pourtant, insista Savinien, si une église de province...

— Allons, tu me connais, interrompit vivement Merle. Crois-tu que les prêtres m'auraient à la bonne? Peut-être, après tout, le père a-t-il raison ; il ne m'a pas fait l'échiné assez souple. Maintenant... s'enterrer... la province après l'école, non ! J'aimerais mieux...

Il ne dit pas ce qu'il aimerait mieux. Le bruit d'une bataille attira sur le palier Dieuleveult et son ami. Leurs guides, tels deux chiens pendant que leurs maîtres jasent, avaient commencé par se flairer, se caresser, rivaliser de gambades. Puis un litige obscur les divisant, ils se frottaient rudement le museau^ s'administraient une réciproque tripotée.

Les aveugles s'interposèrent. Le sujet de la querelle?

— C'est un sale gas de Paris ! dit Arsène.

— C'est un pédezouille ! dit l'autre.

Et le silence embarrassé des jeunes gens, devant cette libre opinion de leurs conducteurs, impliquait une espèce de sohdarité naturelle et partiale.

Le matin de mai qu'ils s'acheminèrent vers l'avenue d'Orléans, Arsène boudait, son maître ayant exigé que leur toilette fût l'objet de soins exceptionnels.

Tous les jours, le débat recommençait, mais d'hatitude l'enfant s'en tirait avec un coup de brosse, i'arrosement d'un coin de serviette, car il montrait pour l'eau une insurmontable aversion. Les mains seules, Savinien obtenait qu'il les lavât avant chaque repas, de manière à rassurer toût au moins un appétit justement ombrageux. Le corps, le visage même, en dépit d'objurgations véhémentes, contestaient la nécessité d'un quotidien récurage.

— Je gage que tu as les oreilles sales. Et le jeune Le Quiou de répondre, son accent de terroir déjà modifie par sept mois de Paris:

Quand j'vous dis qu'a sont nettoyées, là ! Y'nez-

y voir, si vous ne me croyez pas !

Son patois aussi, troqué contre l'argot de la rue, décelait des rencontres, des camaraderies ébauchées à l'heure des commissions. Il faisait peau neuve. Les menaces de plainte à ses parents, de renvoi, ne refrénaient plus une insubordination croissante. Le sentiment de son importance émoussait la crainte, et c'étaient, au moindre reproche, à propos de tout et de rien, des taquineries, des ruades et cette pire obstination s'étayant du témoignage de ses yeux, réputé infaillible.

Ah ! ça, tu me traînes à la course... Qui nous

presse ?

Depuis qu'ils étaient dehors, en effet, Arsène^

attelé à son compagnon, donnait du collier, tête baissée, comme un ambulant dans les brancards de sa petite voiture. Il ralentit le pas ; mais il avait d'autres tours en réserve. Sachant impatienter Savinien, il joua bruyamment des mâchoires.

— Qu'est-ce que tu manges ?

C'était toujours du pain. Mais le drôle mentait, ne se rétractait ordinairement que pris la main dans le sac ou fouillé. Ce fut le cas. Et stupéfiant, cette fois, était le contenu des poches que gonflaient toutes sortes de comestibles, pêle-mêle : quatre-mendiants, réglisse, gâteaux secs, pruneaux, olives, concombres et jusqu'à des grains de café et des pâtes d'Italie.

Evidemment, ces provisions grugeaient l'épicier à la porte de qui le gamin les avait chipées. Interrogé, il nia, sans néanmoins faire connaître la provenance des denrées.

— Toi, tu sortiras de la maison entre deux gendarmes, prophétisa Savinien.

L'autre alors :

— Y en a pas. Ici, c'est des sergots.

Et du boulevard Montparnasse à Montrouge, l'aveugle eût butté partout où la chaussée interrompt le trottoir, si les embuscades de l'air, à l'intersection des rues, n'avaient souvent réparé l'inattention sournoise et rancunière du guide.

Avenue d'Orléans, après la maison de retraite de la Rochefoucauld, Arsène lut enfin, au-dessus d'une porte : Institution de premier ordre. Préparation AUX EXAMENS. C'était là que Mlle Leybre faisait l'intérim d'une sous-maîtresse. Ils entrèrent, foulèrent d'abord le pavé d'une cour, puis, vingt pas plus loin, le sol nu d'une allée qui traversait des jardins. II avait plu, le matin ; la langue fraîche des feuilles, à travers les losanges du treillage, léchait la main des passants, et de courtes averses descendaient sur eux

des arbustes bercés par de pétulants moineaux.

Tout à coup, aux deux tiers du défilé, les lilas soupirèrent. Leur souffle était à ce point humide et tendre qu'on l'eût dit également tombé des branches, dans les capsules de pluie qui s'écrasaient sur la peau et l'imprégnaient. Mais en Savinien seul la pénétrante odeur réveillait une odeur aimée, conforme, à laquelle l'autorité de cette orchestration soudaine et touffue imprimait décidément le caractère d'un lietmotiv annonçant l'approche d'Annette.

— Voulez-vous, je vous prie, me suivre ? Voici justement l'heure de la récréation, je pourrai m'occuper de vous.

Sur les traces d'Annette, ils s'avançaient maintenant dans un étroit couloir, et c'était, pour Savinien, comme une allée prolongée qu'embaumaient aussi des lilas, mais secs, pulvérulents, différents en cela de ceux qui bordaient les jardins.

Une porte poussée, quelques pas encore et Dieuleveult se trouvait au milieu d'une pièce dont les tapis et les tentures ne lui permirent pas d'apprécier, même approximativement, les dimensions. Il en demeura un peu désorienté, hésitant, comme les jours où, pour expliquer un appauvrissement de sensibilité dont le tact lui fournissait le terme de comparaison, il disait de ses oreilles qu'elles avaient des gants.

Par surcroît, une nichée de fillettes se répandit des classes dans le jardin. Annette ouvrit une fenêtre pour les surveiller ; et l'on entendait leurs ébats d'espiègles bestioles en hberté, leur gazouillis animant une ronde :

Faites à petit saut, L'alouette, l'alouette, Faites à petit saut L'alouette comme i! faut.

Au piano, où l'avait conduit Arsène, Savinien retrouva contenance et, du bout de ses doigts légers, dissémina au dehors un peu des arpèges et des gammes dont le grand coffre de bois était plein. Et voilà que, telles des poules appelées au grain par la fermière, les fillettes, oubliant leur jeu, se rassemblaient sous la croisée, gourmandes et suspendues. Sur l'ordre d' Annette, elles s'envolèrent. Il n'en resta qu'une, becquetant sur le parement d'appui et cherchant à se hausser, pour voir.

— Il est bien vieux, n'est-ce pas ? bien fatigué, fit l'institutrice, tandis que l'accordeur, comme on reconnaît aux dents l'âge du cheval, examinait les touches déchaussées, branlantes. Elle ajouta : « C'est celui sur lequel les élèves étudient et il y en a huit qui s'y relaient tous les jours. »

■ — Oui, il est malade, répondit Savinien, débarrassé par Arsène des harnais, à mesure qu'il en dépouillait l'instrument. Puis l'ayant ausculté, il l'opéra.

Le coude gauche posé sur le chapeau des étouffoirs, il plongeait dans le corps du piano sa main renversée, armée du coin que son aide avait détaché de la trousse. La spatule glissait avec aisance entre les cordes, isolant celles sur lesquelles ne retombait pas le marteau. Non moins avisée, la main droite allait de la note frappée aux chevilles, que la clef successivement crochetait. Et les cris du patient ne discontinuaient que pour repartir, l'instant d'après, plus aigus. Ils donnaient le ton aux fillettes qui s'égosillaient à l'attraper, en cadençant dans le jardin une ronde nouvelle :

Qu'est-c' qui passe ici si tard, Compagnons de la Marjolaine, Qu'est-c' qui passe ici si tard, Gai, gai, sur le quai.

Puis un silence ampUfia l'espace autour du praticien. Alors, l'haleine des lilas qui semblait s'exhaler

de mille bouches anonymes, Annette, en parlant, l'usurpa.

— C'est la fm de la récréation ; rien ne vous dérangera plus. Je rejoins mon troupeau.

Combien vous devez avoir de peine à vous en

faire obéir l dit Savinien pour la retenir, au moins le temps d'une réplique.

— Eh bien, non. Je vois des sous-maîtresses perdre de leur prestige en tirant des oreilles, des cheveux, en distribuant des chiquenaudes... toute la misère des répressions grossières enfm. Je ne m'y abaisse jamais. Je maintiens la discipline parmi mes gamines, savezvous de quelle façon ? Simplement en les menaçant de la pointe d'une épingle. J'en ai toujours à mon corsage. L'appréhension de la douleur physique est telle, chez certaines, que mon geste suffit pour leur faire sentir la piqûre — illusoire, cela va sans dire. Comprenez- vous ?

Certes, il comprenait, car, suppléant le mouvement, capable de n'impressionner que les clairvoyants, la voix de l'institutrice avait dardé, une seconde, à travers sa mince étoffe, l'épingle qui blessait, à distance, l'ouïe de Savinien.

Ce fut triste comme une trahison. Et Annette n'était plus là qu'il en souffrait encore sourdement dans sa chair, doutant, presque à l'exemple des fillettes, que la piqûre fût imaginaire.

La stupidité de sa tâche l'affligea davantage, 11 se hâta. Le piano hennit, le pauvre piano de manège... Cravaché d'accords et sous les doigts experts qui l'éperonnaient, docilement, il caracola le premier solo du concerto en fa mineur, de Chopin. Il s'arrêta net, quand Savinien éventa la présence désirée, car il avait peur d'être empêché d'en jouir par la poussière de sons qu'il soulevait.

— Un de vos morceaux de concours ? dit Mlle Leybre. C'était vrai. Il en fut mortifié, devinant qu'elle

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le soupçonnait de ne savoir que celui-là, comme une serinette ne joue qu'un petit nombre d'airs.

— Madame m'a chargée...

Annette n'achevant pas, il restait bras ballants^ debout, en détresse. Alors, elle lui prit la main, y compta quelque monnaie... Mais il ne faisait attention qu'à la pression de ses doigts, à l'effleurement de sa paume.

Au coup d'archet de la jeune fille, avaient seules résonné en lui, jusque-là, les cordes de l'odorat, de l'ouïe et, par similarité attractive, la chanterelle du goût. Le tact, à son tour frôlé, vibrait. Et comme si le violon humain n'eût attendu, pour parler, que la participation décisive de ce bourdon, l'accord parfait se réalisait enfin, dans le mode mineur conseillé par le caractère agréablement suret, commun aux sensations comparées de l'odorat, de l'ouïe et du goût. Celles-ci, en effet, ralliaient l'impression causée à l'aveugle par l'attouchement de cette petite main tout ensemble sèche et douce, déhcate et ferme, surète^ ouij comme la voix et le hlas de Perse ensorceleurs.

Mais les quatre sens, peut-être, n'auraient frémi que d'accents passables si, pareille à ces violes italiennes d'autrefois, assez grandes pour qu'un enfant y chantât le dessus, la poitrine de Savinien n'eût enfermé une âme juvénile où chevrotait, avant de s'épancher en aveux, un prélude d'amour.

— Oubliez moins que nous sommes toujours rue Méchain, le dimanche.

Cette recommandation, il la rabâchait en s'en allant et s'y délectait encore, lorsqu'il passa devant la classe que faisait Annette. Sa voix s'éleva :

— - Si je n'obtiens pas le silence, je vais être obligée de sévir !

L'épingle !

Mais il en sentit à peine l'égratigure, au détour de

LES OIMURÉS

ces jardins où les lilas respiraient. Essuyés par le vent, ils balançaient sur l'allée une odeur plus légère, plus près de celle dont s'enveloppait son amie... si près que la fugitive illusion d'être suivi par elle, naissait .

L'idée que la vie n'avait nulle part de caresses meilleures, attarda ses pas...

Je vous ai dit^ seigneurs, que Velléda habitait le château avec son père. Le chagrin et V inquiétude plongèrent d' abord Ségenax dans une fièvre ardente^ pendant laquelle je lui prodiguai les secours qu'exigeait V humanité.

Arsène lisait les Martyrs.

Vêtu, comme son maître, d'une chemise et d'un ' pantalon, il se liquéfiait cependant sous le toit de plomb, dans leur chambre que les torrides aprèsmidi changeaient en étuve. De temps en temps, sa tête qu'un ressort semblait pousser, saluait le livre ; et sa langue était une pâte qu'il remuait dans un four.

Etendu sur son lit Savinien écoutait, vase poreux où les cheveux croissaient, comme du gazon en pot, abondamment arrosé .

La malveillance de la température palliait, ce jouF-là, les absences de son guide ; toutefois Dieuleveult ne se dissimulait pas leur cause majeure.

C'était surtout parce que la lecture décidée ne chatouillait point ses longues oreilles, qu'Arsène chipotait. Encore fallait-il lui savoir gré de consentir à ânonner le texte intégral, car il ne se gênait guère, quand la nature du sujet et l'aridité des développements l'avaient, à la vingtième hgne, rassasié d'un

IlS ' LES EMMURÉS

ouvrage, pour sauter des feuillets, écourter les chapitres, n'en mâcher que la noix,comme des collégiens enlèvent subrepticement, des viandes qu'on leur sert, le gras. Savinien s'était vu forcé de composer.

— Si tu n'escamotes pas un seul alinéa, si ton application me satisfait, après les Martyrs^ nous prendrons les Exilés de la forêt, du capitaine Mayne- Reid.

Cette promesse épargnait des mutilations au poème de Chateaubriand, sans guérir Arsène d'un bafouillage expéditif, à travers lequel Dieuleveult devait démêler les splendeurs de l'œuvre auguste. Il n'arrivait à les apprécier qu'en obhgeant, assez souvent, son lecteur à revenir sur des passages dignes de s'ancrer dans une mémoire avide et fidèle.

Or, jamais peut-être ceux-ci n'avaient foisonné comme aujourd'hui, à ce point que, moins naïf, Savinien se fût demandé lequel agissait sur lui, de l'épisode de Velléda ou de l'atmosphère.

Dès les premières pages, l'orage s'amoncelait. Le portrait de Velléda se chargeait d'électricité.

Vorgueil dominait chez celte barbare et Vexaltation de ses sentiments allait jusqu'au désordre.

La couronne de verveine qui ceignait ses cheveux ensemençait l'air raréfié. Des apprêts de bataille cliquetaient dans le détail de la banquette improvisée avec un trophée d'armes. Et l'angoisse de l'aveugle, en qui louvoyait l'âme immortelle d'Eudore, grandissait devant l'imminence d'une secousse profonde. Le cri de Velléda le traversa de la tête aux pieds, comme la foudre.

Je ne te parle pas de ton Dieu. Dis-moi^ as-tu entendu^ la dernière nuit, le gémissement d'une fontaine dans les bois et la plainte de la brise dans Vherbe ?,.. Eh ! bien, c'était moi qui soupirais dans cette fontaine et dans cette brise. Je me suis aperçue que tu aimais le murmure des eaux et des vents.

A partir de ce moment, les coups se succédèrent.

L'extrême sensibilité de Savinien en répercutait l'écho, et si rude était, chaque fois, l'ébranlement nerveux, que les périodes les plus harmonieuses faisaient, après, le bruit du fleuve aux oreilles de l'homme qui se noie.

La fille de Ségenax était jeune, elle était belle, •pas-' sionnée; et quand des paroles brûlantes sortaient de ses lèvres^ tous mes sens étaient bouleversés.

Alors Dieuleveult sentit son cœur fondre ainsi que du sucre dans l'eau, et distribuer par tout son corps une douceur, un suave amolhssement. Illusoire sérénité I Comme au fond du verre s'agglomèrent les molécules lents à se dissoudre, ainsi se précipitaient, aux sources de vie, les élémciuts de luxure épars. Et la vierge frénétique ne leur laissait point de repos.

Tu me fuis, tu cherches les endroits les plus déserts pour te dérober à ma présence ; c'est en vain ; V orage Rapporte Velléda, comme cette mousse flétrie qui tombe à tes pieds.

Ce qu'apportait l'orage à Savinien n'était pas Veliéda, mais les réminiscences émotionnelles du passé. Ses concupiscences ne se payaient pas de chimères, n'agréaient que des solUcitations matérialisées, des rêveries formulées par une bouche de chair. Et il en était une qui lui rappelait les prémices de sa sensualité, l'exorde viril de son adolescence : la bouche intarissable et regrettée de la Marie- Joseph aux chansons.

C'était en effet par un identique après-midi que la servante l'avait induit en péché... Il crut encore défaillir quand Arsène poursuivit :

«Ah! si tu m^ aimais, quelle serait notre félicité ! Nous trouverions pour nous exprimer un langage digne du ciel ; à présent, il y a des mots qui me manquent^ parce que ton âme ne répond pas à la mienne. »

Mais comme si cette prose enflammée ne se bornait pas à influer sur les sentiments et commandait

aussi aux forces de la nature, la suite du récit :« Un coup de vent ébranla la forêt et une plainte sortit des boucliers d'airain », fut le signal de la conflagration générale. Une subite bourrasque rabattit la fenêtre contre le mur, les ferrures grincèrent, la toiture bousculée craqua, une panique d'atomes réveilla l'air lourd où des ondes se formèrent. Puis dans le silence inquiet, deux, trois, dix gouttes s'écrasèrent sur le zinc des parements. Et le gros de la pluie tout à coup crépita. On eût dit que ses vertus balsamiques lui venaient de forêts en voyage à travers les espaces sahariens. La rue se taisait, et seul, à cette hauteur, sanglotait un chêneau obstrué.

Savinien s'était levé. En le voyant s'approcher de la croisée: «Voulez-vous que je la ferme ? )> demanda Arsène.

— Non. Continue.

Et l'aveugle, entre les larges gouttes qui rejaillissaient sur sa main tendue, et les mots qui s'égrenaient à son oreille, ne savait plus d'où la fraîcheur lui venait.

L'averse finit. Mais le souvenir en flottait dans l'air, conservé par le jardin des Frères de Saint- Jean-de- Dieu, par la terre rajeunie, moins loin de Savinien et montant vers lui comme d'une citerne...

La Tentation, cependant, était toujours tapie derrière lui, dans la chambre dont l'haleine chaude caressait son cou, et dans la lecture de l'enfant pleine d'insidieux conseils.

« Je sentis tout le reste du jour la place de sa main brûlante sur mon cœur. Voulant du moins faire un dernier effort pour me sauver^ je pris une résolution qui devait prévenir le mal et qui ne fit que V aggraver : car lorsque Dieu veut nous punir, il tourne contre nous notre propre sagesse^ et ne nous tient point compte d''une prudence qui vient trop tard. »

Dès lors, pourquoi lutter ? N'était-il pas vaincu

d'avance ? Pourquoi prolonger la défense, puisqu'un oracle accrédité la proclamait inutile ?

Et sous le couvert de cette allégation, Savinien, quittant brusquement la fenêtre, céda, rendit à la fournaise les charbons de son corps.

— Nous n'avons plus de pain, dit-il ; descends en acheter. Nous dînerons de bonne heure ; je sors ce soir — seul.

Arsène resta interdit. C'était la première fois qu'on ne l'emmenait pas. Son immobilité quêtait une explication que l'aveugle expédia.

— Nous allons au concert, Bruzel et moi. Son guide nous accompagne. J'irai les prendre en voiture vers neuf heures, à l'Institution.

Bruzel !... Il avait jeté le nom sans y penser, au hasard, et maintenant l'espérance d'une complicité, d'une assistance amicale, affermissait ses intentions.

Les pas de l'enfant déchnant dans le puits de l'escalier, Savinien s'agenouilla devant son lit, souleva le matelas, aveignit un petit sac de toile où dormaient quarante francs,son terme de juillet. Il l'ébrécha d'un louis, rangea l'autre et se redressa en sursaut, comme une personne convaincue qu'on l'épie. C'était le soir qui, par la croisée, se faufilait dans la chambre.

Savinien, jusqu'au retour d'Arsène, s'attarda à la fenêtre ; le jardin d'en face, encore humide, lui soufflait son haleine au visage.

Après dîner : — Faut-il que j'aille chercher la voiture ? interrogea le guide, avec un empressement désagréable à son maître qui appréhenda que son projet ne fût deviné.

Il répondit pourtant : — Oui.

Mais il rouvrit ensuite la porte pour rappeler l'enfant. La rampe tremblait. Arsène l'avait enfourchée il était en bas. Alors Dieuleveult rentra, résigné à l'escapade, sinon à la combinaison qui eût mitigé ses scrupules. En effet, l'expansion dont il s'était jugé

<îapable vis-à-vis de Bruzel, à premier examen si naturelle, si facile, se hérissait à présent de contrainte et d'ennui. Le caractère de la proposition, la peur d'un refus le paralysaient. Et comme la ruine de ce plan le provoquait à abandonner la partie : « Ehl bien, je ferai une promenade d'une heure, voilà tout. »

Arsène l'installa dans la voiture, donna l'adresse au cocher : 56, boulevard des Invalides, et cria : « Bien de l'amusement I » quand le fiacre démarra. Il parcourut cinquante mètres ; puis, au cahot qui l'inclinait à gauche, tandis que les roues égratignaient le trottoir, Savinien comprit qu'il tournait le coin de la rue Oudinot. Il mit la tête à la portière et dit :

— J'ai changé d'avis ; allez jusqu'à... jusqu'au Luxembourg.

Pourquoi le Luxembourg ? Il regretta cette indication échappée à son incertitude et pensa :

« Suis-je bête I La course n'est pas assez longue. J'aurai l'air de ne pas savoir ce que je veux. »

Le savait-il ? Lui-même en doutait presque, lorsque la crise revint, accélérée par le mystère de cette chambre ambulante, son bercement, la mollesse des coussins... L'attaque fut si impétueuse qu'il ne songea plus à la repousser et déplora le délai qu'accordait à sa défaite un interminable trajet. La voiture stationnait enfin ; il en baissa la glace de devant et interpella le cocher.

— Qu'est-ce qu'il y a pour votre service ?

La voix, grasse et commune, mais d'un brave homme, enhardit Savinien. Il balbutia :

— Je désirerais... Pourriez-vous me conduire dans une maison de femmes ?

Et pusillanime à l'idée d'une rebuffade possible, il se hâta d'ajouter : « Je suis aveugle, je me confie à vous ; si ça vous contrarie... »

— Moi ? Pas du tout. Tenez-vous beaucoup à une maison ?

La question déconcertant évidemment son client, le cocher continua :

— Parce que voilà... je connais la femme qu'il vous faut... ruo Vavin... dans ses meubles. Quelqu'un de sérieux. Jaune, non ; mais pas vieille non plus : une pièce de trente-cinq ans, quoi ? Nous la rencontrerons aux alentours de la gare Montparnasse. Pas de danger avec elle, croyez-moi. Autrement, je ne vous la recommanderais pas. N'allez point vous imaginer que j'ai une remise, au moins

— Soit, consentit Savinien, pour en finir.

Le fiacre repartit et son allure bientôt maraudeuse témoigna que les recherches se locahsaient. L'ouïe de l'aveugle s'y intéressait ardemment et une perplexité passagère triomphant des besoins inférieurs : « Si elle n'est point là, je rentre », se d,it-il.

Elle était là. Le cocher négocia rapidement l'affaire : « Voyageur pour vous... aveugle... Soyez gentille, hein ? »

La femme aida le jeune homme à descendre de voiture et n'eut pas assez de déférence et de soins pour son infirmité. Peut-être qu'à ces manifestations instinctives se mêlait une vague fierté issue de l'occasion d'être utile, de jouer un bout de rôle. Même, elle exagérait les précautions, semblait piloter un convalescent, lui frayait le chemin, d'un bras responsable.

« Attention ! il y a un pas. Voilà le trottoir. Vous alliez glisser sur une épluchure. »

Le couloir et l'escalier de la maison étaient impraticables à deux personnes de front. Elle l'en avertit et, malgré la rampe, le tint par la main jusqu'à sa chambre où elle l'introduisit et le fit asseoir sur un canapé dont les ressorts belliqueux s'armèrent. Puis elle frotta une allumette, et du visage de Savinien

approcha une bougie, tellement qu'il en sentit la flamme sur ses joues.

Elle déguisa à peine, d'ailleurs, cette suprême épreuve, et dit :

— Est-ce drôle : j'aurais parié qu'un aveugle avait toujours les yeux abîmés. C'est ancien, votre accident?

— Quasiment de naissance.

— Ah !... Vos parents avaient de la fortune alorSj présuma-t-elle naïvement, assimilant, en son ineffable sottise, la calamité physique à ces coûteuses fantaisies que, seuls, les riches peuvent se permettre.

Une dénégation la surprit ; elle en oublia le voussoîment des prévenances.

— Tu es ici dans ta famille P Il répondit :

— Ma famille habite la province.

— Tu ne fais rien ?

— Pardon, je travaille.

Il dut préciser, mais ^a femme nourrissait encore de la méfiance : probablement il substituait, par vanité, le piano du professeur, de l'accordeur, à l'un de ces instruments moins nobles que les aveugles encanaillent dans les cours. Savinien, cependant, l'avait attirée contre lui et la frictionnait gauchement, sans presque appuyer. Il demanda :

— Comment vous appelez-vous ?

— Clara, dit-elle. Et retombée dans les pensées qui la traquaient, elle rêva : « C'est égal, j'aimerais mieux perdre un bras. On n'a pas le choix, malheureusement. »

Comme il s'agaillardissait peu à peu, elle reprit : • — Et les femmes... les autres... qu'est-ce qu'elles disent quand tu vas les voir ?

Peut-être tout à l'heure eût-il paré ce coup droit, menti, joué l'expérience. Mais entre les bras qui l'enveloppaient, sur la poitrine qui captait son énergie, il avoua ses débuts dans l'amour.

Elle, n'en revenait pas.

— C'est vrai ? C'est bien vrai ? Jamais avant moi ?...

— Jamais.

Les caresses préliminaires de la fille s'éteignirent. Elle comprit soudain quelle initiation préférable au spasme souhaitait Savinien, et, s'allongeant sur le canapé, charitablement, elle sursit à la possession. Elle regardait l'aveugle avec attendrissem^t. Parfois, le noir de ses pupilles bougeait, découvrait" une tache ronde, blanche — comme ces tableaux d'antichambre où les sonneries électriques font apparaître et s'effacer des lentilles indicatrices. Et l'atrocité de cette éclipse conseillait moins la tristesse, que la bienfaisance sous sa forme la plus humaine.

Par une sorte de chasteté tardive,les mains de l'éducatrice chômaient, réfractaires à l'échange, et son corps avait des ressouvenances d'ingénuité sous les attouchements passionnés qui le déchiffraient. Et quand il se hâta de conclure, elle lui donna jusqu'au bout l'idée de la femme, aussi complète, aussi séduisante qu'elle put, avec une générosité qui s'enflammait au soulagement d'une détresse pire que la sienne. Rassasié même, elle le dodehnait encore, le baisait sur les yeux comme sur un bobo, avait l'air d'adoucir une douleur jumelle...

Ensuite, elle l'aida à se rhabiller, le peigna, refît le nœud de sa cravate. Alors, embarrassé, il parla d'argent. Il se reprochait de n'avoir pas changé son louis avant de monter. Il l'offrit pourtant. Mais elle le refusa.

— Tu n'es pas cousu d'or, hein ? D'ailleurs, c'est trop, beaucoup trop... Garde donc ça pour payer ta voiture.

Et sans doute elle voulait, par cette preuve exceptionnelle de désintéressement, parachever son oeuvre de surérogation, et qu'il emportât l'illusion flatteuse

d'une maîtresse à lui toute, au lieu de quelques misérables notions d'amour à l'heure — comme son fiacre.

Cet été de 1881, Dieuleveult ne trouva de distraction à sa pénurie que dans la compagnie de Bruzel.

L'inclémence de la canicule rendant inhabitables la mansarde de l'un et la cellule de l'autre, les deux jeunes gens, quand ils étaient de loisir, se rencontraient rue Rousselet, autour de la Maison de santé, ou sur les trottoirs à peu près déserts qui ourlent le quadrilatère dessiné par l'Institution.

Sa rue surtout, Savinien l'affectionnait, car elle lui parlait de toute son âme, de toutes ses pierres. Les boutiques le saluaient au passage de leur odeur et de leur bruit familiers.A gauche,une maréchalerie alliant le bouquet de la corne brûlée à la danse du fer sous le marteau, évoquait des villages au bord d'une route. A droite, un menuisier poussait la varlope en chantant ; une crémerie se débouchait comme un biberon où du lait s'est aigri ; des blanchisseries de fin sentaient bon l'empois, le linge essoré ; et les rezde-chaussée mêmes, à tout métier hostiles, avaient aussi leur individualité, leur propre respiration qui s'affadissait aux fenêtres ouvertes.

Ailleurs, dans ses courses, Savinien halenait encore la bouche des maisons, muette pour tous, mais pour lui bavarde. Tiède jusqu'à l'écœurement, son souffle disait l'immeuble obstrué, le couloir d'entrée au fond duquel il y a la loge, l'escaher, les plombs, — l'estomac délabré par les veilles au gaz, l'économie d'air, la mauvaise nourriture. Caressant et renouvelé, en

revanche, le souffle annonçait la maison à deux issues, ventilée, salubre. Il y avait les bouches largement fendues des portes cochères, la moue des étroites embrasures, l'espièglerie des claires-voies, le bruit de mâchoires des voûtes où roulent les équipages. Son âge, ses habitudes, ses locataires, chaque maison en chuchotait ainsi les secrets à l'aveugle, comme ravie qu'ils intriguassent des touristes moins bourgeois et moins superficiels que les yeux.

Rue Duroc, rue Masseran ou boulevard des Invalides, le trottoir plus large, la sohtude plus parfaite^ autorisaient le renvoi des guides. Dieuleveult et Bruzel côtoyaient alors, bras dessus, bras dessous, posément, le mur de l'Institution. Il leur arrivait de croire qu'ils l'avaient franchi, qu'ils arpentaient la cour intérieure pendant une récréation. Et pour le futur professeur sur le point de river la chaîne, comme pour l'ancien élève autrefois pressé de la rompre, le sentiment de dépendance qu'éveillait l'illusion d'un recommencement, n'était pas dépourvu de douceur.

Sans le sou, autant dire sans famille, médiocrement soutenus par la perspective, celui-ci d'une place à i'éghse et de ma-gres leçons, celui-là de huit cents francs d'appointements à vingt-cinq ans, tous les deux,, cependant, s'entretenaient de ces misères avec philosophie ou bien causaient du livre que Bruzel, après l'avoir lu, prêtait à son ami.

Hugo, Musset et Lamartine, poètes, enthousiasmaient le jeune moniteur. Savinien, lui, préférait Walter Scott ou des relations de voyages.

L'Institution, en fait de lectures, ne les avait guère gâtés. Villeraain succédait à la Harpe, et VHistoire de la civilisation^ de Guizot, à leurs cours somnifères de httérature. Une bonne fortune pour la classe c'était que, l'ennui gagnant jusqu'au surveillant il leur substituât Paul Féval ou Alexandre Dumas,

— Te rappelles-tu le surveillant qui nous révéla Manon Lescaut ?

— Et cet autre qui nous racontait la campagne de 70 et ses souvenirs de captivité à Posen ?

Trop pauvres alors pour acheter aux petits voyants, qui en faisaient trafic, le secours de leurs yeux, les deux camarades se rabattaient sur l'office gratuit de quelque demi -voyant, comme eux féru de romans,

C'était le temps où nous nous levions, en été,

à quatre heures, pour entendre Daphnis et Chloé.

— Le veilleur de nuit nous surprit un matin. Ah I ce père lourde ! Il nous suffit de jurer que nous lisions l'Evangile pour qu'il ne nous dénonçât pas.

Quand la conversation languissait et que la corne des tramways, sur le boulevard des Invalides, n'altérait pas le pur silence : « Il faut que je te dise la dernière que j'ai composée, » annonçait Bruzel.

C'était chez lui un innocent prurit, une incontinence de petits vers, une débauche de pièces fugitives où s'affirmait l'incapacité créatrice de l' aveugle-né, l'asservissement de sa mémoire par d'anciennes lectures. Il célébrait, ainsi qu'un clairvoyant, le soleil « astre du jour éblouissant », la lune argentée, « astre des nuits, molle clarté, douce lueur », l'azur des cieux, le çert gazon, les ailes diaprées du papillon, les prairies « émaillées de mille fleurs », l'étoile scintillant au firmament », le raisin çermeil, le ver luisant 1

Ces arlequins poétiques, ce commode ragoût de poncifs et de clichés, convenaient à l'appétit égal de Savinien. Il les digérait bien, ne s'avisait pas que l'originalité, pour un aveugle, eût consisté à exprimer sincèrement, scrupuleu*^ement, des sensations personnelles. Et la plaisanterie atroce des frères de Bruzel : « T'as donc pas mis tes lunettes ? » inutilement écrite en lettres de feu véritables sur son visage couturé, cette plaisanterie n'entachait pas davantage de mensonge la verve avec laquelle il chantait les joies du

foyer, du chaume, de Pâtre — comme pour oublier qu'il y était tombé !

Cependant, par-dessus les murs de l'Institution ou de la maison de santé, boulevard des Invalides ou rue Rousselet, des arbres généreux faisaient aux promeneurs l'aumône d'un peu de feuillage murmurant ; les semelles semblaient de feutre, dans le tapis de bitume amolli par la chaleur de l'après-midi ; et les deux aveugles, côte à côte, sentant la nuit descendre, levaient la tête vers les lèvres furtives de cette noble s<BUT qui se penchait sur eux et les baisait au front.

Jusqu'à la fin du mois d'août, Savinien crut que sa mère l'inviterait à passer une quinzaine à Saint- Brieuc. Mais à cette époque précisément, il apprit que M^e Dieuleveult, ayant liquidé son fonds, s'établfssait chez ses enfants. LesClech avaient gain de cause. Henri confisquait sa belle-mère au profit d'un commerce en détresse que devaient étayer les ressources disponibles de la pauvre femme et sa recommandation auprès d'une vieille et loyale cbentèle, dont ainsi son gendre hériterait nécessairement.

Ces visées, cela va sans dire, n'étaient point celles que dans sa lettre avouait Clotilde.

d Je me réjouis de posséder mam.an parmi nous, griffonnait-elle, toujours en hâte. Tu sais combien sa santé est chancelante. Je compte beaucoup, pour la raffermir, sur le repos et les soins dévoués qu'elle trouvera sous notre toit. »

Cette note émue se noyait assez vite d'ailleurs dans de sinueuses doléances.

« Le mauvais état des affaires, la lenteur des recouvrements, nous imposent les plus grandes privations. Henri avait formé le projet de t'aller voir en septembre. Il y renonce par économie. En effet, cela ne serait pas raisonnable. Les voyages coûtent cher; il faut avoir le courage de se refuser un plaisir. Car si ce n'est pendant que iious sommes jeunes-,

l3o ; LES EMMURÉS

quand donc amasserons -nous ? Une consolation nous reste en l'occurrence : tu te portes bien, tu as des occupations ; peut-être Henri t'en aurait-il mal à propos distrait. »

La perfidie de cette insinuation renseigna Savinien, d'autant que Lourdelin, d'autre part, écrivait :

<( Il est fort regrettable que tu aies déserté. Ta présence ici eût empêché ta mère de se prendre au traquenard que lui tendait ta peste de beau-frère. Il triomphe. Dieu veuille maintenant qu'il ne vous mette pas tous sur la paille. En attendant, si ta famille est trop affairée pour te recevoir, considère ma maison comme la tienne. N'y viendrez- vous pas cette année, mon maître, reviser le fameux travail qu'espère avoir terminé prochainement votre élève affectionné ? »

Le travail auquel faisait allusion le capitaine était la transcription, en points saillants, d'un ouvrage destiné à cette bibliothèque Braille qui prête aux aveugles des livres imprimés ou copiés à leur usage par des établissements spéciaux et des personnes de bonne volonté.

« J'en suis 1 » avait tout de suite déclaré Lourdelin, heureux de diversifier les petites industries d'amateur qui ne l'absorbaient plus et d'appliquer à la propagande le système d'écriture naguère appris pour correspondre directement avec Savinien.

Depuis qu'une nouvelle tâche était offerte à son activité, le bonhomme laissait sur leurs tablettes dormir ses collections. La poussière les emmitouflait, épaississait la laine au dos des bêtes sculptées, songeuses, selon toute apparence, jusqu'au jour où la mort de leur propriétaire les enverrait, parmi les éléments de leçons de choses qu'il avait réunis et à titre de legs particulier, éveiller à l'Institution nationale le goût d'un enseignement dont les écoles allemandes, elles, exploitaient la fertilité.

Nul, par exemple, n'eût su dire pourquoi, entre maints chefs-d'œuvre à répandre, le choix de l'ancien officier s'était arrêté sur les poésies champêtres d'Ho-. race, traduites en vers français par un obscur admirateur derrière qui Lourdehn abritait bénévolement sa complète ignorance du latin. Peut-être espérait-il se donner les gants d'une érudition doublant, à ses yeux, le prix du bienfait.

Semaine par semaine, Savinien était mformé des progrès de l'élucubration.

« J'obtiens un manuscrit volumineux, annonçait une fois le capitaine, et je n'en suis pourtant qu'à la pièce XVI : Invective contre un arbre. »

Une autre fois : « Ta réponse m'a charmé. Tant mieux si les copistes qui s'escriment pour la bibliothèque sont relativement peu nombreux. Ma parti tipation sera d'autant plus remarquée, que j'aurai moins de collaborateurs ; et comme mon intention n'est pas d'en demeurer là, ces messieurs les directeurs, professeurs, typhlophiles influents, etc., m'accorderont, sans doute, en récompense de mon assiduité, ce que je demanderai pour toi. »

« Quel dommage d'être obUgé de décUner son hospitalité 1 » pensait Savinien, en prétextant un rigoureux emploi de son temps. ^

La vérité, c'était que septembre éternisait 1 ingratitude de la morte-saison. Au chômage absolu s'ajoutait l'absence de la cuisinière que ses maîtres avaient emmenée avec eux à la campagne. Privés de l'exacte pitance qu'elle leur assurait, le jeune homme et son guide vivaient de chocolat, de provisions plus maigres et plus rares, depuis que M.^^ Dieuleyeult les expédiait en cachette, par le canal de Lourdelin.

Aussi bien, Savinien seul pâtissait du régime, car il avait eu beau rationner Arsène et discipliner la consommation, comme sur un radeau, l'enfant, grâce aux extra que continuaient de lui procurer les éta-

lages, bravait Finanition. Il n'en poussait pas moins son compagnon à profiter de la confiance que lui. témoignaient, dans son quartier, les fournisseurs. Mais l'autre ajournait obstinément ce recours, apportant dans son refus une peur héréditaire du crédit, la répugnance de la province et du petit commerce pour les dettes criardes, nuisibles à la considération.

Il s'était dit : Vienne octobre, mes deux élèves rentreront, la clientèle des facteurs aussi, et quelques soirées achèveront de me tirer d'embarras.

Par malheur, l'automne resplendissant différa les retours. Les vacances menaçaient de toujours durer.

Un matin, néanmoins, Savinien estimant proche le moment où les Salons du Palais- Royal allaient rouvrir leurs portes, fit une visite au président de la Société.

— Ah 1 ça, vous ignorez donc que j'ai passé la main ? s'écria celui-ci. Je veux bien vous donner l'adresse de mon successeur, mais je crains qu'il n'en soit encore aux préjugés que je m'efforçais de combattre en vous imposant à mes invités.

Après plusieurs démarches infructueuses, Dieuîeveult fut reçu par un caissier de la rue du Mail prévoyant et compassé.

— Mon Dieu, si je ne consultais que mes sympathies, certes, je vous reprendrais. Mais il me faut compter avec ma fille et sa mère. Leur avis, je ne dois pas me le dissimuler, est celui de la majorité de notre pubhc féminin. Eh bien, vous l'effrayez... C'est enfantin, parbleu ! Vous ne m'effrayez pas, vous jîurtout, qui n'êtes point défiguré. Mais les femmes raisonnent-elles ? A les entendre, vous refroidissez les danses. « Et puis l'ennui avec eux, disait une de nos jeunes sociétaires, c'est qu'on n'est jamais sûre qu'ils ne voient pas. » Croyez bien que je regrette...

La rudesse du coup démonta Savinien. De quel bois

faire flèche ? Qui paierait son terme échu et des souliers à Arsène ?

La Société de placement et de secours, opina

Bruzel. Tu débutes, tu n'as rien sollicité jusqu'ici... M'autorises-tu à parler pour toi ?

Dieuleveult hésitait. L'expédient coûtait à son amour-propre comme un aveu d'impuissance et une indigne quémanderie.

— Mais non, observa son ami, puisqu'il ne tient qu'à toi que le don soit converti en prêt remboursable sans intérêt. Le cas est prévu. Cette latitude apaise les susceptibilités, remédie aux abus et conserve à la Société son caractère de tutelle intelligente et noble. Elle ne ment pas à son titre : placement et secours.

— Que ne commence-t-elle réellement alors par où elle finit ! s'écria Savinien. Puisque c'est une aide provisoire qu'elle garantit et non une renie, elle aurait tout avantage à substituer le plus tôt possible un travail rémunérateur, à son assistance matérielle qui m'est pénible.

— Aimes-tu mieux écrire à Saint-Brieuc ? C'était un dilemme. L'argument en faveur de la

Société leva les scrupules de Savinien et le persuada d'opter pour elle. Mais quand il eut touché les cent francs votés par le Conseil d'administration, il n'osa plus se représenter rue Méchain. Il imaginait son dénûment ébruité par Guillout, ce voisin aveugle pour le ménage de qui Leybre avait maintenant des bontés. Et la rancune que nourrissait le jeune homme contre un plus pauvre que lui, s'accrut de cette supposition gratuite.

A l'entrée de l'hiver, Bruzel et Dieuleveult quittèrent la rue pour l'appartement confortable de leur camarade Sézanne.

Ce dernier, installé enfin avenue de Ségur, avec sa

grand'mère et sa mère, ramenées de Blois, mûrissait le dessein de consacrer sa fortune et son temps à la cause des aveugles, à l'aplanissement des difficultés que leur suscitent la routine, l'égoïsme et le préjugé.

— La nature, disait-il, n'a creusé qu'un ruisseau entre l'aveugle et le clairvoyant. Mais celui-ci, par sa façon d'en user à notre égard, a fait du ruisseau une rivière. Voulons-nous la traverser, nous nous y noyons^ car de deux choses l'une : ou bien notre sauvetage est jugé impossible et l'on ne nous tend même pas la perche, ou bien celle qu'on nous offre, trop courte,, trop fragile aussi, nous laisse en dérive. De là j'infère que si notre éducation paraît ardue aux clairvoyants^ la leur, à mon sens, l'est bien davantage. Interrogez-les. La masse ignorante se croit quitte envers l'aveugle lorsqu'une charité hypocrite a décerné des primes à la mendicité. Tel qui constitue au fainéant la rente d'une aumône périodique, n'achètera point à nos ouvriers les objets qu'ih fabriquent. Le bourgeois craint de n'en pas avoir pour son argent. Quant aux esprits d'une pâte plus fine, ce qui les séduit en nous, c'est le paradoxe. L'orchestre de l'Institution : paradoxe ; la virtuosité de l'exécutant : paradoxe ; les prix au Conservatoire, les brevets : paradoxes. Notre ennemi, c'est encore notre admirateur. La vitrine de nos atehers, l'estrade de nos musiciens, l'arrêtent ni plus ni moins qu'une roue tournée par un écureuiL C'est gentil, amusant cinq minutes — et inutilisable.

— Avouons que l'Institution, avec ses concerts publics, incHne à cette opinion qui la flatte, le redoutable badaud appréciant surtout, dans les talents affirmés par l'élève, la patience qu'il fallut au professeur pour les lui inculquer, interrompait Bruzel.

Et Sézanne de poursuivre : « — Est-ce là ce que désirent les aveugles ? L'étonnement ? Fausse monnaie. La pitié ? Elle les blesse. La louange ? Les nourrira-t-elle? Leur ambition, c'est d'inspirer simplement

la confiance ; ce qu'ils souhaitent, c'est l'emploi des capacités qu'on leur reconnaît, c'est une place au soleil des clairvoyants. Pourquoi pas ? Il les éclaire ; qu'il nous chauffe.

« Ce qu'on a fait pour les aveugles jusqu'ici, n'est rien en comparaison de ce qui reste à faire. On peut dévouer toute sa vie à cette œuvre. Il y a, en. France, des Sociétés d'assistance, oui, mais auxquelles manquent les subsides ou qui n'ont qu'une action circons^ crite. Il y a des asiles, mais pour combien de pensionnaires ? Il y a des écoles, mais insuffisantes et d'ailleurs défendues par des formalités d'admission qui en écartent l'enfant, s'il n'a pas de dix à treize af^e. Alors que deviennent les autres aveugles, les tout petits, souvent à la charge de familles indignes ou nécessiteuses ; les adultes — aussi bien les aveuglesnés que ces pauvres diables frappés sur la brèche, en pleine bataille ? Ils sont, en 1881, plus de vingt-sept mille dans ces conditions de dénûment et d'abandon- Ah ! je sais, il est question de fonder une école enf an. tine qui accueillera des garçons et des filles au-dessous de dix ans. On dit aussi qu'un atelier modèle facilitera aux mendiants repentis l'apprentissage d'un métier. Enfin, si l'expérience réussit, on instituerait pour les femmes des refuges analogues à la maison des Sœurs de Saint -Paul, laquelle occupe à peine cinquante personnes. A merveille. Mais voilà ces beaux projets réalisés... Après ? Ces ateliers, ces ouvroirs, quel avenir ont-ils si l'écoulement de leurs produits n'est pas assuré ? Poser ce problème, c'est inviter les clairvoyants à le résoudre en dépouillant le vieil homme imbu de charité stérile, et en achalandant nos magasins de vente.

« Mieux vaut tard que jamais. Des Sociétés pour la propagation du travail des aveugles fonctionnent en Saxe, en Ecosse, en Angleterre, en Hollande, dans les pays Scandinaves et l'Amérique du Nord, ailleurs

encore. Presque seuls en Europe, nous végétons dans l'ornière. Et ils risquent de n'en pas sortir, les vingtsept mille indigents que le sort fit naître en France, terre classique du progrès et de la générosité, si , une voix ne s'élève, et ne crie à cette famille ; égarée : « Je connais vos besoins, vos aptitudes et vos goûts ; je connais aussi l'erreur traditionnelle où se complaisent les secours publics et la philanthropie mondaine; et je viens dissiper le malentendu, faire cesser cet isolement dans l'oisiveté, dont on a dit pertinemment qu'il est votre malheur capital, et prêcher la Fédération. »

— Sézanne philadelphe ! applaudissait Bruzel enthousiasmé par cette foi communicative de jeune apôtre.

Ils discutaient alors le plan d'une vaste Société protectrice des aveugles aspirant à l'indépendance, comme il en existe à Copenhague. Elle ne restreignait pas son office à une catégorie d'aveugle^, étendait le patronage à tous ceux qui ne briguent point une ; pension viagère. Les sympathies, les adhésions, affluaient au quartier général de l'Œuvre, avenue de Ségur, créaient un mouvement d'opinion entretenu dans toute la France par les aveugles exemplaires qu'avait affranchis l'Association. C'étaient, pour elle, des correspondants désignés. En outre, deux journaux imprimés, l'un en Braille, l'autre en caractères usuels, contribuaient à la diffusion des systèmes, centrali- { saient les renseignements, servaient d'intermédiaires entre l'offre et la demande, obtenaient, à force de démarches et de publicité: en faveur de l'ouvrier, l'abaissement du prix de la matière première; en faveur du débutant, des outils ; en faveur de l'accordeur, du musicien, la circulation à prix réduits sur les chemins de fer, etc.

Et nui obstacle n'enrayait ce prosélytisme intrépide, confirmant le mot d'un aveugle II

n'y a pas de certitude plus sûre que la nôtre. »

Ce fut le temps où Bruzel se déborda en tirades humanitaires ou didactiques, en odes à Valentin Haùy, à Louis Braille, à quelques typhlophiles de second ordre.

Savinien, lui, lorsque des spéculations trop abstraites ne le rebutaient pas, présentait de timides objections.

— L'enfant à l'école, puis en apprentissage; l'adulte à l'atelier, le vieillard hospitalisé, c'est très bien. Mais dépeuplerez-vous la rue de ces misérables que tout y retient : leurs habitudes, leurs fréquentations, leurs vices — leur intérêt même ? Car, vous en convenez, quel que soit le métier qu'ils apprendront, leur salaire sera toujours inférieur à la journée d'un notable mendiant.

— Celui-ci nous appartiendra, répondait Sézanne, quand la foule instruite de notre mission se lassera du rôle de dupe qu'elle joue.

— Mais s'en lassera-t-elle? La charité est une des distractions du riche, et un si bon placement pour les pieuses actionnaires du Ciel !

Aussi bien, Savinien eût aimé que la conversation descendît parfois à des sujets plus famiUers, à des confidences gaillardes. Mais, jusqu'en leurs propos, ses amis gardaient une retenue conforme à la pudicité qui respirait en eux.

Sézanne, surtout, montrait pour les entretiens que défraie la femme une aversion farouche.

Mince, pâle, une barbe tendre aux joues, invariablement vêtu d'une redingote noire, c'était seulement quand il s'animait qu'on apercevait la lumière rougeâtre de la cornée, au bas du rideau des paupières. Les moignons roulaient dessous, et la figure tressaillant alors, on eût dit que les yeux voyaient en dedans.

D'une chasteté approchante, Bruzel, lui, s'adonnait à la poésie et au filet, qu'il cultivait simultanément,

sans que les deux ouvrages se fissent du tort l'un à l'autre. Son esprit et ses doigts s'industriaient de compagnie, serraient des mailles régulières, en tout pareilles, bien que l'auteur leur assignât une destination différente. En effet, il payait avec le filet de menues complaisances, l'insinuait, à titre gracieux, dane les relations amicales, tandis qu'il rêvait, pour ses vers, des solennités commémoratives devant un public de distribution de prix.

Un soir pourtant, chez Sézanne, Bruzel, après avoir, à l'accoutumée, attaché son filet au pied delà table, se mit à déclamer un fragment de sa dernière composition.

Ce fut une surprise. Deux personnages : le Poète, la Jeune fille, dialoguaient. Mais à cette indication initiale se bornait l'imitation de Musset et des Nuits, Le reste, sentiments et langue pour les exprimer, était une sorte de sélam dédicatoire dérobé à la saynète et au proverbe, une gerbe de toutes les imasres que la littérature a fanées. L'aveugle, inconsciemment, célébrait la femme d'après les portraits que tracent d'elles les clairvoyants. Comme la boule et le manche du bilboquet se ch-erchent et s'ajustent, les qualificatifs : si pur, albâtre, vermeille, svelte, manteau de roi, épousaient avec une désespérante ponctualité le front, le cou, la bouche, la taille, la chevelure. Et telle était l'ingénuité de l'adaptation qu'on en sentait toute veïïéité de contrôle absente.

Savinien se rappela que son ami avait abordé ce nouveau genre la semaine précédente et commencé en même temps un filet dont il voulait faire hommage à une personne qu'il ne nommait pas. Chaque jour, il avançait de quelques mailles, de quelques vers, sans trahir le mystère de son double cadeau.

Quand il eut fini :

— C'est très beau î déclara Dieuleveult. Sézanne, au contraire, glacial, opposant une digue à cette crue insolite, dit :

— Gela ne vaut pas ton ode à Valentin Haùy, T'ennuirais-je en te la redemandant ?

Bruzel alors, avec la résignation d'un inaugurateur de statue, attaqua :

Haûy, mon libérateur, que saurais-je sans toi ?. ..

Des mois...

Mois d'été pendant lesquels, pour cent sous, il allait altérer des noces au bord des lacs roturiers de Saint Mandé, de Saint -Fargeau, des Buttes- Chaumont,

— Nous y sommes... dans le lac 1 plaisantait Merle, que Savinien rencontrait parfois, le dimanche matin, chez un débitant de la rue des Petits- Carreaux.

Des soirs...

Soirs de bals à quatre francs, de cafés- concerts interlopes, de sociétés confuses sentant le vin au saladier et le déménageur.

Des aubaines sans lendemain... Accords exempts de l'entremise usuraire du facteur, leçons de piano à vingt-cinq francs par mois, trois leçons par semaine, — et dès la seconde une certitude de congé prochain.

Des découragements aussi.

— Ah ! un métier vaudrait mieux, j'en vivrais!,.. Alors Bruzel, incrédule :

— La preuve ? Acquiers-la d'abord, tu en as le moyen. Au heu de placer tes produits, va donc proposer ceux- des atehers d'aveugles, dans les magasins. Nous causerons après.

Quinze jours durant, Savinien battait Paris avec des échantillons de brosserie, de vannerie, de filet, de sparterie... Etpartout il se heurtait contre le mépris, la

concurrence hargneuse ou la charité des clairvoyants. L'un s'écriait :

— Vous voulez naus retirer le pain de la bouche. De quoi vous mêlez- vous, quand il y a l'Assistance publique et les asiles ?

Ailleurs, circonspectes, des personnes flairaient, examinaient les objets, en discutaient le prix, la quaUté. la résistance, finissaient par éconduire le visiteur, avec l'offre d'un secours injurieux sous-entendant qu'elles auraient dû commencer par là. C'était l'encouragement à la mendicité sous ses formes les plus hypo« crites, les plus lâches. La plaisanterie vieillotte: « J'ai donné à ton père ce matin » , souffletait l'aveugle présentant son travail, l'incorporait malgré lui, solidairement, dans l'armée de ces estropiats que la bienfaisance entretient comme un luxe et multiplie sur le passage du riche, ainsi que des panneaux de glace où sa vame bonté se regarde et se sourit.

Un ancrage fortuit enfin. En 1882, les Frères de Saint- Jean- de- Dieu qui recueillent, rue Lecourbe, les jeunes incurables, confiaient à Savinien un cours d'accordage des pianos annexé aux classes de musique. C'était la subsistance assurée, la table, matin et soir, au professeur et à son guide, moyennant une leçon quotidienne de deux heures.

Rue Lecourbe, un matin, après déjeuner, Arsène disparut. On l'avait vu s'en aller, sans hâte, la bouche pleine, chargé par son maître d'une commission, répondait -il au portier qui Je questionnait,

Savinien était trop habitué à des tours de ce genre pour, dans le moment, y prendre garde. Mais l'inquiétude le gagna lorsque, vers le soir, il dut, son guide n'étant point rentré, prier un serviteur des Frères de l'accompagner.

Rue Rousselet, personne. Déjà, le jeune homme s'apprêtait à descendre, résolu à s'ouvrir de ses^

craintes au commissaire de police, quand Arsène, aux coups de huit heures, arriva enfin.

— D'où sors-tu ? Avec quels polissons de ton espèce as-tu erré par les rues cet après-midi ? interrogea Savinien en attrapant, sans tâtonner, une des oreilles du drôle.

Mais celui-ci, se dégageant d'une poussée, cria insolemment :

— Ça me regarde.

— Je vais avertir tes parents.

— Pas la peine, c'est fait.

Le guide se régala un instant de la surprise qu'il provoquait, puis :

— Je viens chercher mes affaires, ajouta-t-il ; j'ai trouvé une place.

— Où donc ?

— Dans un Cercle, Quelque chose de chic... Touchez-moi ça.

Et saisissant audacieusement la main de son maître, Arsène la posa sur le drap neuf d'un uniforme à boutons de cuivre.

— Groom, alors... c'est pour être groom que tu me quittes ! dit Savinien.

L'autre rectifia :

— Chasseur, confondons pas. Trente francs par mois, nourri, couché, blanchi, les pourboires et la gratte. C'est bath !

— Et tu crois que ton père consentira...

— Lui ? C'te bêtise ! Il ne vous a laissé m'emmener que pour économiser le voyage. Il m'écrivait : « Grouille-toi, guette une occasion. Paris est grand . »

— Cette place, puis-je savoir qui te l'a procurée ?

— Mes relations.

La réphque, jetée fièrement, d'une voix importante et avec une imperturbable assurance, désarma l'aveugle. Aussi bien, peu soucieux de prolonger le plaisir hargneux que prenait l'enfant à le dépiter,

il accueillit sans broncher l'avis même — gardé pour la fin — d'un départ immédiat.

— En ce cas, débarrasse-moi des choses qui t'appartiennent.

Pendant qu'Arsène rassemblait ses nippes, Savinien, retiré dans un coin de la chambre , réfléchit sur l'événement, avec la mélancolie d'un expert dupé. Comment lui, qui se flattait d'arracher aux voix des confessions physiologiques, était- il à ce point inhabile à sonder pareillement les gués, les gouffres et la vase des âmes ? Gomment avait-il pu si longtemps s'illusionner sur les sentiments du gamin à son égard?

L'évolution qu'accomplit une jeune domestique après quelques mois de service, cette évolution, un garçon l'avait moins vite consommée. Mais identique était le résultat.

— Pourras-tu tout emporter en un seul voyage ? dit Savinien.

Arsène ricana :

— Sûr ! J'ai un fiacre en bas... aux frais dè la princesse, turellement.

Aux frais de la princesse ? L'expression interloqua Dieuleveult qui, toutefois, sacrifia à sa dignité le désir d'être instruit. Le jeune Le Quiou avait fait son paquet ; il prit congé de son compagnon, délibérément.

— Sans adieu. Vous gênez pas si vous avez besoin de moi. Paraît qu'il y a des membres du Cercle qui ont le bras long.

Les guides !

Savinien en eut ensuite de tout âge, de toute extraction, de tout acabit.

Il connut l'insipidité des voix versatiles de la douzième année, la tutelle des caractères à déchiffrer et à défricher, la torture des caprices à subir, des méchancetés et des vices dans leur fleur. Il eut le rebut

des écoles, l'excédent des familles nombreuses, Tespoir des métiers incertains. Il fut tour à tour indulgent, sévère, ferme, faible, bon, rude, sans parvenir à faire germer la gratitude ou la crainte, dans les petites âmes qu'il décrassait patiemment.

Il en recruta partout : chez des concierges, des fruitières, des ouvriers ; dans les orphelinats, le? mansardes, les arrière-boutiques, la rue... ^ Les uns apportaient sur eux l'odeur de la profession paternelle ou d'un logis d'indigent ; et d'autres sentaient le ruisseau, la punaise, la pluie...

Il garda des guides un mois, trois semaines, huit jours, vingt-quatre heures, moins encore : le temps d'acheter au fils d'une laitière d'indispensables chausures avec lesquelles il s'enfuyait dès qu'il les avait ' aux pieds.

Il renvoya des galopins qui l'injuriaient, des voyous qui traînaient à leurs talons la camaraderie d'un quartier, une chie-en-lit passant aisément de la curiosité intempestive à l'apostrophe et à l'ameutement ; il renvoya des garçonnets d'une stupéfiante dépravation, un surtout, dont les frôlements coupables, d'obliques avances justifiaient la suspicion qui persiste dans la poignée de main de quelques aveugles, une poignée de main détachant à peine le coude du corps et se reprenant en même temps qu'elle se donne.

Des essais d'indépendance relative avortèrent. Savinien s'affranchit, chez soi, des auxiliaires despotiques, les convoqua seulement pour ses courses, ses leçons, ses rendez-vous. Mais l'exactitude et l'assiduité du guide étaient alors trop subordonnées aux distractions du trottoir, aux rencontres, aux prétextes à flâneries, pour que le système de l'erternat prévalût. ^

Il en fallut revenir à la vie à deux, à l'attelage de guingois, désassorti au moral comme au physique, à la défensive permanente. Car c'était un ennemi, un

indifférent pour le moins qui partageait ses repas, son gîte, ses loisirs, — m allié, jamais.

La supériorité mécanique de l'enfant, se targuant des sens qu'il cumule, divisait le ménage. « Je voia, donc j'ai raison. » Le guide ne sortait point de là. Savinien déployait en vain, surabondamment, les ressources compensatrices du sens dont il avait la fruition. Ses compagnons de chaîne s'entêtaient dans un préjugé originel avivant leur malfaisance sournmse, îeur irrésistible besoin de nuire, leur rébellion, ^

On dirait que rien ne peut suppléer, vis-à-vis de l'enfant dans l'âge critique, comme vis-à-vis du féroce enfermé, la séduction autoritaire du regard, Dieuleveult, dompteur impuissant, près de sévir, avait quelquefois l'indéfinissable, l'angoissante sensation d'un danger, d'une bête prenant son élan pour sauter sur lui, par derrière.

La cage était, ces jours-là, inhabitable ; et pourtant, ie jeune homme préférait une résistance ouverte, aux tiraillements, aux mauvaises volontés, à l'hostilité latente des petites pestes. Il s'énervait à déjouer leurs mensonges et leurs ruses. La plus fréquente consistait à feindre le sommeil, la fatigue, lorsqu'une lecture ennuyeuse menaçait d'alanguir la veillée,

— Soit, consentait Savinien, couchons-nous. ^ Mais son ouïe aux aguets, malgré la précaution du

faux dormeur, saisissait le bruit de la page qu'on tourne, du papier froissé.

— Tu as de la lumière ; tu es encore plongé dans un feuilleton.

— Moi ? ohl... je vous jure...

— Ne jure pas.

L'aveugle étendait la main vers le chandelier et aussitôt se répandait l'odeur dénonciatrice du suif, d'une mèche fumante, à l'instant éteinte.

Enfin, la malpropreté des guides boudant obstinément l'eau et la brosse, Savinien avait fini, tous les

moyens d'inspection épuisés, par recourir à l'arbitrage de ]a concierge. Elle prononçait en dernier ressort, améliorait la tenue et donnait l'exeat.

Jamais il n'exigeait plus de correction que lorsqu'il se rendait chez les dames Leybre. Aussi n'hésita-t-il pas à consigner ses conducteurs à leur porte, en apprenant qu'Arsène maraudait les placards et le buffet de la cuisine, quand on l'y laissait seul. Assez souvent même, Savinien se séparait de son guide au bas de l'escalier, voire au milieu de la rue, s'il était averti de la présence de ses amies à leur fenêtre. Sans aide alors, il trouvait la porte, montait, frappait, payé de son adresse par un compliment d'Annette. Dans e petit logement que ?es deux femmes occupaient, tout lui était familier. Il allait, en entrant, s'asseoir auprès de M^^ Leybre, la conquérait par sa ferveur approbative et la docilité d'une oreille que nuls rebâchages ne décourageaient.

— Annette, vous le savez, attend toujours, dans^ son pensionnat de Montrouge, que l'administration lat pourvoie. N'est-ce pas qu'elle aurait tort de se rebuter ? Son tour viendra.

— Certes, disait Savinien,

— Heureusement, rien ne nous presse...

Sans un regret personnel, sans une plainte, elle continuait de subvenir aux besoins de la maison et trouvait si naturel le scrupuleux office de son frère^ qu'elle oubliait de l'en remercier. A lui d'ailleurs, moins qu'à tout autre, elle eût rendu les armes. Il y avait entre eux comme une gageure tacite. Et souvent, à part soi, l'opiniâtre femme, sûre de triompher dans- Annette, escomptait l'orgueil vengeur de proclamer : « Ma fille... institutrice de la Ville de Paris I »

Sur un chapitre encore, M°^e Leybre se montrait intraitable : celui des protections. Elle apportait dans la prétention de s'en passer une dignité susceptible^ une logique invulnérable, rétive aux conseils.

LES ETVflMURÉS

Ah ça ! les emplois se donnent-ils au méTHe

ou à la faveur ? Il est impossible qu'on ne consulte pas les notes ; Annette en a d'excellentes, je l'ai assez vue travailler pour ne me reprocher aucun de mes sacrifices. Et cela ne compterait pas 1 Le gouvernement nous volerait alors toutes les deux. Non, non. Ce qui est dû est dû. Je ne m'abaisserai point à des démarches pour hâter sa nomination.

Elle avait l'air de dire à l'Enseignement : « c'est un cadeau que je vous fais là. Vous ne savez pas ce que vous refusez. » En attendant, elle vaquait seule à toutes les besognes domestiques indignes d'Annette .

Savinien, veuf d'Arsène, surprit ses amies le premier dimanche qu'il les visita.

— Quelle contrariété pour vous ! En quoi pouvonsnous vous être utiles ?

Mais, gaiement il déclinait leurs services, mettait une sorte de coquetterie, d'innocente fatuité,à ne point paraître dans l'embarras.

— Vous amphfîez les qualités de nos conducteurs. INous en changeons comme de bâton, sans plus d'inconvénient que n'en éprouve la main à s'appuyer sur des cannes dont le poids, la forme et la hauteur varient. Ils nous accompagnent, oui, mais c'est bien réellement nous qui les guidons à travers Paris. Ils nous perdraient vingt fois si nous n'étions pour eux de sûrs indicateurs. C'est simplement à cause des voitures et de l'encombrement des voies que nous nous les adjoignons. L'absence d'Arsène ne m'incommode pas le moins du monde.

— Nous avon«^ reçu de mon frère, à votre adresse, un petit paquet, dit M^^^ Leybre.

— Je l'attendais. Ce sont deux études symphoniques 4e Schumann que le capitaine a transcrites en points.

Lourdelin. en effet, depuis qu'il avait offert à la bibliothèque Braille les Poésies champêtres d'Horace,

dépensait son activité d'une manière estimée par lui plus profitable. Le répertoire musical, relativement restreint, imprimé à l'usage des aveugles, ne comprenant pas diverses pièces que désirait approfondir Savinien, le bonhomme avait attaqué bravement quelques-unes des œuvres entre lesquelles le choix lui était laissé. Un ancien percepteur des contributions, qu'il se vantait d'avoir converti à la typhlophilie pratique, le secondait dans sa tâche. Aux études symphoniques devaient succéder,de Schumann encore, les trois sonates, les Noveleites^ Kreisleriana.

— Ah ça 1 interrompit Annette, d'où vient cette prédilection pour Schumann ?

Il essaya d'expHquer son entraînement vers le Maître qui donne si bien l'illusion du large, de la hberté, aux passions captives dans la volière qu'est une âme ; vers le Maître précieux à quiconque demande à la musique des invitations aux voyages.

Mais cette dévotion de son vieux professeur Gilquin pour Schumann, Savinien l'avait épousée au point de ne la pouvoir traduire que littéralement . Des phrases retenues, des comparaisons tout équipées, répercutaient l'admiration communicative de l'homme qui prêchait à ses élèves : « Schumann est vaste et conois. Son génie éclate dans une page ; comme si c'était la seule qui ne dût pas périr, il y embarque un monde de pensées, de sentiments et de rêves ; il en fait l'arche d'où partent tour à tour le corbeau qui ne revient pas et la colombe qui rapporte au bec le rameau d'olivier. »

— Voulez-vous que nous jouions à quatre mains le Chant du soir^ s'écria tout à coup Savinien, à bout de commentaires stériles.

Peut-être aussi cette proposition dérivait-elle moins d'un prosélytisme ardent que du désir de se rapprocher d'Annette, de s'envoisiner davantage des lilas qui fleurissaient sur elle.

Ils s'assirent au piano, Savinien à droite, une main pendante entre la jeune fille et lui, l'autre main seule occupée développant le chant, dans son ampleur et sa jeunesse immarcessihle.Les notes, lentes, profondes, semblaient venir du jardin et de la nuit, dont les souffles mêlés entraient par la fenêtre ouverte. Et dans le recueillement de l'heure, le cœur concertant de l'aveugle, réglant ses battements sur le rythme de la mélodie, exécutait une partie idéale, en instrument docile aux douces émotions qui le faisaient parler.

Mais dès les premières mesures, Savinien ne se sentit pas en communion d'élans et d'extase avec l'accompagnement que bousillait Annette, autre guide négligent. Si charmante que fût la route, l'attelage désuni n'en voyait pas la fin et tout efîort pour avancer envenimait un désaccord irrémédiable.

L'intuition d'un malentendu que rien ne pourrait dissiper, poignit Dieuleveult, troubla un instant la fête de son âme. Il se surmonta aussitôt et mena au terme du voyage le souverain andante.

Quand ils s'arrêtèrent, las tous deux, mais pour des causes différentes :

— Est-ce beau ! s'écria néanmoins Savinien, en qui des espérances se reformaient.

— Oui, répondit Annette. Moins que le Soir de Gounod pourtant.

L'autre alors baissa la tête et se tut, comme si, à présent qu'il avait le mot de leur incompatibilité musicale, il craignait d'étendre aux choses de la vie cette mésintelligence sur laquelle venait de l'éclairer l'interprétation boiteuse de Schumann.

En reconduisant son hôte peu après :

— Ces morceaux que vous a expédiés mon frère, j'y songe : où donc les étudierez- vous ? questionna tout à coup M™® Leybre.

— Chez Sézanne, qui a mis jusqu'ici son piano à

ma disposition, fit le jeune homme. Mais je n'use que modérément de sa permission, nos loisirs respectifs ne se conciliant pas toujours.

— Justement. Cet empêchement disparaît avec nous, qui sommes absentes toute la journée. Pourquoi ne travailleriez- vous pas sur le piano d'Annette ? Personne ne vous dérangera. Acceptez d'abord, vous me remercierez plus tard. Allons, je déposerai dorénavant notre clef chez le concierge. Vous la prendrez quand il vous plaira, ordonnait l'aimable femme.

Ce furent des après-midi délicieux.

Lorsqu'ils avaient, son guide et lui, traversé le boulevard Arago et qu'ils longeaient, dans le faubourg Saint- Jacques, à gauche, le mur de l'Observatoire, ou bien à droite, le mur de l'ancienne maison des Dame=i de la Visitation, Savinien entrait en pays ami. Sur les trottoirs de cet endroit paisible et propice à l'écho, ses talons battaient des marches martiales qu'accompagnaient en sourdine, à la cadence du pas militaire, les petites semelles de son conducteur.

Rue Méchain, entre les jardins de l'hospice Cochin et la Communauté des Sœurs de Saint-Joseph-de- Cluny, les réminiscences se précisaient.

— LourdeHn a raison, constatait Savinien. N'est-ce point ici, nivelée, la rue Saint- Pierre, à Saint-Brieuc, et ne vais-je pas frôler bientôt, à la fenêtre d'un rezde-chaussée, les giroflées et le réséda que mon vieil ami cultive ?

Il arrivait ordinairement vers quatre heures, et comme il campait son guide dans la loge, rien^ sinon le colportage de la concierge, ne révélait à y[me Leybre qu'il était venu,tant sa visite s'appliquait à laisser peu de traces.

Du petit salon où il s'enfermait tout de suite, il ne sortait que pour redescendre. La pièce, exiguë et moite comme d'une présence féminine cachée,

régnante, se réveillait pour le recevoir, lui souhaiter le bonjour. Une animation irréelle, ambiante, l'emplissait de la gêne qui paralyse un novice dans une maison où, quand il paraît, tout le monde le dévisage. Il ne retrouvait quelque assurance qu'en effleurant de la main ou du genou les sièges vacants sur son passage. Il allait, des fois, peureux altéré de sécurité, jusqu'à explorer les rideaux de la croisée.... Il était bien seul, mais seul avec mille preuves éparses de fréquentation, avec ce que savent mettre d'elles deux femmes dans un logement longtemps habité, imprégné de leurs habitudes, de leur odeur.

Cette incantation, le piano la matériaUsait,

C'était un piano âgé, radoteur, pareil à ces domestiques de jadis, attachés au logis et le défendant bien contre les importuns. Il avait commencé par s'étonner de ce qu'exigeait de lui Savinien, de sa méthode de travail consistant à jouer avec la main gauche le fragment que sa main droite Hsait, et réciproquement. Puis, des cas d'insubordination symptomatique se manifestèrent. Des touches se dérobaient à la virtuosité de l'étranger, à ses sélections insolites, et l'instrument tout entier rechigna enfin, essoufflé, brèche- dent et sourd notamment lorsque du Schumann le sollicitait.

Mais la victCtire du vieux serviteur ne fut complète que le jour où, non content de se soustraire à la domination de l'aveugle, il réahsa ce miracle de lui imposer la sienne. Fréquemment alors, Savinien^ circonvenu, fit succéder à de savants accords de préparation les pauvretés dont — médiocre m-usicienne — Annette avait tant fatigué le piano, qu'il les eût quasiment déroulées de son propre mouvement.

C'étaient : VOrage, de Steibelt ; le Petit Rien, de Cramer ; Si la sol la do, de Mozart... Dieuleveult les connaissait. Chaque dimanche, en effet, M°^® Leybre réclamait au moins le Steibelt, les péripéties d'un

orage en chambre, qu'elle entremêlait de légendes^ sincères : « La pluie tombe., . Voilà le tonnerre qui gronde... C'est maintenant le retour du beau temps. >v

Cette obsession gagnait Savinien, et comme un artiste dont le crayon se risque à fixer de mémoire une silhouette adorable et de chers traits, le pianiste cherchait à faire rendre au dessin mélodique des airsfavoris d'Annette, le jardin de son approche et le ruisseau chantant de sa voix.

Un jeudi pourtant, ayant secoué le joug, il tournait, au hasard du souvenir, quelques feuilles de l'Album pour la jeunesse, appris par cœur dans une édition de propagande imprimée en Braille.

Peu à peu, la solitude fécondée enfantait despaysages artificiels, changeants, que peuplaient le voyageur matinal, le laboureur content, le villageois,le faucheur, le moissonneur...

Mais ces impressions de nature s'évanouirent soudain, et sous les doigts de l'aveugle, la courte pièce intitulée : Mignon, le bouleversa d'une manière incompréhensible. 11 n'était plus seul. Quelqu'un respirait derrière lui. Il se leva, étendit les bras, alla droit au mur en tâtant le vide. Une porte était entre- - baillée ; il la poussa, envahit la petite salle à manger.

La veille encore, il eût répudié comme attentatoire à l'hospitalité, aux convenances, l'idée de s'écarter de la pièce assignée à ses exercices. Et cette incursion dans l'intimité de ses amies lui paraissait à présent toute simple. Ses mains furetaient le buffet à étagère, la table, des surfaces incultes, sans rien rencontrer qui parlât des absentes et fit passer le frisson de la vie dans les choses inanimées.

Au coin de la fenêtre, intérieurement, la cage était suspendue. Savinien s'arrêta devant et fut, à l'ordinaire, éclaboussé. Mais les capsules d'eau projetées par les oiseaux avaient beau crever sur lui, elles n»

l'inondaient plus du parfum poivré dés lilas. En quels sachets avaient-ils émigré ?

Le bauma étant connu, les convoitises se formulaient.

Brusquement, sans nouveau débat, il fit, en suivant le mur, le tour de la salle, en quête du cadre d'une porte. Elle était fermée ; il la força et comprit qu'il touchait au but, en recevant au visage l'odeur fraîche et parfumée qui signale le cabinet de toilette ou la salle de bain... ; mais il en était de ce bouquet <îomme de tous les bouquets : une fleur y prenait 1@ dessus, et c'était le lilas...

Savinien en chercha la source. Il la trouva dans une penderie ou du linge et des vêtements de femme étaient rangés. Il choisit entre toutes les robes celles qu'avait manifestement portées Annette. Il les étreignit, il les baisa partout, voracement... Mais au contact d'une serviette -éponge encore humide sur un séchoir, sa pudicité se réveilla en sursaut. Il tira sur le porte-manteau le rideau qui le protégeait, et -dégrisé, honteux, s'en alla comme un voleur.

Il s'était juré de ne pas revenir rue Méchain ; il y revint cependant, au bout de huit jours, fort, croyaitil, des sages résolutions qu'il avait prises .11 les observa d'abord. Il s'absorbait au piano, dans la religion des maîtres ; mais bientôt à la voix des sirènes du logis, qui le rappelaient dans le sanctuedre embaumé, il céda, retourna à ses simulacres, à ses possessions vénielles, à tout ce qui pouvait satisfaire ses fringales enfin.

Devant Annette ensuite, le dimanche, il éprouvait l'embarras d'un enfant qui cache une faute et craint toujours qu'on ne l'ait découverte.

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