‹ Les Emmures: RomanChapitre 4 sur 11 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

L'été finissant, un dimanche qu'il rentrait, Savinien fut arrêté au bas de l'escalier par sa concierge.

— Il est venu tantôt un drôle d'individu, 1 air d un mendiant, quoi ! qu'a commencé par demander si vous demeuriez toujours ici, puis qu'a parucontrane de vous savoir absent. Une femme l'accompagnait. En apprenant que vous n'étiez pas là, il s'est mis à cribler de coups de poinçon une feuille de papier... qu'il en a fait une vraie écumoire, là ! Et il a dit : « Vous lui remettrez ça. » Alors, c'est pas ime farce ? interrogea la bonne femme, en voyant son locataire prendre le billet multiforé, l'appliquer, comme un thapsia, sur son estomac, et promener des doigta éveillés sur les petites élevures croûtonneuses.

— Mais non, c'est le système de correspondance usité entre aveugles, répondit le jeune homme, sou> riant à l'exclamation admirative qu'il provoquait:

— Quoi qu'on n'invente pas, aujourd'hui l

« Ah ça I que me veut Merle ? » pensa Dieulaveuît

en relisant la lettre du chanteur ambulant, rencontré l'annéa précédente, une ou deux fois, rue des Petits- Carreaux et jamais retrouvé depuis.

Mon vieux copain. J'ai des avaros. Tu peux nCêtre utile. Fixe-moi donc un rendez-vous^ à moins que tu ne préfères passer chez moi, un matin, 12, rue Bissau. Urgence. Merci.

« J'irai, déclara Savinien ; je lui dois cela. Mais quel service espère-t-il de moi ? De l'argent ? Il m'en sait léger. Avaros ? Que signifie avaros ? »

Et le lendemain, il se fît conduire à Belleville.

Devant une maison sans autre issue que la porte d'un marchand de vin-traiteur-logeur, le guide hésitait.

— Adressons-nous là, dit l'aveugle.

Mais quelqu'un les interpella :

— C'est les chanteurs que vous cherchez ? Trop tôt. Sont pas encore descendus.

— Pardon... c'est à M. Merle seul que je désire parler. Il est averti.

— En ce cas, montez. Deuxième, n^ 5, au fond du couloir, L'escaher est à gauche dans la cour.

Ils en avaient atteint les premières marches quand ils furent arrêtés par le bruit d'une altercation.

Savinien avait reconnu la voix de Merle, une voix qui s'exténuait jusqu'au râle à vouloir dominer un infatigable glapissement de femme, dans la bouche de qui cinq ou six invectives, toujours les mêmes, mais débitées sans discontinuer, luttaient avec avantage contre un flux moins déréglé d'ordures suppléant au nombre par la variété. Assez vite, d'ailleurs, la dispute dégénéra en pourchas, en batterie, au milieu des chaises chavirées, des obtacles que la retraite du fuyard suscitait à son assaillant. Puis, celui-là enfin rejoint et acculé, hurlant sous les coups, Merle cria « As-tu ton compte ? » Et le silence se rétablit.

Irrésolu, déconcerté par cette scène à la cantonade, écœuré, en outre, par une odeur humaine et

chaude, Dieuleveult allait se replier, lorsque la crainte d'être surpris, questionné par une personne qui dégringolait l'escalier en gémissant, le détermina brusquement à courir jusqu'au bout l'aventure.

Evidemment, ce n'était pas lui qu'attendait Merle, mais plutôt un retour offensif de la créature avec qui s'étaient croisés les visiteurs, en montant. Aussi, la porte ouverte, le nom décliné, la réception changea de caractère.

De sa jambe droite décrivant des arcs de cercle, Merle faucha la chambre où gisaient deux tabourets qu'il offrit après les avoir relevés. Ensuite, assis au bord du lit défait, dont les émanations alliaient la bergerie à l'asile de nuit :

Pourquoi je t'ai dérangé ? dit Merle. Voici,

Comme si c'était pas assez d'un aveugle chez nous, le père a perdu la vue au printemps, en trois jours. Sale tabac ! Maintenant que le ribouis ne peut plus travailler, les vieux n'ont pour vivre que leur loge de la rue de Belleville : 120 francs par an. Alors, j'ai compté un peu, pour les faire admettre aux Quinze-Vmgts, sur les relations que tu as dû conserver à r Institution. Toute requête venant de nous serait repoussée, après les histoires de mon vieux avec le directeur, quand j'ai quitté la boite. Il faut donc absolument, pour réussir, un coup de piston.

— Heu I fit Savinien. Tu n'habites plus avec tes parents ?

— Non. Nous avons eu des mots. J'ai tout envoyé aux pelotes. Vrai, c'était plus tenable. A ma sortie de « l'hôtel », du temps que le vieux avait de bons yeux, on s'entendait encore. 11 n'était pas commode, sans doute. Il se figurait que j'allais rapporter tout de suite des mille et des cents... Mais avec le produit d'un bal, d'u^'*. soirée, on l'apaisait. La mère me refilait, après, une partie de l'argent. J'avais aussi une chambre dans la maison, au sixième ; on

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LES EMMURiS

s'arrangeait avec le proprio. Enfin, j'étais toujours certain, même sans le sou, de ne pas sauter à la perche, d'attraper un morceau, dans le dos du patron. Son infirmité a tout chambardé. C'est étonnant.... mais les trucs possibles quand il voyait, ne prennent plus depuis qu'il est aveugle. Sa méfiance s'éveille pour rien, et mauvais avec ça... mauvais au points lorsque la mère et lui étaient servis, de salir ou de jeter les restes qu'il me croyait destinés. Ma foi, je les ai plaqués.

D'abondance de cœur et sans mesure dans les expressions, Merle dévidait alors une vie de famille extravagante. Moins ignare que fourbe, le cordonnier attribuait peu à peu à la contagion le mal qui l'avait foudroyé, en rendait son fils responsable, cette manœuvre, dans l'esprit du bonhomme, apprêtant une demande d'indemnité qu'il ne tardait pas à formuler nettement.

Dans le boyau de la loge, en attendant, cette loge dont le plafond s'affaissait sous le poids de six étages décrépits, des contestations continuelles mettaient aux prises les deux aveugles vociférants. Piétés l'un contre l'autre, ils fouettaient l'air de leurs bras, la menace au bout, tandis que la femme s'interposant entre eux, sans se garer des bourrades, s'occupait uniquement à parer celles que s'allongeaient soa mari et son enfant. Elle en arrivait à ne plus les laisser seuls, à cacher tout objet susceptible de devenir sous leurs mains un projectile, une arme. Immobiles et muets, ils l'inquiétaient encore, le front braqué, en une attitude de défi, comme si leur silence même s'insultait.

L'idée de préjudice et de réparation légitime s'anerant chez le savetier, il considérait bientôt la cécité non plus comme un fléau, mais comme une iaavitair tion à la retraite.

« J'ai assez trimé,, déclarait -il, mon fils me doit

assistance. Cliacun son tour. Je n'ai pas été ainsi que lui en pension jusqu'à vingt ans, moi... On ne m'a pas appris les arts d'agrément, à moi... On m a rabâché que c'est, en cas de nécessité, une branche de salut... Eh! ben, mais v'ià l'occasion de le prouver. Feignant qui s'en dédit I

Piqué au vif. Merle avait fait gage-pain de tout, accepté les grivelées les plus dégradantes, rompu conséquemment avec la Société de placement et de secours, rebutée par ce galvaudage scandaleux. ^Mais il n*est pire apprentissage qui ne se paie, et c était vers le milieu de l'été seulement que les profits du métier lui avaient procuré les moyens de vivre en garni, indépendant.

Quel métier ? questionna Savinien.

Evasivement, Merle répondit :

— La musique, parbleu 1

Tu as un guide,., naturellement ?

Mieux que cela: une... associée. Voilà ce que

la mère ne me pardonne pas. Elle s'imaginait que, personne ne la remplaçant, je lui reviendrais. Ça la vexe de me savoir en ménage — à la colle. Depms trois mois, elle boude. Mais paraît qu'elle est quelquefois parmi le trèpe, quand je chante ou que je joue du violon. Dame ! elle en est privée, la vieille, de ces petits airs avec lesquels il m'était si facile de l'embobiner. Lui en ai-je carotté de ces deux ronds, dans la loge, lorsque le père était absent I « La mère, je vais te gratter : Connais-tu le pays... Maia j'ai besoin d'une pièce de dix centimes, pour assourdir le son. » Je poussais la romance et je gardais les deux rotins pour prendre un jus. Jamais elle n'a résisté à Mignon. Le vieux, lui, a changé de tactique ; il ■essaie maintenant de me chasser du quartier. Il a intéressé des voisins à son sort, les excite contre moi, leur raconte qu'il s'est sacrifié pour m' élever. On le conduit partout où je chante et on me le lâche

dans les jambes. Je parierais qu'il me fait jeter de la grille. Il faudrait me débarrasser de lui, comprends-tu?

— Ne penses-tu pas que par l'intermédiaire de Bruzel ?...

— Bruzel ? Tu as raison. Bruzel 1 Gomment n'ai-je pas songé à lui plus tôt ! s'écria Merle;

Et sans que son interlocuteur, ébahi de la saute, devinât ses intentions :

— Met-il toujours en vers, en chansons, sa pommade la rose ?

— Mais... oui, je crois...

— Bath 1 Nous ferons d'une pierre deux coups. Je cherche justement des vers à musiquer. Décide Bruzel à me donner les siens... n'importe quoi. J'aime mieux la romance. La romance sur un mouvement de valse, c'est victoires et conquêtes ! Mais voudra-t-il être le paroher qui me manque ?

— Probablement... si rien de compromettant n'en résulte pour lui.

— Ah !... oui...

L'observation douchait Merle. Il hésita une minute, puis, rondement, lâchant le mot :

— Pourquoi, en somme, la rue n'aurait- elle pas ses compositeurs, comme le théâtre et le café-concert ? Elle les a. Ses éditeurs aussi. La chanson qu'ils m'achètent aujourd'hui vingt francs, ils me la paieront quatrevingts, cent francs, quand je leur aurai apporté : le Refrain de Ninon^ V Amour au fond des hois, Petit pinson^ Elle est partie^ les Blés d'Or... un succès populaire, enfin.

— Alors, tu composes ? dit Savinien, goguenard. Merle, blessé, réphqua :

— Et mon accessit ? Je ne suis pas, d'ailleurs, une exception dans la petite banque. J'ai déjà fait éditer: Omre ton cœur^ mignonne et : Ta lèvre en fleur...', qui sont redemandées... J'ai plusieurs cordes à mon ara,, voilà tout.

— Quelles sont les autres ?

— Instrumentiste et professeur.

— Professeur... de quoi ?

De chant. Les éditeurs tiennent bien à la disposition des goualeurs, un pianiste chargé de leur seriner la nouveauté. Mais ils sont trop ; on n'est pas chez soi ; le monsieur a ses têtes, ses lubies... Bref, les chanteurs et les musiciens ambulants se réunissent plus volontiers chez certains mastroquets qui nous prêtent leur arrière-boutique pour répéter, nous aboucher, former les équipes. Il y a, sur la rive gauche, un marchand de tabac de la rue de la Gaîté ; sur la rive droite, le bar de la Guadeloupe et Lorgerot, rue du Temple ; ici, enfin, rue Bisson, la maison Doudou, à la fois un lieu de rendez-vous et une piolle pour une douzaine de lascars. Ceux-là peuvent, à la rigueur,, se passer de mes leçons. Mais j'ai tous les assassins delà barrière de Montreuil, de Bagnolet, des Lilas, de Charonne, de Ménilmontant et de Belleville.

— Les assassins ?

— Oui... oh ! pas dangereux. C'est le sobriquet des^ ambulants qui égorgent, massacrent, achèvent la romance écorchée par les « pousse-mou » de la ^ rue. J'apprends la nouveauté aux assassins à qui je la joue et la rejoue sur mon harmoni flûte, et j'arrive à faire d'eux des écorcheurs passables.

— Et... ils te rémunèrent ?

— T'es bête. J'ai mon plan. T'entendras parler de moi. Le métier est déprécié parce qu'on ne sait pas se défendre ni s'organiser. Il s'agit d'obtenir de la Préfecture qu'elle renouvelle le privilège dont jouissaient, autrefois, les chanteurs et les musiciens ambulants. IlQ quart d'œil n'accorde le condé simple, la tolérance verbale, qu'aux fêtes foraines de l'ancienne banlieue. La permission, c'est vrai qu'on la prend à la semelle de ses souhers, mais on risque alors d'être traîné devant le quart, qui confisque instrument et chan-

sons et ne les restitue à leur propriétaire que contre un certificat de domicile. Faut-il donc, pour diminuer les chances qu'on a d'être poissé, se résoudre à partager la recette avec un gâfe dont tout le turbin consiste à crier : 22 / lorsque les collégiens approchent ? Avoue que c'est humiliant de plier bagage et de caleter comme des bonneteurs, quand on a cinquante personnes autour de soi... Moi je dis qu'on n'a pas le droit de refuser ^ au public ce plaisir-là. C'est alors que l'idée m'est venue de nous grouper^ en syndicat professionnel, de solliciter l'appui du Conseil municipal et, par lui, de regagner les faveurs permanentes de la Mouche, qui nous persécute. Hein ! quel chouette rôle pour un aveugle I

— Oui, mais ne crains-tu pas, objecta doucement Savinien, que votre revendication ne soit regardée comme un encouragement à... la mendicité déguisée ?

Dans la verte réplique de Merle, trembla une dignité froissée.

— Il y a chanteurs et chanteurs. Nous confonds-tu par hasard avec les camelots, pieds de biche, arcasineurs, faux estropiats et mères de famille en location? Les pilons^ des souteneurs disponibles pour la plupart, on sait ce qu'ils vendent : des placards scandaleux ou bien cinquante chansons, adroites parodies, contrefaçons des succès du jour. Quant aux mendiants qui font la balade, parcourent une rue d'un bout à l'autre, à petits pas, sans arrêts, ils en sont encore aux romances de leur berceau : « Je sens qu'elle doit être belle... Mon âme à Dieu, mon cœur à toi... Viens dans un songe, ô mon bel ange... L'enfant perdu que sa mère abandonne », tout le répertoire classique de la mendicité qui a ses abonnés, ses jours, son maximum... Nous n'avons rien de commun avec ces espèces. Tu parles de pousse-mou !... Les véritables posticheurs sont presque tous d'anciens

ouvriers que leur métier ne nourrissait plus, des gens accablés par le chômage, une maladie, la guigne, la difficulté à Paris, quand on a perdu une place, d'en trouver une autre. On a vanté, en famille ou bien aux retours d'enterrements, la qualité de leur creux. Ils se résignent à l'exploiter. C'est une erreur de croire qu'ils ont tâté du café-concert avant de culbuter dans la rue. Elle les a de première main et ne les lâche plus. Tant que les suées, le froid, les impasses à bronchites, l'hôpital, l'alcool, leur laissent un filet de voix, ils chantent. Au fond, pas méchants. Quelques uns sont mariés, élèvent des gosses... Ah 1 par exemple, pour un entonnoir sous le nez, ils en ont un 1

— Y a-t-il beaucoup d'aveugles dans la... corporation ? dit Savinien.

— Non, une denoi-douzaine, des ménages. La femme chante, l'homme l'accompagne. Ils ont l'oreille du pubhc — et c'est compréhensible. Les équipes, généralement composées d'un chanteur, d'un violoniste et d'un guitareux ou d'un gratteur de coquille, ces équipes, formées et disloquées au caprice de chacun, n'offrent pas à l'amateur les avantages que lui garantit la stabilité... relative d'un couple. Il y a en outre, à ma connaissance tout au moins, trois aveugles qui tirent une incontestable supériorité des études musicales qu'ils firent naguère à l'Institution. On les remarque d'autant plus que les équipes à la hauteur sont rares sur le pavé de Paris... à peine vingt, représentant environ soixante chanteurs et instrumentistes. Voilà ceux qu'il faudrait syndiquer, en leur adjoignant les musiciens du petit carreau... une autre catégorie que tu as pratiquée.

— Oh î si peu, dit sèchement Savinien, sans tendresse pour un souvenir qui les solidarisait.

Merle s'était levé.

— Descendons, proposa-t-il, nous causerons aussi

bien en bas qu'ici et tu ne t'en iras pas convaincu que tu sors de chez des mendigos.

Dans l'escalier où le précédèrent Savinien et son guida, il s'arrêta un instant pour ébranler du poing des portes.

— Hé ! là... Jambonneau ! le Curé ! Bobèche ! Pauîus !... Y a pus d'amour ?

Mais seule répondit, à travers les ais vermoulus, la fétidité des chambrées à la caserne.

— -C'est lundi, exphqua Merle, la journée d'hier les a esquintés ; ils rapphqueront tout à l'heure.

Et comme ils entraient dans le débit : « Le Conservatoire des ambulants ! d annonça-t-il, avec une comique emphase.

— Ah ! c'est ici... dit Savinien, dont l'odorat s'offusquait d'un mélange de friture, de vinasse et de tabac.

Déjà des purotins étaient là... Ceux qui ne maniaient pas des cartes si grasses qu'ils semblaient battre et distribuer des feuilles d'artichaut cuit, cenx-là entourèrent Merle.

— Y a-t-il dn nouveau pour la rue ? fit une vaix tumultueuse comme la pluie dans un tuyau engorgé.

— Oui, j'ai pour vous une Marche tonkinoise... Un moment, hein !... dit l'aveugle. Qu'est-ce que tu bois?

— Quelque chose de doux, répondit Savinien.

— Un panaché ? C'est du café au lait. Absinthe et panaché !... commanda Merle.

Pendant qu'on les servait :

— Ainsi, vous avez bien travaillé, hier ? reprit Dieuleveult.

— Oui, mais septembre c'est pour les posticheuTS la fin des belles recettes. Nous allons aborder là mauvaise saison, et elle dure jusqu'à la foire au pain d'épices. D'avril à octobre, en revanche, le dimanche, aux fêtes des environs de Paris, une équipe peut écouler trois cents chansons. Mais on ne récolte pas

une trentaine de francs sans se la fouler. Même, le chanteur y crèverait si les musiciens, après chaque couplet, ne jouaient pas l'air une ou deux fois. En semaine, le soir, à l'heure des sorties d'ateliers, la rue est bonne aussi. Il y a boulevard Voltaire, rue de Rivoli et faubourg Saint-Antoine des endroits de rapport, malgré les flics.

— Et l'hiver ? interrogea Savinien

— Ah l l'hiver, chacun pour soi. Adieu postiches ! C'est alors qu'un sérieux apprentissage du métier est indispensable. Connaître sur le bout du doigt les cours de Paris où chanter est encore permis; savoir bien composer son itinéraire, ses tournées et son répertoire : tout est là. De l'exactitude, de la régularité, un jour et une heure invariables, toutes les semaines, voilà d'abord ce qu'exigent les atehers, les fabriques, les magasins auxquels nous nous adressons surtout. Mais il ne suffît pas de mettre un intervalle raisonnable entre les visites ; il faut encore éviter la satiété, deviner le moment où la chanson, fredonnée par tout le monde, s'est usée aux lèvres. Dans mon projet de syndicat que défendront, je l'espère bien, les conseillers municipaux du parti ouvrier, j'insiste sur un point, pour obtenir l'entrée libre des cours : nous y sommes attendus, estimés, aimés. Nous facilitons les besognes, nous en rompons la monotonie ; nous en allégeons le fardeau. Nous sommes le mécanicien du train des amours « qui roulait, roulait toujours » ; le gondoher qui ne s'arrête pas « sous le pont des soupirs », l'entré' preneur d'excursions économiques et rapides.

— Et vous gagnez, à ce métier ?

— De deux à quatre francs, la croustille tout juste. Le matin donc, on secoue la baronne, on fait des quarantes, quelques-unes, les meilleures, celles où Leurs Seigneuries les pipelets veulent bien encore de nous, moyennant pourboire, car on verra bien-

tôt les cours aux enchères... De onze heures à une heure de Taprès-midi et de six à neuf, le soir, on fait ■ le tapis\ petits restaurants, gargotes, crémeries, bistros-traiteurs... J'en cultive un, productif, boulevard- Voltaire, où déjeunent et dînent les gueules noires- Maintenant, quand on a ramassé une pelle sur toute la ligiuri, reste la ressource des intérieurs, cafés, brasseries, gros numéros... de dix heures à minuit.

— Mais il n*est plus question du commerce des chansoii?, observa intentionnellement Savinien. Il faut tendre h chapeau, essuyer des refus...

— .Je ne sais pas ; mon cas est un peu différent. L'hiver, je remise mon harmonium, trop encombrant, et pour ménager ma chanteuse, dont la voix assez frêle casserait vite dans les qiiaranteSj je ne fais,, avec mon violon, que le tapis, les intérieurs. Et c'est elle qui a la corvée de quêter.

— Eli ! ben, c' déjeuner, c'est-y pour demain ? La voix, jeune mais exténuée par des postiches-

meurtrières, Dieuleveult la reconnut. Il en avait encore la tête fendue. Aussi fut-il étonné d'un changement de ton indiquant chez Merle, qui le supportait (la sa maîtresse, l'inhabileté ou l'hésitation à profiter de la victoire.

— Prends quelque chose avec nous, dit-il, conciliant.

Elle ï'assit à côté de Savinien qui la présuma sommairement vêtue d'une chemise, d'une camisole et d'un jupon, tant, à travers la toile, son corps à l'aise iH'oquait les boulangeries que dénonce, la nuit^ l'odeur du pain chaud.

Merle, cependant, se résumait :

— Tu n'as rien oublié. Instruis-moi des formalités à remplir pour faire admettre les vieux aux Quinze- Vingt.:4 — avec ou sans protections. Et puis les vers de Bnizel, hein?... ce qu'il voudra... des machines oà

XES EMMURÉS

il y ait des fleurs, des oiseaux, les vins de France,,. La vogue est aux oiseaux. On les approprie à to-Qt, au ba|>tême, au mariage, ^ux vingt-huit jours, à la revanche.., n'importe quel mastic. Le lundi matin, tu es sûr de me rencontrer ici. J'y suis aussi de deux à cinq heures, sauf le dimanche. Mais si tu ne peux venir, écris-moi ; j'irai chez toi.

Il ^'était penché vers son ami, lui parlait dans la figure...

Où donc Savinien avait-il déjà respiré cette essence d'absinthe? Eh ! mais — plus douce, certes, et d'une qualité supérieure — aux épaisses moustaches du bon Lourdelin.

Le lendemain, dans la matinée, Dienleveult alla trouver Bruzel à l'Institution.

Celui-ci habitait une petite cellule du deuxième étage, sommairement garnie d'un placard, d'une table et de deux chaises. Une fenêtre à baie étroite et basse l'aérait à peine. Deux aveugles n'y pouvaient bouger sans se heurter l'un contre l'autre.

L'aspirant professeur s'habillait ; Savinien s'immobilisa en un coin, dit sa visite à Merle et le premier souhait de leur ancien condisciple.

— Je ne suis pas du tout au courant de l'organtsation des Quinze- Vingt s, observa Bruzel, mais il y a ici quelqu'un qui nous renseignera sûrement.

— Gilquin, n'est-ce pas ?

M. Gilquin, parfaitement. Il a été le professeur d'orgue de Merle et le tien c'est un excellent et •dign^ homme à qui nous ne nous adresserons pas en vain. Je crois me rappeler au surplus qu'il est lié avec r économe des Quinze- Vingts.

La réponse était prévue. Brunei jurait incessaiBïnent sur la parole de ce maître, le citait, le consultait sur les grands typhlophiles, les Dufau, les Guadet, qua, seul parmi le personnel enseignant, il avait approchés. Le jeune moniteur se jugeait, d'ailleurs, large-

ment récompensé de sa dévotion par l'intérêt que lui portait Gilquin, les conseils qu'il recevait de lui et

— faveur plus rare, — par l'autorisation de pénétrer de temps en temps dans son intimité, sévèrement défendue.

Bruzel, lorsqu'il sortait de cette maison, ne tarissait point. Et Savinien savait, pour les lui avoir souvent entendu détailler, les charmes de l'intérieur paisible qu'animaient une fille unique, enlumineuse pour un éditeur d'images religieuses, et une femme exquise, partageant ses soins entre l'aveugle et le ménage.

— Au fait, mieux vaut en finir tout de suite. Es-tu libre ce soir ? proposa tout à coup Bruzel. Nous irions ensemble rue de Sèvres.

— Ne crains-tu pas que nous ne soyons indiscrets ? objecta Savinien. La démarche n'est pas tellement urgente...

Mais l'autre insistait... pour Merle..., bien que son empressement parût intéressé.

— Eh bien, soit, dit Dieuleveult. Maintenant, je dois te présenter, toujours au nom de notre ancien camarade, une seconde requête... dont l'objet te concerne. Ne «herche pas. Il ambitionne de mettre tes vers en musique et d'interpréter lui-même, coram pO' pulo, les fruits de votre collaboration.

— Ah ! non, s'écria Bruzel. Merci bien. Je ne me sens pas d'humeur à encourager le genre mixte de mendicité auquel s'adonne Merle. Mon opinion, sur ce point, n'a pas varié. Je ne conçois pour les aveugles que deux attitudes extrêmes : l'une militante

— et c'est la nôtre ; l'autre passive — et c'est celle d'une catégorie de marmiteux, dans laquelle ne rentre pas Merle. Pour les disgraciés de la nature, en effet, la mendicité peut être, à la fois, ime forme de protestation contre l'inertie des pouvoirs pubHcs et la manifestation d'une idée de représailles latente au fond

de maints infirmes. « La société doit subsistance aux citoyens malheureux, soit en les occupant, soit en leur assurant les moyens d'exister s'il sont hors d'état de travailler. C'est une dette sacrée », décrète la Constitution de 1791. Nombreux sont les mendiants qui s'y tiennent aujourd'hui. Le principe s'épure. L'individu qui cachait sa courte honte sous les fallacieux dehors d'un insignifiant commerce, crayons, papier à lettres, cure-dents, anneaux de sûreté, etc.. ou d'une cauteleuse musique, accordéon, clarinette, guitare, cet individu disparaît. L'aveugle ne consent plus que rarement à se suspendre au cou l'enseigne de compassion, l'écriteau d'identité. Il renie ses pères, rêve de progrès, conspue la routine et, de débiteur suppliant, se mue en créancier impérieux. L'école du caniche est finie. L'aveugle se présente dépoétisé. L'avenir de la mendicité est là et non dans les mensonges auxquels s'ingénie et s'attarde le soi-disant novateur Merle. La vérité, c'est qu'il en est encore à l'hypocrisie, aux excuses, à la contrebande. Eh bien I non... Je ne comprends l'aumône que si elle revêt le caractère essentiel de la chose due, de l'impôt sur la validité, la santé, comme il y a l'impôt sur la richesse- La Cour des Miracles moderne, c'est une fédération des infirmités, réclamant, sans accessoires, décor, ni formules d'apitoiement, dans la plénitude du droit, une indemnité pour les sens expropriés, les dégâts physiques irréparables...

Et quittant l'ironie pour le rire franc : — C'est égal, acheva Bruzel, je doute que l'on inscrive à l'avenir, sur les programmes scolaires, la destination assez inattendue donnée par Merle à notre enseignement. Il serait plaisant qu'on attribuât à l'Institution l'honneur d'avoir substitué au joueur de clarinette contemporain de la Grâce de Dieu^ le professeur de romances pour classes laborieuses et le chansonnier populaire syndiqué !

IMS EMMURÉS

Sexagénaire, les cheveux encore drus soigneusement partagés par une raie sur le côté, la barbe coulant des joues jusqu'au menton où les deux rivières confluaient, les paupières voilant les décombres de l'œil, Gilquin inclinait légèrement à droite une belle tête 'dont la méditation et l'austérité figeaient l'expression. Il évoquait alors une de ces fières et rigides figures de vieux huguenots par le marbre comniémorées : tel le Gaspard de Goligny dont se décore l'Oratoire. .4.

De commerce restreint, sur un pomt surtout l'homme se montrait rétif. Il n'admettait pas que la cécité pût avoir une influence néfaste sur le développement intellectuel des individus ni sur leur condition sociale. Il ne reconnaissait aux clairvoyants aucun des avantages qu'on se plaît à leur accorder sur l'aveugle. Et quand il disait : maladroit comme un clairvoyant, c'était, dans sa bouche, une conviction dont ses élèves, en la partageant, conservaient eux- ^ mêmes la tradition, avec moins d:espièglerie que de crédulité.

Gilquin, d'ailleurs, généralisant volontiers son \ aventure personnelle, soutenait que la privation de la vue est un bien, en ce sens qu'elle permet à l'aveugle d'aspirer à des emplois auxquels ne le prédestinait pas, le plus souvent, la médiocrité de son origine-

— Ainsi, moi, fils d'ouvriers, sais-je à quel mgrat labeur d'usine, de fabrique, d'atelier, je serais aujourd'hui condamné, sans cette bénédiction ^ du ciel que vous appelez une infirmité ? Oublierais-je

que je lui dois mon lot en ce monde : le professorat paisible et la noble fréquentation des orgues à mon église ?

Mon église ! Il y avait dans le possessif l'affirmation d'im réel droit de propriété, à la fois mérité par trente ans de service à Saint-Etienne-du-Mont et par la persévérance des aveugles qui, depuis plus d'un demisiècle, y touchent l'orgue. Il était là et dans la cécité comme dans ses éléments.

Si Gilquin, en ses propos, n'étendait pas à la vie domestique les privilèges d'état que lui conférait la cécité, l'aveu d'analogues prérogatives était implicitement contenu dans la souveraine quiétude où le laissait tout ce qui était étranger à sa carrière. Peutêtre eût -on souhaité envers l'admirable femme qui lui épargnait des préoccupations vulgaires, une gratitude plus démonstrative, un plus fréquent hommage à ses qualités. Certes, le cas qu'il en faisait était congrûment indiqué par une affection égale et des comportements exemplaires. Il semblait cependant que M°^^ Gilquin eût mérité une confiance plus ouverte et plus tendre. Mais son abnégation et les témoignages quasi maternels de sa sollicitude, avaient fortifié l'aveugle dans cet égoïsme qui est le propre de l'homme entouré de prévenances.

Il croyait fermement que, parallèle au rôle du guide dans la rue, la fonction de l'épouse dans la maison est de manœuvrer à travers les obstacles sans en révéler la présence, et d'apporter au dévouement la discrétion qu'il faut pour en doubler le prix.

Habillé, adulé, choyé, conduit par la compagne qu'il s'était choisie, et par la fille unique dont le concours se formait à bonne école, Gilquin avait tout ignoré de la vie matérielle et de ses exigences.

Jadis, aux débuts difficiles du ménage, rien n'avait transpiré des tracas de la dette, des expédients de l'économie et des abois de la pauvreté, grâce aux

mensonges et à l'inaltérable enjouement de la chère ^créature qui amortissait les coups.

— Arriverons- nous ^e mois-ci ?

— Oui, mon ami, ne te tourmente pas.

Et le légitima orgueil de la femme s'immolait à la présomptueuse certitude qu'avait le mari de subvenir amplement aux besoins des siens.

Si empressés étaient les guides, si nivelée Texifltence, qu'il en avait parcouru pour le moins les trois quarts sans accidents d'au-cune sorte.

Dieuleveult et Bruzsl, lorsqu'ils sonnèrent rue de Sèvres, furent reçus par M^® Gilquin, dont la bienvenue interrompit aussitôt l'effusion d'une pièce pour harmonium, de Franck.

— Mais non, vous ne le dérangez pas ; entrez donc .

Et consignant leur guide dans l'antichambre, elle annonça les visiteurs :

— M. Brazel et un de ses amis, père.

Ils allaient franchir le s auil de la pièce où se tenait le musicien ; un cri les arrêta, suivi de réprimande bénigne à l'adresse de l'introductrice.

— Voyons, maman ! A quel désastre m'exposes-tu... avec la complicité innocente de ces messieurs !.,.

]\/[me Gilquin confessait son imprudence :

— C'est vrai, je ne pensais plus... Figurez-vous que les meubles, le parquet, sont couverts de gravures encollées que Félicie ne peut encadrer d'un filet d'or tant qu'elles n'ont pas fini de sécher. Alors, il s'agit de débarrasser deux chaises et devons ouvrir un passage jusque-là.

Ce fut la jeune fille elle-même qui le fraya, puis :

— Maintenant vous êtes bloqués ; défense de bouger, dit-elle en riant, après que furent installés les aveugles sur les sièges qu'elle leur avait préparés.

— Le filet est -il aussi interdit ? demanda Bruzel,

muni, à l'accotituraée, de son moule et de sa navette.

— J'autorise le filet, j'ai mes raisons pour cela : il m'est destiné... ; mais surtout n'allongez pas les jambes ; vous piétineriez mes images.

Et, changeant de ton en même temps que d'interlocuteur, Félicie ajouta :

— Il faut nous excuser, monsieur ; si nou3 vous avions attendus...

— C'est nous qui vous demandons pardon, mademoiselle.

— Je suis seul responsable, renchérit généreusement Bruzel. En dehors des motifs partieuhers de notre visite, j'ai présumé qu'il serait agréable à M. Gilquin de causer avec un de ses anciens, de ses meilleurs élèves, et j'ai pris sur moi de le lai amener.

— Vous avez bien fait ; j'ai le plus grand plaisir à retrouver... Dieuleveult, dit le professeur, sans hésitation.

Nul ne s'étonna, tant est commun l'événement, d'une fidélité de mémoire permettant au vieillard de nommer, sur quelques mots prononcés par elle, une personne qu'il avait perdu d'ouïe depuis trois ans.

Gilquin continua :

— Vous êtes sorti de l'Institution en... 1880, avec un accessit d'orgue, n'est-ce pas ? Votre famille habite la province, mais les débouchés y étant rares, vous avez cru que Paris vous en offrirait de plus sérieux. Je sais, je sais.. . Nous possédons votre dossier à la Société de placement... Bruzel me parle quelquefois de vous ; c'est avec intérêt que je vous suis. Dès qu'un buffet d'orgue sera vacant, je m'emploierai pour vous. Mais, présentement, à quoi puis- je vous être utile ?

— Nous désirerions, répondit Bruzel, être renseignés sur la filière administrative par laquelles dort passer certaine requête, et vous prier éventuellement de nous aider à la transmettre. Je ne jurerais pas que

des mœurs irréprochables recommandent le sujet dont nous voulons vou> entretenir. Mais les causes principales de sa dégradation nous sont connues et c'est l'occasion de les supprimer qui nous décide à intervenir.

— En faveur de qui donc. .. ce préambule ? interrogea Gilquin, d'un ton compassé.

— En faveur de Merle.

— Il n'y a rien à faire pour lui, dit sévèrement l'organiste, et puisque vous désirez mon avis, n'entreprenez pas un relèvement impossible. Membre de la Société déplacement et de secours, j'ai voté, l'année dernière, l'exclusion de ce malheureux. Je n'en ai point de repentir . La rue l'a pris, qu'elle le garde. Notre mission est de protéger, de réconforter, ceux que la vie maltraite. Nous n'avons souci désormais de quiconque s'évade, par un suicide moral, de la sphère d'épreuves où notre charité se confine ; de quiconque n'espère pas exclusivement son salut, du triple airain dont notre enseignement Ta cuirassé.

— A-t-on réellement épuisé tous les moyens, aussi bien pour empêcher Merle de tomber dans la mendicité, que pour l'en retirer ? observa timidement Savinien.

— A quoi bon? Vous ne l'en retirerez pas. Il fut toujours marqué pour moi d'un signe de déchéance. C'est un de ces aveugles qui contribuent à nous déshonorer en accréditant la légende d'incapacité derrière laquelle s*embusque la pitié suspecte des clairvoyants.

Bruzel insista :

— Le rebuter, n'est-ce pas, d'autre part, laisser à son avilissement un prétexte qu'il ne manquera pas d'invoquer ? Né au bord du ruisseau, il y a, en quelque sorte, puisé cette vocation que vous avez contrariée. Et c'est pourtant dans la boue dont on l'avait nettoyé, qu'on le replonge.

— Accordez à Merle les circonstances atténuantes ? implora Savinien à son tour.

— Non, déclara sèchement Gilquin. J'admets qu'une promiscuité détestable et les menées d'une famille hostile, aient accéléré sa chute, mais, en vérité, l'esprit du mal a toujours hanté cet enfant. Quand venait son tour de toucher le grand orgue, pendant l'office du dimanche, vous savez de quelles réminiscences honteuses s'entachaient ses improvisations. Vous vous rappelez qu'il recourait, pour m'en dissimuler la provenance ou désarmer ma réprobation, à de savants artifices de contrepoint et de fugue, comme si la satisfaction du professeur pouvait prévaloir contre l'indignation du croyant offensé ! Car le drôle était merveilleusement doué, bon harmoniste et enclin à cette virtuosité propice aux égarements. Ah ! j'ai souvent réfléchi sur l'ironie de ces talents auxquels la Foi n'a point de part ; j'ai souvent déploré les progrès d'un élève, la trompeuse fertilité du champ que possède l'ivraie. Aussi, des deux chrétiens également fervents qui sont en moi, si l'un est tenté de procurer assistance à son semblable en détresse, l'autre exulte d'un scandale éloignant pour toujours de la maison de Dieu, le mauvais serviteur qui l'eût souillée. Connaissant Merle, je ne lui tiens compte que de sa sincérité. Sans doute, il serait arrivé, avec un peu d'hypocrisie, à grossir le nombre de ces mécréants, logés, comme des poux de bois, dans le buffet de nos grandes orgues. Sachons gré à sa rupture éclatante de lui avoir épargné cette suprême profanation et Dieu fasse que beaucoup d'imitateurs nous rendent plus facile la restauration de la musique religieuse et du chant grégorien. Que sont-elles devenues, en effet, ces deux mères branches de l'office divin,aux mains néghgentes du clergé à qui en incombe la conservation ? Tantôt, il le? juge trop gourmandes et les élague ; tantôt il permet que d'absurdes jardi-

niers les taillent en berceaux de guinguettes, en Ramponneaux suspendus où l'on débite l'air à boire et la valse à deux temps .

Sous les mains de l'aveugle, lançant l'anathème, Félicie s'était glissée, ramassait, pour les sauver de l'éparpillement et des froissures, les petites images que menaçaient les gestes de son père. Les doigts du vieillard, quand son bras retomba, s'emmêlèrent aux cheveux de la jeune fille. Mais il n'y prit garde et se remit à discourir, tandis qu'elle secouait doucement la tête, pour se dégager.

— Ce qu'on entend dans nos paroisses, ce sont les grandes orgues de barbarie. Jamais l'observation de Meyerbeer ne se justifia mieux : « La musique religieuse d'à présent ne se distingue de la musique de théâtre que parce qu'elle s'exécute à l'égUse. >> Et comment y révérerait- on encore les œuvres des vieux auteurs, lorsque le profane même qui les a supplantées est sujet aussi aux versatilités de la mode ? On ne joue plus à l'Offertoire, comme il y a trente ans, l'ouverture de la Dame Blanche ou quelque négociable marqueterie des opéras d'Auber ; mais la bénédiction nuptiale d'une demoiselle remarquée dans les opérettes, comporte un hachis de leurs rogatons, et, pour se conformer à une coutume qu'on ose dire pieuse, les orgues lentes vannent des airs de ballet, si c'en est le compositeur dont on célèbre les obsèques 1 Car ceci est à noter : si la grand'messe du dimanche s'ennoblit assez fréquemment d'harmonies séantes, en revanche, les fêtes de la liturgie et toute cérémonie extraordinaire, laissent l'église en proie à la smionie des brelandiniers. Alors clabaudent le Sâr Gounod, l'oiseux Dubois et l'homme à la cavatine, ce Rossini dont les ariettes caracolent jusqu'en son Stabat acclamé!

— Donne tes mains, père... ; je n'aurai pas le temps demain matin, interrompit M^^^ Gilquin en s' asseyant auprès de son mari.

Il lui abandonna sa main droite, d'abord, et, pendant qu'elle en faisait les ongles, en attendant, parfois, patiemment, les ciseaux levés, le retour des doigts échappés dans le feu du réquisitoire, le vieillard reprenait :

— Ce n'est donc point parmi les mendiants desuccès, les fabricants d'ariettes et de fandangos, que nous rencontrerons les étançons de la grande musique religieuse. Quant à continuer les vieux maîtres, qui donc en serait capable maintenant ? Quel homme animé d'un génie vraiment chrétien peut, en de telsjours de mercantilisme et d'opprobre, présenter ua casier spirituel que ne salit aucune inspiration infamante ? Quel pèlerin promenant, par les voies du salut, la pensée magnifique et le ferme espoir des Palestrina, des Vittoria et des Bach, oserait encore,, comme ce dernier, dévouer ses œuvres à la seule gloire de Dieu, ou, comme Haydn, ôter du clavier des mains soudainement arides, pour demander à son rosaire de réveiller la source des pures émotions ? Quel juste enfin, pliant son existence à la missiou assumée, pousse aujourd'hui le détachement du mondeaussi loin qu'allait l'austérité des organistes et desmaîtres de chapelle d'autrefois ? Ceux-ci ignoraient les plaisirs, n'acceptaient jamais de repas hors de chez eux et passaient dans le recueillement et l'étude les heures que n'absorbaient pas l'église et le professorat. Je ne vois guère en notre temps, hélas ï qu'un exemple de cette science et de vertus approchantes. Celui qui le propose est connu de vous ; il examine chaque année, à l'Institution, les divisionssupérieures de musique...

— César Franck 1 s'écrièrent ensemble Bruzel et Savinien

— César Franck, oui, l'organiste de Sainte-Glotilde^ le père Franck, disent ses élèves, au Conservatoire, avec une familiarité moins pétrie d'irrévérence que

1^6 JLES EMMURÉS '

d'admiration filiale. Son histoire... il n'en a pas; ses œuvres... vous ne pouvez avoir souvenance que du Partis angelicus, de deux Offertoires, de quelques motets pour harmonium et de trois grandes pièces d'orgue, outre la Messe à l'exécution de laquelle vous avez naguère contribué ; car les concerts dominicaux où l'on vous conduisait, afin de compléter votre éducation musicale, attendent vraisemblablement que Franck soit mort pour le découvrir, s'en disputer l'adjudication et lui tresser une couronne d'épines, avec les fragments de ses oratorios tronçonnés (1).

« Je puis m' enorgueillir, moi, d'une précieuse initiation à ces chefs-d'œuvre que la marée des enthousiasmes n'a pas encore atteints. Maintes fois, à l'issue de vos concours, j'ai obtenu de cet homme simple et bon, de ce subjugueur d'âmes hautes, qu'il déployât, devant son serviteur, les splendeurs uniques de Rédemption et de ces Béatitudes qui firent que la lumière n'est plus pour moi une énigme. J'ai entendu le cri de la terre soulevée d'angoisse et gercée de misère, et dans le puits universel au fond duquel l'eau croupie des larmes rappelle à l'homme, en le détrempant, son origine limoneuse, j'ai vu, oui, j'ai vu descendre et remonter des théories de séraphins emportant vers la margelle céleste les pantelantes créatures avides de consolation !

« Mais Franck n'est pas seulement, par ces temps mous, l'incomparable vase ayant la fraîcheur et la capacité qui conviennent aux exhortations sublimes du Christ : Heureux les pauvres I Heureux ceux qui pleurent !... Le premier aussi il recueille et fait fructifier chez nous la succession vacante de Jean-Sébastien, d'Haendel et d'Haydn; le premier il revivifie l'oratorio et, sur les ruines relevées de la fugue et du

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