Ecrit en 1893 (N. d. . a
canon, édifie enfin un style d'orgue magistral, discernable jusqu'en ses symphonies et sa musique de ckambre.
« Il semblerait, n'est-ce pas ? qu'un pays à cet égard vraiment peu gâté et ne pouvant revendiquer aucun dés noms qu'a illustrés la musique religieuse ; il semblerait, dis-je, que la France va honorer à bon titre le Maître qui lui échoit providentiellement — Franck naquit à Liège — et se montrer jalouse d'une gloire dont il institue héritière sa patrie d'adoption. Quelle erreur! .. ou quelle impatience, car peut-être doit-on inférer du soin que prend l'Angleterre de la mémoire d'Haendel, qui, lui, était Prussien, la promesse pour Franck d'une revanche posthume éclatante. Resignons-nous donc à cette expectative, puisque nous n'aimons que la musique confite, les œuvres saumurées, promenées autour du monde comme on fait voyager certains vins pour les vieillir ; puisque le même esprit du siècle, auquel Schumann reprochait de souffrir que le Dies ir8e devienne un motif burlesque cet esprit endure à présent que le Sommeil de la Vierge soit bercé, que les larmes de Marie-Magdeleine soient essuyées par cet envoyé du bureau de placement : Massenet. *
Le vieillard prononçait Massenette, afin sans doute de mieux stigmatiser la soubrette à tout faire capable de passer du service de Marie au service de Manon. — Voyons, père, ne t'agite pas ; tu dormirais mai Des mains,' des ongles qu'elle avait taillés, comme, chaque matin, elle lui lavait les pieds, M^^ Gilqmn remontait, mais par plaisir, à la barbe, aux cheveux de son mari. Debout derrière sa chaise, elle les brossait et les peignait alternativement, sans qu'il bougeât, sans qu'un muscle de son visage trahît la satisfaction ou l'agacement qu'à tout autre eût causés la trop longue caresse de ces soins minutieux. Il lui suffisait que la conversation n'en fût pas troublée. Et rien, en efîet,
n'apportait aux oreilles attentives des jeunes gens la confidence de cette toilette, sauf quand la voix du censeur leur arrivait un instant affaiblie par l'écran d'une- main diligente.
Plus lentement, apaisé un peu, il poursuivit :
— Certes, je n'ai pas la naïveté d'attendre des aveugles la Messe du pape Marcel qui purifiera le temple en en chassant les vendeurs. Je dirai mieux : — puisqu'elle existe, accrue de trésors séculaires et vénérables, c'est un fonds dont la provision nous dispense d'ambitieuses créations. Cette opinion, je le sais, n'est guère favorable aux aveugles, instigués à l'improvisation autant par la modicité de leurs économies^ de lecture et la difficulté d'en augmenter sensiblement ia somme, que par la sottise des paroisses qui pré îéreront toujours, à une fugne de Bach, un radotage mécanique, des bouts-rimés à la façon du père Lambillotte.
— Merle disait : Gambillotte, fit Bruzel.
— Pourtant, je vais plus loin. Comme il n'est pas jusqu'aux grandes œuvres de style vocal elles-mêmes qui, sitôt qu'on les exhume, ne changent nos églises en salles de concert, inéluctable m' apparaît, pour la musique religieuse ravilie et délabrée, la nécessité de se retremper dans son principe, de se rédimer des modulations et du rythme qui ont asservi son auguste impersonnalité, par un retour au chant tout nu de la liturgie. J'ai l'air de déserter la cause des aveugles qui subsistent beaucoup moins du lutrin que de l'orgue... Détrompez- vous. Le jour où le clergé embrasserait ce parti extrême, il ne tiendrait qu'aux aveugles de se rendre indispensables, car ils sont aptes entre tous à recevoir les traditions du vieux plain- chant et à les conserver.
« Ah ! c'est aujourd'hui surtout que des Conciles et des Assemblées synodales devraient protéger les reliques grégoriennes contre le vandalisme des
prêtres catholiques ! Le salut de leurs cérémonies est peut-être à ce prix. Cela vous étonne, parce que vous ne sentez pas, comme moi, dans l'atmosphère du temps, les indices d'une décomposition avancée. Les dépotoirs de la laïcisation nous débordent. C'est Pantin partout. A l'Institution, l'aumônier condescend à ce qu'on ne dise plus le BenedicUe. Bientôt, vous apprendrez que des congrégations, pour se concilier les bonnes grâces du Pouvoir, ont joué d'obséquieuses Marseillaises, sacrifiant ainsi à l'hymne étroitement national, les mélopées immémoriales, sans patrie celles-là, et qui sont comme les palpitations de la prière !
« Est-ce tout ? Non. Il vous sera donné d'assister au déménagement des grandes orgues. L'âme du texte sacré, exaltée par saint Augustin, transmigrera de la liturgie dans le Code civil. Alors, les sons dévotieux qui émurent Montaigne, à leur tour laïcisés, ne seront plus, dans les usines municipales, qu'un ronflement . de machine rotative, accompagnant la filature des mariages et des décès. Il faut être juste : pourquoi l'Eglise protesterait-elle contre cette désaffectation des orgues ? C'est son œuvre. Il vaudrait mieux qu'elle fît la part du feu et sût gré au profane de l'aider, en récupérant ses rigaudons, à reléguer dans le Salon pour Noces des mairies, les organistes en goguette, les ménétriers de l'office divin ! »
— ■ Bois cela, père, dit W^^ Gilquin en portant aux lèvres de son mari un breuvage qu'elle battait avec une petite cuiller, en attendant cette pause.
— Surtout, ne tachez pas mes images, recommanda Félicie.
Elle avait fini de délayer son or dans le godet ; sous la lampe, dont un écran de papier végétal adoucissait la clarté, elle s'apprêtait à encadrer, au tireligne, un portrait de Léon XIIL
— C'est que j'ai mes filets, comme vous avez le
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vôtre, murmura-t-elle gaiement, en s'excusant de déranger, pour glaner quelques gravures, Bruzel, occupé à multiplier les mailles, d'une navette délurée.
Mais elle s'aperçut qu'il avait, afin de faciliter sa besogne, enroulé son filet autour de sa jambe, et elle le gronda .
— Pourquoi ne pas l'attacher au pied de la table? Laissez-moi faire...
— Alors, mon cher maître, vous croyez que les aveugles...
Cette interrogation, dictée à Savinien par plus de politesse que de réelle curiosité, adula cependant Gilquin, qui repartit :
— Je crois que les aveugles sont les dépositaires par excellence des antiques mélodies du Graduel et du Véspéral. Ils se complètent l'un l'autre. Ils sont la lame et le fourreau. Il y a de secrètes analogies, une adhérence entre eux, cette sorte de penchant mutuel qui fait inséparables le lierre et les vieux murs. Ils parlent, on dirait, une langue commune, mystérieuse, pauvre de gestes, de démonstrations futiles, et leur impénétrabihté même les solidarise. C'est en nous que se réchauffe la vie glacée des psaumes et c'est d'eux que notre foi religieuse percluse, emprunte le mouvement pour s'élancer vers Dieu ! Parmi, enfin^ ce que Wagner appelle « la dégoûtante orgie des modulations modernes » , est-ce que le chant de saint Grégoire, méconnu ou méprisé, ne représente pas exactement l'aveugle au milieu des clairvoyants ? Et le symbole n'est pas qu'au fond des choses, il se retrouverait encore jusqu'en lear configuration. Félicie, corroborant mes observations, remarquait, en effet, que la notation du plain-chant est à celle de la musique profane, ce qu'est précisément l'œil mort de l'aveugle à l'œil vif du clairvoyant. N'est-ce pag, Féhcie ?
— C'est vrai, répondit la jeune fille. Une page de
plain-chant et un visage d'aveugle, produisent sur les clairvoyants, habitués aux nuances infinies des physionomies que le regard anime et des musiques prodigues de signes en usage, une impression identique de malaise, de déconcertement. Rien, dans les notes du plain-chant, carrées, en deuil, dépourvues d'élégance, closes immuablement comme un œil déformé que la paupière recouvre, rien ne rappelle le globe oculaire normal, clair et gai, des blanches et des rondes ; et les croches elles-mêmes sont des prunelles actives,' pétillantes, bien différentes de ces petits losanges pareils à de douloureuses pupilles travaillées par les pinces. Ainsi, chacune de ces écritures ne se modèlerait pas seulement sur l'esprit des compositions dont elle est l'attribut distinctif ; mais en évoquant, par surcroît, une dissemblance humaine et physique tranchée, elle prédestinerait a priori les aveugles au rôle que mon père leur assigne dans l'avenir de la liturgie.
— Rôle singulièrement élevé, résuma Gilquin. Cependant, comme l'Eglise ne reviendra pas d'emblée, j'en ai peur, au chant traditionnel dont la vétusté fait l'unique parure des offices dans les cloîtres et les monastères, je devrai m'estimer relativement heureux si ma classe est une pépinière d'organistes et de maîtres de chapelle assez pénétrés d'humilité, pour expier la virtuosité de leurs prédécesseurs en se condamnant à n'être que les régulateurs de l'ample chant primitif.
« C'est exiger beaucoup, je le sais bien, des aveugles qui me sont confiés. Schumann dit avec raison : n Pendant la jeunesse, notre cœur a des racines trop « profondes dans les biens et les souffrances terrestres. « C'est dans l'âge mûr que les rameaux montent vers «le ciel. »Mais qu'importe ? La semence est jetée, elle lèvera. Plus tard, vous vous rappellerez mes leçons. Alors, vous sanctifierez le dimanche, à l'orgue ; votre
âme reverdira chaque année dans les oasis des fêtes chrétiennes, et le Propre du Temps ne sera plus pour vous un sommaire tarifé, mais l'annonce de grandes tristesses et d'indicibles joies, inépuisables celles-là ! »
— Dix heures sont sonnées ; je suis forcée de réclamer pour votre ami un repos nécessaire, dit M°^** Gilquin. J'ai réveillé votre guide qui dormait sur une chaise, dans l'antichambre.
— En somme, réclama judicieusement Féhcie, ces^ messieurs s'en vont sans avoir obtenu de toi, père, les renseignements qu'ils désiraient. Ne peux-tu les leur fournir sans, pour cela, t'engager plus avant que tes scrupules ne t'y autorisent ?
— C'est juste, acquiesça Gilquin. Que demandezvous ?
Brièvement, Bruzel dit la situation des parents de Merle et le soulagement que procurerait à celui-ci leur admission aux Quinze- Vingts — d'ailleurs fondée.
— C'est votre avis et j'incline à le partager, exposa le vieillard, mais tout ce que je sais à cet égard, c'est qu'on n'entre aux Quinze-Vingts qu'à quarante ân& et après avoir successivement parcouru trois classes de pensionnaires externes recevant un secours annuel qui varie de cent à deux cents francs. Là s'arrêtent mes informations. Je les compléterai samedi prochain, auprès de l'économe de l'hospice. Venez donc dimanche matin à mon église ; je vous y donnerai une réponse précise.
— Eh bien ! je te retiens, toi ! s'écria Bruzel lorsqu'ils furent dehors.
— Pourquoi ?
— Quel besoin avais-tu d'éperonner le cher homme ? Ce sujet de conversation, j'en suis rebattu.
— Bah ! Remercie-moi plutôt d'avoir prolongé notre station.
— N'est-ce pas qu'on est bien là ? Les braves gens ! Madame Gilquin, méticuleuse et tendre, la
compagne rêvée... Et lui, si bon sous sa riçdité I Leur fille est bien charmante aussi, déclara Savinien, avec la sincérité d'un cœur impartial. Cette opinion resta sans éclio. Bruzel se taisait.
Soudain : , . r^-i •
— L'heure du rendez-TOus, dit-il, monsieur Ulquin ne l'a pas fixée ; mais veux-tu gagner pleinement sa confiance ? Allons entendre la messe tout entière, à la tribune de l'orgue. Je connais là-dessus son sentiment. Il nous saura gré de notre visite. ^
— Ah !... fît Dieuleveult, légèrement surpris; soit.
— Ah bien ! vous arrivez à propos, s'écria Félicie^ lorsque Bruzel et Savinien, quelques minutes avant dix heures, pénétrèrent dans la tribune du grand
orgue. , -,.
Elle était venue à leur rencontre ; elle leur expliqua l'embarras où mettait son père l'absence d un souffleur au dernier moment empêché.
— Bah I mon guide le remplacera, dit Bruzel. Mais la jeune fille objecta : , ^ Vous ne connaissez pas mon père. Sa souttlerie
est défendue aux enfants. Il ne les trouve bons à rien et prétend qu'ils ne soufflent pas d'un mouvement égal, que la manoeuvre d'une pompe convient mieux à leur vivacité, à leur étourderie. Deux hommes lui coûtent plus cher, mais l'ouvrage est préîéral)le.
— Et notre aide, croyez -vous qu'il l'agrée? demanoa Bruzel.
— Il vous répondra lui-même. Je vous garantis toutefois un accueil enthousiaste, car l'idée de racoler un auxiliaire sur la place, le bouleversait.
l84 LES EMMURÉS
Le vieil organiste, quand ses anciens élèves lui furent amenés, vérifiait avec minutie son cher ins» trument, depuis les soufflets jusqu'aux claviers et aux registres qu'il tirait et repoussait, pour assurer le fonctionnement régulier des jeux. Il acceptât l'offre des deux amis, mais alors ceux-ci se piquèrent d'émulation. A la fin, Savinien l'emporta. Et son maître tint à l'installer, ne fut heureux qu'après lui avoir infligé une courte répétition. « Pas de secousses ni d^interruption, n'est-ce pas ? Pesez graduellement et bien perpendiculairement sur les leviers... Là, c'est parfait ; je vous remercie. »
Dans l'étroit passage libre entre les balustres de la tribune et le grand buffet, un peu au-dessous du buffet séparé où sont logés, dans les anciennes orgues, les jeux du positif, Bruzel et Félicie, ayant disposé des chaises, s'assirent sans bruit, tandis que, penché sur un prie-Dieu branlant et par l'adoration usé, Gilquin se recueillait, attendait d'En-Haut les inspirations que lui versait, aux fêtes solennelles, la Prose du jour lue par sa fille avant la messe. ^ Le guide, cependant, s'était esquivé, réfugié dans l'escalier, où il déroulait à l'aise une liasse de feuilletons.
Presque aussitôt le Chœur entonnant V Introït, Gilquin fit tinter une maigre sonnette, réclama la mise en activité de la soufflerie ; puis, sous ses mains, et sous ses pieds, l'orgue parla. Il parla d'abord pour rien dire, alternant avec les versets du Kyrie et du Gloria qui lui imposaient silence, réduisaient son immixtion dans l'office à de laconiques phrases d'un nombre de mesures déterminé, à de vains élancements qu'une injonction des voix ou le son d'une clochette volontaire, réprimait,
Savinien comprenait alors la misérable inutilité de ce verbiage d'écho, destiné à rompre la monotonie du divin choral, comme si la quincaillerie de tim-
bres éclatants pouvait rehausser sa simple et naturelle beauté. Le sentiment religieux du musicien, sa science de registrateur, un emploi des jeux restreint à la modestie de son rôle, aucune de ses qualités n'empêchait que la superfétation ne fût manifeste. Aussi le clergé se laissait-il délibérément suppléer par les orgues, au graduel, kV Alléluia^ à l'Offertoire, consommant ainsi sa défection déjà présimiable quand il permet que ses gagistes soulignent les cantiques et les hynmes, préludent à la psalmodie du célébrant, répandent enfin, à travers le drame émouvant de la messe, une musique de scène qui convient au théâtre et à ses intrigues.
Mais il eut été injuste, ces réserves générales formulées, de ne pas louer la diligence de Gilquin à éviter les écueils que prodigue, dans les orgues nouvelles ou restaurées, la démence de certains facteurs.
Jamais ne bêlaient en solo, même au clavier du récit, ces registres déloyaux, ces chevrotants parodistes, ces outrecuidantes hypothèses : la voix humaine et la voix céleste. Jamais l'artifice des tremblants ou la supercherie d'une musette obtenue en amalgamant le cromorne, le bourdon et la montre, ne déshonoraient ses improvisations. Il n'arrivait pas davantage qu'une doublette intempestive, un nasard grumeleux, un cornet superlatif, fissent lever, en l'aigrissant, la pâte moelleuse des fonds. Et le vieillard préférait aux cataractes déchaînées du grand orgue, aux appels stridents de tels jeux d'anches répercutant sous les voûtes l'ululement de la sirène dans les sinistres en mer ; il préférait toujours les harmonies filtrées, les vernoicelles liquides des flûtes et des violes, les fines stalactites du salicional.
Il excellait surtout en des combinaisons, des coupages de timbres. Nul mieux que lui ne savait allier aux sons verts de la trompette ou pelure d'oignon du hautbois, les vieux crus des fonds, les bourdons au-
thentiques,le généreux prestant. Ne participaient pas, en revanche, à ses mélanges, d'épileptiques quatrepieds ^ lesquels sont îe3 trois-six de l'orgue et produisent des effets d'instrumentation analogues au bouquet qu'empruntent du furfurol et de Taldéhyde salicylique, îei simili-vins.- Chaque fois qu'il saisissait, à sa droite ou à sa gauche, un bouton de registre, on eût dit qu'il arrachait un fausset pour procéder au soutirage ; et de claires modulations coulaient à longs flots.
Ah î comme en Téooutant, on le sentait soucieux maintenir une exécution irréprochable à la hautear de cette belle parole : toucher l'orgue, c'est prier 1
Il priait, son âme priait, sa bouche priait, Bes mains, ses pieds priaient.
A l'Offertoire, d^ amples phrases mélodiques ruisselèrent sous ses doigts, croulèrent, restèrent accrochées à ia menuiserie, drapèrent la tribune, suspendant sur les fidèles, ainsi qu'à une exposition d'étoffes somptueuses, les velours épais et royaux, les satins frémissants du grand orgue.
Au Sanctus^ à leur tour les damas du récit se marièrent avec les brocarts, les lampas du positif ; et, plus tard, à VAgnus Dei, puis au prélude de la Communion, resplendirent les blancs légers, nuageux, les batistes et les organdis.
Aucun de ces manques de tact, aucune de ces oppo sitions faciles en quoi consiste l'expression, pour la plupart des organistes. La Sortie, qui est le moment que choisissent ces déménageurs pour faire rouler les orgues, comme de gros meubles, sur la tête du peuple édifié, la Sortie fut ce qu'elle devait être, traduisit sobrement la joie sainte et contenue des offices, l'action de grâces ineffable. Un dialogue de violon et de violoncelle s'enveloppait d'une vapeur de bourdons, des sons agiles s'effilaient, en ascension idéale ; et quelques-uns seulement, précipités, indignes, sem-
blaient redescendra en rebondissant des degrés de bronze.
Saviniea, abandonnant la soufflerie, étendait iebras Itour prendre, sur une chaise, le chapeau qu'il y avait placé, lorsque sa main effaroucha, en tâtonnant, deux mainsunies qui se dénouèrent aussitôt. Il dit: pardon! ne reçut pas de réponse et, passablement intrigué, suivit dans l'escalier Gilquin, auquel Bruzel adressait force compliments, d'une voix dont l'exaltation débordait trop le sujet pour ne point paraître suspecte.
Le vieux professeur, flatté, se défendit pour la forme.
Ah! je n'ai plus mes doigts d'autrefois; ils me
trahissent, m'échappent... je ne les dirige plus, hein ? fillette...
Père exagère, dit Féhcie. Peut-être sa sensibilité, naguère si délicate, n'est -elle plus aussi attentive aux moindres saillies ; oui... il a de temps en temps comme des éblouissements de toucher.,. Mais quoi d'étonnant en somme à ce que la tactiUté s'affaiblisse, de même que la vue et l'ouïe, avec l'âge ?
— Il est vrai qu'à l'oi^ue, se hâta d'ajouter le vieillard, ces défaillances sont plus rares. Nous avons si peu de secrets l'un pour l'autre !... Eh ! eh i nous ne fûmes pas toujours d'accord ; il m'a fallu le mater. J'ai l'air de plaisanter ; rien de plus exact pourtant. Que deux facteurs, comme deux luthiers, puissent donner à leurs créations respectives les mêmes dimensions, assembler les mêmes matériaux, bois, étain ou cordes, de la même manière, ^ et que ces créations, en apparence identiques, diffèrent au fond radicalement, — vous l'admettez. Il est tout aussi raisonnable d'estimer que le facteur communique ^ux instruments son caractère, son individualité, les construit,en un mot, à son image. Ces nuances, dérobées au vulgaire, frappent une oreille exercée. En ce qui concerne les orgues de mon église, j'ai su
à la longue, sans m'être aucunement ren«;eigné sur le; compte de l'homme qui les a établies, avec quel gaillard j'avais affaire... Oui... il me serait possible de déterminer sa complexion, d'après la qualité, la pré-^ dominance, des timbres assortis. Une étude patiente et mise à profit, de leur convenance et de leurs imperfections : voilà tout mon mérite.
Ils traversaient le jardin du Luxembourg. Gilquin continua :
— Alors, mon Offertoire et ma Sortie vous ont plu ? Tant mieux. Vous n'imaginez pas la peine que j'ai à persuader des prêtres qui regrettent les messes de l'Empire arrangées pour musiques militaires et supportent que l'Office s'achève sur des pas redoublés. « Toute musique n'est pas propre à louer Dieu », enseigne La Bruyère. J'ai dû livrer cet aphorisme aux méditations de mon curé, un jour qu'il disait,* « Voyons, là, vous ne leur jouerez donc jamais quelque chose d'enlevant !» — « Non, répondis-je ; vous êtes, monsieur le curé, le berger du troupeau ; je n'en suis qu'une des têtes, celle à laquelle vous attachez la clochette. Mon rôle n'est pas de distraire les fidèles, mais de les ramener vers vous lorsqu'ils s'égarent. Je ne viens pas ici comme à une leçon au cachet. J'entends la messe et, au prône, je m'abstiens d'imiter les organistes qui vont fumer une cigarette sur le trottoir, boire un bock au café ou recevoir des visites. »
— Nous avons consulté l'économe des Quinze- Vingts, au sujet de la personne qui vous intéresse,, hasarda Félicie, rappelant à son père l'engagement qu'il avait pris vis-à-vis de ses anciens élèves.
— Oui, au fait, confirma Gilquin, la note que voici contient le détail des pièces à fournir : certificats d'indigence, de bonnes vie et mœurs, de cécité complète et incurable ; extraits du rôle des contributions et du casier judiciaire, etc.. En possession de tous ces papiers. Merle vous priera de me les remettre. Je met
charge du reste. Oh î que ses parents, toutefois, ne se leurrent point d'entrer incontinent à Thospice. I Mais peut-être sera-t-il permis d'abréger leur stage de trois ans comme externes.
hes deux amis, ayant remercié le vieillard, se séparèrent de sa fîilc et de lui au coin de la rue de Sèvres. Mais jusqu'à la porte de l'Institution ensuite, ils n'échangèrent pas une parole -, et il y avait entre eux de la gêne presque. Enfin, près de se quitter : Ne ferons-nous pas ensemble quelques tours de jardin ? proposa Bruzel à son compagnon. Je ne déjeune pas enoore.,.
Et, pa'^sant son bras sous celui de Savmien, il 1 entraîna rapidement, à dessein que Je guide demeurât à l'écart. .
Ils marchèrent une minute en silence, puis l aspirant professeur se décida à ouvrir le feu, mais, en bon tacticien, sur un point étranger à l'attaque résolue.
— Iras-tu toi-même donner à Merle la réponse de M. Gilquin ? demanda-t-il.
— Non, je la lui enverrai. J'aime mieux cela.
La conversation tomba ; Savinien était sur ses gardes. Alors, sautant le pas :
— Qu'est-ce que tu as pensé, tout à l'heure, k l'éghse, lorsque tu as trouvé nos mains, à mademoiselle Féheie et à moi, l'une dans l'autre ? dit Bruzel.
Cette question, Dieuleveult l'attendait, et il se réjouissait intérieurement qu'elle lui fût posée, non par simple curiosité, mais comme un malade est heureux qu'on l'entretienne de sa maladie. Il réphqua néanmoins, avec une indifférence feinte :
— Ce que j'ai pensé ? Ma foi... rien, je te jure... Bruzel ne fut point dupe de cette défaite ; il reprit :
— C'est aussi de ma faute. Elle avait vu ton mouvement, elle voulut retirer sa main... et moi qui ne savais pas, je la retenais... Enfin, puisque notre
igo
inclination t'est révélée, il est de mon devoir de ne pas laisser d'équivoque dans ton esprit.
— Oh !... protesta Savinien.
— Eh! bien, oui, elle m'aime ; depuis ce matin, j'en suis sûr. Cette étreinte que tu as rompue était son aveu, le gage de nos fiançailles clandestines. Voilà, en effet, plus de deux mois que je me suis déclaré ; mais toujours, jusqu'ici, la présence de sa mère ou de quelque autre clairvoyant, empêchait nos intelligences. Et alors même que, son père étant seul entre nous, elle eût pu me glisser un mot d'encouragement, au moyen du Braille qui lui est familier, son honnêteté s'y refusait.
Alors, comment t'es-tu déclaré ? fit Dieuleveult,
pour s'instruire.
— En Braille, expliqua Bruzel. Elle le lit parfaitement. Elle peut s'unir à moi sans rien changer à son genre de vie. La modicité de mes ressources n'est pas non plus un obstacle à notre bonheur. C'est l'aventure de sou père et de sa mère, sans fortune quand ils se sont mariés. Toutefois, la plus élémentaire prévoyance 'm'interdit d'associer, dès maintenant, une femme à ma situation précaire. Il nous faudra attendre que ma situation s'améUore un peu. M. Gilquin aidant, lorsque mes trois années de stage seront révolues, on me nommera professeur. Je débute à huit cents francs. Ces appointements, parbleu ! ne garantissent pas à un ménage la subsistance ; mais je vais me remettre à l'orgue, au piano ; je chercherai des leçons, un emploi à l'église ; enfin, sans compter absolument sur l'ouvrage ingrat de Félicie, il est à considérer au pis aller.
— Et... ta lettre, tu l'as remise toi-même ? interrogea Savinien, que les considérations générales ne captivaient pas.
— Je l'ai retournée dans ma poche pendant un mois, sans oser ou sans pouvoir la donner. Mais, un
soir que sa mère s'était absentée et que M. Gilquin touchait rharmonium, je m'arrangeai pour qu'un petit service qu'elle me rendit, rapprochât nos mains ; je conservai la sienne, le temps de la refermer sur ma prose, puis, un doigt aux lèvres, je recommandai à Félicie le silence. Ah I je ne te souhaite pas les transes dans lesquelles j'ai vécu ensuite ! Combien de fois j'ai désespéré!... Et pourtant sa voix, entre maints interlocuteurs, semblait m'accorder la préférence. Elle m'arrivait dépouillée de cette enveloppe qu'elle a pour les indifférents, comme le brou défend les noix fraîches.
« Ah l ça, de quelle séduction parle-t-il ? pensait Savinien, à l'oreille de qui chantaient les inflexions vantées. Elles sont très ordinaires... Celles d'Annette, à la bonne heure ! »
~ Enfin, ce matin, poursuivait Brunei, nous étions assis à côté l'un de l'autre... Entre les chaises, nos mains s'abordèrent ; ses doigts que je serrai, répondirent à ma pression; et je compris, tous mes vœux étant exaucés, qu'elle choisiFsait, pour m'en avertir, l'instant où sa pudeur charmante était le mieux sauvegardée par le gant...
— Mais tu n'as chance d'être nommé professeur qu'à la fin de l'année prochaine, dit Savinien. Jusque-là ?...
— Nous continuerons de nous a^mer à l'insu de tous, si les parents de Félicie, en modifiant leur attitude à mon égard, ne me forcent à précipiter la démarche officielle. Si long que soit le délai, je m'y résigne, plutôt que de risquer un refus trop justifié par ma situation modeste.
Et, dans un cri de naïf égoïsme, Bruzel ajouta :
— J'ai tout de même un poids de moins sur la poitrine. Gendre du doyen des professeurs, les protections ne me manqueront pas. En outre, mon ami, quelle délicieuse femme fera cette jeune fille élevée
parmi les aveugles et pliée à lews habitudes paT im père exigeant I
Rue Méchain, un dimanche, sous prétexte de Goavertir Annette à Schumann, Savinien apporta la Sonate en sol mineur^ les Danses de David ^ les N odelettes et les Kreisleriana^ étudiées à mesure que Lourdelin les lui adressait transcrites en Braille. Mais la dévotion de l'aveugle se manifesta en vain.
— Je ne comprends pas la musique sans paroles,, déclara la jeune fille.
— Gomment pouvez-vous dire une chose pareille ! s'écria Savinien. Des paroles... où se pressent- elles plus éloquentes et plus nombreuses qu'en ces pages composées par Schumann à une époque tourmentée de sa vie ? Il aimait, il était aimé... mais ses ambitions de mariage se heurtaient contre la résistance d'un père absolu. C'est alors que jailhrent de son cerveau et de son cœur à la fois, ces pièces que je ne puis jouer sans me remémorer l'aveu qui s'y rapporte : « Dans ma musique, il y a certainement (pielque chosedes luttes que m'a coûtées ma femme.» Quand on sait cela, on communie avec Schumann.,.
Tout de suite Savinien craignait d'avoir été trop loin et pour détournée que fût l'allusion à ses sentiments personnels, d'en laisser transpirer l'orage. Mais Annette ne témoignait pas qu'elle s'en fût aperçue.
— Ce sont des oignons qui ne me font pas pieufer, dit-elle simplement.
Pour ranimer un peu de languissantes soirées, elle avait recours à des sujets d'entretien marqués au coin de l'institutrice, pendant que sa mère, afin
d'augmenter leurs ressources, façonnait pour son magasin des cravates : rigides plastrons, régates élancées, nœuds Lavallière qui avaient l'air, sous les doigts de Savinien, de grands papillons morts utilisés pour une leçon de choses.
Ordinairement, M^^® Leybre, érudite à peu de frais, servait à son interlocuteur les restes accommodés de la Lettre de Diderot sur les aveugles.
— Otez-moi de l'indécision où je suis : quel est pour vous le véritable suppléant de la vue ? Est-ce l'ouïe ou bien le tact?
Modeste, il se référait aux opinions, d'ailleurs contradictoires, de Rodenbach et de Dufau, celui-ci octroyant la prépondérance à l'ouïe, tout au moins dans les mille épisodes de la vie de relation ; celui-là, dont les expériences sur soi-même rendraient peutêtre la consultation plus précieuse, louant ex-œquo les deux sens en litige, pénétré des offices de leur collaboration.
— Mais votre avis ? demandait Annette.
— Le Napolitain Paolo Sgobba a défini la vue : la propriété de toucher les objets de loin... S'il a raison-,, si je me fais, en outre, une juste idée de ce que vous entendez par myopie et presbytisme, je pense que nous sODomes myopes par le toucher et presbytes par l'ouïe, myopie et presbytisme qui nous procurent, en. s' équilibrant, des garanties de contrôle et de redressement mutuels.
— 11 est vrai, observait Annette, que vos doigtâglissant sur les caractères Braille pour les déchiffrer^ sont un peu comme des yeux qui frôleraient le papier.
— Pour l'oreille, déhée par une continuelle gymnastique, elle s'affine et exploite une perfectibilité dont vous dédaignez les rentes, grassement pensionnés comme vous l'êtes par son Eminence la Vue. C'est là, au fond, tout le secret de notre confiance et d'un orgueil reproché à quelques-uns d'entre nous. Vous
LES KMIvIURÉS
êtes né5 dans ropuJence, aous sommes des parvenus enriehis par la enltiire intensive des biens physiques dont vous n'exigez qu'un rendement minime en comparaiison de leur fertilité. Nous sommes les fermiers de nos sens, vous n'êtes que les propriétaires* des vôtres* Mais cette capacité enviable, il ne vous mianqniie, pour y atteindre, que d'être aiguillonnés par la nécessité. Vous n'avez pas oublié ces héros de Gooper, dont lea surnoms légendaires sont presque tous un hommage à la subtilité que I^urs sens ont acquise. Cet exemple suffît à ruiner Je privilège qui nous est concédé gratuitement ; il explique, en outre, une propension à la presbytie auriculaire plus marquée chez les aveugtes des champg^ les paysans, que chez les aveugles urbains dont l'organe exerce ses fonctions dans un^ rayon moins étendu.
— Il en est ainsi, mais inversement, des fauves d& ménagerie, lesquels deviennent tous myopes après quelques mois de cage, fît Annette.
— Au résumé, il est aussi difficile d'établir la suprématie de l'un des deux sens appelés à remplacer la vue, que de dire quelle condition es-t préférable de celle du sourd-muet ou de celle de l' aveugle-né. Ce fut et ce sera longtemps encore,, l'objet de controverses. L'aveugle interrogé, immole toiute jouissance aux eommerces; essentiels delà parole et de l'ouïe. Le sourd muet, deson côté, ne met rien au-dessus des profits du regard. Quant aux arbitres, ils ne sont moins récusables^. Leur sentence s'inspire de la commisération plus que de l'examen. EnfîiL, ces bons experts sont, trop paisibles possesseurs d'une collection complète d' organes, pour apprécier équitablement Fappropriation de ceux dont l'usage nous est laissé.
— Monsieur Dieuleveult, vo^s qui avez pour cela de meilleurs yeux que les miens, enfilez-moi donc une aiguille.
C'était un des trois ou quatre inn©cent3; subterfuges^
qu'emplayait M™^ Leybre potrr ravaler jusqu'à son intelligence, des conversations qui la surpassaient.
La première fois que Savinien, avec un empressement malicieux, avait tiré de sa poche un étui qui ne le quittait point :
— L'aveugle du Puisaux... commençait Annette, Mais coupant à la citation :
— Oh ! son moyen, dit le jeune homme, équivaut pour nous à celui qu'avait imaginé naguère votre oncle. Il prenait une bouteille munie de son bouchon dans tequel je' plantais verticalement raiguille. Puis, j'en cherchais le trou avec la pointe d'une épingle, et quand je l'avais enfin trouvé, je poussais dans cette direction mon fil enduit de colle à bouche. Etait-ce assez peu compliqué ! Avouez que nous sommes, aujourd'hui, plus simplement outillés.
Il exhibait une aiguille à tête fendue, comme un minuscule fichoir d'acier, et par d'écartcii snt des branches, introduisait le fil dans le chas.
D'autres soirs, sa tâche terminée :
— Avez-vous apporté votre jeu de cartes ? demandait M°^e Leybre.
Il l'avait toujours dans sa poche, en prévision decette invitation au trente et un; et ce n'était pas sans plaisir qu'il s'entendait féliciter de sa prestesse, de sa dextérité à connaître les cartes, marquées d'après le système Braille, en haut et en bas.
— Maman croyait que vos seuls indices étaient le relief des figures et une sorte de grain particulière à chaque couleur ! raillait Annette.
En travaillant, la bonne femme aimait aussi à rabâcher les vicissitudes de l'accordeur Guillout, leur voisin. Elle dépeignait le ménage de pauvres aperçu par l'entre- bâillement de la porte, le sommairemobilier : la table, un petit poêle, le lit, deux chaises, une armoire sans panneaux et dont les rayons inférieurs appartenaient aux ustensiles de cuisine, des;
caisses d'emballage que le père avait transformées en couchettes pour ses enfants.
Les enfants ! Quatre en cinq années de mariage et un cinquième attendu, c'était visible. Et dans ce dénûment, cette chasse au pain quotidien, à travers le linge de la maisonnée blanchi par la mère et séchant aux cordes, tendues de manière qu'il fallait se baisser pour passer dessous, M^^ Leybre montrait des profils de vaillance, de fière résignation, une intimité sans tristesse, une association sans aigreur.
La conteuse excellait surtout à dire le repas du soir, la famille assemblée autour de la table où fumaient ensemble le lumignon et quelque plat étrange que la graisse et l'oignon maquillaient. L'aîné des mioches restait debout, le menton au ras de son assiette ; la mère faisait manger alternativement les deux plus jeunes, assis sur ses genoux. Guillout, lui, dînait invariablement en manches de chemise, afin d'épargner une redingote surannée, à l'honnêteté de laquelle il attribuait sans doute les aubaines de son métier et la constance de sa clientèle. C'était, ce vêtement, plus encore que la trousse d'accordeur, l'instrument professionnel, la clef ouvrant les maisons défendues par une valetaille rogue,hostile aux guenilles.
Comme on recouvre de housses les fauteuils, quand les visiteurs sont partis, la redingote, dès que Guillout l'avait dépouillée, était hissée sur un portemanteau mobile qui se balançait au plafond, hors d'atteinte. Dans le jardin suspendu des dernières lessives, parmi les nippes et les langes, le noir mannequin n'avait rien cependant d'un épouvantail, étendait au contraire, sur tous, des bras tutélaires. On devinait qu'il avait joué, qu'il jouait encore un rôle dans l'histoire de ces pauvres gens, et que son prestige immuable les consolait dans l'épreuve.
Vraisemblablement, l'ancienne domestique qu'était la femme avait été entraînée veis le « monsieur »
dont rendimanchement lui présentait le mirage d'une classe supérieure à la sienne, d'un avenir différent de celui auquel la prédestinait la bassesse de son extraction. Et son rêve ne finissait pas. Lorsque le vieil habit pendait au plafond, les manches béantes, comme une double corne d'abondance ; lorsque du piano déchu s'élançait la Danse des fées, de Prudent, le petit logement paraissait élargi, ventilé, méconnaissable, sous le vernis de considération qu'y étalait le musicien aux yeux de l'épouse.
Car l'accordage n'était pas la source unique de ses maigres gains. Il avait un «fixe », deux obscures chapelles rapportant annuellement, l'une, cent quatrevingts, l'autre, trois cents francs. Le dimanche, on pouvait voir M«^e Guillout essuyer ses doigts occupés à quelque gros ouvrage, pour cravater son mari, donner les soins suprêmes à sa toilette. Et quand il s'en allait, au bras d'un guide de louage, elle se penchait à la fenêtre, y demeurait jusqu'à ce qu'il eût tourné le coin de là rue, heureuse de la curiosité qui l'escortait et trop naïve pour démêler, dans l'intérêt louche que leur témoignait le quartier, un indigne espionnage mortel à leur crédit.
Qu'ils fussent indigents, écrasés de famille, on ne le niait point. Mais sur la foi des visites que valait à Guillout le casuel de son emploi, les fournisseurs avaient étabh une légende d'aumônes à domicile, de charité privée, de délégations des Œuvres. En réalité, les malheureux ne recevaient de la Société de placement et de secours qu'un subside annuel payant à peine la moitié du loyer, et des bardes qu'une dame patronnesse envoyait aux enfants, l'hiver venant.
— Et ils vivent, et ils ne se plaignent pas, ajoutait M^^ Leybre. Lorsque je demande à la femme ce qu'elle souhaite, elle répond : « Deux ou trois ans de plus à mon aîné, parce qu'il accompagnera son père et lui épargnera des frais de guide. » Je sais pourtant
des jours où tomte la famille, six personnes, se restaure avec vingt sous. Aussi, Annette a beau dire que leur cuisine écœurante empuantit Tesealier, j'aime mieux respirer cette odeur de graillon que d'entendre la Danse des fées faire une diveraio^n dont je ne «uis pas dupe. C'est k morceau que joue Guilout, les soirs de pain sec et d'eau, comme si beaucoup de bruit et des airs gais pouvaient illusionner les voisins et son entourage même, sur le dénûmsnt des repas. J'ai souvent eu l'idée de glisser à ces pauvres honteux quelques provisions. Mais ils sont si fiers 1 J'ai peur de les blesser, de ne pas lexu* faire sentir avec assez de délicatesse l'inutilité de leur feinte ; c'est embarras^nt d'offrir un pot-au-feu à des personnes chez qui les fées dansent 1
Par-dessus la voix mouillée de sa mère, la voix d' Annette sévirait comme une gelée de printemps cruelle aux pousses tendres.
— Pour moi, ces Guillout n'ont que ce qu'ils méritent. Coupables, ils le furent tous les deux égalem&nt. Qu'espéraient-ils m mariant leur misère, ^non les enf ants qu'ils ont eus, partant une misère plus grande ? L'honnêteté consiste à ne contracter que les obligations qu'on peut remplir.
La sécheresse de cœur que dénotait ce blâme ne révoltait pas Savinien, glorâeux de constater que la jeune ûlle ne rangeait plus la cécité parmi les griefs dont elle accablait l'accordeur autrefois. Il n'était implacable qu'envers celui-ci. Siois le connaître, sans l'avoir jamais rencontré, il le haïssait du spectacle à bénéfice, fertile en comparaisons fâcheuses, que donnait aux dames LeybiPe cette pouillerie d'aveugle, à leur porte. Il les incitait à déménager, reprochait avec Annette, à l'escalier, le relent de gargote qui l'empestait,
— N'est-ce pas^ disait-elle, que nous avons l'air d'habiter une maison d'ouvriers ?
La Dame des fées mêma, eaa dépit de sa significatioÉEL, ae désarmait pDÎï^ SaviniBu, Et Tin ?oir qu'elle l'avait Taccpoché, oomme (un impudent appel à ia bienfaisance organisée, il renchérissait vindicativement sur rincrédulité que trouvaienl, auprès de y[He Leybre, les capacités musicaleB àe Gïiitllout.
— Vous ;avez raisan : hormis ies Adieux de Marie- SHMort^ le concerto en soi naineur de Mendelssolin et l'impromptu de Cbopin, appris à l'Institution, '\\ ne sait rien. Raciiète-t-il du moins par un^ eieécution brillante la disette de ce répertoire ? Non. Ah E elle est bien préjudiciable à la cause des aveugles^ cette médiocrité de quelques-uns ! Mieux vaudrait de bons brossiers que de mauvais piamstes. C'est le sentiment du docteur Armitage, le distingué typhlopMle anglais, qui souhaite fort sagement voir ee généraliser les mesures en vigueur aux Etats-Unis, à Bostc>n. Là, les élèves des classes de musique s'engagent k n'exercer les professions auxquelles on les prépare, qu'après avoir obtenu un diplôme dont, bien entendu, nulle complaisance n'antaebe ia sincérité. Ils ne risquent pas, ainsi, d'amoindrir par leur impéri tie la canfiance du public et le renom de l'école. L'avantage de pareilles précautions adoptées partout serait en<yore d'obvier à Pencombrement !<dù nous nous débattons. A cet égard, ma dernière aventiar© est édiâaiELte.
Savinien la retraçait.Cédant aux instances de Bruzel et dte Sézanne^ il avait postulé l'emploi de professeur dans l'un des cours sociaux de musique et d'accordage réeeiiipEaeirt fondé par la Ville de P^ris, pour v-enir en aide aux aveugles de tout âge inadmissibles à l'inter-nat et cependant désireux de recevoir uiie instruction primaire les mettant à même de gagner leur vie. M^îs le nombre des concurrents, une vingtaine pour deux places^ réduisait beaucoup ses dhances, quel que fût le prix d'une protection que Gilquin lui av^it promise.
— Vous parlez d'encombrement... Que dirai- je, alors ?
Depuis un an, Annette vagabondait de pensionnat en pensionnat, dans le rêve d'un provisoire à la veille de finir.
— Cette femme (la maîtresse, toujours) s'applique à me démontrer que je ne suis pas indispensable, que dix personnes sont toutes prêtes à me remplacer. Naturellement, les élèves soulignent par leurs rebuffades l'impuissance où me laisse un mépris à peine dissimulé. Quoi que je fasse, les torts sont fatalement de mon côté. Si je punis : « Prenez-les donc par la douceur. » Si je suis indulgente: « On ne vous craint pas. » Jusqu'à des observations sur ma toilette, oui. La faille d'une de mes vieilles robes, la faille est qualifiée par cette femme : luxe déplacé !
Ces blessures à tout propos rouvertes, M"^^ Leybre les pansait assidûment.
— C'est un moment désagréable à passer. A beau jeu, beau retour. Quelle revanche quand tu apporteras ta nomination !
Déjà elle en escomptait l'effet, discutait les termes de la démission qu'enverrait sa fille. Au fait, l'en verrait-elle ? Ne se réserverait- elle pas le malin plaisir de la remettre en mains propres ?
Mais une fois, devant Savinien, la querelle s'envenima.
— Est-ce que cette femme ne m'a pas donné à lire un rapport adfessé au Conseil municipal par le directeur de l'enseignement ! Pourquoi ? Pour m'apprendra que la moyenne des postes vacants dans les écoles publiques est de 40 et que 25 environ sont réservés aux élèves qui sortent chaque année de l'Ecole Normale. Restent donc 15 à 20 places pour satisfaire aux six mille demandes qui dorment dans les cartons.
— Tant que cela ? Tu dois exagérer, s'écria naïvement M°^® Leybre.
— Quant aux lycées de jeunes filles, comme le lycée Fènelon, inauguré cette année, quels débouchés nouveaux nous .ofîiiraient-ils ? L'affluence croissante des candidates ordinaires, conduira forcément la Ville à ne choisir ses professeurs que parmi les élèves do l'Ecole Normale supérieure de Sèvres, pourvues de l'agrégation spéciale des licenciées.
Tu vois tout en noir. Il faut casser le noyau
pour avoir l'amande.
— Attends donc,,, ce n'est pas le dernier trait que m'ait décoché cette bonne pièce. « Bref, mademoiselle, m'a-t-elle dit, une, deux, quatre recommandations même, ne suffisent plus maintenant. Atteint le but, celle qui a su réunir le plus d'apostilles sur la fiche que chacune de vous possède dans les bureaux. C'est un steeple-chase. Encore ces apostilles sontelles des valeurs dont le cours varie à la Bourse des influences. 11 en est des si^aatures recueillies, comme des épreuves du brevet de capacité. Elles sont cotées de 0 à 20. Le sénateur et le député oscillent entre Set 12 ; le conseiller municipal fait prime à 15. Une vacance se présente-t-elle ? Le directeur de l'Enseignement totalise les points. C'est le plus gros chiffre qu'on éht. Aussi, croyez-moi, si vous avez des relations, utilisez-les ; ne plaignez pas vos démarches et rappelez-vous que la note -0 sur une fiehe blanche^ est rigoureusement éliminatoire. >>
— Ces renseignements t'inspirent de la méfiance ? Non, ils sont exacts. Mais cette femme sait que
nous vivons retirées, sans loisirs, d'ailleurs, ni l'une ni l'autre, pour fatiguer les gens de nos requêtes.
Oh ! des loisirs... Si j'avais la certitude de ne
pas perdre mon temps... murmura M^^^ Leybre sans s'expliquer davantage.
Mais, le dimanche suivant :
Voici les clefs ; ces dames sont sorties et ne
rentreront que pour dîner, dit le concierge à Savinien»
A dater de ce jour, l'existence bouleversée des deux femmes perdit son caractère intime. Etaient-elles absentes, il se dépaysait au milieu d'un désordre encore frémissant de leur fébrilité. Les meubles décevaient le geste accoutumé ; le piano décalé boitait, et la table fourragée avouait le déjeuner abrégé dans la hâte d'un départ.
Annette et sa mère, lorsqu'elles étaient là, n'avaient pas l'hospitalité moins singulière. Toujours sous les armes et le pied à l'étrier, elles récitaient des adresses comme un écolier sa leçon et conjuguaient des courses à tous les temps.
Sur une attestation d'adjoint, une promesse de député de la circonscription, un mot du conseiller municipal de leur quartier, elles vivaient huit jours.
— Il n'y a que les premières démarches qui coûtent, disait cependant M^^ Leybre, la tête vide, les jambes brisées par les ascensions, l'antichambre, les navettes. Qui bien engrène, bien finit. Bon droit a souvent besoin d'aide.
Aussi bien, c'était surtout Annette que Savinien ne reconnaissait pas.
Les secrètes tribulations que trahit, aux yeux des clairvoyants, l'altération du visage, ces tribulations, l'oreille de l'aveugle en relevait les signes dans une voix décousue. L'étoffe était la même, légère et souple, ' mais érodée par le ressentiment, la méfiance, et dardant, aux plis de ses inflexions, non plus une épingle — l'épingle ! — mais dix, vingt, une pelote !
Savinien était ainsi amené à constater, sans déplaisir, que les clairvoyants n'ont point, contre les épidémies du sort, d'immunité que leur doivent envier les aveugles. Dans la bataille journalière des intérêts, des ambitions, des besoins, quel camp, décimé par les épreuves, moissonné par les revers, laisse sur le terrain le plus de combattants ? A la considérer comparativement, l'attitude d' Annette conférait aux
aveugles, dans l'adversité, le bénéfice d'une fermeté d'âme, d'une ténacité qui manquent souvent aux clairvoyants.
L'occasion de le démontrer s'offrait bientôt à Savinien. A deux aveugles mieux épaulés qu'il ne l'avait été, échurent les cours de musique et d'accordage institués par la Ville de Paris.
C'est excellent de savoir à quoi s'en tenir : on
ne s'obstine pas, bougonna Annette en manière de consolation.
Gilquin, Bruzel et Sézanne, qui s'étaient occupés de la candidature de leur ami, furent plus sensibles à leur échec.
— Il faudra que nous t'ayons une compensation, dit Bruzel.
Celle que je souhaiterais vous est connue, réitéra
Dieuleveult : une petite église à Paris ou en banlieue.
Cette église, la Société de placement la lui avait procurée, mais en province, une fois dans l'Ouest, une autre fois dans le Midi, toujours fort loin. Aussi s'était-il entêté dans un refus qu'il appuyait gauchement de raisons dilatoires.
^ J'ai maintenant, avec mes leçons chez les Frères de Saint- Jean- de-Dieu, des accords et des cachets en quantité suffisante pour prendre patience.
Sézanne, dont l'œuvre naissante de propagande et de patronage étendait peu à peu les relations, Sézanne à son tour insista :
Rien ne t'attache à Paris où tu es seul, sans famille, et — sois franc — dénué de ressources invariables. Si je te trouvais en Bretagne,à quelques lieues de ta mère, l'emploi que tu cherches vainement ici, l'accepterais -tu ?
Peut-être, naguère, Savinien eût-il dit oui ; mais le souvenir de la rue Méchain dicta sa réponse :
Plus tard... il est possible que je me décide ; à
présent, non.
Jamais, en effet, diman&hes plus ex^is n'avaient aliéné sa liberté.
Munie d'apostilles qui lui paraissaient décisives, M^^ Leybre était retombée 4ans son expectative confiante et sédentaire. Et d'autre part Annette s'était forgé une distraction qui comblait le jeune homme.
Comme, incidemment, il professait la facilité, pour un clairvoyant, 'de se familiariser avec le système de lecture et d'écriture adopté par la généralité des aveugles :
— Alors, vous pourriez m'apprend^re ie Braille en quelques leçons ? demanda-t-elle.
— J'en suis convaincu.
— Apprenez-ie-moi donc.
— Ce sera une nouvelle corde à ton arc, fit yime Leybre, tandis que Savinien, tremblant pour ce beau feu, l'alimentait.
— Oui, une nouvelle corde... et, qui sait ?... d'autant moins négligeable que l'article 4 de la loi du 28 mars 1882 astreint l'enfant aveugle à fréquenter l'école primaire, et qu'un règlement ultérieur doit assurer l'exécution de cette ordonnance.
Il apporta, le dimanche d'après, avec une tablette à écrire, un style ; et les leçons datèrent de ce jourlà. L'ingénieux mécanisme de ces six points disposés sur deux rangées verticales et pareils à des vestiges de pions dans les débris d'un damier ; la composition rationnelle de ces granules de sciences aux propriétés infinies, livraient assez vite à la commençante le secret de Talphabet Braille. Elle s'exerçait ensuite, guidée par Savinien, à assembler des syllabes, des mots, des phrases ; à les semer d'un poinçon agile, dans les cases de la lame de cuivre échiquetée s'adaptant à la planchette de zinc sur laquelle le papier est fixé par un châssis et des pointes.
Heures aimables, côte à cote, sous la lampe qui leur envoyait au front son souffle de cendres tièdes .
LES EMMURÉS ' 2o5
Si, par hasard, leurs genoux se rencontraient, aussitôt Savinien reculait sa chaise, et lorsque la tablette rapprochait leurs mains, il avait hâte de dérober les siennes, par un sentiment de pudeur et de gêne plus doux qu'une privauté permise. Il eût voulu éterniser la minute d'application écolière traduite par l'obliquité du corps, de la tête, et il mesurait exactement le degré d'inclinaison de celle-ci vers l'épaule, aux émanations de la chevelure, qui variaient d'intensité, ïl en respirait le bouquet subtil, bayait aux retours de l'odeur éloignée, retours quelquefois confirmés par un chatouillement qui agaçait sa Joue et la ridait un rien, comme une eau calme où flottent des brins d'herbe.
L'ouïe réclamait aussi sa part de raffinements et de mystère, s'étudiait à entendre des gestes, des mouvements de lèvres, des battements de paupières. Il aspirait à une acuité de sens telle, qu'il se pût croire sans rival dans l'art d'envisager en aveugle la jeune fille.
Quelquefois, le soir, dans la zone tempérée de la lampe où s'acclimataient sa figure et ses mains, une fraîcheur subite passant :
— C'est d'Annette qu'elle sort, pensait-il, crédule à la vertu réfrigérante qu'attribuent les magnétiseurs à une force impondérable rayonnant autour du sujet qui l'a émise par les canaux des doigts, l'écluse de la bouche, et les yeux, doubles robinets confondant leurs eaux simultanées.
Savinien s'y plongeait . De ces tête-à-tête orageux sous une apparence de sérénité, il s'échappait épuisé, les membres alanguis comme par une réelle déperdition d'énergie. Et ses nuits ensuite étaient mauvaises, infirmaient l'opinion de quiconque prétend que les aveugles-nés ne rêvent pas. Il avait eu beau, pour conjurer des hallucinations dont il méconnaissait les causes, fuir l'occasion du péché toujours embusquée au foyer vacant de ses amies : ses songes étaient har-
LES lIMMURÉS
oelès d'impres&ionB du tact anciennes on récentes, diaboliquement ressuscitées. Les hardes chiffonnées, senties, embrassées, revenaient solliciter son étreinte, et il la leur dispensait ainsi que naguère à l'état de veiilB, avec transport. Comiïie sa bouche en avait i'arrière-goût, ses mains en étaient obsédées.
« Mieux vaudrait en finir, me fermer à jamais cette maison par un coup d'audace », s'écriait-il, lorsque les remords assiégeaient son réveil.
Alors, se présentait à son esprit le stratagème de Bruzel, recours des amoureux que l'aveu de vive voix e€arouche. Annette traçait et déchiffrait courammtent aujourd'hui les caractères Braille. Il lui faisait do petites dictées dont sa mémoire puisait le texte dans les anthologies, ou bien il la rompait à lire, à première vue, des phrases que lui-même écrivait an poinçon. Quelle éventualité pouvait le servir mieux q^ae cet engageant commerce ?
ïl écrivit une déclaration :
« Je profiterai pour la lui glisser^ de la première îois où je serai seul avec elle... »
Mais, en face d' Annette, il perdait contenance et le billet ne sortait point de sa poche où ses doigts l'enfonçaient après l'avoir relu.
« Assez de délais 1 décida-t-il enfin. Je parlerai le 6 avril, le dimanche d'avant Pâques. »
Le matin de ce jour-là, une lettre de sa sœur iui parvint. Il en sourit^ tant elle était prévue. Il l'eût quasiment récitée par cœur. Jamais, depuis quatre ans, Clotilde Savait manqué, aux vacances imminentes, de réprimer la volonté qu'il aurait pn maniî^ter de les passer à Saint-Brieuc.
« Maman pas bien portante... On lui paie ses loyers fort irréguhèrement... Les affaires vont mal .. Nous sommes nn peu gênés en ce moment... La Nouveâuté traverse une crise. Les marchandises qu'on ne vend pas nous encombrent... Aucune chambre n'est libre
dans la maison, etc.. » Cent mots distillés coulant pendant deux pages, et le tour de clef sec quand le broc était plein : « C'est l'heure du courrier : il n'attend pas, lui... Je termine donc, mon bon frère, en t' embrassant. »
— Lis vite, dit Savinien à son guide.
L'enfant commença :
« La santé de maman laisse beaucoup à désirer. Elle a eu une rechute. C'est le côté gauche qu'a atta qué, ce coup-ci, la paralysie. Mon devoir est de te prévenir, mais j'ai hâte d'ajouter, pour te rassurer, que le médecin, sans toutefois se prononcer catégoriquement, ne croit pas à un danger immédiat. Si V état de maman s'aggravait, tu le saurais d'ailleurs sans retard. Je ne la quitte pas. Los soins dont je l'entoure et le courrier—qui n'attend pas —abrègent forcément ma lettre ; je la termine donc, cher et bon frère, en t'embrassant. »
11 y a encore trois ligaaes au-dessous, mais d'une
autre écriture, dit l'enfant, qu'un ge^e ée san maître invita à poursuivre.
« Comme nous ne voudrions pas t'occasionner des frais de voyage inutiles, et comme, en outre, ton arrivée à l'improviste causerait à la malade un saisissement qui pourrait lui être funeste, je me joins à Clotilde pour Rengager à ne venir q^e si nous t'appelons.— Henri. »
Ce post-scriptum acheva de tranquàlhser Savinien. «Si la vie de maman était en péril, Lourdelin m'eût averti », oonclut-il. Et le soir il aUa rue Méchain, la main tremblante sur sa déclaration recopiée, sous enveloppe, dans sa poche.
L'empressement avec lequel le reçurent les deux femmes, plus vif que d'habitude, lui sembla d'excellent augure.
Avezrvous des nouvelles de chez vous ? demanda
]yime Leybre.
Il répondit :
— Oui ; maman est un peu souffrante.
— Nous l'avons appris ce matin par mon oncle, confirma Annette. M°^® Dieuleveult est atteinte d'hémiplégie.... Sérieusement ?...
— Les protestations de Glotilde me permettent d'en douter. ' .
— Cependant, vous dit-elle que la parole de votre mère s'embarrasse davantage d'heure en heure et que le médecin est inquiet ?
— Rien de cela. Voici du reste sa lettre. Après un silence de quelques secondes.
— La réserve de votre sœur, fit Annette, vient peut-être de la peur qu'elle a eue devons effrayer.
— On me cacherait donc la vérité ?
— Nous ne le croyons pas, reprit M«^e Leybre ; mais supposez qu'une catastrophe soit à craindre. Vous vous reprocheriez de n'avoir pas consolé par votre présence les derniers instants de la pauvre femme. Si Dieu l'a condamnée, elle mourra moins de vous serrer dans ses bras que de vous les tendre en vain.
— Vous avez raison ; merci. Je partirai ce soir même, dit Savinien en se levant.
— Non, mais demain matin, rectifia avec une douce autorité M"»^ Leybre. Mon frère ira vous chercher à la gare. Une dépêche que lui enverra Annette l'avertira de votre arrivée. Il vous en félicitera. Encore un mot... Si les intérêts que vous laissez ici ont besoin d'être défendus, pendant votre absence, disposez de nous, car il est possible que nous ne nous revoyions pas de longtemps.
— Pourquoi ? demanda anxieusement le jeune homme.
— Mais... parce que votre famille... votre mère, au moins, une fois rétablie, voudra vous retenir auprès d'elle. .
Rétractation inutile. Il en comprit le sens et spon-
tanément, le cœur aux lèvres, les doigts invoquant, à travers l'étoffe de son habit, la déclaration refoulée:
— Qui sait, au contraire, avança-t-il, si je ne reviendrai pas bientôt et pour toujours ?
Il était déjà dans l'escalier lorsque M"^^ Leybre le rattrapant :
« Suis- je étourdie !... Il y avait dans la lettre de mon frère une enveloppe cachetée pour vous. Quelque recommandation, probablement. Vous vous la ferez lire chez vous... »
C'était simplement un mandat de vingt-cinq francs — le prix du voyage.
Lourdelin attendait Savinien sur le quai. Il l'aida à descendre de wagon, l'embrassa avec une effusion déjà mêlée de condoléances, puis, l'entraînant :
-- Ah ! mon petit !... j'étais bien si\r... la dépêche d'Annette ne m'a pas surpris.
— Je n'arrive pas trop tard, n'est-ce pas ?
Non. Ta pauvre mère a encore toute sa connaissance. Pour combien de temps ? Le médecin n'en sait rien... deux heures... deux jours... Il n'en sait rien. Mais il ne conserve que peu d'espoir. Si cette douloureuse prévision, que je tiens de lui-même, n'avait pas suffi pour justifier, à mes yeux tout au moins, l'urgence de ton retour, la malade, en le souhaitant instamment, eût vaincu mes derniers scrupules.
— Vous croyez que maman...
— Je crois... je crois que la présence assidue de ton beau-frère et de ta sœur, empêche comme toujours la malheureuse femme d'avoir une volonté et de l'imposer. Devant les étrangers qui l'approchent, à peine.
ose-t-elte exprimer le désiFdb mourir au milieu dô tous ses enfants, de donner jusqu'à la fin le spectacle d'une famille unie, de ne léser aucun des chers êtres qui ont droit à ses adieux. Je ne l'ai pas vue depuis avant-hier... On m'éconduit sous prétexte que les visites la fatiguent... Mais avant-hier, son regard^ arrêté sur le mien, a formellement démenti sa bouc^he qui disait : « Oui... on a raison de ne pas l'inquiéter^^^ Mieux vaut qu'il ignore l'état dans lequel je suis. 9 C'est alors que j'ai écrit à Thérésine.
— Pauvre maman l murmura Savinien en pleurs, Glotilde n'aurait-elle pas dû comprendre...
— Ta sœur ? s'écria Lourdelin près d'éclater. Ah I parions-en ! . . .
Mais il n'en parla pas.
Clech, à qui les deux hommes avaient été signalés, les accueilht froidement. Aux premiers mots de Savinien s'informant de l'état de la paralytique :
— Tu n'as donc pas reçu notre lettre ? interrogea le beau-frère.
— Si... mais sa tournure évasive... Alors, on ne désespère pas de sauver maman ?
— Ai-je dit cela ? J'ai dit que l'avis du médeein ne nous autorisait pas, quand nous te l'avons communiqué, à t'appeler sur l'heure. Depuis, dame 1... notre opinion s'est modifiée... et j'allais t'écrire.
— Clotilde ?
— Elle est en haut... préparant ta mère au coup que va lui porter ton arrivée soudaine .
]\^me Clech n'était pas en haut, mais dans l'escalier même, guettant son frère qu'elle assaillit et submer-^^ gea. Puis, d'une main sèche, sans fièvre confirmant l'émoi d'un visage recuit, elle poussa vers le lit où M^s Dieuleveult s'anéantissait, l'aveugle à qui déjà les murs étaient hostiles. Il n'avait guère plus de trois pas à faire pouT atteindre l'afcôve, et durant, qu'il les fit lui vint, très nette, la révélation du to-
LES EMMUItiS
deau 9QUS lequel succombait la patiente. Elle n'avait pas rési&tè à la transplantation. Ses ra^îinea profondea demeuraient là bas, me des Pavés -Ne^ifs, dans^ leur «ados natal. Et Savinien ne s-'en étonnait pomt, lui dont les souvenirs, à cette minute, rebroussaient aus&i vers la chambre familière qu'il battait, enfant^ d'une cloison à Taiitre, vers le léger habitat qui rassurait ses pied^ ehancelaiits, un p^u de la mmieve^. que la coque rassure le contenu de l'œuf..
Au bord du lit, il se pencha, incertain du but où &ea lèvres tendaient. Mais un souffle se précipita audevant d'elles et leur dit le chemin du front materneL
La nuit fut mauvaise.
Savinien quand il entra, le matin, dans la chambre, huma le magasin tout entier en cette odeur de vieux casiers de rebures miteuses, de fla<;ons de chiffre, débouchés sous le nez de sa mère. Le gendre avait passé par là... Le magasin fermé, il en avait introduit le spectre auprès de la- morii)onde. La caisse et le comptoir y mariaient leurs remugles^
M'^^ Dieuleveult n'exhalait plus qu'un souffle interminable et lent.
— Une simple pression des doigts... et maman indiquant par là qu'elle a besoin de nous, tu noua appelleras, dit la jeune femme à son frère. 11 y a un désordre ici que je vais un peu réparer, sinon pour nous, du moins pour le monde qui vient nous voir.
Alors Savinien se recoquilla, entre la respiration tumultueuse de la malade et le tic-tac à contre-temps de l'horloge debout, agressive, dans sa robe de bois étroite et montante. Elle avait été son premier jouet,, la récréation d'une ouïe gamine encore. L'imtiale notion de la vie ambiante des choses, il la devait à ce meuble palpitant. Il en écoutait battre le cœur mystérieux. Il se réfugiait dans sa monotone chanson de nourrice, l'enfant do des sommes que U^^ Dieuleveult n'avait jamais le lùmv de bercer.
Mais, presque aussitôt, il ramena sur sa mère le» pensées qui s'en détournaient. Il se reprocha son indifférence, sa répugnance à s'exiler en province, fût-ce en Basse-Bretagne, vers Saint-Brieuc ; il se reprocha Annette... Incliné à la superstition par le caractère de sa race, il tremblait de voir une remontrance divine, dans l'événement fortuit qui affligeait son cœur, au moment même qu'il en allait disposer.
Il chercha, au fond de sa poche, la lettre si laborieusement mûrie. Elle n'y était plus. « Mon guide, en brossant les vêtements, l'en aura laissée échapper >\ pensa-t-il.
M™e Dieuleveult mourut dans la nuit.
Le surlendemain, après le cimetière :
— Que comptes-tu faire maintenant ; resteras-tu longtemps avec nous? demanda Lourdehn au jeune homme.
— Mon Dieu ! répondit celui-ci, je ne sais pas^ encore. Mon beau-frère se montre charmant. « Soyons unis, dit-il ; la famille, il n'y a que cela. »
— - Veux-tu donc un bon conseil ? poursuivit le capitaine. Il est possible que Clech... censément pour simphfier certaines formalités... ou pour quelque autre raison imprévue, te prie d'apposer ta signature sur des papiers. Imagine un prétexte pour ne la point donner, temporise... en un mot ne souscris à quoi que ce soit avant de m'avoir consulté.
Une huitaine s'écoula, distribuée par Savinieit entre ses parents et Lourdelin, qui habitait toujours le petit rez-de-chaussée de la rue Saint- Pierre.
L'âge pesait également sur le locataire et sur le réduit.
— Nous sommes deux rhumatisants qui souffrons des saisons, disait Lourdelin. Par la pluie et le froid^ nous craquons à qui mieux mieux : je suis moins seul. Ah ! ta mère va bien me manquer ! Souvent, l'après-midi, j'allais la voir. Je poussais mon fauteuil contre le sien et nous causions.
Par convenance réciproque^ le vieillard et le jeune homme, habituellement, s'entretenaient de M«^e Leybre et d'Annette. Il fallait que Savinien rabâchât leur existence, leurs projet?, leurs démarches, une opiniâtreté dont enrageait Lourdelin.
Un jour que les deux hommes déjeunaient d'oeuf-?, à& pommes de terre et de harengs accommodés en salade par Lourdehn :
— A propos, dit celui-ci, vos afîaires se débrouillentelles ? Allez- vous garder les maisons ou les vendre ?
— Henri prétend qu'elles sont mal louées, peu sûres, répondit Savinien, mais que, néanmoins, s'en débarrasser sur-le-champ serait maladroit. Je vous avouerai qu'à ce charabia : droits de mutation, indivis, licitation, etc., je n'entends goutte.
Le soir, à point nommé, Glech fut précis. Les coudes sur la table :
Puisque tu as le bon esprit de ne pas fixer ta
résidence à Saint-Brieuc, fit-il, prêtant délibérément à son hôte des intentions conformes à ses désirSy j'eusse voulu que tout fût vite terminé. Hélas I j'ai vu tantôt le notaire ; notre règlement tirera un peu en longueur, si nous ne conservons pas les biensfonds dont la fortune de maman se compose.
— Pourquoi ne les conservons-nous pas ?
— Pourquoi ? Voilà. D'abord, je le répète, ce sont des immeubles d'un mince rapport. On n'en pourrait relever la valeur qu'au prix de sacrifices au-dessus de nos forces. Et puis, je serai franc : l'indivision, en l'occurrence, est une source de différends, de contestations, de froissements. On est d'accord aujourd'hui, le sera-t-on demain ? Tu te marieras... supposition permise... L'influence d'une femme modifiera tes idées ; on doit tout prévoir. Or, je serais désolé de ne pas écarter une cause de dissentiment entre nous^. Est-il rien de plus beau qu'une famille unie ?
— Rien I approuva Glotilde.
Et Savinien, sentant fondre la cire de son cœur à cette chaleur communicative, ratifiait : « Sans doute, oh 1 sans doute l »
— Donc, reprit Glech, on vend. Mais que gagnerions-nous à une licitation immédiate ? Tout est là. La propriété est fort dépréciée en ce moment. L'avis des personnes sensées que j'ai interrogées, est qu'il faut attendre des temps meilleurs. Cela est facile à dire. Le fisc attendra-t-il, lui ? Non. En outre, maman a fait exécuter, dans ses maisons, des travaux qui ne sont pas payés. Les entrepreneurs vont présenter leurs mémoires : avec quoi le^ solderons-nous ? Je me suis déjà gêné pour subvenir, sans toi, aux frais qu'un enterrement occasionne. Enfin (nous ne te renvoyons pas), mais si tes occupations t'obligent à nous quitter prochainement, te dérangeras-tu chaque fois que le notaire nous convoquera ? Non, n'est-ce pas ? Et pourtant, je regretterais que tu ne fusses pas là si je pensais que ta religion pût être surprise.
— Oh 1 protesta Savinien.
— Il y a de si méchantes langues I observa Glech. Autre chose : est-ce qu'il ne te serait pas agréable, en rentrant à Paris, de t'y installer modestement mais à demeure, grâce au petit capital que te constituera ta part héréditaire ?
— Certes, dit l'aveugle.
— Eh! bien, j'ai réfléchi sur les moyens de tout conciher ; je n'en vois qu'un. J'accepte seul la succession avec ses charges, son aléa ; et, en échange d'une renonciation en due forme à tes droits d'héritier, je te verse une somme de... huit mille francs, oui, j'irais jusqu'à huit mille. Je ne les ai pas, naturellement ; je ne me les procurerai, c'est probable, qu'en offrant la garantie d'une hypothèque... Qu'importe I Les tracas que je me prépare, je te les épargne voilà le principal. Si ce n'est pas dans sa
famille qu'on trouve une aide, où la cherchera-t-on ?
— Oui, où ? accentua Clotilde.
Saisi par l'importance du chiffre énoncé, entouré des derniers parents qui lui restaient, induit par une longue indigence à se réjouir de la moindre aumône d'affection, comme une plante que la lumière ne caresse que par échappées, Savinien se répandit en actions de grâces.
— Avec les gens de cœur il y a toujours de la ressource, dit le beau-frère en lui tapotant, du plat de la main, l'épaule. Inutile, n'est-ce pas ? ajouta-t-il, de mettre des étrangers dans la confidence de nos arrangements.
Savinien n'en rapporta pas moins leur conversation à Lourdehn.
— Allons donc I s'écria le bonhomme. Le silence du drôle m' étonnait. Et tu t'es rebiffé, tu as suivîmes conseils?...
— Pas absolument.
— Ne nous perdons pas dans les feux de file. As -tu signé quelque chose ?
— Non, mais j'ai presque engagé ma parole.
— J'ai engagé la mienne aussi, moi, vis à -vis de ta mère, et je ne te laisserai pas indignement gruger. Huit mille francs ! C'est une sinistre plaisanterie. J'évalue le montant de la succession à sept ou huit fois cette somme. M™^ Dieuleveult avait environ trois mille cinq cents francs de rente. Il est possible qu'à réahser sa fortune on la diminue ; il est possible aussi que ton beau-frère l'ait écornée, ne bornant pas ses exigences à la reddition de comptes qu'il a demandée, lui, je le sais, depuis le décès de ton père. Mais il me sera aisé d'être renseigné sur ce point en requérant l'état des inscriptions au bureau des hypothèques. Ecoute-moi et montre un peu de fermeté, je t'en prie. Il faut que tu aies plié bagage demain à midi. Je
vais tâcher de m'expliquer nettement. Comment s'appelle ton ami, l'aspirant professeur ?
— Bruzel. .
Bien, Tu recevras de lui, dans la matinée, une
dépêche conçue en des termes tels que tu n'auras^ après te l'être fait lire, qu'à prendre le train qui passe ici à une heure. Tu trouveras Thérésine à la gare Montparnasse. Quant au sieur Clech, tu lui diras d'apprêter, de concert avec le notaire, l'acte de répudiation, et de te prévenir lorsqu'il n'y manquera plus que ta signature. Dans ces conditions, je doute que ton départ lui paraisse su?pect. A Paris, ton premier soin sera de faire établir une procuration m'instituant régulièrement ton mandataire. J'adresserai, d'ailleurs, à cet égard, des instructions détaillées à Thérésine. Elles vous gouverneront. Je te remettrai aussi le brouillon, en Braille, de la lettre où seront exposées les raisons pour lesquelles^ tu me délègues tes pouvoirs. Cette lettre, que recopiera ton guide sous ta dictée, tu ne l'enverras à ton beaufrère que lorsque j'aurai la procuration entre les main^. Ah l le Clech tonnera, c'est certain ; mais tu seras loin et pour moi, sois tranquille, il ne m'intimidera pas. M'as-tu compris ?
— Si vous vous trompiez ; si j'allais blesser gratuitement une personne qui ne me veut que du bien ?
Cette hypothèse divertit Lourdelin.
Ah ! ah 1... nous en reparlerons... dans six mois,
du bien que te veulent tes parents l Et à brûle-pourpoint :
As-tu besoin d'argent pour ton voyage ? fit-il.
— Dame l oui, répondit Savinien .
Voici cinquante francs. Tu me les rendras quand
j'irai à Paris, cet été.
Le lendemain, de grand matin, Clech appelait son beau-frère pour lui donner lecture d'un télégramme,
ouvert déjà, qui disait : Rentre à Paris. Urgence. Place d'organiste vacante. Audition demain sans faute. BruzeL
— Bruzel ? Qui est-ce ?
— Un de mes amis, professeur à l'Institution.
— Ton avenir est en jeu, il n'y a pas à hésiter,, dit Clotilde.
Lourdelin et M^^ Clech accompagnèrent l'aveugle à la gare. La jeune femme avait insisté pour payer le voyage de son frère. Pendant qu'elle était au guichet :
— Tu as deviné, dit le capitaine, que Bruzel est étranger à ma combinaison... Pas maladroite, hein ? C'est ma sœur qui a expédié le télégramme dont je lui avais fourni la teneur.
Dix minutes après, en wagon, Savinien tout à coup pris de remords, était tenté de s'accuser du subterfuge et d'en obtenir le pardon. Mais Lourdelin était là, sur le marchepied... était là offrant ingénument le bouquet d'absinthe qu'il avait tout à Theure cueilli au litre, pour sa récompense... Et ce pauvre petit bouquet de deux sous, qui donc aurait eu la cruauté de le ravir aux vieilles lèvres qu'il fleurissait ?...