‹ Les émotions de Polydore Marasquin (volume 2)Chapitre 3 sur 6 · H 4 LES ÉMOTIONS · texte numérisé non relu

H 4 LES ÉMOTIONS

puisque la chimpanzée était libre et le chimpanzé captif, des confidences à coup sûr impénétrables pour nos esprits différents ; mais on sentait bien que si Dieu a donné à l'intelligence la supériorité sur l'instinct, dans tout ce qui touche aux idées, il n'a mis aucune inégalité entre nous et certains animaux dans l'explosion des sentiments simples, primitifs, à l'aide desquels se maintient l'harmonie universelle du monde, qui repose sur Tentrainement réciproque des êtres dont il se compose.

Cette scène attendrissante durait depuis un quart d'heure, quand Saïmira tendit l'oreille avec anxiété et la relira plissée avec effroi. D'un mouvement spontané elle repoussa Mococo au fond de sa cage. Elle me lança ensuite un coup d'oeil que je compris. Je savais depuis longtemps interpréter la mimique de ces animaux : langage bref, invariable, écrit pour l'éternité le premier jour de la création. Saïmira m'engageait par ce signe, par cet éclair, à vite tirer le verrou sur le pauvre prisonnier. Ce que je fis. Elle avait entendu un bruit. J'écoutai, j'entendis aussi. C'était le

rauque grognement du babouin. Il y avait du triomphe dans sa voix cynique.

La terreur de Saïmira, la présence du babouin qui causait cette terreur m'en dirent assez pour me convaincre que c'était lui qui tenait Mococo captif. J'en conclus encore qu'il était le maître et le vainqueur de Tile où j'étais. Quel rôle jouaient donc les habitants au milieu de ce monde mystérieux dont je me sentais de plus en plus enveloppé? Ce n'est pas la demiintelligence de Saïmira qui était capable de me l'expliquer. Tout ce que son affection pour moi lui suggéra, et c'était déjà prodigieux comme raisonnement, ce fut de m'entraîner avec elle, afin de m'éloigner de la rencontre redoutable de Karabouffi premier. Je la suivis donc encore.

Le chemin qu'elle prit fut l'opposé de celui par où elle calculait avec raison que venait le babouin.

Nous doublâmes un angle de la rangée des maisons tandis qu'il tournait l'autre angle pour se rendre à la cage de son rival devenu son prisonnier. Le jour commençait à brunir. Nous longeâmes, sans être vus, le devant de

ces maisons que je croyais être celles de la colonie anglaise de la station.

C'est en passant au front de ces habitations si gracieuses à distance que je remarquai que les croisées étaient brisées, démantelées, privées violemment ici de leurs gonds, là de leurs carreaux, là même de leurs châssis. Quel épouvantable désordre !

En levant les yeux, j'aperçus aux fenêtres du premier étage, au bout de plusieurs bâtons et d'une foule de hampes de drapeaux, toutes sortes de choses qui pendillaient : des habits d'uniforme déchirés, des cravates, des bottes, des souliers dépareillés, des chapeaux dont le fond n'existait plus, des bouteilles vides, des pantalons, des serviettes, des chiffons de toutes les couleurs, beaucoup de chemises et même quelques drapeaux.

Qui donc avait commis ces actes d'incroyable folie ? qui donc avait produit tant de dévastations et tant de désolations, suites forcées d'un saccagement, d'un pillage, d'une sauvage extermination ?

Il n'est pas possible d'admettre, me disais je, que des singes, car leurs ongles étaient incrus-

tés partout et leur perversité visible à toutes les places, que des singes se soient rendus maîtres soit par surprise, soit par force, d'une garnison composée de braves soldats, d'excellents officiers ; qu'ils les aient massacrés depuis le premier jusqu'au dernier, qu'ils se soient installés dans leurs demeures et se soient approprié ensuite, pour les déshonorer à ce point, leurs habillements, leurs meubles et leurs drapeaux.

Les sollicitations de plus en plus pressantes de Saïmira ne me permirent pas de prolonger mes réflexions. Elle et moi disparûmes dans Tombre et l'épaisseur d'un bois voisin. Nous marchâmes plus de trois heures sous des voûtes sombres de banians.

Ce n'est qu'après m'avoir vu me cacher dans une grotte naturelle formée de roches couvertes de mousses longues comme des toisons de brebis, enveloppées de ces milliers de choses végétales qui accidentent le sol de l'Australie, que Saïmira se décida à me quitter. Elle ne partit pas sans me laisser pour adieu un long regard plein de prières, de compassion et de craintes, adieu éloquent qui se traduisait pour

moi en recommandation expresse de ne pas sortir de ma retraite.

Que n'ai-je suivi ce conseil ! Mais, après huit jours de réclusion dans la grotte, l'ennui s'empara de moi, un ennui que ne calmaient pas les soins de Saïmira, attentive à venir chaque jour me distraire par sa présence. Je n'oublierai jamais les efforts de son esprit pour s'élever au niveau du mien, dont je ne veux pas dire qu'elle pénétrât toutes les pensées. Dieu a mis entre les êtres des bornes qu'ils ne franchiraient pas sans usurper son autorité ; mais elle devint, à force de recherches inspirées par sa tendresse, presque aussi intelligente qu'une enfant. Elle me caressait de son souffle velouté, dormait ses deux petits bras passés autour de mon cou, ou elle allait me cueillir au haut des arbres, quand je dormais moi-même, des fruits qu'elle déposait à l'entrée de ma grotte. Excepté le sourire et la parole, ces deux attributs de l'homme, et de l'homme déjà à demi civilisé, elle avait toutes les facultés des êtres supérieurs à elle : la prévoyance, le souvenir, la sensibilité, l'affection et presque la pudeur. Un jour que je lui avais gardé une petite orange de la Chine, fruit

fort rare dans cette île, car je n'y ai rencontré qu'un seul oranger qui portât des mandarines, et je suppose que le germe avait été apporté par les vents, elle la prit avec joie ; mais, quelque prière que j'employasse pour qu'elle la mangeât, elle refusa constamment; elle se contenta de la faire rouler pendant quelques minutes entre ses deux mains et de la regarder comme une chose précieuse ; puis elle joua pensivement de ses doigts distraits avec le lien fibreux qui était encore attaché à la mandarine et qui la fixait à Tarbre au moment où je Tavais cueillie. Saïmira réfléchissait. Quand elle me quitta ce jour-là, elle emporta avec elle la jolie orange dont je lui avais fait cadeau. Le lendemain, elle revint selon son habitude me visiter dans ma grotte. Tandis qu'elle jouait avec moi, je m'aperçus qu'elle portait autour du poignet une petite corde roulée sur plusieurs tours. Je voulus enlever ce lien, craignant qu'il ne la fît souffrir. Saïmira retira vivement sa main, et son regard sembla me dire : « Laissez-le-moi! » Je devinai, je me souvins! Ce bracelet, auquel elle attachait tant de prix, était la fibre annexée à l'orange de la Chine. Mococo avait eu Torange,

qu'elle n'avait pas mangée afin de la lui donner, et elle, heureuse du plaisir qu'elle lui avait causé, avait gardé à son poignet le doux souvenir de ce partage. Emu profondément de ce trait délicat dans ce gracieux animal dont j'avais, il est vrai, ébauché moi-même l'éducation à Macao, je pris son joli corps dans mes deux mains et pressai de deux baisers le sommet de sa tête. Ses yeux me regardèrent doucement de bas en haut, comme si j'eusse été le ciel pour elle. J'eus peur de leur expression. C'était trouble et divin. Une âme d'ange était prisonnière sous cette enveloppe ; elle cherchait à sortir, à s'unir à la mienne. Ce cri m'échappa : « Saïmira 1 Saïmira ! » Un gémissement inouï me répondit. Je fus pétrifié. Si cette scène s'était prolongée, je serais devenu fou.

Ce n'est pas seulement l'ennui qui me décida à m'échapper de cette retraite, où je vivais sans doute avec quelque sécurité, c'est aussi ma dignité d'homme. J'avais honte d'être tenu en échec par des créatures sur lesquelles la nature nous a délégué l'autorité. D'ailleurs, passer ma vie dans cette grotte me semblait une intolérable position. Il fallait un jour ou

Tautre en sortir. J'en sortis tout de suite, et voici à quelle occasion.

J'avais l'habitude de m'éloigner de mon gîte dès que la nuit était venue, soit pour me donner de l'exercice, soit pour aller chercher, quand la lune était claire, des œufs de ramiers que je faisais cuire dans un trou creusé dans le sable, et au fond duquel j'avais entretenu un feu ardent pendant quelques heures. Les allumettes phosphoriques que j'avais toujours sur moi en ma qualité de fumeur me procurèrent facilement du feu. Grâce à la boîte de plomb où elles étaient enfermées, Teau de mer ne les avait pas altérées pendant mon naufrage, tandis que mon tabac, au contraire, avait beaucoup souffert.

Le dernier soir de mon séjour dans la forêt, j'aperçus du bord de ma grotte, au moment de la quitter pour n'y plus rentrer, une flamme pareille à celle que j'avais vue aux premières heures de mon naufrage. Mais qui donc, me demandai-je encore avec la même agitation d'esprit, allume ces grands feux dont la clarté monte si haut dans l'espace? Je ne vois que des hommes qui seuls puissent... mais je n'osais

plus croire à leur existence sur cette île énigmatique depuis que j'avais été si souvent déçu. Pourtant, d'un autre côté, admettre que des singes soient assez ingénieux... Je n'admis rien, je ne supposai rien; je me dirigeai en droite ligne vers ce feu que j*estimai être placé entre moi et ces maisons saccagées dont j'avais encore le lamentable tableau dans le souvenir. M'étant ainsi orienté, en moins d'une heure et demie de marche je fus excessivement près du foyer de combustion. Lorsque je n'en fus plus qu'à quelque cent pas, le terrain, jusqu'alors uni, s'éleva brusquement, et je sentis que j'attaquais le revers d'un volcan. Le sol devint friable et criant sous mes pieds ; je jugeai que je foulais d'anciennes laves. Du reste, ceci ne m'étonna pas. Je savais que presque toutes les îles de rOcéanie fourmillent de volcans éteints ou en éruption. Mais pourquoi cette émission de flammes n'avait-elle frappé ma vue que deux fois ? pourquoi avait-elle cessé pour reprendre au bout de huit jours? Oe n'était point là la marche ordinaire de ces violences physiques. Toutes mes incertitudes cessèrent.

Une lueur fatale m'attire. — D'où jaillissait-elle? — Nouveau péril auquel je suis exposé. — Le marchand est reconnu par son ancienne marchandise. — Trois cris. — La guirlande vivante. — Un tyran au poil et à la plume.

— La télégraphie des bras. — A quel usage? — On sonne le dîner, — La vérandah. — Les salons et la cuisine. — Le pot de confitures de coing. — Sage réflexion que je me permets à ce propos. — Une soirée de singes verts et d'ouistitis. — Désespoir! je pince de la guitare.

— Comment se termine cette délicieuse soirée.

Au sommet du cône que j'avais franchi, une scène de la plus saisissante étrangelé m'attendait.

Des myriades de singes immobiles et silencieux, silencieux et immobiles jusqu'au moment où ils m'aperçurent, couronnaient la crête du cratère d'un petit volcan, qui ne devait plus être depuis longtemps en activité.

Les flammes qu'il lançait par colonnes provenaient d'une combustion formidable alimentée par des bataillons de singes occupés à jeter dans ce trou des brassées de branches de thuya et d'érable, des arbustes tout entiers et des amas de feuilles sèches qu'ils se transmettaient les uns aux autres avec une incroyable rapidité, et comme les matelots se font passer de main en main, quand ils chargent un vaisseau, les marchandises qui vont du quai à la cale. Le bois qui tombait, branches, racines, écorces et feuilles, dans la gueule du cratère, venait peut-être d'une lieue au loin. L'abatis et le vaet-vient étaient inépuisables, le feu inépuisable, les bras en mouvement infatigables. Et c'était à donner le vertige de voiries flammes éclairer en dessous ces yeux scintillants, pétillants comme des étincelles électriques; ces barbes agitées, ces corps en sueur, ces figures ridées, ces jambes torses et ces bras velus se tendre, recevoir et jeter ; de voir se développer dans un cercle infini, autour de ces ouvriers essoufflés, des spectateurs sérieux et graves comme des derviches en adoration devant le feu.

Mais à qui donc ces singes infernaux avaient-

ils VU pratiquer ce travail régulier de destruction, qu'ils avaient Tair maintenant de continuer sans pouvoir s'arrêter, comme des machines que ne saurait plus enrayer celui qui les aurait une fois mises en mouvement? C'est là ce que le hasard m'apprit quelque temps après (1). J'ai dit que tous ces singes incen-

(1) Polydore Marasquin eût été moins surpris de voir des singes agir avec cet ensemble de volontés et cet accord d'idées qui lui semblaient le partage exclusif des facultés dévolues à Thomme, s'il eût connu ce passage de Kolo {Description du cap de Bonne-Espérance , t. III, p. 57 et suivantes) : « Voici la manière dont les singes pillent un verger, un jardin ou une vigne. Ils font, pour l'ordinaire, ces expéditions en troupes : une partie enlre dans l'enclos, tandis qu'une autre partie reste sur la cloison en sentinelle, pour avertir de l'approche de quelque danger. Le reste de la troupe est placé au dehors du jardin, à une distance médiocre les uns des autres, et forme ainsi une ligne qui tient depuis l'endroit du pillage jusqu^à celui du rendez-vous. Tout étant ainsi disposé, les babouins commencent le pillage et jettent à ceux qui sont sur la cloison les melons, les courges, les pommes, les poires, etc., à mesure qu'ils les cueillent : ceux qui sont sur la cloison jettent ces fruits à ceux qui sont au bas et ainsi de suite tout le long de la ligne, qui pour l'ordinaire finit sur quelque montagne. Lorsque les sentineUes aperçoivent quelqu'un, elles poussent un cri : à ce signal, toute la troupe s'enfuit avec une vitesse étonnante. »

diaires avaient été silencieux jusqu'au moment où ils m'aperçurent.

Ils m'aperçurent ! Le silence fut rompu. A partir de cette minute, ineffaçable dans ma vie, il faudrait le pinceau nécromantique de Oallot ou plutôt son ergot diabolique, qui a déchiré le cuivre et en a fait jaillir la Tenta^ tion de saint Antoine, pour écrire ce qui m'arriva.

D'abord un bruit qui faillit me coucher par terre, tant il avait le caractère d'un ouragan, succéda au silence contemplatif avec lequel toutes ces créatures jouissaient de la vue de leur enfer avant l'événement de ma présence.

On saluait ma bienvenue.

Leur éternel ennemi, Thomme, tombait au milieu d'eux.

Et un homme qui avait vendu des singes I

Un homme qui avait même vendu plusieurs d'entre eux à Macao.

Un homme qui les avait contraints à franchir des cerceaux et à jouer du tambour de Basque.

Un homme qui les avait quelquefois fouettés pour les forcer à valser, une rose sur l'oreille,

un chapeau de bergère sur la tête et une houlette à la main.

Un homme qui les avait aussi quelquefois durement privés de pain et d'eau parce qu'ils ne voulaient pas endosser des culottes de marquis et saluer à la française.

A quoi ne devais-je pas m'attendre?

Karabouffi premier, assis sur un bloc de lave, présidait cette fête, comme du reste il présidait toutes choses dans cette île, soumise, et je ne savais encore comment, à sa souveraineté. Ses ministres, on Ta vu, n'étaient que ses valets et ses bourreaux.

Je venais, ai-je dit, d'être aperçu.

Après ce grand bruit dont je viens de parler, tous mes anciens pensionnaires de Macao se ruèrent sur moi ; les autres les suivirent. J'allais être déchiré.

C'est au moment de cette crise que j'eus lieu de remarquer que les habits dont cette odieuse troupe s'était affublée portaient des boutons où je lus avec un étonnement qui ne fut pas loin de produire en moi une poignante certitude, le nom de la frégate du vice-amiral Campbell. C'est-à-dire Ilalcion.

Où étais-je donc alors? Que s'était-il donc passé?

Je ne Saurais probablement jamais su sans le cri poussé par Karabouffi au moment suprême où je disparaissais sous une montagne de babouins, d'allouates, de mandrills, de magots et d'orangs-outangs.

Les griffes s'arrêtèrent.

' Karaboufa avait d'autres intentions sur moi. Il lança trois autres cris gutturaux écoutés avec une attention profonde.

L'ordre était donné, il allait être rempli. Sur un dernier signe de Karabouffi, ces bouffons de la création se réunirent comme des paquets de serpents et formèrent rapidement deux chaînes. Ils se nouèrent l'un à l'autre par le prolongement de leur queue. Une moitié de cette chaîne vivante m'entoura le cou, l'autre moitié m'enlaça les deux jambes, et je me vis, sans pouvoir opposer la moindre résistance à cet étranglement, le nœud, le point central de ces deux moitiés, qui ne formèrent bientôt plus qu'un tout, qu'une seule chaîne, qu'une seule guirlande animée, convulsive. Cette soudure opérée, la partie de la chaîne qui représentait

la tête s'élaDça avec Timpétuosité d'une flèche sur l'autre bord du brasier, la partie qui représentait la queue ne se détacha pas du bord où j'avais été saisi, et un balancement vertigineux commença. Qu'on se peigne, si cela se peuf, ma triste et ridicule situation, oscillant de droite à gauche et de gauche à droite, un brasier de cent mètres de largeur, tout rouge, tout béant sous moi.

Chaque ondulation devenant à chaque tour plus vive par l'ivresse toujours croissante de mes bourreaux, je fus porté de courbe en courbe à soixante mètres d'un côté, à soixante mètres de l'autre; puis... mais comment calculer cette effroyable progression dans la situation d'esprit où j'étais? Vingt mille spectateurs au moins, ou plutôt vingt mille grimaces, vingt mille cortorsions, bordaient, sur une épaisseur de cinquante rangs, l'ouverture du cratère au-dessus duquel je flottais. C'était comme une forêt de poils, piquée de museaux jaunes et noirs, hérissée de dents qui remuaient et grinçaient. Et de distance en distance, de gigantesques magots, constables quadrumanes armés de bâtons, se dressaient pour rétablir

l'ordre dans la fête. Quelle fête! Tantôt je me croyais lancé dans les nuages, tantôt je sentais l'ardeur du feu me brûler le dos. Je ne parle pas de la douleur que j'éprouvais à être ficelé, entortillé par ces cordes nerveuses qui m'entraient à vif dans les chairs. Et je n'étais pas au terme du supplice !

Le balancement formidable augmentant de seconde en seconde, la guirlande de singes dont je faisais partie dépassa bientôt son point ascensionnel le plus élevé, et alors ce ne fut plus un simple mouvement alternatif plus ou moins périlleux que j'éprouvai, mais un tournoiement d'abord rapide, puis acharné, puis foudroyant. J'avais été le balancier d'une pendule, je fus la roue d'une voiture, les ailes d'un moulin, la pierre d'une fronde. Et je tournai, je tournai, je tournai à devenir vert, rouge, pourpre, violet, bleu, à devenir fou. Je criai ; mes cris de souffrance, de désespoir et de peur se perdaient au milieu des glapissements, des hourras, des hurlements frénétiques de ces myriades d'êtres malfaisants . Quand ils m'eurent assez secoué et fait pirouetter à cœur joie, ils terminèrent ainsi leur atroce farce.

DE POLYOQRE MARASQUIN 131

Imprimant une dernière et furibonde secousse — ah ! c'est délirant à penser — à la courbe imrnense de la chaîne, lorsqu'elle fut parvenue au plus haut degré de violence giratoire, ils la rompirent d'un seul coup : elle se déût au centre que je formais moi-môme. Je fus lancé comme une balle par-dessus le brasier, par-dessus les spectateurs dans l'enthousiasme, par«dessus tout, à cent mètres ou à deux cents mètres au loin. Comment n'ai-je pas été brisé en tombant? Dieu me réservait-il pour d'autres sup* plices ?

A quoi pensiez-vous, me demanderont peutêtre mes lecteurs, lorsque vous vous promeniez ainsi dans l'espace et d'une façon si en dehors des habitudes de notre organisation ? Je pensais combien nous sommes cruels quand nous mettons, pour varier nos plaisirs, des chats ou des chiens dans la nacelle d'un ballon ; et combien j'avais été moi-même blâmable en attachant un jour un pauvre singe, qui en rîiourut d'effroi, à la queue d'un cerf-volant, aûn d'amuser les oisifs de Macao. Moi aussi je venais d'être attaché à la quelle d'un cerf-volant. Quel droit avais-je de me plaindre?

En revenant à moi, et j'ignore combien de temps dura Tévanouissement qui suivit mon horrible chute, j'aperçus deux mandrills de la plus scélérate espèce en sentinelle, le sabre à la main, près de moi, imitant, autant que la parodie imite la vérité, Tallure et la rigidité des factionnaires anglais. Mais, par défaut d'expérience, au lieu de se borner à mettre une guêtre à chaque jambe, chacun des mandrills avait mis quatre guêtres, une à chaque jambe, une à chaque bras. Je n'attribuai cette grotesque superfétation, je le répète, qu'à un pur défaut d'expérience, car les singes n'ont pas encore parmi eux, je le suppose du moins, des feld-maréchaux assez ingénieusement rapaces pour décréter une addition de costume sur laquelle, s'entendant avec les fournisseurs, ils gagneraient des millions.

Sans m'habituer encore à cette société automatique, je commençais cependant à m'expliquer vaguement pourquoi elle m'offrait la copie, copie fantasque et grimaçante, de la vie des hommes civilisés, de notre vie enfin. Ces boutons d'uniforme, vus par moi au moment de mon supplice, m'avaient envoyé une lueur

au cerveau. A coup sûr, ces animaux à demi intelligents et ces hommes dont ils traînaient et souillaient les dépouilles avaient vécu ensemble. Le fait devenait désormais incontestable. Sans doute il restait toujours à savoir comment les uns avaient eu les dépouilles des autres ; mais c'était là une question peu facile à résoudre immédiatement, surtout sur le terrain menaçant où je marchais. Essayez donc de réfléchir quand le foyer de la réflexion, la tête, est sous la menace perpétuelle d'une massue en bois de fer.

Les deux sentinelles aux quatre guêtres me voyant éveillé, m'ordonnèrent par un signe de les suivre. Je ramassai mes forces et j'obéis.

Ils me conduisirent aux maisons dont j'avais constaté le saccagement huit ou dix jours auparavant sous la protection de l'intéressante Saïmira.

Qu'était devenue Saïmira ?

Qu'était devenu Mococo?

Qu'allais-je moi-même devenir?

Mes deux gardiens m'introduisirent à coups de plat de sabre dans celle des maisons qui offrait la plus belle apparence extérieure et

que je supposais avoir été le quartier général de la station, Tappartement occupé par lord Campbell. Hâtons-nous d'ajouter que l'intérieur ne différait guère de l'intérieur désolé des autres maisons. Plus de portes ; les rideaux de soie des croisées arrachés ; les croisées démantelées. Pourtant une espèce d'ordre régnait an milieu même de ce lamentable chaos. Ainsi, les tableaux, après avoir été chassés de leurs clous, avaient été remis en place, mais renversés, c'est-à-dire que les paysages, par exemple, avaient la cime de leurs arbres en bas. J'avoue que pour quelques-uns de ces tableaux la chose était parfaitement indifférente, et que pour quelques autres elle était un réel avantage. Je ne serais pas étonné que beaucoup de gens fussent de mon avis, après avoir essayé de Peffet de ce renversement sur quelques tableaux modernes.

Karabouffi premier, prévenu de mon arrivée par un ricanement de mes sbires, courut au-devant de moi. La vue du babouin me fit peur, plus peur encore que de coutume. Voici à quoi tenait ce surcroît de terreur. De haut en bas il était couvert de plumes. Ce singe métamor-

phosé en oiseau me remplit d'abord d'une surprise grossie d'épouvante. Cependant, Tayant mieux examiné, je m'assurai que les milliers de plumes sous lesquelles il avait presque disparu étaient des plumes à écrire : que signifiait?... Oui, des plumes qu'il avait fourrées sous ses bras, sur ses oreilles, dans la bouche, même dans le nez, et qu'il avait fichées surtout dans la masse ondoyante de ses poils. Dans le mouvement qu'il fit pour venir vers moi, quelques-unes de ces plumes s'étant détachées, je remarquai que la plupart étaient taillées. Les deux orangs-outangs qui raccompagnaient et qui paraissaient être ses premiers ministres, étaient pareillement couverts de phames, toutes taillées aussi.

Il me précéda dans la pièce principale d'où il était sorti pour me recevoir, et là je vis une centaine de sapajous très agités, très affairés, renversés sur des pupitres, trempant des plumes et bien souvent leurs bras dans des encriers sans nombre, écrivant ensuite sur des feuilles dé papier placées devant eux, imitant enfin les expéditionnaires de nos administrations publiques à Macao. Ils allaient comme le

vent; les plumes criaient, les feuilles volaient.

Quand Tun de ces papiers était suffisamment noirci, barbouillé par ces sapajous, ils le passaient à des sapajous plus vénérables ; ceux-ci le signaient et à leur tour le renvoyaient à d'autres sapajous encore plus graves; ceux-là signaient encore le papier, mais ils y appliquaient leur sceau. Remis ensuite par eux à d'autres sapajous qui attendaient au dehors, le papier était transmis sans perte de temps à des sapajous plus alertes placés plus loin et de distance en distance, ainsi que j'avais vu faire quand ils jetaient du bois dans la fournaise où j'avais tant failli être jeté moi-même. Puis, au bout de dix minutes, le papier, qui avait parcouru l'île au moyen de ce procédé télégraphique, revenait encore aux mains de Karabouffl qui, après s'être mouché dedans, le remettait à un vieux mangabey, investi sans doute de la dignité d'archiviste.

Pour moi, il était évident que toutes ces créatures sauvages, après le départ, la fuite et peut-être l'assassinat de la station anglaise, qui peut dire lequel des trois? s'étaient emparées de tous les papiers delà comptabilité, de toutes

les plumes qu'elles avaient trouvées, du sceau du vice-amiral, et que, par imitation servile de ce qu'elles avaient vu si fréquemment pratiquer, elles expédiaient à tort et à travers des ordres de tous côtés, faisant ainsi, sans y songer, une critique fort spirituelle de la bureaucratie européenne, cette . peste qui dévore le temps, l'argent, les hommes, et se termine toujours par un papier dans lequel le dernier qui le reçoit a le droit de se moucher, et s'y mouche.

Karabouffi me lança impérieusement au visage plusieurs mains de papier, plusieurs paquets de ces plumes toutes taillées. Le geste expressif qu'il m'adressa ensuite m'apprit que j'avais à me servir sans réplique de ces plumes et de ce papier, absolument comme ceux de ses employés qui instrumentaient devant moi.

Pendant trois fois vingt-quatre heures, lui et les siens ne me permirent ni de quitter ma place ni de laisser reposer ma plume. Je fus contraint, sous peine de tout ce qu'on peut imaginer de terrible^ de noircir à tour de bras, et dans tous les sens, des montagnes de papier, et quand toutes ces feuilles avaient disparu

SOUS des nuages d'encre, un de ces scribes bizarres les retirait à mesure de dessous ma main et les remettait, ainsi que je Tai déjà dit, à une série de singes chargés de leur faire faire le tour de Tile. Pendant soixante et douze heures je n'eus pas même le repos de la nuit, car mes ennemis, doués la plupart, comme on sait, de la faculté d'y voir dans l'obscurité, dès qu'il m'arrivait de fléchir sous le poids du sommeil, me poussaient le bras, me tiraient cruellement par les cheveux, me piétinaient sur les épaules ou me labouraient l-e visage avec leUrs ongles. Quelle torture I

Oh I comme je pris en sincère pitié alors ces jeunes générations d'hommes condamnés par la médiocrité de leur naissance ou la stupidité de leurs parents à écrire du matin au soir dans une administration ! Dans l'enfer il doit y avoir un cercle où de profonds coupables subissent ce genre de peine bureaucratique. Les adultères, qui ont tous la manie d'écrire des lettres, sont peut-être condamnés à ce supplice que j'endurais, mais si gratuitement, moi, parmi les singes.

Le quatrième Jour de ce singulier travail pé-

nitentiaire, j'entendis retentir une cloche, et à ce bruit je me crus sauvé. Je ne pouvais attribuer qu'à un homme la faculté d'employer cette manière d'appeler. Aussi quittai-je résolument ma redoutable besogne, et me mis à couloir de toute la rapidité de mes jambes vers l'endroit où je supposais qu'on agitait la cloche. D'ailleurs j'étais décidé à mourir plutôt qu'à demeurer plus longtemps à la place où la contrainte et les coups m'avaient enchaîné pendant trois jours et trois nuits. Mes gardiens n'osèrent pas me retenir. J'arrivai tout d'une haleine sous le poteau auquel était fixée la cloche: mon désappointement fut complet; ce n'était pas un homme qui tirait le cordon qui la faisait mouvoir, c'était,., ai-je besoin de dire qui c'était ? oui, ils avaient appris même cet exercice, à la vérité plus facile à copier que bien d'autres, mais dénotant toutefois une succession d'idées assez compliquées, ainsi qu'on va en juger.

Le poteau de la cloche s'élevait à l'angle d'une vaste cour dont les quatre côtés étaient formés par une galerie de pièces élégantes à arceaux ; elle recevait l'air et la lumière à tra-

vers une immense tente de toile rose toujours ballonnée parle vent, et jouissait de Téternelle fraîcheur qui montait d'un bassin naturel ouvert au centre même du carré. Un gazon abondant, des arbustes et des fleurs composaient une ceinture à ce gracieux bassin. Réunis en bouquets par le ruban des lianes, cette chevelure des tropiques, des bambous couraient de leur taille fine et de leur feuillage lustré jouer avec le voile transparent du plafond aérien, à soixante pieds du sol. Dans l'Inde, on appelle cette partie principale de la maison, ce foyer d'air par où elle respire, une vérandah. L'Inde a-t-elle emprunté les vérandahs aux Maures, ou bien les Maures ont-ils pris les vérandahs aux Indiens pour les transporter en Espagne et en Portugal? C'est là ce que j'ignore. Tout ce que je sais, c'est que les habitants dînent là pendant les fortes chaleurs, s'y promènent le soir et y dorment souvent la nuit. Les divans de Caboul, les tapis de Cananor, les nattes de Ceylan, les hamacs de Manille, sont les meubles ordinaires des vérandahs.

Karabouffl, qui s'était appliqué sans façon les plus beaux logements, avait choisi la vé-

randah pour lui et sa cour. Profitant des longues tables toujours dressées et destinées aux officiers de la station, lui et sa suite y mangeaient quelquefois aussi, bien entendu sans jamais changer le couvert.

Je tombai, en arrivant à la vérandah, au milieu du plus navrant désordre qu'on puisse imaginer : c'étaient des assiettes éparses, des porcelaines fracassées, des plats d'argent semés partout, des carafes fendues, des fourchettes piquées par leurs dents dans le bois de la table, des bouteilles couchées sur le flanc, des verres empilés les uns dans les autres.

La cloche que j'avais entendue avait sonné le dîner,

Karabouffi se carra au milieu même de la table, entre une soupière et un huilier; ses favoris s'assirent autour, dessus et dessous.

J'avoue que, par la faim dont j'étais travaillé, je glissai très indifféremment sur le caractère des convives et sur leur posture. Les Français mangent assis ; les Anglais mangent sans serviette ; les Chinois mangent avec de petites baguettes d'ivoire; les Orientaux avec leurs mains et sans fourchette ; les Thibétains

mangent debout ; les Romains mangeaient à demi couchés ; les Indiens américains mangent avec des arêtes de poisson en forme d'aiguilles. Pourquoi trouver mauvais que d'autres êtres mangent comme ils l'entendent ?

Seulement il faut avoir de quoi manger. Les végétaux que se bornaient à dévorer mes compagnons de table, et qu'ils voulaient parfois me fourrer dans la bouche, ne me souriaient pas beaucoup. Pourtant je souffrais cruellement de la faim. Pendant que je promenais des yeux attristés et hagards autour des galeries de la vérandah, dont chaque arceau, je l'ai dit, indiquait une pièce distincte, songeant aux bons repas qu'avaient pris là les Anglais, un écriteau frappa ma vue. 11 était placé au-dessus d'un arceau assez éloigné ; il portait ces mots^ peints en couleur noire sur un fond blanc : Cuisines de Vhonorahle état-major. J'y courus, et plus vite encore peut-être que je n'avais couru au bruit de la cloche. Cuisines! et cuisines au pluriel 1 il y avait plusieurs cuisines 1 Inutile de dire que je fus suivi dans mon élan impétueux par les grands dignitaires de Karabouffi, foule plus intriguée qu'hostile en ce moment. Une

curiosité générale semblait me protéger contre la perversité habituelle de mes tyrans quadru» mânes.

J'allai si vite que je pénétrai dans une grande pièce de la vérandah placée quatre arceaux avant les cuisines. Les quatre arceaux mesuraient rétendue d'un salon de réception fort beau, très vaste et bien moins maltraité surtout que les autres divisions de la vérandah : les fauteuils ne me parurent qu'à demi écorchés ; le lustre et les bras de cuivre doré chargés de rameaux, ornaient encore le plafond et les murs. Quelques meubles, dont les envahisseurs n'avaient sans doute pas deviné l'usage, étaient demeurés même à peu près intacts : c'étaient un piano, un accordéon et une guii tare. Je jugeai, à toutes ces preuves de demiconservation, que le souvenir des châtimeiits qu'ils avaient dû nécessairement recevoir des mains des cuisiniers, leurs ennemis naturels, les tenaient éloignés de ce parage des cuisines, dont ils sont, eux, comme on sait, les gaspilleurs éternels.

Du salon de réception je passai dans la salle à manger, placée sur le derrière de la véran-

dah, et de la salle à manger dans les cuisines. Hélas ! depuis des semaines, depuis des mois peut-être que les Anglais avaient disparu, je ne devais pas m'attendre à voir des pièces de gibier à la broche, des chevreuils ou des lièvres blancs. Tout était froid et mort. Mes singes avaient passé par là. Mais tout singes qu'ils étaient et qu'ils seront toujours, ils n'avaient pas su ouvrir les armoires. Les ongles de ces déprédateurs y avaient laissé leur passage écrit en longs sillons ; c'était tout. Moi, je les ouvris ces armoires ! La Providence m'avait guidé. Elle éclata en pots de graisse d'oie, en pots de salaisons, en pots de confitures, en boites de conserves : conserves de poissons, conserves de végétaux, conserves de volailles. Jugez si je me jetai avec avidité sur ces trésors.

La prudence me commandait de ne pas être ingrat. J'offris un pot colossal de coniStures de coings à Sa Majesté Karabouffi. II y fourra sa tête jusqu'aux épaules; mais ses sujets, envieux et jaloux, voyant cela, se mirent aussitôt à le tirer par la queue et par les jambes, afin de lui disputer sa possession. Karabouffi tint bon. Lui et le pot résistaient avec succès. Néanmoins

je crois qu'un chef prudent ne doit pas trop manger de confitures de coings devant ses sujets. La lutte continuait, le pot commençait à se fendre. Infailliblement une révolution allait jaillir de cet incident, si insignifiant en apparence. Pour ma part, je jugeai qu'une révolution en ce moment ne tournerait peut-être pas à mon avantage. Un Karabouffi mort, vingt Karabouffis surgiraient. Cela s'est vu. On a même remarqué que le dernier Karabouffi valait toujours moins que les autres. Donc, afin de prévenir une imminente catastrophe, voilà ce que j'imaginai. Je vidai un sac de noix par terre. Soudain courtisans et sujets, laissant leur chef se repaître de confitures, coururent après les noix.

En bonne politique, il convient de jeter de temps en temps un sac de noix entre gens qui se disputent.

Il y eut trêve dans le mécontentement général ; j'en profitai pour goûter à une foule de ces délicieuses conserves qui m'étaient tombées sous la main. J'eus soin, en les savourant, de tenir toujours l'armoire à demi fermée, afin que mes espions ne manifestassent pas le désir

de partager avec moi. Ils auraient tout enlevé en un clin d'œil. Mais je ne fus bien avisé qu'à demi. On va le voir. Après avoir bien mangé, je pris une bouteille de vin dans un panier, j'en cassai le goulot et me mis à boire. Je buvais avec bonheur, je bus avec extase. Je m'oubliai dans mon extase. Je laissai s'agrandir l'ouverture de l'armoire. Or, tandis que je comptais les étoiles, selon l'expression de Sancho Pança, mes drôles se faufilèrent dans l'armoire, tombèrent sur les paniers de vin, s'emparèrent des bouteilles, ainsi qu'ils m'avaient vu faire : vous devinez le reste.

Une fois ivres, ils se dirent des injures en langage de singe, et ce doit faire frémir; ils se lancèrent à toute volée des plats à la tête, et ils s'atteignaient toujours ; ils se cassèrent frénétiquement des bouteilles sur le dos, et pas une ne manquait de se briser. « Ahl me disais-je, que la nature a bien fait d'indiquer à l'homme, sa créature de prédilection, la constante modération qu'il doit apporter et qu'il apporte dans l^accomplissemeDt de ses désirs I » Aussi ne tombe-t-il jamais, à table, dans ces excès scandaleux où je voyais se vautrer ces tristes copies

de rhomme. J'étais enchanté pour mon espèce.

On a prétendu, je le sais, que quelques hommes s'oubliaient parfois au dessert et perdaient un peu de leur sang-froid. On cite Alexandre qui tua Clytus après boire ; Charles XII, qui souffleta sa mère au sortir de table. Mais voyez combien les exemples sont rares ! on est obligé d'aller les chercher au fond de rhistoire. Je sais encore qu'on a prétendu que nos plus grandes maladies résultaient du temps trop prolongé que nous passions à table, et de l'abus que nous faisions des vins et des liqueurs. Rien ne prouve absolument cela. D'ailleurs, que sont quelques suppositions auprès de l'affreuse réalité étalée sous mes yeux?,..

J'aurais trouvé des comparaisons encore plus flatteuses pour l'homme devant ce spectacle révoltant, si j'avais eu l'esprit assez calme pour m'abandonner à l'orgueil des comparaisons entre cette espèce dégradée et la nôtre; mais la nuit venait, et je la voyais s'avancer avec une crainte inexprimable : cette fois, je n'avais pas, comme le premier jour de ma funeste descente dans l'île, la ressource de

m'enfoncer dans les bois el d'échapper à mes ennemis. Ils étaient là, ils étaient ivres, et j'étais au milieu d'eux.

Ma position n'était pas gaie dans ce pandémonium en délire, se livrant autour de moi dans l'obscurité aux excentricités les plus effroyables. L'obscurité, cette redoutable obscurité, doublait mon épouvante. Tout moyen de fuir m'était ôté. Je m'attendais à être déchiré, étranglé, étouffé, déchiqueté surplace. Aucune issue ouverte devant moi, aucune !

Dans l'excès de mon exaspération, l'idée me vint de me cacher dans une armoire, et de me dérober ainsi au sort dont j'étais menacé. C'est en cherchant à mettra à exécution ce projet impossible, vu l'étroit espace où j'aurais été forcé de meblotlir, que je déplaçai le couvercle d'une caisse. Ma main y pénétra, et elle saisit, sans trop avoir la conscience de son action, un objet assez lourd. Je tâte, je regarde autant qu'une clarté douteuse le permet. 0 bonheur I c'était un paquet de bougies. Des bougies 1 la caisse en était remplie. Aussitôt je tirai mon briquet de la poche et j'en allumai une. J'en tremblais d'émotion. Délivré de l'horreur des ténèbres

dans les conditions où j'étais! J'avais de la clarté pour toute la nuit ! Quelle surprise miraculeuse ! quelle joie! Seulement, je ne re- .marquai pas qu'en fermant l'armoire, pour que mes espions ne me jouassent pas quelque mauvais tour, comme pour le vin, j'en avais enfermé un sous clef. Il poussa un cri d'alarme. J'ouvre à ce cri aigu, qui pouvait m'attirer une fort mauvaise affaire. C'était fini. Mon captif délivré se place, s'accroche entre les deux battants de façon à se faire écraser si je persiste à les fermer... Les autres profitent de la brèche et pénètrent dans la place, c'est-à-dire dans Tarmoire, et la caisse est pillée, pillée en un clin d'œil. Les voilà allumant tous leurs bougies à la mienne, s'agitant ensuite, tournoyant aux lueurs répétées de ces folles flammes dont leurs petits yeux sataniques sont à la fois éblouis et ravis. D'une terreur, je tombai dans le frisson d'une autre : maintenant ils allaient me brûler comme un fagot, avec toutes ces flammes tremblantes, si mal assurées entre leurs doigts, que quelques-uns se grillaient déjà le poil. J'eus une inspiration tirée même du danger nouveau que j'avais appelé sur moi.

Je traversai la salle à manger, je me rendis au salon de réception, et là je plaçai une de mes bougies sur le rebord d'une fenêtre, et j'en allumai une seconde que je fixai sur un autre appui. M'ayant vu faire, que ne verraient-ils pas? ils se hâtèrent comme moi de poser leurs bougies partout où ils découvrirent une place. J'avais réussi : les bougies cessaient de jouer un rôle incendiaire dans Torgie ; mais tout en agissant ainsi, ils avaient Tair de se rappeler maintenant qu'ils avaient vu le salon éclairé d'une façon à peu près semblable : sans doute quand le chef de la station donnait quelque soirée ou quelque bal. Ils échangeaient des regards d'intelligence. La réminiscence gagnait de place en place. Bientôt, et je considérai ce mouvement de leur part comme une preuve de cette entente qui venait de m'être révélée, ils firent la courte échelle et allèrent placer des bougies dans les bras de cuivre fixés aux murs et dans le lustre du plafond. Je m'étonnai moins de cette action, qu'ils reproduisaient comme ils reproduisent tout, que je n'avais envie de rire, quoique mon cœur ne fût guère gai en ce mo* ment.

Oe qui me prouva jusqu'à l'évidence qu'ils avaient vu donner des soirées et des fêtes dans ce salon, c'est que Tun d'eux, plus heureux en efforts de mémoire que ses malicieux compagnons, bondit, dès que l'illumination fut complète, sur les touches du piano, et les frappa avec ses mains de devant. Il avait vu toucher du piano ! Jugeant aux contorsions enthousiastes, manifestées autour de lui, qu'il était apprécié, il se mit à frapper aussi les touches avec ses mains inférieures. Applaudi encore plus fort par son auditoire, il battit alors le clavier avec ses quatre mains nerveuses, sa tête échevelée, son dos barbu et avec l'extrémité même de son dos ! à l'exemple d'un fameux pianiste allemand dont j'ai entendu parler. Et peut-être n'était-ce pas plus désagréable à entendre que le fameux pianiste allemand. Je n'affirmerai rien à cet égard ; mais comme les singes sont plus naturels dans leurs extravagances que les hommes, créés par Dieu pour être sérieux et graves, je donnai hautement, à tout hasard, la préférence au singe. En somme, cette musique, quoique un peu enragée, était fort dansante, comme on dit; si bien que

coaïtas, mangabeys, orangs-outangs, talapoins, singes capucins, singes verts, singes nocturnes, magots, callitriches, bonnets chinois, ouarines, pithèques, babouins, sajous, sapajous, ouistitis, mandrills, allouâtes, se mirent à danser avec fureur, avec frénésie, au son de ce piano démuselé. Ce n'était pas beau, non! mais qu'on me pardonne la comparaison, je crus voir dans tous ces singes en costumes traînants et à barbe épaisse, de nos élégants d'Europe qui ont, eux aussi, des barbes de boucs et de singes, et dont les habits sont pareillement bien ridicules parfois.

Décidément c'était un bal; un bal que se donnaient les singes, un bal comme ils en avaient souvent vu donner eux-mêmes, aucun doute n'était plus permis désormais, par le chef de la station navale à ses officiers, ses administrés et à leurs femmes.

Karabouffl, et je ne devinai pas pour quel motif, avait depuis quelques minutes déserté le bal.

Jusqu'ici la soirée ne se ressentait pas trop de cette auguste absence. Ah! comme les misérables dansaient et polkaient I C'était une

tempête, un tourbillon; j'en étais brisé pour eux. Au plus fort de ma surprise, j'en éprouvai une nouvelle qui vint m'expliquer l'absence de Karabouffl.

Il y avait à peu près une heure que la fête se tenait dans les régions exaltées que j'ai dites, quand je vis arriver, conduits par des cavaliers en gants paille, quels gants et quelle paille ! des groupes sémillants de jeunes et alertes guenons, toutes parées de superbes robes de soie et de blanche mousseline, drapées dans de magnifiques châles de Lahore, ornement un peu chaud peut-être pour la contrée, toutes éblouissantes des plus charmants détails de toilette qu'on puisse rêver. Ce bal ne devait pas être sans femmes, ce printemps sans fleurs. Mais parlons encore un peu du costume de ces dames et de ces demoiselles. Sans doute quelques-unes avaient du rouge sur le nez et du blanc jusqu'au menton ; sans doute quelquesunes mQntraient jusqu'à la ceinture leur poitrine osseuse et maigre ; sans doute encore on se serait passé de voir leurs bras poilus et nerveux ; mais nos bals d'Europe^ si délicats et si choisis, sont-ils sans nez avec du rouge, sans

menton avec du blanc, sans poitrine osseuse et sans bras nerveux? N'exigeons donc pas de la faiblesse et de la démence particulières à certaines créatures incomplètes ce que nous ne demandons pas à la sagesse et au bon goût de notre civilisation.

Au point où j'en suis arrivé dans ce récit de mes Emotions, je n'ai pas besoin, je suppose, de dire comment toutes ces vives et folles guenons s'étaient procuré des coiffures, des gants, des souliers et des robes. Chacun devine qu'elles les avaient eus au même titre que leurs mari^ ou leurs fiancés avaient des habits d'officiers et des gants paille : en les enlevant aux femmes et aux filles des officiers anglais. Ceci n'était pas plus inconcevable que cela.

Suivons donc le bal et applaudissons à une innovation digne de franchir la ligne et les deux tropiques pour aller se naturaliser en Europe, soit en Espagne, soit en Portugal, soit à Londres, soit à Paris. Beaucoup, parmi ces délicieuses guenons, dansaient avec des ombrelles roses, vertes, orange ou bleues, déployées sur la tête de leurs cavaliers, et penchées par elles avec une coquetterie exquise

d'attitudes et de mouvements. Rien de joli, je le proclame, comme cette innovation née pourtant de la fantaisie déréglée de ces êtres incroyables. Je me souviendrai toute ma vie de la polka des ombrelles. Seulement, il est à craindre qu'en France, où Ton pousse toutes les modes à l'excès, on ne passât de Tombrelle au parapluie, ce qui ne serait pas tout à fait aussi gracieux.

C'est au sein de cette foule brillante de ravissantes guenons et de charmants cavaliers, que je vis s'avancer Karaboufû premier, donnant le bras à Saïmira, à la belle, à l'intéressante Saïmira ; mais Saïmira, toute tremblante de peur, émue de se voir ainsi livrée en spectacle. Sa présentation me donna tout de suite la clef de sa position fatale, mais non pas sans exemple ; position que sa douce mélancolie m'avait laissé déjà soupçonner. Saïmira avait été enlevée à l'amour, à la tendresse de Mococo, par le redoutable Karabouffl. Karabouffi en avait fait sa femme ou sa maîtresse. Mais Saïmira n'était pas de ces lâches créatures qui, pour avoir quelques perles au front et un lambeau de velours sur les épaules, vendent leur

jeunesse, leur beauté, leurs lèvres et leur cœur, leur cœur déjà donné à un autre. La touchante chimpanzée avait autant de larmes dans les yeux que son abominable tyran avait d'impudence, de suffisance et de fatuité dans les moustaches. On sentait enfin que si sa jeunesse, ses charmes, sa personne, en un mot, étaient là, sa pensée, sa vie, son âme erraient autour de la cage de fer, aux barreaux de la prison de son ami, le tendre et infortuné Mococo.

Parmi ces essaims de guenons, dont la tenue, sans affecter la plus austère décence, ne prétait pas trop non plus à Tanathème, je distinguai d'autres guenons d'un caractère infiniment plus équivoque, et que je reconnus à première vue pour avoir appartenu autrefois à ma si regrettable ménagerie de Macao. Je me souvins également de leur avoir appris, les reconnaissant plus propres à certain genre d'éducation que leurs compagnes, à marcher comme des mousquetaires, à secouer vigoureusement la main aux hommes, à porter des jupes si amples et si arrondies qu'on était toujours tenté de les prendre par la tête et de les agiter comme des

sonnettes, tant elles avaient de l'analogie avec les sonnettes ; à fumer du matin au soir et même la nuit des cigarettes dont elles avalaient la fumée pour la rendre ensuite par le nez, à l'instar des contrebandiers espagnols ; à se coiffer avec des chapeaux si petits et placés si au bord de la tête, qu'on était toujours sur le point de leur crier dans la rue : « Madame! madame I prenez garde, vous perdez votre chapeau. » Je leur avais appris aussi à danser en jetant le corps en avant, à saluer avec la familiarité d'un groom de mauvaise maison, à jouer de l'éventail avec leur genou, à représenter entre elles des scènes de pantomimes. Enfin, j'avais eu le tort d'en faire des êtres tellement à part, qu'elles étaient, par rapport aux autres guenons, de véritables actrices. J'ai dit le mot et la chose : c'étaient des actrices. Quand ces sortes de guenons sont jeunes, elles n'ont aucun talent; quand elles parviennent à avoir du talent, oiseaux rares ! elles n'ont plus aucune beauté. Mais, du reste, ce n'est ni par le talent ni par la beauté qu'elles font leur chemin. Ainsi, celles que le hasard me signala dans cette soirée étaient vieilles, fourbues, lézardées,

quelques-unes même n'avaient plus de dents, ce qui ne les empêchait pas d'être mille fois plus recherchées, mille fois plus adulées que les autres guenons, par les plus nobles et les plus séduisants cavaliers. Il n'est sorte d'attentions charmantes, de prévenances fines, de faiblesses démonstratives qu'ils n'affichassent pour elles. Celui-ci dénouait sa chaîne d'or et la passait au cou éraillé d'une de ces dames en parchemin ; celui-ci mettait toute son âme dans le regard qu'il dardait sur la poitrine désolée de celle-là. Quelle pitié ! Cet élégant sapajou, jeune, agréable, bien fait, qui passait même pour le fils du premier ministre de Karabouffi, se mourait d'amour, l'imbécile! aux pieds, aux pieds énormes d'une insignifiante et blonde guenon, au nez de carlin, maigre, sèche et jaune comme un bâton de vanille à force de se serrer la taille.

Enfin, il n'est pas une de ces guenons, les unes hors d'âge, les autres hors de tout ce qu'on peut imaginer, qui ne fît les folles délices de cette soirée enchantée, et cela uniquement parce qu'elles étaient actrices I Devant tant de dégradation, il me fut tout à fait impossible de

mettre cependant notre noble espèce beaucoup au-dessus de celle de ces pauvres créatures, de ces malheureux singes privés de la lumière sacrée de l'intelligence. Comme ils ne liront jamais ces lignes, j'ose nous donner en passant cette petite leçon de modestie, afin que notre orgueil ne nous entraine pas toujours à nous croire constamment et en tout supérieurs au reste de la nature. Devant la corruption de Tactrice, l'homme et le singe sont égaux en stupidité (1).

Si l'on s'étonnait du calme dont je paraissais jouir après les crises périlleuses que j'avais traversées, on méconnaîtrait complètement l'organisation de cette race fantasque à laquelle ma mauvaise étoile m'avait livré. Elle a la faculté ou le malheur, comme on voudra, de se souvenir et d'oublier avec la soudaineté du fluide électrique. Au moment où l'un de ces animaux s'élance pour vous dévorer, — qui n'a

(1) Qu'est-il besoin de dire ici qu'il n'y a aucun rapport entre les prétendues actrices dont Polydore Marasquin raille les ridicules et les vices et Tactrice véritable, l'artiste enfin qui conserve sa beauté pour Thonneur de sa maison et consacre son talent à la gloire de son pays?

i60 LES ÉMOTIONS

été témoin de cette réaction bizarre? — souvent il s'arrête net pour se gratter Toreille ou pour marcher à patte de velours derrière une mouche ou une fourmi ; de même qu'au moment où on le croit tout entier occupé à guetter une mouche, il se jette brusquement sur vous et vous déchire le visage. Tel est le singe.

Oe calme dont je m'étonnais moi-même fut rompu de cette manière. J'ai dit qu'il y avait une guitare et un accordéon dans le salon où on dansait. Sur un signe de Karabouifl, on m'invita à faire ma partie dans un trio ainsi organisé. Une guenon se mit au piano, un sapajou s'empara de Taccordéon ; je fus favorisé de la guitare. Comme j'^hésitais jusqu'à me ravaler à cette complaisance, l'orgueil est incorrigible 1 je reçus sur le sommet de la tête un coup si brutal avec le dos de l'instrument dédaigné par moi, que je me crus mort. J'eus pendant trois jours un bourdonnement insupportable dans les oreilles. Ce fut là, je crois, le dernier bienfait rendu à l'humanité par cet odieux morceau de bois à six cordes. Je sus immédiatement jouer de la guitare. Quel trio I Cependant, en Técoutant bien, on découvrait, à une grande profon-

deur, il est vrai, les éléments de la musique primitive chez les peuples de rOcéanie. Si favais eu le sang-froid de noter cet air, il aurait pu être exécuté plus tard par les élèves du Conservatoire de Paris comme un échantillon du sentiment lyrique et religieux chez les sauvages au moment où ils voient se lever le soleil, père de la nature.

On voit, par cette scène musicale, combien il me fallait peu compter sur de meilleures dispositions de la part de ces fous furieux acharnés sur ma personne ; pas assez fous, cependant, pour ne pas mettre dans leurs persécutions un calcul diabolique, et ce calcul était de m'imposer Thumiliante obligation de faire comme homme tout ce que je leur avais fait faire autrefois comme singes. Je leur avais imposé de jouer du violon en public, quand ils étaient mes pensionnaires : ils m'imposaient de pincer de la guitare, maintenant que j'étais devenu leur prisonnier ; je les avais forcés de danser sur la corde, de monter à l'extrémité d'une perche : ils apportèrent une perche et ils m'ordonnèrent impérieusement, par des signes d'une interprétation fort claire, d'avoir à y grimper.

Une sueur froide me coula du front, quoique la salle fût en ébuUition, en voyant le rôle abrutissant auquel j'étais condamné. Amuser des singes, moi un des premiers citoyens de Macao ! moi baptisé à l'église de Saint-Philippe le Majeur ! moi Portugais honorable! La perche fut dressée au point central de la salle, et, pour la soutenir dans la position verticale, trente quadrumanes de trois tailles différentes se disposèrent d'une manière fort ingénieuse et que nous allons dire. Les plus petits, après s'être assis par terre, tinrent la perche fixée debout au milieu d'eux; ceux de taille moyenne collèrent leurs mains à la perche un cran au-dessus et leurs pieds s'arc-boutèrent fermement contre le sol à un mètre de distance ; les plus grands, et c'étaient des orangs-outangs et des mandrills, jetèrent leurs gigantesques bras par-dessus les bras des autres et leurs jambes en manière de contre-forts, a» delà des jambes des rangs inférieurs. C'était, on le voit, une roue formée de cuisses nerveuses, d'épaules serrées les unes contre les autres, de bras d'acier dont Taxe était la perche même dressée devant moi comme un gibet.

Un regard de Karabouffl m'enjoignit une seconde fois l'ordre de monter à la perche. Comme je balançais à m'élancer par-dessus ce piédestal vivant pour grimper à la perche, un mangabey, un géant de sept pieds, roidit sa longue queue et m'en flagella, en guise d'aigaillon, deux coups si vifs, un dans le dos, l'autre dans les jambes, que je bondis de rage et de résolution, et m'élançai.

Le dirai-je? malgré mes plus grands efforts musculaires, je ne pus jamais atteindre à la moitié de la perche; mais en revanche, j'étais fort disgracieux dans cet exercice inaccoutumé; je glissais, je me rattrapais ; j'essayais de nouveau, je glissais encore ; nouveaux efforts, nouvelles reculades; et cela au milieu des signes les moins équivoques de désapprobation. On murmurait ici, on ricanait plus loin; on sifflait partout. Quelle revanche ces misérables prenaient sur moi ! Mon Dieu, oui, je les avais fouettés quand ils grimpaient gauchement à Macao; mon Dieu, oui, je me moquais d'eux après les avoir fouettés ; mais après tout je suis un homme, moi ; j'ai reçu la double lumière de l'intelligence et de la foi, tandis

qu'eux... Au fond, cela me donoait-il bien le droit de les fouetter, de les insulter, de les battre? C'est à examiner de sang-froid.

L'exercice de la perche m'avait brisé, il avait aussi brisé mon pantalon et les manches de mon habit; l'an et l'autre, déjà horriblement éprouvés par les péripéties de mon naufrage. Comment allais-je les renouveler, dénué de tout comme je l'étais ? Mais en ce moment ma peau demandait plus de sollicitude que mes habits, dont je ne m'occupai, à la vérité, que longtemps après l'événement de la perche, si toutefois je leur accorde un regret ici en passant.

Jamais je n'arrivai au dernier tiers de la perche. Probablement j'y serais encore attaché sans un accident qui vint mettre fin à mon ridicule supplice. Trop faible apparemment pour supporter le poids de mon corps au point extrême où je m'étais exhaussé après des efforts inouïs, la maudite perche cassa et je tombai dans l'arène, moulu de ma chute et des moqueries dont je fus accablé. Je restai étourdi, confus, inerte et dégradé au milieu de cette tourbe impitoyable et railleuse.

Sans le doux et encourageant regard de Saïmira, toute préoccupée, je m'en étais aperçu, du projet de me tirer de rexécrable position où j'étais, je me serais fait sauter la cervelle d'un coup de pistolet. Mais Saïmira m'invitait toujours à résister. Elle semblait me dire comme cet empereur du Mexique : « Et moi, suis-je sur un lit de roses? »

En attendant qu'elle eût trouvé le moyen de me sauver, voici le nouvel intermède que je fus appelé à remplir dans cette brillante soirée.

Je fus tiré de Tamère confusion de ma chute par un coup de lanière pareil à celui qui m'avait fait monter si malgré moi à la perche. Seulement la queue sèche et nerveuse du mandrill me toucha cette fois moins brutalement. On ne voulait quem'éveiller. Je vis devant moi un de mes nouveaux maîtres, — car j'étais devenu leur chose comme ils avaient été autrefois la mienne, — se gratter comiquement la cuisse, décrire en Fair de joyeuses cabrioles, me tirer une langue moqueuse, pirouetter sur la tête, les jambes écarquillées en fourchette, enfin faire mille grimaces que je leur avais ensei-

gaées moi-même à Macao. Après quelques minutes de ce spectacle qu'il semblait plutôt donner pour moi que pour les autres spectateurs, il s'arrêta, me regarda et attendit. Mais qu'attendait-il donc de moi? Un second coup de la lanière vivante qui terminait le dos du mandrill m'avertit que ce qu'on attendait de moi était la reproduction publique des tours d'équilibre et d'adresse qu'on avait daigné exécuter à mon intention. La preuve que je ne me trompais pas sur le sens que je prêtais à cet avertissement, c'est qu'ayant tenté à tout hasard une timide cabriole, la queue du mandrill se leva et s'abattit sans me frapper. J'avais donc compris ! je n'avais plus qu'à travailler devant la compagnie ; je n'avais plus qu'à faire toutes les grimaces que je venais de voir passer devant mes yeux. O misère des vaincus !

Pouvait-on être plus avili? Imiter un singe ! La rougeur me monta au visage. Je commençai mes tours. Mais comme je souffrais! Chaque fois que ma dignité d'homme m'arrêtait au milieu d'un saut de carpe, à l'instant même la queue nerveuse me cinglait un coup au visage. Du courage! mon Dieul J'en eus. Je franchis

des cerceaux, je dansai la pyrrhîque, j'imitai la danse de Tours, je saluai ces messieurs, j'envoyai des baisers à ces dames ; enfin, le chapeau à la main, je demandai, ainsi que cela se pratique, quelque menue monnaie à la compagnie.

J'allais tomber mort de fatigue et d^ prostration morale, cette fois pour ne plus me relever, quand une rumeur plus forte que toutes celles que j'avais entendues, car il y en avait toujours, parcourut la salle dans toutes ses parties. En une minute elle fut vide à moitié. La moitié qui resta suivit bientôt l'autre. Qu'arrivait-il d'extraordinaire ? Karabouffl, dont je vis se perdre dans l'obscurité de la cour de la vérandah le panache colossal, précédait ce grand mouvement de sortie,^

C'est à l'excellente Saïmira que je dus cette diversion, à laquelle je dus aussi de ne pas mourir sur place de souffrance et de honte, cette horrible nuit-là.

Voici comment elle s'y prit pour me délivrer de l'obsession de mes tourmenteurs. Par une coquetterie affectée, elle alluma si bien la jalousie de Karabouffl, que celui-ci exaspéré, fu-

rieux, rentraîna hors du bal ; et, dans sa fuite brutale, il fut accompagné de tout le monde officiel.

Bref, je restai seul.

Cet isolement inespéré m'inspira subitement un projet que j'exécutai avec la promptitude du désespoir.

Je me barricade. — On m'assiège. — La vérandah devieat un fort, — Ce que je découvre au foni d'une pièce oubliée. — Le journal de lord Campbell. — Ce que dit ce journal. — Les pirates malais et le sultan de Soulou .

— Trois cents jonques. — Une chasse formidable. — • Mort d'un mandrill mystérieux et colossal. — Explication du squelette blanc. — - Torture d'un homme réduit à ne boire que de l'excellent vin vieux. — Un poignard planté dans le sable. — Dernière fête de la station. — Comment se termine-t-elle? — Fin d'un journal non terminé. — Cent bouteilles de vin de Champagne ne valent pas un verre d'eau. — Mes habits me quittent, -- J^puvre le combat. — Grande lutte d'un homme seul contre une île entière de singes. — La vérandah va crouler. — Elle ne tient plus. — Une fourrure me sauve. — - D'où venait cette fourrure enchantée? — Je lui dois la vie et la couronne, — De quelle manière je gouverne. — Un bonheur royal profondément troublé par un accroc.

— J'apprends le sort de la station anglaise. — Je suis de plus en plus adoré de mes sujets. — Un nuage dans le ciel. — Préoccupation sinistre, — Mon royaume pour un pantalon I — Joie suprême d'être bête. — Bonheur

encore troublé. — Un déchirement fatal. — Je suis forcé de me dérober à la tendresse de mes sujets pour un motif bien délicat. -- Délivrance. — Je revois mon pays. — 0 Macao ! — Mon immortalité.

J'ai dit que les dévastations ne s'étaient pas étendues jusqu'aux pièces formant par leur suite non interrompue les fraîches galeries découpées à jour de la vérandah et les vastes cuisines où j'avais tant découvert d'approvisionnements. Dès que je fus seul, je me hâtai de fermer les trois portes des arcades du salon, et je les barricadai en dedans. Bonne besogne. Dix minutes après le départ miraculeux de ces bandits, j'étais fortifié contre toutes leurs attaques possibles. Il aurait fallu maintenant des fusils et peut-être du canon pour me déloger de l'endroit où j'étais. Et j'avais des vivres !

Je passai le reste de la nuit, de cette nuit si tourmentée, aussi tranquillement que dans mon appartement de Macao. Je dus dormir plusieurs jours.

Au bout de ce temps indéterminé^ absorbé par un sommeil de plomb, je voulus en m'éveillant, et l'esprit plus calme, me rendre bien

de'^polydore marasquin 171

compte de ma situation. Je n'eus pas de peine à me démontrer d'abord que j'étais destiné, tant que je demeurerais dans cette île, à satisfaire, sous toutes les formes, des vengeances perpétuelles pires que la mort, qui du reste, était le couronnement infaillible de toutes ces vengeances. Ceci mis hors de toute discussion, je me proposai de chercher, avec la ténacité d'un Latude captif dans Tune des tours de la Bastille, le moyen d'échapper aux conclusions posées par la logique de ma position nettement arrêtée.

Quel serait ce moyen?

Je répondis, après des suppositions et des calculs à rinfini, que les circonstances seules le feraient naître.

Mon esprit, livré à ses seules ressources, renonçait à le trouver.

Mais ce moyen existait-il?

C'est encore là ce que les circonstances pouvaient seules me mettre à même de vérifier.

Je n'avais donc, tout bien considéré, qu'à attendre, ferme de cœur et fort de résignation, les effets de la volonté de Dieu sur ma personne, ce qui est toujours, quoi qu'on fasse, la

détermination à laquelle on finit par se ranger.

Je sus beaucoup mieux à quoi m'en tenir quand je cherchai à connaître si la retraite où je m'étais retranché ne laissait aucun point d'attaque accessible à mes astucieux ennemis. Premièrement, je m'assurai que les trois portes de la salle et celle de la cuisine résisteraient à toutes leurs malices coalisées. Elles étaient en cœur de chêne, chevillées avec du bois de teck, le plus solide de tous les bois ; et les serrures, travaillées avec la perfection anglaise, ajoutaient encore à la garantie de la défense. Le bas de la forteresse était donc imprenable.

Mais ces portes une fois fermées, le jour ne pénétrait plus dans le bâtiment que par un petit clocheton moresque bâti à Tétage supérieur. Il fallait donc, condamné comme je l'étais à ne jamais les ouvrir, que je passasse mes journées dans cette partie élevée de la galerie, sauf à descendre le soir dans les pièces du

bas.

N'ayant encore aucune idée du caractère de cet étage, j'y montai tout de suite. Un escalier en spirale, construit dans l'épaisseur du mur,

DE POLYDDORE MARASQUIN 173

y conduisait. Une fois arrivé, je vis que les pièces dont il se composait avaient été tenues dans un ordre remarquable par ceux qui roccupaient. C'était assurément Tappartement de travail de lord Campbell. Les murs étaient cachés sous une rangée de cartons qui renfermaient assurément des papiers d'une grande importance. J'en jugeai ainsi aux étiquettes.

Mais avant d'aller plus loin dans mon examen, je m'approchai des carreaux du clocheton, qui étaient en corne transparente de Chine, à travers lesquels on voit sans être vu. Je dirigeai mes yeux sur la cour de la vérandah. On devine, d'après ma description, qu'elle était dominée par le campanile moresque d'où je l'apercevais et d'où l'on planait aussi sur les bouquets de bois et les carrés de jardins qui s'étendaient au delà de la cour. Mais que vis-je en promenant mes regards un peu partout ? Mes infatigables ennemis placés en sentinelle de distance en distance sur toutes les hauteurs, dans les branches d'arbres, sur les moindres accidents de terrain, et guettant si je ne sortirais pas de ma retraite, si je ne me montrerais pas à quelque ouverture d'où ils pourraient me

signaler, et par suite commencer d'une manière certaine leur attaque.

Tous étaient armés de bambous et de rotins d'une grosseur énorme. C'était un siège silencieux autour d'un ennemi invisible derrière ses lignes de défense. Mais il y avait impossibilité réelle pour eux à gravir cet étage, dont la hauteur défiait leur malice, impossibilité non moins grande de briser les portes placées entre leur rage et moi.

Rassuré de tous côtés, je poursuivis mes investigations à travers les appartements de lord Campbell.

Je fus d^abord ravi de rencontrer dans la pièce la plus reculée, celle par où je me disposais à commencer mon inspection, une petite bibliothèque de voyages contenant les ouvrages les plus estimés, écrits sur le Japon, la Tartarie, la Chine, la Nouvelle-Guinée, la Nouvelle- Galles et les autres îles de l'Océanie, depuis Marco-Polo jusqu'à Dumont-d'Urville. La plupart de ces utiles ouvrages portant sur la couverture les initiales de lord Campbell, je fus certain qu'ils étaient détachés de la bibliothèque de la frégate Halcion. Ils avaient été

" DE P0LYi30RE MARASQUIN 175

transportés dans cette pièce pour occuper les loisirs de la station navale pendant son séjour à terre. Qu'on juge quel inappréciable trésor c'était pour moi I J'eus sur-le-champ le plus impatient désir de consulter ces ouvrages. J'apprendrais peut-être, en lisant ceux où il était plus particulièrement question des traversées accomplies sous les latitudes que j'avais parcourues, quelle était Tîle sur laquelle j'avais été laissé par le naufrage. Je portais déjà la main sur les voyages du célèbre navigateur espagnol qui donna son nom glorieux aux groupes d'îles appelées Mindanao, et presque toutes peuplées encore aujourd'hui de redoutables pirates malais, quand mon attention fut détournée par un livre déposé sur la table même de ce précieux cabinet d'étude. Je l'ouvre : c'était un manuscrit. Un mouvement de discrétion me poussa aussitôt à le fermer : mais ayant lu en gros caractères sur la première page : « Journal personnel et particulier du vice-amiral Campbell, commandant les forces réunies de la station navale anglaise dans rOcéanie, » je l'ouvre de nouveau avec une curiosité irrésistible, et je puis ajouter

bien permise, car je pressentais toute Fimportance des renseignements que j'allais y puiser.

« Parti de Macao vers la fin du mois de juillet 1849, disait lord Campbell dans les premières lignes de son journal, j'ai établi ma station pendant six mois, c est-à-dire jusqu'au mois de janvier 1850, tantôt dans les parages des îles Luçon, tantôt dans le rayon des îles Philippines, sans négliger de faire quelques visites de précaution à Tarchipel de Soulou, cette fourmilière incalculable et impérissable de bandits de mer.

» Les événements purement nautiques qui ont eu lieu pendant ces six mois de ma station dans ces divers parages ayant été consignés jour par jour et presque heure par heure sur le journal du bord, je n'aurais rien à coucher sur le mien qui n'eût déjà été inscrit avec soin dans ledit journal du bord. Mais je dois confier à ce journal tout personnel des notes que je me propose de transmettre à TAmirauté par la première occasion qui me sera offerte de les expédier en Angleterre.

» Voici ces notes, » ajoutait le journal de lord Campbell que j'avais sous les yeux.

Mon attention redoubla. Je continuai à lire sans perdre une lettre.

« Il m'est démontré clair comme une solution géométrique, qu'en ce moment les forces navales de l'Angleterre, de la Hollande et de l'Espagne rassemblées en Océanie, sont insuffisantes, chacune à différent titre, pour contenir l'audace toujours croissante des pirates répandus sur les mers de cette vaste partie du monde.

» Les forces espagnoles sont une dérision, et elles seraient radicalement exterminées en quelques mois parla piraterie, sans les secours que ces forces demandent sans cesse à celles de l'Angleterre.

» Les forces navales de la Hollande, à la vérité beaucoup plus considérables, ne s'éloignent guère des parages de Sumatra, de Java et de quelques points de Bornéo, sous le prétexte, du reste assez plausible, quoique un peu égoïste au fond, qu'elles ont besoin avant tout de veiller à la sûreté de leurs propres colonies.

» Restent nos forces navales anglaises.

» Comme nous avons besoin, nous aussi, de

faire bonne vigilance autour de nos colonies, et que nous avons en outre une assistance perpétuelle à prêter, je l'ai dit, aux puissances maritimes secondaires, telles que la Hollande, l'Espagne et le Portugal ; il devient de plus en plus sensible que nous ne luttons que très difficilement aujourd'hui contre les déprédations, pillages, descentes à main armée, incendies et meurtres pratiqués par les indestructibles pirates de la Malaisie.

» D'autre part :

» La puissance de ces indomptables forbans augmentant d'année en année, leurs flottilles sont devenues des flottes; leurs barques, leurs champans et leurs jonques sont presque aujourd'hui des frégates; leurs matelots n'ont jamais cessé d'être les plus énergiques marins du globe.

» Nous sommes donc forcés par toutes ces raisons de tripler le nombre de nos vaisseaux de guerre dans ces mers sans cesse menacées, ou bien nous serons, dans un temps prochain, mis sérieusement en péril.

» Il est de mon devoir d'avertir TAmirauté de toutes ces choses qui intéressent au plus

haut point la sécurité des belles colonies possédées par l'Angleterre dans l'Australie et rOcéanie en général.

» En attendant les renforts que l'Amirauté jugera sans doute indispensable de m'adjoindre, je n'ai cru pouvoir mieux faire que de venir me placer au centre même de la piraterie malaisienne pour étudier chez elle ses progrès, ses forces, ses ressources, et afin de l'anéantir à coup sur quand j'aurai sous la main les moyens d'action qui me manquent aujourd'hui.

» J'ai choisi pour mon observatoire une île parmi les cent cinquante ou deux cents îles dont le redoutable archipel de Soulou est composé. »

Soulou! la surprise et l'effroi m'arrêtent. Soulou, ce nid d'écumeurs de mer, d'oiseaux de proie planant sans cesse sur les vaisseaux de toutes les nations! J'étais sur une île de l'archipel de Soulou I

Il me fallut près d'un quart d'heure avant d'être remis de l'agitation où m'avait jeté cette découverte.

Et ce fut sous le coup de cette préoccupation

désormais inexpugnable que je respirais au foyer de cet enfer peuplé de bandits, que je parvins à reprendre la lecture du journal.

« M'en étant référé, continuait lord Campbell, ainsi que je Tai énoncé plus haut, à mon journal du bord pour les circonstances purement nautiques du premier semestre de ma station, je vais continuer de consigner dans celui-ci les faits qui auront successivement lieu jusqu'au moment où je quitterai cette île. J'y suis depuis quinze jours. Nous voici donc au 15 janvier 1850.

» Après avoir placé ÏHalcion dans un mouillage, si bien abrité par des terres boisées, qu'il est impossible à cent brasses du rivage de l'apercevoir, et l'avoir confiée à un nombre suffisant de matelots commandés par mes meilleurs officiers, je descends dans Tile avec le gros de la station et j'en prends immédiatement possession.

» Cette île est appelée, par le petit nombre d'indigènes que j'y trouve, Kouparou^ ce qui signifie en langue malaise île du feu endormi ou de l'ancien volcan.

» Ces indigènes sont des Tagals, et les Tagals

sont les plus anciens habitanls de la Malaisie : ils ont été chassés de partout par les Malais. Ils sont dévoués aux Européens, dont ils ont la douceur et les instincts de civilisation,;

» Par ces Tagals, qui vivent comme des Malais, quoiqu'ils ne s'aiment guère les uns les autres, je saurai, en les envoyant comme espions dans toutes les îles de Tarchipel de Soulou, ce qu'on fait, ce qu'on médite dans ces arsenaux de piraterie.

» Six mois d'une pareille étude pratiquée sur place m'en apprendront plus que cinq cents ans de station en pleine rade.

» J'ordonne de descendre à terre toutes les maisons portatives que j'ai fait construire à Calcutta.

» Elles sont débarquées et mises en place.

» Dix ou quinze jours sont pris par ce travail.

» On s'installe dans les maisons.

» On dirait, à voir ces maisons, un village de Sumatra.

» Les indigènes sont ravis de notre arrivée.

» Il est temps d'exécutei' mon projet.

» Je choisis parmi les Tagals sur lesquels je

puis le plus compter, ceux que j'envoie dès aujourd'hui dans des barques de pêche aux îles voisines, pour qu'au retour ils me fassent des rapports circonstanciés sur la piraterie.

» Cette expédition a demandé vingt jours de préparatifs.

» Elle est prête le 20 février.

» Elle met à la voile le lendemain.

)) Mes espions sont partis.

» J'attends.

» Les indigènes que j'ai gardés auprès de moi sont indispensables à la culture de l'île et m'en font d'ailleurs connaître la topographie et les ressources naturelles.

» Kouparou est d'une grande fertilité ; que de fleurs 1 que de fruits I que de gibier ! La chasse et la pêche sont d'une richesse inouïe, même en Australie, où l'on a le droit de dire sans exagération que tout est inouï. Sans l'importunité des singes, dont l'île foisonne, Kouparou serait un jardin balancé au milieu de rOcéan. Mais les singes, ces innombrables singes gâtent singulièrement le paysage. Ils pullulent comme les mouches. »

— Lui aussi ! m'écriai-je, lui aussi, lord Camp-

bell ! a été en contact ici avec ces terribles animaux. Mais comment se fait-il, sll a été assailli, harcelé, martyrisé par eux comme moi, qu'il ait pu?... Mais continuons.

« Voici mes Tagals de retour ! Leur absence a duré un mois.

» Les documents qu'ils me rapportent sur la piraterie abondent : ils vont m'être du plus grand secours.

» Tous leurs rapports, sans exception, m'annoncent qu'une vaste expédition de pirates malais se prépare au fond de l'île de Bassilan, la capitale de l'archipel Soulou, et où le sultan de Soulou lui-même fait sa résidence.

» Montés sur trois cents jonques au moins, les pirates doivent sortir de ce port ainsi que de ceux de Besvan, de Taouitaoui et de Palouan, pour croiser dans les détroits de Mindanao et des Oélèbes dans le but de s'emparer de tous les navires marchands anglais ou hollandais, espagnols ou portugais qu'ils savent devoir se rendre en Chine avec de riches cargaisons, pendant le cours de cette année. Seulement l'époque de leur départ est tenue si secrète qu'aucun de mes fidèles Tagals n'a pu me l'apprendre.

Mais, d'après la connaissance que je possède des vents qui leur permettront de sortir de Tarchipel de Soulou, pour se rendre, ainsi qu'ils le projettent, dans le nord de l'Asie, j'estime que mes pirates n'appateilleront pas avant la fin de juin, c'est-à-dire avant trois mois. A ce moment VHalcion sortira aussi de son mouillage caché, réunira à elle les autres vaisseaux de la station, et on se mesurera avec cette myriade de hardis et courageux voleurs. La lutte sera chaude; mais je ne dois compter que sur mes propres forces. D'ici là les secours que je demanderais à l'Angleterre ne seraient pas arrivés. Donc nous tenterons 1 Dieu sera avec nous. On est bien fort avec son aide.

» En attendant, mes Tagals vont repartir de nouveau pour Soulou, Besvan et les autres repaires, afin de me tenir au courant des graves événements qui se préparent.

» Quoi qu'il en soit, nous voilà installés dans Kouparou. Mes officiers et leurs familles sont aussi bien que possible dans nos maisons de bois entourées de palmiers. Ma vérandah peut lutter d'élégance avec celles de Madras et de Oananor.

» Nous ne manquons de rien, et nos distractions sont nombreuses. Le temps est délicieux. Je n'ai jamais vu plus beau mois d'avril, môme en Australie.

» Je vais partir pour la chasse aux cygnes; oui, mais j'ai bien peur de ne rapporter encore que des singes comme la dernière fois. Ils sont partout ! Il y en a tant et tant que je suis sûr qu'en tirant un coup de fusil au hasard au-dessus de ma tête, il tomberait un singe.

» Je n'en ai jamais vu d'aussi sauvages ; ceux que j'ai rapportés de Macao sont des êtres parfaitement civilisés comparés à ceux d'ici. »

— Brave amiral 1 m'écriai-je, il se souvient des achats qu'il a faits chez moi à Macao. Quel souvenir I Macao ! Macao 1 te reverrai-je jamais ?

Continuons son intéressant journal.

» Je reviens de la chasse où j'avais emmené avec moi Karabouffl. J'ai voulu distraire ce grand coquin de babouin, qui s'ennuie à périr, quoiqu'il ait beaucoup de ses compatriotes autour de lui. La mélancolie le mine. C'est qu'il aime toujours la belle chimpanzée Saïmira, qui n'aime que son cher Mococo. »

— Hélas ! m'interrompis-je pour dire : hélas ! s'il voyait maintenant Mococo I

« Il m'est arrivé, à cette chasse, reprend l'amiral Campbell, un fait extraordinaire qui mérite de trouver place dans ce journal.

» Au milieu d'un grand bois de pandanus et de mimosas, où je m'étais égaré avec Karabouffi, j'ai tout à coup vu venir vers moi, un bâton à la main, qu'il portait comme un sceptre, un mandrill gigantesque, noir comme un Oafre, suivi d'une troupe de singes, de sajous entre autres, qui semblaient lui former une espèce de cour, tant ils étaient empressés et respectueux autour de lui.

» Karabouffr lui-même, d'ordinaire si fier et si indomptable, a frémi de terrreur en le voyant. Il avait reconnu un maître et par conséquent un ennemi. Il tremblait, il venait près de moi, il sollicitait ma protection, tout en laissant voir dans ses yeux, allumés d'une rage | jaune, le bonheur qu'il aurait à déchirer le nouveau venu. Comme j'allais coucher enjoué le colossal mandrill, les deux animaux, me prévenant, se sont précipités l'un sur l'autre. L'étreinte m'a paru superbe de vigueur et de féro-

DE POLYDOKE MARASQUIN 187

cité. C'étaient évidemment deux races profondément antipathiques mises en présence.

Karaboulfl avait visiblement le dessous ; le mandrill était de force et de taille à venir à bout de trois babouins comme lui. Au risque de me faire dévorer si je ne réussissais pas, j'ai profité du moment où le mandrill s'éloignait de quelques pas pour prendre de Télan, et j'ai dirigé une balle dans sa tête. Il est tombé en exhalant des gémissements affreux, qui avaient quelque chose de la douleur plaintive de l'homme. Karabouffi était triomphant. J'ai cru qu'il allait m'étouffer dans un embrassementdejoie. Quant aux singes qui accompagnaient le mandrill noir, ils se sont aussitôt dispersés, ce qui n'aurait pas eu lieu s'ils avaient été d'une espèce plus forte. J'aurais eu assurément à me défendre contre leur agression vindicative ; mais la plupart étaient des sajous, les plus doux et les plus inofifensifs de la famille des quadrumanes. En fuyant ils n'en lancèrent pas moins à Karaboulfl des regards qui l'ont fait frissonner. Il ne ferait pas bon pour lui de tomber sous leurs ongles. Je ferai écorcher ces jours-ci ce majestueux mandrill et

laisserai pendant quelque temps sécher sa peau au soleil afin de Toffrir plus tard au Muséum de Londres. »

— Ah! voilà donc, me dis-je, voilà l'explication du squelette que j'ai trouvé accroché à un arbre les premiers jours de mon naufrage. C'était celui du mandrill tué par lord Campbell! Mon regret, et il était sincère, on doit le croire, fut qu'il n'eût pas tué de préférence Karabouffl premier.

« Autant qu'il est permis de comparer les manières d'être des animaux entre eux, il m'a gemblé que ce mandrill abattu par moi exerçait la souveraineté sur cette île, ajoutait lord Cp.mpbell dans son journal, avant que les Tagals, qui ne paraissent pas l'occuper depuis longtemps, y soient descendus,

» Je rentre après cette chasse, ou plutôt ] après ce meurtre, et dépose mon fusil dans mon armoire aux armes. »

Son fusil dans l'armoire aux armes! Je me "J' levai précipitamment sur cette indication, et courus ouvrir plusieurs armoires. Je trouvai . enfin cellç où étaient rangées les armes du vice-amiral, et non seulement elle contenait de

belles armes de chasse, mais encore de la poudre en quantité, des balles de tous les calibres. Viennent mes persécuteurs maintenant! Je les attends ; j'ai de quoi les recevoir, pensai-je. Dans mon transport j'allai vers le clocheton, comme pour les défier en face. Ils étaient encore à la même place et dans les mêmes attitudes de défiance hostile. Seulement ils étaient beaucoup plus nombreux.

Ce jour-là la lecture du journal n'alla pas plus loin. J'avais beaucoup réfléchi ; j'étais fatigué des secousses de la veille ; je résolus d'aller dîner, quoiqu'il me restât encore à lire. Mais je me promis de reprendre ma lecture dès le lendemain au point du jour.

Mon second repas avec les conserves de la station fut un des meilleurs que j'aie jamais pris. Je vis, en choisissant les plus appropriés à mon goût, combien j'avais de quoi me nourrir longtemps si j'étais forcé de vivre dans l'état de séquestration où les circonstances m'avaient placé. D'autres paniers de vins m'offrirent pareillement les meilleurs crus d'Espagne et du midi de la France. Lord Campbell était un gourmet. Peut-être les vins dont il usait étaient

trop alcooliques, mais les Anglais les aiment ainsi. Je goûtai de plusieurs bouteilles, de trop de bouteilles sans doute, car je fus fort contrarié, quand, la poitrine embrasée par le feu de ces différents vins, je cherchai de Teau et n'en découvris nulle part. On allait en puiser à la grande pièce dont j'ai déjà parlé, pensais-je, lorsqu'il en fallait pour le service de Sa Seigneurie ; mais on n'en faisait pas provision.

Quoi qu'il en soit, je fus réduit à me passer d'eau pendant mon dîner un peu trop échauffant. Mon sommeil se ressentit, quoique ma langue fut bien sèche, de la seule bonne journée que j'eusse encore goûtée dans cette île. Aucun rêve attristant ne Tagita, et à Theure arrêtée dans mes projets de la veille, je me trouvai sur pied. Je remontai aussitôt au cabinet d'étude de lord Campbell par l'escalier caché dans le mur, et si bien caché, je ne dois pas omettre de le dire ne l'ayant pas dit plus tôt, que les dévastf^teurs barbares des autres maisons de la station n'avaient pas pillé et saccagé ce cabinet, par la raison fort simple qu'ils n'avaient pas soupçonné l'existence de cet escalier, d'ailleurs fermé au bas et à la partie

supérieure par une porte assez difficile à ouvrir.

Avant de reprendre la lecture du journal, je me rendis au clocheton afin de voir ce qui se passait au dehors de la place. L'examen ne fut pas des plus satisfaisants : des changements s'étaient produits, et les voici. Chaque assiégeant avait près de lui, outre son bâton, un petit tas de pierres empilées avec soin, comme les boulets dans nos arsenaux. A quoi destinaient-ils donc ces pierres? des pierres, chose assez rare à se procurer dans une île où le sable abonde, où la rencontre d'un caillou est un événement, excepté au bord de la mer ou sur le rivage du lac intérieur, qui m'en avait fourni quelques poignées, quand j'eus l'idée de les employer à abattre des fruits. Les jours suivants m'apprendraient sans doute ce que celui-ci me laissait à deviner comme une énigme, énigme de mauvais augure.

Enfin je rouvris le journal de lord Campbell et j'y lus ceci :

« Mes Tagals sont de nouveau partis depuis dix jours : ils vont s'assurer plus exactement qu'ils ne l'ont pu jusqu'ici de la date précise du

départ de la flotte malaise pour le nord de TAsie, et bien voir, pour me le dire au retour, la part que le sultan de Soulou lui-même, notre douteux allié, prend à cette expédition; s'il Tencourage, la tolère ou n'est pas assez puissant pour Tempêcher.

» Jusqu'au retour de mes Tagals, je continue à me livrer à l'étude géologique de Kouparou. Evidemment elle est de formation récente. Le volcan éteint, dont elle était pour ainsi dire le chandelier, travaille encore à une profondeur appréciable, car des filets d'eau, d'une température élevée, suintent constamment à travers le lit de lave qui presse sa base.

» Si je parviens à décider TAmirauté à faire un port de relâche permanent de Kouparou, je demanderai, avant toutes choses, qu'on purge l'île de la préséance intolérable des Singes par une chasse régulière de plusieurs mois; absolument comme firent autrefois nos aïeux pour les loups en Angleterre. »

— Admirable projet 1 m'écriai-je ; et que lord Campbell n'a-t-il eu le temps de le mettre à exécution ! je ne serais pas où je suis.

« On ne réaliserait aucune fondation sérieuse,

ajoutait ce beau passage du journal, avec de tels voisins, dans les regards bilieux desquels on croit toujours lire la colère menaçante des gens dépossédés de leurs biens.

» Nous voici à la fin du mois de mai, poursuivait le journal, dont je passe de nombreuses dates sans importance pour mon histoire ; presque deux mois se sont écoulés depuis le second départ de mes dévoués Tagals, et je n'en ai pas de nouvelles. Ils ne veulent pas rentrer à KouparoUç je présume, sans avoir à m'apprendre avec certitude le moment du départ de la flottille interlope. ,

» Je ne puis traiter que de pure vision, disait plus loin lord Campbell, l'observation faite par M. Dawson, mon secrétaire, qui prétend avoir vu la nuit dernière des feux errer au bord de la mer, comme en allument ordinairement les pêcheurs des côtes ou les pirates de ces contrées. Après tout, quoique Kouparou soit assez malaisé à tourner et à aborder surtout, au milieu des écueils qui lui font une ceinture à la distance de huit lieues dans la mer, il n'est pas impossible que des pêcheurs, des naufragés et même des pirates y aient allumé quelques feux.

^^wmM^.m.-

» Ils seront partis le lendemain, croyant Tile inhabitée, comme le sont du reste la plupart des îlots qui hérissent le vaste archipel de Soulou.

» Bon voyage

» En effet, aujourd'hui M. Dawson, après avoir parcouru la plage, là où il avait cru voir s'élever de la fumée, accourt me dire qu'il s'était trompé. Il n'a vu aucune empreinte de pas dans le sable ni restes de bois consumés au bord du rivage. C'était de sa part une illusion ; j'en étais sûr.

» Demain 1'"^ juin, je donnerai une grande fête ici, dans ma fraîche vérandah, à mes chers officiers de VHalcion et à leurs familles.

» Mais que signifie ce long poignard plongé par la pointe dans le sable, trouvé par un de nos matelots sur la plage opposée à celle qu'a parcourue M. Dawson? Un poignard à scie et à dents de forme malaise, un cri, car c'est le nom sinistre que les brigands de l'Océanie donnent eux-mêmes à cette arme meurtrière et presque toujours empoisonnée. Dawson, qui est superstitieux comme un Irlandais qu'il est, aurait fait là-dessus bien des commentaires. Le ma-

telot qui me Ta remis n'a pu me fournir aucun renseignement. »

— Oui, demandai- je à mon tour au journal que je tenais sous mon regard interrogateur ; oui, que signifiait ce poignard ? d'où venait-il ? pourquoi était-il là ? Qui l'avait planté par la pointe? *

Lord Campbell n'en disait pas un mot. Il passait de nouveau à sa fête, dont les détails, que je vais rapporter, allaient jusqu'au bout de la page.

a Comme le temps est d'une sérénité magnifique, nous dînerons à cinq heures dans la cour sablée de la vérandah, et nous resterons à table jusqu'au moment du bal. Nous entrerons alors dans la grande galerie, et je présiderai aux danses de mes braves officiers et de leurs familles. Je leur dois bien cette distraction pour les payer des fatigues et des ennuis qu'ils ont essuyés depuis six mois bientôt que nous avons quitté Macao, quoique ces derniers temps, il est vrai, n'aient pas toujours été pour eux aussi pénibles. Je crois que ces messieurs et leurs excellentes compagnes n'auront que des remercîments à me faire demain pour les plai-

sirs variés que je leur offrirai dans quelques heures.

» Sans l'inquiétude de jour en jour plus sérieuse que me cause Tabsence si prolongée de mes bons Tagals, je serais parfaitement heureux dans cette île tout à fait ignorée^ presque déserte. Serait-il survenu quelque disgrâce à mes Tagals ? Ces Malais sont si défiants ! s'ils ont pu soupçonner le but de leur mission!... Mais non, mes fidèles envoyés, un peu lents, comme tous les peuples primitifs, arriveront demain, ce soir, peut-être... Allons nous habiller pour honorer la fête de famille qui m'attend. »

La page était finie, j'allais commencer la suivante.

Je tourne vivement le feuillet... je ne vois plus rien d'écrit, rien! nulle trace d'écriture sur la page. Le journal de lord Campbell, que j'espérais devoir se continuer encore une cinquantaine de pages au moins, finissait brusquement là. Eh quoi ! pas un mot sur la fête I plus un mot sur le poignard enfoncé dans le sable par la pointe ! plus un mot sur le retour des Tagals ! Mon Dieu, quel malheur subit a

brisé la plume et la noble main qui la tenait ? Mais les pirates malais? Mais leur flottille? Mais VHalcion?... Néant 1 néant! néant! Un blanc sinistre bornait la dernière ligne de la rédaction du digne vice-amiral Campbell. Encore une fois qu'était-il arrivé à sa colonie de Kouparou? à lui-même, depuis ce moment?

Personne pour me répondre. Devant moi le silence, la solitude, les débris navrants que j'avais heurtés en roulant d'écueil en écueil jusqu'aux bords de cette île mystérieuse ; des maisons bouleversées; des animaux sauvages et malfaisants portant avec la raillerie d'une basse vengeance les habits des honorables officiers d'un vaisseau de la plus puissante souveraine du monde. Moi seul, rien que moi et les orangs-outangs, les mandrills et les babouins I Tout le reste de cette journée mes yeux hagards, image de mon esprit troublé, ne quittèrent pas les dernières lignes de ce journal, terminé par une description de fête et par un massacre général. Mais, commis par qui, ce massacre ? Ah ! toute ma raison se révoltait à la supposition impossible, beaucoup trop absurde, qu'une conspiration de singes, quoique

ma vie dépendît d'eux en ce moment, eût produit tant de crimes.

La nuit vint; elle fut épouvantable pour moi : épouvantable d'hallucinations, d'angoisses, de cauchemars, de réveils en sursaut. Au jour, me sentant un peu moins agité, je me dis que si tous ces braves gens delà station navale avaient été assassinés, je trouverais du moins leurs restes, leurs cadavres, car d'après mes calculs, puisque nous étions en juillet et que le journal finissait en juin, il n'y avait qu'un mois que toutes ces abominations auraient été exercées.

Cette idée, fort raisonnable, une fois entrée dans mon cerveau, je rapprochai les faits dont j'avais pris connaissance par le journal de lord Campbell, et je fus conduit pas à pas à la conclusion que voici :

Les espions tagals auraient laissé échapper leur secret ou l'auraient laissé deviner à leur premier voyage à Soulou.

Les pirates malais, voyant leur plan découvert, n'auraient pas permis aux Tagals de retourner à Kouparou à leur second voyage. Ils auraient écorché les malheureux espions de lord Campbell ou les auraient mangés, car les

Malais sont aussi un peu anthropophages.

Après avoir mangé les Tagals, les Malais, dont la vengeance ne s'arrête jamais en chemin, auraient opéré une première descente de nuit dans Tîle de Kouparou, ce qui expliquerait lei?*feux lointains aperçus par M. Dawson, le secrétaire de lord Campbell, qui aurait donc eu tort de mettre en doute la lucidité de son secrétaire.

Le poignard planté dans le sable était la menace symbolique adressée par les pirates aux marins de la station, prévenus par cet avertissement figuré, mais fort énergique, qu'ils reviendraient dans peu les poignarder ou se rendre maîtres d'eux d'une manière quelconque.

Ils étaient, en effet, revenus, et Fépoque de leur descente à Kouparou avait dû coïncider exactement avec la fête offerte aux officiers de VHalcion par le vice-amiral Campbell.

Les pirates se seraient emparés de tous les officiers et de tous les matelots trouvés par eux sur rile même ; puis ils les auraient embarqués sur VHalcion, Enfin VHalcion^ dont la résistance avait été impossible, presque tout son

équipage étant à terre, aurait été conduite avec tous les prisonniers, hommes et femmes, à Soulou ou à tel autre port de Tarchipel de ce nom redouté.

La descente, la surprise, l'enlèvement avaient dû avoir lieu au milieu du grand festin qui avait précédé le bal, et de là le désordre et la confusion remarqués par moi dans la cour de la vérandah le jour où j'y pénétrai, sans oublier de faire la part que d'autres dévastateurs réclameraient si je les oubliais ici ; mais je ne les oublie pas.

Les pirates et leurs prisonniers étant partis, les singes, ces mille milliers de sioges dont lord Campbell se plaint à tant de reprises dans son journal, auraient pris la place des gens de la station navale, profité des dépouilles négligées par les pirates, endossé les habits d'uniforme que n'avaient pas eu le temps d'emporter les malheureux officiers et matelots de VHalciouy et continué l'incendie allumé par les Malais, et dans lequel avaient dû être jetés les meubles de toutes ces gracieuses maisons qui formaient la petite cité coloniale de Kouparou.

Enfin, ne laissant pas rompre un seul ins-

tant le fil logique que je tenais entre les doigts, j'arrivai de toutes ces conséquences incontestables à cette vérité générale sur la situation de Tîie de Kouparou : que les singes d'une certaine espèce supérieure l'avaient possédée les premiers ; que ces singes en avaient été chassés par les Tagals ; que les Tagals, aussi, avaient été à peu près mis à la porte par les Anglais ; que les Anglais avaient été expulsés par les pirates malais ; que les pirates malais, à leur tour enfin, venaient d'être dépossédés, sinon par la force, du moins par le fait, par les singes mêmes, auxquels ainsi serait revenue une seconde fois l'autorité souveraine sur l'île de Kouparou; sort, du reste, réservé à la majeure partie des îles de l'Océanie, dont beaucoup attestent déjà par leurs ruines qu'après avoir été habitées autrefois par des peuples assez intelligents pour couvrir ces îles de constructions magnifiques, elles ont fait place ensuite à des populations de singes. Effroyable révolution! Ces rires vivants et moqueurs, ces Voltaires à quatre mains marchant en silence sur des nations couchées dans le néant, font blanchir la pensée.

Abîmé dans les plus sombres réflexions, après m'être ainsi rendu compte des malheurs arrivés à la station anglaise de Kouparou, je quittai le cabinet de lord Campbell, et je descendis dans les pièces inférieures, résolu désormais à ne plus songer sérieusement à une délivrance impossible. Je vivrai dans ce tombeau, me dis-je, tant qu'il plaira à Dieu de m'y conserver. Rêver d'en sortir était une de ces espérances extravagances qui ne relèvent que de la folie, surveillé, gardé, cerné, menacé comme je Tétais par des geôliers plus subtils et plus cruels mille fois que les pirates malais. Je visitai de nouveau mes portes ; je les barricadai de plus belle, et décidé à ne plus voir la lumière du jour, car je ne pouvais en jouir, on le sait, qu'à la condition de voir aussi la ceinture de plus en plus sinistre et menaçante des assiégeants; j'allumai des bougies et m'installai comme pour Téternité.

Après avoir additionné mes provisions de bouche, je crus à la possibilité de passer au moins trois ans dans ce caveau sans être exposé à y mourir de faim et de soif. Mais au bout de quinze jours de cette existence fade et mo-

notone comme le sommeil, je me vis en proie à une souffrance intolérable que mon genre de vie exceptionnel venait me révéler. Je dois dire d'abord, avant de mentionner cette calamité imprévue et afin de ne laisser dans Tombre aucune de mes misères, que mes pauvres habits, depuis longtemps en lambeaux par suite des tribulations de leur maître, eurent un beau jour le courage de me quitter. Comme je n'avais ni fil ni aiguille pour en rapprocher les guenilles en fuite, je fus contraint de me résigner à aller tout nu.

L'inconvénient était grave, car dans la saison où Ton entrait, les nuits, dans ces climats bizarres, étaient humides, souvent froides comme en Europe. J'éprouvai bientôt aux articulations des douleurs excessives, accompagnées d'une fièvre lente qui ne m'abandonnait pas. L'incommodité plus grave dont j'ai à parler est celle-ci. J'ai déjà dit que l'eau manquait dans les offices de la vérandah. Les premiers jours, la privation de cette boisson naturelle m'affecta peu. Je bus des différents vins renfermés dans les caisses et dans les paniers. Ces vins, je l'ai déjà dit aussi, étaient très violents d'alcool. Or,

la nécessité de ne me désaltérer qu'avec ces liquides ardents sans le mélange modérateur de l'eau m'irrita les entrailles au point que j'étais toujours altéré, et que, plus je buvais, plus j'avais soif. Avec quoi apaiser cette soif? Ah I que de grand cœur j'eusse donné cent mille bouteilles de vin de Champagne pour un verre d'eau I Pendant quinze jours j'endurai ce supplice d'heure en heure plus poignant ; mais la crise était menaçante : ma langue était sèche comme une semelle de cuir, mes yeux enflés et sanglants, mes mains suaient la fièvre, mon cerveau grillait sous mon crâne. Je sentais que je touchais à Thydrophobie. Déjà, dans mes rêves, je mordais les gens et je buvais leur sang pour me rafraîchir.

A mes minutes lucides, je me démontrais combien nos goûts, dans la vie factice de la civilisation, sont faux dans leurs raffinements décevants et menteurs. Jamais on ne se lasserait de boire de l'eau, de cette eau si dédaignée, et quinze jours des meilleurs vins, des plus rares liqueurs m'avaient rendu furieux. Aussi, depuis ce passage douloureux de mon existence, ai-je toujours eu un respect religieux

pour les fleuves. Si, au fond, je suis resté bon catholique en toutes choses, j'ai mêlé à ce sentiment, dont je m'honore, un amour pieux pour le Gange, mon beau fleuve indien, ce père des fleuves. Je comprends, j'admire les Hindous, qui le regardent avec raison comme sacré.

Le sang volcanisé par la soif et la fièvre, je m'élançai un jour, à bout de souffrances, à travers l'escalier qui conduisait au cabinet de lord Oampbelle. J'ouvre l'armoire aux armes, je charge les trente fusils de chasse qui s'y trouvent, et après les avoir portés avec des paquets de munitions au clocheton, je brise deux carreaux de la lanterne; j'en fais deux meurtrières. Ces ouvertures pratiquées, je me dispose à ouvrir le feu contre ceux qui m'empêchent d'aller puiser de l'eau au lac dont j'aperçois au loin bleuir la belle nappe, contre ceux qui se mettent entre l'eau et moi. Leur mort ou la mienne.

Mais quel spectacle inattendu frappa ma vue par les meurtrières de ce clocheton qui va devenir une redoute dans l'intervalle de quelques secondes I J'avais laissé deux ou trois mille

singes le jour où j'en étais descendu avec l'intention de n'y plus remonter. Aujourd'hui, ils sont vingt mille au moins. Qui les compterait ? Comptez les insectes noyés dans l'océan de l'air, un soir d'été, sous la ligne I Ils n'avaientsauprès d'eux, il y a un mois, que d'insignifiants monceaux de pierres ; ces monceaux ont grandi : ce sont des tas énormes, ce sont des collines de projectiles, et si rapprochées les unes des autres, qu'elles ont fait monter le champ de bataille, le camp des assiégeants, au-dessus du point le plus élevé de la vérandah. Le clocheton qui dominait la place est dominé maintenant. C'est lui qui est dans la plaine.

N'importe I j'ouvre le feu ; il est ouvert ! Je tire en pleine matière vivante; six balles dans chaque fusil. J'abats un orang-outang, un mandrill, un babouin, que sais-je? L'essentiel est que je tue, et je tue. Je saisis avec la même frénésie un autre fusil; même coup, même adresse, même résultat; je fais des trouées de morts de vingt-quatre pieds d'étendue. Mais au moment où, ivre de mes assassinats héroïques, je vais lâcher mon troisième coup de fusil, une mitraillade de pierres arrive sur les flancs, sur

la face, sur les côtés de la vérandah. Quel bruit I Le fracas de cette pluie de pierres mêlée de poignées de sable et des sifflements ricaneurs de ces bouches pleines d'injures, n'est pas passible à rendre avec des mots ; il faudrait des instruments, il faudrait des limes d'acier grinçant sur des angles de granit. Mes fusils ne s'entendent plus ; ils sont devenus sourds. Tout ce que je sais, tout ce que je distingue, c'est que je tue toujours ; je tue par vingtaine, par centaine ; mais ces vingt, ces cent qui crient et tombent, sont immédiatement remplacés, et le moment arrive enfin où je suis obligé de m'arrêter pour recharger mes armes. Eux ne s'arrêtent pas ! Ils redoublent d'ardeur. Alors je reconnus que ce grand art de la guerre n'était pas moins familier aux animaux qu'à l'homme, qu'ils en possédaient même les plus subtiles ruses. Car ce fut à ce moment où je parus faiblir, que Karabouffl, jusque-là caché derrière le rideau, parut, et vint donner un nouvel élan à ses troupes. Oondé accourait jeter son bâton de maréchal dans les lignes de Senef. Karabouffl lança son bâton! Senef, c'était moi.

Je faillis avoir un dessous fatal. Le bâton du babouin fut si bien dirigé, qu'il entra en flèche dans la lanterne du clocheton, m'atteignit et me fit rouler jusqu'à la dernière marche. Ma rage déborda.

Quoique étourdi par ma chute, je remontai aussi vite que j'étais descendu. Mais dès cet instant, tous les projectiles tombèrent sur la lanterne, qui fut bientôt décapitée. Les quatre côtés allaient s'abattre. Il était temps de reprendre vigoureusement TolFensive. Ce que je fais. Je la reprends, je recommence à tuer, bien que j'eusse le front déchiré, plusieurs dents cassées, les doigts écorchés, la poitrine en sang. Vous n'avez pas oublié que j'étais nu. Vingt fois avant la nuit, qui ne m'avait jamais paru si lente à venir, je rechargeai mes trente fusils. Quel travail! Mais la plupart commençaient à ne plus pouvoir servir ; ils avaient besoin d'être nettoyés : trois avaient éclaté dans mes mains. Heureusement la nuit s'abattit enfin sur cette scène de carnage sans exemple, je crois, dans l'histoire du monde. Les animaux, quoiqu'ils soient plus méchants que nous, ne se battent pas la nuit. Ceux-ci ces-

DE POLYÛORE MARASQUI{ï 209

sèrent le feu, je cessai pareillement le mieu. La victoire resta indécise.

A vrai dire, c'est eux qui Tavaient déjà gagnée ; car un ennemi qui se renouvelle sans cesse, fût-il vingt fois, cent fois moins habile et moins brave que son adversaire, doit finir par le vaincre. La victoire n'est donc que le nombre? Sans doute, et c'est là encore ce qui prouve combien la guerre est un art mystérieux. Mais je descendis dans mon caveau, et j'y descendis. plus malade que jamais : l'exaltation s'était mêlée à la fièvre. et la fièvre aii désespoir. Le frisson me gagna, mes dents claquaient. L'air s'était refroidi comme les jours précédents. Je serais mort de froid cette nuit-là sans une trouvaille des plus miraculeuses. En fouillant dans un coffre de lord Campbell, où j'étais allé chercher de nouvelles munitions pour le combat du lendemain, je mis la main sur une épaisse fourrure d'un poil doux comme de la soie. En l'examinant, en considérant ses prodigieuses dimensions, je reconnus que cette belle fourrure était précisément la peau du gigantesque mandrill tué à la chasse par lord Campbell, ce même mandrill

dont le squelette, pendu à un mimosa, m'avait frappé de surprise et d'épouvante à la lueur blafarde de la lune.

Je m'enveloppai avec béatitude dans cette bonne fourrure d'un noir superbe, aussi chaude que celle d'un ours. Je fis mieux : je mis mes jambes dans celles de l'animal, mes bras dans ses bras, c'est-à-dire que j'appliquai les endroits de la peau indiquant ces parties, à mes bras et à mes jambes. Puis je fixai le tout à l'aide de plusieurs coutures longitudinales pratiquées avec de la ficelle, afin que la chaleur ne se perdît par aucune ouverture. Enfin, pouvant avoir un bonnet avec la même fourrure qui m'avait fourni un pantalon et un habit, j'appliquai la peau du front du mandrill à mon propre front. Je me regardai dans une glace ; je reculai de saisissement !

Avec mon teint brûlé, mes joues maigres, ma bouche tirée, qui laissait voir mes dents ; avec mes pommettes saillantes, mes cheveux tombant sur les épaules; avec ma barbe de deux mois, confondue avec la masse de mes cheveux; avec mes yeux rendus mobiles et mélancoliques par la fièvre dont j'étais miné,

je me pris pour le mandrill lui-même. Non I il n'est pas possible de réaliser une ressemblance plus émouvante. J'en fus troublé, troublé au point que je me mis à bondir et à gambader sur les bancs et sur les tables pour bien m'assurer par mes gaucheries que je n'avais pas perdu ma dignité d'homme. Hélas! faut-il le dire? si je ne l'avais pas entièrement perdue, elle me sembla singulièrement compromise. Je me trouvai sous cette peau d'une élasticité, d'une flexibilité alarmantes.

A peine le jour revenu, il fallut remonter au clocheton, et y remonter bien vite. Cette fois, ce n'est pas moi qui commençais le feu, c'étaient les autres. J'avais donné l'exemple la veille, ils le suivaient le lendemain. Cette reprise des hostilités tourna mal pour moi, très mal. Au bout de cinq minutes d'assaut, le mur de face de la vérandah, faible comme tous les murs de ces sortes de constructions, s'écailla, se fendit sous le choc des pierres, et bientôt les légères charpentes furent mises à nu. Le clocheton que soutenait en partie ce mur principal, trembla sur sa base. J'étais perdu, Tinstant suprême approchait ; je n'en étais plus

séparé que par quelques secondes. Tout s'éboulait autour de moi. Il me restait à choisir de me faire écraser sous les débris de la vérandah ou de me précipiter au milieu de ces êtres furieux, exaspérés, ivres du délire de la vengeance et de celui d'une victoire qu'ils sentaient bien ne pas pouvoir leur échapper. Je me décidai à mourir en homme. Je pris un poignard malais dans une main, un revolver dansTautre, et je sautai à pieds joints au centre de la fournaise.

Je tombai sur la terre, quand j'avais cru disparaître sous un réseau de griffes : un vide de ' trois cents pas s'était fait instantanément autour de moi. Toute Tarmée avait reculé, reculé i avec respect, avec une terreur solennelle, le regard en dessous, Pâme foudroyée. .||

J'étais pétrifié. Mais poursuivons l'histoire de cette péripétie étourdissante pour moi comme les lumières et les fanfares d'une résurrection.

Rampant sur le ventre à la façon des serpents, ces nouveaux reptiles revinrent à plat ventre vers moi. Karabouffl rampait à leur tête. Écrasé par la peur, par une peur formi-

dable, son front énorme avait disparu entre ses épaules crispées de terreur ; son souffle aminci rasait la terre ; son corps, trois fois plus considérable dans son état naturel que celui d'un homme de haute taille, n'était plus qu'une peau laminée et frissonnante plaquée contre le sol. Quant il fut à mes pieds, il les lécha pendant plus d'un quart d'heure; et, cet acte d'abaissement achevé, il s'écarta un peu pour faire place aux autres. Ceux-ci, à leur tour, se mirent à me lécher pareillement les pieds. Aucun d'eux ne fut assez hardi pour élever ce genre de vénération jusqu'à la hauteur de mes mains. Cette cérémonie me confondait d'étonnement. J'avais Tair de ce pieux personnage que les saintes légendes nous représentent entouré de l'hommage des bêtes fauves dalis la fosse aux lions.

Mais que signifiait donc?... car enfin, il fallait qu'une explication...

Cela signifiait, ma situation extraordinaire me le révéla, qu'avec ma peau de mandrill, ma tête de mandrill, ma poitrine velue de mandrill, mes mains et mes jambes de mandrill, j'étais pris, vous le devinez maintenant, pour

2i4 LES ÉMOTIONS

le colossal mandrill dans lequel le vice-amiral lord Campbell avait soupçonné, et non sans raison, on le voit, un ancien souverain de Kouparou. Oui, j'étais pris pour le même grand mandrill qui aurait éventré Karabouffi si lord Campbell n'avait abattu le mandrill d'une balle au front.

Cette vénération fanatique, au lieu de se dé- , mentir, ne fit que s'accroître. Cela devenait une prière universelle. Un dieu de l'Inde n'est pas plus adoré de ses superstitieux serviteurs. J'aurais marché, trépigné sur ce tapis vivant, que pas un poil ne se fût hérissé, n'eût osé remuer.

J'étais donc sauvé? Sans doute, mais j'étais passé singe aussi. Mieux que cela I j'étais ma-^ nifestement reconnu roi des singes partons les singes de Kouparou. Et que m'avait-il fallu . pour cela ? tirer quelques coups de fusil, perdre la tête et fourrer sur mon dos une peau illustre.

Puisqu'il en était ainsi, puisqu'il fallait ou péri7' ou Tègnei\ comme on dit, je crois, dans les tragédies, je me résignai à régner, quoique mon peuple me parût bien laid. Mais je n'avais pas choisi. |

Cette résolution étant prise, je tendis noblement la patte à mon prédécesseur, à Karabouffl, que j'élevai, par ce mouvement de grandeur facile à interpréter, au rang suprême de mon premier ministre.

Oe premier acte d'autorité de ma part étonna prodigieusement autour de moi; mais je m'aperçus qu'au fond il était du goût de la généralité. Mon bon sens ne m'avait donc pas trompé. Je m'étais toujours dit, et cela bien avant que la nation des singes m'eût placé le sceptre dans les mains, qu'il était d'une mauvaise politique à un ministre de tourmenter, d'abaisser, de punir. Car, s'il agit ainsi, s'il écoute les inspirations de la haine ou les conseils effarés de la peur, il se crée à coup sûr des ennemis souterrains, implacables, des critiques acharnés à blâmer toutes ses actions, des antipathies d'autant plus à craindre qu'elles entretiennent chez le peuple des mécontents les deux sentiments à l'aide desquels on agit à coup sûr, à un moment donné, sur son cœur et sur son esprit : le regret de ce qu'il n'a plus, l'espoir de ce qu'il peut avoir encore.

Et combien ne rend-on pas difficile, presque

impossible, le retour de ceux dout on a accepté la succession, en les laissant où ils sont tombés, en ne les rehaussant pas par le mirage de l'éloignement et le coloris de la persécution, en les amoindrissant, au contraire, par une tolérance ouverte !

Je n'exerçai donc aucune sévérité contre Karabouffl, qui, après tout, avait eu la générosité, m'ayant tenu plusieurs fois en sa puissance, de ne pas me faire écorcher tout vif de la tête aux pieds.

Cependant, quel que fût mon respect pour la déchéance de Karabouftî, je ne pus lui éviter une contrariété des plus pénibles pour son amour-propre et pour ses passions. Mais, à côté de la prudence que je venais de montrer, il m'importait au même degré de montrer de l'énergie et de l'équité. D'ailleurs, dans ce que je me proposais d'exécuter, je ne faisais qu'étendre le principe au nom duquel j'avais épargné Karabouffi lui-même. Tous les sajous, tous les anciens partisans du mandrill dont j'occupais la place, furent relevés de l'exil et de la disgrâce. Quelques vieux orangs-outangs, quelques babouins du règne tombé, quelques-unes

de ces vieilles moustaches coiffées de ces hauts chapeaux à grands plumets volés à la station navale du vice-amiral Campbell, murmurèrent derrière leurs barbes. Je n'eu tins nul compte. L'exemple fut bon. Il entraîna. On est toujours fort quand on est dans le bien. A Tinstant même les grsi.nds dignitaires de l'espèce, ceux qui tenaient le rang de juges, de généraux, des grands officiers du palais sourirent à la propo^sition, et reçurent à bras ouverts les proscrits. Sajous et babouins s'embrassèrent en pleurant. La réconciliation était-elle sincère? Peut-être bien. Ceux qui ont intérêt à tenir les partis divisés soutiendront toujours qu'il est périlleux pour la société de les inettre en présence ; mais... mais je passe ; les réflexions m'étouffent.

Voici répreuve plus cruelle à laquelle je fus obligé de soumettre personnellement mon prédécesseur, malgré mon humanité bien connue. Suivi de tous mes sujets et de toute ma cour, ayant mon premier ministre Karabouffl à ma droite, je me dirigeai en grande pompe vers la prison de l'infortuné Mococo. Le cortège était imposant. Nous parvînmes à l'horrible cage de

LÏ]S ÉMOTIONS

fer au fond de laquelle il languissait de tristesse et d'amour. Saïmira, qui le consolait en ce moment derrière les barreaux, fut effrayée de la présence de cette foule. Elle crut qu'on venait chercher son amant pour le conduire à l'échafaud. Comment la détromper sans me trahir? L'événement se chargea de la rassurer. Je délivrai d'abord Mococo ; mettant ensuite sa main émue dans celle de la gentille Saïmira, je fis comprendre aux deux chers amants, en les tenant pendant quelques minutes enchaînés par cette douce pression, que je les unissais à la face du ciel, qui a vu des unions infiniment moins bien assorties parmi les hommes. A ce spectacle de bonheur, Karabouffl déchira Tair d'un cri de désespoir et de rage. J'eus pitié de sa position. Afin de lui épargner le poison lent de voir chaque jour un si heureux ménage, j'éloignai pendant quelque temps le couple chimpanzé. Ils allèrent l'un et l'autre, sous ma protection, épuiser le doux miel de leur lune dans un endroit isolé que je leur désignai dans un coin de File, au milieu des eaux blanches et endormies, des lianes jaunes et roses, et des fleurs mystérieuses qui s'ouvrent la nuit pour

que le soleil ne boive pas leurs parfums. Les guenons parurent extrêmement satisfaites de ma conduite. Quoique la plupart d'entre elles ne fussent pas, ainsi qu'on Ta vu, des chefsd'œuvre de régularité, elles m'approuvèrent beaucoup. Oe qui est honnête a cela d'absolu en soi qu'il force l'hommage môme du vice, et c'est là peut-être son plus beau triomphe.

Ces débuts d'un règne en apparence si facile ne me laissèrent pas tout à fait sans inquiétude, quoique, au fond, je me hâte de le déclarer après expérience faite, rien ne soit plus facile que de gouverner et de bien gouverner. Est-ce que Dieu aurait jamais voulu mettre à si haut prix Part de diriger les hommes que d'en faire le privilège de certaines familles et de certains hommes extraordinaires? Il m'a été souvent plus difficile de vendre une perruche quand j'étais marchand d'oiseaux, que d'être maître de la volonté de cent mille sujets de l'espèce pourtant assez peu maniable qui m'était départie.

Mais je dois dire quelle grave inquiétude me préoccupait dès les premiers jours de mon auguste règne. Comment aurais-je été parfaite-

ment tranquille tant que le squelette du mandrill restait accroché à l'arbre de la forêt des mimosas? Le premier venu parmi mes nouveaux sujets qui l'aurait aperçu n'eût pas manqué de divulguer le fait aux autres ; et alors qu'est-ce que je devenais? Comment pouvais-je être à la fois vivant et mort ; pendu et régnant? Grand et profond souci pour un souverain d'avoir contre lui son squelette.

Il fallait donc songer au plus vite à sortir de cet affreux embarras. Le plus simple, penserat-on, était de faire disparaître le maudit squelette ; le plus simple... pas pour moi, que des milliers de courtisans entouraient toujours. Pourtant, par une de ces nuits d'orage, comme on en voit peu dans les autres contrées du monde, mieux assises sur leurs bases, par une de ces nuits de soufre et d'électricité qui endorment les tigres et les éléphants sur leurs genoux comme s'ils étaient de pierre, tant l'air est lourd à leurs yeux et à leurs cerveaux, je sortis. Mes gardes du corps, mes chambellans, mes valets de chambre dormaient à ne pas entendre la trompette du jugement dernier. Le vent était d'une telle impétuosité en chassant

DE POLYDORÈ MARASQUIN 221

les nuages au ciel, que la lune paraissait se décrocher de son cadre et tomber de tout le poids de son disque à Thorizon, pour remonter aussi vite à son zénith. Des arbres de cent quarante pieds de haut étaient brisés comme des allumettes, et, après avoir été couchés et soulevés par la tempête, ils passaient à mes côtés comme des tourbillons de paille ; une seule feuille sèche de ces arbres qui m'eût pris au revers, quelques-unes, il est vrai, ont un demi-mètre de largeur, m'eût coupé en deux avec la netteté d'un rasoir. Je vis cette bourrasque faucher en trois minutes des parties de forêt et laisser le terrain nu jusqu'à la roche. On ne comprendrait pas comment je ne fus pas emporté comme un atome, si Ton ignorait que ces ouragans procèdent par courants dont la largeur varie peu. Ce sont des bandes, des espèces de lignes tirées avec la régularité d'une règle. A deux pas de la tempête on peut la voir passer sans en être atteint. Telle fut la nuit que je choisis pour mon expédition funèbre.

On ne me vit donc pas sortir de la vérandah. Je m'esquivai dans l'ombre et je gagnai, caché dans les plis de la tempête, le grand bois des

mimosas où je savais être accroché. Je dis moi, car désormais je me supposais en tout, pour tout et partout le mandrill, le mandrill découvert par lord Campbell. Je parvins à Tarbre patibulaire, et là, après avoir creusé une fosse de sept pieds de longueur, je m'enterrai avec toutes les précautions possibles. Je me couvris d'abord de terre végétale, puis de sable, puis de gravier, ensuite d'une nappe de feuilles sèches. En ce moment bizarre et solennel, je me crus plus extraordinaire que Charles-Quint lui-même. Il n'assista, au couvent de Saint- Yust, qu'à son propre convoi funèbre, tandis que moi, Polydore Marasquin, j'étais à la fois mon propre convoi, mon propre fossoyeur et mon propre mort. A coup sûr, j'étais, on en conviendra, le premier exemple d'un souverain et d'un homme qui s'inhume de ses propres mains. Une fois tranquille sur mon inhumation, je ne pensai plus, en attendant mon entière délivrance, qu'à profiter de l'erreur à laquelle j'en devais déjà une partie, c'est-à-dire à bien régner. Rien n'est plus facile ; j'ai exprimé mon opinion à cet égard. Les sujets se chargent ordinairement de vous rendre cette

besogne encore plus aisée. Ils veulent à tout prix trouver le successeur infiniment meilleur en toutes choses que le prédécesseur. Quoi qu'il fasse, il est toujours plus intelligent, plus énergique, plus généreux. Premier moyen de popularité forcée. Néron et Louis XI n'y ont pas échappé- Le second moyen de popularité offert à un nouveau souverain, et il n'est pas moins infaillible qu'il est hanal, est celui-ci : c'est de faire exactement le contraire de son prédécesseur, d'être le contraire de ce qu'il a été.

Il parlait beaucoup, soyez silencieux ; il était silencieux, parlez beaucoup ; il allait à pied, n'allez qu'à cheval ; il allait à cheval, n'allez qu'à pied; il était familier, soyez fier; il était fier, soyez familier ; il était pacifique, soyez batailleur ; il était batailleur, soyez pacifique ; il aimait les arts, méprisez-les ; il les méprisait, faites semblant de les aimer ; il adorait la famille, restez célibataire ; il pratiquait le célibat, mariez-vous ; il jetait l'or par les croisées, soyez économe; il était avare, jetez l'or par les croisées. J'en ai assez dit pour qu'on ait saisi la valeur de ma théorie. Passons

22i LÈS ÉMOÎIONS

maintenant, en ce qui me concerne, à l'application de cette théorie.

Il va sans dire que n'ayant pas .absolument à gouverner des hommes, mais des êtres très inférieurs à rhdmme, quoiqu'ils aient une effrayante ressemblance avec lui, je n'eus pas Toccasion d'appliquer ma théorie dans toute sa rigueur. Je m'attachai seulement à bien connaître ce que je devais en détourner pour mener à mon but des esprits inconstants, légers, frivoles, passionnés, imitateurs surtout.

Mon prédécesseur Karabouffl ayant fait détruire par ses sujets, devenus les miens, ma gracieuse vérandah, je ne crus rien imagiuej' de plus agréable pour eux que de les obliger à la reconstruire. Je pris quelques moellons détachés par le choc de leurs projectiles, et, en leur présence, je les posai les uns sur les autres dans l'ordre Symétrique qu'ils occupaient avant leur déplacement. Aussitôt, et comme par l'ordre de la fée, tous les moellons furent disposés d'une manière admirable. Je brûlai ensuite des pierres que je délayai dans de l'eau pour en obtenir de la chaux vive ; à l'instant

même tous mes sujets, saisis de la rage de la maçonnerie, broyèrent des calcaires, cassèrent du grès, apportèrent de Peau, délayèrent, remuèrent, et me procurèrent de la chaux en assez grande quantité pour rebâtir la tour de Babel. Ils étaient beaux à voir, blancs de plâtre jusqu'aux moustaches, jusqu'aux coudes et jusqu'aux genoux.

Karabouffl avait Tair de penser, en voyant le parti que je tirais de ses anciens sujets, qu'il n'aurait tenu qu'à lui de suivre le même chemin que moi et d'arriver au même but. Il avait raison, mais il ne l'avait pas fait.

Du reste, mûri par l'expérience, s'il reprenait jamais son sceptre, il n'avait, pour se rendre populaire, qu'à démolir mon ouvrage.

La vérandah relevée de ses ruines, je fis tracer, à travers les forêts environnantes, quatre superbes allées de plusieurs lieues qui allaient jusqu'à la mer. Cette magnifique percée fut ouverte en quelques jours et par un moyen aussi simple que celui auquel j'avais eu recours pour faire reconstruire mon palais. Je commençai par arracher trois arbres à droite, trois arbres à gauche, des quatre lignes représentant

les quatre routes à ouvrir dans l'épaisseur du bois. Aussitôt les mains et les haches s'abattirent sur les arbres. Je crus voir se renouveler l'ouragan dont je fus assailli dans la nuit de mes funérailles. Mon but, en ouvrant ces quatre routes, était de voir d'aussi loin que possible si quelque vaisseau ne viendrait pas visiter cette île et me délivrer.

On devine sans effort qu'une fois que j'eus la liberté de mes mouvements, je ne restai pas sans m'occuper de savoir si quelques vestiges épars dans Tileou sur ses bords ne médiraient pas quel avait pu être le sort, à coup sûr funeste, des braves marins de la station navale. Mes investigations eurent le résultat que je vais dire. Au fond de la baie échancrée dans les terres, où le journal de lord Campbell indiquait le mouillage de VHalcion, je fus frappé d'une particularité qui prouvait clairement que cette magnifique frégate n'avait pas quitté la baie d'une façon naturelle. Si elle eût appareillé selon les règles ordinaires de la navigation, elle eût enlevé, avant de partir, ses ancres et les bouées qui marquaient l'endroit où elles avaient été descendues. Eh bien f les bouées

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étaient à leur place, et je n'eus qu'à glisser ma main sous Tune d'elles pour m'assurer que les ancres n'avaient pas bougé. Dans leur précipitation de voleurs, les pirates avaient coupé les câbles à la hauteur des bouées, et ils avaient ensuite remorqué au large la frégate pour Tentrainer, Dieu sait où.

Je fus donc irrévocablement fixé sur son sort ; mes premières inductions ne m'avaient pas trompé. Toute la station navale était devenue la proie des écumeur^ malais de l'archipel de Soulo'u.

En parlant de cette expédition tentée par moi au mouillage de VHalcion^ J6 ne dois pas omettre de dire que je fus accompagné des grands dignitaires de ma maison royale. Leur zèle alla jusqu'à se jeter à l'eau avec moi quand je me portai en nageant à Tendroit où flottaient les bouées, faute d'une barque ou d'une pirogue quelconque pour m'y conduire. On voit que si raffection de mes premiers courtisans était grande, ma marine n'était pas encore dans un état fort brillant.

Je rentrai dans mes Etats, après cette courte absence, aux acclamations de mes sujets dont

je faisais de plus en plus le ravissement. Dirai-je ici que la chose qui me popularisa pardessus tout parmi eux, la chose qui vint merveilleusement prouver Tefficacité de ma théorie gouvernementale, celle dont j'ai parlé un peu plus haut, c'est qu'au contraire de mon prédécesseur, qui avait eu l'habitude, jusqu'à sa déchéance si peu méritée, de s'habiller ridiculement, moi j'allais tout nu. On ne saurait croire combien le relief de ce contraste me mettait en faveur. Quelle simplicité I murmuraient élogieusement toutes les lèvres ; quel naturel charmant ! mon Dieu ! il montre son dos comme nous et nous sommes aussi laids que lui.

Il n'est donc pas indispensable de se coiffer toujours d'un chapeau théâtral pour être accepté comme un grand roi.

Mais, je dois l'avouer avec la franchise que j'ai apportée jusqu'ici dans le récit de mes aventures, ce fut ce même avantage de régner tout nu qui me causa le plus amer chagrin | qu'on puisse imaginer, et qui me fit courir le plus sérieux des dangers dans la position exceptionnelle où je me trouvais. Quand j'y

pense, le frisson court sous ma peau, mes cheveux se dressent, mon cœur blêmit comme si j'étais sur le point de tomber en défaillance. Avant de raconter ce dernier événement de ma captivité dans l'île de Kouparou, je dois dire Teflort que je tentai pour introduire dans l'âme obscure de ces pauvres êtres, légers comme l'enfance et mobiles comme la folie, quelques notions bien simples de morale. Ne vous pressez pas de vous récrier sur le péril de cette nouveauté hardie. Qui sait si Dieu ne nous a pas chargés, dans certaine mesure délicate, de cette mission? Quoi qu'il en soit, puisque j'ai pu, me dis-je un jour, un jour de mon bizarre règne : puisque j'ai pu faire mettre à genoux un éléphant et le dresser à saluer avec sa trompe les pères jésuites de Macao, qui venaient parfois visiter ma ménagerie; si j'ai pu apprendre l'oraison dominicale à un perroquet que je vendis mille francs à Tarchevêque de Goa, touché d'une aussi belle éducation, pourquoi n'inculquerait-on pas quelques sentiments de moralité dans l'esprit bien plus délié des singes ? Ils ont l'instinct du mal, donnons-leur celui du bien.

Ils avaient été bien irréguliers sans doute jusqu'au moment où j'allais essayer d'épurer leurs mœurs. C'était au point que leur dépravation, passée dans leur sang, incrustée dans leurs traits, se lisait sur leurs visages et leur donnait quelque chose qui les élevait par le vice à la ressemblance avec certains hommes d'une notoriété universelle. Celui-ci avait les yeux infernaux et les rides spirituelles de Voltaire ; celui-là, avec sa perruque vénérable et ses lèvres grosses et cyniques, Fair grave et impie de M. Diderot ; l'autre étalait, large et pantelante, la face tuberculeuse et bourgeonnée de ce magnifique truand appelé, je crois, M. de Mirabeau. Tous, enfin, ressemblaient par quelques grimaces, par quelques attitudes, tant ils étaient corrompus, à ces philosophes français dont mon grand-père, Nicolas Marasquin, avait dans sa bibliothèque la vie et les portraits. Sans doute, je le répète, tout ceci était fort irrégulier, fort difficile à modifier. C'était presque entreprendre de retoucher la création ; mais saint Jean me servait d'exemple et d'autorité. On sait qu'il prêcha dans les sables du désert à des animaux terribles qu'il sut rendre attentifs.

Je me taillai une chaire dans le tronc d'un gros arbre, 6t je commençai mon œuvre de moralisation. Pas de paroles, mais des mouvements de Pâme rendus par des gestes expressifs. Je parus être compris. Je levais les yeux au ciel, mon auditoire aussitôt les levait ; je croisais les bras, il croisait les bras; je murmurais d'honnêtes paroles, il agitait rapidement les lèvres. Oui, dociles à reproduire tous mes élans, les babouins, les callitriches, les doues, les talapoins, les bonnets-chinois, les singes nocturnes, les magots, les plus vieux mandrills, avaient les yeux humides et se frappaient la poitrine.

Je vis bien alors que rien n'est plus aisé comme de faire d'un peuple de singes un peuple de dévots ; c'est Taffaire d'un tour de main et de quelques procédés. L'embarras est de savoir combien doit durer cette impulsion. La réponse est difficile, puisque le temps seul, que rien ne supplée, a mission de la faire. J'ai nommé recueil où je courais me briser; écueil, il est vrai, contre lequel viennent périr des souverains bien autrement puissants que moi. J'ai nommé le temps I On ne sait pas le rôle qu'il

joue dans leur vie et le désordre funeste qu'il allait apporter dans la mienne. Parlons d'eux, puis je parlerai de moi. Ont-ils le temps d'attendre, d'être assez vieux d'origine pour se faire respecter comme race ; auront-ils même le temps, à défaut delà race qui précède, de se créer celle qui suit? Auront-ils le temps?...

Voici en quoi le temps me trahit comme souverain de Kouparou.

Un jour de grande revue militaire, un jour que je me livrais devant mon peuple à des cabrioles sérieuses en manière de salut, la peau du mandrill, dont j'étais toujours revêtu, craqua!... elle craqua à une place où mon corps avait toujours éprouvé quelque difficulté à trouver son entier développement. Elle se fendit à Tendroit un peu usé où le mandrill avait, durant sa vie, l'habitude de s'asseoir. Je voulus douter... une fraîcheur inusitée suivit ce déchirement déplorable. C'est le masque qui tombe au milieu d'un bal. J'étais perdu : l'homme était reconnu. Mon règne, ma grandeur, ma vie allaient s'évader honteusement par cette brèche.

Ah ! je n'avais pas prévu combien les peaux,

même les plus illustres, durent peu ! Quelle imprudence ! quelle imprudence ! on plutôt quel malheur! mes sujets s'aperçurent-ils de l'accident? Qu'en pensèrent-ils s'ils s'en aperçurent? Grave, très grave préoccupation. Je n'osai plus me permettre un seul mouvement pendant cette revue, qui me parut éternelle tant je souffrais d'anxiété et de crainte. On n'imagine pas les ruses auxquelles j 'eus recours poar passer devant le rang de mes troupes sans les mettre dans la confidence d'un événement qui eût entraîné immédiatement ma perte. Enfin je cachai mon désastre comme je pus, je m'esquivai comme je pus, et je gagnai comme je pus la vérandah, où je parvins plus mort que vif.

Je passai une nuit horrible ; je la passai aussi à raccommoder ma culotte avec les soins les plus ingénieux. Ohl comme je m'appliquai! c'est que c'était mon règne que je rapiéçais. Je réussis à rapprocher les deux bords de la blessure d'une façon assez satisfaisante, mais je sentais bien que la réparation ne résisterait pas aux moindres efforts que j'allais être nécessairement obligé de faire soit pour marcher,

soit pour m'asseoir ; car enfin je ne pouvais me tenir toujours debout pendant la durée entière de mon règne. Misère de l'homme, et de l'homme même monté en quelque sorte au sommet des dignités humaines I Un gouvernement, un Etat, un règne, dépendre, dans une circonstance donnée, de la solidité d'un fond de culotte I Enfin la nuit s'écoula; au jour, mes sujets, qui m'avaient cru indisposé pendant la revue de la veille, se pressèrent sous le balcon de la vérandah pour avoir de mes nouvelles. Il me fallut paraître au balcon ; j'y parus, mais plus dé saluts à me disloquer les membres dans le but de les pénétrer de la vivacité de mes affections, p] us de sauts de carpe à les ravir d'admiration ; la plus sévère circonspection m'était recom aandée. Je fus pourtant obligé, pour répondre à l'enthousiasme de mes sujets, de descendre au milieu d'eux par une corde placée à cet eff'et entre le balcon et le sol- Avec quelle prudence j'opérai cette descente qui paraîtra si peu royale à bien des gens ! comme je me gardai de la moindre tension des muscles ! comme j'attendis d'être presqu'à terre pour m'élancer au milieu de mon peuple !

Tout se passa assez bien, Dieu merci ! quoique certains sapajous trop zélés levassent de temps en temps la tête et leur museau pointu comme pour s'assurer qu'ils avaient mal vu la veille... Périlleuse inspection!...

Enfin, échappant aux tendresses de mes sujets, je remerciai le ciel du succès de ma couture, mais je n'en demeurai pas moins convaincu que mon règne était fatalement lié à cette culotte de peau ; que la durée de celui-ci était limitée à la durée de celle-là ; et que cette culotte, symbole de ma destinée, s'amincissait de jour en jour et devait tôt ou tard entraîner ma ruine.

La sagesse des nations a dit : « Il n'y a pas de bonheur parfait dans ce monde I » J'eusse été aussi heureux qu'un homme a droit de l'être dans une position aussi étrange que la mienne, sans la menace incessante de cette peau toujours &ur le point de se. déchirer. Et, comme si la destinée eût pris plaisir à mêler l'ironie au châtiment, plus ce vêtement fragile marchait vers un cataclysme imminent, plus mon existence s'embellissait. Tranquille dans ma souveraineté respectée, j'éprouvais le plaisir d'un

captif délivré à me rapprocher delà nature primitive pour laquelle nous sommes faits, et dans le milieu attractif de laquelle hommes et nations ont toujours une tendance à se replonger pour se rajeunir,

La vie civilisée, dont nous exaltons avec plus d'orgueil que de réflexion les contestables avantages, n'est pas un progrès, mais un écart. Cet air pur et ferme que je respirais, cet air jamais vicié par l'haleine dissolvante des passions, en touchant mes organes, me donna d'autres goûts. Mes désirs se raréfièrent. Ces fruits faciles et beaux, ces eaux limpides suffisaient à mon appétit, dégagé de Tirritation d'un travail immodéré.

Peu à peu j'en vins à prendre en horreur Tafifreuse habitude de se nourrir de la chair des animaux, et étendant, par la pensée, à l'humanité entière la révolution produite en moi, je prédis pour les générations futures Tépoque certaine où manger un chevreuil ou un oiseau leur paraîtra aussi criminel que de manger un homme. La civilisation seule a soulevé ces appétits abominables qui déchirent la chair des animaux pour se satisfaire. Si l'anthropophage

mange son ennemi, c'est par vengeance, et non par sensualité. Si nous ne mangeons pas de rhomme, nous, ce n'est pas par respect pour rhomme, mais par dégoût pour sa chair, et surtout à cause de la crainte où nous sommes d'une réciprocité forcée : nous ne mangeons pas notre semblable, de peur que notre semblable ne nous mange. Ainsi le sauvage n'est que fou en dévorant son ennemi ; mais le véritable anthropophage, c'est nous, cannibales de fantaisie, qui égorgeons et mangeons un lièvre, parce que nous préférons tout simplement sa chair à celle de Thomme.

Il n'est pas jusqu'à cette enveloppe de mandrill, sous laquelle, les premiers jours, je me faisais honte, qui n'avait fini par me paraître mille fois préférable à ces odieuses carapaces d'étoffes et de drap, tour à tour adoptées et rejetées par l'idiotisme de la mode, et dont la cuirasse ne répond à aucune de nos articulations. Sous cette peau élastique et douce, souple, fine et chaude à la fois, il m'était aussi agréable que facile de me plier, de me mouvoir, de m'élancer de branche en branche, de me laisser tomber sur le gazon, de rebondir, de courir, de me

glisser à travers les taillis, de me balancer à la tige des bambous, de quitter la terre pour plonger dans l'eau, de sortir de Teau pour suivre la crête d'un rocher et m'asseoir au sommet d'un pic.

Malheureusement il ne m'était pas permis de parcourir toute cette gamme de mouvements avec une entière liberté d'esprit. Vous savez ce qui m'en empêchait, vous savez quel obstacle... Or, un jour, cet obstacle, par l'effet d'un dernier accident, prit des porportions si redoutables, qu'il n'y avait au monde ni aiguilles, ni tailleurs capables, cette fois-là, de me sauver.

Voici ce terrible et suprême accident ;

Je couchais d'habitude avec ma peau de mandrill ; caria quitter, même pendant le sommeil, eût été une grave imprudence. Une nuit, j'eus un grand rêve ; dans ce rêve, inspiré par un instinct d'ambition dont je ne m'étais pas bien rendu compte, je me faisais sacrer roi de Kouparou par l'archevêque de Goa. Moi me faire sacrer I quelle aberration ! moi, après tout, qui ne régnais qu'en vertu d'un mensonge, que parce que des créatures faibles d'in-

telligence croyaient voir en moi un ancien dieu de Kouparou dont je m'étais appliqué habilement la peau I Mais ce n'était qu'un rêve jusque-là... jusque-là I... J'achève de le raconter :

Entouré de son magnifique clergé, le plus riche en diamants, monseigneur de Goa, après toutes les cérémonies pratiquées au sacre des souverains, prenait une couronne d'or et d'émeraudes sur l'autel tout rayonnant de lumières, et marchait solennellement vers moi pour la poser sur ma tête. Ce fut le moment de la catastrophe. Comme l'archevêque, placé sur une des marches de l'autel, me dominait de toute sa hauteur, je fas obligé, pour recevoir la cou-^ ronne qu'il me présentait, d'élever excessivement les deux bras. Il parait que j'étais si préoccupé de l'action de mon couronnement, dans mon rêve, que je répétais, comme si j'eusse été éveillé, toutes mes paroles et tous mes gestes. Or, en m'élançant vers l'archevêque de Goa pour l'aider à me placer la couronne sur la tête, je tendis beaucoup trop, je présume, la peau du mandrill. Il y eut déchirement subit, et cette fois le déchirement fatal s'opéra de la

nuque jusqu'au bas du dos sans solution de continuité. Le bruit de cet écart foudroyant fut si fort, qu'il m'éveilla.

Quel réveil I L'habit n'était plus qu'une tunique flottante, ouverte par derrière au lieu de l'être par devant, comme il est d'usage. Je me levai effrayé, épouvanté, désespéré. Je voulus douter. •. mon malheur n'était que trop réel ; malheur très grand, malheur irréparable, malheur sans remède ; car il eût fallu des instruments et des moyens que je n'avais p.as à ma disposition pour réunir cette fois les deux lambeaux de ma pourpre royale. Mon règne était fini; ma vie suivrait de près mon règne, et le tout au sujet de cette déchirure I Ah 1 l'homme est bien misérable! Dépendre ainsi de la peau d'un mandrill! Je demeurai si parfaitement persuadé, en présence de cet événement ironique et cruel, de la certitude de ma perte que je me barricadai à l'instant même, et me fortifiai immédiatement derrière les murs de la vérandah comme la première fois que je fus forcé de transformer en forteresse ce joli pavillon de lord Campbell.

Le lendemain, quand mes sujets ne me virent

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pas sortir, ils se rassemblèrent sous mes croisées, et j'éprouvai la douleur d'être témoin de leur inquiétude vraiment touchante, sans oser me montrer pour les rassurer. Le jour suivant ils se réunirent encore en plus grand nombre ; le troisième jour, la population entière de Tîle se pressa autour de la vérandah.

Alors l'affection de ces sujets si dévoués, qui ne s'était traduite jusque-là que par des expressions contenues, se manifesta par des plaintes bruyantes, des éclats assourdissants de sympathie, des hurlements de tendresse. Les oreilles m'en saignaient autant que le cœur. Ils me demandaient, ils m'appelaient, ils me voulaient à tout prix.

En ce moment, je vis combien les animaux, même les plus bas placés dans l'ordre hiérarchique de la- valeur morale, ont plus de reconnaissance que beaucoup d'êtres intelligents pour leur souverain. Ils n'oublient pas en un jour le bien qu'il leur a prodigué, l'exacte justice qu'il s'est plu à répandre sur eux, l'ordre et le bonheur dont il les a entourés, souvent aux dépens de son propre bonheur, pour se précipiter stupidement aux pieds d'un nouveau

maître dont ils n'ont éprouvé ni l'intelligence ni le cœur, lâches esclaves de la nouveauté, enfants frivoles, pressés de traiter le chef auguste de la société comme les enfants traitent leurs jouets, pensant toujours que le dernier est le plus joli et que le précédent ne mérite que d'être brisé violemment contre le mur.

La vérité veut que j'ajoute que cet amour de mes sujets prit, au bout de cinq jours d'attente sans résultat, un caractère étrange. Rxétendant à toute force parvenir jusqu'à moi, puisque je n'arrivais pas jusqu'à eux, ils recommencèrent le siège de la vérandah et avec les mêmes moyens d'attaque, c'est-à-dire à l'aide de bâtons et de pierres, armes si décisives entre leurs mains. Et cette fois un sentiment noble les dirigeant, ils se montrèrent incomparablement plus acharnés dans leur détermination de renverser les murs derrière lesquels je me dérobais à leur amour.

Comment rester insensible à ces marques d'intérêt? Pourtant j'eusse désiré, je ne le cache pas, voir cet immense intérêt se produire sous des formes moins redoutables. Quoi qu'il en soit, j'aurais rougi comme d'un crime de les

repousser cette fois à coups de fusil et de mousquet. Je n'opposai aucune résistauce. Bien au contraire ! je pleurais de joie et d'orgueil d'entendre les murs, les toits, les croisées, les balcons extérieurs, les portes, toutes les charpentes de la vérandah, craquer sous le poids des énormes pierres qu'ils lançaient et dont quelques-unes ne pesaient pas moins de trente livres. Où donc les avaient-ils prises ? Ah ! combien leur tendresse devait-elle être ingénieuse pour en avoir recueilli de cette grosseur dans une île presque uniquement formée de débris végétaux et de sables fins! J'étais ému de ce dévouement dont le dernier terme était înfailliblement ma mort, car quelle déception ne les attendait pas dans peu d'instants 1 Ils comptaient se trouver en présence d'un mandrill derrière ces murs renversés par eux, et ils ne mettraient la main que sur un homme blond, quoique Portugais, et parfaitement identique, pour son malheur, à ce qu'il y a de mieux conformé et de plus agréable en homme.

Je n'avais plus que quelques minutes à soutenir ce siège conduit par le plus pur dévouement pour arriver au plus certain des meurtres;

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