AVERTISSES! EM
blic son livre sans son agrément, d’avoir fuit la toilette à quelques-unes de ses phrases, et d’avoir enfin signé le tout de notre nom, qui est d’une physionomie encore plus ehinoisc que le sien.
Léon Gozlan.
DE
Origine de mon nom do Marasquin. — Erreur, à cet égard, de mon ambition* grand-père Nicolas Marasquin. ** Profession de mes aïeux , honorable , mais pleine de dangers. — C’est aussi la mienne. — Un.tigre me prive de mon père, dont je continue le commerce à Macao, sur le littoral de la Chine. — Ma tendresse pour les animaux et mon art de les empailler. — Tour terriblo qu’ils me jouent. — Quelques mots intéressants sur les pirates malais, plus indomptables encore que mes animaux. — Les stations anglaises fondées pour les détruire, mais elles-mêmes détruites par la fièvre jaune et autre chose que nous dirons. — Le vice-amiral Ca»phgjjjd ma ménagerie. — Ce qu’elle renferme de curieux et de rare a (moment de ses achats. — Babouins et chimpanzés. — Passions et rivalités. — Un singe méchant comme un homme. — Ma maison brûle. — La jonque chinoise. — Ce qqi ■ m’arriva à la suite d’une grosso tempête.
Je suis né à Macao, en Chine, dans ce qu’on appelle aujourd'hui les Indes portugaises.
Je descends de l’un de ces braves aventuriers qui partirent audacieusement de Lisbonne vers la fin du
xv* siècle, pour aller conquérir leslncles sous les ordres du célèbre Vasco de Gama.
Si j’ai quelque raison de m’honorer ici de la certitude de ma généalogie, je n’ai cependant aucun motif plausible pour me croire issu d’un de ces nobles fils de famille, attachés par le seul lien de la gloire à la fortune de leur illustre chef. Mon grand-père a bien prétendu quelquefois que notre nom de Marasquin venait, par corruption, de Mascarenhas, un des plus grands noms parmi les Portugais qui suivirent Vasco de Gama des bords du Tage à l’extrémité de l’Asie ; mais j’ai toujours eu des doutes sérieux à cet égard.
D’ailleurs lui-même, mon digne grand-père, Nicolas Marasquin, ne fut jamais, à ma connaissance, qu’un laborieux commerçant établi à Macao. Son fils aîné, mon père, Juan Ferez Marasquin, ne fut jamais autre chose. Je dois à ce dernier le témoignage de dire qu’il borna toute sa vanité pendant sa vie, trop courte à mon vif regret, à passer pour honnête homme, bon catholique et loyal marchand d’oiseaux.
C’était là sa profession, je n’en rougis pas, quoique certaines personnes aient cherché, par ignorance ou par jalousie, à la ravaler au rang de celle de marchand de gibier et de volailles de basse-cour.
On aurait môme tort, sans la descendre aussi bas, de restreindre cette profession qui , plus lard , fut aussi la mienne, à la vente banale des oiseaux, telle qu’elle se pratique en Europe, môme à Paris ou à Londres. Mon père tenait, dans sa vaste ménagerie, l’une, il est vrai, des mieux fournies des Indes portugaises, toutes sortes d’animaux rares et curieux. Suirhati a, Java, Bornéo, la Nouvelle-Guinée, étaient représentés chez nous par les échantillons les plus bizarres et les plus recherchés des êtres qui peuplent leurs forêts à peu près impénétrables. C'est une branche fort lucrative de commerce. On connaît le goût des colons européens établis aux Indes et la passion presque insensée des Chinois pour ces produits si intéressants de l’histoire naturelle.
Mon père ajoutait à la vente des animaux vivants celle des animaux empaillés , et ce n’était pas la moins productive de ses deux industries. Il m’avait donné des leçons dans cet art savant et délicat de restituer aux oiseaux et aux quadrupèdes morts la forme et les habitudes qu’ils affectent pendant la vie. Grûce aux conseils de cet excellent démonstrateur, j’acquis en taxidermie une remarquable habileté ; et l’on verra plus loin, si l’on daigne lire ce récit de mes aventures,
que je dus à cette utile et belle science d’échapper à la fin tragique dont j’étais menacé.
Notre maison prospérait depuis plus d’un siècle à Macao. Mon père en la recevant comme héritage l’agrandit encore ; et par les soins intelligents de la femme, bonne, économe et dévouée qu’il épousa, il parvint à en faire le meilleur établissement dans ce genre particulier d’industrie.
Mais si cette industrie rapporte , ainsi que je viens de le dire, d’assez beaux bénéfices, en revanche elle est difficile, périlleuse et souvent meurtrière, comme je n’ai eu que trop l’occasion de l'éprouver. Elle s’exerce à des conditions que beaucoup de personnes ignorent. Il ne suffit pas uniquement d’acheter à bon marché et de revendre avec avantage dans le commerce des animaux. II faut se procurer vivants ceux avec lesquels on veut opérer de bonnes ventes. De là l’indispensable nécessité d’étre à la fois marchand et chasseur, ou plutôt d’être chasseur avant d’être marchand.
Mon père allait donc lui-même à la chasse des animaux dont s’alimentait son commerce, commerce laborieux que j’appris à mon tour en l’accompagnant tantôt sur les côtes de la Chine, tantôt dans les jungles
de l’ile de Hai-nan, si riche en bêtes fauves, tantôt jusqu’au Japon, malgré les obstacles et les périls d’une navigation bravement entreprise sur des barques mal construites, malgré les pirates malais, véritables requins qui engloutissent tout ce qu’ils trouvent sur leur passage ; malgré les supplices qui attendent ceux que les Chinois et les Japonais surprennent sur leur territoire inviolable.
Mon père rapportait de ces expéditions lointaines, et j’en rapportai plus tard avec lui, des panthères, des tigres, des boas, des léopards, et surtout d’innombrables espèces de singes. Ce fut dans l’iine de nos dernières chasses sur les bords de l’ile Formose, que mon père, assailli par un jeune tigre qu'il était sur le point d’envelopper d’un filet, afin de s’en emparer tout vivant, eut la moitié de l’épaule et une partie de la cuisse emportées d’un coup de griffe. J’eus le bonheur de le défendre, de l’arracher à la rage de l’animal furieux ; mais si j’eus aussi la satisfaction de le ramener à Macao, je n’eus pas la joie de le sauver. Mal soigné par les médecins du pays, il languit deux ans de ses blessures, qu’on ne sut pas cicatriser. Il mourut ensuite dans d’atroces souffrances. En rendant le dernier soupir entre mes bras, il m’engagea à ne pas
continuer son industrie. Je ie promis ; mais comme il ne m’avait laissé que celle-là pour vivre et faire vivre ma mère, comme, à franchement parler, je né me sentais du goût pour aucune autre profession, j’eus le regret de ne pas tenir ma promesse. L’histoire qu’on va lire dira si je dois m’en applaudir.
Je repris donc la maison de mon père, et je redoublai aussitôt d’activité, afin de prouver à la riche clientèle acquise par sa bonne et loyale gestion combien j’étais disposé à la continuer honorablement. J’augmentai mes espèces d’animaux rares, j’envoyai au loin des voyagetfrs aguerris chargés de m’en rapporter d’inconnues aux latitudes des Indes. Sachant, par expérience, que le luxe éblouit les yeux et attire par conséquent l’attention des acheteurs, je rajeunis la physionomie de mon bazar. Le bronze et la dorure relevèrent la simplicité jusque-là un peu trop nue de mes cages. Une propreté anglaise régna dans toutes les parties de l’établissement, que j’éclairai au gaz, nouveauté étourdissante pour Macao.
Ici je dois signaler un trait particulier de mon caractère.
A mon début dans la profession d’oiselier, j’aimais beaucoup les animaux, d’abord par un effet de mon
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organisation bienveillante, ensuite comme un résultat naturel des études suivies que j’avais été appelé à faire sur leurs formes, leur expression, leurs mouvements, leurs habitudes, leurs mœurs, leurs instincts, leurs passions, leur intelligence, leurs sympathies et leurs antipathies, leurs caprices, leurs maladies, leur alïinité plus ou moins prononcée avec l’homme, et mille autres attributs essentiellement propres à leur nature, qui est peut-être encore plus obscure et plus mystérieuse que la nôtre.
J’avais même poussé si loin mes observations sur ces êtres que nous avons pour voisins de cages dans la vaste ménagerie du monde, que je reconnaissais facilement ceux dont les aptitudes instinctives correspondaient aux nôtres, et qui auraient fait, par exemple, des avocats, s’il y en avait parmi les singes : ceux-là gesticulaient, péroraient, apostrophaient toujours ; je reconnaissais ceux qui auraient été médecins : ceux-là s’occupaient constamment de l’état physique des autres; ils leur regardaient la langue, le fond de la bouche, l’intérieur des yeux ; ceux qui auraient fait aussi des comédiens : ceux-là grimaçaient , jouaient et dansaient du matin au soir ; ceux qui seraient devenus astronomes : ceux-là s’arrangeaient pour avoir inva-
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riablement le soleil levant au bout du nez ; je reconnaissais avec la même infaillibilité d’appréciation ceux qui auraient du goût pour le commerce : ceux-là ramassaient tous les fruits, toutes les graines tombées des mains négligentes des autres et les entassaient dans un coin. Je distinguais pareillement les avares, les prodigues, les crânes, les bravaches, les bons pères de famille, les bonnes mères, les mères coquettes, les mauvais fils ; mais particulièrement toutes les nuances de voleurs, depuis le filou de bonne compagnie, le grec de salon, jusqu’à l'assassin de grande route. J'aürais dit : « Voilà un singe qui roulerait en voiture s'il avait une cravate blanche ; en voilà un autre qui serait pendu s’il portait un hubit noir. » - J’aimais donc à la fois mes pensionnaires à titre de naturaliste, de peintre, de médecin, de philosophe, et cela encore plus qu’à titre de marchand. J’avais fini, à force de pénétration, par lire dans leurs yeux leurs désirs, leurs besoins et leurs pensées, et par converser avec eux. A coup sûr j’aurais atteint dans cette étude psychologique une hauteur inconnue aux plus habiles naturalistes de tous les muséums d'Europe, si l’accident funeste à la 6uite duquel avait péri mon père n’eût tout à coup ralenti nia passion pour tes animaux.
Dans chacun d’eux il me fut impossible de ne pas voir un complice du tigre qui l’avait tué. Cette antipathie, de jour en jour plus vive, fut cause que je les négligeai d’abord, pour les punir ensuite avec plus de sévérité qu’auparavant. Ils s’en aperçurent, car les animaux ont peut-être plus que nous l’instinct des bons et des mauvais traitements, et alors ils me rendirent en haines et en rancunes les rigueurs que j’exerçais quelquefois sur eux avec trop de vivacité. Ils devinrent méchants, vindicatifs; je devins inflexible. La lutté s’établit entre eux et moi ; elle s’enflamma graduellement au point que je finis par ne pouvoir plus les gouverner que par les menaces et la baguette de fer. Il en résulta ceci : c’est que si, pour les punir et les dompter, je n’en fis plus sortir aucun de sa cage, je n’osai plus de mon côté, par prudence, entrer dans la cage d’aucun d’eux. De part et d’autre ce fut un état permanent de colère et d’hostilité. Il n’est sorte de mauvais tours qu’ils ne me jouassent. Le dernier qu’ils tentèrent fut si cruel, si terrible, que si je le passais sous silence je rendrais inintelligibles la cause et la fatale origine de mes prodigieuses Émotions. Un seul s’en rendit coupable, mais tous y contribuèrent par leur universelle animosité contre moi. Je vais donc
raconter l’effroyable vengeance dont je fus victime de
la part de ces redoutables animaux.
Le vice-amiral Campbell, qui commandait alors la station navale anglaise de l’Océanie, était dans l’usage, chaque fois qu’il relâchait à Macao, de visiter mon bazar et de m’acheter pour ses volières et sa ménagerie de bord, soit des perruches, soit des oiseaux de l’ile de Luçon, soit de jeunes tigres apprivoisés, qui servaient ensuite à son amusement pendant la traversée d’une île à l’autre et pendant le séjour qu’il était obligé de faire quelquefois des mois entiers à l’ancre dans un mouillage ennuyeux et maussade.
Je crois utile de dire ici quelques mots sur l’importance des stations anglaises dans les eaux de la Chine et de l’Australie. Leur but, qu’elles n’atteignent pas toujours, est de protéger le commerce et la vie des Européens dans des parages infestés de pirates chinois et malais, race jaune, infinie et terrible. Ces redoutables serpents de mer, qui sont à l’Océanie ce qu’étaient jadis les Algériens au bassin de la Méditerranée, ne reconnaissent sous le ciel aucune autorité* ni celle de l’empereur de la Chine flanqué de ses mandarins, pi celle des sultans répandus sur quelques grandes îles, comme Bornéo et Mindanao, ni celle des vice-rois an-
DE POLYDOKE MARASQUIN, glais et hollandais, délégués par leurs nations puissantes, puissantes sans doute, mais trop éloignées pour faire respecter leur pavillon. Les pirates de la Malaisie bravent tout, et ils sont partout. L’archipel de Soulou, qui compte cent soixante îles, n’est peuplé que par eux. A jour nommé, ils vomissent des flottes de cinq cents jonques, hérissées de cinq mille matelots. Et ils s’embusquent à tous les coins. Le butin qu’ils volent, ils le partagent entre eux, et les prisonniers qu’ils font, ils ne les rendent que moyennant rançon; plus ordinairement ils les tuent. Us ont quelquefois poussé l’audace jusqu’à opérer des descentes au milieu des plus grands centres commerciaux, tels queSuma-
tra et Java. Un jour ils ont osé venir acheter de la poudre et des boulets à Macao, qui se vit forcé de leur en vendre; ils sont indestructibles ; ils durent depuis des siècles, ils dureront encore des siècles.
C’est pour protéger leurs nationaux contre les poignards empoisonnés de ces fourmilières de bandits, que les Anglais, ainsi que je l’ai énoncé plus haut, envoient constamment des vaisseaux sur des milliers de points du littoral de la Chine et sur les interminables côtes qui la bordent.
Ces vaisseaux sont souvent contraints de demeurer
(les années entières devant les localités menacées de la visite de ces écumeurs de mer. Alors les officiers s’établissent à terre; ils élèvent des tentes; ils construisent même des groupes de maisons où ils se logent avec leurs familles.
Ces sortes de campagnes navales sont fort redoutées des marins anglais, réduits à lutter à la fois contre les tempêtes, les pirates malais, les fièvres de toutes les couleurs et surtout contre l’ennui de la station ; l’ennui ! cette fièvre jaune de l’esprit.
Le vice-amiral Campbell, qui commandait, comme je l’ai déjà dit, une [de çes stations, avait arboré son pavillon sur la belle frégate Halcion.
Il se préparait à quitter la rade de Macao le jour où il vint avec tout son état-major , capitaines , enseignes, commandants et officiers de tous grades, parcourir ma ménagerie. Beaucoup de ces messieurs avaient conduit leurs femmes, d’où je conclus que la prochaine station serait longue.
Justement j’avais reçu depuis peu de temps une collection considérable d’animaux; mon établissement méritait en ce moment i’attention des savants et des amateurs. Outre mes volières, riches en oiseaux de tous les climats, je possédais en quadrupèdes : des
DE POLYDOKE MARASQUIN, algazels d’Égypte, des bisons du Missouri, plusieurs chèvres bleues, douze ou quinze fourmiliers, des jaguars, des léopards du Sénégal, des loutres, des ours marins, des panthères noires , des pasans , des rennes du Canada, des rhinocéros unicornes, des vigognes du Brésil , des lions du Bengale et un magnifique choix de tigres. J’étais surtout très-bien fourni en singes. J’en avais d’espiègles, de méchants, de rusés, de farouches, de graves, de pensifs, de sinistres, de spirituels, de stupides, de mélancoliques, de grotesques. J’avais des jockos, des gibbons , des babouins , des papions, des mandrills, des ouenderous, des guenons, des macaques, des patas, des malbrouks, des mangabeys, des moustacs, des talapoins, des doues, des magots. Parmi tous ces singes, quatre se disputaient particulièrement la curiosité des gens en très-grand nombre qui visitaient cette galerie.
D’abord deux babouins d’une force et d’une férocité sans égales; grands tous deux commodes hommes, intelligents comme des hommes, j’allais ajouter méchants comme des hommes. Ils secouaient leur cage à la briser ; souvent ils la renversaient, et, au fort de la colère, ils tordaient, comme s’ils eussent été de cire, les barreaux de fer à travers lesquels ils insultaient le
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monde. Pourquoi faisaient-ils les délices des spectateurs? Est-ce parce qu’ils étaient supérieurement cruels ? J’ai peur de le croire.
Les deux autres singes qui se partageaient les sympathies des visiteurs, étaient l’un un chimpanzé mâle, l’autre un chimpanzé femelle ; même jeunesse, môme grâce. Le chimpanzé était doux comme une jeune fille, délicat, sensible, comprenant tout, allant aussi près des limites de l’intelligence qu’il est donné à un être privé du rayon divin de l’âme. Il aimait les enfants, jouait avec eux, et il se montrait si passionné pour la musique, qu’il oubliait de manger quand il entendait les sons d'un instrument.
11 remplissait auprès de moi l'office d’un groom bien dressé. Au dîner il offrait des assiettes, servait à boire ; il mangeait même à table quand je l’invitais. Les petites attentions que j’avais pour lui rendaient les autres singes jaloux jusqu’à la frénésie. Bien souvent cette haine laissa des traces sur son joli pelage doux et doré comme celui d’un agneau.
Quant au quatrième singe, c'était aussi un jeune chimpanzé ; mais au contraire des femelles de singes, de ces folles guenons qui sont avides de rubans, de dentelles, de mouchoirs brodés, elle se contentait de sa
grâce et de sa gentillesse naturelle. Elle n’était jamais si heureuse que lorsqu’on lui donnait une belle fleur qu’elle se plaçait sur l’oreille ou- quelle regardait des heures entières avec mélancolie. L’âme de Mignon semblait être passée dans ce joli corps et se refléter dans ces yeux bleu jaune d’une expression émouvante.
J’avais appelé mes deux babouins, l’un Karaboufli premier, l’autre Karaboufli second ; et j’avais donné pour nom au chimpanzé mâle celui de Mococo, au chimpanzé femelle celui de Saïmira.
Mococo aimait beaucoup Saïmira et Saïmira de son côté aimait beaucoup le charmant Mococo; premier amour naïf et plein de fraîcheur, intéressant à suivre comme étude de cœur et mouvement de la pensée chez des êtres placés temporairement entre l’homme et le singe, êtres étranges qu’un effort du génie rangera peut-être un jour dans la classe des hommes, dont ils ne sont séparés que par une feuille transparente. L’éclair électrique brisera cette cloison et l’humanité comptera une famille de plus.
Karaboufli premier avait aussi un amour obscur et terrible pour Saïmira. Rien ne se compare à la jalousie noire du babouin. Lorsqu’il voyait passer devant sa cage les deux jolis chimpanzés, qui jouissaient de la
liberté de circuler dans les galeries du bazar, ses ongles d’acier se roidissaient comme des crampons , ses yeux lançaient des bordées d’éclairs et de malédictions, ses lèv res bleues se crispaient, ses dents entraient les unes dans les autres. L’épouvante planait sur la ménagerie. Les lions et les tigres mêmes réfléchissaient. Je croyais voir Néron rôdant autour de Britannicus et de Junie.
Il n’est pas un de ces animaux d’ailleurs qui ne me rappelât point par point tous les caractères, tous les désirs, toutes les passions des hommes sur une échelle infinie. Je demeurai convaincu avec Buflon, qui a écrit tant d'admirables pages sur les animaux, que si, au lieu de les battre, de les maltraiter et de les faire constamment souffrir, nous les étudiions, nous nous occupions d’eux avec intérêt, nous pénétrerions dans un monde immense et inexploré d’idées et de sensations où nous n’avons pas encore mis les pieds.
Le vice-amiral Campbell fut si satisfait des grimaces, de la gentillesse, de la bizarrerie, et il faut bien le dire aussi de la férocité de mes pensionnaires, qu’il m’acheta sur-le-champ un singe et une guenon. Aussitôt chaque officier, par déférence, me prit pareillement une guenon et un singe.
Je l’avoue, je ne tenais pas én tout à me séparer de
Mococo et de Saïmira, car il fallait les vendre tous les deux ou les garder tous les deux ; mais la femme du vice-amiral Campbell mit tant d’insistance à les avoir, que je finis par les lui céder. Je savais du reste que milady en aurait soin comme moi-méme. Toutefois je l’engageai beaucoup à ne jamais les laisser à la portée de leur persécuteur, Karabouffi premier. Elle me le promit, et je lui abandonnai avec confiance mes deux pauvres chimpanzés, qui me parurent encore plus affligés que moi de notre séparation. Ils m’embrassèrent comme deux enfants , et leurs petites larmes coulèrent sur mes mains. Je fus sur le point de les reprendre ; mais j’étais marchand : il faut vendre ; l’intérôt l’emporta.
Comme tous ces messieurs de la station et leurs dames achetaient, ainsi qu’on l’a remarqué sans doute, tous mes animaux par paires, il arriva que ne possédant mes familles de singes qu’en nombre incomplet, il me resta *un des deux babouins, Karabouffi second, lequel, faute de son antagoniste femelle, fut condamné à ne pas sortir de la ménagerie. Cette situation l’irrita au point qu’il se mit à pousser des gémissements de rage et de fureur quand H vit partir tous ses compagnons de cage.
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Ceux-ci, à leur tour, prenant en pitié le sort de leur camarade resté captif derrière les barreaux de fer, jetèrent des cris féroces et ne voulurent pas se laisser emporter sur les vaisseaux de la station. Il fallut employer le fouet et la rigoise pour les conduire à bord.
Tout Macao s'émut de l’événement. Pourtant force demeura à la loi. Tous les singes furent embarqués.
Rien ne donnerait une idée, aucune parole, aucune peinture, du regard pourpre et sombre que m’allongea le babouin solitaire quand je rentrai au bazar après le départ de ses compagnons. • <
La vengeance de l’homme le plus haineux, le plus irrité, n’a jamais condensé autant de menaces dans ses yeux que j’en lus dans ceux du babouin. J’y vis du sang, j’y vis le mien.
Cette vente de singes, sur laquelle j’avais réalisé d’énormes bénéfices, avait eu lieu depuis près d’un an, quand une nuit je m’éveillai horriblement suffoqué par une fumée épaisse qui semblait jaillir des fentes du plancher de ma chambre. Ce plancher, de bois fort mince, s’étendait au-dessus de la ménagerie. J’étouffais. Ce fut avec une peine infinie que je me levai et me dirigeai vers la croisée. Je l’ouvre, j’ouvre partout pour ne pas mourir asphyxié, ainsi que ma mère,
couchée dans la chambre voisine. Mais dès que l’air eut pénétré, ce ne fut plus de la'fumée, ce furent des flammes qui sortirent des fentes du plancher, du plancher croulant, embrasé, et qui enveloppèrent du haut en bas toute la maison. L’incendie la dévorait. Ma première pensée fut de courir vers ma mère. Il était trop tard ! l’arrière-pièce dont elle avait fait sa chambre avait été envahie la première par la fumée, et la fumée avait tué ma pauvre mère dans son sommeil avant qu’elle pût appeler à son aide. On m’arracha de cette pièce où je voulais mourir. Des voisins m’emportèrent. On me déposa dans la rue, sur un banc de pierre. C’est de cette place que je vis brûler tout mon établissement. Par la porte renversée, par l’entrée béante du bazar, qui me parut un soupirail de l’enfer, je fus témoin d’un spectacle que je n’oublierai jamais.
Au milieu des flammes qui rôtissaient mes plus
beaux oiseaux et où se tordaient avec des hurlements
épouvantables mes superbes tigres, dont personne
n’osait approcher pour tenter de les soustraire à cette
combustion infernale, le babouin dansait, ricanait,
batifolait et piétinait avec une joie hideuse, un bian-
don enflammé dans chaque main. Son attitude, ses
regards cyniques, tout dans son effroyable expression
faisait suffisamment comprendre que l’auteur de l’incendie c’était lui ; lui qui , dans une nuit de vengeance longtemps méditée, avait dû se procurer les allumettes chimiques avec lesquelles il avait vu, le soir, le gardien allumer le bazar; lui, qui avait ensuite brisé ses chaînes, ses barreaux, avait tourné le robinet au gaz et l’avait embrasé après l’avoir fait sortir à pleins jets du tuyau. C’était là la vengeance suprême du terrible babouin Karabouffi second*.
On le tua d’un coup de fusil au milieu de l’incendie. Je n’en étais pas moins ruiné ; je n’en avais pas moins perdu mon excellente mère.
Sous le poids de tant d’afflictions et de tant de misères, je résolus de renoneer à ma profession, à mon commerce d’oiselier, me souvenant un peu tard des conseils de mon père. Pendant plus de deux ans je cherchai à- trafiquer avec les ivoires, les phimes et les pelleteries ; mais n’étant pas versé dans ces sortes de négoces, je n’obtins que des bénéfices médiocres, et je n’entrevis pas l’espoir d’en réaliser de bien grands dans l'avenir. Puis cette vie, moins active que la pre-
1 Cet événement atteste combien M. Polydore Marasquin avait, par l’étude et le travail, civilisé ses pensionnaires; car les singes, chacun le sait, éprouvent une horreur instinctive pour le feu.
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mière, ne me plaisait pas, tandis que la première me revenait toujours à l’esprit par le fait impérieux de l’habitude et l’entrainement de mes études en histoire naturelle. Les dangers mêmes qu’elle offre, et dont j’ai parlé plus haut, me la faisaient beaucoup regretter. Enfin, après bien des hésitations, je me déterminai à la reprendre. J’étais encore jeune ; il me restait quelques milliers de piastres placés en rentes chez M. Silvao, banquier à Goa ; je pouvais remonter ma maison ; mais il fallait pour cela entreprendre deux ou trois voyages aux îles de l’Océanie, où se trouvent les grands chasseurs des bêtes fauves et des oiseaux de proie, et où je comptais aussi moi-même chasser avec eux à travers les bois et les marécages. C’était une résolution dure, aventureuse : je n’avais pas d’autre moyen de reconstituer mon établissement de Macao. Je m'arrêtai donc, je le répète, à ce parti. Je pris bientôt congé de mes parents, de mes nombreux amis, et je fis les derniers préparatifs du départ. Je ne crois pas devoir omettre de dire que j’avais nolisé une jonque chinoise pour mon propre compte, et que je l’avais k ma disposition pendant une année entière. Ma première destination était la Nouvelle-Hollande, cette Ile immense, grande comme un continent, et où j’étais sûr, d’après
les relations des voyageurs, de rencontrer les animaux les plus puissants, les plus variés et les moins connus de la création.
Je fis voile sur ma jonque chinoise le 3 juillet 1850, plein de confiance en Dieu, et après avoir accompli tous mes devoirs religieux auprès des pères lazaristes, qui ont, comme on sait, leur principale Maison de missions à Macao, mon berceau natal.
La jonque chinoise sur laquelle j’étais monté ne rachetait pas sa lourdeur par une grande solidité. C’était une vieille jonque, fatiguée à l’excès par de nombreux voyages en Corée et au Japon, qui avait pu résister autrefois aux gros temps, mais qui, par cela même, n’offrait guère plus qu’une membrure ébranlée, et qu’un doublage peu rassurant, quoi qu’en dit maître Ming-Ming, son trop indulgent capitaine.
Mon premier point de débarquement étant la Nouvelle-Hollande ou l’Australie, nous mîmes le cap droit au sud en quittant Macao.
Pendant huit jours, nous fûmes favorisés par un vent qui nous poussa en plein dans cette direction. Aussi nous trouvâmes-nous bientôt au milieu de l’archipel des Philippines, malgré le peu d’ensemble qui régnait dans les manœuvres de l’équipage, composé
de huit Chinois, de huit Malais et de huit Portugais, trois nations en horreur profonde les unes envers les autres, se détestant autant que se détestaient autrefois les Génois et les Corses, et, de môme que les Corses et les Génois, terminant toutes leurs disputes par l’arbitrage du couteau.
Par le travers de l’ile de Mindanao, et au moment d’entrer dans la mer des Célèbes, une voie d’eau se déclara, et comme pour nous faire expier le beau temps dont nous avions joui jusque-là, le ciel s’assombrit et se chargea d’un pôle à l’autre de grains orageux.
Pendant dix jours, nous luttâmes pour franchir le détroit de Mindanao. Le vent et les courants nous rejetaient toujours dans l’ouest. Et plus nos efforts pour résister à cette déviation de notre route étaient violents, et plus la voie d’eau ouverte aux flancs de la jonque s’élargissait.
Pour aggraver notre position au milieu d’une mer déjà si périlleuse, l’équipage refusa de travailler à pomper l’eau qui nous envahissait d’heure en heure. Chinois, Malais et Portugais se renvoyaient les uns aux autres, comme trop pénible, cette tâche; pénible,
il est vrai, mais de laquelle, cependant, dépendait le
salut général. Le capitaine Ming-Ming, je ne le vis que trop alors, n’avait aucun pouvoir sur cet assemblage antipathique de matelots. Je soupçonnai même qu’il avait exercé autrefois la piraterie avec les huit matelots malais. Ceux-ci le traitaient sur un pied d’égalité, qui indiquait clairement une ancienne confraternité équivoque, et qui lui ôtait par là tout caractère d'autorité sur eux. La découverte fut peu rassurante pour moi, qui connaissais de longue date et à fond, ainsi que je l’ai prouvé un peu plus haut, la conduite et l’humanité de ces indomptables brigands. Cette révélation m’épouvanta, je ne le cacherai point ; mais je dissimulai mes terreurs. Seulement, je chargeai deux pistolets et j’en mis un dans chacune de mos poches.
On ne pompait toujours pas, et l’eau montait sans cesse dans la cale. Moins bons marins que les Chinois et les Malais, les matelots portugais de la jonque furent effrayés à la fin du sort qui nous menaçait tous. Ils parlèrent de relâcher. Les Malais et les Chinois s’y opposèrent. Leur volonté l’emporta. Cela suffit pour me confirmer dans la pensée que je ne m’étais pas trompé en les considérant comme d’anciens pirates, à ce titre, peu jaloux de se montrer dans quelque port soumis à une police régulière.
D’ailleurs, où relâcher? où nous Irouvions-nous, d’abord? étions-nous en deçà ou au delà de l’équateur? courions-nous dans la direction du détroit des Moluques ou de celui de Macassar ?
Ce n’est pas maître Ming-Ming, plus fort sur l’art de fumer de l'opium que dans celui de conduire un vaisseau, qui nous eût répondu. Le ciel était noir, le
vent nous arrachait par lambeaux nos grandes voiles
de bambou, et nous descendions de plus en plus sous l’eau.
C’est quand il ne fut plus possible de vaincre le danger, que cé ramassis de matelots croisés de forbans commença à se raviser. L’instinct de conservation s’éveilla. Il était trop tard. Ils tentèrent de vider l’eau amassée dans le ventre de la jonque : les pompes ne purent plus fonctionner. La peur saisit alors ces bandits à la gorge, et tous, Malais, Portugais et Chinois, cherchèrent avidement une terre à l’horizon, dussent-ils y être pendus comme pirates en y posant le pied. Pendant ce temps-là, que faisais-je moi ? Je continuais de mettre à l’abri de l’invasion de l’eau mes bonnes armes de chasse, mes filets, et les nombreux engins avec lesquels j’avais quitté Macao, dans l’espoir de remonter ma ménagerie. Au fond, à quoi
32 LES ÉMOTIONS DE POEYDORE MARASQUIN, bon tous ces soins ? Étais-je destiné à sortir de la position critique où j’étais ?
Le vingt-huitième jour de navigation, nousn’eûmes plus d’autre ressource que celle de nous livrer corps
et biens à la discrétion de la tempête. Maître Ming- Ming abandonna la jonque à elle-même. Je ne crois pas, quoique j’aie assisté à bien des ouragans sur les eûtes du Japon, pendant que je voyageais avec mon père, que jamais lé ciel et les eaux aient été plus effroyablement remués. La vieille jonque bondissait sur la lame comme une balle élastique sur le parquet.
Après trois journées d’angoisses passées entre la vie
et la mort, nous aperçûmes un point noir comme de l’encre, qui se détachait sur la bande livide de l’horizon. Les Malais, dont les yeux ont une pénétration infaillible, affirmèrent que c’était la terre. Nous y courions de toute la violence d’un vent infernal. La nuit étant presque aussitôt survenue, nous n’eûmes pas le temps de calculer si, lorsque la lumière du jour reparaîtrait, nous aurions atteint ou dépassé cette terre. Quelle nuit ! Nous n’avions plus ni voiles, ni mâts, ni gouvernail, et la jonque se fendait de toutes parts.
Naufrage. — J’y échappe seul. — lia inconnue. — Une forme humaine m'apparatt. — Une pluie de singes. — Je reçois une grande voice de coups de rotin, que les Indiens appellent rotang. — Par qui m'est-elle donnée? — Danger que court un être intelligent. — Il est sauvé par sa cravate. — La soif me dévore. — Je trouve do l’eau. — Nous sommes quatre millo à boire. — Moyens ingénieux de cueillir des fruits à la cime d'un arbre do cent cinquante pieds de haut. — Deux valets do chambre comme il y en a peu à Paris. — J’échappe par miracle à leurs bons soins. — Une nuit entre un boa et une chauve-souris de plusieurs pieds d'envergure. — Esprit des huîtres, génie des singes.
Enfin le jour parait! Nous regardons!... la terre n’était qu’à un quart de mille. Mais ce quart de mille était une chaîne d’écueils tout blancs de l’eau qui s’y brisait comme du verre, s’y pulvérisait avec furie, et se vaporisait ensuite dans l’espace avec la ténuité de l’éther. Impossible de ne pas se briser comme elle sur ces pointes couvertes d’écume et toutes barbues 4e longues algues échevelées. Nous n’eûmes pas le
loisir de réfléchir bien longtemps sur le sort qui nous attendait. Deux secousses brusques, effroyables, deux coups de talon, pour nous servir du langage des marins, fracassèrent les reins de la pauvre jonque, dont la dunette fut en môme temps enlevée par une lame foudroyante, qui emporta aussi cinq hommes de l’équipage. A peine entendîmes-nous les cris qu’ils poussèrent en disparaissant dans l’ablme. Les autres matelots cherchèrent à s’emparer de la chaloupe suspendue le long du bord, afin d’essayer de regagner le rivage. Tant bien que mal ils parvinrent à la descendre à fleur d’eau; mais une lutte épouvantable éclata quand il fallut savoir qui l’occuperaient les premiers. Elle ne pouvait guère contenir plus de six personnes et quinze se présentaient pour l’envahir. Les couteaux furent tirés. Un égorgement commença; mais le théâtre de la lutte allait disparaître sous les pieds des vainqueurs et des vaincus.
Resté à l’écart, j’avisai dans ce moment suprême une de ces bouées qui se lient par une corde au câble qui retient lui-même l’ancre, et qui servent à marquer le point perpendiculaire où elle est mouillée. J’ouvre rapidement mon couteau, je coupe la corde à une certaine distance du câble» et saisissant ensuite la bouée
à deux bras, je me précipite avec elle par-dessus bord au milieu des vagues. Un instant enseveli sons l’eau, je remonte bientôt à la surface. Je retourne la tête, afin de savoir quel parti ont pris mes compagnons... Eux et les derniers débris de la jonque ont disparu!
Pendant trois heures je luttai avec la mort. Quelle agonie ! Chaque fois que je cherchais à m’accrocher aux branches des madrépores qui dardaient entre l’écume et la mer, j’étais repoussé, chassé parte ressac : mes mains ensanglantées se détachaient de ce douloureux appui ; les forces me quittaient. Je n’en avais plus assez pour saisir la corde attachée à la bouée. J’avais perdu toute énergie, tout sentiment de l’existence, quand une dernière lame me couvrit, m'enveloppa et me roula au fond de l’eau, ainsi que ma bouée. Je me sentis défaillir et j’eus froid ; puis je n’éprouvai plus rien.
Quand je rouvris les yeux, j’étais étendu sur une plage couverte d’algues et de plantes marines. Il me semblait que des arbres n’étaient pas loin de moi. Mon étonnement était celui d’un homme ivre après un long sommeil. Je manquais de force pour me lever.
La tempête ne grondait plus. Le soleil, à ma vue encore bien faible, parut avoir atteint une certaine
hauteur. Il répandait une grande chaleur autour de moi. Le sable chauffait sous mes deux mains ouvertes; la conscience de la vie revenait peu à peu. Je me cherchai ; je me demandai si c’était bien moi, et dans quel endroit je me trouvais. J’acquis la certitude qu’il y avait des arbres, une forêt à une petite distance. Ma léthargie se dissipait comme un nuage. J’essayai ensuite de me lever et de faire quelques pas ; mais, fuyant sous moi, mes jambes avaient la mollessê du coton. Pourtant je me tins debout. Le soleil, qui avait encore marché, frappait maintenant d’aplomb sur le paysage. La chaleur répandue dans l’air augmentait tellement de minute en minute, que je tombai d’épuisement au pied d’un palétuvier dont l’ombrage sombre et plein de fraîcheur ne tarda pas à communiquer à tou#flies membres un bien-être général. Peu à peu mes yeux s’appesantirent, le sommeil me gagna, je finis par m’endormir. J’ignore combien je demeurai encore de temps plongé dans cette seconde et bien plus douce léthargie; mais, quand je m’éveillai, je jugeai à l’inclinaison du soleil qu’il était environ deux heures de l’après-midi. A m’en rapporter au délassement que je ressentais, j’avais peut-être dormi huit heures. Je ne puis rien préciser à cet égard, ma montre s’étant ar-
rôtée par suite de toutes les secousses que mon corps avait éprouvées depuis la veille.
Afin de dissiper la douleur laissée dans tous mes sens par le somme prolongé dont je sortais, je me levai et fis rapidement quelques pas en allant devant moi. J’avais parcouru à peu près une Vingtaine de mètres en me dirigeant du côté opposé à la mer, quand je vis comme une forme humaine se dessiner au bout de la longue perspective d’arbres ouverte à mes regards. Ma première pensée fut de croire que cette apparition était celle d’un habitant de l’ile sur laquellè mon malheureux naufrage m’avait jeté. Je me réjouissais déjà de cette rencontre , quoique au fond du cœur je ne fusse pas sans quelque inquiétude secrète sur la nature d’ami ou de compagnon que le sort m’adressait., j’allai droit vers cet être, quel qu’il fût; mais après avoir encore marché pendant cinq ou six minutes dans la direction du point où jeTavais aperçu, je ne vis plus rien... M’étais-je trompé? Les nombreux mirages du soleil avaient-ils causé chez moi une hallucination ? Je ne savais comment expliquer mon erreur ; mais elle me contraria beaucoup. Je continuai à marcher devant moi.
Quand je fus sur le terrain même où cette vision
m’avait frappé, un autre horizon s’ouvrit naturellement à ma vue ; et aussitôt, à ma vive satisfaction , le môme être déjà aperçu se montra. Ah ! je me sentis vraiment bien heureux ! je pus môme le distinguer beaucoup plus nettement que la première fois , quoique la distance fût encore grande entre lui et moi. Je l’observai avec une extrême attention. Il me sembla que ses mouvements étaient excessivement vifs et rapides. Je fus poussé à porter ce jugement sur lui en le voyant paraître et disparaître, passer comme l’éclair d’un point à un autre. J’eus comme idée qu’il m’avait aperçu et que je lui faisais peur. J’avançai alors avec plus d’assurance. J’allais me trouver à l’endroit môme où il m’avait apparu, quand du haut d’un arbre quelque chose d’indéfinissable au premier coup d’œil, une espèce de corps velu et nerveux Rabattit à mes pieds avec des ricanements bruyants, gutturaux et sauvages auxquels répondirent à toutes les distances des ricanements absolument pareils. C’était un singe. D’un bond il se releva, s’abattit de nouveau, et il finit par se placer au milieu du chemin comme pour m’interdird le passage. La prétention n’étant pas tout à fait de mon goût, je cassai la première branche d’arbre que je rencontrai sous ma main : c’était, je crois, une
baguette de rotang, et j’en menaçai mon animal. Mon action apparemment lui déplut. A un second ricanement qu’il poussa en manière d’appel, je vis accourir des quatre coins de l’horizon, à travers toutes les éclaircies du bois, des nuées de singes de toutes formes, de toutes nuances et de toutes grandeurs, qui, en un instant, grimpant sur les arbres , s’enroulant aux branches comme des écureuils, s’emparant de tous les accidents de terrain qui étaient autour de moi , se mirent à me regarder avec des clignotements d’yeux rapides, précipités, menaçants, et m’enveloppèrent de sifflements et de grincements tellement criards, tellement aigus , tellement assourdissants que j’en fus étourdi. Je fus obligé de plaquer mes mains contre mes oreilles pour ne pas perdre la conscience de moimême au bruit de cette tempête d’un nouveau genre. Rien de pareil, je crois, n’a jamais été entendu dan$ les forêts de l’Océanie.
Comme j’avais fait longtemps à Macao, ainsi que je l’ai déjà dit, le commerce des singes, je reconnus aisément, malgré mon trouble, les espèces différentes auxquelles j’avais affaire en ce moment. J’apercevais des doues à la queue longue, à la face plate, aux pieds noirs, aux oreilles rouges; des ouanderous, singes si
méchants qu’on est obligé île les tenir dans des cages de fer ; des lowandos à la face sans poil et de couleur de chair jusqu’au bas du visage, où elle devient noire ainsi que le nez , ayant des ongles longs et en gouttière, portant sur la tète une large perruque de président faite de poils grisâtres, touffus et serrés. Je voyais des guenons à la face pourpre, aux mains violettes, traînant une queue terminée par une houppe de poils blancs; des guenons à camail, couvertes d’un duvet flottant jaune mélé de noir, qui leur forme en effet une sorte de camail ; des mones au ventre blanchâtre, ouvrant des yeux entourés de cercles noirs, noirs comme leurs pieds, noirs comme leurs mains, noirs comme leurs poignets ; puis des coaïta, puis des exquimia, puis des ouarincs, puis des centaines de mangabeys, espèces de guenons ou singes à longue queue, autrement appelés singes de Madagascar; je les reconnaissais à leurs paupières nues, d’une blancheur frappante, à leur museau gris et long, à leurs sourcils d’un poil rude et hérissé ; comme je reconnaissais aussi les sombres macaques, les turbulentes aigrettes, les malbroucks et les bonnets chinois qui gambadaient, folâtraient, dansaient, piétinaient, trépignaient, cabriolaient, caracolaient sur ma gauche, devant moi
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et derrière moi. D’autres, et par centaines encore, étaient accourus pour me-voir ; mais ils étaient trop éloignés pour que je pusse les reconnaître aussi distinctement que ceux dont je viens de parler.
Connaissant par expérience la méchanceté de ces animaux lorsqu’il sont en nombre , je résolus de battre en retraite. Il était trop tard. Derrière moi je vis étroitement pressés, sur huit ou dix rangs, d’autres singes dont quelques-uns me parurent si vigoureux que toute tentative de fuite eût été une grave imprudence de ma part. Je demeurai donc en place, mais non sans anxiété. Tous ces singes, qui me cernaient, se mirent à s’agiter avec une vélocité de plus en plus hostile autour de moi, quoique je n’eusse plus à la main depuis plusieurs minutes la malheureuse baguette de rotang ou de rotin qui avait causé leur profonde et furieuse irritation. Pour me faire prendre en patience cette contrariété, dont je ne voulus pas cependant m’exagérer la portée, pensant bien que dès qu’il me serait permis de faire quelques pas de plus dans l’intérieur de l’île, quelque habitant, ami ou ennemi, civilisé ou sauvage, viendrait me dégager de cette insultante population des bois ; pour me faire prendre un peu de patience, dis-je, je me plus à me rappeler
les ennuis de toutes les couleurs dont vous accablent à Londres , dûs que vous débarquez , les raille serviteurs du fisc, honorables gens que je suis très- loin de vouloir comparer à des animaux malfaisants comme les singes, mais bien tyranniques parfois aussi. Je me plus encore à me rappeler qu’un jour en revenant de Calcutta, ils me percèrent à Custom-House, avec leur sonde de fer* vingt châles de cachemire qui furent complètement perdus et dont ils ne me firent pas moins payer les droits.
Cependant, comme la chaleur était excessive, accablante à l’endroit découvert où j’étais , je tentai, après un intervalle de temps qui me parut avoir modifié à mon avantage les dispositions de mes surveillants, de faire quelques pas en avant. D’ailleurs, j’avais horriblement faim, et la soif me dévorait; mais je n’eus pas seulement fait mine de changer de place, que ces groupes de singes importuns rassemblés autour de moi recommencèrent de plus belle leurs menaces , leurs cris , leurs grimaces , leurs froissements de lèvres. Ils firent mieux : ils se massèrent en bataillon carré, et quand jls eurent pris cette position stratégique dont j’occupais le centre, un d’eux se détacha des groupes et vint résolument à moi. Il ramassa la baguette de
rotang que j’avais laissée sur le sable, et avant môme que j’eusse pris le temps de me mettre en défense , il m’envoya une volée de coups aux jambes, sur les bras, sur les pieds , sur la tête , sur le dos , au visage , partout; et ses coups étaient si vifs, si rapides, si multipliés, que je me mis à bondir sur moi-môme, ne pouvant courir, cerné comme je l’étais, et à sauter comme si j’avais eu des charbons ardents sous les pieds.
Je le confesse ici avec franchise, je souffrais autant de honte que de douleur. Un vil singe me battait, un abominable singe me châtiait en plein soleil 1 les autres misérables singes , témoins de mon abaissement moral, riaient, batifolaient, s’amusaient à se tordre. C’est pendant que je leur donnais ainsi la comédie et qu’ils me fournissaient l’occasion de les voir de plus près, que je fus frappé d’un doute singulier ; mais l’émotion du moment ne me permit pas de m’y arrêter. Ah! oui, cette émotion était forte: flagellé par des singes devant une assemblée de singes ! Il n’y a que les animaux pour apporter tant de raffinement dans la cruauté. Je sais bien qu’à Londres, ville extrêmement policée, on s’écrase devant la porte de Newgate quand on va pendre un criminel, afin de lui voir tirer une langue d’un demi-pied de long; je sais bien
qu’en France, autre pays très-policé, on paye encore assez cher les places pour voir exécuter un homme, et qu’il en est de môme à Bruxelles, capitale de la Belgique ; à Vienne , capitale de l’Autriche , berceau de Joseph II, le roi philanthrope; à Berlin, capitale de la Prusse, royaume non moins civilisé; mais enfin nous n’exécutons pas les singes, nous autres, et le droit qu’ils s’arrogeaient sur moi de me battre me parut... mais pour le moment ils étaient les plus forts ; il fallait céder : je cédai. Et ce qu’il y a de mélancolique à penser, c’est que je n’entrevoyais pas de fin à ce supplice ; mon bourreau ne se lassait pas, il frappait toujours. Certes, avec l’un des deux pistolets que j’avais sur moi et dont je n’avais jamais eu l’imprudence, on l’a vu, de me séparer pendant la traversée, j’aurais pu facilement casser la tète à cet impudent animal ; mais pour tenter un pareil coup , je connaissais trop l’accident arrivé à ce président de la compagnie des Indes, un jour que le célèbre voyageur français Tavernier l’accompagnait dans une excursion à travers une grande forêt située au bord du Gange. Je n’avais pas oublié, qu’étonné du grand nombre de singes dont il s’était vu, comme moi, tout à coup entouré, il avait fait arrêter sa voiture et prié Tavernier
d’en abattre quelques-uns. Aussitôt les gens de sa suite, très au courant des mœurs vindicatives de ces animaux, l’avaient engagé à n’en rien faire. Le président avait insisté... Tavernier avait alors fait feu : il avait tué une femelle chargée de ses petitè. A l’instant même, tous les autres singes s’étaient précipités avec des cris* de désespoir et de fureur sur la voiture du président. Ils avaient envahi le cocher, le laquais et les chevaux. Ils auraient étranglé Sa Seigneurie, ils l’auraient écorchée, mise en lambeaux, si les stores n’eussent été rapidement baissés , et si les gens de sa suite n’eussent livré un combat en règle aux assié-, géants, dont ils ne se débarrassèrent qu’avec une peine infinie. Ce terrible exemple m’cmpécha donc de décharger mes armes dans le ventre de cet horrible animal, dont les coups ne ralentissaient pas , malgré ma colère, ma rage et les gestes que j’employais pour me défendre. Hélas! rien n’y fit. Je fus fouetté par lui, fouetté jusqu’au sang... à la vérité sur mon pantalon et sur mon habit, mais, pour cela, l’oulrage n’était pas moins commis. J’aurais assurément fini par périr sous les coups, car la ruse et la méchanceté de ces animaux allèrent, le croira-l-on? jusqu’à relayer mon bourreau quand il se sentit fatigué de me battre; oui,
j’aurais succombé sans une idée... une admirable idée... mais qui, malheureusement, vint bien tard... comme toutes les excellentes idées. L’excès de la douleur exaltant mes souvenirs, je me rappelai que des voyageurs, qui s’étaient trouvés dans ma position fâcheuse, s’en étaient tirés à l’aide d’un moyen que je résolus d’employer sur-le-champ. Je dénoue ma cravate et je la lance aussitôt toute déployée au milieu des singes; une superbe cravate rouge achetée au Bengale l’année précédente. Les singes n’ont pas plutôt aperçu cette étoffe chatoyante, qu’ils fondent dessus avec des grincements de curiosité et de joie. Mon bourreau suit leur exemple, et moi, pendant que lui et les autres se disputent cette proie que je leur ai livrée, je m’esquive de toute la vitesse de mes jambes, je m’avance de toutes les forces qui me restent, dans l’intérieur de l’ile, où je compte à coup sûr rencontrer quelques naturels et, peut-être avant ce moment, un peu d’eau pour éteindre mon intolérable soif. Mon espoir ne fut pas complètement trompé. Après une course hors d’haleine de cinq ou six cents mètres, je retournai la tête et j’eus la satisfaction bien grande de voir que je n’avais pas été suivi par les singes. Pendant une heure je continuai à courir ainsi sans obsta-
clés sur un sable doux, à travers des groupes d’arbres qui tantôt se réunissaient pour former des massifs éblouissants de couleurs diverses, et qui tantôt se voûtaient jusqu’à terre, comme pour m’indiquer un ravin où je devais trouver de l’eau. J’étais accablé, la sueur m’enveloppait d’un brouillard de feu. Allais-je découvrir cette eau si ardemment désirée?
Au détour d’un coteau couvert d’une mousse argentée, je fus soudainement frappé par la vue d’un lac d’un mille d’étendue au moins, bordé de hauts arbres qui s’élevaient en gradins comme s’ils eussent été ainsi rangés par des hommes habiles dans l’art des plantations de luxe et de fantaisie. Une pente molle, revêtue de ce même gazon d’argent que je venais de fouler, me conduisit au bord d’une eau blanche et transparente, fraîche à vous enivrer par sa saveur primitive, comme l’eût fait du vin en fermentation. Je m’agenouillai pour en boire, et ma joie d’y poser mes lèvres desséchées fut si vive, si prolongée, que je dus demeurer, sans mentir, près d’un quart d’heure ainsi courbé sur celte suavité vivifiante. Mon bonheur tenait du rêve, tant il était concentré et silencieux. Mais le cri qui m’échappa en relevant la tête ne fut pas tout à fait celui de la reconnaissance pour le ciel, à qui je devais la
joie délicieuse d’avoir ainsi rafraîchi ma bouche et ma poitrine La surprise me l’arracha.
La rive du lac était couverte, sur l’étendue entière de ses bords, par ces mêmes singes qui m’avaient si impitoyablement harcelé, raillé et battu. Tous avaient pris mon attitude accroupie, tous se relevèrent en même temps que moi, le museau mouillé et pailleté de l’eau qu’ils avaient bue; tous, lorsque je croyais les avoir perdus , m’avaient donc suivi en silence par les épaisseurs latérales du bois, par le chemin aérien des branches, de feuille en feuille, pour ainsi dire, et m’avaient imité en me voyant boire. Quoique mes membres fussent roués par la fatigue et les innombrables coups de rotin que j’avais reçus de la tête aux pieds, quoique je commençasse à ressentir une inquiétude fort sérieuse de me trouver constamment, depuis mon naufrage, au milieu de cette troupe de plus en plus grossissante de singes, je ne pus retenir une explosion de fou rire en voyant avec quelle fidélité burlesque j’étais reproduit dans mes moindres gestes, mes plus fugitives attitudes et mes plus involontaires mouvements. Stupéfaction nouvelle et à me renverser I mon éclat de rire est immédiatement répété par cinq ou six mille autres éclats de rire stridents, exactement sent-
DE POLYDORE MARASQUIN. ftfl
blables au mien. Je ris plus fort, eux, à leur tour, de rire plus fort aussi. Cette comédie menaçait de ne pas finir. Ne sachant ce que voulait dire ce trouble inaccoutumé, les oiseaux cachés dans leurs retraites de mousse, épars dans les hautes fougères, fourmillant dans les lacis de lianes, endormis sous les feuilles, les grands, les moins grands, les invisibles ; des oiseaux dont le créateur seul sait le nom, et dont les langues humaines les plus colorées diraient difficilement la forme ; des oiseaux vêtus de brocart comme les anciens doges, d’autres portant de triples collerettes brodées, ainsi que les princesses de la maison de Valois ; d’autres dont les plumés de la queue sont autant de rayons volés au soleil, s’enlevèrent, battirent des ailes, partirent à ce tonnerre universel de rire, et panachèrent l’air de •leurs courbes effrayées. Les singes eux-mêmes, quoique habitués à ces émeutes d’oiseaux, furent tout étonnés de la bizarrerie et de la nouveauté du spectacle. Ils se mirent debout pour en jouir. C’est alors que je remarquai ce qui m’était échappé jusque-là : beaucoup, parmi mes persécuteurs velus, portaient une sorte de collier rouge, étroit, dont il me fut tout d’abord impossible de me rendre compte. Une courte réflexion vint tout m’expliquer. Chacun de ces colliers
rouges était un fragment de la cravate que je leur avais abandonnée, et qu’ils avaient noué sous leur menton. Je n’ai rien vu de plus bouffon que cet ornement de toilette avec lequel quelques-uns s’étranglaient, en cherchant à le nouer davantage à mesure qu’ils le sentaient se défaire, ou que leurs camarades jaloux essayaient de le leur prendre. Ces singes cravatés me donnaient un spectacle dont j’aurais été ravi dans toute autre circonstance.
J’avais sans doute calmé ma soif, mais la faim ne s’était pas apaisée. Bien loin de là ! car la satisfaction accordée à- un sens avait rendu l’autre plus impérieux. Ma faim était d’autant plus exaltée que depuis un quart d’heure environ j’apercevais dans les arbres placés au bord du lac des fruits d’un jaune d’or, des fruits délicieux à voir, plus délicieux encore à manger sans doute, mais placés si haut, si haut, si près du sommet, que jamais homme, fût-ce un matelot de Java, ne serait parvenu, sans une échelle, à les cueillir. Des arbres de cent quatre-vingts à deux cents pieds de hauteur, sans écorce, sans branches, sans aspérités, sans un point d’appui quelconque jusqu’à leur plus grande moitié. Mes yeux convoitaient ces fruits, mon estomac les appelait de ses élans les plus tendres;
mais comment les avoir ? L’impossibilité était là. Je tentai cependant, après bien des calculs stériles, de
Si
lancer de toute la puissance de mon bras un caillou tranchant sur l’un de ces fruits perdus dans les airs, afin de voir si je pourrais le détacher de l’arbre. Je me savais assez adroit; aussi dus-je atteindre le fruit que j’avais visé, mais pour cela il ne se détacha pas. Le caillou, après l’avoir heurté, tomba par son propre poids de branche en branche avec un grand bruit ; — tout produit un grand bruit dans ces îles dont les hommes n’ont pas encore usé le silence; — et il entraîna dans sa chute à travers la plus forte épaisseur du branchage une certaine quantité de larges feuilles mal retenues au corps de l’arbre môme par leur pédoncule laiteux. Les singes, qui avaient suivi avec avfdité tous mes mouvements, comme quand je m’étais incliné pour boire, avaient à peine attendu la chute de la pierre pour ramasser autant de cailloux qu’ils l’avaient pu, et les lancer contre les branches supérieures des arbres. Ce fut à la fois le bruit , le pétillement de la grêle et de la mitraille. Ah ! il fallait les voir à l’œuvre, ces rudes abatteurs ! La destruction n’a rien imaginé d’aussi rapide dans ses allures. Us faisaient la chaîne, ils se passaient les pierres de main en main afin que
ceux qui les jetaient n’attendissent pas. On parle de champs entiers de maïs anéantis en quelques heures par les sauterelles voraces venues de la Libye. En quelques minutes, fruits, feuilles, branches furent détachés du groupe d’arbres au milieu duquel mon caillou avait fait son inutile percée ; et ces milliers de fruits, ces jonchées de feuilles, ces brassées de lianes, ces amas de branches tombées sur la rive du lac, la couvrirent au point que je n’eus plus qu’à tendre la main pour saisir ces fruits dont j’avais tant envie de me rassasier. C’est ce que j’allais m’empresser de faire, on le suppose ; mais voilà que dès l’instant où les singes, à qui je devais cette abondante moisson de fruits, me virent faire le geste d’en porter un à ma bouche, ils me copièrent sur toute la ligne. Mille bras se portèrent à mille bouches. La manœuvre s’exécuta comme à la voix d’un commandement militaire et avec la rectitude de la discipline prussienne. Je levais le coude, tous les coudes des singes se levaient ; je rejetais un pépin, l’air était criblé de pépins. Les échos du lac ne répétèrent plus bientôt que le cliquetis risible et bruyant de leurs mâchoires, et sa surface disparut presque entièrement sous les débris d’écorces de tous ces fruits déchiquetés et dévorés avec cette
- burlesque unanimité et Cette imperturbable imitation.
Quoique je fusse livré maintenant à toutes les chances du hasard et destiné peut-être à n’échapper à un danger que pour tomber dans un autre danger plus grand, je désirais néanmoins sortir de l’odieux emprisonnement où me tenait cette compagnie immonde. Ce n’est pas sans effroi surtout que je voyais pâlir le jour et venir la nuit. Je redoutais de me trouver au milieu de l’obscurité avec ces légions de démons dont les surprises fantasques n’ont pas môme pour limites celles de l’imagination humaine. Car notre imagination n’est pas l’ombre de la leur. Notre impossible est la réalité pour eux. Ce sont des fous éternels auprès desquels notre folie est la raison pure... Qu’allait-il donc m’arriver? La nuit et eux! Sans doute le jour du lendemain me montrerait quelques naturels, car cette île n’était pas déserte; sans doute je parviendrais au centre de l’île môme, où probablement s’élevaient leurs habitations; mais, en attendant, il fallait traverser cette nuit redoutée. Dans ma fiévreuse anxiété, accrue par la connaissance que je possédais de tous ces mauvais génies, l’idée me vint, puisqu’ils s’acharnaient à être si exactement la contre-épreuve de moi-
même, de faire semblant de dormir. Si j’étais assez habile pour les conduire au sommeil par voie d’imitation, je profiterais de leur léthargie pour me délivrer de leur surveillance et pénétrer au coeur de l’ile. J’en ignorais , il est vrai , l'étendue et la configuration ; mais dans une nuit de marche je ferais infailliblement assez de chemin pour mettre dix ou douze lieues au moins entre eux et moi. Le moyen me parut bon. Je passai sur-le-champ à l’exécution.
Je commençai par ramasser des brassées de feuilles sèches, et j’affectai dans ce travail préliminaire de les remuer avec le plus de bruit possible, afin de provoquer l’attention imitatrice de mes espions. Et en effet, tous aussitôt accoururent, s’agitèrent avec une précipitation des plus comiques pour ramasser des feuilles sèches de tulipier et les étendre en litière sur le sol, ainsi qu’ils m’avaient vu faire. Ravi de ce début, j’amoncelai ensuite une certaine quantité de ces débris végétaux au pied d’un arbre que j’avais choisi pour dossier : eux d’en faire immédiatement autant. Ceci accompli de part et d’autre, je m’étendis sur mon lit de feuilles et j’observai. Cette fois mes plagiaires ne bougèrent pas. Mauvais signe! il y avait un point d’arrêt dans le développement du calcul que j’avais
combiné pour les faire tomber dans le piège. Les pattes fourrées dans les feuilles, l’échine tendue, le museau tourné de mon côté, les yeux dardés sur moi, ils m’examinèrent, suivirent les moindres oscillations de mon corps, mais aucun d’eux ne se coucha. Commençaient-ils à se défier? Poursuivant mon projet afin de savoir au juste ce que je devais en attendre, j’allongeai les bras comme un homme qui ne va pas tarder à s’endormir, je bâillai à pleine bouche, et je fermai enfin les yeux. De ces trois choses ils n’en imitèrent qu’une : ils bâillèrent à se démonter la mâchoire f ce fut tout.
J’eus beau continuer à garder les paupières abaissées, ils tinrent constamment les yeux ouverts ; j’eus beau pousser le mensonge du sommeil jusqu’à ronfler, rien n’y fit : aucun singe, grand ou petit, jaune, noir ou vert, ne donna dans le panneau.
Eux et moi nous nous tenions en arrêt.
C’est à ce moment que le doute dont j’avais été préoccupé pendant ma bastonnade me revint encore. Je crus distinguer, parmi cette foule de singes si attentive à épier mes mouvements, certains visages qui ne m’étaient pas inconnus ; mais je passai comme la première fois à côté de cettç perception étrange, qui
ne pouvait résulter que du trouble de mon cerveau et de la ressemblance qu’ont entre eux ces animaux, informes ébauches de l'homme.
Depuis un quart d’heure, et de pareils quarts d’heure sont des siècles, je jouais cette comédie du sommeil, qui, à mon désespoir, ne faisait pas la moindre dupe, quand, de mes yeux faiblement entr’ouverts, j’aperçus deux des plus gros singes de la bande venir de mon côté; et ils venaient, non pas en marchant à quatre pattes sur le sable, mais comme ils le pratiquent toujours dans leur vie errante et vagabonde au milieu des bois, en s’élançant d’arbre en arbre, de branche en branche et sans faire beaucoup plus de bruit qu’un oiseau. Arrivés au-dessus de ma tête, et Dieu sait si je les avais perdus un seul instant de vue, ils se laissèrent couler sans bruit jusqu’à terre, et' passèrent ensuite, toujours avec les mêmes précautions veloutées, l’un à ma droite, l’autre à ma gauche.
Ils restèrent immobiles pendant quelques minutes.
J’avais affaire à deux hideux orangs-outangs, et tous deux accusaient leur force prodigieuse et leur agilité par un corps trapu, ramassé et des membres nerveux. Je jugeai à ces marques caractéristiques qu’ils viendraient aisément à bout de dix hommes qui ne se-
raicnl pas armés. Après m’avoir observé, étudié, et, pour ainsi dire, parcouru avec une gravité à la fois bouffonne et magistrale, comme pour s’assurer que j’étais réellement endormi, l’un des deux orangs-outangs alla se placer à mes pieds.
L’orang-outang qui était à ma droite commença par me flairer sous le nez à la manière des fauves, puis il m’écarta les cheveux attentivement, curieusement, aux tempes, sur le sommet, avec des soins minutieux, délicats, excessifs, et surtout avec des intentions que ma propreté anglaise rendait tout à fait illusoires. L’enfant du sublime et repoussant tableau du Murillo m’eût remplacé avec avantage. Ah ! combien j’eusse désiré le voir à ma place! Car cette absence absolue de tout résultat promis à la peine que prenait mon orang-outang me laissait craindre que, changeant tout à coup de conduite, il ne m’enlevât, d’un revers de ces terribles mains armées d’ongles d’acier, les cheveux et la peau tout entière, qu’il ne me scalpât enfin à la manière des sauvages, ces frères aîpés des singes.
Tandis qu’un des orangs-outangs me procurait cette périlleuse émotion, l’autre m’enlevait mes souliers et s’amusait, avec la naïveté d’un enfant qui veut û tout
5s LES ÉMOTIONS
prix savoir comment et pourquoi sa poupée il ressort lève ou abaisse le bras, à plier et à relever mes doigts du pied, paraissant fort étonné et presque indignéqu’un homme fût aussi bien machiné qu’un singe. Malheureusement pour moi, il prit tant de plaisir à ce jeu, qu’il finit par me retirer mes bas, qu’il essaya tout de suite, mais sans grand succès, d’ employer à son propre usage. Ahi je l’avoue, ces deux terrffiles valets de chambre appliqués aux soins de ma personne me causaient d’affreuses angoisses. Elles redoublèrent quand l’orang-outang qui était h mes pieds, mis en goût sans doute par mes bas, voulut me retirer le pantalon. Je l’aurais bien laissé faire, moi, mais l’orangoutang placé à ma tôle s’y opposa de toutes ses forces en Voulant retirer le pantalon de son côté, côté par où jamais n’est sorti un pantalon. Il y eut de sinistres tiraillements. La lutte, peu à peu, devint sombre et acharnée; cftë allait devenir terrible, je le sentais à l’arrachement successif des boutons, je le sentais au frémissement central du pantalon. Il craquait déjà sous les efforts des deux formidables antagonistes dont le champ de bataille allait dans peu d’instants être mon propre corps ; mon corps, qui allait infailliblement se trouver nu sous leurs dents d’acier, sous leurs
griffes de harpies, et en proie il leur impitoyable instinct de destruction. C’était ma mort.
Avant de mourir, je voulus me défendre, je glissai une main dans l’une de mes poches, l’autre main dans la seconde poche, et je m’emparai de mes deux pistolets sans éveiller le moindre soupçon. A l’instant môme, car les choses allaient très-vite, je dirigeai le canon de l’un vers mes pieds , le canon de l’autre vers ma tête, et me disposai à tuer cette fois mes persécuteurs dont la mort, du reste, serait immédiatement suivie de la mienne : le sort qui m’attendait n’était pas douteux après ce double meurtre. Les deux ou trois cents singes qui assistaient comme acteurs et comme témoins à ce spectacle allaient me déchirer en plus de morceaux qu’ils n’avaient déchiré ma cravate. De minute en minute le moment suprême approchait, il arrivait, il était venu! Le fond de mon pantalon crie... J’appuie mon doigt sur chaque détente... Un coup de sifflet part, un coup de sifflet comme une locomo|ive seule avec son haleine de feu peut en faire jaillir un de sa poitrine cerclée de fer ; ce coup de sifflet, dont l’air dut saigner, se prolongea d’écho en écho comme le tonnerre au fond d’une vallée. J’ouvre les yeux... plus un singe, plus un seul dans l’espace que j’occupe. Je les
vois fuir avec rapidité, avec la rapidité d’une balle, fuir vers le même point, fuir à ne me laisser voir bientôt que des milliers et des milliers de queues badigeonnant l’horizon, purgé enfin de leur abominable présence. Tous ont disparu. J’entends s’éteindre de seconde en seconde les grincements nerveux avec lesquels ils semblent s’exciter à tripler de vitesse. Ce bruit diminue encore, ce n’est plus que le tintement qui meurt en spirale au fond de l’oreille quand le sang a couru vers le cerveau. Tout murmure cesse enfin. L’air est libre, la terre a repris sa sérénité comme après la disparition d’un brouillard fétide. J’étais déjà debout, je respirais, je renaissais ! Mais d’où était parti ce formidable coup de sifflet? quelle poitrine infernale l’avait donné? Était-ce un léopard blessé à mort? était-ce un tigre amoureux? était-ce un homme? Quel appel exprimait-il ? que voulait-il dire, puisqu’il avait été si généralement compris ? Comment le savoir? à qui le demander ? La solitude et le silence avaient fait place en un clin d’œil à l’affreux tumulte des scènes sauvages et grotesques dont ce coup de sifflet marquait le dénoûment ou l’entr’acte. Était-ce, en effet, une fin ou une suspension momentanée que cette disparition spontanée de tous ces monstres qui s’éloignaient de moi par le bonheur providentiel d’un miracle?
DE POLYDORE MARASQUIN. Cl
La nuit venait; elle était venue. Qu’allais-jc faire, qu’allais-je devenir au milieu des peuplades éparses dans le milieu de cette île, hordes d’autant plus effroyables dans mon esprit qu’elles tardaient davantage à se montrer?
Je serais bien resté jusqu’au lendemain à la place où j’étais ; mais n’avais-je pas à craindre de voir revenir mes ennemis et de les voir reparaître plus déterminés encore qu’auparavant à me tourmenter de leurs inépuisables méchancetés, maintenant surtout qu’ils savaient combien ils m’étaient supérieurs par l’audace et par la force? D’un autre côté, où aller sans m’exposer à périr dévoré par les milliers d’animaux dangereux répandus dans ces labyrinthes de bois, de bruyères plus hautes que ma tôte, de racines colossales , et rampant, gonflés de venin, sous toutes ces végétations monstrueuses comme eux? Mes fluctuations d’esprit me donnaient la fièvre chaude, et cette fièvre battait à coups pressés dans mon cerveau comme le bourdonnement d’une grosse cloche, comme le ronflement des vagues quand on approche de la mer. Le tumulte du sang me faisait croire aussi, par moments, que j’entendais réellement les voix lointaines qui sortent des grands centres dépopulation, comme je les entendais