‹ Les emotions de Polydore MarasquinChapitre 4 sur 9 · C2 LES ÉMOTIONS · texte numérisé non relu

C2 LES ÉMOTIONS

quand j’errais dans la campagne de Goa ou de Macao. Les naufragés ont de ces hallucinations de malade. Us sont aussi comme les pendules qu’on déplace : elles vont encore, l’aiguille marche sur le cadran , mais elles ne marquent plus l’heure exacte, elles sonnent au hasard.

Dans cette minute de délire où j’étais, une ligne rouge teignit tout à coup l’horizon en le partageant : on eût dit la coupure faite avec un couteau dans l’écorce d’une grenade. Puis un renflement se fit vers un point de cette bordure sanglante, et un globe de feu parut et monta avec majesté dans le ciel. C’était la lune qui se levait ; sa face enflammée était presque

pleine. Je crus qu’elle se levait pour moi seul , tant

elle m’apporta de calme en m’inondant de sa belle clarté. Ses rayons furent pour mon âme un espoir , et pour mes yeux un sourire du ciel. Je repris courage. Mon sang descendit dans mes veines. Je raisonnai avec sijite et lucidité ma situation. Je me démontrai alors que je n’avais aucun motif sérieux pour demeurer plus longtemps dans l’endroit où j’étais. Ma résolution fut prise. Je coupai sur-le-champ, avec mon couteau, au bord même du lac, la plus forte tige de bambou que 'je rencontrai pour m’en faire une arme

défensive, et je me mis en quête de savoir si cette vaste pièce d’eau limpide avait, comme c’était présumable, quelque dégagement extérieur.

Ce fait géologique était d’une bien haute importance pour moi à éclaircir.

Les grands cours d’eau, quoiqu’il y ait quelques exceptions notables dans l’Océanie, aboutissant tous à la mer , si le lac , sur les rives duquel j’étais , "avait une fuite importante, j’étais certain, en la suivant pas à pas, de me rendre à la mer. Et comme il est rare que les bords mêmes de ces courants d’eau ne soient pas la ligne terrestre sur laquelle les habitants, conduits par l’instinct du besoin, élèvent leurs huttes ou leurs villages, j'étais pareillement certain de rencontrer sur mon chemin ces villages , ces huttes et ces habitants. Je m’appliquai donc, dans le but de découvrir cette fuite d’eau, à parcourir sans déviation la circonférence du lac, malgré les jungles qui auraient voulu m’en écarter. Au bout d’une heure de course, un bruit confus m’arrêta ; j’écoutai mieux ; je marchai à ce bruit ; il sc fit plus distinct. Je redoublai d’attention, et enfin je fus attiré presque en droite ligne par la grande fraîcheur et le grand murmure d’un épanchement assez considérable. C’était là ce que je cherchais. Les eaux

du lac se déversaient dans un second bassin inférieur qui, se rétrécissant un peu plus loin, devenait le large ruisseau ou la rivière sur laquelle j’avais compté. Je suivis ce canal naturel , mais non sans me heurter à d’étranges difficultés. Oh I non, ce n’était pas chose aisée, on doit me croire , de continuer longtemps son chemin sur une berge, tantôt uniquement formée de dépouilles 'végétales si spongieuses, qu’il était tout à fait impossible, parfois, d’y poser les pieds sans enfoncer jusqu’aux genoux ; tantôt entièrement cachée à la hauteur d’un demi-mètre, par un réseau de fibres de pandanus, de bambous et de mimosas, tissues, croisées l’une sur l’autre avec tant de ténacité depuis des siècles, que ces fibres allaient d’une rive à l’autre,

formant une voûte sous laquelle je ne pouvais passer qu’à plat ventre. C’est dans l’un de ces cheminements -sombres que je saisis, en plaquant mes mains sur le sol afin de me soutenir, un rouleau froid comme un glaçon , tandis qu’un battement d’ailes , au même moment, me souffletait au front et au visage. Double sensation, double horreur 1 Mon cœur parut ne pas suffire à tant de répulsion. Le rouleau glacé, c’était un serpent ; le soufflet, le choc horrible d’une chauvesouris aux ailes. visqueuses de trois ou quatre pieds

d’envergure. Mes nerfs se crispent rien qu’à la pensée de cette affreuse rencontre.

Pendant dix heures je m’avançai ainsi vers un but inconnu, mais persuadé de plus en plus, en m’avançant, que la partie de l’île déjà parcourue par moi , dans les conditions périlleuses que je viens d’essayer de dire, n’était pas habitée; à moins, toutefois, qu’elle ne renfermât d’autres lacs et d’autres cours d’eau, éventualité fort douteuse à cause du peu d’étendue des groupes d’îles au milieu desquels j’avais naufragé. Et si j’en concluais qu’aucun habitant ne devait se rencontrer à quelque distance de ce ruisseau privé de huttes, car j’en aurais vu les traces, j’en concluais aussi, avec la môme autorité de raisonnement , que l’île ne renfermait pas non plus beaucoup de bêtes fauves, car elles fréquentent de préférence, on le sait par le témoignage des voyageurs et des naturalistes, les bords limoneux des rivières , où elles sont sûres de trouver, pendant les ardeurs du jour, de la fraîcheur , de l’ombre , surtout de nombreuses proies à guetter, et, la nuit, des retraites inviolables.

Quand j’aperçus le ciel à découvert et quelques lieues d’espace libre à ma droite et à ma gauche , le jour commençait à poindre. Le violent exercice que j’avais

fait, joint à la vivacité séudaine de l’air, joint encore à la légèreté du repas que j’avais pris , car les fruits , quelque bons , quelque savoureux qu’ils soient , ne soutiennent guère nos estomacs civilisés, avaient allumé en moi une faim de tigre. Je n’ai jamais tant regretté que la Providence ne nous eût pas réservé, pour les occasions difficiles, les moyens de vivre d’herbes comme les animaux, ou gratifiés, comme eux, de la faculté de saisir notre proie h l’aide de nos mains. Peut-être avons-nous eu autrefois, aux temps primitifs du monde, une organisation moins exclusive; quoi qu’il en soit, je mourais de faim au milieu de ce paradis de plantes, de fougères et de magnifiques racines dont un cheval ou un bœuf eût fait ses délices. Tandis que je me livrais à ces réflexions , le jour grandissait , s’élargissait sans cesse; les objets commençaient à se détacher avec vigueur de ce fond violet tendre, teinté de jaune, précurseur de l’aurore dans l’Océanie et la Chine méridionale. Un vent frais rasait la terre: à son tranchant et à sa trempe , s’il est permis d’employer cette image, je sentais qu’il avait passé sur la mer. La mer, je l’eusse parié, n’était pas loin. D’autres signes me le disaient : les arbres étaient moins touffus, moins spacieux; les bruyères, plus ramas-

sées et plus courtes, devenaient aussi plus rares. Quand le soleil se montra , je n’avais plus qu’à m’écrier : « Voici la mer ! » C’est ce que je dis bientôt.

La mer n’était guère qu’à deux cents pas de moi quand je vis ses petites vagues , les mômes vagues hier si furieuses, blanchir un arc entier de la côte. En supposant quelque régularité à la forme de l’île, cet arc indiquait, selon mes calculs, une circonférence de trente lieues. En outre, en admettant, ce que j’admettais moi-môme par l’observation, que le chemin que j’avais fait dans la nuit était la moitié du diamètre de l’ile entière, c’est-à-dire cinq lieues, la circonférence devait être forcément encore de trente lieues, ce qui est, du reste, la moyenne en étendue des îles sur l’une desquelles j’avais échoué. Après m’être assuré que cette moitié de l’île n’était pas habitée sur toute la surface traversée par la rivière, il me restait encore l’espoir cependant qu’elle pouvait l’être sur le littoral de la mer, surtout si les naturels étaient ou pêcheurs, profession commune en Malaisie ,- ou livrés au petit commerce des échanges , profession plus rare , ou pirates enün , profession qui accompagne toutes les autres dans ces contrées violentes.

Mon excursion au bord de la mer commença: elle

commença , malgré la fatigue dont j’étais brisé ; je n’avais pas de temps à perdre, car une fois le soleil lancé dans le ciel, sa chaleur intense rend tout travail de corps impossible sous la voûte de cette zone chauffée à blanc.

Si pendant les trois premiers milles je ne vis pas plus d'habitants que je n’en avais vu jusque-là , je ne pus guère mettre en doute que mes bons amis de la veille, les singes, ne visitassent souvent cette côte. Voici à quels indices je le reconnus. Des milliers d’huîtres étaient éparses sur la grève, et les deux tiers au moins de ces huîtres étaient ouvertes, non pas naturellement, mais à l’aide d’un petit caillou placé entre les deux coquilles. Qui les avait ainsi entr’ouvertes ? c’étaient mes singes. On sait que les huîtres sont un précieux régal pour eux. Mais il leur faut user de beaucoup de finesse pour se procurer cette douceur, qui a pour eux ses dangers. Que font-ils ? ils lancent une pierre entre les deux coquilles au moment où l’huître bâille, et de cette manière ils sont sûrs de la savourer sans s’exposer à voir leurs mains ou leurs museaux pris par une malice de l’huître , qui a la faculté conservatrice de se refermer au moment d’étre saisie.

L’huitre étant un mets beaucoup plus substantiel que les fruits, et mes pillards et gaspilleurs de singes en ayant plus ouvert qu’ils n’en avaient consommé, je m’en donnai à cœur joie. Cinq ou six douzaines descendirent dans mon estomac reconnaissant. Comme l’eau douce en ce moment ne me manquait pas, je complétai mon déjeuner par de larges rasades bues dans le creux de la main. Une fois mon appétit rassasié, mes préoccupations d’esprit revinrent. Allais-je enfin me trouver face à face, sur cette grève , avec les naturels de l’île, soit au détour de quelque baie , soit derrière quelque rocher ? Ému de cet espoir et de cette crainte, j’entrepris mon exploration. Mais, après avoir visité bien des criques, bien des petits golfes jusqu’au bord desquels les banians laissent pendre leur chevelure verte, non-seulement aucun habitant, noir ou cuivré, bistre ou safran, ne s’était encore montré. à mes yeux ; mais je vis sur le vaste* parcours que je mesurai depuis cinq heures du matin jusqu’à midi, heure à laquelle l’or fondu versé sur ma tête par le soleil allait me forcer de m’arrêter, je ne vis, dis-je, aucune jonque, aucune pirogue, aucun débris d’ustensiles, enfin aucun fragment d’objets ayant servi à des êtres intelligents : nulle trace d’homme. Cette partie de l’ile n’était donc

pas habitée sur le rivage de la mer ni sans doute beaucoup plus au loin. Cependant rien ne prouvait absolument que l’autre moitié de Me, ou ce qui m’en restait encore à connaître, ne fût pas habité.

Impossible de demeurer plus longtemps, à cette heure du jour, sur cette côte déserte brûlée par le soleil. Je jugeai prudent de m’en éloigner. Mon cerveau n’y aurait pas tenu : il était déjà en pleine fusion. Mais avant de la quitter, j’allai arracher à quelque cent pas plus loin une tige de bambou aussi droite et aussi longue que je pus la rencontrer, et, après l’avoir dépouillée de ses feuilles, j’attachai à son extrémité un des deux mouchoirs blancs que j’avais sur moi en abandonnant la jonque. Si quelque vaisseau, quelque barque, apercevait ce signal, chose assez peu probable, Me où j’étais n’étant entourée que de récifs, on serait prévenu de la présence d’un malheureux naufragé, et peut-être tenterait-on quelque moyen de le délivrer.

Les rudes secousses de la veille, les fatigues extraordinaires de la nuit, les accablements d’esprit de toutes sortes sous lesquels je ployais depuis trois jours devaient me rendre facile un sommeil que j’allai goûter sous les tamarins plantés entre la mer et la partie plus boisée de Me. Mes yeux se fermèrent avec un

bonheur indicible. Mon assoupissement fut quelque chose de doux comme un voyage dans l’air. Le vent de la mer passait à longues effluves dans mes cheveux, après avoir couru sur ma poitrine, rafraîchi et vivifié tous mes membres. Le mélange des fortes odeurs végétales de la plage et de l’air salin de la mer, tout chargé des exhalaisons mystérieuses des grandes profondeurs de l’océan Indien , formait un bouquet si agréable et si enivrant que je le sentais môme dans mon sommeil.

Je dormis longtemps, car, chose étrange, le soleil, qui était arrêté au zénith quand je me couchai, occupait à mon réveil exactement le même point du ciel. J’avais donc dormi vingt-quatre heures. Ce réveil ne s’effacera jamais des souvenirs de ma vie, tant il se lie pour moi, à une circonstance particulière de douleur, de regrets et même de remords.

Je m’endors et j’ai un rêve fort agité. — A mon réveil je commets un meurtre. — Une sinistre apparition au milieu' d’un bois. — Qu® signifie-t-elle? — J’aperçois dans les airs une immense clarté. — J’avance à cette lueur qui me donne l’espoir que des hommes ont allumé du feu. — Elle disparaît. — Le jour revient. — Un spectacle inouï frappe mes regards. — J’assiste à une cour martiale formée de membres à quatre pattes. — Corruption de la justice parmi les singes. — Parodie risible des institutions humaines au point de vue de la morale et des pantalons. — Je distingue quelques maisons sous les arbres et je me crois enfin parmi mes semblables. — Je retrouve Saïmira et Mococo. — Captivité de ce dernier. — Ce qu’était le chef de la cour martiale dont je n’avais pas admiré la tenue. — Je reconnais en lui un de mes deux babouins de Macao, celui que j’ai rossé tant do fois et vendu & lord Campbell. — Cette rencontre ne me cause aucune joie. — Karabouffl règno sur l’ile où je me trouve. — Je me cache dans une grotte, prévoyant les efTets de sa reconnaissance si j’étais découvert. — Je suis visité par Saïmira. — Sensibilité merveilleuse de cette charmante créature. — Épisode d’une mandarine. — L’ennui l’emporte sur la peur. — La clarté déjà vue reparaît. — Est^ce un volcan ?— Est-ce un festin d’anthropophages? — Pourquoi la curiosité me fait-elle sortir de ma retraite ! * .

J’eus un rêve pendant mon sommeil. Dans ce rêve je me voyais au milieu de ces mêmes singes maudits auxquels j’avais si miraculeusement échappé dans la jour-

née de la veille. J’étais encore en leur pouvoir! Rien n’était changé : ni le lieu de la scène, ni les personnages. Le lac s’étendait à mes regards ; les arbres s’élevaient et se balançaient autour de l’eau ; les feuilles et les fruits dont on les avait dépouillés à coups de pierre jonchaient la terre. Mes deux redoutables orangsoutangs non plus ne m’avaient pas quitté: l’un était encore à mes pieds, l’autre à ma tête. Ils continuaient les persécutions dont mon infortuné pantalon était le théâtre. Après l’avoir déchiré en deux parties à force de le tirailler en sens contraire, ils avaient mis à découvert mon corps, particulièrement le ventre et la poitrine ; puis, de l’examen attentif de ma peau, ils étaient passés à celui de mes côtes, qu’ils paraissaient vouloir ouvrir afin de voir ce qu’elles renfermaient. Pour parvenir à leur but, chacun d’eux s’était emparé d’une grosse pierre et se préparait à me briser l’estomac. C’est là le procédé auquel ils ont ordinairement recours quand ils veulent manger l’intérieur d’une tortue ou d’une noix de coco. Les deux pierres étaient déjà soulevées sur ma poitrine. Mon salut avant tout ! je fais feu sur l’un des deux orangs-outangs, et je le tue ; je vais faire feu sur l’autre... Le bruit du premier coup que j’avais réellement tiré en dormant m'avait

éveillé... Mais en m’éveillant je me trouvai hors de moi, furieux, fou de rage et Vautre pistolet à la main. Un groupe de singes était devant moi ; j’ajuste mon second coup, je lâche la détente, un singe est frappé, il tombe. Que Dieu, dans sa bonté, préserve à jamais moi et les miens d’un pareil spectacle ! Le pauvre singe, qui n’était pas un épouvantable orang-outang comme ceux de mon rêve, mais un gracieux sajou, se traîna jusqu’à mes pieds en perdant son sang. Je l’avais blessé mortellement au-dessous du cœur. Ne voulant pas le faire longtemps souffrir, je le saisis par la queue, et après l’avoir agité circulairement comme une pierre au bout d’une fronde, je lui cognai la tête contre un arbre. Mon malheureux sajou vivait encore. Avec quel air touchant il me regardait! comme il me léchait les mains pour que je ne le fisse pas mourir ! comme il me priait et me suppliait avec ses petits cris plaintifs que j’entends encore. Pour l’achever plus vite, je courus au rivage et le tins plongé dans la mer jusfü’â ce qu’il fût noyé. Pendant ce temps, qui me parut aussi long que si l’on eût exercé sur moi les mêmes tortures, ses charmants petits yeux mourants continuaient à suivre les miens ; ses regards étaient un reproche et une prière. Quelle déchirante agonie ! Je la subis, je

la partageai jusqu’au bout. Vivràis-je cent ans, ce tableau, où la souffrance avait élevé l’instinct de la bôte au niveau de la cruelle intelligence de l’homme, demeurera sans fin dans ma mémoire. Et ces lignes, que je n’ai pas écrites sans me sentir remuer tout le cœur et les larmes me mouiller les yeux, sont le châtiment de mon meurtre inutile, car ce pauvre singe ne m’avait rien fait.

Plus tard je me souvins de ce que Buffon dit du sajou : « C’est un des animaux de la plus vive et de la plus amusante espèce des singes ; il est à peu près de la grosseur d’un chat; il a le corps brun, la face et les oreilles couleur de chair. Ils sont fantasques dans leurs goûts et dans leurs affections ; ils paraissent avoir une forte inclination pour de certaines personnes et

une grande aversion pour d’autres, et cela constata-

ment. »

Je demeurai d’autant plus consterné de ma mauvaise action, quoique la réflexion n’y eût été pour rien, puisque j’avais tué le sajou quand j’étais encore sous l’hébétement du sommeil et le vertige d’un rêve, qu’il arriva ceci quand je fus revenu à la place où j’avais tiré le coup de pistolet : je reconnus que ce coup avait été si malheureux, qu’en tuant un sajou j’en avais blessé

un autre dans le groupe au milieu duquel j’avais si brutalement fait feu. Tous les autres singes, jet la plupart appartenaient à son espèce, s’étaient rppemblés autour du compagnon blessé, mettaient leurs doigts dans sa plaie et faisaient comme s’ils voulaient la sonder. Quelques-uns tinrent ensuite la plaie par les bords, tandis que d’autres apportaient des feuilles qu’ils mâchaient et poussaient délicatement dags la plaie même. Ce dernier trait dérangea toutes mes idées sur l’intelligence de ces animaux, si maltraités par quel-

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ques naturalistes qui ont*C^?fondu des espèces inférieures avec des espèces très-rapprochées de la nôtre, comme celle des sajous, tombant dans l’erreur énorme que commettrait l’observateur ignorant qui placerait sur la même ligne, sous prétexte qu’ils sont hommes tous les deux, le crétin des Alpes et l’habitant si admirablement organisé de l’Italie et de la Grèce. Depuis, l’exemple de singes se prêtant un mutuel secours dans le danger et se soignant à l’aide de remèdes spéciaux connus d’eux seuls, se renouvela si souvent à mes yeux, que j’ai cité celui dont j’ai été témoin* autant avec la certitude d’élre cru qu’avec l’espoir de faire partager l’étonnement et l’intérêt qu’il me causa.

Mes pauvres singes se retirèrent ensuite, emportant

DE POLÏDOKE MARASQUIN. 77

avec eux leur cher blessé, et me laissant une tristesse de plus à ajouter à toutes les inquiétudes que j'avais déjà. Ma journée fut mauvaise. Je ne pus en écarter

l’obsession. Je ne parvins jamais à échapper aux remords de mon détestable meurtre. Il y avait en outre, dans la physionomie désolée de ces animaux, une empreinte si particulière de bonté, de douceur, de souffrance et de résignation, un caractère si distinct de celui des autres singes, qu’ils m’en parurent tout à fait séparés, non par l’effet seul du hasard, par la démarcation mise entre eux par la nuance des genres, mais par un fait particulier dont la cause m’échappait et ne me serait jamais révélée.

Je me trompais sur les deux points : une cause existait à cette mélancolie qui les rapprochait tant de notre espèce, et il m’était réservé de la connaître.

Quand la nuit vint, j’avais déjà laissé bien loin derrière moi les acteurs et le théâtre de ces petits événements, pas si petits toutefois, convenons-en, pour celui qui, comme moi, marchait en plein inconnu. J’étais si agité d’ailleurs par le dernier, que j’avais oublié de charger de nouveau mes pistolets. Ce ne fut que vers minuit, en entendant bruire tout près de moi, dans un massif de mimosas, un frémissement indéfinissable,

un cliquetis sec comme celui que produisent les gousses désséchées du caroubier secouées par lèvent, que j’eus l’idée, avant d’avancer un pas de plus, de couler de la

poudre et des balles dans mes armes. Une fois mes pistolets chargés, j’allai avec précaution à l’endroit où j’avais soupçonné le bruit. J’appuie à peinesurla pointe des pieds ; je retiens mon haleine au fond de ma poitrine qui bat, qui bat beaucoup, j’écarte doucement, bien doucement les branches épineuses des mimosas , je les relève avec la môme prudence, j’allonge le cou, et à la clarté de la lune, aussi lumineuse que la veille, j’aperçois un squelette pendu ii une branche. Un squelette ! il était d’une grandeur démesurée. Ses os étant d’une blancheur d’ivoire , il se détachait sur le vert sombre des feuilles avec une puissance de relief à doubler la terreur mate de son aspect. Le vent le faisait flageoler. La sensation fut poignante pour moi, je l’avoue ; j’eus un frisson nerveux dans tous les membres. Pourtant je me raisonnai ; je m’efforçai de ne tirer aucune conclusion trop sinistre d’un fait dont la cause n’était pas aussi atroce peut-être que mon imagination le voulait.

Je marchai hardiment à mon squelette. Je vais le prendre par un pied... ce pied était une main. Le sque-

lotte blanc était celui d’un singe : encore un singe ! un singe de la grande espèce, un mandrill colossal. Oui, un mandrill, cet ennemi du babouin avec lequel il partage l’empire de la férocité et de la terreur. Je Jugeai, à la dimension de son squelette, qu’il avait dû dépasser en hauteur et en force tous les individusconnus de. cette formidable espèce. Mais pourquoi ' était-il pendu ? Bizarrerie sinistre ! Une autre bizarrerie que je ne m’expliquai pas plus que sa pendaison, ce fut de voir que sa peau tout entière avait été enlevée. Je n’en apercevais pas le moindre fragment au pied tle l’arbre. Avait-il été écorché après avoir été pendu ? Mais alors sa mort prenait tout de suite le caractère tragique d’un supplice.

Comme toutes mes réflexions à l’ombre de ce gibet n’auraient amené aucune solution, je me hâtai de m’éloigner du squelette blanc.

Mais étais-je donc condamné à voir des singes sous toutes les formes avant de me rencontrer avec un homme ?

Dans quelle proportion les singes et les hommes occupaient-ils ce morceau de terre au milieu de la mer ? On comprendra que mon incessante préoccupation, que mon éternelle pensée fût de savoir quel

genre de population habitait décidément cette île.

Tandis que je m’adressais pour la millième fois celte question, il me sembla, tout en marchant toujours devant moi, c’est-à-dire sans savoir où j’allais , que la clarté de la lune subissait depuis quelques minutes une notable diminution. Quelle était la cause de cet affaiblissement? Je levai la tète... son disque était en effet voilé d’un brouillard rougeâtre, légèrement marbré de gris. Ce brouillard n’était pas un nuage. D’ailleurs, par un temps aussi pur , un nuage, signe de vent ou de tempête, eût passé plus haut dans le ciel ; il n’eût pas rasé comme celui-là la cime des arbres. Il descendit même si bas un instant qu’il me vint à la pensée que ce n’était pas même un brouillard, mais une exhalaison du lac, une vapeur pro- ' duite par les vastes amas de détritus végétaux entassés dans l’île ; que c’était... Pour mettre un terme à mes doutes, je m’élançai sur un arbre, je grimpai aux plus hautes branches, et de là je vis... Victoire et résurrection! c’était la fumée d’un feu allumé dans l’île. Du feu ! L’île était donc habitée, habitée par des hommes! car l’homme seul sait se procurer du feu,' l’homme seul sait en faire, l’homme seul en a besoin. J’étais donc parmi des hommes : j’étais sauvé... ou

perdu peut-être; mais enfin j’étais avec des hommes. Je glissai une seconde balle dans chacun de mes pistolets.

Dès ce moment je concentrai avec énergie toutes les puissances de mes facultés ; je leur imposai de me diriger le plus rigoureusement possible du côté où je

supposais qu’était le foyer dont j’avais aperçu la haute

clarté. Maintenant quel était l’objet qui produisait

cette clarté? Indiquait-elle un de ces incendies extra- **' * vagants comme en allument souvent les sauvages de

l’Océanie, sans avoir d’autre intention que d’anéantir

en quelques heures de vastes lambeaux de forêt,

afin de réjouir leur vue ? Trahissait-elle le passage

violent d’une poignée de pirates descendus le soir

dans l’ile, et partageant" entre eux leur butin aux

lueurs d’un embrasement assez dans leurs habitudes

de destruction? Désignait-elle l’emplacement principal occupé par la population, qui se livrait, en ce moment de silence universel dans toute la nature, à quelque réjouissance, ou consommait quelque sacrifice nocturne à la face mystérieuse des étoiles? Ces questions restaient toutes sans réponse pour mon esprit, qui se les posait avec un intérêt dont on pèsera l’importance, si l’on s’est identifié avec ma position

isolée, privée de toute défense au milieu du vaste inconnu où je flottais. '

Cependant le même espoir soutenait toujours mes doutes à fleur d’eau. J’allais dans quelques heures, dans quelques heures ! me trouver parmi des hommes! Sans doute ces hommes ne m’offriraient pas des modèles achevés de civilisation ; sans doute beaucoup d’îles de l’Océanie, je ne l’ignorais pas, sont depuis la création du monde et seront longtemps encore des nids d’anthropophages, et rien ne mé disait que celle où j'avais été jeté par la tempête n’était pas de ce nombre ; mais on n’est pas toujours mangé par les anthropophages, pas plus qu’on est toujours piqué par les serpents. Donc une chance sur beaucoup de très-mauvaises pouvait m’être favorable, et c’est après celle-là que je courais. D’ailleurs, l’èspoir ne se raisonne pas plus que la crainte. On sent stlrtout bien plus qu’on ne raisonne quand on est tout à coup, comme moi, replacé par la secousse d’un accident extraordinaire au milieu d’une nature primitive, de celle, après tout, d’où l’on est sorti, et qui vient, au bout de plusieurs siècles de transformations, rendre à l’instinct tous ses droits, droits compromis par l’éducation et les préjugés.

Sans m’arrêter aux magnificences d’une fort belle

nuit, fort belle môme pour moi, blasé sur les nuits incomparables du monde austral ; sans prêter l’oreille à des harmonies toutes formées de notes d’un caractère inconnu, même pour moi, dois-je encore ajouter, car il ne faut pas oublier que chaque île de l’Océanie est .un monde à part, un univers complet en luimême, ayant souvent ses fleurs, ses plantes, sés oiseaux, ses reptiles et ses hommes différents des hommes , des reptiles , des oiseaux et des plantes*dc l’ile \ oiriine ; sans m’arrêter, dis -je, à ces rencontres pleines de surprises qui effrayent et ravissent tout ensemble, je continuai à me porter avec la plus invariable rectitude vers le point de l’île où je soupçonnais qu’était le feu dont j’avais aperçu de loin la flamme.

Au bout de trois grandes heures de marche, je reconnus que, pour parvenir à ce but si énergiquement désiré, la tâche n’était pas aussi aisée que je me l’étais figuré. Le sol de l’ile n’étant pas égal sur toute son étendue, quand je descendais dans un creux ou dans quelque ravin formant le coude, je perdais immédiatement de vue la bienheureuse lueur qui me servait de phare. Plusieurs fois* j’avais pu la retrouver en m’élevant au sommet d'un arbre et reprendre ainsi la bonne direction ; malheureusement, le feu d’où jail-

lissait la clarté conductrice ne s’était pas toujours maintenu au même degré d’intensité. Il arriva môme un moment, moment critique , où j’eus beau grimper sur les plus hautes branches des plus hauts arbres, je ne le distinguais plus que comme une pâle étincelle. Mes vœux les plus vifs étaient qu'il ne s’éteignit pas tout à fait avant la venue du jour, qui ne l’affaiblissait déjà que trop par son éclat. Ils ne furent pas exaucés. La lueur blanchit, se dissipa, l’étincelle ne fut plus qu’un point, le feu s’effaça; il était éteint, éteint! Situation atroce, alarmante ! Une heure avant le jour, je ne me guidais plus que sur des indices incertains et des à peu près au milieu des torrents de lianes dont le sol était tapissé , et à travers des chevelures de bambous souvent impénétrables sur une surface de quarante pieds. Et alors quels longs circuits n’étais-je pas obligé de décrire!

Une découverte que je fis presque au moment même vint fort à propos contre-balancer le découragement auquel j’allais m’abandonner en ne voyant plus briller la lueur bénie que j’avais poursuivie jusque-là avec tant de ténacité. Cette découverte me frappa et m’émut profondément.

Au delà de la plaine marécageuse de bambous dont

je venais de sortir, mais non sans laisser comme trace de mon passage quelques morceaux de mes habits et de ma peau, je me sentis soutenu par un terrain plus solide. C’est en passant entre les nombreux arbustes qui le couvraient et en faisaient une espèce d’immense verger naturel, que quelques fruits m’étaient tombés sous la main. Je goûte par hasard à ces fruits, et je ' reconnais à leur saveur qu’ils proviennent d.’une culture perfectionnée. Ils n’avaient presque plus rien de l’âpreté primitive dont, en général, sont frappés tous les fruits auxquels l’homme n’a pas encore touché. Cette remarque devenait pour moi une preuve non moins convaincante que celle du feu, que l’île était habitée. Elle me rassura beaucoup; elle m’encouragea d’autant plus à persister dans mes espérances que je pus m’affirmer, sans redouter une déception, que nonseulement nie était habitée, mais encore qu’elle l’était par des hommes déjà fort avancés dans l’agriculture, et par conséquent assez haut placés sur l’échelle de la civilisation.

Enfin l’aube du jour paraît : le ciel s’éclaire à peine de ses premiers rayons, que les rumeurs que j’avais entendues trois jours auparavant s’élèvent et déchirent l*air. Ce sont des bruits effroyables, indistincts d’a-

bord; puis mes oreilles insultées saisissent des cris qui parcourent toutes les gradations données à la voix des animaux sauvages, depuis le miaulement hypocrite et nerveux du tigre, le hurlement guttural de l’hyène, jusqu’aux sifflements les plus perçants. Je reculai d’effroi à l’explosion de cette infernale cacophonie partie du fond d’une vaste clairière tout à coup ouverte à quelques pas de moi par la diffusion de la lumière. Ce fut comme une batterie soudainement démasquée, déchargeant toutes ses pièces à la fois. Je n’ous que le temps de mo jeter à droite, sans trop savoir cependant ce que j’évitais, et de mo cacher derrière un tronc d’arbre fortement incliné et couvert d’un épais manteau formé de toutes sortes d’efflorescences végétales, de mousses grasses et de feuillages.

Le jour, qui ne vient pas par degrés, mais qui éclate l’été, dans ces zones intlammables, foudroya la clairière de ses clartés éblouissantes; et parles nombreuses ouvertures laissées entre les arbres, je vis

Voici ce que je vis.

Ce que je vis semblerait tout à fait inv raisemblable, si je ne prenais soin d’appuyer plus loin mes paroles du témoignage scientifique d’un des plus célèbres naturalistes allemands.

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Dans une arène assez vaste, des personnages vêtus d’habits rouges, coiffés du chapeau à plumes de coq que portent les officiers anglais, formaient, assis gravement sur un tertre, une espèce de cour martiale au milieu de laquelle était un autre personnage pareillement vêtu de rouge. La tête de ce dernier était couverte d’un gigantesque chapeau d’amiral.

On va partager à coup sûr ma surprise. Ces juges étaientdessinges. Oui, des singes. Encore et toujours des singes! Maispourquoi ces singes avaient-ils ces coiffures et ces habits sous lesquels on a peu l’habitude de les voir dans l’état de nature? Où les avaient-ils pris? Questions miment impossiblesàrésoudreavanlque le cours des évènements ait apporté lui-même une explication.

êes singes étaient des ouarines : les ouarines, espèce redoutable, qui sont, comme dit Buffon, les plus grands animaux quadrumanes et qui approchent de la grandeur des babouins.

Ces ouarines étaient présidés par le grand singe chargé du chapeau de général. Et celui-là était un babouin. On ne pouvait pas s’y méprendre, moi surtout. Karabouffi second, Karabouffi l’incendiaire n’était-il pas un babouin? Pourquoi le souvenir de ce monstre m’apparaissait-il en ce moment?

« L’orang-outang, dit encore BufTon dans son admirable histoire, l’orang-outang, qui ressemble le plus à l’homme, est le plus intelligent, le plus grave, le plus docile de tous les singes ; le magot, qui commence à* s’éloigner de la forme humaine et qui approche, par le museau et par les dents canines, des animaux, est brusque, désobéissant et maussade ;' et les babouins, qui ne ressemblent plus à l’homme éfue par les mains, et qui ont une queue, des ongles aigus, de gros naseaux, ont l’ail de bôtes féroces et le sont en effet. » ?

Autour de c<; hideux tribunal et rangés en triples cl quadruples cercles, je voyais une foule d’autres singes de divers genres, mais tous de la pire espèce et tous également vêtus, si l’on peut dire vêtus, ou parés', si l’on peut dire parés, de quelque fragment de costume d’oflicier anglais soit de terre, soit de mer. Celui-ci avait un chapeau supérieurement monté et empanaché, mais il n’avait pas d’habit rouge ; celui-ci avait un habit rouge, mais il n’avait pas de pantalon ; celuici, au contraire, avait un pantalon blanc, mais il n’avait ni habit rouge ni ceinturon ; celui-ci avait un ceinturon, mais il n’avait qu’un ceinturon ; celui-ci ne se distinguait que par une paire de gants jaunes

dans lesquels, faute d’habitude, il fourrait tantôt ses mains, tantôt ses pieds, ou ce qui représente les pieds chez un singe ; celui-ci avait passé ses bras dans les manches d’une tunique bleue de midshipman, mais avec si peu de bonheur que le devant était derrière ; celui-ci brillait par un hausse-col énorme qui lui faisait tenir la tête en l’air comme celle d’un officier instructeur de la landwher, tandis que son voisin, plus favorisé ou peut-être plus gradé, car j’ignorais encore ce que signifiaient ces insignes militaires portés par tous ces êtres dont la gravité m’étonnait cent fois plus en ce moment que ne m’avaient effrayé les extravagances de leurs confrères, tandis que son voisin, dis-je, portait des épaulettes d’or sur un habit de colonel de cavalerie. Et ce costume ne lui aurait pas trop mal convenu si, beaucoup trop large pour lui, cet habit n’eût pas dû contenir la valeur de six colonels. Il complétait l’uniforme par des gants blancs et une ceinture à longs effilés de soie et d’or. Si aucun de ces singes n’étalait sur lui, on le voit, un échantillon entier du costume militaire, beaucoup, du moins, en offraient un fragment spécial, et tous d’ailleurs portaient un grand sabre ou une épée. Comment les portaient-ils? Là n’est pas la question.

Très-certainement je resterais à mille pieds au-dessous de la vérité, si je tentais de dire les impressions que je ressentis à la vue de cette insultante parodie d’une des plus nobles classes de la société ; à la vue de ces arlequins d’officiers qui, tous, laissaient passer ou traîner une queue plus ou moins comique sous leurs longs habits écarlates; à la vue deceS généraux qui s’occupaient bravement à chercher des puces sur le dos de leurs collègues, tandis que leurs collègues leur rendaient le môme service.

Cependant toutes ces incongruités cessèrent au cri affreusement guttural qui partit de la poitrine du singe, plus grand que tous les autres, qui occupait le tertre de la présidence.

Un grand silence se fit pendant quelques secondes. Je voulus en profiter pour mettre un peu d’ordre dans mes idées, furieusement brouillées par tout ce que je voyais se dérouler sous mes yeux ébahis. Mais comment? C’est en yain que je m’interrogeai pour savoir quelle était l’étrange société réunie devant moi, si toutefois je ne rêvais pas comme la veille, quand j’avais cru en dormant être assassiné par les deux orangsoutangs.

Et mon plus grand étonnement encore n’était pas de

voir régner une sorte d’ordre parmi tous ces singes réunis en cour martiale, car je me souvenais de ce que dit Marcgrave et que je vais rapporter, mais c’était de voir tous ces chapeaux d’officiers, tous ces habits sur leurs têtes sans cervelle et sur leurs dos ridicules.

Étaient-ils tout simplement des bouffons donnant à leurs maîtres, cachés comme moi, le divertissement d’une comédie extraordinaire? Un instant je m’arrêtai à cette supposition ; ce ne fut qu’un instant. Pouvais-je admettre qu’il se rencontrât â la .fois tant d’esprits excentriques capables de livrer comme un jouet frivole, à tant d’êtres extravagants, le noble uniforme militaire, si digne, si glorieux à porter? C’était impossible. Alors comment expliquer?... mais hâtonsnous de citer l’illustre naturaliste Marcgrave, dont nous avons promis le témoignage, pour bien établir et parfaitement éclaircir un point qu’il importe d’abord de mettre hors de toute contestation.

« Tous les jours, dit-il dans son Histoire naturelle , (page 226 ), matin et soir, les ouarines s’assemblent dans les bois ; l’un «d’entre eux prend une place élevée et fait signe de la main aux autres de s’asseoir autour de lui pour l’écouter. Dès qu’il les voit placés, il commence un discours à voix si haute et si précipitée,

qu’à l’entendre de loin on croirait qu’ils crient tous ensemble. Cependant il n’y en a qu’un seul pendant tout le temps qu’il parle : tous les autres sont dans le plus grand silence. Ensuite, lorsqu’il cesse, il fait signe de la main aux autres de répondre ; et à l’instant tous se mettent à crier ensemble, jusqu’à ce que par un autre signe de la main il leur ordonne le silence. Au moment même ils obéissent et se taisent. Enfin le premier reprend son discours ou sa chanson, et ce n’est qu’ après l’avoir écouté bien attentivement qu’ils se séparent et rompent l’assemblée. »

Le chef des ouarines, le grand babouin , orné du chapeau d’amiral ou de général, fit avancer, sur un signe de sa main, une vingtaine de singes enchaînés avec des liens faits d’écorces filamenteuses, et quand ils furent rangés devant lui comme des criminels, il les apostropha dans une succession de cris analogues à ceux qu’il avait déjà fait entendre, mais modulés comme s’ils eussent exprimé des idées. Ces malheureux tremblaient de tous leurs poils et cherchaient désespérément par où ils pourraient s’enfuir. Vàine illusion ! d’autres singes armés de bambous noueux, gardaient les issues.

Il me fut facile, au bout de quelques minutes d’atr

tention suivie, de reconnaître dans ces singes mis en jugement la même espèce que celle parmi laquelle j’avais fait la veille une si douloureuse victime. C’étaient des sajous. Ils tranchaient sur leurs juges par des membres plus délicats, par une conformation de crâne plus intelligente, et surtout par un caractère particulier de grande honnêteté, si l’expression est ici admissible.

Un peu de réflexion me fit comprendre qu’ils représentaient, en zoologie, une classe antipathique à celle qui l’avait vaincue.

Mais quels affreux drôles, bon Dieu ! que tous ces juges formant la cour suprême du babouin ! Comme ils cherchaient à lire dans ses yeux l’opinion qu'il leur était permis d’avoir! Quoique quelques-uns eussent déjà, sur leurs têtes la calvitie de la maturité ou les poils blancs de la vieillesse, par conséquent les signes naturels de la prudence et le caractère du respect, ils n’en rivalisaient pas moins d’aplatissement afin de parvenir à se faire remarquer de leur maître. Si celuici poussait un hurlement, c’était à qui parmi eux hurlerait le plus fort; s’il se grattait la cuisse en signe de méditation profonde, ils s’empressaient de s’écorcher la jambe au tranchant de leurs ongles.

De son côté, touché de tant de bassesses, l’auguste babouin saisissait parfois dans l’une des poches plas cées aux deux côtés de sa bouche les noyaux ou les fruits qu’il avait mâchés, et il les leur jetait à la face, cadeau royal qu’ils dévoraient avec mille contorsions de plaisir pour montrer combien ils étaient sensibles à cette auguste saleté. Il faut descendre aussi bas sur l’échelle des êtres pour rencontrer une pareille dépravation.

Ils devraient rougir jusqu’au fond de leur âme gangrenée par le paradoxe, ceux qui ne craignent pas de mettre en parallèle l’indépendance éclairée de l’homme et les vagues sentiments d’équité que la philosophie du xviii® siècle s’est efforcée de concéder si gratuitement aux animaux. On voit ce qu’il faut attendre des plus intelligents en matière de justice. On va le voir mieux encore par la justice distributive qui fut rendue sous mes yeux à tous les sajous traduits à la barre de la cour suprême des singes pour un crime que nous ignorons encore.

D’anciens orangs-outangs qui avaient vécu autrefois en communauté d’idées ou plutôt d’habitudes avec les sajous incriminés, tout me le faisait croire, étant sur le point de s’ attendrir aux souvenirs du passé et peut-

être de prononcer un arrêt favorable, que fit le babouin, qui vit venir de loin cette pitié déplacée? il roula son œil de vautour sous ses paupières plissées, montra ses gencives sanglantes derrière un sourire formé de deux rides : il eut un nasillement féroce, et la clémence des orangs-outangs s’envola.

Le babouin jeta ensuite son bâton de justice au milieu de l’arène. C’était un signal. Aussitôt, les singes faisant les fonctions de sbires s’abattirent à coups de bambou sur les condamnés et les rouèrent avec une dureté inouïe. Tout en les battant, ils les refoulèrent hors de l’enceinte et les chassèrent enfin dans les profondeurs des bois. Il me sembla qu’on les envoyait là où j’avais vu la veille végéter mélancoliquement tant d’autres sajous leurs confrères, coupables sans doute des mômes crimes qu’eux.

Ce grand acte de justice me parut, à certaines allures, que j’interprète peut-être un peu trop à ma fantaisie, une espèce de consolidation dont avait besoin le babouin pour augmenter son autorité; car tous ces ouarines, ces magots, ces talapoins, la séance finie, coururent le féliciter, le peigner, le lécher, lui bondir respectueusement sur le dos et le saluer avec un res-

pect mêlé de crainte. Mais ce qui me parut encore

plus vraisemblable que tout ce que je suppose ici en dehors des faits matériels, c’est qu’ ainsi que je l’ai déjà dit, cette farce de singes eri habits d’officiers généraux anglais avait infailliblement pour témoins des spectateurs cachés comme moi, et qui s’amusaient à coup sûr plus que moi, car ils étaient évidemment dans le secret de la comédie.

Suivi majestueusement de toute sa cour, le babouin se leva et se mit en marche pour sortir du prétoire pittoresque où il venait de trôner avec tant d’éclat.

Pouvant suivre mes personnages, je ne dirai pas sans danger, car, bon Dieu! où étais-je au juste? je les accompagnai prudemment, pas à pas, d’arbre en arbre, ce qui me permit d’examiner l’endroit où la justice venait d’étre rendue, et d’apercevoir non loin de là, par une déchirure fort large dans les arbres, une foule de petites maisons peintes formant village, construites point par point dans le goût indien, comme j’en avais vu beaucoup à Java, à Bornéo, et en général dans l’Océanie civilisée. Des maisons! J’allais donc me trouver, non parmi une peuplade plus ou moins anthropophage, mais chez un peuple très-avancé, au milieu sans .doute d’une colonie européenne, anglaise à coup sûr, puisque les habits portés par ces légions

de singes étaient tous, de coupe, de couleur, de nationalité anglaise. Je marchai donc avec une pleine confiance derrière tous mes singes vêtus de haillons bleus et rouges, et qui me servaient d’éclaireurs en ce moment. Maintenant et désormais je n’avais plus peur d’eux. Volontiers je les aurais tirés par les fils de leurs haillons et par leurs queues méprisées pour m’amuser en chemin. Des maisons! un bourg, des hommes comme moi! Allons! place! vils drôles! étais-je sur le point de leur crier.

Afin de les voir une dernière fois avant qu’ils rentrassent dans leurs cages sous le fouet de leur maître, qui ne pouvait être loin, je me jetai sur le bas côté du chemin, dans une espèce de hallier. De cette cachette, me disais-je, je vais donc voir défiler cette procession diabolique, à commencer par le chef, le grand babouin! Je me cache, en effet, je regarde, ils passent; et que vois-je? qui crois-je reconnaître sous le chapeau caparaçonné de tant de plumes de coq et dans cet habit rouge qui m’incendiait les yeux, qui? mon épouvantable babouin de Macao, celui que j’avais tant de fois rossé, battu, que j’avais vendu il y avait un an au vice-amiral Campbell, la veille de son départ, Ka-

raboufii premier pnfin ! Karaboufii ! mais c’est tout à

l'urlive dans les hautes bruyères, nous parvînmes à un endroit que je supposai être le derrière des maisons aperçues par moi dans l’éloignement et dont l’aspect m’avait envoyé tant d’allégresse et tant de confiance. Saïmira m’arrêta. Que voulait-elle? Me montrer sur la gauche une rangée de cages dont toutes, excepté une seule, étaient ouvertes et vides. Saïmira s’approcha de la cage fermée; elle m’y attira. Je regardai. Le prisonnier, c’était Mococo, l’autre chimpanzé, celui que j’avais vendu avec Saïmira le jour de ma grande vente au vice-amiral Campbell. Mococo !

Mon premier mouvement est d’ouvrir sa cage au padvre chimpanzé. Le voilà donc libre. Mais libre, mon cher Mococo hésite s’il ira vers Saïmira ou vers moi qu’il reconnaît. Son cœur est partagé. C’est vers moi qu’il s’élance. Il appuie, comme un enfant, pendant plusieurs secondes sa tête sur mon cou. Elle y reste collée. Je sentais battre sa poitrine. Quand il eut bien tendrement promené ses deux mains sur mon visage et touché mes joues avec son museau; il se précipita à terre et posa sa patte frémissante sur le dos de Saïmira, tandis que la gentille Saïmira posait sa main sur lui. Il dut s’échanger entre ces deux êtres, qui avaient évidemment souffert d’une dure sépara-

lion, puisque la chimpanzée était libre et le chimpanzé captif, des confidences à coup sûr impénétrables pour nos esprits différents ; mais on sentait bien que si Dieu a donné à l’intelligence la supériorité sur l’instinct, dans tout ce qui touche aux idées, il n’a mis aucune inégalité entre nous et certains animaux dans l’explosion des sentiments simples, primitifs, à l’aide desquels se maintient l’harmonie universelle du monde, qui repose sur l’entraînement réciproque des êtres dont il se compose.

Cette scène attendrissante durait depuis un quart d’heure, quand Saïmira tendit l’oreille avec anxiété et la retira plissée avec effroi. D’un mouvement spontané elle repoussa Mococo au fond de sa cage. Elle me lança ensuite un coup d’œil que je compris. Je savais depuis longtemps interpréter la mimique de ces animaux : langage bref, invariable, écrit pour l’éternité le premier jour de la création. Saïmira m’engageait par ce signe, par cet éclair, à vite tirer le verrou sur le pauvre prisonnier. Ce que je fis. Elle avait entendu un bruit. J’écoutai, j’entendis aussi. C’était le rauque grognement du babouin. Il y avait du triomphe dans sa voix cynique.

La terreur de Saïmira, la présence du babouin qui

causait cette terreur m’en dirent assez pour me convaincre que c’était lui qui tenait Mococo captif. J’en conclus encore qu’il était le maître et le vainqueur de l’ile où j’étais. Quel rôle jouaient donc les habitants au milieu de ce monde mystérieux dont je me sentais de plus en plus enveloppé? Ce n’est pas la demi-intelligence

de Saïmira qui était capable de me l’expliquer. Tout ce

que son affection pour moi lui suggéra, et c’était déjà prodigieux comme-raisonnement, ce fut de m’entraîner avec elle, afin de m’éloigner de la rencontre redoutable de Karabouffi premier. Je la suivis donc encore.

Le chemin qu’elle prit fut l'opposé de celui par où elle calculait avec raison que venait le babouin.

Nous doublâmes un angle de la rangée des maisons tandis qu’il tournait l’autre angle pour se rendre à la cage de son rival devenu son prisonnier. Le jour commençait à brunir. Nous longeâmes , sans être vus , le devant de ces maisons que je croyais être celles de la colonie anglaise de la station.

C’est en passant au front de ces habitations si gracieuses à distance que je remarquai que les croisées étaient brisées, démantelées, privées violemment ici de leurs gonds, là de leurs carreaux, là même de leurs châssis. Quel épouvantable désordre !

En levant les yeux, j’aperçus aux fenêtres du premier étage, au bout de plusieurs bâtons et d’une foule de hampes de drapeaux , toutes sortes de choses qui pendillaient : des habits d’uniforme déchirés, des cravates, des bottes, des souliers dépareillés, des chapeaux dont le fond n’existait plus, des bouteilles vides, des pantalons, des serviettes, des chiffons de toutes les couleurs, beaucoup de chemises et même quelques drapeaux.

Qui donc avait commis ces actes d’incroyable folie? qui donc avait produit tant de dévastations et tant de désolations, suites forcées d’un saccagement, d’un pillage, d’une sauvage extermination ?

Il n’est pas possible d’admettre, me disais-je, que des singes, car leurs ongles étaient incrustés partout et leur perversité visible à toutes les places , que des singes se soient rendus maîtres soit par surprise, soit par force,. d’une garnison composée de braves soldats,

d’excellents officiers; qu’ils les aient massacrés de-

puis lé premier jusqu’au dernier, qu’ils se soient installés dans leurs demeures et se soient approprié ensuite, pour les déshonorer à ce point, leurs habillements, leurs meubles et leurs drapeaux.

Les sollicitations de plus en plus pressantes de Saï-

mira ne me permirent pas de prolonger mes réflexions. Elle et moi disparûmes dans l’ombre et l’épaisseur d’un bois voisin. Nous marchâmes plus de trois heures sous des voûtes sombres de banians.

Ce n’est qu’ après m’avoir vu me cacher dans une grotte naturelle formée de roches couvertes de mousses longues comme des toisons de brebis, enveloppées de ces milliers de choses végétales qui accidentent le sol de l’Australie, que Saïmira se décida à me quitter. Elle ne partit pas sans me laisser pour adieu un long regard plein de prières , de compassion et de craintes, adieu éloquent qui se traduisait pour moi en recommandation expresse de ne pas sortir de ma retraite.

Que n’ai-je suivi ce conseil ! Mais , après huit jours de réclusion dans la grotte, l’ennui s’empara de moi, un ennui que ne calmaient pas les soins de Saïmira, attentive à venir chaque jour me distraire par sa présence. Je n’oublierai jamais les efforts de son esprit pour s’élever au niveau du mien, dont je ne veux pas dire qu’elle pénétrât toutes les pensées. Dieu a mis entre les êtres des bornes qu’ils ne franchiraient pas sans usurper son autorité ; mais elle devint , à force de recherches inspirées par sa tendresse, presque aussi intelligente qu’une enfant. Elle me caressait de son

io'i les Emotions

souille velouté , dormait ses deux petits bras passés autour de mou cou, ou elle allait me cueillir au haut des arbres, quand je dormais moi-môme, des fruits qu’elle déposait à l’entrée de ma grotte. Excepté le sourire et la parole, ces deux attributs de l’homme, et de l’homme déjà à demi civilisé , elle avait toutes les facultés des êtres supérieurs à elle : la prévoyance, le souvenir, la sensibilité, l’affection et presque la pudeur. Un jour que je lui avais gardé une petite orange de la Chine, fruit fort rare dans cette île, car je ft’y ai rencontré qu’un seul oranger qui portât des mandarines, et je suppose que le germe avait été apporté par les vents, elle la prit avec joie ; mais, quelque prière que j’employasse pour qu’elle la mangeât, elle refusa constamment ; elle se contenta de la faire rouler pendant quelques minutes entre ses deux mains et de la regarder comme une chose précieuse ; puis elle joua pensivement de ses doigts distraits avec le lien fibreux qui était encore attaché à la mandarine et qui la fixait à l’arbre au moment où je l’avais cueillie. Saïmira rélléchissait. Quand elle me quitta ce jour-là , elle emporta avec elle la jolie orange dont je lui avais fait cadeau. Le lendemain, elle revint selon son habitude me visiter dans ma grotte. Tandis qu’elle jouait avec moi,

je m’aperçus qu’elle portait autour du poignet une petite corde roulée sur plusieurs tours. Je voulus enlever ce lien, craignant qu’il ne la fit souffrir. Samaïra retira vivement sa main, et son regard sembla me dire : « Laissez-le-moi ! » Je devinai, je me souvins ! Ce bracelet, auquel elle attachait tant de prix , était la fibre annexée à l’orange de la Chine. Mococo avait eu l’orange, qu’elle n’avait pas mangée afin de la lui donner, et elle, heureuse du plaisir qu’elle lui avait causé, avait gardé à son poignet le doux souvenir de ce partage. Ému profondément de ce trait délicat dans ce gracieux animal dont j’avais, il est vrai, ébauché moimême l’éducation à Macao, je pris son joli corps dans mes deux mains et pressai de deux baisers le sommet de sa tête. Ses yeux me regardèrent doucement de bas en haut, comme si j’eusse été le ciel pour elle. J’eus peur de leur expression. C’était trouble et divin. Une âme d’ange était prisonnière sous cette enveloppe ; elle cherchait à sortir, à s’unir à la mienne. Ce cri m’échappa : « Saïmira ! Saïmira ! » Un gémissement inouï me répondit. Je fus pétrifié. Si cette scène s’était prolongée, je serais devenu fou.

Ce n’est pas seulement l’ennui qui me décida à m’échapper de cette retraite, où je vivais sans doute avec

quelque sécurité, c’est aussi ma dignité d’homme. J'avais honte d’étre tenu en échec par des créatures sur lesquelles la nature nous a délégué l’autorité. D’ailleurs, passer ma vie dans cette grotte me semblait une intolérable position. Il fallait un jour ou l’autre en sortir. J’en sortis tout de suite, et voici à quelle occasion.

J’avais l’habitude de m’éloigner de mon gîte dès que la nuit était venue, soit pour me donner de l’exercice , soit pour aller chercher , quand la lune était claire, des œufs de ramiers que .je faisais cuire dans un trou creusé dans le sable, et au fond duquel j’avais entretenu un feu ardent pendant quelques heures. Les allumettes phosphoriques que j’avais toujours sur moi en ma qualité de fumeur me procurèrent facilement du feu. Grâce à la boîte de plomb où elles étaient enfermées, l'eau de mer ne les avait pas altérées pendant mon naufrage , tandis que mon tabac, au contraire, avait beaucoup souffert.

Le dernier soir de mon séjour dans la forêt, j’aperçus du bord de ma grotte , au moment de la quitter pour n’y plus rentrer, une flamme pareille à celle que j’avais vue aux premières heures de mon naufrage. Mais qui donc, me demandai-je encore avec la même

agitation d’esprit, allume ces grands feux dont la clarté monte si haut dans l’espace ? Je ne vois que des hommes qui seuls puissent... mais je n’osais plus croire à leur existence sur cette île énigmatique depuis que j’avais été si souvent déçu. Pourtant, d’un autre côté, admettre que des singes soient assez ingénieux... Je n’admis rien, je ne supposai rien ; je me dirigeai en droite ligne vers ce feu que j’estimai être placé entre moi et ces maisons saccagées dont j'avais encore le lamentable tableau dans le souvenir. M’étant ainsi orienté, en moins d’une heure et demie de marche je fus excessivement près du foyer de combustion. Lorsque je n’en fus plus qu’à quelque cent pas, le terrain, jusqu’alors uni, s’éleva brusquement, et je sentis que j’attaquais le revers d’un volcan. Le sol devint friable et criant sous mes pieds; je jugeai que je foulais d’anciennes laves. Du reste, ceci ne m’étonna pas. Je savais que presque toutes les îles de l’Océanie fourmillent de volcans éteints ou en éruption. Mais pourquoi cette émission de flammes n’avait-elle frappé ma vue que deux fois ? pourquoi avait-elle cessé pour reprendre au bout de huit jours? Ce n’était point là la marche ordinaire de ces violences physiques.

Toutes mes incertitudes cessèrent.

Une lueur fatale m’attire. — D’où jaillissait-elle? — Nouveau péril auquel je suis exposé. — Le marchand est reconnu par son ancienne marchandise. — Trois cris. — La guirlande vivante. — l'n tyran au poil et à la plume. — La télégraphie des bras. — A quel usage? — On sonne le dîner. — La vérandah. — Les salons et la cuisine. — Le pot de confitures de coing. — Sage réflexion que je me permets à ce propos. — Une soirée de singes verts et d’ouistitis. — Désespoir ! je pince de la guitare. — Comment se termine cette délicieuse soirée.

Au sommet du cône que j’avais franchi, une scène de la plus saisissante étrangeté m’attendait.

Des myriades de singes immobiles et silencieux, silencieux et immobiles jusqu’au moment où ils m’aperçurent, couronnaient la crête du cratère d’un petit volcan, qui ne devait plus être depuis longtemps en activité.

Les flammes qu’il lançait par colonnes provenaient d’une combustion formidable alimentée par des bataib Ions de singes occupés à jeter dans ce trou des bras-

sées de branches de thuya et d’érable, des arbustes tout entiers et des amas de feuilles sèches qu’ils se transmettaient les uns aux autres avec une incroyable rapidité, et comme les matelots se font passer de main en main, quand ils chargent un vaisseau, les marchandises qui vont du quai à la cale. Le bois qui tombait, branches, racines, écorces et feuilles, dans la gueule du cratère, venait peut-être d’une lieue au loin. L’abattis et le va-et-vient étaient inépuisables, le feu inépuisable, les bras en mouvement infatigables. Et c’était à donner le vertige de voir les flammes éclairer en dessous ces yeux scintillants, pétillants comme des étincelles électriques ; ces barbes agitées, ces corps en sueur, ces figures ridées, ces jambes torses et ces bras velus se tendre, recevoir et jeter ; de voir se développer dans un cercle infini, autour de ces ouvriers essoufflés, des spectateurs sérieux et graves comme des derviches en adoration devant le feu.

Mais à qui donc ces singes infernaux avaient-ils vu pratiquer ce travail régulier de destruction, qu’ils avaient l’air maintenant de continuer sans pouvoir s’arrêter, comme des machines que ne saurait plus enrayer celui qui les aurait une fois mises en mouvement? C’est là ce que le hasard m’apprit quelque

temps après*. J’ai dit que tous ces singes incendiaires avaient été silencieux jusqu’au moment où ils m’aperçurent.

Us m’aperçurent 1 Le silence fut rompu. A partir de cette minute, ineffaçable dans ma vie, il faudrait le pinceau nécromantique de Callot ou plutôt son ergot diabolique, qui a déchiré le cuivre et en a fait jaillir la Tentation de saint Antoine, pour écrire ce qui m’arriva.

D’abord un bruit qui faillit me coucher par terre tant il avait le caractère d’un ouragan, succéda au silence contemplatif avec lequel toutes ces créatures

1 Polydore Marasquin eût été moins surpris de voir des singes agir avec cet ensemble de volontés et cet accord d'idées qui lui semblaient le partage exclusif des facultés dévolues à l’homme, s’il eût connu ce passage de Kolo (Description du cap de Donne-Espérance, 1. 111, p. Si et suivantes) : « Voici la manière dont les singes pillent un verger, un jardin ou une vigne. Ils font, pour l’ordinaire, ces expéditions en troupes : une partie entre dans l'enclos, tandis qu’une autre partie reste sur la cloison en sentinelle, pour avertir de l'approche de quelque danger. Le reste de la troupe est placé au dehors du jardin à une distance médiocre les uns des autres, et forme ainsi une ligne qui tient depuis l’endroit du pillage jusqu’à celui du rendez-vous. Tout étant ainsi disposé, les babouins commencent le pillage et jettent à ceux qui sont sur la cloison les melons, les courges, les pommes, les poires, et#, à mesure qu’ils les cueillent : ceux qui sont sur la cloison jettent ces fruits à ceux qui sont au bas et ainsi de suite tout le long de la ligne, qui pour l’ordinaire finit sur quelque montagne. Lorsque les sentinelles aperçoivent quelqu’un, elles pousseut un cri : à ce signal, toute la troupe s’enfuit avec une vitesse étonnante. *

jouissaient de la vue de leurenfer avant l’événement de ma présence.

On saluait ma bienvenue.

Leur éternel ennemi, l’homme, tombait au milieu d’eux.

Et un homme qui avait vendu des singes !

Un homme qui avait même vendu plusieurs d’entre eux à Macao.

v Un homme qui les avait contraints à franchir des cerceaux et à jouer du tambour de Basque.

Un homme qui les avait quelquefois fouettés pour les forcer à valser, une rose sur l’oreille, un chapeau de bergère sur la tête et une houlette à la main.

Un homme qui les avait aussi quelquefois durement privés de pain et d’eau parce qu’ils ne voulaient pas endosser des culottes de marquis et saluer à la française.

A quoi ne devais-je pas m’attendre?

Karabouffi premier, assis sur un bloc de lave, présidait cette fête, comme du reste il présidait toutes choses dans cette île, soumise, et je ne savais encore comment, à sa souveraineté. Ses ministres, on l’a vu, n’étaient que ses valets et ses bourreaux.

Je venais, ai-je dit, d’être aperçu.

Après ce grand bruit dont je viens de parler, tous mes anciens pensionnaires de Macao se ruèrent sur* moi ; les autres les suivirent. J’allais être déchiré.

C’est au moment de cette crise que j’eus lieu de remarquer que les habits dont cette odieuse troupe s’était affublée portaient des boutons où je lus avec un étonnement qui ne fut pas loin de produire en moi une poignante certitude, le nom de la frégate du vice-

amiral Campbell. C’est-à-dire Halcion.

Où étais-je donc alors? Que s’était-il donc passé?

Je ne l’aurais probablement jamais su sans le cri poussé par Karabouffi au moment suprême où je disparaissais sous une montagne de babouins, d’allouates, de mandrills, de magots et d’orangs-outangs.

Les griffes s’arrêtèrent.

Karabouffi avait d’autres intentions sur moi.<^

Il lança trois autres cris gutturaux écoutés avec une attention profonde.

L’ordre était donné, il allait être rempli.

Sur un dernier signe de Karabouffi, ces bouffons de la création se réunirent comme des paquets de serpents et formèrent rapidement deux châties. Ils se nouèrent l’un à l’autre par le prolongement de leur • queue. Une moitié de cette chaîne vivante m’entoura

le cou, l’autre moitié m’enlaça les deux jambes, et je •me vis, sans pouvoir opposer la moindre résistance à cet étranglement, le nœud, le point central de ces deux moitiés, qui ne formèrent bientôt plus qu’un tout, qu’une seule chaîne, qu’une seule guirlande animée, convulsive. Cette soudure opérée, la partie de la chaîne qui représentait la tête s’élança avec l’impétuosité d’une flèche sur l’autre bord du brasier, la partie qui représentait la queue ne se détacha pas du bord où j’avais été saisi, et un balancement vertigineux commença. Qu’on se peigne, si cela se peut, ma triste et ridicule situation, oscillant de droite à gauche et de gauche à droite, un brasier.de cent mètres de largeur, tout rouge, tout béant sous moi.

Chaque ondulation devenant à chaque tour plus vive par l’ivresse toujours croissante de mes bourreaux, je fus porté de courbe en courbe à soixante mètres d’un côté, à soixante mètres de l’autre ; puis... mais com- • ment calculer cette effroyable progression dans la situation d’esprit où j’étais? Vingt mille spectateurs au moins, ou plutôt vingt mille grimaces, vingt mille contorsions, bordaient, sur une épaisseur de cinquante rangs, l’ouverture du cratère au-dessus duquel je flottais. C’était comme une forêt de poils, piquée de mu-

seaux jaunes et noirs, hérissée de dents qui remuaient et grinçaient. Et de distance en distance, de gigantesques magots, constables quadrumanes armés de bâtons, se dressaient pour rétablir l’ordre dans la fête. Quelle fête ! Tantôt je me croyais lancé dans les nuages, tantôt je sentais l’ardeur du feu me brûler le dos. Je ne parle pas de la douleur que j’éprouvais à être ficelé, entortillé par ces cordes nerveuses qui m’entraient à vif dans les chairs. Et je n’étais pas au terme du supplice !

Le balancement formidable augmentant de seconde en seconde, la guirlande de singes dont je faisais partie dépassa bientôt son point ascensionnel le plus élevé, et alors ce ne fut plus un simple mouvement alternatif plus ou moins périlleux que j’éprouvai, mais un tournoiement d’abord rapide, puis acharné, puis foudroyant. J’avais été le balancier d’une pendule, je fus la roue d’une voiture, les ailes d’un moulin, la pierre d’une fronde. Et je tournai, je tournai, je tournai à devenir vert, rouge, pourpre, violet, bleu, à devenir fou. Je criai; mes cris de souffrance, de désespoir et de peur se perdaient au milieu des glapissements, des hourras, des hurlements frénétiques de ces myriades d’êtres malfaisants. Quand ils m’eurent assez secoué

et fait pirouetter à cœur joie, ils terminèrent ainsi leur atroce farce. Imprimant une dernière et furibonde secousse — ah 1 c’est délirant à penser — à la courbe immense de la chaîne, lorsqu’elle fut parvenue au plus haut degré de violence giratoire, ils la rompirent d’un seul coup : elle se défit au centre que je formais moimême. Je fus lancé comme une balle par-dessus le brasier, par-dessus les spectateurs dans l’enthousiasme, par-dessus tout, à cent mètres ou à deux cents mètres au loin. Comment n’ai-je pas été brisé en tombant? Dieu me réservait-il pour d’autres supplices?

A quoi pensiez-vous, me demanderont peut-être mes lecteurs, lorsque vous vous promeniez ainsi dans l’espace et d’une façon si en dehors des habitudes de notre organisation ? Je pensais combien nous sommes cruels quand nous mettons, pour varier nos plaisirs, des chats ou des chiens dans la nacelle d’un ballon ; et combien j’avais été moi-méme blâmable en attachant un jour un pauvre singe, qui en mourut d’effroi, à la queue d’un cerf-volant, afin d’amuser les oisifs de Macao. Moi aussi je venais d’être attaché à la queue

d’un cerf-volant. Quel droit avais-je de me plaindre?

En revenant à moi, et j’ignore combien de temps dura l’évanouissement qui suivit mon horrible chute,

j’aperçus deux mandrills de la plus scélérate espèce en sentinelle, le sabre à la main, près de moi, imitant, autant que la parodie imite la vérité, l’allure et la rigidité des factionnaires anglais. Mais, par défaut d’expérience, au lieu de se borner à mettre une guêtre à chaque jambe, chacun des mandrills avait mis quatre guêtres, une à chaque jambe, une à chaque bras. Je n’attribuai cette grotesque superfétation, je le répète, qu’à un pur défaut d’expérience, car les singes n’ont pas encore parmi eux, je le suppose du moins, des feld-maréchaux assez ingénieusement rapaces pour décréter une addition de costume sur laquelle, s’entendant avec les fournisseurs, ils gagneraient des millions.

Sans m’habituer encore à cette société automatique, je commençais cependant à m’expliquer vaguement pourquoi elle m’offrait la copie, copie fantasque et grimaçante, de la vie des hommes civilisés, de notre vie enfin. Ces boutons d'uniforme, vus par moi au moment de mon supplice, m’avaient envoyé une lueur au cerveau. A coup sûr, ces animaux à demi intelligents et ces hommes dont ils traînaient et souillaient les dépouilles avaient vécu ensemble. Le fait devenait désormais incontestable. Sans doute il res-

DE POLYDORE MARASQUIX. 117

tait toujours à savoir comment les uns avaient eu les dépouilles des autres ; mais c’était là une question peu facile à résoudre immédiatement, surtout sur le terrain menaçant où je marchais. Essayez donc d réfléchir quand le foyer de la réflexion, la tête, est sous la menace perpétuelle d’une massue en bois de fer.

Les deux sentinelles aux quatre guêtres me voyant éveillé, m’ordonnèrent par un signe de les suivre. Je ramassai mes forces et j’obéis.

Ils me conduisirent aux maisons dont j’avais constaté le saccagement huit ou dix jours auparavant «

sous lt*\ rotection de l’intéressante Saïmira.

Qu’était devenue Saïmira?

Qu’était devenu SÎococo ?

Qu’allais-je moi-mêmé devenir?

Mes deux gardiens m’introduisirent à coup de plat de sabre dans celle des maisons qui offrait la plus belle apparence extérieure et que je supposais avoir été le quartier général de la station, l’appartement occupé par lord Campbell. Hâtons-nous d’ajouter que l’intérieur ne différait guère de l’intérieur désolé des autres maisons. Plus de portes ; les rideaux de soie d#s croisées arrachés ; les croisées démantelées.

Pourtant une espèce d’ordre régnait au milieu même de ce lamentable chaos. Ainsi, les tableaux, après avoir été chassés de leurs clous, avaient été remis en lace, mais renversés, c’est-à-dire que les paysages, par exefnple, avaient la cime de leurs arbres en bas. J’avoue que pour quelques-uns de ces tableaux la chose était parfaitement indifférente , et que pour quelques autres elle était un réel avantage. Je ne serais pas étonné que beaucoup de gens fussent de mort avis, après avoir essayé de l’effet de ce renversement sur quelques tableaux modernes.

Karabouffi premier, prévenu de mon arrivée par un ricanement de mes sbires, courut au devant de moi. La vue du babouin me fit peur, plus peur encore que de coutume. Voici à quoi tenait ce surcroît de terreur. De haut en bas il était couvert de plumes. Ce singe métamorphosé en oiseau me remplit d’abord d’une surprise grossie d’épouvante. Cependant, l’ayant mieux examiné, je m’assurai que les milliers de plumes sous lesquelles il avait presque disparu étaient des plumes à écrire: que signifiait?... Oui, des plumes qu’il avait fourrées sous ses bras, sur ses oreilles, dans la bouche, même dans le nez, et qu’il avait fichées surtout dans la masse ondoyante de ses poils.

Dans le mouvement qu’il fit pour venir vers moi, quelques-unes de ces plumes l’étant détachées, je remarquai que la plupart étaient taillées. Les deux orangs-outangs qui l'accompagnaient et qui paraissaient être ses premiers ministres, étaient pareillement couverts de plumes, toutes taillées aussi.

Il me précéda dans la pièce principale d’où il était sorti pour me recevoir, et là je vis une centaine de sapajous très-agités, très-affairés, renversés sur des pupitres, trempant des plumes et bien souvent leurs bras dans des encriers sans nombre, écrivant ensuite sur des feuilleslle papier placées devant eux, imitant enfin les expéditionnaires de nos administrations publiques à Macao. Ils allaient comme lèvent ; les plumes criaient, les feuilles volaient.

Quand l’un de ces papiers était suffisamment noirci, barbouillé par ces sapajous, ils le passaient à des sapajous plus vénérables ; ceux-ci le signaient et à leur tour le renvoyaient à d’autres sapajous encore plus graves; ceux-là signaient encore le papier, mais ils y appliquaient leur sceau. Remis ensuite par eux à d’autres sapajous qui attendaient au dehors, le papier était transmis sans perte de temps à des sapajous plus alertes placés plus loin et de distance en distance, ains

que j’avais vu faire quand ils jetaient du bois dans la fournaise où j’avais tant failli être jeté moi-même. Puis, au bout de dix minutes, le papier, qui avait parcouru l’île au moyen de ce procédé télégraphique, revenait encore aux mains de Karabouffi qui , après s’être mouché dedans, le remettait à un vieux mangabey, investi sans doute de la dignité d’archiviste.

Pour moi , il était évident que toutes ces créatures sauvages, après le départ, la fuite et peut-être l’assassinat de la station anglaise, qui peut dire lequel des trois? s’étaient emparées de tous les papiers de la comptabilité, de toutes les plumés ffu’elles avaient trouvées, du sceau du vice-amiral, et que , par imitation servile de ce qu’elles avaient vu si fréquemment pratiquer, elles expédiaient à tort et à travers des ordres de tous côtés, faisant ainsi, sans y songer, une critique fort spirituelle de la bureaucratie européenne, cette peste qui dévore le temps, l’argent, les hommes, et se termine toujours par un papier dans lequel le dernier qui le reçoit a le droit de se moucher, et s’y mouche.

Karabouffi me lança impérieusement au visage plusieurs mains de papier, plusieurs paquets de ces plumes toutes taillées. Le geste expressif qu’il m’adressa en-

Di^frz&f gle

jàk, . - .

suite m’apprit que j’avais à me servir sans réplique de

ces plumes et de ce papier , absolument comme ceux . ¥

de ses employés qui instrumentaient devant moi.

Pendant trois fois vingt-quatre heures, lui et les siens ne me permirent ni de quitter ma place ni de laisser reposer ma plume. Je fus contraint, sous peine de tout ce qu’on peut imaginer de terrible , de noircir à tour de bras, et dans tous les sens, des montagnes de papier, et quand toutes ces feuilles avaient disparu sous des nuages d’encre, un de ces scribes bizarres les retirait à mesure de dessous ma main et les remettait, ainsi que je l’ai déjà dit, à une série de singes chargés de leur faire faire le tour de l’île. Pendant soixante et douze heures je n’eus pas même le repos de la nuit, car mes ennemis, doués la plupart, comme on sait, de la faculté d’y voir dans l’obscurité, dès qu’il m’arrivait de fléchir sous le poids du sommeil, me poussaient le bras, me tiraient cruellement par les cheveux, me piétinaient sur les épaules ou me labouraient le visage avec leurs ongles. Quelle torture !

Oh ! comme je pris en sincère pitié alors ces jeunes générations d’hommes condamnés par la médiocrité de leur naissance ou la stupidité de leurs parents à écrire du matin au soir dans une administration ! Dans

l’enfer il doit y avoir un cercle où de profonds coupables subissent ce genre de peine bureaucratique. Les adultères, qui ont tous la manie d’écrire des lettres, sont peut-être condamnés à ce supplice que j’endurais, mais si gratuitement, moi, parmi les singes.

Le quatrième jour de ce singulier travail pénitentiaire, j’entendis retentir une cloche, et à ce bruit je me crus sauvé. Je ne pouvais attribuer qu’à un homme la faculté d’employer cette manière d’appeler. Aussi quittai-je résolument ma redoutable besogne, et me mis à courir de toute la rapidité de mes jambes vers l’endroit où je supposais qu’on agitait la cloche. D'ailleurs j’étais décidé à mourir plutôt qu’à demeurer plus longtemps à la place où la contrainte et les coups m’avaient enchaîné pendant trois jours et trois nuits. Mes gardiens n’osèrent pas me retenir. J’arrivai tout d’une haleine sous le poteau auquel était fixée la cloche : mon désappointement fut complet ; ce n’était pas un homme qui tirait le cordon qui la faisait mouvoir, c’était...!, ai-je besoin de dire qui c’était? oui , ils avaient appris môme cet exercice, à la vérité plus facile à copier que bien d’autres , mais dénotant toutefois une succession d’idées assez compliquées, ainsi qu’on va en juger.

Le poteau de la cloche s’élevait à l’angle d’une vaste

cour dont les quatre côtés étaient formés par une galerie de pièces élégantes à arceaux ; elle recevait l'air et la lumière à travers une immense tente de toile rose toujours ballonnée par le vent, et jouissait de l’éternelle fraîcheur qui montait d’un bassin naturel ouvert au centre même du carré. Un gazon abondant, des arbustes et des fleure composaient une ceinture à ce gracieux bassin. Réunis en bouquets par le ruban des lianes, cette chevelure des tropiques, des bambous couraient de leur taille fine et de leur feuillage lustré jouer avec le voile transparent du plafond aérien, à soixante pieds du sol. Dans l’Inde, on appelle cette partie principale de la maison, ce foyer d’air par où elle respire, une vérandah. L’Inde a-t-elle emprunté les vérandahs aux Maures, ou bien les Maures ontils pris les vérandahs aux Indiens pour les transporter en Espagne et en Portugal ? C’est là ce que j’ignore. Tout ce que je sais, c’est que les habitants dînent là pendant les fortes chaleurs, s’y promènent le soir et y dorment souvent la nuit. Les divans de Caboul, les tapis de Cananor, les nattes de Ceylan , les hamacs de Manille, sont les meubles ordinaires des vérandahs.

Karaboüffi, qui s’était appliqué sans façon les plus beaux logements, avait choisi la vérandah pour lui et

sa cour. Profitant des longues tables toujours dressées et destinées aux officiers de la station, lui et sa suite y mangeaient quelquefois aussi, bien entendu sans jamais changer le couvert.

Je tombai, en arrivant à la vérandah, au milieu du plus navrant désordre qu’on puisse imaginer : c’étaient des assiettes éparses, des porcelaines fracassées, des plats d’argent semés partout, des carafes fendues, des fourchettes piquées par leurs dents dans le bois de la table, des bouteilles couchées sur le flanc, des verres empilés les uns dans les autres.

La cloche que j’avais entendue avait sonné le dîner.

Karabouffi se carra au milieu même de la table, entre une soupière et un huilier ; ses favoris s’assirent autour, dessus et dessous.

J’avoue que, par la faim dont j’étais travaillé, je glissai très indifféremment sur le caractère des convives et sur leur posture. Les Français mangent assis ; les Anglais mangent sans serviette ; les Chinois mangent avec de petites baguettes d’ivoire ; les Orientaux avec leurs mains et sans fourchette ; les Thibétains mangent debout ; les Romains mangeaient à demi couchés ; les Indiens américains mangent avec des arêtes de poisson en forme d’aiguilles. Pourquoi trouver mauvais

DE POLïDORE MARASQUIN. 125

que d’autres êtres mangent comme ils l’entendent?

Seulement il faut avoir de quoi manger. Les végétaux que se bornaient à dévorer mes compagnons de table, et qu’ils voulaient parfois me fourrer dans la bouche, ne me souriaient pas beaucoup. Pourtant je souffrais cruellement de la faim. Pendant que je promenais des yeux attristés et hagards autour des galeries de la vérandah, dont chaque arceau, je l’ai dit, indiquait une pièce distincte, songeant aux bons repas qu’avaient pris là les Anglais, un écriteau frappa ma vue. Il était placé au dessus d’un arceau assez éloigné; il portait ces mots peints en couleur noire sur un fond blanc: Cuisines de l'honorable état-major. J’y courus, et plus vite encore peut-être que je n’avais couru au bruit de la cloche. Cuisines ! et cuisines au pluriel! il y avait plusieurs cuisines ! Inutile de dire que je fus suivi dans mon élan impétueux par les grands dignitaires de Karabouffi, foule plus intriguée qu’hostile en ce moment. Une curiosité générale semblait me protéger contre la perversité habituelle de mes tyrans quadrumanes.

J’allai si vite que je pénétrai dans une grande pièce de la vérandah placée quatre arceaux avant les cuisines. Les quatre arceaux mesuraient l’étendue d’un sa-

Ion de réception fort beau, très-vaste et bien moins maltraité surtout que les autres divisions de la vérandah : les fauteuils ne me parurent qu’àdemi-écorchés; le lustre et les bras de cuivre doré chargés de rameaux, ornaient encore le plafond et les murs. Quelques meubles, dont les envahisseurs n’avaient sans doute pas deviné l’usage, étaient demeurés même à peu près intacts : c’étaient un piano, un accordéon et une guitare. Je jugeai, à toütes ces preuves de demi-conservation, que le souvenir des châtiments qu’ils avaient dù nécessairement recevoir des mains des cuisiniers, leurs ennemis naturels, les tenaient éloignés de ce parage des cuisines, dont ils sont, eux, comme on sait, les gaspilleurs étemels.

Du salon de réception je passai dans la salle à manger, placée sur le derrière de la vérandah, et de la salle à manger dans les cuisines. Hélas ! depuis des semaines, depuis des mois peut-être que les Anglais avaient disparu, je ne devais pas m’attendre à voir des pièces de gibier à la broche, des chevreuils ou des lièvres blancs. Tout était froid et mort. Mes singes avaient passé par là. Mais tout singes qu’ils étaient et qu’ils seront toujours, ils n’avaient pas su ouvrir les armoires. Les ongles de ces déprédateurs y avaient laissé

( leur passage écrit en longs sillons ; c’était tout. Moi, je les ouvris ces armoires 1 La Providence m’avait guidé. Elle éclata en pots de graisse d’oie, en pots de salaisons, en pots de confitures, en boîtes de conserves: conserves de poissons, conserves de végétaux, conserves de volailles. Jugez si je me jetai avec avidité sur ces trésors.

La prudence me commandait de ne pas être ingrat. J’olTris un pot colossal de confitures de coings à Sa Majesté Karaboulïi. Il y fourra sa tête jusqu’aux épaules; mais ses sujets, envieux et jaloux, voyant cela, se mirent aussitôt à le tirer par la queue et pijr les jambes, afin de lui disputer sa possession. Karaboulïi tint bon. Lui et le pot résistaient avec succès. Néanmoins je crois qu’un chef prudent ne doit pas trop

. manger de confitures de coings devant ses sujets. La lutte continuait, le pot commençait à se fendre. Infailliblement une révolution allait jaillir de cet incident, si insignifiant en apparence. Pour ma part, je jugeai qu’une révolution en ce moment ne tournerait peut-être pas à mon avantage. Un Karaboulïi mort, vingt Karaboufïis surgiraient. Cela s’est vu . On a même remarqué que le dernier Karabouffi valait toujours moins que les autres. Donc, afin de prévenir une

imminente catastrophe, voilà ce que j’imaginai. Je vidai un sac de noix par terre. Soudain courtisans et sujets, laissant leur chef se repaître de confitures, coururent après les noix.

En bonne politique, il convient de jeter de temps en temps un sac de noix entre gens qui se disputent.

Il y eut trêve dans le mécontentement général ; j’en profitai pour goûter à une foule de ces délicieuses conserves qui m’étaient tombées sous la main. J’eus soin, en les savourant, de tenir toujours l’armoire à demi ferrite, afin que mes espions ne manifestassent pas le désir de partager avec moi. Ils auraient tout enlevé en un clin d’œil. Mais je ne fus bien avisé qu’à demi. Op va le voir. Après avoir bien mangé, je pris une bouteille de vin dans un panier, j’en cassai le goulot et me mis à boire. Je buvais avec bonheur, je bus avec extase. Je m’oubliai dans mon extase. Je laissai s’agrandir l’ouverture de l’armoire. Or, tandis que je comptais les étoiles, selon l’expression de Sancho Pança, mes drôles se faufilèrent dans l’armoire, tombèrent sur les paniers de vin, s’emparèrent des bouteilles, ainsi qu’ils m’avaient vu faire : vous devinez le reste.

Une fois ivres, ils se dirent des injures en langage

de singe, et ce doit faire frémir; ils se lancèrent à toute volée des plats à. la tête, et ils s’atteignaient toujours; ils se cassèrent frénétiquement des bouteilles sur le dos, et pas une ne manquait de se briser. « Ah! me disais-je, que la nature a bien fait d’indiquer à l’homme, sa créature de prédilection, la constante modération qu’il doit apporter et qu’il apporte dans l’accomplissement de ses désirs ! » Aussi ne tombe-t-il jamais, à table, dans ces excès scandaleux où je voyais se vautrer ces tristes copies de l’homme.

J’étais enchanté pour mon espèce.

On a prétendu, je le sais, que quelques hommes s’oubliaient parfois au dessert et perdaient un peu de leur sang-froid. On cite Alexandre qui tua Clytus après boire ; Charles XII, qui souffleta sa mère au sortir de table. Mais voyez combien leg exemples sont rares ! on est obligé d’aller les chercher au fond de l’histoire. Je sais encore qu’on a prétendu que nos plus grandes maladies résultaient du temps trop prolongé que nous passions à table, et de l’abus que nous faisions des vins et des liqueurs. Rien ne prouve absolument cela. D’ailleurs, que sont quelques suppositions auprès de l’affreuse réalité étalée sous mes yeux T...

j JL

J’aurais trouvé des comparaisons encore plus flatteuses pour l’homme devant ce spectacle révoltant, si j’avais eu l’esprit assez, calme pour m’abandonner à l’orgueil des comparaisons entre cette espèce dégradée et la nôtre; mais la nuit venait, et je la voyais s’avancer avec une crainte inexprimable : cette fois, je n’avais pas, comme le premier jour de ma funeste descente dans nie, la ressource de m’enfoncer dans les bois et d’échapper à mes ennemis. Ils étaient là, ils étaient ivres, et j’étais au milieu d’eux.

Ma position n’était pas gaie dans ce pandémonium en délire, se livrant autour 4© moi dans l’obscurité aux excentricités les plus effroyables. L’obscurité , cette redoutable obscurité, doublait mon épouvante. Tout moyen de fuir m’était ôté. Je m’attendais à être déchiré, étranglé, étouffé, déchiqueté sur place. Aucune issue ouverte devant moi, aucune !

Dans l’excès de mon exaspération, l’idée me vint de me cacher dans une armoire, et de me dérober ainsi au sort dont j’étais menacé. C’est en cherchant à mettre à exécution ce projet impossible , vu l’étroit espace où j’aurais été forcé de me blottir, que je déplaçai le couvercle d’une caisse. Ma main y pénétra, et elle saisit, sans trop avoir la conscience de son

action, un objet assez lourd. Je tâte, je regarde autant qu’une clarté douteuse le permet. O bonheur! c’était un paquet de bougies. Des bougies ! la caisse en était remplie. Aussitôt je tirai mon briquet de la poche et j’en allumai une. J’en tremblais d’émotion. Délivré de l’horreur des ténèbres dans les conditions où j’étais! J’avais de la clarté pour toute la nuit! Quelle surprise miraculeuse! quelle joie! Seulement, je ne remarquai pas qu’en fermant l’armoire, pour que mes espions ne me jouassent pas quelque mauvais tour, comme pour le vin, j’en avais enfermé un sous clef. Il poussa un cri d’alarme. J’ouvre à ce cri aigu, qui pouvait m’attirer une fort mauvaise affaire. C’était fini. Mon captif délivré se place, s’accroche entre les deux battants de façon à se faire écraser si je persiste à les fermer... Les autres profitent de la brèche et pénètrent dans la place, c’est-à-dire dans l’armoire, et la caisse est pillée, pillée en un cfia d’œil. Les voilà allumant tous leurs bougies à la mienne, s’agitant ensuite, tournoyant aux lueurs répétées de ces folles flammes dont leurs petits yeux sataniques sont à la fois éblouis et ravis. D’une terreur, je tombai dans le frisson d’une autre : maintenant ils allaient me brûler comme un fagot, avec toutes ces flammes tremblantes,

si mal assurées entre leurs doigts, que quelques-uns se grillaient déjà le poil. J’eus une inspiration tirée même du danger nouveau que j’avais appelé sur moi.

Je traversai la salle à manger, je me rendis au salon de réception, et là je plaçai une de mes bougies sur le rebord d’une fenêtre, et j’en allumai une seconde que je Axai sur un autre appui. M’ayant vu faire, que ne verraient-ils pas? ils se hâtèrent comme moi de poser leurs bougies partout où ils découvrirent une place. J’avais réussi : les bougies cessaient de jouer un rôle incendiaire dans l’orgie; mais tout en agissant ainsi, ils avaient l’air de se rappeler maintenant qu’ils avaient vu le salon éclairé d’une façon à peu près semblable :

sans doute quand le chef de la station donnait quelque

soirée ou quelque bal. Ils échangeaient des regards d’intelligence. La réminiscence gagnait de place en place. Bientôt, et je considérai ce mouvement de leur part comme une preuve de cette entente qui venait de m’être révélée, ils firent la courte échelle et allèrent placer des bougies dans les bras de cuivre fixés aux murs et dans le lustre du plafond. Je m’étonnai moins de cette action, qu’ils reproduisaient comme ils reproduisent tout, que je n’avais envie de rire, quoique mon cœur ne fût guère gai en ce moment..

Ce qui me prouva jusqu’à l’évidence qu’ils avaient vu donner des soirées et des fêtes dans ce salon, c’est que l’un d’eux, plus heureux en efforts de mémoire que ses malicieux compagnons, bondit, dès que l’illumination fut complète, sur les touches du piano, et les frappa avec ses mains de devant. Il avait vu toucher du piano ! Jugeant aux contorsions enthousiastes, manifestées autour de lui, qu’il était apprécié, il se mit à frapper aussi les touches avec ses mains inférieures. Applaudi encore plus fort par son auditoire, il battit alors le clavier avec ses quatre mains nerveuses, sa tête échevelée, son dos barbu et avec l’extrémité même de son dos ! à l’exemple d’un fameux pianiste allemand dont j’ai entendu parler. Et peutêtre n’était-ce pas plus désagréable à entendre que le fameux pianiste allemand. Je n’affirmerai rien à cet égard ; mais comme les singes sont plus naturels dans leurs extravagances que les hommes, créés par Dieu pour être sérieux et graves, je donnai hautement, à tout hasard, la préférence au singe. En somme, cette musique, quoique un peu enragée, était fort dansante, comme on dit; si bien que coaïtas, mangabeys, orangsoutangs, talapoins, singes capucins, singes verts,

singes nocturnes, magots, callitriches, bonnets chi-

nois, ouarines, pithèques, babouins, sajous, sapajous, ouistitis, mandrills, allouâtes, se mirent à danser avec fureur, avec frénésie, au son de ce piano démuselé. Ce n’était pas beau, non I mais qu’on me pardonne la comparaison, je crus voir dans tous ces singes en costumes traînants et à barbe épaisse, de nos élégants d’Europe qui ont, eux aussi, des barbes de boucs et de singes, et dont les habits sont pareillement bien ridicules parfois.

Décidément c’était un bal ; un bal que se donnaient les singes, un bal comme ils en avaient souvent vu donner eux-mêmes, aucun doute n’était plus permis désormais, par le chef de la station navale à ses officiers, ses administrés et à leurs femmes.

Karabouffi, et je ne devinai pas pour quel motif, avait depuis quelques minutes déserté le bal.

Jusqu’ici la soirée ne se ressentait pas trop de cette auguste absence. Ah 1 comme les misérables dansaient et polkaient ! C’était une tempête, un tourbillon ; j’en étais brisé pour eux. Au plus fort de ma surprise, j’en éprouvai une nouvelle qui vint m’expliquer l’absence de Karabouffi.

H y avait à peu près une heure que la fête se tenait dans les régions exaltées que j’ai dites, quand je vis

arriver, conduits par des cavaliers en gants paille, quels gants et quelle paille ! des groupes sémillants de jeunes et alertes guenons, toutes parées de superbes robes de soie et de blanche mousseline, drapées dans de magnifiques châles de Lahore, ornement un peu chaud peut-être pour la contrée, toutes éblouissantes des plus charmants détails de toilette qu’on puisse rêver. Ce bal ne devait pas être sans femmes, ce printemps sans fleurs. Mais parlons encore un peu du costume de ces dames et de ces demoiselles. Sans doute quelques-unes avaient du rouge sur le nez et du blanc jusqu’au menton; sans doute quelques-unes montraient jusqu’à la ceinture leur poitrine osseuse et maigre ; sans doute encore on se serait passé de voir leurs bras poilus et nerveux ; mais nos bals d’Europe, si délicats et si choisis, sont-ils sans nez avec du rouge, sans menton avec du blanc, sans poitrine osseuse et sans bras nerveux? N’exigeons donc pas de la faiblesse et de la démence particulières à certaines créatures incomplètes ce que nous ne demandons pas à la sagesse et au bon goût de notre civilisation.

Au point où j’en suis arrivé dans ce récit de mes Émotions, je n’ai pas besoin, je suppose, de dire comment toutes ces vives et folles guenons s’étaient pro-

curé des coiffures, des gants, des souliers et des robes. Chacun devine qu’elles les avaient eus au môme titre que leurs maris ou leurs fiancés avaient des habits d’officiers et des gants paille : en les enlevant aux femmes et aux filles des officiers anglais. Ceci n’était pas plus inconcevable que cela.

Suivons donc le bal et applaudissons à une innovation digne de franchir la ligne et les deux tropiques pour aller se naturaliser en Europe, soit en Espagne, soit en Portugal, soit à Londres, soit à Paris. Beaucoup, parmi ces délicieuses guenons, dansaient avec des ombrelles roses, vertes, orange ou bleues, déployées sur la tête de leurs cavaliers, et penchées par elles avec une coquetterie exquise d’attitudes et de mouvements. Rien de joli, je le proclame, comme cette innovation née pourtant de la fantaisie déréglée de ces êtres incroyables. Je me souviendrai toute ma vie de la polka des ombrelles. Seulement, il est à craindre qu’en France, où l’on pousse toutes les modes à l’excès, on ne passât de l’ombrelle au parapluie, ce qui ne serait pas tout à fait aussi gracieux.

C’est au sein de cette foule brillante de ravissantes guenons et de charmants cavaliers, que je vis s’avancer Karabouffi premier, donnant le bras à Saïmira, à

la belle, à l’intéressante Saïmira ; mais Saïmira, toute tremblante de peur, émue de se voir ainsi livrée en spectacle. Sa présentation me donna tout de suite la clef de sa position fatale, mais non pas sans exemple ; position que sa douce mélancolie m’avait laissé déjà soupçonner. Saïmira avait été enlevée à l’amour, à la tendresse de Mococo, par le redoutable Karaboufli. Karaboulïi en avait fait sa femme ou sa maîtresse. Mais Saïmira n’était pas de ces lâches créatures qui, pour avoir quelques perles au front et un lambeau de velours sur les' épaules, vendent leur jeunesse* leur beauté, leurs lèvres et leur cœur, leur cœur déjà donné à un autre. La touchante chimpanzée avait autant de larmes dans les yeux que son abominable tyran avait d’impudence, de suffisance et de fatuité dans les moustaches. On sentait enfin que si sa jeunesse, ses charmes, sa personne, en un mot, étaient là, sa pensée, sa vie, son âme erraient autour de la cage de fer, aux barreaux de la prison de son ami, le tendre et infortuné Mococo.

Parmi ces essaims de guenons, dont la tenue, sans affecter la plus austère décence, ne prêtait pas trop non plus à l’anathème, je distinguai d’autres guenons d’un caractère infiniment plus équivoque, et que je re-

connus à première vue pour avoir appartenu autrefois à ma si regrettable ménagerie de Macao. Je me souvins également de leur avoir appris, les reconnaissant plus propres à certain genre d’éducation que leurs compagnes, à marcher comme des mousquetaires, à secouer vigoureusement la main aux hommes, à porter des jupes si amples et si arrondies qu’on était toujours tenté de les prendre par la tête et de les agiter comme des sonnettes, tant elles avaient de l’analogie avec les sonnettes ; à fumer du matin au soir et même la nuit des cigarettes dont elles avalaient la fumée pour la rendre ensuite par le nez, à l’instar des contrebandiers espagnols ; à se coiffer avec des chapeaux si petits et placés si au bord de la tête, qu’on était toujours sur le point de leur crier dans la rue : « Madame ! madame ! prènez garde, vous perdez votre chapeau. » Je leur avais appris aussi à danser en jetant le corps en avant, à saluer avec la familiarité d’un groom de mauvaise maison, h jouer de l’éventail avec leur genou, à représenter entre elles des scènes de pantomimes. Enfin, j’avais eu le tort d’en faire des êtres tellement à part, qu’elles étaient, par rapport aux autres guenons, de véritables actrices. J’ai dit le mot et la chose : c’étaient des actrices. Quand ces sortes de guenons sont

jeunes, elles n’ont aucun talent ; quand ellesr parviennent à avoir du talent, oiseaux rares ! elles n’ont plus aucune beauté. Mais, du reste, ce n’est ni par le talent ni par la beauté qu’elles font leur chemin. Ainsi, celles que le hasard me signala dans cette soirée étaient vieilles, fourbues, lézardées, quelques-unes même n’avaient plus de dents, ce qui ne les empêchait pas d’être mille fois plus recherchées, mille fois plus adulées que les autres guenons, par les plus nobles et les plus séduisants cavaliers. Il n’est sorte d’attentions charmantes, de prévenances fines, de faiblesses démonstratives qu’ils n’affichassent pour elles. Celui-ci dénouait sa chaîne d’or et la passait au cou éraillé d’une de ces dames en parchemin ; celui-ci mettait toute son âme dans le regard qu’il dardait sur la poitrine désolée de celle-là. Quelle pitié! Cet élégant sapajou, jeune, agréable, bien fait, qui passait môme pour le fils du premier ministre de Karabouffi, se mourait d’amour, l’imbécile! aux pieds, aux pieds énormes d’une insignifiante et blonde guenon, au nez de carlin, maigre, sèche et jaune comme un bâton de vanille à force de se serrer la taille.

Enfin , il n’est pas une de ces guenons , les unes hors d’âge, les autres hors de tout ce qu’on peut ima-

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