‹ Les emotions de Polydore MarasquinChapitre 5 sur 9 · HO LES ÉMOTIONS · texte numérisé non relu

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giner, qui ne fit les folles délices de cette soirée enchantée, et cela uniquement parce qu’elles étaient actrices ! Devant tant de dégradation, il me fut tout à fait impossible de mettre cependant notre noble espèce beaucoup au-dessus de celle de ces pauvres créatures, de ces malheureux singes privés de la lumière sacrée de l’intelligence. Comme ils ne liront jamais ces lignes, j’ose nous donner en passant celte petite leçon de modestie , afin que notre orgueil ne nous entraîne pas toujours à nous croire constamment et en tout supérieurs au reste de la nature. Devant la corruption de l’actrice , l’homme et le singe sont égaux en stupidité*.

Si l’on s’étonnait du calme dont je paraissais jouir après les crises périlleuses que j’avais traversées, on méconnaîtraitcomplétement l’organisation de cette race fantasque à laquelle ma mauvaise étoile m’avait livré. Elle a la faculté ou le malheur, comme on voudra , de se souvenir et d’oublier avec la soudaineté du fluide électrique. Au moment où l’un de ces animaux s’é-

1 Qu’est-il besoin de dire ici qu’il n’y a aucun rapport entre les prétendues actrices dont Polydore Marasquin raille les ridicules et les vices et l’actrice véritable, l’artiste enfin qui conserve sa beauté pour l’honneur de sa maison et consacre son talent à la gloire de son pays?

lance pour vous dévorer, — qui n’a été témoin de cette réaction bizarre? — souvent il s’arrête net pour se gratter l’oreille ou pour marcher à patte de velours derrière une mouche ou une fourmi ; de même qu’au moment où on le croit tout entier occupé à guetter une mouche, il se jette brusquement sur vous et vous déchire le visage. Tel est le singe.

Ce calme dont je m’étonnais moi-même fut rompu de cette manière. J’ai dit qu’il y avait une guitare et un accordéon dans le salon où on dansait. Sur un signe de Karaboufii , on m’invita à faire ma partie dans un trio ainsi organisé. Une guenon se mit au piano, un sapajou s’empara de l’accordéon ; je fus favorisé de la guitare. Comme j’hésitais jusqu’à me ravaler à cette complaisance, l’orgueil est incorrigible ! je reçus sur le sommet de la tête un coup si brutal avec le dos de l’instrument dédaigné par moi, que je me crus mort. J’eus pendant trois jours un bourdonnement insupportable dans les oreilles. Ce fut là, je crois, le dernier bienfait rendu à l’humanité par cet odieux morceau de bois à six cordes. Je sus immédiatement jouer de la guitare. Quel trio ! Cependant, en l’écoutant bien, on découvrait , à une grande profondeur, il est vrai, les éléments de la musique primitive

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chez les peuples de l’Océanie. Si j’avais eu le sang-froid de noter cet air, il aurait pu être exécuté plus tard par les élèves du Conservatoire de Paris comme un échantillon du sentiment lyrique et religieux chez les sauvages au moment où ils voient se lever le soleil, père de la nature.

On voit, par cette scène musicale, combien il me fallait peu compter sur de meilleures dispositions de la part de ces fous furieux acharnés sur ma personne; pas assez fous, cependant, pour ne pas mettre dans leurs persécutions un calcul diabolique, et ce calcul était de m’imposer l’humiliante obligation de faire

comme homme tout ce que je leur avais fait faire autrefois comme singes. Je leur avais imposé de jouer du violon en public, quand ils étaient mes pensionnaires : ils m’imposaient de pincer de la guitare , maintenant que j’étais devenu leur prisonnier ; je les avais forcés de danser sur la corde, de monter à l’extrémité d’une perche : ils apportèrent une perche et ils m’ordonnèrent impérieusement, par des signes d’une interprétation fort claire, d’avoir à y grimper.

Une sueur froide me coula du front, quoique la salle fût en ébullition, en voyant le rôle abrutissant auquel j’étais condamné. Amuser des singes, moi un des pre-

miers citoyens de Macao ! moi baptisé à l’église de Saint-Philippe le Majeur ! moi Portugais honorable ! La perche fut dressée au point central de la salle , et, pour la soutenir dans la position verticale, trente quadrumanes de trois tailles différentes se disposèrent d’une manière fort ingénieuse et que nous allons dire. Les plus petits, après s’être assis par terre, tinrent la perche fixée debout au milieu d’eux ; ceux de taille moyenne collèrent leurs mains à la perche un cran au-dessus et leurs pieds s’arc-boutèrent fermement contre le sol à un mètre de distance ; les plus grands, et c’étaient des orangs-outangs et des mandrills, jetèrent leurs gigantesques bras par-dessus les bras des autres et leurs jambes en manière de contre-forts, au delà des jambes . des rangs inférieurs. C’était, on le voit, une roue formée de cuisses nerveuses, d’épaules serrées les unes contre les autres, de bras d’acier dont l’axe était la perche même dressée devant moi comme un gibet.

Un regard de Karabouffi m’enjoignit une seconde fois l’ordre de monter à la perche. Comme je balançais à m’élancer par-dessus ce piédestal vivant pour grimper à la perche, un mangabey, un géant de sept pieds, roidit sa longue queue et m’en flagella, en guise d’aiguillon, deux Goups si vifs, un dans le dos,

l’autre dans les jambes, que je bondis de rage et de résolution, et m’élançai.

Le dirai-je? malgré mes plus grands efforts musculaires, je ne pus jamais atteindre à la moitié de la perche ; mais en revanche, j’étais fort disgracieux dans cet exercice inaccoutumé; je glissais, je me rattrapais ; j’essayais de nouveau , je glissais encore ; nouveaux efforts, nouvelles reculades ; et cela au milieu des signes les moins équivoques de désapprobation. On murmurait ici, on ricanait plus loin ; on sifflait partout. Quelle revanche ces misérables prenaient sur moi ! Mon Dieu, oui, je les avais fouettés quand ils grimpaient gauchement à Macao ; mon • Dieu, oui, je me moquais d’eux après les avoir fouettés ; mais après tout je suis un homme', moi ; j’ai reçu la double lumière de l’intelligence et de la foi, tandis qu’eux.... Au fond, cela me donnait-il bien le droit de les fouetter, de les insulter, de les battre ? C’est à examiner de sang-froid.

L’exercice de la perche m’avait brisé, il avait aussi brisé mon pantalon et les manches de mon habit; l’un et l’autre, déjà horriblement éprouvés par les péripéties de mon naufrage. Comment allais-je les renouveler, dénué de tout comme je l’étais? Mais en ce

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moment ma peau demandait plus de sollicitude que mes habits, dont je ne m’occupai, à la vérité, que longtemps après l’événement de la perche, si toutefois je leur accorde un regret ici en passant.

Jamais je n’arrivai au dernier tiers de la perche. Probablement j’y serais encore attaché sans un accident qui vint mettre fin à mon ridicule supplice. Trop faible apparemment pour supporter le poids de mon corps au point extrême où je m’étais exhaussé après des efforts inouïs, la maudite perche cassa et je tombai dans l’arène, nïbulu de ma chute et des moqueries dont je fus accablé. Je restai étourdi, confus, inerte et dégradé au milieu de cette tourbe impitoyable et railleuse.

Sans le doux et encourageant regard de Saïmira, toute préoccupée, je m’en étais aperçu, du projet de me tirer de l’exécrable position où j’étais, je me serais fait sauter la cervelle d’un coup de pistolet. Mais Saïmira m’invitait toujours à résister. Elle semblait me dire comme cet empereur du Mexique : « Et moi, suis-je sur un lit de roses ? »

En attendant qu’elle eût trouvé le moyen de me sauver, voici le nouvel intermède que je fus appelé à remplir dans celte brillante soirée.

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Je fus tiré de l'amère confusion de ma chute par un coup de lanière pareil à celui qui m’avait fait monter si malgré moi à la perche. Seulement la queue sèche et nerveuse du mandrill me toucha cette fois moins brutalement. On ne voulait que m’éveiller. Je vis devant moi un de mes nouveaux maîtres, — car j’étais devenu leur chose comme ils avaient été autrefois la mienne, — se gratter comiquement la cuisse, décrire en l’air de joyeuses cabrioles, me tirer une langue moqueuse, pirouetter sur la tête, les jambes écarquillées en fourchette, enfin faire mille grirîraces que je leur avais enseignées moi-même à Macao. Après quelques minutes de ce spectacle qu’il semblait plutôt donner pour moi que pour les autres spectateurs, il s’arrêta, me regarda et attendit. Mais qu’altendait-il donc de moi? Un second coup de la lanière vivante qui terminait le dos du mandrill m’avertit que ce qu’on attendait de moi était la reproduction publique des tours d’équilibre et d’adresse qu’on avait daigner exécuter à mon intention. La preuve que je ne me trompais pas sur le sens que je prêtais à cet avertissement, c’est qu’ayant tenté à tout hasard une timide cabriole, la queue du mandrill se leva et s’abattit sans me frapper. J’avais donc compris ! je n’avais plus qu’à travailler devant

la compagnie; je n’avais plus qu’à faire toutes les grimaces que je venais de voir passer devant mes yeux. O misère des vaincus !

Pouvait-on être plus avili? Imiter un singe! La rougeur me monta au visage. Je commençai mes tours. Mais comme je souffrais ! Chaque fois que ma dignité d’homme m’arrêtait au milieu d’un saut de carpe, à l’instant môme la queue nerveuse me cinglait un coup au visage. Du courage, mon Dieu ! J’en eus. Je franchis des cerceaux, je dansai la pyrrhique, j’imitai la danse de l’ours, je saluai ces messieurs, j’envoyai des baisers à ces dames; enfin, le chapeau à la main, je demandai, ainsi que cela se pratique, quelque menue monnaie à la compagnie.

J’allais tomber mort de fatigue et de prostration morale, cette fois pour ne plus me relever, quand une rumeur plus forte que toutes celles que j’avais entendues, car il yen avait toujours, parcourut la salle dans toutes ses parties. En une minute elle fut vide à moitié. La moitié qui resta suivit bientôt l’autre. Qu’arrivait-il d’extraordinaire? KarabouITi, dont je vis se perdre dans l’obscurité de la cour de la vérandah le panache colossal, précédait ce grand mouvement de sortie.

C’est à l’excellente Saïmifa que je dus cette diver-

H8 LES ÉMOTIONS DE POLYDORE MARASQUIN, siori, à laquelle je dus aussi de ne pas mourir sur place de souffrance et de houle, cette horrible nuit-là.

Voici comment elle s’y prit pour me délivrer de l’obsession de mes tourmenteurs. Par une coquetterie affectée, elle alluma si bien la jalousie de Karabouffi, que celui-ci exaspéré, furieux, l’entraîna hors du bal; et, dans sa fuite brutale, il fut accompagné de tout le

monde officiel.

Bref, je restai seul.

('.et isolement inespéré m’inspira subitement un pro jet que j’exécutai avec la promptitude du désespoir.

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Je me barricade. — On m’assiège. — La vérandah devient un tort.

— Ce que je découvre au fond d’une pièce oubliée. — Le journal de lord Campbell. — Ce que dit ce journal. — Les pirates malais et le sultan de Soulou. — Trois cents jonques. — Une châsse formidable.— Mort d'un mandrill mystérieux et colossal.— Explication du squelette blanc. — Torture d'un homme réduit à ne boire que de l'excellent vin vieux.— Un poignard planté dans lo sable. — Dernière fête de la station. — Comment se termine-t-elle? — Fin d'un journal non terminé. — Cent bouteilles de vin de Champagne ne valent pas un verre d'eau.— Mes habits me quittent. — J'ouvre le combat.— Grande lutte d’un homme seul contre une île entière de singes. — La vérandah va crouler. — Elle ne tient plus. — Une fourrure me sauve. — D’où venait cette fourrure enchantée? — Je lui dois la vie et la couronne. — De quelle manière je gouverne.

— Un bonheur royal profondément troublé par un accroc. — J’apprends le sort de la station anglaise. — Je suis de plus en plus adoré do mes sujets. — Un nuage dans le ciel. — Préoccupation sinistre. — Mon royaume pour un pantalon ! — Joie suprême d'être bêle. — Bonheur encore troublé. — Un déchirement fatal. Je suis forcé de me dérober à la tendresse de mes sujets pour un motif bien délicat. — Délivrance. — Je revois mon pays. — O Macao! — Mon immortalité.

J’ai dit que les dévastations ne s’étaient pas étendues jusqu’aux pièces formant par leur suite non interrompue les fraîches galeries découpées à jour de la véran-

dah et les vastes cuisines où j’avais tant découvert d'approvisionnements. Dès que je fus seul, je me hâtai de fermer les trois portes des arcades du salon, et je les barricadai en dedans. Bonne besogne. Dix minutes après le départ miraculeux de ces'bandits, j’étais fortifié contre toutes leurs attaques possibles. Il aurait fallu maintenant des fusils et peut-être du canon pour me déloger de l’endroit.où j’étais. Et j’avais des vivres !

Je passai le reste de la nuit, de cette nuit si tourmentée, aussi tranquillement que dans mon appartement de Macao. Je dus dormir plusieurs jours.

Au bout de ce temps indéterminé, absorbé par un sommeil de plomb, je voulus en m’éveillant, et l’esprit plus calme, me rendre bien compte de ma situation. Je n’eus pas de peine à me démontrer d’abord que j’étais destiné , tant que je demeurerais dans cette île, à satisfaire, sous toutes les formes, des vengeances perpétuelles pires que la mort, qui du reste, était le couronnement infaillible de toutes ces vengeances. Ceci mis hors de toute discussion, je me proposai de chercher avec la ténacité d’un Latude captif dans l’une des tours de la Bastille, le moyen d’échapper aux conclusions posées par la logique de ma position nettement arrêtée.

Quel serait ce moyen ?

Je répondis, après des suppositions et des calculs à l'infini, que les circonstances seules le feraient naître.

Mon- esprit, livré à ses seules ressources , renonçait à le trouver.

Mais ce moyen existait-il?

C’est encore là ce que les circonstances pouvaient seules me mettre à même de vérifier.

Je n’avais donc, tout bien considéré , qu’à attendre, ferme de coeur et fort de résignation , les effets de la volonté de Dieu sur ma personne, ce qui est toujours, quoi qu’on fasse , la détermination à laquelle on finit par se ranger.

Je sus beaucoup mieux à quoi m’en tenir quand je cherchai à connaître si la retraite où je m’étais retranché ne laissait aucun point d’attaque accessible à mes astucieux ennemis. Premièrement, je m’assurai que les trois portes de la salle et celle de la cuisine résisteraient à toutes leurs malices coalisées. Elles étaient en cœur de chêne, chevillées avec du bois de teck, le plus solide de tous les bois ; et les serrures , travaillées avec la perfection anglaise, ajoutaient encore à la garantie de la défense. Le bas de la forteresse était donc imprenable.

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Mais ces portes une fois fermées, le jour ne pénétrait plus dans le bâtiment que par un petit clocheton moresque bâti à l’étage supérieur. Tl fallait donc, condamné comme je l’étais à ne jamais les ouvrir, que je passasse mes journées dans cette partie élevée de la galerie, sauf à descendre le soir dans les pièces du bas.

N’ayant encore aucune idée du caractère de cet étage, j’y montai tout de suite. Un escalier en spirale, construit dans l’épaisseur du mur, y conduisait. Une fois arrivé, je vis que les pièces dont il se composait avaient été tenues dans un ordre remarquable par ceux qui l’occupaient. C’était assurément l’appartement de travail de lord Campbell. Les murs étaient cachés sous

une rangée de cartons qui renfermaient assurément

des papiers d’une grande importance. J’en jugeai ainsi aux étiquettes.

Mais avant d’aller plus loin dans mon examen, je m’approchai des carreaux du clocheton, qui étaient en corne transparente de Chine, à travers lesquels on voit sans être vu. Je dirigeai mes yeux sur la cour de la vérandah. On devine, d’après ma description, qu’elle était dominée par le campanille moresque d’où je l’apercevais et d’où l’on planait aussi sur les bouquets de bois et les carrés de jardins qui s’étendaient nu delà

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de la cour. Mais que vis-je en promenant mes regards un peu partout? Mes infatigables ennemis placés eu sentinelle de distance en distance sur toutes les hauteurs, dans les branches d’arbres, sur les moindres accidents de terrain, et guettant si je ne sortirais pas de ma retraite, si je ne me montrerais pas à quelque ouverture d’où ils pourraient me signaler, et par suite , commencer d’une manière certaine leur attaque.

Tous étaient armés de bambous et de rotins d’une grosseur énorme. C’était un siège silencieux autour d’un ennemi invisible derrière ses lignes de défense. Mais il y avait impossibilité réelle pour eux à gravir cet étage, dont la hauteur défiait leur malice, impossibilité non moins grande de briser les portes placées entre leur rage et moi.

Rassuré de tous côtés, je poursuivis mes investigations à travers les appartements de lord Campbell.

Je fus d’abord ravi de rencontrer dans la pièce la plus reculée, celle par où je me disposais à commencer mon inspection, une petite bibliothèque de voyages contenant les ouvrages les plus estimés, écrits sur le Japon, la Tartaric, la Chine, la Nouvelle-Guinée, la Nouvelle-Galles et les autres iles de l’Océanie, depuis Marco-Polo jusqu'à Dumont-d’Urville. La plupart de

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ces utiles ouvrages portant sur la couverture les initiales de lord Campbell, je fus certain qu'ils étaient détachés de la bibliothèque de la frégate Halcion. Ils avaient été transportés dans celte pièce pour occuper les loisirs de la station navale pendant son séjour à terre. Qu’on juge quel inappréciable trésor c’était pour moi! J’eus sur-le-champ le plus impatient désir de consulter ces ouvrages. J’apprendrais peut-être, en lisant ceux où il était plus particulièrement question des traversées accomplies sous les latitudes que j’avais parcourues, quelle était l’île sur laquelle j’avais été laissé par le naufrage. Je portais déjà la main sur les voyages du célèbre navigateur espagnol qui donna son nom glorieux aux groupes d’iles appelées Mindanao, et presque toutes peuplées encore aujourd’hui de redoutables pirates malais, quand mon attention fut détournée par un livre déposé sur la table môme de ce précieux cabinet d’étude. Je l’ouvre : c’était un manuscrit. Un mouvement de discrétion me poussa aussitôt à le fermer : mais ayant lu en gros caractères sur la première page : « Journal personnel et particulier du vice-amiral Campbell, commandant les forces réunies de la station navale anglaise dans l'Océanie, » je l’ouvre de nouveau avec une curiosité irrésistible, et

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je puis ajouter bien permise, car je pressentais toute l’importance des renseignements que j’allais y puiser.

« Parti de Macao vers la fin du mois de juillet 1 849, dièait lord Campbell dans les premières lignes de son journal, j’ai établi ma station pendant six mois, c’està-dire jusqu’au mois de janvier 1850, tantôt dans les parages des îles Luçon, tantôt dans le rayon des îles Philippines, sans négliger de faire quelques visites de précaution à l’archipel de Soulou, cette fourmilière incalculable et impérissable de bandits de mer.

» Les événements purement nautiques qui ont eu lieu pendant ces six mois de ma station dans ces divers parages ayant été consignés jour par jour et presque heure par heure sur le journal du bord, je n’aurais rien à coucher sur le mien qui n’eût déjà été inscrit avec soin dans ledit journal du bord. Mais je dois confier à ce journal tout personnel des notes que je me propose de transmettre à l’Amirauté par la première occasion qui me sera offerte de les expédier en Angleterre.

» Voici ces notes, » ajoutait le journal de lord Campbell que j’avais sous les yeux.

v Mon attention redoubla. Je continuai à lire sans perdre une lettre.

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« Il m’est démontré clair comme une solution géométrique, qu’eu ce moment les forces navales de l’Angleterre, de la Hollande et de l’Espagne rassemblées en Océanie, sonlinsuflisantes, chacune à diiïérent titre, pour contenir l’audace toujours croissante des pirates répandus sur les mers de cette vaste partie du monde.

» Les forces espagnoles sont une dérision, et elles seraient radicalement exterminées en quelques mois par la piraterie, sans les secours que ces forces demandent sans cesse à celles de l’Angleterre.

» Les forces navales de la Hollande, à la vérité beaucoup plus considérables, ne s’éloignent guère des parages de Sumatra, de Java et de quelques points de Bornéo, sous le prétexte, du reste assez plausible, quoique un peu égoïste au fond, qu’elles ont besoin .avant tout de veiller à la sûreté de leurs propres colonies.

» Restent nos forces navales anglaises.

» Comme nous avons besoin, nous aussi, de faire bonne vigilance autour de nos colonies, et que nous avons en outre une v assistance perpétuelle à prêter, je l’ai dit, aux puissances maritimes secondaires, telles que la Hollande, l’Espagne et le Portugal ; il devient de plus en plus sensible que nous ne luttons que très-

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difficilement aujourd’hui contre les déprédations, pillages, descentes à main armée, incendies et meurtres pratiqués par les indestructibles pirates de la Malaisie.

» D’autre part :

» La puissance de ces indomptables forbans augmentant d’année en année, .leurs flottilles sont devenues des flottes ; leurs barques, leurs cliampans et. leurs jonques sont presque aujourd’hui des frégates; leurs matelots n’ont jamais cessé d’être les plus énergiques marins du globe.

» Nous sommes donc forcés par toutes ces raisons

de tripler le nombre de nos vaisseaux de guerre dans

ces mers sans cesse menacées, ou bien nous serons, dans un temps prochain, mis sérieusement en péril.

» Il est de mon devoir d’avertir l’Amirauté de toutes ces choses, qui intéressent au plus haut point la sécurité des belles colonies possédées par l’Angleterre dans l’Australie et l’Océanie en général.

»En attendant les renforts que l’ Amirauté jugera sans doute indispensable de m’adjoindre, je n’ai cru pouvoir mieux faire que de venir me placer au centre même de la piraterie malaisienne pour étudier chez elle ses progrès, ses forces, ses ressources, et afin de l’anéantir à coup sûr quand j’aurai sous la main les

moyens d’aetion qui me manquent aujourd’hui.

» J’ai choisi pour mon observatoire une ile parmi les cent cinquante ou deux cents lies dont le redoutable archipel de Soulou est composé. »

Soulou ! la surprise et l’effroi m’arrêtent. Soulou, ce nid d’écumeurs de mer, -d’oiseaux de proie planant sans cesse sur les vaisseaux de toutes les nations ! J’étais sur une île de l’archipel de Soulou !

Il me fallut prés d’un quart d’heure avant d’être remis de l’agitation où m’avait jeté cette découverte.

Et ce fut sous le coup de cette préoccupation désormais inexpugnable que je respirais au foyer de cet enfer peuplé de bandits, que je parvins à reprendre la lecture du journal.

« M’en étant référé, continuait lord Campbell, ainsi que je l’ai énoncé plus haut, à mon journal du bord pour les circonstances purement nautiques du premier semestre de ma station, je vais continuer de consigner dans celui-ci les faits qui auront successivement lieu jusqu’au moment où je quitterai cette île. J’y suis depuis quinze jours. Nous voici donc au 13 janvier 1830.

, » Après avoir placé YHalcion dans un mouillage, si bien abrité par des terres boisées, qu’il est impos-

sible à cent brasses du rivage de l’apercevoir, et l’avoir confiée à un nombre suffisant de matelots commandés par mes meilleurs officiers, je descends dans l’ile avec le gros de la station et j’en prends immédiatement possession.

» Cette lie est appelée par le petit nombre d’indigènes que j’y trouve, Kouparou, ce qui signifie en langue malaise île du feu endormi ou de Y ancien volcan.

» Ces indigènes sont des Tagals, et les Tagals sont les plus anciens habitants de la Malaisie : ils ont été chassés de partout par les Malais. Ils sont dévoués aux Européens, dont ils ont la douceur et les instincts de civilisation.

» Par ces Tagals, qui vivent comme des Malais, quoi< qu’ils ne s’aiment guère lés uns les autres, je saurai, eh les envoyant comme espions dans toutes les lies de l’archipel de Soulou, ce qu’on fait, ce qu’on médite dans ces arsenaux de piraterie.

» Six mois d’une pareille étude pratiquée sur place m’en apprendront plus que cinq cents ans de station en pleine rade.

» J’ordonne de descendre à terre toutes les maisons portatives que j’ai fait construire à Calcutta.

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lûU

» Elles sont débarquées et mises en place.

» Dix ou quinze jours sont pris par ce travail.

v On s’installe clans les maisons.

» On dirait , à voir ces maisons , un village de Sumatra.

» Les indigènes sont ravis de notre arrivée.

» Il est temps d’exécuter mon projet.

» Je choisis parmi les Tagals sur lesquels je puis le plus compter, ceux que j’envoie dès aujourd’hui dans des barques de pêche aux îles voisines , pour qu’au retour ils me fassent dçs rapports circonstanciés sur la piraterie.

» Cette expédition a demandé vingt jours de préparatifs.

» Elle est prête le 20 février.

» Elle met à la voile le lendemain.

» Mes espions sont partis.

» J’attends.

» Les indigènes que j’ai gardés auprès de moi sont indispensables à la culture de l’ile et m’en font d’ailleurs connaître la topographie et les ressources naturelles.

» Kouparou est d’une grande fertilité; que de fleurs! que de fruits! que de gibier! La chasse et la

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pêche sont d’une richesse inouïe, même en Australie, où l’on a le droit de dire sans exagération que tout est inouï. Sans l’importunité des singes, dont l'ilc foisonne, Kouparou serait un jardin balancé au milieu de l’Océan. Mais les singes, ces innombrables singes gâtent singulièrement le paysage. Ils pullulent comme les mouches. »

Lui aussi! m’écriai-je, lui aussi, lord Campbell! a été en contact ici avec ces terribles animaux. Mais comment sefait-jl, s’il a été assailli, harcelé, martyrisé par eux comme moi , qu’il ait pu?... Mais continuons.

« Voici mesTagals de retour ! Leur absence a duré tin mois.

» Les documents qu’ils- me rapportent sur la piraterie abondent : ils vont m’être du plus grand secours.

» Tous leurs rapports, sans exception, m’annoncent

qu’une vaste expédition de pirates malais se prépare au fond de l’ile de Bassilan , la capitale de l’archipel Soulou, et où le sultan de Soulou lui-même fait sa résidence.

» Montés sur trois cents jonques au moins, les pirates doivent* sortir de ce port ainsi que de ceux de Besvan, de Tnouitaoui et de Palouan, pour croiser

dans les détroits de Mindanao et des Célèbes dans le but de s’emparer de tous les navires marchands anglais ou hollandais, espagnols ou portugais qu’ils savent devoir se rendre en Chine avec de riches cargaisons , pendant le cours de cette année. Seulement l’époque de leur départ est tenue si secrète qu’aucun de mes fidèles Tagals n’a pu me l’apprendre. Mais, d’après la connaissance que je possède des vents qui leur permettront de sortir de l’archipel de Soulou, pour se rendre, ainsi qu’ils le projettent, dans le nord de l’Asie, j’estime que mes pirates n’appareilleront pas avant la fin de juin, c’est-à-dire avant trois mois. A ce moment l'Halcion sortira aussi de son mouillage caché, réunira à elle les autres vaisseaux de la station, et on se mesurera avec cette myriade de hardis et courageux voleurs. La lutte sera chaude; mais je ne dois compter que sur mes propres forces. D’ici là les secours que je demanderais à l’Angleterre ne seraient pas arrivés. Donc nous tenterons ! Dieu sera avec nous. On est bien fort avec son aide.

» En attendant, mes Tagals vont repartir de nouveau pour Soulou, Besvan et les autres repaires, afin de me tenir au courant des graves événements qui se préparent.

» Quoi qu’il en soit, nous voilà installés dans Kouparou. Mes officiers et leurs familles sont aussi bien que possible dans nos maisons de bois entourées de palmiers. Ma vérandah peut lutter d’élégance avçc celles de Madras et de Cananor.

» Nous ne manquons de rien , et nos distractions sont nombreuses. Le temps est délicieux. Je n’ai jamais vu plus beau mois d’avril, même en Australie.

» Je vais partir pour la chasse aux cygnes ; oui, mais j’ai bien peur de ne rapporter encore que des singes oommela dernière fois. Ils sont partout! Il y en a tant et tant que je suis sûr qu’en tirant un coup defusil au hasard au-dessus de ma tête, il tomberait un singe.

» Je n’en ai jamais vu d’aussi sauvages ; ceux que j’ai rapportés de Macao sont des êtres parfaitement civilisés comparés à ceux d’ici.»

Brave amiral !. m’écriai-je, il se souvient des achats qu’il a faits chez moi à Macao. Quel souvenir! Macao! Macao ! te revernti-jc jamais ?

Continuons son intéressant journal.

« Je reviens de la chasse où j’avais emmené avec moi Karabouffi. J’ai voulu distraire ce grand coquin de babouin , qui s’ennuie à périr, quoiqu’il ait beaucoup de ses compatriotes autour de lui. La inélan-

loi LKS ÉAIOTIOAS

co lie le mine. C’est qu’il aime toujours lu belle chim-

panzêc Saïmira, qui n’aime que son cher Mococo. »

Hélas ! m’interrompis-je pour dire: hélas! s’il voyait maintenant Mococo !

« 11 m'est arrivé, à cette chasse, reprend l’amiral Campbell, un fait extraordinaire qui mérite de trouver place dans ce journal.

» Au milieu d’un grand bois de pandanus et de mimosas, où je m’étais égaré avec Karaboulïi, j’ai tout à coup vu venir vers moi, un bâton à la main, qu’il portait comme un 'sceptre, un mandrill gigantesque, noir comme un Cafre, suivi d’une troupe de singes, de sajous entre autres, qui semblaient lui former une espèce de cour, tant ils étaient empressés et respectueux autour de lui.

y> Karaboufli lui-même , d’ordinaire si fier et si indomptable, a frémi de terreur en le voyant. Il avail reconnu un maître et par conséquent un ennemi. It tremblait, il venait près de moi, il sollicitait ma protection , tout en laissant voir dans ses yeux aHumés d’une rage jaune, le bonheur qu’il aurait à déchirer le nouveau venu. Comme j’allais coucher en joue le colossal mandrill, les deux animaux me prévenant, se sont précipités l’un sur l’autre. L’étreinte m’a paru su-

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perbe de vigueur et de férocité. C’étaient évidemment deux races profondément antipathiques mises en présence. Karabouffi avait visiblement le dessous ; le mandrill était de force et de taille à venir à bout de trois babouins comme lui. Au risque de me faire dévorer si je ne réussissais pas , j’ai profité du moment où le mandrill s’éloignait de quelques pas pour prendre de l’élan, et j’ai dirigé une ltdle dans sa télé. Il est tombé en exhalant des gémissements affreux, qui avaient quelque chose de la douleur plaintive de l'homme. Karaboufti était triomphant. J’ai cru qu’il allait m’étouffer dans un embrassement de joie. Quantaux singes qui accompagnaient le mandrill noir, ils se sont aussitôt dispersés , ce qui n’aurait pas eu lieu s’ils avaient été d’une espèce plus forte. J’aurais eu assurément à me défendre contre leur agression vindicative ; mais la plupart étaient des sajous , les plus doux et les plus inoffensifs de la famille des quadrumanes. En fuyant ils n’en lancèrent pas moins à Karabouffi des regards qui l’ont fait frissonner. Il ne ferait pas bon pour lui de tomber sous leurs ongles. Je ferai écorcher ces jours-ci ce majestueux mandrill et laisserai pendant quelque temps sécher sa peau au soleil afin de l’offrir plus tard au Muséum de Londres. »

Ah! voilà donc, me dis-je, voilà l’explication du squelette que j’ai trouvé accroché à un arbre les premiers jours de mon naufrage. C’était celui du.mandrill tué par lord Campbell ! Mon regret, et il était sincère, on doit le croire, fut qu’il n’eût pas tué de préférence Karabouffi premier.

« Autant qu’il est permis de comparer les manières d’être des animaux entre eux, il m’a semblé que ce mandrill abattu par moi exerçait la souveraineté sur cette île, ajoutait lord Campbell dans son journal, avant que les Tagals, qui ne paraissent pas l’occuper depuis longtemps, y soient descendus.

» Je rentre après cette chasse, ou plutôt après ce meurtre, et dépose mon fusil dans mon armoire aux aux armes. »

Son fusil dans l’armoire aux armes 1 Je me levai précipitamment sur cette indication , et courus ouvrir plusieurs armoires. Je trouvai enfin celle où étaient rangées les armes du vice- amiral, et non-seulement elle contenait de belles armes de chasse, mais encore de la poudre en quantité , des balles de tous les calibres. Viennent mes persécuteurs maintenant ! Je les attends ; j’ai de quoi les recevoir, pensai-je. Dans mon transport j’allai vers le clocheton , comme pour les défier en face.

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Ils étaient encore à la môme place et dans les mômes attitudes de défiance hostile. Seulement ils étaient beaucoup plus nombreux.

Ce jour-là la lecture du journal n’alla pas plus loin. J’avais beaucoup réfléchi ; j’étais fatigué des secousses de la veille , je résolus d’aller dîner , quoiqu’il me restât encore à lire. Mais je me promis de reprendre ma

lecture dès le lendemain au point du jour.

Mon second repas avec les conserves de la station fut un des meilleurs que j’aie jamais pris. Je vis , en choisissant les plus appropriés à mon goût, combien j’avais de quoi me nourrir longtemps si j’étais forcé de vivre dans l’état de séquestration où les circonstances m’avaient placé. D’autres paniers de vins m’offrirent pareillement les meilleurs crus d’Espagne et du midi de la France. Lord Campbell était un gourmet. Peutêtre les vins dont il usait étaient trop alcooliques, mais les Anglais les aiment ainsi. Je goûtai de plusieurs bouteilles, de trop de bouteilles sans doute, car je fus fort contrarié, quand, la poitrine embrasée par le feu de ces différents vins, je cherchai de l’eau et n’en découvris nulle part. On allait en puiser à la grande pièce dont j’ai déjà parlé, pensais je, lorsqu’il en fallait pour le service de Sa Seigneurie ; mais on n’en faisait pas provision.

Quoi qu’il en soit, je fus réduit à me passer d’eau pendant mon dîner un peu trop échauffant. Mon sommeil se ressentit , quoique ma langue fût bien sèche , de la seule bonne journée que j’eusse encore goûtée dans cette ile. Aucun rêve attristant ne l’agita, et à l’heure arrêtée dans mes projets de la veille, je me trouvai sur pied. Je remontai aussitôt au cabinet d’étude de lord Campbell par l’escalier caché dans le mur , et si bien caché, je ne dois pas omettre de le dire ne l’ayant pas dit plus tôt, que les dévastateurs barbares des autres maisons de la station n’avaient pas pillé et saccagé ce cabinet, par la raison fort simple qu’ils n’avaient pas soupçonné l’existence de cet escalier, d’ailleurs fermé au bas et ii la partie supérieure par uné porte assez difficile à ouvrir.

Avant de reprendre la lecture du journal, je me rendis au clocheton afin de voir ce qui se passait au dehors de la place. L’examen ne fut pas des plus satisfaisants : des changements s’étaient produits, et les voici. Chaque assiégeant avait près de lui, outre son bâton , un petit tas de pierres empilées avec soin , comme les boulets dans nos arsenaux. A quoi destinaient-ils donc ces pierres? des pierres, chose assez rare à sc procurer dans une île où le sable abonde,

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où la rencontre d’un caillou est un événement, excepté au bord de la mer ou sur le rivage du lac intérieur, qui m’cn avait fourni quelques poignées, quand j’eus l’idée de les employer à abattre des fruits. Les jours suivants m’apprendraient sans doute ce que celui-ci me laissait il deviner comme une énigme, énigme de mauvais augure.

Enfin je rouvris le journal de lord Campbell et j’y lus ceci :

« Mes Tagals sont de nouveau partis depuis dix jours : ils vont s’assurer plus exactement qu’ils ne l’ont pu jusqu’ici la date précise du départ de la flotte malaise pour le nord de l’Asie, et bien voir, pomme le dire au retour, la part que le sultan de Soulou lui-môme, notre douteux allié, prend à cette expédition; s’il l’encourage, la tolère ou n’est pas assez puissant pour l’empôcher.

» Jusqu’au retour de mes Tagals, je continue à nu: livrer à l’étude géologique de Kouparou. Évidemment elle est de formation récente. Le volcan- éteint dont elle était pour ainsi dire le chandelier, travaille encore à une profondeur appréciable, car des filets d’eau, d’une température élevée, suintent constamment à travers le lit de lave qui presse sa base.

» Si je parviens à décider l’Amirauté à faire un port de relâche permanent de Kouparou, je demanderai, avant toutes choses, qu’on purge l’île de la présence intolérable des singes par une chasse régulière de plusieurs mois; absolument comme firent autrefois nos aïeux pour les loups en Angleterre. »

Admirable projet! m’écriai-je; et que lord Campbell n’a-t-il eu le temps de le mettre à exécution ! je ne serais pas où je suis.

« On ne réaliserait aucune fondation, sérieuse, ajoutait ce beau passage du journal, avec de tels voisins, dans les regards bilieux desquels on croit toujours lire la colère menaçante des gens dépossédés de leurs biens.

» Nous voici à la fin du mois de mai, poursuivait le journal, dont je passe de nombreuses dates sans importance pour mon histoire; presque deux mois se sont écoulés depuis le second départ de mes dévoués Tagals, et je n’en ai pas de nouvelles. Ils ne veulent pas rentrer à Kouparou, je présume, sans avoir à m’apprendre avec certitude le moment du départ de la flottille interlope.

» Je ne puis traiter que de pure vision, disait plus loin lord Campbell, l'observation faite parM. Dawson,

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mon secrétaire, qui prétend avoir vu la nuit dernière des feux errer au bord de la mer, comme en allument ordinairement les pêcheurs des côtes ou les pirates de ces contrées. Après tout, quoique Kouparou soit assez

malaisé à tourner et à aborder surtout, au milieu des écueils qui lui font une ceinture à la distance de huit lieues dans la mer, il n’est pas impossible que des pécheurs, des naufragés et même des pirates y aient allumé quelques feux.

» Ils seront partis le lendemain, croyant l’île inhabitée, comme le sont du reste la plupart des îlots qui hérissent le vaste archipel de Soulou. Bon voyage !

» En effet, aujourd’hui M. Dawson, après avoir parcouru la plage, là où il avait cru voir s’élever de la fqmée, accourt me dire qu’il s’était trompé. Il n’a vu aucune empreinte de pas dans le sable ni restes de bois consumés au bord du rivage. C’était de sa part une illusion ; j’en étais sûr.

» Demain 1 er juin, je donnerai une grande fête ici, dans ma fraîche vérandah, à mes chers officiers de YHalcion et à leurs familles.

» Mais que signifie ce long poignard plongé par la pointe dans le sable, trouvé par un de nos matelots sur la plage opposée à celle qu’a parcourue M. Dawson?

LLS ÉMOTIONS Un poignard à scie et à dents de ferme malaise, un cri, car c’est le nom sinistre que les brigands de l’Océanie donnent cux-jnêmes à cette arme meurtrière et presque toujours empoisonnée. Dawson, qui est superstitieux comme un Irlandais qu’if est, aurait fait là-dessus bien des commentaires. Le matelot qui me l’a remis n’a pu me fournir aucun renseignement. f

Oui, demandai-je à mon tour au journal que je tenais sous mon regard interrogateur; oui, que signifiait ce poignard? d’où venait-il ? pourquoi était-il la ? Qui l’avait planté par la pointe?

Lord Campbell n’en disait pas un mot. Il passait de nouveau à sa fête, dont les détails, que je vais rapporter, allaient jusqu’au bout de la page.

v Comme le temps est d’une sérénité magnifique, nous dînerons à cinq heures dans la cour sablée de la véramlah, et nous resterons à table jusqu’au moment du bal. Nous entrerons alors dans la grande galerie, et je présiderai aux danses de mes braves officiers et de leurs familles. Je leur dois bien cette distraction poulies payer des fatigues et des ennuis qu’ils ont essuyés depuis six mois bientôt que nous avons quitté Macao, quoique ces derniers temps, il est vrai, n aient pas

Uli POLV DOUE MAKASQÜIN. 173

• toujours été pour eux aussi pénibles. Je crois que ces messieurs et leurs excellentes compagnes n’auront que des remercîments à me faire demain pour les plaisirs variés que je leur offrirai dans' quelques heures.

» Sans l’inquiétude de jour en jour plus sérieuse que me cause l’absence si prolongée de mes bonsTagals, je serais parfaitement heureux dans cette île tout à fait ignorée, presque déserte. Serait-il survenu quelque disgrâce à mes Tagals. Ces Malais sont si défiants ! s’ils ont pu soupçonner le but de leur mission!... Mais non, mes fidèles envoyés, un peu lents, comme tous les peuples primitifs, arriveront demain, ce soir, peut-être... Allons nous habiller pour honorer la fête de famille qui m’attend. »

La page était finie, j’allais commencer la suivante. Je tourne vivement le feuillet... je ne vois plus rien d’écrit, rien ! nulle trace d’écriture sur la page. Le journal de lord Campbell, que j’espérais devoir se continuer encore une cinquantaine de pages au moins, finissait brusquement là. Eh quoi! pas un met sur la fête! plus un mot sur le poignard enfoncé dans le sable par la pointe ! plus un mot sur le retour des Tagals !'Mon Dieu, quel malheur subit a brisé la plume la noble main qui la tenait? Mais les pirates ma ,

17 !i LES ÉMOTIONS

lais? Mais leur flottille? Mais Y Haie ion?... Néant! néant! néant! Un blanc sinistre bornait la dernière ligne de la rédaction du digne vice-amiral Campbell.

Encore une fois qu’était-il arrivé à sa colonie de Kou-

parou? à lui-môme, depuis ce moment? Personne pour me répondre. Devant moi le silence, la solitude, les débris navrants que j’avais heurtés en roulant d’écueil en écueil jusqu’aux bords de cette île mystérieuse; des maisons bouleversées; des animaux sauvages et malfaisants portant avec la raillerie d’une basse vengeance les habits des honorables officiers d’un vaisseau de la plus puissante souveraine du monde. Moi seul, rien que moi et les orangs-outangs, les mandrills et les babouins !

Tout le reste de cette journée mes yeux hagards, image de mon esprit troublé, ne quittèrent pas les dernières lignes de ce journal,, terminé par une description de fête et par un massacre général. Mais, commis par qui, ce massacre? Ah ! toute ma raison se révoltait à la supposition impossible, beaucoup trop absurde, qu’une conspiration de singes, quoique ma vie dépendit d’eux en ce moment, eût produit tant de crimes.

La nuit vint ; elle fut épouvantable pour moi : épouvantable d’hallucinations, d’angoisses, de cauchemars,

de réveils en sursaut. Au jour, me sentant un peu moins agité, je me dis que si tous ces braves gens de la station navale avaient été assassinés, je trouverais du moins leurs restes, leurs cadavres, car d’après mes calculs, puisque nous étions en juillet et que le journal finissait en juin, il n’y avait qu’un mois que toutes ces abominations auraient été exercées.

Cette idée, fort raisonnable, une fois entrée dans mon cerveau, je rapprochai les faits dont j’avais pris connaissance par le journal de lord* Campbell, et je fus conduit pas à pas à la conclusion que voici :

Les espions tagals auraient laissé échapper leur secret ou l’auraient laissé deviner à leur premier voyage à Soulou.

Les pirates malais, voyant leur plan découvert, n’auraient pas permis aux Tagals de retourner à Kouparou à leur second voyage. Ils auraient écorché les malheureux espions de lord Campbell ou les auraient mangés, car les Malais sont aussi un peu anthropophages.

Après avoir mangé les Tagals, les Malais, dont la vengeance no s’arrête jamais en chemin, auraient opéré une première descente de nuit dans l’ile de Kouparou, ce qui expliquerait les feux lointains aperçus

J7ù LKS ÉMOTIONS

par M. Duwson, le secrétaire (le lord Campbell, qui aurait doue eu tort de mettre en doute la lucidité de son secrétaire.

Le poignard planté dans le sable était la menace symbolique adressée par les pirates aux marins de la station, prévenus par cet avertissement figuré, mais fort énergique, qu’ils reviendraient dans peu les poignarder ou se rendre maîtres d’eux d’une manière quelconque.

Ils étaient, en effet, revenus, et l’époque de leur descente à Kouparou avait dû coïncider exactement avec la fête offerte aux officiers de YHalcion par le vice-amiral Campbell.

Les pirates se seraient emparés de tous les officiers

et de tous les matelots trouvés par eux sur l’ile même ;

puis ils les auraient embarqués sur YHalcion. Enfin

YHalcion, dont la résistance avait été impossible, presque tout son équipage étant à terre, aurait été conduite avec tous les prisonniers, hommes et femmes à Soulou ou à tel aufre port de l’archipel de ce nom redouté.

La descente, la surprise, l’enlèvement avaient dû avoir lieu au milieu du grand festin qui av ait précédé le bal, et delà le désordre et la confusion remarqués

par moi dans la cour de la vérandah le jour où j’y pénétrai, sans oublier de faire la part que d’autres dé-

vastateurs réclameraient si je les oubliais ici ; mais je

ne les oublie pas.

Les pirates et leurs prisonniers étant partis, les singes, ces mille milliers de singes dont lord Campbell se plaint à tant de reprises dans son journal, auraient pris la place des gens de la station navale, profité des dépouilles négligées par les pirates, endossé les habits d’uniforme que n’avaient pas eu le temps d’emporter les malheureux officiers et matelots de YHalcion, et continué l’incendie allumé par les Malais, et dans lequel avaient dû être jetés les meubles de toutes ces gracieuses maisons qui formaient la petite cité coloniale de Kouparou.

Enfin, ne laissant pas rompre un seul instant le fil logique que je tenais entre les doigts, j’arrivai de toutes ces çonséquénees incontestables à cette vérité générale sur la situation de l’ile de Kouparou : que les singes d’une certaine espèce supérieure l’avaient possédée les premiers; que ces singes en avaient été chassés par les Tagals ; que les Tagals aussi, avaient été à peu près mis à la pprte par les Anglais; que les Anglais avaient été expulsés par les pirates malais; que

les pirates malais, à leur tour enfin,. venaient d’être dépossédés, sinon par la force, du moins parle fait, par les singes mêmes, auxquels ainsi serait revenue une seconde fois l’autorité souveraine sur l’ile de Kouparou ; sort, du reste, réservé à la majeure partie des

îles de l’Océanie, dont beaucoup attestent déjà par

leurs ruines qu’après avoir été habitées autrefois par des peuples assez intelligents pour couvrir ces îles de constructions magnifiques, elles ont fait place ensuite à des populations de singes. Effroyable révolution ! Ces rires vivants et moqueurs, ces Voltaires à quatre mains marchant en silence sur des nations couchées dans le néant, font blanchir la pensée.

Abîmé dans les plus sombres réflexions, après m’être ainsi rendu compte des malheurs arrivés à la station anglaise de Kouparou, je quittai le cabinet de lord Campbell, et je descendis dans les pièces inférieures, résolu désormais à ne plus songer sérieusement à une délivrance impossible. Je vivrai dans ce tombeau, me dis-je, tant qu’il plaire à Dieu de m’y conserver. Rêver d’en sortir était une de ces espérances extravagantes qui ne relèvent que do la folie, surveillé, gardé, cerné, menacé comme je l’étais par des geôliers plus subtils et plus cruels mille fois que les pirates malais.

Je visitai de nouveau mes portes ; je les barricadai de plus belle, et décidé Sx ne plus voir la lumière du jour, car je ne pouvais en jouir, on le sait, qu’à la condition de voir aussi la ceinture de plus en plus sinistre et menaçante des assiégeants ; j’allumai des bougies et m’installai comme pour l’éternité.

Après avoir additionné mes provisions de bouche, je crus à la possibilité de passer au moins trois ans dans ce caveau sans être exposé à y mourir de faim et de soif. Mais au bout de quinze jours de cette existence fade et monotone comme le sommeil, je me vis en proie à une souffrance intolérable que mon genre de vie exceptionnel venait me révéler. Je dois dire d’abord, avant de mentionner cette calamité imprévue et afin de ne laisser dans l’ombre aucune de-mes misères, que mes pauvres habits, depuis longtemps en lambeaux par suite des tribulations de leur maître, eurent un beau jour le courage de me> quitter. Comme je n’avais ni fil ni aiguille pour en rapprocher les guenilles en fuite, je fus contraint de me résigner à aller tout nu.

L’inconvénient était grave, car dans la saison où l’on entrait , les nuits , dans ces climats bizarres , étaient humides, souvent froides comme en Europe.

J’éprouvai bientôt aux articulations des douleurs excessives, accompagnées d’une fièvre lente qui ne m’abandonnait pas. L’incommodité plus grave dont j’ai à parler est celle-ci. J’ai déjà dit que l’eau manquait dans les offices de la vérandah. Les premiers jours, la privation de cette boisson naturelle m’affecta peu. Je bus des différents vins renfermés dans les caisses et dans les paniers. Ces vins, je l’ai déjà dit aussi, étaient très-violents d’alcool. Or, la nécessité de ne me désaltérer qu’avec ces liquides ardents sans le mélange modérateur de l’eau m’irrita les entrailles au point que j’étais toujours altéré, et que, plus je buvais, plus j’avais soif. Avec quoi apaiser cette soif? Ah ! que de grand cœur j’eusse donné cent mille bouteilles de vin de Champagne pour un verre d’eau! Pendant quinze jours j’endurai ce supplice d’heure en heure plus poignant ; mais la crise était menaçante : ma langue était sèche comme une semelle de cuir, mes yeux enflés et sanglants, mes mains suaient la fièvre, mon cerveau grillait sous mon crâne. Je sentais que je touchais à l’hydrophobic. Déjà, dans mes rêves, je mordais les gens et je buvais leur sang pour me rafraîchir.

A mes minutes lucides, je me démontrais combien

nos goûts, dans la vie factice de la civilisation, sont faux dans leurs raffinements décevants et menteurs. Jamais on ne se lasserait de boire de l’eau, de cette eau si dédaignée, et quinze jours des meilleurs vins, des plus rares liqueurs m’avaient rendu furieux. Aussi, depuis ce passage douloureux de mon existence, ai-je toujours eu un respect religieux pour les fleuves. Si, au fond, je suis resté bon catholique en toutes choses, j’ai mélé h ce sentiment, dont je m’honore, un amour pieux pour le Gange, mon beau fleuve indien, ce père des fleuves. Je comprends, j’admire les Hindous, qui le regardent avec raison comme sacré.

Le sang volcanisé par la soif et la fièvre, je m’élançai un jour, à bout de souffrances, à travers l’escalier qui conduisait au cabinet de lord Campbell. J’ouvre l’armoire aux armes, je charge les trente fusils de chasse qui s’y trouvent, et après les avoir portés avec des paquets de munitions au clocheton, je brise deux carreaux de la lanterne; j’en fais deux meurtrières. Ces ouvertures pratiquées,- je me dispose à ouvrir le feu contre ceux qui m’empéchent*d’aller puiser de l’eau au lac dont j’aperçois au loin bleuir la belle nappe, contre ceux qui se mettent entre l’eau et moi. Leur mort ou la mienne.

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